couverture
Agone 38 et 39
« Villes et résistances sociales »
Coordination Benoît Eugène
avec 1 DVD : Art Security Service, Bernard Mulliez (1h29) et Les Indésirables, Patrick Taliercio (1h13)
Parution : 23/05/2008
ISBN : 9782748900712
Format papier : 320 pages (15 x 21 cm)
30.00 € + port : 3.00 €

Commander

Lire en ligne 
Format PDF 
Format EPUB 

Accès libre

PDF 
EPUB 

Table des matières

La parabole de Gino Benoît Eugène

Naissance du promoteur Louis Chevalier

Le paysage contemporain de la ville de Marseille Alèssi Dell’Umbria

Aux origines de l’avant-dernière destruction (1960-2005)

La volonté de non-savoir Jean-Pierre Garnier

Comment la gentrification est devenue, de phénomène marginal, un projet politique global Mathieu Van Criekingen

Un déguerpissement exemplaire à Ouaga (Burkina Faso) Patrick Taliercio

Revitaliser la ville indienne Solomon Benjamin

Milieux d’affaires, société civile & politiques anti-pauvres

Les jeux Olympiques, médaille d’or des expulsions Centre on Housing Rights and Evictions

Les mirages du partenariat public-privé Pierre J. Hamel

Le cas des municipalités au Québec

L’international sera le genre humain Benoît Eugène

Une expérience de planification néolibérale au quartier Midi (Bruxelles)

« Ce ne sont que les émanations toxiques de la cerfelle d’un prof ! » Borislav Pekic

Histoire radicale

Pierre Monatte & le congrès d’Amiens Miguel Chueca

Souvenirs Pierre Monatte

Le Centre américain de secours après le départ de Varian Fry Daniel Bénédite

La Leçon des choses

Le besoin de croyance & le besoin de vérité Jacques Bouveresse

Le rêve de Bismarck (novembre 1870) Patrick Taliercio

Un inédit d’Arthur Rimbaud en jeune patriote ?

Vidéos jointes au numéro

Art Security Service (Bernard Mulliez ) et Les indésirables (Patrick Taliercio)

  • 1 Matériau de construction traditionnel au Burkina, constituée de latérite (roche rougeâtre de la rég (...)
  • 2 Élisabeth Dorier-Aprill, Dakar et son double, Éditions du temps, 2000.

En afrique, les délogements forcés sont quotidiens. On parle de « déguerpissements ». Les gouvernements africains n’ont pas totalement inventé cet usage du bulldozer, lancé sans aucun préavis à l’assaut des maisons en banco 1. Les premiers à procéder de la sorte sur le continent furent sans doute les coloniaux français du Sénégal en 1914. On détruisit alors tout un quartier de Dakar identifié comme foyer d’une épidémie de peste. Les habitants qui ne pouvaient y reconstruire leur logement en matériaux durables ont été expulsés dans une zone extérieure à la ville qu’on appelle « La Médina », avec obligation, contre permis d’occuper, de ne pas y faire de commerce et de ne céder sa nouvelle habitation qu’à un autre indigène. Ainsi est née la ségrégation raciale et spatiale de Dakar, entre cette périphérie réservée aux Africains et ce qu’on appelle le « plateau dakarois », alors strictement habité par des Européens. En 1952, on reproduit la même opération pour repousser cette fois les habitants des bidonvilles entourant La Médina à plus de quinze kilomètres de l’agglomération. Cet endroit sableux et sans eau devait à son tour devenir une ville, Pikine, immense cité-dortoir qui compte aujourd’hui un million d’habitants et où la part des quartiers non lotis, dite « Pikine irrégulier », est passée de 33 % de la surface urbanisée en 1960 à 64 % en 1993 2.

La pratique du déguerpissement ne date donc pas d’hier au Sénégal. Mais elle se perpétue. Non loin de Pikine et dans le contexte d’un « plan d’assainissement », les quartiers irréguliers de Nietty Mbar et Mousse Dalifa à Djidda Thiaroye Kao sont sous le coup d’un ordre de déguerpissement en mars 2006. Il ne s’agit que d’un des nombreux exemples dans l’actualité la plus récente du continent. Le plus spectaculaire s’est déroulé au Zimbabwe, où une politique de destruction systématique des bidonvilles et des marchés informels, tout autour de Harare, lancée par le président Robert Mugabé, a fait plus de 750 000 sans-abri de mai à juillet 2005. L’opération avait été baptisée, non sans franchise, « Murambatsvina » – ce qui signifie « nettoyage des ordures ». Il est vrai que l’électorat le moins mugabiste résidait précisément dans cette périphérie urbaine.

Pour des motifs apparemment plus nobles, à Douala, au Cameroun, dans les quartiers de Bastos Ekoudou et Djoungolo I et sur l’île de Bonaberi, on évacue pour prévenir les risques d’inondation des zones marécageuses où se sont implantés les habitants. Mais la décision vient si tard qu’on se demande déjà si la sécurité de la population est vraiment le seul motif de la manœuvre. D’autant qu’aucun relogement n’est envisagé.

Le quartier de Niamakoro Karamokola, à Bamako, au Mali, est pareillement sous le coup d’un plan de réhabilitation qui a nécessité le déguerpissement de quarante familles, dont le logement a été détruit en 2001 puis reconstruit par certains habitants et finalement déclaré illégal. Depuis, la population résiste par de violentes manifestations à ce qu’elle considère comme une agression illégitime, montée par une municipalité spéculatrice contre la terre de ses ancêtres.

Dans le quartier d’Akébé, à Libreville, au Gabon, un groupe de trois cents SDF squattent l’ancien siège du parti démocratique gabonais pour protester contre le trop faible dédommagement de 500 000 francs CFA dont on les a gratifiés, qui ne permet pas de se reloger. Ils accusent en outre le pouvoir d’avoir détourné les sommes allouées à leur dédommagement.

En février 2006, les habitants du quartier de Koumassi-Akromiabla, à Abidjan, en Côte-d’Ivoire, qui compte 30 000 âmes, s’opposent violemment à leur expulsion. Ils sont d’accord pour qu’on modernise leur quartier mais veulent qu’un site de recasement soit trouvé par la mairie avant de quitter leur habitat actuel.

L’avenue Rail-Da à Bamako, au Mali, fait l’objet d’un plan de « transformation », soutenu par la Banque mondiale, qui nécessite un important déguerpissement de commerçants sans recasement possible.

Au Maroc, le bidonville de Karyan El Oued, dans la ville de Salé, est en butte à la réalisation du projet de Salé El Jadida (la nouvelle Salé), programme soutenu par l’Union européenne.

Enfin, les quartiers Abéna, Kamnda et Atrone de N’djaména, au Tchad, luttent encore contre le déguerpissement que leur impose un projet public de grande bibliothèque et de musée.

  • 3 Lire « Comment la gentrification est devenue, de phénomène marginal, un projet politique global », (...)

Ce phénomène d’appropriation du territoire par les dominants – qu’en Europe on nomme désormais « gentrification » 3 –, trouve en Afrique un relais spécifique dans l’alibi développementiste qui oppose la rationalisation du foncier au système traditionnel d’attribution des terres.

Conquête sur le foncier coutumier

  • 4 Jean-François Tribillon, « La question foncière en Afrique sub-saharienne », AITEC 2002, http://www (...)

Comme l’écrit Jean-François Tribillon, dans la plupart des pays d’Afrique sub-saharienne, « la puissance publique obéit à une idéologie très forte de filiation coloniale : la ville est à la pointe de la modernité foncière. La tenure coutumière est rurale, archaïque. […] Elle ne doit pas franchir le périmètre urbain. Le sol de la ville doit être régi par un droit écrit et instrumenté par des spécialistes de la topographie, de la conservation des actes, du crédit hypothécaire. […] Il revient à l’État d’urbaniser le sol rural, en le “purgeant” (selon l’expression consacrée par le droit ivoirien) des droits d’usage et autres pratiques coutumières, puis de le lotir après avoir proclamé son droit de propriété sur l’ensemble du territoire inclus dans le périmètre urbain, pour enfin l’affecter à des usages publics (domaine public) ou à des usages privés (habitation, commerce, activités industrielles, etc.) 4 ».

  • 5 Lignes qui suivent les points les plus bas d’une vallée.

En effet, la théorie et le droit donnent à l’État le monopole de l’aménagement des nouveaux territoires urbains. Mais un État qui est seul habilité à proposer à ses citoyens des terrains d’habitation légale et ne produit qu’une quantité infime des logements nécessaires ne fait, au total, qu’encourager les gens à s’implanter sur des terrains et dans des habitats parfaitement illégaux. C’est d’autant plus vrai que l’investissement foncier puis immobilier est une des rares formes d’épargne et d’accumulation possible pour la plupart des Africains. Dans ces conditions, l’urbanisation se répand dans toutes les directions, monte à l’assaut des pentes érodables des collines, obstrue les talwegs 5, envahit les bas-fonds inondables.

Il arrive que le droit coutumier concerne encore des quartiers entiers au sein même des villes que l’on qualifie de « non lotis ». Héritant là encore de la tradition coloniale, les États africains tentent généralement de faire face à cette situation par de grandes opérations de reconquête et d’aménagement du sol qui ont le plus souvent pour seule finalité de les faire briller sur le plan international et auprès de la bourgeoisie locale : résidence de haut standing, locaux administratifs et diplomatiques pharaoniques, siège pour multinationales sont alors érigés, entre lesquels le nouveau paysage favorisera généralement le commerce du luxe et du tourisme. La requalification de ces quartiers, lorsqu’elle ne se contente pas de prendre pour prétexte le statut d’illégalité relative de ces zones non loties, s’appuie souvent sur une dépréciation du caractère désordonné de la trame ancienne qui menacerait le développement global de la cité.

Le bon élève burkinabé

  • 6 Rapport général des activités de lancement de la campagne sur la sécurité d’occupation foncière et (...)

C’est dans ce contexte que le Burkina Faso est dernièrement apparu comme le bon élève des institutions internationales. L’opération du déguerpissement des habitants des quartiers concernés par le projet ZACA (Zone d’activité commerciale et administrative) à Ouagadougou fut décrétée, en novembre 2004, « modèle de bonne gouvernance » par ONU-habitat, lors du lancement, dans cette ville, de sa campagne sur la sécurité d’occupation foncière et immobilière au Burkina Faso 6. La création en 2005 d’une Banque de l’habitat du Burkina Faso, censée promouvoir le logement social, sur initiative personnelle du président Blaise Compaoré, n’est sans doute pas étrangère à ces honneurs. Non plus que la volonté déjà ancienne du pays de se positionner comme la Suisse de l’Afrique de l’Ouest, cohérente avec le projet actuel de redessiner Ouagadougou sur le modèle de Genève.

  • 7 Lire Olivier Piot, « Paris brade le coton subsaharien », Le Monde diplomatique, septembre 2007, p.  (...)

La principale ressource de ce pays sans accès maritime – où, comme on l’a proclamé lors de la dernière réélection du président, « Nous n’avons pas de pétrole, mais nous avons Blaise Compaoré » – est en effet diplomatique. Plus que sur l’industrie nationale du coton (à laquelle ne laisse aucun espoir le concurrent américain) et la politique de privatisation impulsée par l’OMC, c’est sur la capacité du pays à accueillir dans sa capitale un maximum d’entreprises tertiaires, d’ONG et de colloques internationaux que le gouvernement actuel semble compter 7. Il dispose, pour ce faire, d’un réseau international déjà puissant qui l’attache à la Libye (en vertu des liens personnels du président Compaoré avec Mouammar Kadhafi), au Liban (qui possède une diaspora très entreprenante dans le pays) et au Maroc (sur lequel le gouvernement calque manifestement le développement touristique du pays) ; sans compter les liens historiques de surveillance mutuelle qui unissent le pays à la Côte-d’Ivoire sur l’échiquier françafricain.

À l’image de cette place centrale dans ce qu’on pourrait appeler les « dictatures d’Afrique de seconde génération », la capitale du Burkina Faso se devait donc d’adopter un nouveau visage qui accrédite définitivement l’idée d’une marche constante vers le progrès.

Le précédent sankariste

  • 8 Libérée de l’occupant colonial le 5 août 1960, la Haute-Volta devient République voltaïque puis est (...)

En fait, l’actuelle politique de rénovation du centre de Ouagadougou n’est que le prolongement, et dans une certaine mesure le dévoiement, des grands travaux entamés sous la révolution sankariste 8.

  • 9 Claire Brisset, « Une nouvelle forme de mobilisation sociale au Burkina Faso », Le Monde diplomatiq (...)

La politique urbaine du gouvernement de Thomas Sankara, initiée au lendemain de sa prise de fonction en 1983, visait essentiellement la fin du non-loti dans la perspective affichée d’une meilleure qualité de logement accessible à tous les citoyens. Cette politique impliquait deux violences : la rupture avec les « féodalités traditionnelles » (qui se traduit par un redécoupage administratif de la ville) et la destruction complète de certains quartiers de la capitale burkinabé pour l’édification de logements subventionnés. En août 1985, le Conseil national de la révolution (CNR) décide de reconstruire le marché central de Ouaga dans une architecture moderne et d’aménager ses alentours pour créer un ensemble harmonieux. Le projet prend peu à peu la forme plus globale d’une zone commerciale de quatre-vingt-dix hectares avec cahier des charges. Parallèlement, le CNR entreprend un plan de construction systématique de lotissements situés notamment à l’emplacement des quartiers Bilbambili et Tiepalgo, qui laisseront la place aux cités An III et An IV. Les déguerpissements suivis de destructions opérés au bulldozer à l’aube ne font pas partie des meilleurs souvenirs que les Ouagalais aient conservés du régime sankariste – même si le régime décidait dans le même temps le plafonnement puis la suppression de tous les loyers pendant toute l’année 1985 9.

  • 10 Alain Marie, « Politique urbaine : une révolution au service de l’État », Politique Africaine, mars (...)
  • 11 Le capitaine Sankara est assassiné le 15 octobre 1987 par un commando dirigé par son ancien compagn (...)

L’objectif affiché de stopper les extensions du non-loti dans Ouagadougou était d’ailleurs bel et bien atteint à la fin des années 1980. Mais les conditions extrêmement pointilleuses de relogement des personnes déguerpies et l’investissement que nécessitait trop souvent de leur part l’acquisition de nouvelles terres vint dans l’ensemble grever ce grand projet 10. Au lendemain du régime sankariste 11, le tournant idéologique des années 1990 mettra fin à cette ambiguïté, lorsque, sous la pression des bailleurs de fond internationaux, le Burkina Faso cessera toute politique de logement subventionné et ensevelira sous une nouvelle croissance du non-loti ce que l’ancienne politique avait réalisé. Alors que la réforme agro-foncière de 1984 prévoyait la nationalisation des terres agricoles et du sol urbain regroupés dans le Domaine foncier national, on consacre alors le retour au secteur privé de la promotion foncière et immobilière avec apparition d’un nouveau secteur cherchant à capter l’épargne des burkinabé placée à l’étranger.

Un chancre oublié

Aujourd’hui réservée à une population de fonctionnaires, les cités An I, An II, An III et An IV continuent de commémorer la révolution du 4 août 1983. La cité An IV-A, livrée en août 1987, a légué dans le paysage de Ouaga une précieuse perspective au régime qui suivrait : située à proximité de l’aéroport, elle donne à l’avenue Kwamé-N’krumah un rôle de pivot dans la trame urbaine et les premiers immeubles de trois niveaux avec boutiques au rez-de-chaussée et appartements aux étages. C’est cette situation et certainement une politique volontariste menée depuis la fin des années 1980 par le Fonds de l’habitat qui lui vaut d’être aujourd’hui considérée comme l’avenue la plus chic de Ouaga. On y trouve en effet les immeubles les plus hauts et les plus élaborés de la ville, qui abritent essentiellement des banques, des hôtels, des boutiques de luxe, des dancings branchés et quelques institutions comme le siège du CDP (Conseil développement et progrès, le parti présidentiel) ou encore la représentation burkinabé de l’Union européenne. Les grandes marques de boisson ou de téléphonie y font publicité et débit (CelTel, Coca-Cola, etc.). Elle comprend également, sur son allée centrale, un système d’arrosage au goutte à goutte assez peu discrètement financé par Total.

  • 12 Chef de l’ancien empire mossi, dont Ouagadougou a été la capitale. Il siège toujours mais n’a plus (...)

Cependant, cette vitrine possédait jusqu’à peu un envers moins flatteur pour le pouvoir en place : le quartier Zangouétin, épargné par les grands travaux sankaristes, au sein duquel l’avenue Kwamé-N’krumah n’est en fait qu’une passerelle de luxe entre le marché central et l’aéroport. Le nom même de cet « ancien nouveau quartier » de Ouagadougou en déroule l’histoire : initialement « Silmisin » (en référence aux habitants peuhls qui gardaient le troupeau du Mogho Naaba 12) il est devenu « Zangouétin » (c’est-à-dire des Haoussa) parce que cette périphérie fut le point de chute d’une migration yoruba et haoussa venue notamment du Nigeria (peuple musulman et commerçant par excellence) qui, d’après l’imam Dankambary, vice-président de la coordination des populations des quartiers de la ZACA, s’installa dans les années 1920 sur des parcelles concédées par le Mogho Naaba Sigri lui-même.

  • 13 On trouvera des témoignages dans le mémoire de maîtrise de Béatrice Estelle Ouedraogo, « De la délo (...)

La composante essentiellement musulmane de la population (dans un pays et une ville où toutes les religions cohabitent sans aucun conflit) et la présence d’une des premières mosquées de la ville servirent sans doute de points de repère à différentes immigrations venues du Sénégal, du Niger, du Ghana, du Mali et du Togo, qui composèrent peu à peu le joyeux mélange de ce « quartier des étrangers » où l’activité ne s’arrêtait que quelques heures de la nuit. Vus de l’avenue Kwamé-N’krumah pourtant, les concerts traditionnels, les poulets brochés à des heures indues, le bon vivre dont les habitants de Zangouétin témoignent encore 13, ne valaient pas beaucoup face à la réputation de zone de prostitution, criminogène et insalubre. Il est vrai que le tissu extrêmement dense du bâti ne laissait guère d’espoir à l’intervention d’aucune police et que, comme d’autres quartiers pauvres de Ouaga, l’endroit donnait à voir un aspect généralement délabré et connaissait de sérieux problèmes d’évacuation des eaux usées.

Zangouétin présentait donc le décor idéal d’une grande opération de « requalification » : situé dans un endroit beaucoup trop stratégique pour être oublié des promoteurs, à proximité d’un aéroport international, de l’avenue la plus prestigieuse de la ville et du centre commercial, soigneusement laissé à ses dégradations par les autorités, bientôt stigmatisé pour la pauvreté de ses habitants. On a bien sûr aussi voulu enflammer la mèche de la xénophobie, qui n’a semble-t-il pas bien pris dans une ville où le ressentiment irait beaucoup plus spontanément aux possédants libanais – qui semblent régulièrement troquer leur monopole sur le marché de la grande distribution burkinabé contre une allégeance sans faille au président.

Le projet ZACA

En 1990 est décidée la création de la ZACA – acronyme de « zone d’activité commerciale et administrative », signifiant également, en moré, « maison et cour intérieure » –, qui vient compléter la zone commerciale initialement prévue en 1985 en y intégrant une bande de deux cents mètres de large, centrée sur l’avenue Kwamé-N’krumah et la cité An IV‑A. Première ZACA qui, dix ans après, connaît une nouvelle extension sur les quartiers environnants l’avenue N’krumah dans un périmètre de deux cents hectares, soit une zone s’avançant sur six quartiers centraux : Zangouétin, Kamsaonghin, Kiedpaloghin, Peuloghin, Koulouba et le Camp Fonctionnaire.

Le projet doit marier trois fonctions : un vaste espace dédié au tertiaire, à l’est de l’avenue N’krumah, achèvera de faire de cette zone un lieu d’accueil pour les banques, les compagnies d’assurance, les sièges de grandes sociétés et des institutions internationales. À l’ouest de la même avenue devrait se retrouver la zone commerciale proprement dite, offrant l’accès à des galeries marchandes pourvues de plusieurs grands parkings. Enfin, dans une zone « mixte » – que les brochures présentant le projet situent très vaguement « entre les deux » –, les étages supérieurs des bâtiments commerciaux pourraient servir de bureaux.

 La dénomination de ZACA comme « cour intérieure » – qui n’est donc a priori pas évidente dans un projet où il n’est nulle part question de logement –, se comprend mieux en considérant les visuels du projet finalement retenu lors du concours international d’urbanisme : de vastes allées piétonnes encadrées par les bâtiments sur un défilé d’environ six cents mètres, que viennent délimiter deux ouvertures monumentales. Une « Porte du passé » à l’est et, à l’ouest, une « Porte du futur », qui ouvre naturellement sur les extensions futures de la ZACA : quartiers Koulouba déjà partiellement rasé, Bilbalogho, Saint-Joseph, Saint-Léon et Saint-Julien.

Sus au secteur informel

  • 14 « Ils ne sont pas les vrais responsables », L’Indépendant, 10 juin 2003 ; « Pourquoi refuser une en (...)

La présence de bancs montés sur des calebasses ou de poubelles en forme de djembé fait bien sûr sourire. On semble avoir adapté ici l’idée de la tradition à cette nouvelle ville de la même manière qu’on projette l’univers d’un dessin animé sur les allées d’un parc d’attraction. Et, comme souvent devant ce type d’images, la comparaison des lieux avec leur transfiguration est pour le moins surprenante. L’un des écarts les plus frappants est le système de réglementation et de surveillance que suppose la vision aérée et ordonnée de ces esplanades commerciales. Pour être devenu familier aux habitants des centres-ville européens, ce type d’espace public semi-clos n’avait de réel équivalent à Ouaga que le marché central de Rood Woko, jusqu’à ce qu’il soit la proie d’un gigantesque incendie en mai 2003. Cause supposée du sinistre (à propos duquel on a aussi parlé de la corruption des élus municipaux 14) : l’infraction aux règles élémentaires de sécurité touchant notamment à la surabondance des commerces (implantés jusque sur les voix de circulation) et au stockage anarchique de la marchandise.

La pagaille du marché de Rood Woko ne mettait pas seulement en cause la corruption de la municipalité, il était à l’image d’une ville, d’un pays et d’un continent où le secteur informel est le premier secteur d’activité. L’encombrement – qui est le signe le plus archétypal des grandes villes du Sud, où, lorsque la voiture n’y est pas encore devenue reine, se mêle la circulation des deux-roues, des charrettes et le commerce à la sauvette que l’on pratique sur sa tête ou sur le sol – n’épargnait évidemment pas les abords et le cœur du marché central de Ouagadougou. Étrangement, il a pourtant totalement disparu des visuels qui représentent aujourd’hui ce qu’on veut faire de la ZACA.

  • 15  « Le secteur informel dans les principales agglomérations des sept États membres de l’UEMOA : perf (...)
  • 16 La coopération suisse finance le développement de dix villes burkinabé, notamment par la constructi (...)

Le texte qui accompagne ces images, dans le numéro zéro de L’Immobilier de novembre 2004, confirme que cette absence n’est pas un oubli malencontreux. Au titre d’un des dix principes du plan, il s’agit bien d’« accueillir, pour l’encadrer, l’économie marchande informelle ». Principe qui résume à lui seul toute la difficulté des États africains, qui ne savent comment capturer l’activité commerciale bouillonnante de la majorité de leurs citoyens dans une réglementation fiscale à laquelle, faute de moyens et de stabilité, elle ne saurait de toute façon nullement répondre 15. Une des parades de cette politique semble justement passer à Ouagadougou et dans des villes de moindre importance du Faso par la transformation des marchés de plein air traditionnels en marchés couverts bâtis en dur, par laquelle tout commerçant sort de fait du secteur informel en signant le bail de son emplacement 16.

Mais il reste un certain nombre de commerces informels que cette politique ne concerne pas : cirage de chaussures, vente de bananes, de noix de coco, de gâteaux, d’eau, de thé, de café, d’autocollants, de tissus, de livres et de guides touristiques à la sauvette, majoritairement exercés par des mineurs – qui ne seront semble-t-il pas les bienvenus dans la ZACA.

La suite du texte de L’Immobilier est d’ailleurs très explicite et mérite d’être citée in extenso : « On a pensé au secteur informel surtout en matière de restauration. Quand le centre-ville sera rénové, il y aura des restaurants de haut niveau sous les immeubles. Des restaurants populaires ou collectifs seront aménagés pour accueillir plusieurs restaurateurs. La préoccupation est de ne pas oublier le secteur informel, qui participe à l’économie urbaine. Si ce n’est pas réglementé, alors ça va se déployer dans le désordre. Le marché de Zangouétin passera de 2 000 à 9 000 mètres carrés pour accueillir afin de désengorger les alentours des immeubles et les bordures des voies. » Pour démontrer à quel point le projet ZACA n’oublie pas le secteur informel – censé participer à l’économie de la ville alors qu’il en constitue tout simplement l’essentiel –, signalons l’ironie que constitue la mention, en novembre 2004, de l’agrandissement du marché de Zangouétin entièrement rasé depuis août de la même année. En réalité, le secteur informel tel que les Ouagalais ordinaires le connaissent n’a d’ores et déjà pas de place dans la ZACA. Toute la question, que se gardent bien de poser les auteurs du projet, réside précisément dans la surveillance et la répression de son inévitable reflux sur la scène d’un Burkina réservé à une infime minorité de citoyens et de commerçants ; ou, comme le dit encore L’Immobilier, « le projet ZACA, processus d’accompagnement du développement du centre-ville de Ouagadougou et de ses activités, opte pour l’amélioration du cadre de vie au bénéfice des habitants pour créer une ambiance harmonieuse et une interaction synergique aux nouveaux besoins ». Le mot « synergie » n’a pas qu’un rôle décoratif dans cet énoncé : Synergie est aussi le nom de la société de communication qui a réalisé cette brochure.

Résistance

Le coût du projet était estimé en 2007 à 45 milliards FCFA (647 millions d’euros), couvrant le dédommagement des populations déguerpies, la démolition et la mise en valeur du site – hôtel, centre culturel et parkings mis à part, estimés à eux seuls à 77 milliards FCFA.

  • 17 « Le projet ZACA à l’Assemblée nationale », Le Pays, 27 décembre 2002, www.lepays.bf/quotidien/pot- (...)
  • 18 Conditions générales de souscription sur http://www.projetzaca.bf/. À titre indicatif, la location (...)

Alors que la population découvre les visuels dans les médias au début de l’année civile 2002, l’Assemblée nationale ne vote qu’en janvier 2003 l’emprunt d’État qui devra financer l’indemnisation et le recasement 17. Une année, c’est officiellement la durée qu’il aura fallu pour évaluer les besoins à hauteur de 13,6 milliards de FCFA (195 millions d’euros). L’emprunt d’État doit être remboursé par un appel à souscription lancé en octobre 2002. Le souscripteur achète une parcelle de 500 mètres carrés minimum au prix plancher de 100 000 FCFA le mètre carré (152 euros) – les emplacements près des grandes voies et des esplanades étant plus chers. Le souscripteur doit en outre s’acquitter d’une taxe de jouissance de 3 000 FCFA le mètre carré (4,57 euros) 18.

  • 19 « Alain Bagré, chef sortant du projet Zaca : “Ce n’est pas l’État qui expulse, c’est le marché” », (...)

Comme le soulignait Alain Bagré, alors chef sortant du projet : « Il n’est donc pas donné à tout le monde de s’acheter un terrain à la ZACA. Mais la loi au Burkina ne fait pas de distinction en termes de nationalité, de sexe et de race ; toute personne qui est en mesure de payer peut donc se procurer des parcelles que le projet commercialise. 19 » On voit cependant mal quel habitant de Zangouétin aurait eu l’idée de racheter sa parcelle trois ou quatre fois le prix pour lequel on allait l’exproprier pour y faire bâtir un immeuble au cordeau des nouvelles constructions. Aucun mystère n’aurait donc dû planer sur la destination des terrains libérés de la ZACA, d’une part, et des déguerpis, d’autre part, si on n’avait scrupuleusement différé l’annonce du montant des indemnisations jusqu’à l’épuisement de toute contestation.

Selon les différents responsables, une phase de communication et de sensibilisation aurait précédé les premières confrontations avec la population en février 2002. Mais ce n’est pas l’avis des principaux intéressés. Dans Le Pays du 16 avril 2002, des autorités coutumières du quartier déclarent : « Nous sommes les premiers concernés et nous n’avons jamais été consultés ni associés en quoi que soit. Du projet, nous n’en avons vu ni entendu quoi que ce soit de plus que ce que chacun a vu à la télévision et entendu à la radio. »

  • 20 Cité par Béatrice Estelle Ouedraogo, « De la délocalisation à la trame d’accueil… », op. cit., p. 4 (...)

Selon le directeur de l’agence de communication Synergie, des animateurs ont sillonné la zone six mois durant avec pour objectif de donner toutes informations nécessaires et utiles en rapport avec le projet 20. Comme il est clair que, du côté gouvernemental comme de la population, l’expérience des déguerpissements effectués sous la période sankariste sert de référence repoussoir, la ZACA est régulièrement annoncée comme un « projet participatif » qui associe les populations dans tout le processus de sa démarche. On prend même le soin d’intégrer d’emblée trois habitants au sein du conseil d’administration. Mais selon le texte « Des intellectuels de la zone contre le déguerpissement », paru dans Le Pays du 28 mars, la population n’a toujours pas eu vent d’un quelconque dédommagement contre son prochain départ.

L’inquiétude monte alors dans un climat politique délétère, qui n’exclut pas la possibilité d’être délogé sans contrepartie. Depuis un certain temps déjà, le pouvoir semble sur le point de sombrer dans l’autocratie : censée calmer les esprits après l’assassinat par le feu du journaliste Norbert Zongo, qui mettait en cause un membre de la famille du président, la « Journée nationale du pardon » ne date que de mars 2001. Et c’est dans un contexte économique particulièrement dur, où le prix des denrées de base grimpe à des niveaux records, que des familles pauvres perdent toute confiance dans l’avenir. Comme le dit un proverbe mossi : « Dormir sur la natte du voisin, c’est dormir par terre. »

  • 21 Ibid., p. 101.

Le 3 février 2002, lors d’une assemblée générale organisée à la maison des jeunes et de la culture du quartier, la direction du projet ZACA, qui semble espérer trouver une représentation unitaire de la population avec qui négocier au mieux de ses intérêts, se heurte d’emblée au refus de toute récupération politique. Le député Mahamadi Kouanda, qui avait voulu prendre la tête d’une fraction des futurs déguerpis, est alors violemment pris à partie par les jeunes du quartier, qui vont majoritairement se rassembler autour de l’imam Saïdou Bangré au sein d’une coordination des habitants de la ZACA. Mais l’imam, endossant de plus en plus un rôle temporisateur avant d’entrer dans le jeu du déguerpissement, sera à son tour lâché par une fraction de la coordination 21.

  • 22 Selon le titre d’une chanson de Salif Keïta, réagissant en 1989 à l’expulsion de cent un Maliens du (...)
  • 23 « L’imam Bangré favorable au déguerpissement », Le Pays, 12 août 2002 http://www.lepays.bf/quotidie (...)

Suite à cette réunion d’information chahutée de février 2002, où les forces de police interviennent pour protéger le député Kouanda, on s’empresse de communiquer sur la création d’une trame d’accueil prévue pour le relogement des futurs déguerpis. Ce qui, en l’absence d’un plan de dédommagement clair, paraît tout à fait dérisoire. Durant les mois de mars et avril 2002 ont lieu différentes manifestations de la coordination – nommée aussi « Nous pas bouger 22 » –, qui campe sur un refus pur et simple du déguerpissement et du projet ZACA non concerté. Dans le même temps, le travail de recensement des parcelles et des propriétaires commence. Apparaît alors un grand nombre de situations juridiquement fragiles : des certificats de propriété perdus, des héritages sans trace, des maisons partagées avec une famille lointaine et souvent polygame, qui commencent à diviser les habitants pris au jeu de la faute administrative et des contentieux familiaux. En juillet, une partie des membres de la coordination organise une première marche nocturne, durement réprimée par la police. Ce qui entraîne une radicalisation et l’apparition du groupe « Al Quaïda », qui va, les jours suivants, brûler des pneus sur la voie publique et continuer à s’opposer à la police. On procède à vingt-huit arrestations. L’imam Bangré – qui échappera aux relocalisations – appelle au calme, avant de se rendre à la logique du déguerpissement : « Au regard de la zizanie qui existe déjà au sein de la population, il n’est plus maintenant question du problème de recensement et de la topographie dans la zone du projet mais plutôt de l’unité d’action en vue de défendre nos intérêts sur notre terrain d’accueil. 23 » Après que vingt-deux prévenus soient relaxés et les six autres condamnés à un mois de prison, se tourne la page de la résistance des habitants à la ZACA.

Quartier populaire contre banlieue résidentielle

  • 24 Cité par Béatrice Estelle Ouedraogo, « De la délocalisation à la trame d’accueil… », ibid. (...)

Dans un numéro de L’Hebdomadaire – très riche en révélations –, le directeur de Synergie, M. Désiré Komboïgo, n’avait pas seulement l’occasion de se féliciter pour l’excellent travail de communication de son bureau. En bon pédagogue, il dressait également une typologie des différentes attitudes qui avaient accueilli le projet : « Ceux qui ont vite compris et sont venus s’imprégner des travaux. Ces derniers ont beaucoup influencé le projet afin que l’on prenne en compte la résolution de leurs problèmes et présentement ils sont rassurés et ont le sentiment d’être dans un projet où l’homme compte. Et au-delà du désagrément que cela va causer, ils ont le sentiment d’être respectés. Il y a une autre catégorie de personnes qui se sont trompées et présentement se sont heureusement ressaisies. 24 »

  • 25 « Amidou Ouédraogo, directeur général de la SONATUR : “Les gens ont essayé vraiment de respecter le (...)

À cette étape du processus, il est donc devenu parfaitement clair que la dimension consultative du projet ZACA n’a jamais concerné la requalification du site lui-même mais simplement la façon dont les déguerpis seraient relogés ailleurs. Le cahier des charges des deux quartiers d’accueil achèvera, comme le suggèrent les propos du directeur général de la Sonatur (Société nationale des terrains urbains), de casser les usages ayant cours à Zangouétin : « C’est un quartier résidentiel, et on y est pour résider surtout. Il ne faudrait pas que les gens mélangent, comme dans les quartiers populaires où l’on fait du tout en même temps. Non, ça c’est un quartier résidentiel. Et si vraiment les gens respectent ce caractère résidentiel, les conditions de propreté dans la zone, avec le temps ils se rendront compte qu’ils sont vraiment dans un cadre agréable où il fait bon vivre, c’est ça l’objectif. 25 »

Le projet « Ouaga 2000 »

« Ouaga 2000 » est l’autre pendant des projets pharaoniques du président Compaoré. Il s’agit de regrouper tous les services de l’État dans un cadre résidentiel de très haut standing, à la lisière de la ville. Cet emplacement sera (dans un futur indéfini) desservi par une autoroute traversant toute l’Afrique de l’Ouest, dont l’échangeur est déjà presque fini. La présence d’une avenue Mouammar-Kadhafi et de l’hôtel trois étoiles Lybia-Sofitel-Ouaga 2000 rappelle la part que l’international aura toujours dans cette opération.

Des terrains restant à la lisière de ce périmètre prestigieux constitueront la première trame d’accueil destinée aux déguerpis de la ZACA. Les désagréments de la deuxième trame sont plus immédiats : dix kilomètres séparent Nioko I du centre et trois du marché de Saaba – seul point d’approvisionnement et de travail pour les nombreux commerçants déguerpis. Car le commerce informel est strictement interdit sur les trames d’accueil. Règle d’exception (car il y a peu d’endroits dans Ouaga où l’on ne trouve à acheter de la nourriture sur le pas des portes) et première raison sans doute pour laquelle le recasement proposé ne rencontra pas le succès escompté auprès des commerçants des quartiers déguerpis – la porte s’étant d’ailleurs entre-temps refermée pour eux.

Le 17 août, une matinée de bulldozer suffit pour mettre à bas les hangars et édicules du marché de Zangouétin. Dès 7 heures, les commerçants qui avaient voulu continuer à travailler jusqu’au dernier moment passaient entre les machines pour récupérer qui de la marchandise, qui un bout de tôle ou des briques dans l’espérance de pouvoir reconstruire ailleurs. Le reste est emporté sur des charrettes par des agents municipaux. À 10 heures plus rien ne restait. Malgré des mesures prises en leur faveur pour qu’ils acquièrent un nouvel emplacement sur des marchés voisins de la ZACA (cinquante et un commerçants au marché de la cité An II, le 14 janvier 2004, selon L’Indépendant), la plupart seront contraints de changer d’activité ou de partir en brousse.

Une deuxième réglementation achève de décourager nombre de déguerpis et de mettre en difficulté les autres : le coût d’une parcelle sur les trames d’accueil est de 6 500 FCFA le mètre carré, à charge pour le nouveau propriétaire de construire sa maison dans le respect du cahier des charges – qui impose, par exemple, l’usage du parpaing contre le banco.

  • 26 « Difficile adaptation pour les déguerpis de la zone du projet Zaca », L’hebdomadaire 5 mars 2004, (...)

Sur l’année que dure le déguerpissement, la démultiplication des chantiers fait s’envoler le prix des matières premières – par exemple, le ciment passe à 120 000 FCFA la tonne. Ayant épuisé les ressources de leur indemnisation, nombre d’habitants n’ont donc pas fini les travaux de leur nouvelle maison à l’heure de s’y installer 26.

  • 27 Le même Alain Bagré, chef du projet ZACA pendant toute la période de résistance des habitants, décl (...)
  • 28 « Trame d’accueil de Ouaga 2000 : les femmes célèbrent la “Solidarité au féminin” », Sidwaya, 31 ma (...)

En janvier 2003, lorsque des représentants de la coordination moribonde des résidents avait dû visiter, en compagnie des responsables du ministère des Infrastructures et de l’Habitat, les chantiers des deux trames, c’était un « satisfecit total » selon L’Hebdomadaire, qui cite Alain Bagré, pour qui « il y a très peu de quartiers lotis qui possèdent déjà le niveau d’équipement en infrastructures déjà mis en place à la trame d’accueil 27 ». Pourtant, un an après, le château d’eau, les conduites et les robinets de Nioko I ne donnent toujours pas une goutte. En outre, si la trame de Ouaga 2000 devait au départ disposer d’une école à six classes – et si l’électricité, l’eau et le téléphone y étaient « déjà installés » –, la Journée de la femme du 26 mars 2006 devait être l’occasion de rappeler que, trois ans après leur installation, les habitants n’avait toujours pas obtenu de pouvoir disposer d’un local pour mener des activités génératrices de revenus, et que, bénéficiant d’un nouveau dispensaire – mais sans infirmiers –, les malades du quartier étaient obligés de faire de longues distances pour recevoir des soins 28.

  • 29 « Aucun soupçon de béton sur le site, grogne à la trame d’accueil », L’Observateur Paalga, 28 juin (...)

Ces circonstances inspirent à M. Abdoul Hamid Diallo, maître coranique et ancien résident de Zangouétin relogé dans la trame d’accueil de Ouaga 2000, des réflexions pessimistes : « Nous avons été chassés du centre-ville sous prétexte que notre mode de vie n’était pas conforme aux règles d’hygiène et de salubrité. C’est avec le même mode de vie que l’on nous a installés ici, à un jet de pierre de Ouaga 2000. Alors, nous craignons que dans l’avenir, nos enfants subissent le même calvaire que nous. 29 »

Au nom du développement

L’opération ZACA n’est donc pas aussi irréprochable que le laisserait supposer le titre d’« exemplarité » décerné par ONU-Habitat. Par certains aspects, elle ne rompt aucunement avec la tradition dakaroise de l’éloignement des populations indigènes. Peut-être le défaut d’information et de considération des habitants délogés, le faible niveau de leur indemnisation, les mauvaises conditions de leur déménagement ont-ils été considérés comme des dommages que les retombées de ce projet sur le développement de la nation rendraient bientôt marginaux.

  • 30 Étude du professeur Kiethéga de l’EIER-ETSHER ; lire également « Sécurisation foncière au Burkina : (...)

Ce n’est pas l’avis des écologistes burkinabé, qui s’élèvent depuis longtemps contre le lotissement à outrance de Ouaga, qui dépossède les agriculteurs des surfaces nécessaires à leur travail. Si l’extension des limites de la ville ne laisse plus de place pour jardiner, cultiver et élever, c’est le quart de la population urbaine au moins qui perd une source de revenus et d’activités – sans parler des problèmes de malnutrition dont souffre le pays 30. Et il en va des paysans expropriés pour la construction de Ouaga 2000 et de ses nouvelles banlieues comme des petits et moyens commerçants qui, à la périphérie de la ZACA, ont préféré vendre à de gros opérateurs économiques plutôt que d’être un jour expropriés.

En somme, le déplacement des populations pour libérer la place au tertiaire, s’il on s’en tient au strict point de vue économique, a pour conséquence la destruction de la majeure partie de l’activité existante. Sera-t-elle compensée en terme d’emplois et de bien commun par l’implantation de grandes entreprises privées ? La toute nouvelle Banque de l’habitat du Burkina Faso semble servir à autre chose qu’à compenser les effets d’exclusions ; et les sociétés SOCOGIB et SBMC (devenue TANALIZ), qui disposent du monopole de la construction du logement social dans le pays, ont été rachetées il y a quelques années, dans des conditions peu transparentes, par Mme Alizeta Gando, membre de la famille du président. Quant au maire de Ouagadougou – dont l’action consiste essentiellement à faire installer des poubelles dans les quartiers administratifs et à afficher son portrait sur les bus municipaux –, il aurait dernièrement déclaré (off record) que la ville n’était tout simplement pas faite pour les pauvres, qui se devaient dès lors d’aller tenter leur chance en brousse.

Le premier Burkinabé venu vous le dira : « Développement, oui. Mais lequel ? » Celui des multinationales et de l’élite qui entend en vivre ou celui de l’université surchargée des trois grandes villes ? Peut-être celui de l’alphabétisation de la population, encore largement déscolarisée ? Le développement du territoire où se concentrent les travaux de prestige ou celui de l’infrastructure routière qui permettrait de désenclaver le nord et l’est du pays ? Le développement du niveau de vie d’une minorité ou celui du grand nombre qui, faute de ressources, doit faire quotidiennement face à la pénurie d’eau, aux épidémies et à la malnutrition dans cette partie du monde qui dépend de saisons des pluies de plus en plus chahutées par le changement climatique ? À moins qu’il s’agisse encore de la vieille fable du développement des uns qui fera un jour (ou l’autre) celui de tous… On peut aussi espérer que l’implantation d’une grande banque libyenne au cœur de la capitale servira à éviter qu’une inondation ne sinistre en quarante-huit heures un village entier aux portes du Sahel.

Février 2007

Notes

1 Matériau de construction traditionnel au Burkina, constituée de latérite (roche rougeâtre de la région) pillée, pétrie avec de l’eau et constituée en briques.

2 Élisabeth Dorier-Aprill, Dakar et son double, Éditions du temps, 2000.

3 Lire « Comment la gentrification est devenue, de phénomène marginal, un projet politique global », supra, p. 71.

4 Jean-François Tribillon, « La question foncière en Afrique sub-saharienne », AITEC 2002, http://www.reseau-ipam.org/article.php3?id_article=111.

5 Lignes qui suivent les points les plus bas d’une vallée.

6 Rapport général des activités de lancement de la campagne sur la sécurité d’occupation foncière et immobilière et gouvernance urbaine au Burkina Faso, 13 octobre 2004.

7 Lire Olivier Piot, « Paris brade le coton subsaharien », Le Monde diplomatique, septembre 2007, p. 18.

8 Libérée de l’occupant colonial le 5 août 1960, la Haute-Volta devient République voltaïque puis est rebaptisée Burkina Faso (« Pays des hommes intègres » en langues moré et djoula) par le commandant Thomas Sankara, qui en devient le président le 4 août 1983, au sein d’un régime de parti unique révolutionnaire et marxiste.

9 Claire Brisset, « Une nouvelle forme de mobilisation sociale au Burkina Faso », Le Monde diplomatique, mai 1987.

10 Alain Marie, « Politique urbaine : une révolution au service de l’État », Politique Africaine, mars 1989, n° 33, http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0216.

11 Le capitaine Sankara est assassiné le 15 octobre 1987 par un commando dirigé par son ancien compagnon d’armes Blaise Compaoré, président du pays depuis lors, réélu pour deux septennats et un quinquennat depuis la Constitution républicaine du Burkina Faso en 1991.

12 Chef de l’ancien empire mossi, dont Ouagadougou a été la capitale. Il siège toujours mais n’a plus qu’un rôle honorifique.

13 On trouvera des témoignages dans le mémoire de maîtrise de Béatrice Estelle Ouedraogo, « De la délocalisation à la trame d’accueil : les péripéties d’une lutte urbaine. Le cas de la Zaca de Ouagadougou », université de Ouagadougou, 2005 http://www.ace-recit.org/rapport_ace/membea.pdf.

14 « Ils ne sont pas les vrais responsables », L’Indépendant, 10 juin 2003 ; « Pourquoi refuser une enquête parlementaire ? » L’Indépendant, 25 novembre 2003.

15  « Le secteur informel dans les principales agglomérations des sept États membres de l’UEMOA : performances, insertion, perspectives », rapport de l’Union économique et monétaire ouest-africaine http://www.uemoa.int/Publication/2004/RapSectInform2.pdf.

16 La coopération suisse finance le développement de dix villes burkinabé, notamment par la construction de marchés en dur, comme par exemple celui de Koudougou, où le loyer d’un emplacement varie de 2 000 à 25 000 FCFA – contre 25 à 1 000 FCFA dans l’ancien marché.

17 « Le projet ZACA à l’Assemblée nationale », Le Pays, 27 décembre 2002, www.lepays.bf/quotidien/pot-pourri.php?numj=2784.

18 Conditions générales de souscription sur http://www.projetzaca.bf/. À titre indicatif, la location d’une maison à Ouagadougou, avec cours, eau et électricité, revient environ à 60 000 FCFA par mois (91,46 euros) et le smic avoisine les 30 000 FCFA (45,73 euros).

19 « Alain Bagré, chef sortant du projet Zaca : “Ce n’est pas l’État qui expulse, c’est le marché” », L’Observateur Paalga, 4 février 2005, http://www.lobservateur.bf/spip.php?article2371.

20 Cité par Béatrice Estelle Ouedraogo, « De la délocalisation à la trame d’accueil… », op. cit., p. 40.

21 Ibid., p. 101.

22 Selon le titre d’une chanson de Salif Keïta, réagissant en 1989 à l’expulsion de cent un Maliens du territoire français, chanson reprise en 2006 avec les groupes français et sénégalais L’Skadrille et Daara J.

23 « L’imam Bangré favorable au déguerpissement », Le Pays, 12 août 2002 http://www.lepays.bf/quotidien/nation2.php?codeart=1483&numj=2690 ; Béatrice Estelle Ouedraogo, « De la délocalisation à la trame d’accueil… », op. cit., p. 102.

24 Cité par Béatrice Estelle Ouedraogo, « De la délocalisation à la trame d’accueil… », ibid.

25 « Amidou Ouédraogo, directeur général de la SONATUR : “Les gens ont essayé vraiment de respecter les conditions de construction” », L’Hebdomadaire, 5 mars 2004, http://www.hebdo.bf/actualite2/hebdo256/grosplan_entretien256.htm.

26 « Difficile adaptation pour les déguerpis de la zone du projet Zaca », L’hebdomadaire 5 mars 2004, http://www.hebdo.bf/actualite2/hebdo256/grosplan_trame256.htm

27 Le même Alain Bagré, chef du projet ZACA pendant toute la période de résistance des habitants, déclarait au moment de quitter sa fonction : « En ce qui concerne le projet ZACA, on ne peut pas parler de déguerpissement parce que le déguerpissement se fait sans indemnisation. Les gens ont tendance à confondre les choses. Pour rectifier, ou tout au moins nuancer les choses, je dirais qu’il faudrait plutôt parler de délocalisation », Sidwaya, 15 avril 2004.

28 « Trame d’accueil de Ouaga 2000 : les femmes célèbrent la “Solidarité au féminin” », Sidwaya, 31 mars 2006.

29 « Aucun soupçon de béton sur le site, grogne à la trame d’accueil », L’Observateur Paalga, 28 juin 2006, http://www.lobservateur.bf/spip.php?article4769.

30 Étude du professeur Kiethéga de l’EIER-ETSHER ; lire également « Sécurisation foncière au Burkina : “La terre à ceux qui la travaillent” », Le Faso.net, 27 janvier 2006, http://www.lefaso.net/spip.php?article12035.

Patrick Taliercio

Table des matières

La parabole de Gino Benoît Eugène

Naissance du promoteur Louis Chevalier

Le paysage contemporain de la ville de Marseille Alèssi Dell’Umbria

Aux origines de l’avant-dernière destruction (1960-2005)

La volonté de non-savoir Jean-Pierre Garnier

Comment la gentrification est devenue, de phénomène marginal, un projet politique global Mathieu Van Criekingen

Un déguerpissement exemplaire à Ouaga (Burkina Faso) Patrick Taliercio

Revitaliser la ville indienne Solomon Benjamin

Milieux d’affaires, société civile & politiques anti-pauvres

Les jeux Olympiques, médaille d’or des expulsions Centre on Housing Rights and Evictions

Les mirages du partenariat public-privé Pierre J. Hamel

Le cas des municipalités au Québec

L’international sera le genre humain Benoît Eugène

Une expérience de planification néolibérale au quartier Midi (Bruxelles)

« Ce ne sont que les émanations toxiques de la cerfelle d’un prof ! » Borislav Pekic

Histoire radicale

Pierre Monatte & le congrès d’Amiens Miguel Chueca

Souvenirs Pierre Monatte

Le Centre américain de secours après le départ de Varian Fry Daniel Bénédite

La Leçon des choses

Le besoin de croyance & le besoin de vérité Jacques Bouveresse

Le rêve de Bismarck (novembre 1870) Patrick Taliercio

Un inédit d’Arthur Rimbaud en jeune patriote ?

Vidéos jointes au numéro

Art Security Service (Bernard Mulliez ) et Les indésirables (Patrick Taliercio)

Réalisation : William Dodé