couverture
Agone 38 et 39
« Villes et résistances sociales »
Coordination Benoît Eugène
avec 1 DVD : Art Security Service, Bernard Mulliez (1h29) et Les Indésirables, Patrick Taliercio (1h13)
Parution : 23/05/2008
ISBN : 9782748900712
Format papier : 320 pages (15 x 21 cm)
30.00 € + port : 3.00 €

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Table des matières

La parabole de Gino Benoît Eugène

Naissance du promoteur Louis Chevalier

Le paysage contemporain de la ville de Marseille Alèssi Dell’Umbria

Aux origines de l’avant-dernière destruction (1960-2005)

La volonté de non-savoir Jean-Pierre Garnier

Comment la gentrification est devenue, de phénomène marginal, un projet politique global Mathieu Van Criekingen

Un déguerpissement exemplaire à Ouaga (Burkina Faso) Patrick Taliercio

Revitaliser la ville indienne Solomon Benjamin

Milieux d’affaires, société civile & politiques anti-pauvres

Les jeux Olympiques, médaille d’or des expulsions Centre on Housing Rights and Evictions

Les mirages du partenariat public-privé Pierre J. Hamel

Le cas des municipalités au Québec

L’international sera le genre humain Benoît Eugène

Une expérience de planification néolibérale au quartier Midi (Bruxelles)

« Ce ne sont que les émanations toxiques de la cerfelle d’un prof ! » Borislav Pekic

Histoire radicale

Pierre Monatte & le congrès d’Amiens Miguel Chueca

Souvenirs Pierre Monatte

Le Centre américain de secours après le départ de Varian Fry Daniel Bénédite

La Leçon des choses

Le besoin de croyance & le besoin de vérité Jacques Bouveresse

Le rêve de Bismarck (novembre 1870) Patrick Taliercio

Un inédit d’Arthur Rimbaud en jeune patriote ?

Vidéos jointes au numéro

Art Security Service (Bernard Mulliez ) et Les indésirables (Patrick Taliercio)

  • 1 Ou Khatt-i-cherîf : édit par lequel le sultan reconnut Milovs Obrenovic prince héréditaire de Serbi (...)
  • 2 Quarante professeurs et la patrie est perdue. [ndlr]
  • 3 C’est-à-dire un Karadjordjevic.

Te soufiens-tu, Tomania, c’est ce qui m’est arrifé lorsque je me suis querellé afec ce kumbaros de Josimofic, le professeur d’architecture du lycée, à propos de son plan d’urbanisation de la fille basse de Belgrade ? Son plan était fort beau, il n’y a pas redire, pour ce qui est du dessin des rues et des quartiers, mais il afait un peu exagéré afec les plantations d’arbres. A-t-on besoin de hêtres dans une fille commerçante ? Que ceux qui recherchent l’ombre se réfugient sous leur treille ! Ou bien qu’ils aillent faire un tour dans la forêt de Topvcider. Ou bien encore qu’ils achètent un chapeau de paille. Belgrade n’était quand même pas le désert de Karakum ou le Sahara. Les Serbes n’afaient pas à craindre d’être fictimes des mirages. Quant aux coups de soleil, ils en afaient déjà tant pris qu’ils étaient immunisés… Je ne comprenais pas non plus pourquoi il fallait dépenser autant d’argent pour ériger des monuments patriotiques. Il me semblait plus urgent de construire des immeubles afin que nous puissions enfin fifre comme des êtres humains et ne soyons plus obligés de commercer dans des échoppes donnant sur des cours intérieures. Oufrons d’abord des defantures fitrées afin que tout un chacun puisse en se promenant admirer la marchandise… Pour les morts, on ferra ensuite… On pourra toujours leur ériger une stèle là où il restera de la place et où cela ne gênera pas la circulation… On ne fit pas dans le soufenir des batailles, compère Josimofic… Quant aux princes, pas de danger qu’on les oublie ! Pas besoin d’en planter un à chaque coin de rue… Leurs lois sont là pour les rappeler à notre mémoire ! Afto den dulevi… Quoi qu’il en soit, son plan était quasiment accepté… À cette époque-là, en 1867, personne à part moi ne connaissait ce Josimofic. Certes, cela faisait trois ans qu’on le foyait effectuer des relefés topographiques, mais personne n’afait la moindre idée de la manière dont il allait nous redessiner Belgrade. Hormis le prince et quelques-uns de ses ministres et collaborateurs, il fa de soi. S’il m’afait montré ses croquis, ce n’était pas parce que nous étions compères. Nous ne le sommes defenus qu’un peu plus tard, quand j’ai été témoin à son mariage. C’était plutôt parce que je l’afais défendu face à nos concitoyens attachés au mode de fie hérité des Turcs, à l’administration, qui craignait qu’il ne fide les caisses, et, surtout, aux propriétaires de maisons de rapport et de terrains fagues enfahis par les maufaises herbes, qui se demandaient comment ils seraient dédommagés lorsqu’on abandonnerait la plume pour la pioche. Te rappelles-tu, Tomania, ce que Le Journal serbe a écrit à propos de mon soutien ? « Sans la générosité et les vues progressistes de Siméon le Patron, le projet de redessiner Belgrade, qui – nous l’espérons – deviendra bientôt notre capitale, sur le modèle de Vienne, de l’européaniser pour le plus grand plaisir et le bien-être de ses habitants, n’aurait sans doute jamais abouti, nombre de nos concitoyens n’étant pas conscients du bénéfice qu’ils pourront en tirer et les instances de l’État, qui manquent encore d’expérience, s’avérant incapables de le leur faire comprendre… » Tu fois, les journaux peufent parfois se montrer utiles. Seulement, cela n’a pas duré longtemps. Ni entre Josimofic et moi, ni entre nous deux et la presse. Il y afait dans la fille basse de nombreuses terres appartenant à des Turcs ayant quitté le pays afant le Hatisherif 1. Mon compère, afec la fision scientifique des choses qui était la sienne, aurait foulu que l’État les rachète pour éfiter, Dieu nous en préserfe, la spéculation lors de la mise en œufre du plan. Ce qu’il proposait, c’était, peu s’en faut, le communisme. Tout entre les mains de l’État. Comme chez les Russes maintenant. Apaye Satana, pas de ça chez nous ! Notre professeur de lycée foulait donc instituer la Commune. Comme l’a dit Frédéric le Grand : Vierzig Proffesoren Vaterland Verloren 2. Ce que le grand-père Lupus traduisait par : « Si tu envoies un fou chercher de l’eau, ne viens pas pleurer si la cruche est cassée. » Bun, madame… Poufais-je me permettre de rester attendre sagement dans l’antichambre tandis qu’on attentait au droit à la propriété et à l’initiatife prifée ? Dans cette affaire, je suis interfenu en tant que défenseur de la Constitution. Aujourd’hui encore, je me soufiens très bien ce qui est écrit dans la Constitution de quarante-quatre. Certes, elle a été promulguée par le goufernement d’Alexandre 3, mais qu’importe la dynastie, du moment qu’on ne me spolie pas… Attends que je me rappelle… Oui, elle disait : « Tout bien ou droit détenu par un Serbe lui appartient en propre, ce qui revient à dire que tout Serbe est le seigneur et maître de ses biens, qu’il peut en jouir et en disposer à sa guise et donc les aliéner, selon une procédure conforme à la loi… » Foilà, c’est une sorte de credo, et l’État n’a fait que lui donner une formulation juridique afin de mieux protéger la propriété prifée. Mais dans notre ancienne Serbie, ne chantait-on pas déjà ?

Pendant toute la nuit, tu m’as fait des reproches, Tomania :

— Ce n’est pas bien, Siméon. Cet homme t’a montré son projet de plan de circulation parce qu’il avait confiance en toi. Comment oses-tu maintenant le tromper ? Tu n’es plus tsintsare, Siméon. Tu es serbe ­désormais. Il te convient d’agir en conséquence.

— Mais que fient-il m’instituer à Belgrade une sorte de communisme ? Acel aeste un glar ! Ce n’est qu’un imbécile, madame ! Il feut remplacer les exactions prifées par des exactions d’État.

— En quoi cela te regarde-t-il ? Les Njegovan se sont-ils jamais mêlés de politique ?

— Non, jamais. Ou seulement dans la mesure où le commerce ­l’imposait.

— Et alors ?

— Quoi, et alors ?

— Pourquoi t’occupes-tu maintenant de celle de l’État ?

— Qui te parles de politique de l’État ? Ce projet qui fa fider les caisses publiques n’a rien à foir afec la politique ! Ce ne sont que les émanations toxiques de la cerfelle d’un prof ! De la brume socialiste, qu’il faut dissiper à coups de pipe, comme le faisait le grand-père ! On sait ce qui est du ressort de l’État : la promulgation des lois, le recours aux baïonnettes et aux matraques si besoin est, l’hymne et les drapeaux lors des célébrations, un point, c’est tout. Le reste demeure entre les mains des personnes sensées qui safent faire la différence entre les arrérages et les épandages. Quant au brouillard rouge du compère Émilien, je saurai bien l’empêcher de nous engloutir. Je le chasserai. En soufflant dessus, comme ça !

Et là, j’ai soufflé. J’ai éteint la bougie, et nous nous sommes ensuite occupés chacun de nos propres affaires. Ah mais ! Cependant, tu afais réussi à semer le trouble dans mon esprit, madame. Personne n’a jamais su comme toi m’amener à douter de moi. On aurait dit que la concurrence te payait pour emmêler la nuit l’échefeau que j’afais réussi à démêler le jour derrière mon comptoir. La discussion terminée, tu te tournais fers le mur et tu t’endormais, me laissant me tracasser jusqu’à une heure tardife et parfois même, ma foi, jusqu’aux premières lueurs de l’aurore. Ou jusqu’au troisième chant du coq. J’ai réfléchi, allongé près de toi, toute cette nuit de pleine lune. Au clair de lune, mon cerfeau trafaille toujours plus fite, de manière plus efficace. Je pensais : « Tomania a raison. Ce n’est pas bien de tromper la confiance de son prochain. Ce n’est pas digne d’un être humain. C’est un peu comme si tu lui fourguais de la fausse monnaie… » Mais sur l’autre plateau de la balance, il n’en demeurait pas moins qu’il s’agissait là de manigances diaboliques allant à l’encontre de la Constitution et de la propriété prifée. D’une trahison des intérêts nationaux, en quelque sorte. Un citoyen est-il lié par sa parole si jamais il apprend qu’on fomente un complot dont le peuple pâtira ? Non. Bon, d’accord… Mais il n’empêche que tu restes un être humain qui ne peut s’empêcher d’écouter ce que lui dicte sa conscience. Il n’était nullement question de jouer un sale tour au compère Émilien ! Cela aurait été un péché, un peu comme si j’afais mené en bateau mon propre père. Mais, n’afaient été mes scrupules, j’aurais pu, ston diavolon, racheter en cachette tous ces terrains et gagner des millions en l’espace d’une nuit. Le compère Émilien m’aurait, certes, tordu alors le cou. Le monde des affaires aurait protesté que nous étions de connifence et Dieu seul sait s’il aurait réussi à conserfer son poste au lycée. Éfidemment, je n’enfisageais rien de tel. Je n’afais pas besoin de ces millions. J’étais déjà le Domnu, le Patron, et des millions, j’en afais déjà tant que je n’arrifais plus à les compter. Mais je n’afais encore jamais rencontré un tel kumbaros que mon compère, malgré sa fonction, ses titres et son instruction. Si l’on excepte, éfidemment, Ilija Garasanin ! « Tu as raison, Siméon, d’autant plus que cela te permet de n’afoir à rougir de rien », as-tu approufé. Mais pour équilibrer les comptes, il me fallait inscrire quelque part ce qu’il m’en coûtait de fouloir écouter ma conscience. Car le prix était un peu élefé. Et même beaucoup. Poly akrivo. Il ne serait pas possible de conserfer encore longtemps le plan d’urbanisation de Josimofic sous l’étouffoir. Tôt ou tard, la concurrence en definerait les grandes lignes. Et dès afant sa publication officielle, tous les Rothschild locaux – Thomas Opulos le Hadji, le capitaine Misa Anastasijefic, Michel Terzibasic, les frères Pandjel, Rista Danic, Rista Praporce ou bien encore les Rezafac, les Kolarac et les Krmanofic – s’empresseraient d’acquérir pour une bouchée de pain tous ces terrains que tu serais ensuite encore bien content de leur racheter au double de leur prix… Mais qu’importait après tout, si cela me permettait de ne pas me déshonorer defant mon compère Émilien ? Nu are civa ! Cela n’afait pas d’importance ! Que falent l’argent, les biens, le ktima et le tutiputo, face à l’amitié ? Rien. Que pèsent toutes les richesses de ce monde face à la probité d’un Achille ou d’un Patrocle ? Rien. C’est pourquoi, le jour à peine lefé, j’ai sauté à bas du lit et me suis précipité en fille. Sous le prête-nom d’hommes de confiance – des courtiers, des agents, difers compagnons et partenaires ainsi que des parents, amis, débiteurs et autres personnes m’étant redefables –, j’ai acheté pour deux fois rien les terrains turcs – et aussi serbes chaque fois que leurs propriétaires foulaient bien les fendre – sur le futur tracé de la rue de Dubrofnik, de la place de Stamboul et des autres artères préfues sur le merfeilleux plan de mon compère Émilien. J’ai littéralement fidé ma caisse. Je n’ai pas regardé à la dépense. L’important était que j’afais réussi à saufegarder mon honneur, mon nom ne figurant sur aucun des actes de fente. Malheureu­sement, le pot aux roses a été découfert. Tous ces intermédiaires afaient la langue bien pendue, comme notre progéniture ici réunie, Tomania. Il sont allés se fanter de l’affaire dans les cafés. Le lendemain matin, j’étais en train de prendre mon petit déjeuner quand je fois rappliquer mon compère Émilien. Habillé de pied en cap de confection fiennoise, achetée dans mes magasins et pas encore payée. Je ne lui mettais pas le couteau sous la gorge. Je n’allais quand même pas relancer un ami, un homme aussi instruit. Sa tenue était donc de première classe, mais un peu en désordre, chiffonnée. Comme si, en proie à un cauchemar, il s’était débattu toute la nuit pour échapper à des démons. Il ne s’était pas encore assis qu’il me lança :

— C’est donc ainsi que tu me traites, compère Siméon, hein ?

Kalimera, bonjour, compère Émilien. Ti kanete, ti kanete ? Comment allez-fous, comment allez-fous ? Pos piyeni i dulia ? Comment font les affaires ?

À l’époque de la Remise des filles, je ne parlais plus régulièrement le grec, l’usage s’en étant perdu dans le monde des affaires. Je n’y recourais que de temps en temps, quand j’étais déconcerté.

Kathiste, parakalo ! Feuillez fous asseoir, je fous en prie, mon cher compère !

— Je ne suis pas venu pour m’asseoir, monsieur Siméon, mais pour que nous nous expliquions, si vous le voulez bien.

Endaxi ! Je n’ai rien contre, pas du tout, bien que j’ignore pourquoi nous defrions nous expliquer. Mais si nous mangions d’abord un ­morceau ? Ce n’est pas bon de discuter affaires le fentre creux.

— Je ne suis pas venu pour manger, monsieur, et je n’ai nullement envie de faire honneur à votre table. Je préférerais que vous m’apportiez des éclaircissements sur ce que l’on raconte à votre sujet dans tout Belgrade.

Den xero, compère Émilien. Oui, fraiment, j’ignore ce qu’on raconte. Les pires choses sans doute. Comme sur tout personnage un peu en fue. Il en fa ainsi dans toutes les filles. Il faut bien que Sodome et Gomorrhe troufent quelque ragot pour se rincer la bouche, sinon elles auraient l’haleine trop fétide. Jadis, mon aïeul Siméon le Grec en a fait les frais, puis cela a été mon grand-père, Siméon Lupus. Foici fenu mon tour de serfir de solution dentaire. Plus tard, on se gargarisera sans doute de la même façon de mon petit Siméon. Nous sommes habitués, nous, les Tsintsares. Cause toujours… Autant en emporte le fent…

Rien. Aucune réaction. Il lui en faudrait dafantage pour le détourner de son propos.

— Sodome et Gomorrhe ? Oui, évidemment. Comment notre ville ne serait-elle pas Sodome et Gomorrhe quand elle est livrée à des spéculateurs qui cherchent à tirer parti de tout, même des projets visant au bien de la nation ?

Den sas katalaveno, ti simveni ?Je ne vous comprends pas, de quoi s’agit-il ?

— Il s’agit qu’on raconte en ville que tu as acheté tous les terrains appelés à être placés sous préemption. Voilà ce dont il s’agit !

Kyrie imon ! Moi, j’aurais fait ça !

— Oui ! Toi ! Et n’essaie pas de venir m’embrouiller l’esprit avec tes proverbes grecs. J’en ai soupé !

Ma ton theon, que fiens-tu me raconter là ? De quels terrains parles-tu ? Den to ekana ego, compère Émilien, kanete lathos, den me afora ! Pourquoi t’aurais-je fait ce sale coup, compère ? Je n’ai rien à foir avec tout ça. Den me afora ! Theos fylaxi ! Parole d’honneur de négociant !

— Comment n’as-tu pas honte, Siméon le Patron, de prêter de faux serments ? Que fais-tu de ton âme ?

Yati yinete afto ? Que ne m’est-il pas donné de connaître, à mon âge ? J’aurai fécu jusque-là pour que mon compère fienne me briser le cœur ? Je te jure que je ne suis pas mêlé à tout cela. Tiens, je suis prêt à afaler tout rond tout acte de fente portant ma signature !

J’ai réussi tant bien que mal à le rassurer. Mais cela n’a pas été facile, bien sûr. L’eau a tendance à bouillir fite dans une petite casserole. Les gens de petite taille s’emportent pour un rien. Il m’a fallu ferser beaucoup d’eau froide sur cette tête en ébullition afin de la refroidir. Nous nous sommes réconciliés, nous nous sommes embrassés, puis nous afons déjeuné ensemble (les professeurs et les safants ont toujours une faim de loup). Je me soufiens qu’il afait un bon coup de fourchette… Seulement l’amour retroufé n’a pas duré longtemps. Il a fallu que ce fou aille fourrer son nez au cadastre. Et il y a si bien fouillé qu’il a fini par mettre à jour Siméon. Nous afons failli nous battre defant la basilique, oui, defant Notre-Dame. Il était dans tous ses états et se moquait pas mal de profoquer un scandale. Il brandissait son parapluie, comme pour m’en donner un coup sur la tête. Tout ce qu’il gagna fut de le casser. Un parapluie que je lui afais cédé à crédit. Il l’afait acheté l’hifer d’afant, et déjà il n’était plus bon qu’à jeter. Et c’était un homme qui prenait si peu soin de ses affaires qui foulait instituer la Commune à Belgrade ! Afoue, je ne poufais quand même pas le laisser faire, Tomania ! Tu assistais à la scène, ferte comme le drapeau turc qui flottait sur la forteresse. Que poufais-je faire d’autre ? J’ai appelé les policiers à la rescousse… Ils ne l’ont pas trop malmené… Il lui ont juste déchiré un peu son bel habit fiennois, qui m’appartenait encore. Il ne me l’a jamais payé, tiens ! J’ai renoncé à le poursuifre. Je ne foulais pas le traîner defant les tribunaux afec son parapluie cassé. Sa pensée était honnête, mais son cerfeau ne safait tenir compte des impératifs commerciaux. Ensuite, pour m’achefer, il a suggéré à la municipalité de m’imposer des délais de construction, de m’obliger à ériger sans plus attendre les immeubles et bâtiments préfus sur lesdits terrains. Il croyait qu’après l’achat des terrains je n’aurais plus assez de fonds disponibles… À cette époque, il était difficile d’obtenir des prêts… Ainsi, il aurait pu à noufeau imposer ses fisées socialistes… Hé, mon compère, on ne ferre pas un chefal mort. Le professeur afait oublié que j’afais un doigt dans toutes les banques de Belgrade, et la main tout entière dans celles de Budapest et de Fienne. Il m’aurait suffi de leur télégraphier. Cependant, je n’afais pas enfie de me lancer aussitôt dans de noufelles dépenses. Je préférais prendre le temps de foir où j’en étais. Il me fallait d’abord faire mes comptes. Ces têtes brûlées n’allaient pas m’obliger à agir précipitamment. Je me suis contenté d’élefer sur ces terrains des bicoques profisoires. Juste pour me mettre en accord afec la loi. Il m’a alors coufert de boue dans le journal. Oui, lui, mon compère Émilien. Enfin, compères, nous ne l’étions plus guère. « La coque d’une vieille barge a été traînée par des mulets depuis la rive du Danube. On l’a recouverte d’argile et fixée au moyen de plaques de fer-blanc avant de goudronner le tout, puis on l’a abandonnée tel un affreux piédestal dans cet espace où, dans ma folie, j’avais vu un jardin à la française avec, en son centre, un monument en l’honneur de nos patriotes ou bien une fontaine décorative avec un jet d’eau. Le pont du bateau a été laissé en l’état. On a érigé au-dessus un toit constitué de lattes et de chaume, puis des semblants de murs en torchis, pour la plus grande honte du propriétaire, monsieur Siméon Njegovan, et de nous tous… »

Trelos anthropos ? Il était complètement fou, cet homme, non ?

— Il est complètement fou, notre ancien compère ? t’ai-je demandé une fois que nous afons été au lit.

— Je ne sais pas, m’as-tu répondu.

Dans l’obscurité, je ne distinguais pas ton fisage. Je ne safais quelle signification accorder à ce « Je ne sais pas ». Qu’y afait-il là à ne pas safoir ? J’afais l’impression de discuter afec le diable. J’étais à sa merci, à découfert sous le clair lune, alors que lui, dans l’ombre, me posait des énigmes.

— Qu’est-ce que tu ne sais pas ?

— Je ne sais pas quel est le plus utile, une espèce de tonneau goudronné ou un parc à la française.

— Les honnêtes gens, ma foi, n’ont besoin ni de l’un ni de l’autre. Mais les personnes mal intentionnées souhaitent malgré tout les comparer. Ma coque goudronnée est certainement plus confortable que tous les jardins à la française que fous pourriez imaginer, toi et Josimofic. Dans cette espèce de tonneau, on peut au moins se sentir à l’abri, chez soi, alors qu’un parc est un espace public, on y est exposé au regard de tous. De ce tonneau qui t’appartient, personne ne pourra te déloger, la Constitution elle-même te protège, tandis que les gendarmes peufent à tout moment te chasser à coups de gourdin d’un jardin. Au demeurant, Diogène lui-même a fécu dans une barrique. Seuls les fagabonds et les traîne-safates passent la nuit dans les parcs !

— Je ne sais pas.

— Qu’est-ce que tu ne sais toujours pas ?

— J’aime bien les monuments et les fontaines décoratives avec un jet d’eau.

— Peut-on savoir pourquoi ?

— Au printemps, c’est agréable de se promener autour.

— Ah bon ? Madame est donc d’humeur printanière ? Moi aussi, je troufe que cela agrémente les promenades, mais j’apprécie un peu moins, une fois rentré chez moi, de defoir courir au fond du jardin si jamais – excusez la trifialité – une enfie pressante me prend, ou qu’il faille charrier l’eau de boisson dans des outres depuis le torrent de Bulbuder. Le jour où la Serbie aura résolu le problème de ses excréments et de l’eau potable, je serai le premier à réclamer la création de jardins à la française afec des jets d’eau autour desquels il fera bon se promener ! Sur ce, bonne nuit, madame !

Extrait de La Toison d’or. Premier registre (Agone, 2002)

Notes

1 Ou Khatt-i-cherîf : édit par lequel le sultan reconnut Milovs Obrenovic prince héréditaire de Serbie en 1830. Il prévoyait, entre autres, que les Ottomans ne résideraient plus en Serbie, sauf dans les garnisons. Mais ces derniers devaient vendre leurs biens immobiliers. [ndlr]

2 Quarante professeurs et la patrie est perdue. [ndlr]

3 C’est-à-dire un Karadjordjevic.

Borislav Pekic

Table des matières

La parabole de Gino Benoît Eugène

Naissance du promoteur Louis Chevalier

Le paysage contemporain de la ville de Marseille Alèssi Dell’Umbria

Aux origines de l’avant-dernière destruction (1960-2005)

La volonté de non-savoir Jean-Pierre Garnier

Comment la gentrification est devenue, de phénomène marginal, un projet politique global Mathieu Van Criekingen

Un déguerpissement exemplaire à Ouaga (Burkina Faso) Patrick Taliercio

Revitaliser la ville indienne Solomon Benjamin

Milieux d’affaires, société civile & politiques anti-pauvres

Les jeux Olympiques, médaille d’or des expulsions Centre on Housing Rights and Evictions

Les mirages du partenariat public-privé Pierre J. Hamel

Le cas des municipalités au Québec

L’international sera le genre humain Benoît Eugène

Une expérience de planification néolibérale au quartier Midi (Bruxelles)

« Ce ne sont que les émanations toxiques de la cerfelle d’un prof ! » Borislav Pekic

Histoire radicale

Pierre Monatte & le congrès d’Amiens Miguel Chueca

Souvenirs Pierre Monatte

Le Centre américain de secours après le départ de Varian Fry Daniel Bénédite

La Leçon des choses

Le besoin de croyance & le besoin de vérité Jacques Bouveresse

Le rêve de Bismarck (novembre 1870) Patrick Taliercio

Un inédit d’Arthur Rimbaud en jeune patriote ?

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Réalisation : William Dodé