couverture
Agone 38 et 39
« Villes et résistances sociales »
Coordination Benoît Eugène
avec 1 DVD : Art Security Service, Bernard Mulliez (1h29) et Les Indésirables, Patrick Taliercio (1h13)
Parution : 23/05/2008
ISBN : 9782748900712
Format papier : 320 pages (15 x 21 cm)
30.00 € + port : 3.00 €

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Table des matières

La parabole de Gino Benoît Eugène

Naissance du promoteur Louis Chevalier

Le paysage contemporain de la ville de Marseille Alèssi Dell’Umbria

Aux origines de l’avant-dernière destruction (1960-2005)

La volonté de non-savoir Jean-Pierre Garnier

Comment la gentrification est devenue, de phénomène marginal, un projet politique global Mathieu Van Criekingen

Un déguerpissement exemplaire à Ouaga (Burkina Faso) Patrick Taliercio

Revitaliser la ville indienne Solomon Benjamin

Milieux d’affaires, société civile & politiques anti-pauvres

Les jeux Olympiques, médaille d’or des expulsions Centre on Housing Rights and Evictions

Les mirages du partenariat public-privé Pierre J. Hamel

Le cas des municipalités au Québec

L’international sera le genre humain Benoît Eugène

Une expérience de planification néolibérale au quartier Midi (Bruxelles)

« Ce ne sont que les émanations toxiques de la cerfelle d’un prof ! » Borislav Pekic

Histoire radicale

Pierre Monatte & le congrès d’Amiens Miguel Chueca

Souvenirs Pierre Monatte

Le Centre américain de secours après le départ de Varian Fry Daniel Bénédite

La Leçon des choses

Le besoin de croyance & le besoin de vérité Jacques Bouveresse

Le rêve de Bismarck (novembre 1870) Patrick Taliercio

Un inédit d’Arthur Rimbaud en jeune patriote ?

Vidéos jointes au numéro

Art Security Service (Bernard Mulliez ) et Les indésirables (Patrick Taliercio)

  • 1 Varian Fry, « Livrer sur demande… » Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les na (...)
  • 2 André Schiffrin, Allers-retours, Liana Lévi, 2007, p. 33.

Pendant longtemps l’action de Varian Fry (1907-1967) et du Centre américain de secours (CAS) en 1940-1941 ont été oubliés de tous. Rappelons les faits : à la mi-août 1940, un jeune journaliste américain arrive à Marseille mandaté par une nouvelle association d’aide aux réfugiés, l’Emergency Rescue Committee, avec une liste de deux cents personnalités à sauver après la défaite de la France face à l’Allemagne nazie et la signature d’une convention d’armistice inique précisant que « le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich » 1. Il va y rester jusqu’à son expulsion par le gouvernement de Vichy au début de septembre 1941, ayant entre-temps fondé le Centre américain de secours avec une équipe de jeunes idéalistes, souvent militants, et permis le départ outre-Atlantique de plus d’un millier de personnes menacées ; surtout, leur action était menée avec le souci constant de « sauver le plus grand nombre, pas seulement les plus célèbres 2».

Bien des années plus tard, quand vint le moment d’évoquer le souvenir de ces événements, beaucoup de commentateurs réduisirent l’action de Fry à son aspect spectaculaire en insistant sur le sauvetage de quelques grands noms des arts, de la culture et des lettres. Peu soucieux d’anachronisme, on négligeait par là le fait que certaines, très connus à l’époque, sont tombés aujourd’hui dans l’oubli, tandis que d’autres, quasi anonymes alors, sont devenus des personnalités célèbres. Mais, surtout, on réduisait la portée de l’action de Fry à quelques icônes toujours répétées et à quelques détails pittoresques dans une ville qui passe pour ne pas l’être moins, sans prendre la pleine mesure de sa réelle dimension politique.

  • 3 Daniel Bénédite, La Filière marseillaise. Un chemin vers la liberté sous l’occupation, Clancier Gué (...)

Pourtant, bien avant la première traduction française du livre de Varian Fry, son principal adjoint français, Daniel Bénédite, avait publié en 1984, dans l’indifférence générale, son témoignage sur cet épisode, et ses souvenirs ne laissaient aucun doute sur cet aspect essentiel et négligé de l’action de Fry 3. Que l’on juge sur pièces avec les extraits qui suivent.

  • 4 Mary-Jayne Gold, Marseille années 40, Phébus, 2001.

Mais d’abord l’itinéraire même de Daniel « Bénédite » : né en 1912 à Strasbourg, Daniel Ungemach fit des études de philosophie à la Sorbonne avant d’entrer à la préfecture de police de Paris, en 1934, où il deviendra de chef de cabinet. Dès ses années d’étude, il milite activement aux Jeunesses socialistes. Membre de la SFIO, il participe à la tendance « Gauche révolutionnaire », puis, après sa fondation en juin 1938, au parti socialiste ouvrier et paysan. Mobilisé en 1939, il est agent de liaison pour le corps expéditionnaire anglais. Après la défaite, il démissionne de la préfecture et rejoint Marseille à l’appel de son amie Mary Jayne Gold 4. Il y devient le plus proche collaborateur de Fry, mettant ses compétences acquises à la préfecture de police ainsi que ses anciens réseaux professionnels et militants au service du CAS, tandis que son épouse, Théo, d’origine anglaise, y sera secrétaire.

Après l’expulsion de Varian Fry, début septembre 1941, Daniel Bénédite parvient à maintenir l’activité du CAS jusqu’en juin 1942, en dépit du retrait financier et logistique progressif de ses employeurs américains, avant que la répression ne frappe plusieurs de ses animateurs, contraints de passer à la clandestinité. En janvier 1943, Bénédite crée un chantier forestier à Régusse, dans le haut Var, où, avec les fonds restants du CAS, il parvient à cacher des réfugiés et contribue à mettre en place des « planques » pour des réfugiés, en France et en Suisse. En même temps, il participe à la résistance varoise, diffusant Franc-Tireur clandestin et transformant le chantier en maquis. L’année suivante, Bénédite est arrêté avec son bras droit, le militant du POUM Josep Rebull. Emprisonné à Brignoles, Draguignan puis Marseille, il sera libéré par les FFI le 16 août 1944. À la fin de l’année, Daniel Bénédite remet sur pied le CAS à Paris avec Paul Schmierer et rentra à nouveau en contact avec Fry et l’International Relief and Rescue Committee. Après la Seconde Guerre mondiale, il devient journaliste et administrateur à Franc-Tireur, ainsi que l’un des responsables du Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR) créé en 1948 et collabore un temps à son hebdomadaire, La Gauche. Dans les années 1970, il édite chez Rombaldi une série d’ouvrages portant sur l’histoire des révoltes à travers les siècles. Atteint d’une grave maladie, il se donne la mort le 15 octobre 1990.

  • 5 Ainsi que le titre de la première édition française, La Liste noire (Plon, 1999), pouvait le laisse (...)

Rappeler le témoignage de Daniel Bénédite permet de souligner différentes dimensions sous-estimées de cet épisode. Et d’abord son caractère politique, qui en fait une action de solidarité traditionnelle du mouvement ouvrier en faveur des victimes de la répression. Il est en effet anachronique d’envisager le travail de Fry et de son comité comme une simple mission « humanitaire 5» – notamment au sens actuel, où les ONG accompagnent essentiellement les politiques gouvernementales. Le comité qui envoie Fry en France est l’aboutissement d’un long et complexe processus de solidarité avec les victimes du nazisme et du fascisme, engagé dès 1933 aux États-Unis, dans les milieux syndicaux juifs avec le Jewish Labor Committee, dans l’émigration socialiste allemande et dans les milieux intellectuels, artistiques ou universitaires « libéraux ». Et cette dimension, présente dès l’origine, va s’accentuer avec la participation de Daniel Bénédite, de Paul Schmierer, de Josep Rebull et de beaucoup d’autres, pour les conduire ensuite à une participation directe à la Résistance clandestine.

  • 6 Lire Jean Malaquais, « Les hors-la-loi », Luna-Park, janvier 2003, n° 1 (nouvelle série), p.266-27 (...)

Ensuite, les souvenirs de Daniel Bénédite permettent de souligner le caractère collectif de l’activité du CAS. Il ne s’agit en aucun cas de minimiser le rôle central que Fry joua durant son séjour à Marseille, ni dans sa volonté acharnée de rester jusqu’au bout – c’est-à-dire jusqu’à son expulsion par le gouvernement de Vichy –, en allant bien au-delà de sa mission initiale, brève dans la durée et limitée à une liste de quelques personnalités. Mais c’est toute une vision de l’histoire que nous entendons défendre contre le montage spectaculaire de ces événements autour d’un seul nom alors même que l’un des mérites de Fry fut de susciter, selon la remarque de Jean Malaquais, « la collaboration d’une pléiade de jeunes » qu’il sut grouper autour de lui 6. Un groupe qui sut faire perdurer le CAS sous différentes formes, le réorganiser et en réorienter l’action durant la quasi-totalité de la guerre.

  • 7 David Rousset, préface à Daniel Bénédite, La Filière marseillaise…, op. cit., p. 9.

Enfin, revenir au témoignage négligé de Daniel Bénédite permet, parallèlement à une nouvelle approche de celui de Varian Fry, de mieux comprendre et d’évaluer l’importance de ce moment particulier où l’Europe bascula dans la barbarie, Marseille étant alors « l’œil ouvert sur le saisissant effondrement d’un continent perdu » 7.

  • 8 Garandel est l’inspecteur de police chargé d’accompagner Varian Fry à la frontière espagnole lors d (...)

Le 13 septembre, le retour à Marseille est tout embrumé par cette séparation. Nous nous sentons orphelins de cet homme de trente-quatre ans, et Garandel 8, qui ne nous a pas quittés, se rend vite compte que les compliments qu’il décerne à Varian ressemblent plutôt à des éloges posthumes et ne contribuent pas à dissiper notre peine. Il est désolé : « Bon ! n’en parlons plus… Le service auquel j’appartiens n’ayant rien à voir avec ce que fait votre comité, je n’ai pas beaucoup de moyens de vous aider, mais vous pouvez tout de même dire que vous avez un véritable ami chez les flics. »

  • 9 Jean Gemähling (1912-2003) rejoint le CAS à partir d’octobre 1940 et en devient le responsable offi (...)
  • 10 Il s’agit successivement de Theo Bénédite, l’épouse de Daniel – qui travaille au CAS comme secrétai (...)
  • 11 De son vrai nom Marcel Verzeanu (1911-2006). Médecin d’origine roumaine, associé dès août 1940 par (...)
  • 12 Contraction du nom de l’organisme qui avait envoyé Varian Fry à Marseille en août 1940 : Emergency (...)

La réunion du staff a lieu dans un climat pesant, presque sinistre. Procéder à des licenciements est toujours une très désagréable besogne, elle est d’autant plus désagréable pour moi que je dissocie une équipe dont la solidarité et le dévouement ont fait merveille aux jours épiques des grands départs. Pour mieux faire accepter leur congédiement aux trois derniers employés recrutés, nous resterons, Jean 9 et moi, soumis au régime commun, les 750 francs hebdomadaires continuant à être la règle générale, alors que Theo, Vala et Lucie 10 (qui a succédé à Chaminade aux relations extérieures) ne travailleront qu’à mi-temps et à mi-salaire. Maurice 11, avisé que son autorisation de visa était arrivée au consulat ­américain, quittera Marseille au début d’octobre et son départ contribuera également à alléger les effectifs ; nos rapports étant devenus conflictuels, je dois convenir que cette solution m’apporte un certain soulagement. La réduction des frais généraux d’un bon tiers doit nous permettre de ménager nos réserves en attendant qu’Emerescue 12 veuille bien nous approvisionner en fonds de roulement.

Mais comment établir un budget ? Je suis dans le même état d’esprit que Fry lorsqu’il m’a engagé. Pourrons-nous tenir quinze jours ? un mois ? ce serait presque miraculeux si nous pouvions durer jusqu’à la fin de l’année 1941.

Et les nouvelles de la guerre n’incitent guère à l’optimisme. Le jour de notre retour, le communiqué de la Wehrmacht annonçait l’arrivée des Allemands devant Leningrad, les « batailles d’anéantissement » succédant aux « gigantesques manœuvres d’encerclement » détruisaient un groupe d’armées soviétiques après l’autre, la conquête de l’Ukraine se poursuivait et Kiev tombait le 19 septembre.

Alors Noël – encore plus de trois mois ! – paraît hors d’atteinte.

Et pourtant nous allons durer, en dépit de deux très sérieuses alertes au cours du trimestre.

  • 13 Emilio Lussu (1890-1975) fonde le parti sarde d’action puis devient député (1921-1924). Opposant de (...)

Varian va rester plus de six semaines à Lisbonne ; il se sent ainsi plus proche de nous tout en ayant la latitude de communiquer avec l’ERC sans avoir à se soucier de la censure. Tous les deux ou trois jours, je reçois de lui une longue lettre qui me tient au courant des intentions de nos amis new-yorkais et – en utilisant une codification dont nous étions convenus – de ce qu’il a pu faire avec Lussu 13 pour améliorer l’itinéraire de la « Carlos route ».

Il m’avise qu’il ne faut plus compter sur l’arrivée d’un successeur envoyé des États-Unis, tous ceux qui avaient été pressentis s’étant finalement dérobés. Néanmoins, le bureau de Marseille n’est pas abandonné. L’Emergency Rescue Committee continuera à nous soutenir moralement et matériellement. La collaboration avec le Museum of Modern Art et la New School for Social Research se poursuit et s’étend à la Rockfeller Foundation et au New World Resettlement Fund – ce qui devrait nous donner une assise plus solide et nous valoir quelques égards.

Varian ne se contente pas de me tenir au courant de ses activités et de donner, en quelque sorte, un prolongement à son rôle de patron en ­prodiguant conseils et recommandations. […]

  • 14 Fondé en 1914 pour collecter des vêtements destinés aux soldats du front, le Secours national est r (...)
  • 15 Lire Mary-Jayne Gold, Marseille année 40, op.cit.

Pendant tout un mois, installé à la villa, je passe le plus clair de mon temps à la rédaction des rapports qu’attend Varian. Celui qui porte sur l’activité officielle du Comité et le rapport financier édulcoré peuvent être mis entre toutes les mains car rien n’y transparaît de nos opérations illicites. C’est avec un certain lyrisme que j’expose les divers aspects de notre action bienfaisante dans le respect des lois françaises, si bien qu’à me relire je suis enclin à rendre le CAS aussi totalement insoupçonnable de toute irrégularité que, par exemple, le Secours national 14. Côté finances, je ne fais que commenter les registres de caisse et le dernier livre de trésorerie. On y voit bien souvent apparaître les noms de Mary-Jayne Gold 15 et de Peggy Guggenheim, mais qui pourrait mettre en doute la libéralité des mécènes américains ? Sur les deux documents, on appose un beau cachet « pour diffusion » et ils sont envoyés à plusieurs hauts fonctionnaires de la ­préfecture régionale et à tous les membres de notre Comité de patronage.

Mais il ne saurait être question de divulguer les rapports secrets qui les doublent et les complètent. Inclus dans des tubes de pâte dentifrice, ils seront discrètement acheminés vers Varian, un seul double étant conservé dans la si précieuse pinède, comme il se doit. C’est un matériel positivement explosif. L’un récapitule, sans rien farder, tout ce qui a été tenté ou accompli avec le plus profond mépris de la légalité : expéditions maritimes, passages clandestins de frontières, fabrication et achat de faux passeports, faux visas, faux papiers d’identité français, accords de subventions à des faussaires attitrés, corruption de fonctionnaires, locations de hidings, complicité dans l’évasion des camps, rapports suivis avec les agents anglais et occasionnels avec la pègre marseillaise, tout y est. L’autre expose minutieusement le mécanisme de nos transactions financières à base de trafics de devises, répertorie avec tous les marchés passés avec les changeurs marrons en tenant compte des fluctuations du cours du dollar au noir, mentionne en détail – date, montant, objet – chaque dépense relative à nos underground activities. Leur rédaction est de nature à me donner quelques frissons rétrospectifs.

Mais ces frissons – mêlés à des angoisses prémonitoires – s’accompagnent paradoxalement d’une assez exaltante impression de liberté. En m’engageant à contre-courant des normes imposées par Vichy, je me sentais dégagé de toute contrainte envers la morale et le civisme officiels. Tout – ou presque – ce qui était interdit devenait permis et je m’affranchissais de pas mal de choses qui étaient licites ou – ­surtout – recommandées. En somme, je m’accordais fort bien d’un état de contestation permanente, comme beaucoup de protestants qui se réfèrent à leur conscience au lieu de se conformer aux lois, aux règlements, aux critères édictés ou invoqués par un régime détestable. Par rapport au pouvoir en place, je pouvais reprendre à mon compte la formule de Pierre Dac : « Contre tout ce qui est pour, pour tout ce qui est contre. »

En passant en revue l’activité brouillonne mais efficace à laquelle j’avais été associé au cours de l’année écoulée, je suis heureux que Varian puisse se prévaloir d’un bilan qui légitime pleinement sa décision de ne pas abandonner prématurément sa mission. Parmi les 20 000 réfugiés qui étaient entrés en contact avec le Centre, nous avions dû effectuer une sélection et retenir seulement les cas de ceux dont la condition ou l’appartenance motivaient l’intérêt que leur portaient les fondateurs de l’ERC. Le premier objectif avait été largement dépassé : loin de se limiter aux quelque 200 first listers, Fry avait étendu la protection du CAS à plus de 4 000 personnes. Nous en avions aidé financièrement 600 et facilité le départ, légal ou clandestin, à environ 1 200, une bonne proportion d’entre elles, menacées d’extradition, étaient ainsi soustraites aux exigences des nazis. Nous avions, en outre, participé d’une manière ou d’une autre à l’évacuation de près de 300 officiers et soldats britanniques.

Sur un tout autre terrain, nos projets de resettlement prennent tournure. Ce sont les Espagnols qui nous ont suggéré ces tentatives de réinsertion des réfugiés dans une vie active, ce qui ne les feraient plus dépendre ­uniquement des allocations versées par les organisations d’assistance.

  • 16 Coopérative créée à Marseille durant l’automne 1940 par le journaliste Guy d’Hauterive, l’acteur Sy (...)
  • 17 Fille des anarchistes catalans Joan Montseny et Teresa Mané, fondateurs de la Revista Blanca en 189 (...)
  • 18 Né à Molins de Llobregat (Barcelone), Mateo Baruta Vila (1901-1980) était le secrétaire de Federica (...)
  • 19 Il pourrait s’agir d’Emilio Cabrera Toba (1899-1944). Né à Madrid, ce technicien de l’industrie pub (...)

Les « Croque-fruit 16» continuaient à prospérer et donnaient du travail à un certain nombre de nos clients, mais la fabrication était concentrée à Marseille, la ville la plus chère et la plus surveillée de la zone Sud, et nous étions partisans de la dispersion. En juin, j’avais été impressionné par l’étude très complète que m’avait remise Federica Montseny, la personnalité la plus marquante de l’émigration anarcho-syndicaliste espagnole en France 17, mais la création de communautés mi-artisanales mi-agricoles regroupant chacune une centaine de participants supposait une mise de fonds qui dépassait de beaucoup nos disponibilités ; il fallait aussi tenir compte du fait que les Espagnols s’accommodaient mieux d’une vie fruste que nos protégés originaires d’Europe centrale. Néanmoins l’idée était lancée. Nous avions contribué financièrement à l’établissement d’un petit atelier monté par un militant de la CNT, Baruta Vila 18– inventeur d’un procédé permettant la fabrication et la réparation des aiguilles à tricoter métalliques devenues introuvables au moment où on en avait le plus besoin –, et consenti un prêt de 100 000 francs à Emile Cabrera 19. Cet ex-député socialiste d’Alicante avait ouvert un chantier de coupe de bois à La Garde-Freinet et s’offrait à y accueillir des réfugiés aptes à ce travail. Nous avions aussi loué pour un prix dérisoire deux vieilles fermes abandonnées aux environs de Manosque, l’une au Revest-des-Brousses, l’autre au Rocher-d’Ongle.

  • 20 Selon Mary Jayne Gold, Arthur Wolff « avait été l’un des avocats d’assises les plus importants et a (...)
  • 21 Avocat de formation, actif dans l’administration financière de la Prusse, Otto Klepper (1888-1957) (...)

Il faut bien reconnaître qu’aucun de ces essais ne fut transformé en but… Baruta Vila ne put employer qu’une dizaine d’ouvriers improvisés, le forestage rebuta presque tous ceux qu’on dirigea sur le chantier Cabrera et les terres arides de nos fermes bas-alpines ne tentèrent aucun adepte du retour à la nature ; seuls y trouvèrent des asiles provisoires nos protégés dont les noms figuraient sur la liste noire, notamment le couple Arthur Wolff 20 et l’ancien ministre Otto Klepper 21.

  • 22 Né à Clèves (Allemagne), Wilhelm Mayvald, dit Willy Maywald (1907-1985), s’inscrit en 1928 à l’Écol (...)

Nos entreprises de resettlement se seraient soldées par un échec à peu près complet si nous n’avions réussi à développer d’une manière très encourageante l’artisanat du raphia, dont le « révélateur » fut le photographe Wilhelm Maywald 22. La matière première, provenant d’Afrique et de Madagascar, était en vente libre et ne servait guère qu’à fabriquer de petits objets d’ornements et des poupées, mais la rareté du cuir et la nécessité d’obtenir un bon d’achat même pour des souliers à semelle de bois ouvrait plus largement le marché à un produit de substitution pas encore contingenté. Maywald était un artiste, il nous montra plusieurs modèles de chaussures qu’il avait lui-même tressés avec du raphia en utilisant un outillage de fortune. Il restait à exploiter cette initiative et à lui donner de l’extension.

Beaucoup de nos clients avaient fini par se rendre compte qu’il valait mieux fuir le climat angoissant de Marseille que de s’agglomérer sous la surveillance d’une police de plus en plus tracassière. Par petits groupes d’affinités, ils s’étaient spontanément installés dans de charmants villages de la côte et autour de Grasse. Les intellectuels, artistes, écrivains ou enseignants s’adaptèrent assez facilement aux travaux de tressage, d’assemblage ou de teinture, qui n’exigeaient ni force physique ni acceptation d’une existence précairement rustique, si bien qu’à la fin de l’automne 1941 une douzaine de communautés fabriquaient chaussures, sandales, sacs à main, ceintures, boîtes et paniers dont la vente assuraient à leurs membres des revenus très supérieurs aux maigres subsides que nous pouvions leur verser. Le Comité fournissait l’outillage et la matière première, grâce essentiellement à un très gros stock de raphia abandonné dans un entrepôt du port et découvert par un ami de Charles-le-gangster qui, ne sachant qu’en faire, nous le céda pour un prix raisonnable.

Paul finit par organiser cette branche d’activité comme une industrie en miniature, qui employa une centaine de familles, comportant des ateliers spécialisés, un réseau de vente et employant même des sous-traitants qui, dans la région de Montauban, confectionnaient des pièces détachées.

Le 25 novembre, je peux croire que tout va crouler : ce jour-là, Jean s’est absenté du bureau « pour une petite heure » et n’a plus réapparu… Toutes les hypothèses sont plausibles. Mon ami s’était chargé provisoirement de nos finances, il ne traitait plus qu’avec De Faro (« Eugenio »), le seul changeur auquel on croyait pouvoir vraiment faire confiance. Pourtant, n’a-t-il pas été « donné » lui aussi ? Jean ne me cachait pas ses activités gaullistes en marge du Comité, mais un départ précipité pour saisir une occasion propice de rejoindre le Général est à exclure. Il s’était résolu à rester en France et m’aurait certainement informé d’une éventuelle disparition qui l’obligerait à laisser tout en plan d’un moment à l’autre. Il est possible qu’il ait été arrêté pour « menées anti-nationales » – ou bien que sa liaison avec les Anglais ait été découverte. Mais alors comment expliquer que le CAS, dont Jean est le responsable officiel depuis plus de deux mois n’ait pas immédiatement été inquiété ? Or la police ne s’est pas manifestée et continue à observer à notre égard un désintérêt presque insultant. Je peux également envisager le pire. Les séides de Matthieu se sont montrés souvent menaçants ces derniers temps, ils ont très mal pris la rupture de nos relations après l’affaire d’Ax-les-Thermes. Jean n’a-t-il pas été kidnappé, assassiné, coulé au large dans un sac de ciment après avoir été dépecé – procédé courant, selon Garandel, dans les règlements de compte entre truands ?

La meilleure chose à faire est d’alerter son frère à Saint-Chamond et, le lendemain de son arrivée à Marseille, Jacques Gemähling a éclairci le mystère après avoir pris contact avec des officiers de l’armée d’armistice. Jean a été livré par un agent provocateur qui lui avait donné rendez-vous dans un café pour lui remettre une enveloppe contenant des documents intéressant la Défense nationale. Interpellé à la sortie du bistrot, fouillé et arrêté séance tenante, il a été remis à l’autorité militaire et aussitôt emprisonné au fort Saint-Nicolas. Je suis stupéfait que ce très grave incident n’ait eu aucune répercussion sur le Comité. Comme c’est étrange ! Ou bien nous avons des protecteurs aussi dans l’armée, ou bien il y a des cloisons étanches entre les pouvoirs civil et militaire – ou peut-être conjonction des deux.

  • 23 Originaire d’Ukraine, Paul Schmierer (1905-1966) fréquente les trotskistes puis le Cercle communist (...)

L’alerte est passée, nous pouvons même communiquer avec Jean par l’intermédiaire du prieur d’un couvent de dominicains, mais la direction bicéphale du CAS a pris fin et il me faut bien sortir de l’ombre. Paul 23 devient mon adjoint ; prudent, énergique, doté d’un grand sens politique, il a déjà souvent fait la preuve de son efficacité et aura d’autres occasions de la faire valoir lorsque, à la fin de l’année, des ­perspectives plus favorables se présentèrent.

Comme nous l’avons constaté naguère, que la situation se dégrade ou qu’elle s’améliore, il y a concomitance entre ce qui concerne l’activité du Comité et le déroulement des hostilités. Après un été catastrophique, combien sont réconfortantes les nouvelles qui parviennent maintenant des fronts africain et russe ! Les Britanniques ont repris l’offensive en Libye et refoulent les Italo-Allemands vers Benghazi juste au moment où la Wehrmacht, surprise par un précoce hiver, est bloquée devant Leningrad, s’essouffle en Ukraine et piétine en vue de Moscou. Pendant des semaines, la radio égrène les mêmes noms qui reviennent quotidiennement dans les communiqués, Kalinine, Mojaïsk, Volokolamsk et Malo-Yaroslavetz comme, cinq ans plus tôt, les émissions faisaient état des combats acharnés qui se déroulaient autour de Brunete, Navalcarnero, Villafranca del Castillo et Villanueva del Pardillo quand les franquistes se cassaient les dents sur les défenses de Madrid. Partout les nazis ont à faire face à la résistance qui se manifeste derrière les lignes allemandes en URSS, en Pologne, en Grèce, en Yougoslavie, en Norvège et en France même, où les communistes y prennent une part de plus en plus active.

  • 24 Né à Eschwege (Hesse), Paul Westheim (1886-1963) écrit de nombreuses monographies d’artistes et édi (...)
  • 25 Né à Berlin, Heinz Jolles (1902-1965) est très vite auréolé d’une réputation de grand pianiste clas (...)
  • 26 Né à Czernowitz, en Bukovine – région d’Autriche et centre de culture juive avant la guerre –, Bern (...)
  • 27 Écrivain catholique allemand, Edgar Alexander-Emmerich (1902-1970) avait fait éditer en Suisse, che (...)
  • 28 Giuseppe Garretto (??-1970?) fut l’un des pionniers du mouvement indépendantiste sicilien. Dans l’i (...)
  • 29 Né en Pologne, Wolf Leslau (1906-2006) fait ses études à l’université de Vienne et à la Sorbonne. I (...)
  • 30 Né à Kazan (Tatarstan), George Denicke (1887-1964), de son vrai nom Yurii Petrovitch Denike, est me (...)
  • 31 Né à Cologne, Max Osborn (1870-1946) est issu d’une famille de banquiers. Docteur en philosophie, a (...)

C’est aussi en novembre que s’amorce une reprise inespérée de la marche en avant du Comité. Certes, le consulat américain ne délivre que très chichement de nouveaux visas, mais ceux qui étaient bloqués deux mois auparavant sont presque tous confirmés et nous recevons de fréquents accords pour des visas mexicains et cubains qui compensent les restrictions constatées par ailleurs. Lisbonne étant décongestionné, la route terrestre via le Portugal est rouverte – ce dont profitent, entre autres, Paul Westheim 24, le pianiste Heinz Jolles 25, le sculpteur Bernard Reder 26, l’écrivain catholique Edgar-Alexander Emmerich 27 et notre grande amie Wanda Landowska. Enfin l’escale des bateaux portugais à Casablanca permet de pallier partiellement la suppression de la ligne Marseille/Fort-de-France, les autorités françaises autorisant les émigrants à transiter par le Maroc pour profiter de cette opportunité. Le truculent Benjamin Péret, l’écrivain sicilien Giuseppe Garretto 28, le linguiste Wolf Leslau 29 et l’illustre professeur de neurologie Bruno Strauss sont parmi les premiers à ouvrir la voie et s’embarquent sur le Serpa-Pinto, qui ramasse au passage les derniers rescapés du Mont-Viso et du Wyoming et tous les amis de Lussu qui ont réussi à se faire reconnaître comme tels. En deux mois, une bonne centaine de nos clients peuvent ainsi quitter la France après de longues semaines de désespérance, alors que, durant tout l’été, deux à trois dizaines seulement avaient pu partir, dont trois first listers, l’ex-professeur d’histoire à l’université de Moscou George Denicke 30, le critique d’art Max Osborn 31 et l’écrivain allemand Benjamin Pin.

Varian Fry a fini par regagner les États-Unis après deux mois passés au Portugal, où il s’est beaucoup démené pour parer aux lacunes de la « Carlos route » – que, pourtant, nous n’allions presque plus utiliser…

Je me suis rendu compte, en effet, qu’il était moins aléatoire et moins coûteux de « légaliser » les départs clandestins des réfugiés auxquels Vichy refusait le visa de sortie. Il suffisait de demander celui-ci sous un autre nom. Ainsi fut fait pour le plus menacé de nos amis, Otto Klepper. Après qu’il se soit rendu moins reconnaissable (grosses lunettes, cheveux coupés courts, collier de barbe), on lui fit fabriquer des papiers de réfugié autrichien, qui le baptisèrent Hans Stahn, et un passeport d’apatride sur lequel Figuières apposa son visa bidon panaméen ; on prit pour lui un billet à destination de Casablanca, où il devait s’embarquer sur un transport portugais, et le visa de sortie français lui fut accordé sans difficulté, son nouveau patronyme ne figurant pas sur la liste noire. Parallèlement, le consulat américain lui remit un affidavit in lieu of passeport établi à son vrai nom et revêtu du visa américain, qu’il lui fallait dissimuler jusqu’au moment où, après l’escale marocaine, il pourrait jeter Hans Stahn par-­dessus bord et reprendre son identité et son visage véritables. Il est vraiment dommage que nous n’ayons pas pensé plus tôt […] à utiliser cette combine assez tordue qui remédiait aux embûches dont était semé le ­parcours des expéditions terrestres hispano-portugaises.

Quand arrive le troisième Noël de guerre, le CAS est toujours debout. Et il y a tout lieu de s’en étonner… Il y a trois mois et demi, le Comité perdait celui que j’avais considéré, en dépit de ses démêlés avec la diplomatie de son pays, comme notre meilleur élément protecteur. Des deux successeurs de Fry, le premier est en prison, le second a un dossier policier chargé et n’est qu’en liberté provisoire. Mais ce qui aurait pu avoir les plus graves conséquences pour le Centre est une bonne nouvelle : depuis le 11 décembre, les États-Unis, que l’agression de Pearl Harbor a fait sortir de leur neutralité, sont en guerre avec les puissances qui ont réduit la France à n’être qu’un de leurs satellites et occupent son territoire, soit directement soit par Vichy interposé.

Comme tous les dirigeants d’organismes américains basés à Marseille et qui prévoyaient qu’on les contraindrait à fermer boutique, j’avais prévu un plan d’alerte. Tout le matériel de travail du Comité était prêt à être emballé et déménagé en moins d’une heure et, si des cachettes que j’étais seul à connaître truffaient la pinède d’Air-Bel, la villa elle-même défiait la plus minutieuse des perquisitions.

Mais rien ne se passa.

On put célébrer chez les Schmierer un réveillon plus que convenable, que ni Varian ni Jean, hélas ! ne partagèrent avec nous ; et, le lendemain, le Guinée quittait Casablanca, emmenant à son bord vers la liberté un nouveau contingent de nos protégés.

Requiem pour Air-Bel

« Rome n’est plus dans Rome… » Paraphrasant Corneille, je devais bien constater qu’à partir de septembre 1941 Air-Bel n’était plus dans Air-Bel, même si – contrairement à Sertorius, qui ajoutait « …elle est toute où je suis » – je restais, avec Theo, le seul survivant de ses douze premiers occupants.

  • 32 Né à Saint-Amarin en 1905 (Haut-Rhin), Charles Wolff devient journaliste à Paris ; socialiste, il a (...)

En se dépeuplant, la grande villa s’était aussi dépersonnalisée. Charles Wolff 32 s’occupait de sa transformation en centre d’accueil pour les Alsaciens mais il y mettait une sage lenteur. Il voulait choisir des individus représentatifs et pensait surtout à des confrères journalistes qui ne se seraient pas encore adaptés à leurs précédents refuges, se montreraient nécessairement sociables et s’accommoderaient du contrôle de la gestion par le Comité.

  • 33 Ce vieil original, notamment passionné d’oiseaux empaillés, était le propriétaire de la villa Air-B (...)

En attendant, nous avions beaucoup de place libre. Un habitué des beaux jours, le peintre surréaliste Victor Brauner, qui figurait depuis longtemps sur la « liste des réservations », vint occuper une chambre et chercher son inspiration dans un lieu encore hanté par le fantôme d’André Breton. Il représenta sur ses toiles femmes et chats – presque tous borgnes comme lui – sur des fonds végétaux inspirés le plus souvent par les larges feuilles des paulownias et les fleurs pulpeuses des magnolias dont le docteur Thumin 33 avait agrémenté son parc. On put également héberger des hôtes de passage. Vers la fin septembre, Charles nous amena Pierre Dac, qui resta trois ou quatre jours avant de reprendre la longue route qui devait le conduire jusqu’à Londres. Celui dont les slogans allaient illustrer les émissions de la France libre à la BBC ne correspondait pas du tout à l’image que je m’étais faite de l’humoriste auquel on devait L’Os à moelle ; il m’a laissé le souvenir d’un homme au long visage triste qui ouvrait rarement la bouche, comme s’il avait longtemps pratiqué les services secrets. Puis vinrent s’installer, pour quelques semaines ou plusieurs mois, la femme d’un des leaders du POUM, Louise Gorkín, et son jeune fils, en attente de leurs visas mexicains ; également des collaborateurs occasionnels du CAS, comme le gentil gaulliste Olivier de Neufville guettant une occasion de passer en Angleterre, ou un des mes anciens camarades de la gauche socialiste, Michel Kokoczynski. […]

Comme l’année précédente, l’automne fut tiède et ensoleillé. On put se baigner dans la piscine jusqu’à la fin décembre, les produits tardifs de nos plantations, si décevant qu’ils aient été en quantité, nous permirent tout de même de varier un peu nos menus végétariens. Le vin avait presque complètement disparu alors que Varian m’écrivait de New York qu’il découvrait avec un plaisir étonné la saveur des crus californiens – si bien qu’un jour Charles, voyant une bouteille sur la table, s’écria : « Du vin ! Pas possible ! On se croirait en Amérique ! » Et, comme un an auparavant, un froid rigoureux nous glaça dès les tout premiers jours de 1942, mais, plus prévoyants que nous l’avions été alors, une ample provision de bois mort et quelques sacs de charbon de bois que nous fit porter Cabrera permirent de mieux le supporter.

La cuisinière, qui s’était brouillée avec le jardinier, nous quitta et Theo la remplaça par une jeune réfugiée espagnole pétulante et enjouée qui, le printemps venu, nous régala de succulents beignets, le parc produisant en abondance fleurs de sureau et d’acacia et la débrouillardise fournissant le complément d’huile et de farine.

C’est au moment où la nature était en plein renouveau que Caroline vint au monde : le 19 avril, en effet, ma femme, après avoir eu une grossesse florissante grâce aux soins de nos voisins fermiers et au lait de leur vache clandestine, accouchait comme en se jouant d’une petite Marseillaise blonde et potelée. Et ce fut la toute dernière réjouissance que nous connûmes à Air-Bel.

  • 34 Le nom d’« Aragó » donné au secrétaire confédéral de la CNT ne semble correspondre à personne. Selo (...)
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  • 36 Homme politique et écrivain espagnol de langue catalane, Jaume Miravitlles i Navarra (1906-1988) su (...)

Entre-temps, la fréquentation de la villa avait bien changé. On ne voyait plus la bande des surréalistes qui, un an plus tôt, envahissait nos dimanches. Les Espagnols s’y étaient progressivement substitués. Nous avions noué connaissance avec la petite colonie établie au château de La Reynarde, non loin de La Pomme, où nous accueillaient chaleureusement le glabre et filiforme colonel Galán et le secrétaire confédéral de la CNT, Aragó à l’impressionnante moustache noire 34. En bons voisins, ils nous rendaient nos visites, accompagnés par leurs amis, et nous recevions indistinctement républicains et anarchistes, socialistes et autonomistes, guitaristes et amateurs de « fluviol » et de « tambori ». C’était un plaisir, après nos maigres déjeuners sur la terrasse aux platanes, de voir ces sympathiques exilés, parmi lesquels Federica Montseny, ex-ministre de la Santé du gouvernement de Largo Caballero, et le poète Ventura Gassol 35, ci-devant ministre de la Culture de la Généralité de Catalogne, accompagner en fredonnant Els Segadors et la Santa Espina, les sardanes que Jaume Miravitlles 36, plein d’entrain et de légèreté, dansait avec notre petite servante, nullement intimidée d’avoir pour partenaire l’ancien ministre catalan de l’Information.

D’autre part, le cercle de nos très proches amis s’était sensiblement réduit. Après les départs de Varian et de Mary-Jayne et l’arrestation de Jean, nous n’étions intimement liés, Theo et moi, qu’avec Paul et Vala Schmierer quand, à la fin de l’automne 1941, un couple à l’état civil extrêmement compliqué s’adjoignit à notre quatuor.

  • 37 Militant du parti communiste espagnol puis du Bloc ouvrier et paysan à Tarragone, Josep Rebull (190 (...)
  • 38 Né Jan Pavel Vladimir Malacki à Varsovie dans une famille juive athée, le futur Jean Malaquais (190 (...)
  • 39 Né à Dunkerque, Pierre Herbart (1903-1974) adhère au PCF, en 1932, au retour d’un voyage en Indochi (...)
  • 40 Albert Hirschman, qui fit une prestigieuse carrière d’économiste aux États-Unis, est, sous le surno (...)

Josep Rebull Cabré de son vrai nom 37, régulièrement marié à Teresa Soler Pi, appartenait au petit groupe de nos voisins à La Parette, en compagnie de Benjamin Péret, Jean Malaquais 38 et Pierre Herbart 39. Membre du POUM, ex-administrateur de La Batalla, quotidien de ce parti, Josep (« Pep ») Rebull avait pris, à son entrée en France après l’effondrement de la Catalogne, par mesure de précaution, l’identité de Pablo Mitjavila Maspujol, les staliniens s’acharnant à persécuter les poumistes jusque dans l’émigration. Un de ses meilleurs amis français, Robert Verdeaux, ayant été fait prisonnier en 1940, avait recommandé à sa mère de remettre à « Pep » son livret militaire oublié lors de sa dernière permission, estimant qu’un tel document pourrait lui assurer une encore meilleure protection. Dans la pagaille qui suivit l’armistice, il n’était pas trop difficile de tirer d’un livret militaire tous les autres papiers d’identité nécessaires – ce qui avait également permis, selon le même processus, à Otto-Albert Hirschman de devenir Albert Hermant 40. Le Catalan Rebull-Mitjavila devint donc le citoyen français Robert Verdeaux, né à Montbard (Côte-d’Or). Mais le vrai Verdeaux étant célibataire, Teresa ne put prendre le nom de son mari et conserva ses papiers originels, modifiés néanmoins pour lui donner Oran comme lieu de naissance, si bien qu’elle n’était que la concubine de son mari… […]

« Pep » – que tout le monde appelait Robert – avait inventé un scénario qui conciliait avec beaucoup d’astuce son accent catalan très prononcé et son origine bourguignonne : « Mon père, Louis Verdeaux, a épousé une Espagnole et j’étais encore un tout jeune enfant quand il a été tué à la guerre de 14. Ma mère est alors rentrée dans son pays, où j’ai passé moi-même à peu près toute ma vie, ne le quittant qu’à deux reprises, pour faire mon service militaire puis la guerre. » Il mettait une telle conviction à raconter cette histoire que ses camarades des Croque-fruit où il travaillait comme chef malaxeur pouvaient lui dire : « Toi, Robert, tu es probablement le seul type qui ait conservé son vrai nom. »

  • 41 Née en 1919, la chanteuse Teresa Rebull, qui vit toujours à Banyuls, a publié en 2005 une autobiogr (...)

Le faux ménage Verdeaux offrait un amusant contraste ; Robert, de six ans mon aîné, était aussi calme, discret et concis que la très jolie Teresa, plus jeune que lui d’une bonne dizaine d’années, se montrait vive, exubérante et loquace. Que celle-ci en ait été au même point de grossesse que Theo (elle accoucha de son fils Daniel une semaine avant la naissance de Caroline et dans la même maternité) nous rapprocha autant que le voisinage et les convictions politiques. Ils partagèrent désormais notre sort et nos épreuves jusqu’à la Libération, notamment lors de la réincarnation du Centre américain de secours dans le chantier-maquis de Pélenq. « Pep » fut alors pour moi un adjoint infiniment précieux, ce qui m’amena plus tard à en faire mon principal collaborateur à l’administration de Franc-Tireur. Quant à Teresa, compositeur de talent et dotée d’une très belle voix de contralto, elle est devenue la plus populaire interprète de la chanson catalane 41.

Cette hispanisation de nos relations compensait partiellement l’effritement puis la disparition du phalanstère surréaliste ; j’y trouvai aussi l’occasion d’une « réparation », à mon niveau personnel, tant j’avais été, au cours des années précédentes, bouleversé par l’abandon de la République espagnole – que je ressens d’ailleurs encore comme une plaie qui ne se serait jamais cicatrisée. […]

Dans les derniers jours d’avril, la « Maison Alsacienne » vit enfin le jour. Trois journalistes venus du Périgord s’y installèrent avec leurs familles. C’étaient de braves gens qui, à leur arrivée, parurent ravis des commodités qu’offraient la maison et le parc, dont la belle saison faisait valoir les plus plaisants attraits. Mais ils sont aigris par leur exil, désorientés d’avoir dû séjourner depuis plus de deux ans dans des régions si différentes de la leur par le climat, le genre de vie, la mentalité des habitants ; ils déplorent les difficultés du ravitaillement qu’ils ne connaissaient pas en Dordogne et, sans être des fervents partisans de la Révolution nationale, ne comprennent pas la virulence de notre anti-pétainisme.

Ils ne tardent pas à mal supporter que le CAS ait un droit de regard sur l’utilisation du budget attribué à la maison et à demander presque quotidiennement que la dotation soit augmentée, au moment où le Comité traverse sa plus grave crise financière. Charles est ulcéré par l’échec plus que probable de son projet : ses raisonnements, appuyés par ceux que tiennent aux premiers hébergés des compatriotes beaucoup moins bien lotis, se heurtent à une incompréhension teintée de mauvaise volonté ; le fondateur du Centre d’accueil se sent lui-même, tout autant que Theo, Brauner et moi, difficilement assimilable par cette nouvelle communauté. Il n’est pas question de revenir sur ce qui a enfin été mis sur pied après tant de tâtonnements mais nous prévoyons que nos jours à Air-Bel sont comptés et qu’il nous faudra bientôt chercher un autre domicile, laissant à nos décevants protégés l’exclusivité de la villa et le soin de gérer entre eux leurs affaires, nous bornant à régler au docteur Thumin le montant des loyers et à remettre tous les mois au responsable désigné une raisonnable subvention.

L’existence légale du Centre américain de secours se prolongea pendant les cinq premiers mois de 1942 sans perquisitions, sans persécution apparente de la police.

Extrait de La Filière marseillaise. Un chemin vers la liberté sous l’Occupation (1984)

Notes

1 Varian Fry, « Livrer sur demande… » Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille 1940-1941), Agone, coll. « Mémoires sociales », 2008.

2 André Schiffrin, Allers-retours, Liana Lévi, 2007, p. 33.

3 Daniel Bénédite, La Filière marseillaise. Un chemin vers la liberté sous l’occupation, Clancier Guénaud, 1984.

4 Mary-Jayne Gold, Marseille années 40, Phébus, 2001.

5 Ainsi que le titre de la première édition française, La Liste noire (Plon, 1999), pouvait le laisser penser, par son allusion au film à succès qu’un metteur en scène américain venait de consacrer au bon nazi Oscar Schindler.

6 Lire Jean Malaquais, « Les hors-la-loi », Luna-Park, janvier 2003, n° 1 (nouvelle série), p.266-277.

7 David Rousset, préface à Daniel Bénédite, La Filière marseillaise…, op. cit., p. 9.

8 Garandel est l’inspecteur de police chargé d’accompagner Varian Fry à la frontière espagnole lors de son expulsion. [Toutes les notes sont de la rédaction ; seuls les personnages ne figurant pas dans les dictionnaires courants sont répertoriés – une version plus complète de certaines de ces biographies est disponible dans le glossaire du livre de Varian Fry, « Livrer sur demande… », op. cit.]

9 Jean Gemähling (1912-2003) rejoint le CAS à partir d’octobre 1940 et en devient le responsable officiel après le départ de Fry. Il participe à l’organisation de filières pour l’évasion de soldats anglais et prend contact avec le mouvement de résistance d’Henri Frenay. Arrêté en novembre 1941 à Marseille, il passe ensuite dans la clandestinité, devenant le chef du service de renseignement de Combat, puis des Mouvements unis de la résistance.

10 Il s’agit successivement de Theo Bénédite, l’épouse de Daniel – qui travaille au CAS comme secrétaire ; Vala Schmierer, celle de Paul Schmierer (lire infra, note 16, p. 267) ; et Lucie Heymann.

11 De son vrai nom Marcel Verzeanu (1911-2006). Médecin d’origine roumaine, associé dès août 1940 par Fry aux activités clandestines du CAS, notamment la mise en place d’une « route » vers Lisbonne pour les personnes les plus menacées d’être livrées aux nazis par Vichy.

12 Contraction du nom de l’organisme qui avait envoyé Varian Fry à Marseille en août 1940 : Emergency Rescue Committee (ERC).

13 Emilio Lussu (1890-1975) fonde le parti sarde d’action puis devient député (1921-1924). Opposant de la première heure à Mussolini, il se réfugie à Paris en 1929, où il participe à la fondation du mouvement antifasciste, fédéraliste et socialiste Giustizia e Libertà ; puis à la guerre d’Espagne. À Marseille, il sera, selon Daniel Bénédite, « le plus fidèle et le plus actif » des « collaborateurs occasionnels » du CAS, mettant à son service son expérience du travail clandestin.

14 Fondé en 1914 pour collecter des vêtements destinés aux soldats du front, le Secours national est réactivé par Daladier en octobre 1939. Le 23 juillet 1940, il bénéficie du produit de la liquidation des biens des Français déchus de leur nationalité et, le 4 octobre 1940, il est placé sous la haute autorité de Pétain.

15 Lire Mary-Jayne Gold, Marseille année 40, op.cit.

16 Coopérative créée à Marseille durant l’automne 1940 par le journaliste Guy d’Hauterive, l’acteur Sylvain Itkine et l’ancien membre du groupe Octobre Jean Rougeul, les Croque-fruit fabriquent des bouchées sucrées avec de la pâte de dattes importée d’Algérie, procurant du travail aux habitués de la rive gauche et à des militants trotskistes, pivertistes et communistes d’opposition (Lire Céline Malaisé, « Trotskistes-épiciers au cœur des années noires : l’expérience du Croque-fruit », Dissidences, octobre 2002-janvier 2003, n° 12-13, p. 77-79.)

17 Fille des anarchistes catalans Joan Montseny et Teresa Mané, fondateurs de la Revista Blanca en 1898, Federica Montseny (1905-1994) milite très jeune à la CNT avant de faire reparaître la Revista Blanca et de s’occuper de La Novela Ideal ­– des romans de propagande popularisant les idées libertaires. Membre du comité régional de la CNT et du comité péninsulaire de la FAI en 1936, elle est nommée ministre de la Santé du gouvernement républicain et fait voter une loi légalisant l’avortement. Contrainte à l’exil, elle sera une des grandes figures – controversée – de l’émigration anarcho-syndicaliste espagnole jusqu’à la fin de ses jours.

18 Né à Molins de Llobregat (Barcelone), Mateo Baruta Vila (1901-1980) était le secrétaire de Federica Montseny au ministère de la Santé et le secrétaire national de la Solidarité internationale antifasciste (SIA). En février 1939, il fut chargé de l’évacuation d’un certain nombre de militants de Barcelone vers la France. Exilé à Marseille, il participa à la réorganisation de la CNT. Arrêté puis transféré au tribunal militaire de Toulouse, il fut inculpé « d’atteinte à la sûreté de l’État » et interné en 1942 à la prison militaire de Mossac (Dordogne). En septembre 1946, il fut nommé secrétaire du comité départemental de la Fédération espagnole des déportés et internés politiques (FEDIP) à Marseille.

19 Il pourrait s’agir d’Emilio Cabrera Toba (1899-1944). Né à Madrid, ce technicien de l’industrie publicitaire adhère au parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) en 1919. Porte-parole du comité national de la fédération des Jeunesses socialistes en 1930, il devient franc-maçon l’année suivante. Élu député de Ciudad Real, il doit abandonner son siège en février 1936. Trois mois plus tard, il adhère au parti communiste espagnol et devient commandant de la XIe brigade internationale puis rejoint le Service d’investigation militaire. Il se réfugie en France à la fin de la guerre et meurt assassiné, semble-t-il par la Gestapo, le 24 août 1944 à Draguignan.

20 Selon Mary Jayne Gold, Arthur Wolff « avait été l’un des avocats d’assises les plus importants et avait assuré la défense des chefs de l’opposition devant les tribunaux. Il avait rendu à Fry de signalés services dans les débuts, lui donnant de sérieux tuyaux sur les milieux de la clandestinité à Marseille » (Marseille année 40, op. cit., p. 249).

21 Avocat de formation, actif dans l’administration financière de la Prusse, Otto Klepper (1888-1957) fut ministre des Finances, sans parti, dans le gouvernement prussien qui s’affronta au chancelier von Papen. En 1933, il s’enfuira jusqu’au bout du monde : Finlande, Chine, Espagne, France, Mexique. Déchu de la nationalité allemande en 1937, il put retourner en Allemagne en 1947 où, en menant une carrière d’avocat, il fut l’un des fondateurs de la Frankfurter Allgemeine Zeitung.

22 Né à Clèves (Allemagne), Wilhelm Mayvald, dit Willy Maywald (1907-1985), s’inscrit en 1928 à l’École des beaux-arts de Berlin avant de s’installer à Paris en 1931, où il apprend la photographie et ouvre son propre studio en 1934. Collaborateur de nombreux magazines, ses portraits de personnalités des arts et lettres et ses clichés de mode et d’architecture lui valent de faire ses premières expositions dès 1935. Interné en France (1939-1940) puis réfugié en Suisse (1942-1946), il revient à Paris et spécialise dans la photographie de mode.

23 Originaire d’Ukraine, Paul Schmierer (1905-1966) fréquente les trotskistes puis le Cercle communiste démocratique de Boris Souvarine. Médecin à Paris, il participe au Comité d’action socialiste pour l’Espagne, qui vient en aide aux militants du POUM. Replié à Marseille, il organise dès septembre 1940 une filière d’évasion pour les soldats alliés puis se joint au CAS. En 1942, il organise un maquis dans le haut Var. Arrêté à Antibes, il parvient à s’évader et rejoint Paris, où il participe à la libération de la capitale.

24 Né à Eschwege (Hesse), Paul Westheim (1886-1963) écrit de nombreuses monographies d’artistes et édite la revue d’art Kunstblatt (1917-1933), à laquelle contribuent Otto Dix, Oskar Kokoschka et Pablo Picasso. Réfugié en France en 1933, il anime l’union des artistes allemands Freie Kunst und Literatur puis gagne le Mexique en 1941. Après s’être vu interdit de retour dans les deux Allemagnes, il obtient la nationalité mexicaine (1954) et publie des ouvrages consacrés à l’art de l’ancien Mexique.

25 Né à Berlin, Heinz Jolles (1902-1965) est très vite auréolé d’une réputation de grand pianiste classique et dirige l’école de musique de Cologne. Destitué par les nazis en 1933, il émigre en France. Réfugié à Marseille en 1940, il obtient un visa pour le Brésil, où, dans les années 1950, il participera au renouveau de l’Escola Livre de Musica de Sao Paulo.

26 Né à Czernowitz, en Bukovine – région d’Autriche et centre de culture juive avant la guerre –, Bernard Reder (1897-1963) est sculpteur et architecte. En 1937, il se rend à Paris, accueilli par Aristide Maillol. Réfugié dans le Midi en 1940, il parvient à gagner La Havane par l’Espagne et obtient un visa pour New York en 1943, devenant citoyen américain cinq ans plus tard.

27 Écrivain catholique allemand, Edgar Alexander-Emmerich (1902-1970) avait fait éditer en Suisse, chez Europa Verlag (1937), Der Mythus Hitler, où il comparait le national-socialisme avec le « mahométisme ».

28 Giuseppe Garretto (??-1970?) fut l’un des pionniers du mouvement indépendantiste sicilien. Dans l’immigration, il publia Sicilia, terra di dolore, traduit en français (1938). Proche du parti socialiste italien, il avait participé à la guerre d’Espagne dans le camp républicain. Après 1941, il se réfugie à Mexico. Retourné en 1943 en Sicile, il participe au Comité de libération nationale dans le parti socialiste sicilien puis dans le parti indépendantiste sicilien.

29 Né en Pologne, Wolf Leslau (1906-2006) fait ses études à l’université de Vienne et à la Sorbonne. Interné par le gouvernement français en 1939, il parvient à gagner les États-Unis, où il poursuivra, pour l’université de Californie, ses recherches sur les langues sémitiques oubliées d’Éthiopie.

30 Né à Kazan (Tatarstan), George Denicke (1887-1964), de son vrai nom Yurii Petrovitch Denike, est membre du parti menchevik et professeur à l’université de Moscou. Après avoir activement participé à la Révolution de 1917, il est expulsé d’URSS en 1922. Installé à Berlin, il en est chassé en 1933 ; réfugié à Paris, il gagne Marseille puis s’embarque pour New York, où il sera (avec Boris Sapir) l’un des principaux historiens du menchevisme.

31 Né à Cologne, Max Osborn (1870-1946) est issu d’une famille de banquiers. Docteur en philosophie, après une thèse sur la littérature consacrée au diable en Allemagne au xvie siècle, il devient un critique de théâtre connu et sera le cofondateur de la Ligue de la culture juive en Allemagne. Exilé en 1938 à Paris, il se réfugie aux États-Unis en 1941, où il anime la revue culturelle Aufbau (Construction). Ses mémoires, Der Bunte Spiegel (Le miroir colorié), parurent en 1945, peu avant sa mort.

32 Né à Saint-Amarin en 1905 (Haut-Rhin), Charles Wolff devient journaliste à Paris ; socialiste, il adhère en 1932 au Groupe des écrivains prolétariens de langue française. Militant antifasciste, il a notamment traduit Professeur Unratt de Heinrich Mann. Entré dans la lutte clandestine, il est arrêté puis torturé et assassiné par la Milice en mai 1944 à Toulouse.

33 Ce vieil original, notamment passionné d’oiseaux empaillés, était le propriétaire de la villa Air-Bel.

34 Le nom d’« Aragó » donné au secrétaire confédéral de la CNT ne semble correspondre à personne. Selon les mémoires de Federica Montseny – qui parle d’un séjour à Marseille en automne-hiver 1941, avant leur arrestation commune –, il ne peut s’agir que de Germinal Esgleas, qui était secrétaire confédéral de la CNT depuis la mort, par noyade en 1939, de Mariano Vázquez.

35 Né à La Selva del Camp (Tarragone), le poète catalan Ventura Gassol (1893-1980) fut ministre en 1936. Exilé en France, il y participa aux activités culturelles catalanes jusqu’en 1977, date de son retour chez lui.

36 Homme politique et écrivain espagnol de langue catalane, Jaume Miravitlles i Navarra (1906-1988) suivit des études d’ingénieur durant son exil à Paris ; il apparaît dans deux films de Luis Buñuel : Un chien andalou et L’Âge d’or. Revenu en Catalogne en 1930, il est emprisonné jusqu’à la proclamation de la Seconde République. Il entre alors au Bloc ouvrier et paysan et, en 1934, à l’Esquerra Republicana de Catalunya, tout en militant à l’Estat Català. Pendant la guerre civile, il est membre du commissariat à la propagande de la Généralité de Catalogne. En exil en France à partir de 1939, il se lie d’amitié avec André Malraux, puis, après guerre, dirige la revue El Poble Català. Installé à New York, il collabore à diverses revues et publications catalanes et républicaines avant de revenir en Catalogne en 1962.

37 Militant du parti communiste espagnol puis du Bloc ouvrier et paysan à Tarragone, Josep Rebull (1906-1999) est secrétaire du comité local du POUM de Barcelone en 1937. Pendant la Seconde Guerre, il participe à la Résistance dans le sud-est de la France. Membre de la direction du POUM en exil jusqu’en 1953, il y soutient les analyses de l’URSS comme « capitalisme d’État ». Il finit ses jours à Banyuls-sur-Mer.

38 Né Jan Pavel Vladimir Malacki à Varsovie dans une famille juive athée, le futur Jean Malaquais (1908-1998) se rend en France en 1926, où il sera notamment ouvrier dans les mines des Maures – expérience dont il tirera la matière de son roman Les Javanais (1939). Vivant d’emplois précaires, aidé par André Gide, il est proche de l’extrême gauche, rencontrant des militants comme Ante Ciliga et Victor Serge. Mobilisé en 1939, fait prisonnier en mai 1940, il parvient à rejoindre Marseille et travaille pour la coopérative des Croque-fruit. Grâce au CAS et avec l’aide de Gide, il gagnera Caracas puis Mexico et enfin New York. Revenu à Paris en 1947, il publie un imposant roman à clés sur cette période, Planète sans visa.

39 Né à Dunkerque, Pierre Herbart (1903-1974) adhère au PCF, en 1932, au retour d’un voyage en Indochine et en Chine. Nommé directeur de la revue Littérature internationale à Moscou (1935-1937), il accompagne André Gide durant son voyage en URSS. Proche de ce dernier, il participe à la polémique qui suivra la publication du Retour d’URSS ; publiant lui-même En URSS. 1936, qui marque sa rupture avec le stalinisme, fin 1937. Durant la Seconde Guerre mondiale, il entre dans la Résistance et prend une part active à la libération de Rennes.

40 Albert Hirschman, qui fit une prestigieuse carrière d’économiste aux États-Unis, est, sous le surnom de Beamish que lui donna Fry, l’un des principaux protagonistes de « Livrer sur demande… » (op. cit.) – dont il a écrit l’avant-propos.

41 Née en 1919, la chanteuse Teresa Rebull, qui vit toujours à Banyuls, a publié en 2005 une autobiographie, En chantant, qui revient sur une vie d’engagement pour la justice sociale et la défense de sa culture natale, faisant d’elle la mémoire de l’histoire tragique de la Catalogne et de l’Espagne républicaine.

Daniel Bénédite

Table des matières

La parabole de Gino Benoît Eugène

Naissance du promoteur Louis Chevalier

Le paysage contemporain de la ville de Marseille Alèssi Dell’Umbria

Aux origines de l’avant-dernière destruction (1960-2005)

La volonté de non-savoir Jean-Pierre Garnier

Comment la gentrification est devenue, de phénomène marginal, un projet politique global Mathieu Van Criekingen

Un déguerpissement exemplaire à Ouaga (Burkina Faso) Patrick Taliercio

Revitaliser la ville indienne Solomon Benjamin

Milieux d’affaires, société civile & politiques anti-pauvres

Les jeux Olympiques, médaille d’or des expulsions Centre on Housing Rights and Evictions

Les mirages du partenariat public-privé Pierre J. Hamel

Le cas des municipalités au Québec

L’international sera le genre humain Benoît Eugène

Une expérience de planification néolibérale au quartier Midi (Bruxelles)

« Ce ne sont que les émanations toxiques de la cerfelle d’un prof ! » Borislav Pekic

Histoire radicale

Pierre Monatte & le congrès d’Amiens Miguel Chueca

Souvenirs Pierre Monatte

Le Centre américain de secours après le départ de Varian Fry Daniel Bénédite

La Leçon des choses

Le besoin de croyance & le besoin de vérité Jacques Bouveresse

Le rêve de Bismarck (novembre 1870) Patrick Taliercio

Un inédit d’Arthur Rimbaud en jeune patriote ?

Vidéos jointes au numéro

Art Security Service (Bernard Mulliez ) et Les indésirables (Patrick Taliercio)

Réalisation : William Dodé