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Agone 40
« L’invention de l’immigration »
Coordination Choukri Hmed & Sylvain Laurens
Parution : 12/09/2008
ISBN : 9782748900927
Format papier : 240 pages (15 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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Table des matières

Éditorial en marge des sirènes du «post-post…» Choukri Hmed et Sylvain Laurens

Un travail collectif sur la fabrique des catégories et l’invention de l’immigration

L’immigration : naissance d’un « problème » (1881-1883) Gérard Noiriel

Organiser l’immigration Benoît Larbiou

Sociogenèse d’une politique publique (1910-1930)

La construction du problème de l’émigration Victor Pereira

L’élite étatique & l’émigration portugaises vers la France (1957-1974)

« Sonacotra cédera ! » Choukri Hmed

La construction collective d’une identité collective à l’occasion de la grève des loyers dans les foyers de travailleurs migrants (1973-1981)

« Les Maliens à l’Élysée » Sylvain Laurens

Chronique d’une visite forcée

La mise en image du « problème des banlieues » au prisme de la division du travail journalistique Jérôme Berthaut

« Mériter d’être français » : pensée d’État & expérience de naturalisation Sarah Mazouz

Les immigrés du BTP à l’ombre de la « pénurie de main-d’œuvre » Nicolas Jounin

La Leçon des choses

« Un monument unique » Michel Vanoosthuyse

Introduction à la tétralogie d’Alfred Döblin Novembre 1918. Une révolution allemande

« Au commencement était la presse… » Jacques Bouveresse

Le pouvoir des médias & la rébellion de Karl Kraus : une leçon de résistance pour notre temps ?

Les discours actuels concernant le « problème » de l’immigration se répartissent en deux grands chapitres, constamment mis au centre de l’actualité. Le premier concerne l’entrée et le séjour des étrangers sur le territoire national. Le deuxième touche à la question de l’intégration de ces étrangers (ou de leurs enfants) dans la société française. Dans cette contribution, je montrerai que le mot « immigration » s’est imposé brutalement dans le vocabulaire politique français, au début des années 1880, pour désigner d’emblée ces deux types de préoccupation. C’est à ce moment-là qu’a été inventée la matrice qui a produit et reproduit toutes les polémiques sur le sujet depuis cent vingt-cinq ans.

Au temps des « migrations »

  • 1 Les spécialistes évaluent à 55 millions le nombre des individus qui auraient quitté l’Europe après (...)

La mécanisation des déplacements humains (invention du bateau à vapeur et du chemin de fer) a provoqué un formidable développement de la mobilité à partir des années 1840 1. Si toutes les parties du monde ont été concernées par ce processus, ses modalités et ses effets ont fortement varié en fonction des contextes historiques. La principale originalité du cas français tient au fait qu’à la différence de ce qui se passe alors dans les autres pays d’Europe la mécanisation des transports n’entraîne pas d’intensification de l’émigration.

  • 2 Marc Bloch, Les Caractères originaux de l’histoire rurale française, Armand Colin, 1932 ; Seigneur (...)

Pour comprendre ce phénomène, il faut s’arrêter un instant sur l’histoire des campagnes françaises. Comme l’a montré Marc Bloch, les luttes qui ont opposé le pouvoir royal et le pouvoir seigneurial à partir du Moyen Âge ont finalement servi les intérêts des petits paysans, beaucoup d’entre eux ayant réussi à devenir propriétaires de leur lopin 2. Loin de rompre avec cette logique, la Révolution française l’a parachevée en redistribuant les terres confisquées aux Églises. Ce poids énorme de la petite paysannerie a joué un grand rôle dans le développement de l’industrie rurale depuis le milieu du XVIII e siècle, jusqu’au milieu du XIX e siècle. La pluri-activité, fondée sur le complément entre les activités agricoles et industrielles, est devenue, au cours de cette période, le mode de production dominant dans les campagnes, entraînant la multiplication du nombre des ouvriers-paysans.

L’exode rural a été également contrarié par deux autres phénomènes. D’une part, la précocité du suffrage universel masculin (supprimé après la Révolution mais rétabli en 1848) a donné aux paysans les moyens politiques de s’y opposer. D’autre part, les pratiques malthusiennes, qui se développent dans les campagnes françaises avec une avance de trois quarts de siècle sur les autres pays d’Europe, ont provoqué une forte diminution de la natalité. La France, qui était le pays le plus peuplé d’Europe en 1789, n’occupe plus que le quatrième rang un siècle plus tard.

Pour comprendre la situation particulière de la France sur le plan des migrations, il faut aussi insister sur les conséquences sociales et politiques de la société de cour, mise en place par Louis XIV pour attirer auprès de lui une noblesse que la bureaucratie embryonnaire de l’État monarchique ne parvenait pas à discipliner à distance. La première, sans doute la plus importante, tient à la centralisation précoce des activités économiques, culturelles et politiques dans la capitale parisienne. Première ville ouvrière d’Europe, Paris est aussi la capitale incontestée de la vie intellectuelle et concentre, entre ses murs, tous les organes dirigeants de l’État. Comme le montre l’histoire politique du pays entre 1789 et 1870, à Paris, une révolte peut donc rapidement se transformer en révolution pour peu que le peuple se fâche. La capitale apparaît ainsi comme une sorte d’État dans l’État, que les pouvoirs en place s’efforcent de protéger en la dotant de ses propres forces de sécurité (la préfecture de police).

L’ancienneté et la centralité de l’État monarchique expliquent aussi la précocité et la force du processus de francisation des élites et la radicalité avec laquelle le pouvoir révolutionnaire a réussi ensuite à briser toutes les barrières corporatives, les privilèges de castes et la mosaïque de droits particuliers, caractéristiques des sociétés d’Ancien Régime. La Révolution française a pu ainsi mettre en place un État fortement hiérarchisé (maires, préfets, ministères), capable d’imposer le même droit civil à tous les habitants dispersés sur le territoire placé sous sa souveraineté. C’est à la faveur de ces bouleversements que la notion moderne de « frontière » (en tant que limite séparant des États nationaux souverains) s’est fixée, comme en témoigne la législation napoléonienne sur les passeports « extérieurs » et les passeports « intérieurs ».

  • 3 Eugen Weber, La Fin des terroirs. La modernisation de la France rurale, Fayard/Éditions Recherches (...)
  • 4 Louis Chevalier, Classes laborieuses, classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XI (...)

Néanmoins, on n’insistera jamais assez sur le fait qu’à cette époque nous n’en sommes encore qu’à la première phase de la construction de l’État-nation. Cette phase est dominée par le processus de nationalisation territoriale (horizontale) de l’État, mais ce dernier ne pénètre pas profondément dans la société française. Celle-ci reste divisée par un clivage fondamental, opposant les notables et les « classes laborieuses », assimilées à des « classes dangereuses ». Plus précisément, il existe deux grandes lignes de fractures à cette époque. La plus fondamentale oppose la France « civilisée » (regroupant tous ceux qui sont intégrés dans le monde de la communication écrite) et la France « sauvage » (qui rassemble tous les illettrés), opposition qui recoupe en bonne partie le clivage villes/campagnes. À la fin du Second Empire, la majorité des paysans sont encore exclus de la sphère de la culture écrite (même s’ils savent signer leur nom). Ils sont même incapables de s’exprimer en français (de Paris) 3. La seconde ligne de clivage est propre au monde urbain. Elle concerne surtout Paris et oppose l’élite dirigeante (nobles et grands bourgeois) au monde ouvrier (artisans et manœuvres, immigrés de fraîche date, ces derniers étant souvent présentés dans les écrits des élites comme des « barbares », en raison de la menace révolutionnaire qu’ils incarnent 4.

Tous ces facteurs se conjuguent pour expliquer la faiblesse de l’exode rural au XIX e siècle. Non seulement les paysans ont les moyens de s’accrocher à leur terre, mais la classe dirigeante elle-même cherche à freiner l’émigration par crainte d’une nouvelle révolution.

Ce contexte n’empêche pas que la société française soit affectée, dès cette époque, par l’intensification de la mobilité. Celle-ci présente deux grands aspects. D’une part, on assiste à un très fort développement des migrations saisonnières. Sous le Second Empire, on estime qu’environ 800 000 personnes sont concernées par ce phénomène. Désormais, les ouvriers-paysans peuvent en effet utiliser les chemins de fer pour aller chercher du travail très loin de chez eux pendant la morte-saison agricole. D’autre part, même si l’exode rural reste limité, comparé aux autres grands pays européens, ses conséquences sociales et politiques sont très importantes, parce que l’essentiel des flux convergent vers la capitale. Au cours de la première moitié du XIX e siècle, Paris connaît une croissance vertigineuse, attirant une multitude de migrants de toutes origines. La force du clivage Paris/province (ville/campagne) explique les points communs entre ces migrations régionales et l’immigration étrangère de la période suivante. Ces travailleurs déracinés – qui, pour la plupart, ne parlent pas le français et vivent entassés dans les faubourgs de la capitale – viennent grossir les rangs du prolétariat révolutionnaire. Cette émigration massive sera considérée, par les observateurs de l’époque, comme l’une des principales causes de la révolution de 1848. C’est pourquoi la politisation du « problème » de la migration se focalise alors sur la question de l’émigration des ruraux vers les villes. Dans un monde où c’est encore l’usage de la force physique qui permet de conquérir le pouvoir d’État, il faut absolument éviter la concentration des ouvriers dans ce lieu névralgique que constitue la capitale. Il faut aussi éviter que, lorsqu’une crise économique se produit, les mendiants affluent vers les villes et provoquent des émeutes de la faim. Ce sont ces préoccupations qui expliquent la législation sur les passeports. Les passeports intérieurs (et les livrets ouvriers) ont pour but de surveiller et de canaliser les déplacements des migrants, pour éviter leur concentration dans les grandes métropoles du pays, et surtout à Paris.

  • 5 Frédéric Le Play, pourtant lui-même ingénieur des Mines, récuse l’usage des statistiques sociales (...)

La nature du régime est un autre facteur dont il faut tenir compte pour comprendre comment est posé, à cette époque, le « problème » des migrants. Les classes populaires sont exclues de toute participation réelle à la vie politique, car seuls les notables, en raison de leur éducation et de leur sens moral, sont considérés comme de véritables citoyens. Étant donné que les communications à distance sont encore très peu développées, les notables sont des intermédiaires obligés entre la société locale et le pouvoir central. Dans un monde où l’identité et l’appartenance se définissent surtout à partir de l’interconnaissance, l’enracinement apparaît comme un gage de stabilité et de sécurité. Toute la théorie du patronage développée par Frédéric Le Play, l’éminence grise de Napoléon III, repose sur ce principe. Les notables, qu’il appelle les « autorités sociales », doivent assumer leurs responsabilités en vivant sur leurs terres, exposés au regard de tous. C’est le regard de l’autre, conjugué au respect de la religion, qui est considéré, selon le modèle qu’offre la famille, comme l’instrument le plus efficace de discipline collective. En conséquence, les notables refusent l’intervention de l’État dans la société civile. Le principe républicain de l’égalité devant la loi est contraire à leur conception de la liberté individuelle. À l’instar de Guizot, ils opposent la souveraineté de la raison à la souveraineté du peuple. Que des paysans illettrés puissent avoir le droit de vote leur paraît un non-sens total, véhiculé par des démagogues qui cherchent à manipuler le peuple pour leurs propres intérêts. C’est la même logique qui explique le rejet de la méthode statistique de la part de Le Play au profit des monographies locales : sa vision du monde combine l’échelon local et l’échelon européen, sans vraiment prendre en considération le niveau national 5.

  • 6 J. L. Giresse, Essai sur la population, Guillaumin, 1867, p. 21-27.

Les classes populaires étant perçues comme une entité extérieure à la nation, qui menace la civilisation, le discours social des notables est fortement malthusien. De même qu’ils cherchent à empêcher les migrations pour ne pas grossir les rangs du prolétariat, de même ils tentent de « moraliser » le peuple pour l’empêcher de croître, reprochant aux pauvres de « se multiplier à l’excès ». Comme le dit un avocat de Bordeaux dans un essai sur la population, publié à la fin du Second Empire : « Cette excessive pullulation du prolétariat devient une cause perpétuelle des désordres et des révolutions. 6 »

  • 7 Léonce Lehmann, De la condition des esclaves en droit romain, De la condition civile des étrangers (...)

Cette conception du monde explique qu’avant la III e République la question des migrants soit complètement déconnectée de la question des étrangers. Les discours concernant ces derniers sont généralement positifs et appréhendés à travers le prisme du « principe des nationalités ». Les traités de libre-échange signés par la France avec la Grande-Bretagne et la Belgique en 1860 poussent au paroxysme cette logique en consacrant la libre circulation des marchandises et des hommes. Désormais, un Belge ou un Anglais peut venir en France sans passeport, alors qu’un habitant de Lille qui veut se rendre à Nancy doit demander une autorisation pour sortir de son département. Un vent d’optimisme libéral souffle alors sur les élites, qu’elles soient bonapartistes ou républicaines. Dans sa thèse, Léonce Lehmann, avocat à la Cour, affirme ainsi que « les lois d’une nation relatives aux Étrangers constatent la mesure de sa civilisation ». Cet humanisme est d’autant plus facile à défendre que la question des étrangers n’est pas encore reliée à la question des ouvriers. Selon lui, « les besoins du commerce, l’aménité du climat, un sentiment de curiosité bien justifié, le désir de s’instruire, la passion des voyages et mille autres motifs peuvent les amener sur le territoire français ». Mais l’idée qu’un étranger puisse venir en France pour travailler ne semble pas encore effleurer ce juriste 7.

Les rares textes qui font le lien entre la question des étrangers et celle des migrations ouvrières privilégient le thème de la bienfaisance. On peut illustrer ce point en citant un article du Temps consacré à « la petite Allemagne » de Paris. L’auteur part du constat que la plupart des Parisiens n’ont jamais vu l’escouade des balayeurs qui s’activent dès l’aube dans les rues de la capitale. Du coup, ils ne se rendent pas compte que « peu sont français, presque tous sont des émigrés allemands que la misère a chassés ». Ils espéraient se faire embaucher dans le bâtiment. « Malheureusement, les émigrés allemands, malgré leur courage et leur probité, ne trouvent pas chez nous la terre promise qu’ils avaient rêvée. » Ils sont donc obligés de travailler comme balayeurs. Heureusement, ajoute l’auteur, une mission évangélique protestante franco-allemande a créé, dans plusieurs quartiers de Paris, des salles d’asile, des écoles, des services religieux pour ces Allemands. « Les émigrés retrouvent ainsi le culte, la langue, la protection, l’âme de la patrie. » Le responsable de cette mission évangélique est un pasteur « appartenant à une grande famille prussienne ». Fils d’un ancien ministre des Finances de Prusse, il « se voue tout entier à cette colonie de misère, répandue à la Chapelle, à la Villette, à Belleville, aux pauvres balayeurs de nos rues. Il vit dans une pauvre masure, célèbre l’office religieux ». Sa femme est « issue tout comme lui d’une grande famille prussienne » – le journaliste précise que son père est l’actuel ministre des Finances de Prusse. Elle « montre aux filles la couture et leur fait exécuter en chœur des chants allemands. […] Leurs pauvres et insuffisants vêtements attestent la misère de leurs familles, mais du moins prennent-ils des habitudes de propreté, d’ordre, de travail et reçoivent des soins hygiéniques ». En conclusion, le journaliste du Temps tire la morale de l’histoire. Elle prouve tout ce que peut accomplir « un étranger pour ses compatriotes en France » sans le secours des pouvoirs officiels.

Ce texte est très éclairant sur la conception du monde que défendent les notables. Il met en scène un « nous », à la fois chrétien et charitable, qui unit tous ceux qui, en raison de leurs position sociale élevée, estiment avoir une responsabilité morale à l’égard des pauvres (« eux »).

  • 8 Pierre, Legrand, De l’assimilation des étrangers aux nationaux en matière de recrutement, Imprimer (...)

Pour nuancer ces remarques, il faut toutefois préciser que l’on trouve, déjà à cette époque, des discours qui présentent sous un jour négatif les ouvriers étrangers. Mais ils sont localisés aux départements frontaliers, notamment dans le nord de la France (où les Belges sont très nombreux). La principale raison de cette animosité tient au fait que les enfants d’étrangers peuvent échapper au service militaire, ce qui leur donne un avantage sur le marché du travail, car les patrons préfèrent embaucher des jeunes qu’ils sont sûrs de garder. Depuis la Restauration, les vœux déposés par les conseils généraux, les pétitions, les projets de lois présentés par des élus se sont succédé pour tenter de résoudre ce « problème ». En 1856 Pierre Legrand, député du Nord, dénonce le comportement d’« un grand nombre de jeunes gens, nés au milieu de nos enfants, partageant leurs études, leurs travaux, parlant la même langue, ayant les mêmes droits, les mêmes mœurs, les mêmes habitudes, [qui] s’arment, à un moment suprême, de leur qualité d’étranger, pour obtenir sur eux un avantage relativement très considérable » en échappant à leurs obligations militaires. Le député conclut en soulignant que, depuis quarante ans, c’est toujours le même argument qui a été avancé pour empêcher toute modification de la législation. Le service militaire est considéré comme un droit, un honneur « inhérent à la qualité de Français ». Par conséquent, on ne peut obliger des enfants d’étrangers à servir une patrie qu’ils ne reconnaissent pas comme la leur 8.

Si les revendications des élus du Nord visant à imposer le service militaire aux enfants d’étrangers ne sont pas suivies d’effet, c’est aussi parce que le pouvoir central considère qu’il s’agit d’un problème local et interne aux classes populaires. (À cette époque, en effet, les fils de la bourgeoisie échappent eux aussi au service militaire en payant une taxe.) C’est la même logique qui explique que les conflits opposant les ouvriers français et les ouvriers piémontais affluant à Marseille à partir des années 1860 ne soient jamais évoqués au Parlement, ni même dans la presse nationale.

La rupture de 1870

La défaite contre la Prusse et l’avènement de la III e République vont provoquer une rupture historique au moins aussi importante que celle de 1789. Cette rupture résulte de la mise en œuvre radicale du principe de citoyenneté républicaine, proclamé pendant la Révolution mais qui n’avait pas pu être appliqué à ce moment-là, car les moyens matériels faisaient défaut. Les réformes les plus importantes adoptées par les fondateurs la III e République ont pour but essentiel d’intégrer les classes populaires au sein de l’État-nation. Pour mettre fin au double clivage évoqué plus haut, il fallait civiliser les paysans en les insérant dans le monde de la communication écrite, et pacifier les ouvriers en leur permettant de participer vraiment au jeu de la politique électorale. C’est à ce moment-là que débute la seconde phase de la construction de l’État-nation. Après la nationalisation du territoire, c’est la nationalisation de la société tout entière qui commence.

Pour comprendre la cohérence de la stratégie développée par la III e République, il faut commencer par dire un mot sur la nature du régime démocratique. Avant la Révolution de 1789, le pouvoir souverain était exercé par le roi, au nom du principe dynastique. Le monarque était considéré comme l’envoyé de Dieu sur la terre. C’est donc parce qu’il était d’une autre « essence » que le peuple français qu’il pouvait le « représenter ». C’est le même type d’arguments que mettaient en avant les nobles pour justifier leurs privilèges. Le principe démocratique, qui triomphe avec la Révolution, marque une rupture totale avec le principe dynastique. Désormais, en effet, le pouvoir souverain est exercé par des représentants qui justifient leur fonction par le fait qu’ils appartiennent au même peuple que les représentés. La conception républicaine de la citoyenneté qui s’impose sous la III e République est tout entière fondée sur ce principe d’identité. Tous les citoyens participent à l’élaboration des lois auxquelles ils se soumettent. Tous doivent accepter de payer l’« impôt du sang » pour défendre la patrie et donc pour lutter contre l’anéantissement de la nation. Tout citoyen détient ainsi une parcelle du pouvoir souverain. Ce qui signifie que tout représenté peut être représentant et réciproquement.

Les dirigeants de la III e République vont donner d’emblée un contenu concret à ces considérations théoriques. Pour eux, si la France a perdu la guerre face à la Prusse, c’est justement parce que le régime antidémocratique de Napoléon III a maintenu le peuple en dehors de la politique. L’empereur a été incapable de mobiliser l’ensemble des citoyens comme les révolutionnaires l’avaient fait à Valmy en 1792. À une époque où l’issue des guerres dépend de plus en plus du nombre de soldats qu’un État peut mobiliser et du nombre d’ouvriers qu’il peut faire travailler dans les usines d’armement, l’implication du peuple dans la vie collective de la nation devient une nécessité vitale.

Le soulèvement de la Commune de Paris est l’autre événement majeur que les fondateurs de la III e République mettent en avant pour dénoncer le régime de Napoléon III. Pour eux, la seule solution qui permettra de faire enfin cesser les soulèvements révolutionnaires à Paris est de démocratiser la politique.

  • 9 Sur la restructuration de l’espace public au début de la III e République, lire Gérard Noiriel, Im (...)

Sans insister ici sur une question que j’ai développée ailleurs, retenons que les réformes adoptées au début des années 1880 sous l’égide de Jules Ferry vont permettre, en quelques années, de structurer un nouvel espace public autour de trois pôles, à la fois autonomes et professionnalisés, concurrents et complémentaires : la politique, le journalisme et la science 9. La rupture démocratique a changé le système de pouvoir car désormais dominants et dominés ne forment plus deux blocs séparés l’un de l’autre par un fossé infranchissable. Ils sont liés par des relations d’interdépendance. Les dirigeants ne peuvent plus gouverner uniquement en imposant un système de contraintes extérieures complétées par des leçons de morale. Les professionnels de la politique ont besoin de leurs électeurs pour continuer à exercer leur métier. Même chose pour les journalistes avec leurs lecteurs. Quant aux savants, ce ne sont plus des notables éclairés, vivant de leurs rentes. Ce sont des universitaires rémunérés par l’État, qui n’ont que leur salaire pour vivre.

L’irruption du mot « immigration » dans le vocabulaire politique français, au début des années 1880, est la conséquence de tous ces bouleversements. Elle résulte de la connexion établie entre deux thèmes : la question des étrangers et la question des migrations. Deux arguments vont permettre d’établir cette connexion dès les années 1870. Le premier concerne les « espions prussiens ». En vertu du principe d’identité gouvernés/gouvernants évoqué plus haut, un étranger est vu désormais comme le citoyen d’un autre État national, titulaire d’une parcelle du pouvoir souverain de cet État. Si celui-ci est en conflit avec la France, l’étranger sera donc perçu comme un « ennemi », un suspect en puissance, qui doit prouver sa loyauté. L’un des reproches les plus fréquents adressé à Napoléon III, dans les années qui ont suivi la défaite de 1870-1871, est de ne pas avoir interné les cent mille immigrés allemands qui travaillaient en France. L’idée s’impose alors que ces immigrés auraient été des « espions » ayant facilité les opérations de l’armée prussienne.

  • 10 Pour Bertillon, la solution du problème passe par le développement d’une nouvelle discipline scien (...)

Le second argument grâce auquel un lien est établi entre la question des étrangers et la question des migrations est d’ordre démographique. Il faut s’arrêter un moment sur ce point, car c’est dans les écrits sur ce sujet que l’on voit, pour la première fois, apparaître une définition du mot « immigration ». Les méthodes statistiques, rejetées par les notables leplaysiens mais encouragées par le pouvoir républicain, s’imposent après 1870 dans les études consacrées à la population, révélant aux yeux de tous le déclin démographique qui touche la France. Dans le dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, Louis-Adolphe Bertillon consacre plusieurs articles à cette question. Son étude sur la natalité compare les statistiques publiées dans un grand nombre de pays pour montrer, chiffres à l’appui, que la France se singularise en Europe par la faiblesse de sa natalité. On passe brutalement d’un discours qui expliquait la menace révolutionnaire récurrente par le « pullulement » des classes populaires à un discours qui voit dans la crise de la natalité une menace pour la nation française. L’impact de la guerre de 1870 apparaît ici avec évidence puisque tout le raisonnement est construit sur une comparaison avec la Prusse 10.

L’article sur les migrations illustre bien, lui aussi, le nouveau regard qui découle de l’usage intensif des statistiques d’État. Désormais, c’est l’échelon national qui s’impose sans partage. Pour la première fois, la question migratoire est envisagée, en effet, sous l’angle de la comptabilité nationale. « Au point de vue de la comptabilité sociale, une nation peut être assimilée à une usine. Quelle que soit la production, hommes ou choses, la tenue des livres n’en a pas moins les mêmes règles, les mêmes obligations : enregistrer exactement tout ce qui entre, tout ce qui sort ; établir la balance de ce double mouvement, et vérifier par l’état de la caisse et des produits en magasin (inventaire ou dénombrement) l’exactitude de la comptabilité des mouvements (entrés ou sortis). […] C’est ainsi que cette comptabilité est à la fois un moyen de contrôle, une garantie et un instrument de science et de progrès. » Le but est de « permettre à la direction suprême (chef d’usine ou chef d’État) » de connaître la marche de l’entreprise.

En partant de ce cadre national, Bertillon peut proposer des définitions précises des termes utilisés dans l’étude des phénomènes migratoires. La migration, « c’est l’acte par lequel un groupe plus ou moins considérable d’êtres vivants change le lieu géographique de leur séjour. On dit émigration si on considère le départ, la sortie du pays abandonné et, depuis peu, immigration si on songe à l’arrivée dans le nouveau pays adopté ».

Le mot « immigration » apparaît ainsi comme un terme neuf, forgé par cette science nouvelle qu’est la démographie. Néanmoins, la lecture de ces articles montre que nous sommes encore dans une période de transition. Le raisonnement de Bertillon s’inscrit dans un cadre national, mais il ne tient pas compte de la nationalité juridique des personnes. C’est ce qui lui permet d’affirmer : « Nous-mêmes Celtes, Gaulois et Francs ne sommes que des immigrés. » On constate, par ailleurs, qu’il accorde une place beaucoup plus grande au problème de l’émigration des Français à l’étranger (et dans les colonies) qu’au problème de l’immigration des étrangers en France. Il estime en effet que, « d’après les chiffres respectifs, les entrées et les sorties semblent assez près de se compenser ». Mais, selon lui, sur le plan qualitatif, la France est perdante parce que les 20 000 émigrants qui partent chaque année quittent définitivement le pays alors que les immigrants viennent en France de façon temporaire. Le caractère nocif de l’immigration s’explique par le fait que la prospérité économique attire les travailleurs étrangers, ce qui empêche la natalité de se redresser. Ce phénomène est très fâcheux, « au point de vue de la défense nationale, car ces immigrés étrangers (Allemands ou autres), si pressés de répondre à un appel du travail pour en partager les profits, répondent bien rarement à celui du canon pour défendre le territoire qui les a nourris. […] Il y a là, dans nos temps cruels, un point de vue dont nos législateurs doivent se préoccuper ».

  • 11 Notons aussi que la question de l’« assimilation » est encore abordée dans la perspective de l’« a (...)

Le raisonnement de Bertillon n’est pas pour autant systématiquement négatif à l’égard des immigrants. Il souligne que l’immigration est une « bonne affaire » pour les pays d’accueil, étant donné qu’ils bénéficient du travail d’individus qu’ils n’ont pas eu besoin de former, et il évoque aussi les souffrances que vivent ceux qui sont obligés de quitter leur pays pour survivre 11.

Il faudra attendre encore plusieurs années avant que les politiciens et les journalistes découvrent à leur tour le « problème » de l’immigration. L’affaire des « Vêpres marseillaises », qui éclate en juin 1881, peut être considérée, à cet égard, comme un événement fondateur. Le 17 juin 1881, le corps expéditionnaire envoyé par Jules Ferry en Tunisie pour mater les « rebelles » algériens infiltrés dans le pays (les Kroumirs) et écarter l’Italie de cette région est de retour à Marseille. Les drapeaux tricolores fleurissent aux balcons. Mais des Italiens rassemblés dans les locaux de leur « cercle national » refusent de pavoiser et sifflent le cortège. La foule se masse devant l’immeuble pour conspuer les dissidents. Des heurts se produisent. Pendant les trois jours qui suivent, la ville est le théâtre d’affrontements violents qui feront trois morts.

Alors que, jusque-là, les violences entre ouvriers n’intéressaient que les journaux locaux, l’affaire des Vêpres marseillaises est relayée par la presse nationale. Néanmoins, nous sommes encore au tout début du processus de « médiatisation » du « problème » de l’immigration. Les deux journaux que j’ai consultés, Le Temps et Le Figaro, ne mentionnent ces affrontements qu’en pages intérieures, en citant la presse locale et les dépêches de l’agence Havas. Le simple fait que des violences internes aux classes populaires aient été sélectionnées comme une « information » susceptible d’intéresser les lecteurs de la presse parisienne illustre, malgré tout, la « montée en généralité » qui s’opère à ce moment-là sur ce type de sujets. La façon dont ces quotidiens rendent compte des événements reflète le clivage droite/gauche qui domine alors la scène politique. Le Temps, journal de centre gauche qui soutient les républicains modérés installés au pouvoir, se contente de rapporter les faits, tout en insistant sur le caractère patriotique et républicain du mouvement d’hostilité aux étrangers. Le quotidien souligne que les manifestants ont crié devant le cercle national italien pris d’assaut : « Vive la France. Vive la République. » Le Figaro, journal conservateur, fraîchement et très modérément rallié au régime républicain, traite l’événement en reprenant à son compte le point de vue traditionnel des notables sur les « classes dangereuses ». Les agresseurs sont présentés comme « des voyous ». D’après le journaliste, « les mêmes qui s’acharnaient après les capucins et autres religieux font dans les rues la chasse aux Italiens. Ces pauvres diables de Piémontais sont hospitalisés, volés, jetés dans la fontaine du cours de Belzunce ». Quelques jours plus tard, Le Figaro revient sur les « troubles de Marseille » en mettant l’accent cette fois-ci sur la cruauté des Italiens. Il cite le cas d’un Français « frappé d’un coup de couteau dans le dos par un Italien qui lui a enfoncé l’arme dans l’épine dorsale en frappant dessus avec une cruche. À chaque coup, la moelle épinière jaillissait » (21 juin 1881).

  • 12 Laurent Dornel, La France hostile. Socio-histoire de la xénophobie (1870-1914), Hachette, 2004, p. (...)

L’affaire des Vêpres marseillaises marque aussi un tournant dans la gestion de ce genre de problème par les autorités de l’État. Au cours des années précédentes, les rixes et les protestations contre les « Piémontais » étaient devenues très fréquentes, mais « sans que cela inquiète les autorités municipales de Marseille » 12. En juin 1881, les élus s’impliquent totalement dans le conflit. Le maire ordonne la fermeture du cercle italien et fait placarder une affiche dans la ville, félicitant la population : « Vous avez prouvé votre patriotisme et votre dévouement pour la République ».

Un autre changement de grande importance tient au fait que ces violences entre ouvriers cessent d’être considérées comme des affaires purement locales. Quelques semaines après les affrontements, le ministre de l’Intérieur charge le préfet des Bouches-du-Rhône de « dresser une statistique exacte des ouvriers italiens travaillant par groupes plus ou moins importants dans les fabriques ou sur les grandes voies pour les travaux de canalisation et des routes. Cette statistique sera faite au jour le jour et permettra ainsi au gouvernement de connaître d’une manière précise le caractère de chaque agglomération d’Italiens et de Français » (Le Temps, 13 juillet 1881).

  • 13 Institut français de presse, Tables du journal « Le Temps », Éditions du CNRS, 1966-1972.

Ces données chiffrées conduisent au même résultat que les articles des journaux nationaux. Ils permettent de centraliser, et donc d’homogénéiser, des réalités disparates en les regroupant dans une nouvelle rubrique intitulée « Conflits entre ouvriers français et étrangers », rubrique que reprennent à la fois la presse et les rapports de police. C’est à partir de ce moment-là que le terme « immigration » s’impose dans le vocabulaire usuel des politiciens et des journalistes. L’examen des tables du journal Le Temps montre que le premier article que ce quotidien de référence consacre explicitement à « l’immigration » date du 18 septembre 1881 13. Là encore, c’est la ville de Marseille qui est à l’honneur puisque Le Temps reproduit in extenso le « vœu » d’un membre du conseil général des Bouches-du-Rhône, adressé aux autorités centrales. Le texte commence par affirmer que « l’immigration exagérée des étrangers en France [est] un fait indéniable ». Il ajoute que Marseille est la ville de France la plus exposée à cette « invasion » puisque presque le tiers de la population « appartient à des nationalités étrangères ». Le conseiller général insiste ensuite sur le fait qu’il est un grand partisan de l’union des peuples, c’est pourquoi il ne veut pas « reprocher à des étrangers leurs origines ». Néanmoins, cette immigration massive pose problème. « Nous n’avons qu’à lire les journaux pour constater la gravité du mal. » Ces étrangers font concurrence à « nos ouvriers français » sur le marché du travail. Et les statistiques des tribunaux montrent qu’il y a une forte proportion de criminels parmi eux. Pour résoudre le problème, le conseiller général demande une action énergique des pouvoirs publics.

La matrice du discours républicain sur l’immigration apparaît ici en pleine lumière. Elle présente trois grandes caractéristiques. La première tient à la posture de porte-parole adoptée par le politicien marseillais, qui lui permet de s’exprimer publiquement au nom des travailleurs français, « nos ouvriers ». La deuxième caractéristique réside dans la phrase rituelle sur l’attachement aux droits de l’homme, qui légitime la litanie des reproches adressés aux étrangers. Enfin, il faut désormais « prouver » la gravité du problème de l’immigration, en convoquant les écrits des experts en statistiques et des journalistes.

La matrice sera définitivement mise en place en mars 1882, lorsqu’une nouvelle rixe entre ouvriers français et immigrés éclate à Salindres, faisant un mort du côté italien. Le consul d’Italie proteste officiellement contre cette agression meurtrière et un député de droite intervient au Parlement italien pour dénoncer le laxisme du gouvernement. Les autorités françaises répondent en déplorant ces violences, en promettant une enquête et des mesures pour que ce genre de drame ne se reproduise plus (Le Temps, 24 mars 1882). Les rixes entre travailleurs de différentes nationalités, qui étaient encore, quelques années plus tôt, considérées comme des affaires locales, et surtout des affaires internes aux classes laborieuses, non seulement sont devenues des affaires nationales mais aussi des enjeux diplomatiques de première importance.

Au début de l’année 1883, la plupart des arguments que l’on retrouve aujourd’hui encore dans les discours sur l’immigration sont en place. On entre alors dans une nouvelle phase, marquée par une restructuration du clivage droite/gauche, constitutif du champ politique dans les régimes parlementaires. Alors que, jusqu’ici, ce clivage opposait les partisans et les adversaires de la République, le ralliement progressif des notables au nouveau régime et la montée en puissance de la nouvelle menace sociale que fait peser sur les nantis le socialisme industriel provoquent toute une série de reclassement qui aboutiront au moment de l’affaire Dreyfus. Le clivage droite/gauche prend alors la forme d’une opposition entre le pôle national sécuritaire et le pôle social humaniste. Cette mutation du champ politique n’est, évidemment, pas propre à la France. Mais l’originalité du cas français tient au fait que le « problème » de l’immigration a été un enjeu central dans ce processus. C’est ce que je voudrais montrer dans la dernière partie de ce texte.

L’immigration au cœur du clivage droite/gauche

  • 14 Lire Jean-André Tournerie, Le Ministère du travail. Origines et premiers développements, Cujas, 19 (...)

Alors que, jusqu’à la fin des années 1880, la vie politique française avait été dominée par le clivage opposant les partisans et les adversaires de la République, la sévère crise économique que traverse la France au début de cette décennie provoque le début d’un reclassement des forces républicaines sur la scène parlementaire. C’est à ce moment-là que les guesdistes cessent de se dire « républicains » pour s’engager dans la voie du socialisme révolutionnaire. Ceux qui ne veulent pas rompre avec la démocratie se divisent néanmoins sur la question de l’intervention de l’État dans les affaires économiques et sociales. Les libéraux, qui dirigent le gouvernement, estiment avec Jules Ferry que les crises économiques résultent de grands déséquilibres sur lesquels les gouvernements n’ont pas de prise. Ils sont donc convaincus qu’il ne faut toucher « à ces choses délicates » qu’avec les précautions les plus grandes. Ferry est d’ailleurs persuadé qu’il ne s’agit pas d’une crise générale mais qu’elle affecte seulement le BTP et l’industrie du luxe. Pour toutes ces raisons, il refuse de substituer l’État à l’initiative privée 14. À l’inverse, la gauche radicale, emmenée par Georges Clemenceau, s’engage dans la voie du protectionnisme, inaugurée par la loi du 7 mai 1881, qui prévoit la mise en place d’un tarif général pour taxer les marchandises étrangères.

De même que les traités de libre-échange signés par la France à partir de 1860 instauraient la libre circulation des marchandises et des hommes, de même les textes protectionnistes font immédiatement le lien entre la sphère des objets et celle des individus. En 1883, deux projets de loi sont déposés à la Chambre, proposant de taxer les étrangers qui travaillent en France. Le premier émane d’un député conservateur du Gard, Adolphe Pieyre, et le second d’un député radical de l’Ain, Christophe Pradon. Le fait que des élus de droite et de gauche puissent défendre le même type de mesure montre bien le rôle qu’est en train de jouer le « problème » de l’immigration dans la reconfiguration du champ politique français.

  • 15 Sur ces projets de loi visant à taxer les étrangers, cf. Archives nationales, C 3336, C 3367 et C (...)

Le texte de Pradon, publié dans une brochure d’une quinzaine de pages, largement diffusée et commentée par la presse 15, fait l’effet d’un véritable pavé dans la mare républicaine. Pradon reprend à son compte les arguments élaborés par ses amis au cours des années précédentes, mais il les intègre dans un récit qui fait le lien entre la guerre de 1870 et la crise économique. « Nos populations de l’Est, qui avaient vu revenir dans les armées ennemies une foule d’étrangers qu’un long établissement en France avait fait considérer et traiter comme des concitoyens, éprouvèrent des sentiments trop naturels de défiance et de colère. Cela s’oubliait dans le grand effort économique qui nous a valu, de 1873 à 1880, sept à huit ans de prospérité. Mais avec la prospérité et la paix se renouvela l’invasion des travailleurs étrangers. Alors reparurent les mêmes Allemands qui s’étaient faits le guide des armées prussiennes. » Pradon poursuit en soulignant que jamais l’immigration n’a été aussi importante en France. Il cite les chiffres des derniers recensements, en précisant qu’ils sont largement sous-estimés. Il dénonce l’ampleur de la criminalité des étrangers et la charge énorme qu’ils représentent pour les bureaux de bienfaisance. « Jamais dans la masse immigrante on n’avait relevé une telle proportion d’éléments perturbateurs. Notre territoire semble être devenu le refuge des gens louches de tous les pays. » Enfin, il affirme que ces travailleurs font une concurrence insupportable aux Français sur le marché du travail, parce qu’ils n’ont pas de charges et qu’ils échappent au service militaire. « L’ouvrier français, plus intelligent, plus cultivé, non moins laborieux et vaillant, mais plus fier », est supplanté par « un étranger dont l’obséquiosité patente et tenace fait parfois le plus apparent mérite ». Pour protéger les nationaux, il faut donc taxer les étrangers.

Comme on le voit, les arguments dénonçant la criminalité des migrants, qui avaient été élaborés depuis longtemps, dans le cadre de l’opposition ville/campagne, sont restructurés pour nourrir un nouveau discours sécuritaire appréhendé désormais sous l’angle du clivage entre le national et l’étranger. L’impact de ce nouveau discours est tel que le gouvernement républicain, pourtant dominé par les libéraux, accepte la création d’une commission parlementaire, présidée par Pradon lui-même, chargée de proposer des mesures permettant de taxer les étrangers. C’est sur les recommandations de cette commission que le gouvernement adoptera, en 1888, un décret obligeant les travailleurs étrangers à se faire enregistrer dans la commune où ils habitent et à porter constamment sur eux le récépissé prouvant cet enregistrement. C’est ainsi que débute l’histoire de l’encartement des immigrants.

  • 16 Lire Jean-André Tournerie, Le Ministère du travail, op. cit.

Quelques mois après cette première offensive contre les libéraux, la gauche radicale obtient du gouvernement la création d’un organisme de « statistiques sociales permanentes » et le lancement d’une vaste enquête ayant pour but de comprendre les causes de la crise économique 16. Le questionnaire élaboré par les hauts fonctionnaires dans le cadre de cette enquête fait une large place au « problème » de l’immigration, appréhendée ici sous l’angle de la concurrence étrangère. Mais quand on examine les réponses fournies par les élus locaux, les militants syndicaux, etc., on voit clairement le rôle qu’a joué ce questionnement du pouvoir central dans l’inculcation d’un nouveau discours sur la société. Dans beaucoup de régions, les questions 102 : « Y a-t-il des ouvriers étrangers dans votre atelier ? Combien ? » et 103 : « Leur présence a-t-elle déterminé une baisse de salaire ? » restent sans réponse. Même constat pour les questions 192 : « L’étranger vous fait-il concurrence sur le marché français ? » et 193 : « D’où provient la supériorité étrangère ? » Le maire d’Hannonville, une petite commune de Meurthe-et-Moselle, montre l’embarras des élus du monde rural face aux préoccupations de l’élite parisienne : « Il n’est guère possible de répondre à un grand nombre de demandes posées dans le questionnaire ci-joint, attendu que les unes semblent s’adresser à un maître-fermier, les autres aux ouvriers et que, dans beaucoup, on y demande des choses qui ne se passent pas dans notre commune. » Les réactions des correspondants du monde ouvrier sont souvent identiques. Comme l’avoue l’un d’entre eux, « toutes les questions posées dans ce paragraphe sont au-dessus de ma portée, à moi simple ouvrier qui n’a reçu et pu recevoir que l’instruction primaire ».

On comprend, à travers ces exemples, pourquoi les discours sur l’immigration ont eu une telle efficacité politique. Non seulement les élus républicains l’utilisent pour expliquer la crise économique et les souffrances du peuple mais, grâce aux questionnaires élaborés par l’administration centrale, ils obligent les militants et les élus de base à reprendre à leur compte leur langage. L’inculcation est d’autant plus efficace que les individus appartenant aux classes populaires se sentent « honteux » de ne pas comprendre les préoccupations des élites. Ils sont enclins à s’approprier ce nouveau vocabulaire d’État parce qu’ils pensent (à juste titre) qu’en parlant la langue des dominants ils auront plus de chance de faire admettre leurs revendications.

  • 17 Les références à la guerre de 1870 sont constamment mobilisées pour étayer ce type d’argumentation (...)

L’offensive menée par les radicaux contre le gouvernement libéral se focalise, comme on vient de le voir, sur la question de la concurrence entre ouvriers français et étrangers. Elle ne concerne donc que la première facette du « problème » de l’immigration : le contrôle des frontières. Mais lorsque Pradon évoque, dans son projet, « une foule d’étrangers qu’un long établissement en France avait fait considérer et traiter comme des concitoyens » et qui sont revenus « dans les armées ennemies », il aborde, sans toutefois insister, l’autre facette du « problème » : celle qui concerne l’assimilation des étrangers. Ce mythe du travailleur allemand devenu espion va permettre de donner un contenu concret au principe d’identité sur lequel repose la conception républicaine de la citoyenneté 17. L’étranger étant désormais perçu avant tout comme un représentant de sa nation, tout conflit qui l’oppose à un Français, ou à l’ordre établi, peut être dénoncé comme un acte menaçant l’identité nationale, acte qui prouve que l’étranger n’est pas « assimilé ».

  • 18 Article publié dans la Revue politique et littéraire du 16 juillet 1881.

Ce type de raisonnement avait déjà été esquissé dans les commentaires publiés au moment des Vêpres marseillaises. Alors que, jusque-là, les élites avaient constamment stigmatisé la violence populaire comme une preuve de sauvagerie ou de barbarie, désormais la colère du peuple apparaît légitime quand elle peut être présentée comme une riposte patriotique contre des étrangers menaçant la nation. C’est ce raisonnement qui incite le maire de Marseille à féliciter les émeutiers. Ce point de vue est immédiatement cautionné par les membres les plus éminents de l’intelligentsia républicaine parisienne. Par exemple, Paul Leroy-Beaulieu, économiste, chef de file du camp libéral, professeur à l’École libre des sciences politiques, publie un article sur les « troubles de Marseille », dans lequel il affirme : « Parfois les Italiens semblent plus prêts à insulter le patriotisme national qu’à partager ses aspirations. 18 » Le fait que des immigrants puissent refuser de pavoiser leur local aux couleurs de la France apparaît désormais comme le signe d’une absence de loyauté à l’égard de la nation qui les fait vivre. Cette grille de lecture ne s’applique pas qu’aux actions des immigrants. Elle sert aussi à suspecter leur « culture ». Les étrangers qui continuent à parler leur langue d’origine ou qui restent fidèles à leurs traditions sont, eux aussi, considérés comme des individus qui ne sont pas « assimilés ». Ce sont donc des traîtres en puissance. Le spectre du « communautarisme » (même si le mot n’est pas utilisé à cette époque) commence alors à hanter les nuits des républicains.

C’est à travers cette nouvelle grille de lecture que la question du service militaire des enfants d’immigrés est remise sur le tapis. Le fait que la plupart d’entre eux déclinent la qualité de Français quand ils deviennent majeurs est dénoncé, à présent, comme un défaut d’assimilation, la preuve qu’ils sont restés fidèles à leur ancienne patrie. Il y a donc un risque qu’ils se soulèvent contre la France en cas de guerre. Le principal critère qui permet de mesurer l’assimilation, c’est la loyauté à la nation et celle-ci se jauge à l’aune du respect de l’ordre établi. Lorsqu’on examine les polémiques suscitées par le projet de Pradon, on voit bien que les divergences entre libéraux et radicaux ne portent pas sur la réalité du « problème » de l’immigration. Tout le monde est d’accord là-dessus. Le clivage porte sur les solutions qu’il faut apporter au problème. L’article publié le 9 août 1883, en première page, par Le Temps, résume bien le point de vue libéral sur la question. « On a beaucoup parlé dans ces derniers temps de l’invasion de la France par les étrangers. On a fait des calculs, on a donné des chiffres pour rendre terrifiante l’image de cette conquête sournoise du sol français par les immigrants toujours plus nombreux. Ils étaient quelques centaines de mille il y a quarante ans, ils dépassent le million aujourd’hui. » Les Belges habitant dans le Nord, les Allemands de l’Est et les Italiens du Sud-Est sont présentés comme des corps d’armée. Mais, ajoute l’auteur, cette transposition du militaire dans l’économie n’est qu’une « pure fantasmagorie ». Il évoque les riches étrangers vivant à Nice et à Paris pour constater : « Il est vrai que ce ne sont pas ceux-là qu’on dénonce. On vise surtout l’immigration ouvrière. » Le journaliste conclut en réfutant les projets de taxe au motif que l’emploi d’ouvriers étrangers travaillant pour des salaires plus bas que les nationaux permet aux produits français d’être plus compétitifs. C’est donc un moyen de freiner l’importation des marchandises étrangères.

L’article aborde également la question de l’assimilation des immigrants. Il dénonce le « préjugé de race contre cette assimilation désirable et possible », en soulignant que « la France est le seul pays, avec la Suisse, où ce préjugé est interdit, car la France est composée de nombreuses races initiales ». Les Flamands, les Bretons, etc. ont été assimilés dans la nation française grâce à la révolution de 1789. Il en conclut que « nous savons retenir et nous assimiler ces nouveaux-venus. […] Le problème se pose donc tout autrement que ne le comprennent les économistes chauvins et demande une autre solution ». Il faut « les incorporer dans la nation elle-même », en favorisant les naturalisations. Pour résoudre le problème, il faut donc « une bonne loi assimilatrice ».

Comme on le voit, pour les libéraux, la véritable solution au problème de l’immigration est l’assimilation des travailleurs étrangers. Celle-ci est possible parce que le peuple français est le produit d’une fusion des races parachevée par la Révolution française. Transformer ces étrangers en Français permettra de résoudre le problème majeur auquel est confronté la nation française : le déficit démographique qui entraîne une pénurie de main-d’œuvre et de soldats. La « bonne loi assimilatrice » prônée par le Temps dès 1883 sera finalement adoptée en 1889. C’est la loi sur la nationalité française, dont les principaux articles sont toujours en vigueur aujourd’hui.

Les polémiques qui ont précédé le vote de ce texte ont marqué la radicalisation du courant protectionniste vers le nationalisme. Sous l’égide du général Boulanger, ce mouvement atteindra son apogée à la fin des années 1880, ébranlant le régime républicain sur ses bases. La montée en puissance du nationalisme est l’une des conséquences majeures du ralliement progressif des conservateurs à l’idéologie nationale élaborée et défendue au départ par les républicains. Ce ralliement s’est fait difficilement car les notables ont été longtemps extrêmement réticents à l’égard d’une politique consacrant l’intrusion de l’État dans la vie quotidienne de tous les citoyens. Or la loi de 1889 sur la nationalité française, à la différence des textes antérieurs sur la « qualité de Français », impose pour la première fois la volonté de l’État au détriment du libre choix des personnes. En effet, désormais, les enfants d’étrangers nés en France de parents eux-mêmes nés en France sont automatiquement français à la naissance. Par conséquent, ils ne peuvent plus choisir leur patrie à leur majorité, comme c’était le cas auparavant. Il s’agit là d’une rupture radicale avec la logique du Code civil élaborée par des jurisconsultes inspirés par la philosophie des Lumières et qui avaient refusé à Napoléon le droit « d’annexer », contre leur consentement, des individus venus d’autres pays.

Après la guerre de 1870-1871, l’argument de la souveraineté du peuple est devenu tellement puissant que les conservateurs ne peuvent plus le contrer efficacement. Ils vont donc reprendre à leur compte le discours sur l’intérêt national, mais en le réaménageant de façon à pouvoir légitimer leurs propres intérêts sur la scène parlementaire. Au cours des polémiques qui précèdent l’adoption de la loi de 1889 sur la nationalité française, l’argument principal derrière lequel se range la droite ne consiste déjà plus à nier la nécessité d’une loi générale fixant les critères de l’appartenance à l’État-nation. Il se borne à récuser les solutions présentées par le gouvernement pour résoudre le « problème » de l’immigration. Le courant nationaliste se structure en reprenant à son compte les arguments que des radicaux comme Pradon avaient développés pour justifier le protectionnisme. Mais il les pousse jusqu’à leurs ultimes conséquences, en affirmant qu’on ne change pas le « sentiment d’appartenance » d’un étranger à l’égard de la nation par décret. Étant donné que la loi de 1889 a « nationalisé » de force des individus qui, dans leur immense majorité, refusaient jusque-là de devenir français pour échapper au service militaire, les adversaires de ce texte ont beau jeu de dénoncer cette annexion pacifique en affirmant qu’elle ne résoudra pas le « problème » de l’assimilation, car la loyauté politique ne se fabrique pas avec des mesures administratives. Les nationalistes ne se feront pas faute d’invoquer le même type de « preuve » que les radicaux. Des exemples, sélectionnés pour les besoins de la cause dans la rubrique des faits divers, permettront facilement de démontrer que les naturalisés ne sont pas « assimilés ». Mais si ces gens-là, qui sont juridiquement français, continuent à agir comme des étrangers, on ne peut plus affirmer que le droit est un critère fiable pour définir la nationalité. Il faut trouver d’autres arguments pour répondre à la grande question : qu’est-ce un (véritable) Français ?

À partir des années 1860, les écrits des anthropologues et des philosophes positivistes ont donné une forte légitimité scientifique à la question des races et de l’hérédité. Les nationalistes vont alors s’emparer de ces travaux pour justifier leur cause, se payant ainsi le luxe de combattre les républicains sur leur propre terrain. Pour montrer la rupture qui se produit au cours des années 1880 dans la manière d’appréhender ce sujet, je prendrai l’exemple de Théodule Ribot, l’un des philosophes les plus influents de la III e République, chef de file du courant positiviste, qui avait combattu, dès le Second Empire, les dogmes religieux diffusés par la droite catholique.

  • 19 Théodule Ribot, L’Hérédité. Étude psychologique sur ses phénomènes, ses lois, ses causes, ses cons (...)
  • 20 Édouard Drumont, La France juive. Essai d’histoire contemporaine, H. Gautier, 1886.

Dans l’un des livres qu’il consacre à la psychologie des peuples, Ribot affirme que « c’est l’hérédité qui maintient les caractères initiaux d’une nation ». Il estime que « c’est chez les Juifs que l’hérédité se fait le plus sentir ». Et il ajoute : « Au physique, les Juifs se font généralement remarquer par la couleur noire de leurs cheveux et de leur barbe, leurs longs cils, leurs sourcils épais, saillants, bien arqués, leurs yeux foncés, grands et vifs, leur teint mat, leur nez fortement aquilin. 19 » Ce passage, qui pourrait être interprété aujourd’hui comme une preuve d’antisémitisme, s’inscrit en fait dans une problématique qui s’appuie sur le principe des nationalités. Le raisonnement n’a pas pour but de stigmatiser la population juive. Au contraire, Ribot souligne la grande valeur intellectuelle et artistique de cette « race », qu’il juge peu disposée à la violence. Néanmoins, bien qu’il ait été élaboré par un philosophe républicain, ce type d’arguments entre en contradiction avec le discours officiel sur l’assimilation nationale, élaboré dans les années 1880, car le fait même de souligner qu’une catégorie de Français a conservé des caractères spécifiques contredit la définition du peuple français comme produit d’une fusion des races. Les nationalistes peuvent donc s’emparer du discours sur les races et sur l’hérédité pour définir la nationalité française à partir du critère de l’origine commune, de la religion catholique et de l’enracinement dans le terroir. Les anciens notables qui avaient été écartés brutalement du pouvoir par les fondateurs de la III e République vont alors mobiliser le critère racial pour réclamer que les Juifs et les naturalisés soient exclus des fonctions dirigeantes au motif que ce sont des étrangers, et qu’ils ne représentent pas le peuple français. Forts des découvertes de la science anthropologique, les notables réhabilitent ainsi le vieux principe aristocratique en vertu duquel, pour « représenter » la nation, il faut être de race noble. Mais l’argument est désormais adapté aux réalités de la démocratie. La noblesse ne cherche plus à légitimer ses privilèges en affirmant qu’elle est d’une autre essence que le peuple. L’argument racial est mis au service du principe d’identité gouvernants/gouvernés. Seuls les nobles et, au-delà, le peuple « enraciné » peuvent représenter la nation parce qu’eux seuls appartiennent à la race fondatrice de la nation. Ceux qui n’en font pas partie sont des « ennemis », qu’il faut éliminer car ils menacent l’existence même de la France. C’est ce type de raisonnement que mobilise, dès 1886, Édouard Drumont dans La France juive pour légitimer l’antisémitisme. Le racisme en tant que projet politique, adapté aux contraintes de la souveraineté nationale, n’est que la conséquence extrême de cette nouvelle stratégie conservatrice 20.

  • 21 Jean Laumonier cite des savants américains qui affirment que « chaque race a ses aptitudes et ses (...)

À un moment où les savants s’affrontent pour savoir lequel d’entre eux va inventer la science permettant de découvrir les lois de fonctionnement des sociétés humaines, le discours sur la race se diffuse largement dans le milieu des experts. En utilisant le langage d’aujourd’hui, on pourrait dire que le leitmotiv de ces auteurs est d’affirmer que le « modèle républicain » a échoué dans son projet d’assimilation des immigrés parce que les partisans des droits de l’homme ont sous-estimé la question raciale. Dans son ouvrage sur la nationalité française, Jean Laumonier consacre ainsi tout un chapitre à « l’immigration contemporaine de la France », dans lequel il fustige les « moralistes et philosophes en chambre » qui affirment l’universalité de l’homme. Il s’appuie sur les travaux de la société d’anthropologie pour conclure qu’« on n’a pas jusqu’ici tenu assez compte de la race », ce qui fait que l’influence du milieu a été favorisée au détriment de l’hérédité 21.

  • 22 Jacques Bertillon, De la dépopulation de la France et des remèdes à y apporter, Imprimerie de Berg (...)
  • 23 Ibid., p. 48.

Les écrits publiés par Jacques Bertillon, éminent démographe de la fin du XIX e siècle, qui n’est autre que le fils de Louis-Adolphe Bertillon cité plus haut, montrent bien tout ce qui a changé en vingt ans dans le discours des experts sur l’immigration. Jacques Bertillon reprend à son compte le problème que son père avait contribué à lancer dans les années 1870. Face à une crise démographique qui ne cesse de s’aggraver, « comment empêcher la France de disparaître » ? Telle est la question qui structure l’ouvrage 22. Mais l’auteur y répond avec des arguments très différents de ceux de son père. On constate par exemple que la question de l’émigration est désormais caduque. Jacques Bertillon souligne que « la statistique de l’émigration française a cessé d’être publiée. Elle était incomplète et peu intéressante ». De même, on ne trouve pas dans son texte de réflexions sur la contribution positive des immigrants au développement de l’économie française, et leurs souffrances sont complètement ignorées. En revanche, le thème de l’envahissement devient quasiment obsessionnel. Le commentaire des recensements aboutit au constat que « la France est colonisée par les étrangers ». L’auteur est convaincu qu’il « y aura un jour en France une Fremdenfrage [question des étrangers] », comme en Allemagne. Pour justifier ce constat pessimiste, le savant démographe cite les articles de journaux consacrés aux rixes et aux grèves impliquant des étrangers, genre de preuve que son père n’utilisait pas encore. Enfin, Jacques Bertillon s’en prend à la loi de 1889 sur la nationalité française, car il estime que le projet assimilateur qui la sous-tendait a échoué. « On peut bien donner à un certain nombre d’étrangers un faux nez français, et les droits qui y sont attachés, mais il est plus difficile de leur inculquer l’amour de la France et le désir de remplir leur devoir à son égard. 23 »

Le terme « immigration » a donc été inventé au début des années 1880 pour désigner un dramatique « problème » de société, qu’il fallait résoudre de toute urgence pour sauver la France. Mais on constate que, dès cette époque, plus le nombre de ceux qui se sont dévoués à cette noble cause a grandi et plus le « problème » s’est aggravé. Pas moins de trente-cinq projets de loi visant à taxer les étrangers ont été déposés au Parlement entre 1885 et 1902 ! Le nombre des articles de presse consacré à l’immigration a connu au cours de la même période une croissance exponentielle. Et les mesures prises par les autorités pour faire reculer ce qu’on appellera, dès le début du siècle, « la violence xénophobe », loin de résoudre le problème, n’ont fait que l’aggraver. Alors qu’une vingtaine de rixes entre ouvriers français et étrangers avaient été comptabilisées dans les années 1870, leur nombre triple dans la décennie suivante et dépasse la centaine dans les années 1890.

Notes

1 Les spécialistes évaluent à 55 millions le nombre des individus qui auraient quitté l’Europe après 1840 pour s’installer en Amérique et dans les colonies, chiffres auxquels il faut ajouter les migrations intra-européennes. Le développement de la grande industrie, la liquidation des liens féodaux et l’aggravation des

persécutions religieuses dans la partie orientale de l’Europe sont d’autres facteurs essentiels qui expliquent l’intensification des mouvements migratoires. Sur cette question, lire Philippe Rygiel, Le Temps des migrations blanches. Migrer en Occident (1840-1940), Aux lieux d’être, 2007, p. 33.

2 Marc Bloch, Les Caractères originaux de l’histoire rurale française, Armand Colin, 1932 ; Seigneurie française et manoir anglais, Armand Colin, 1960.

3 Eugen Weber, La Fin des terroirs. La modernisation de la France rurale, Fayard/Éditions Recherches, (1976) 1983.

4 Louis Chevalier, Classes laborieuses, classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIX e siècle, Libraire générale de France, coll. « Pluriel », 1978.

5 Frédéric Le Play, pourtant lui-même ingénieur des Mines, récuse l’usage des statistiques sociales au profit des enquêtes monographiques. (La Réforme sociale en France déduite de l’observation comparée des peuples européens, Plon, 1864.) Les premières statistiques de nationalités élaborées sous la monarchie de Juillet, au moment du « printemps des peuples », ont pour principale fonction de comptabiliser les secours distribués aux réfugiés. Mais ces classements nationaux sont établis sur la base de l’auto-déclaration et non pas à partir du critère juridique de l’appartenance à l’État. C’est pourquoi, les « Polonais » et les « Italiens » figurent déjà dans ces registres.

6 J. L. Giresse, Essai sur la population, Guillaumin, 1867, p. 21-27.

7 Léonce Lehmann, De la condition des esclaves en droit romain, De la condition civile des étrangers en France, De Moquet, 1861, p. 99. Remarquons en passant que l’auteur se montre très critique à l’égard de son propre milieu. Il précise qu’aucun texte de loi « n’exige la nationalité française pour exercer la profession d’avocat. Les cours impériales admettent les étrangers à prêter le serment professionnel, mais les conseils de l’ordre les repoussent quand ils veulent commencer leur stage, sans justification sérieuse » ; ceci « en contradiction avec les idées libérales et l’esprit de fraternité qui font la base et l’honneur de notre corporation » (ibid., p. 115-116).

8 Pierre, Legrand, De l’assimilation des étrangers aux nationaux en matière de recrutement, Imprimerie de Leleux, 1856. Le député cite le cas de « la cour de Douai, qui embrasse dans son ressort plusieurs arrondissements frontières [et qui] juge depuis plusieurs années que l’Ancien Régime n’a pas pris fin en 1789, que la maxime de la vieille monarchie, qui répute vrai Français quiconque naît sur le sol français, a continué de subsister jusqu’au code Napoléon, faisant ainsi des Français malgré eux de tous ceux qui, à quelque époque que ce soit, en remontant depuis 1803, comptent un ancêtre né en France ».

9 Sur la restructuration de l’espace public au début de la III e République, lire Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France. Discours publics, humiliations privées (XIX e-XX e siècle), Fayard, 1997, chapitre 2.

10 Pour Bertillon, la solution du problème passe par le développement d’une nouvelle discipline scientifique. « Cette science, c’est la Démographie. Elle devrait être à l’art du législateur et de l’administrateur ce que la physique et la chimie sont à l’art industriel. » Hélas, ajoute Bertillon, les gens du gouvernement ignorent jusqu’à son nom : « Nous ne sommes pas (au moins en France) une demi-douzaine d’inconnus à y consacrer nos veilles. » Et il ajoute, pathétique : « Sentinelle avancée, nous aurons fait notre devoir, jeté notre cri d’alarme à la patrie menacée. » (« Natalité », in Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, Masson, 1868-1889.)

11 Notons aussi que la question de l’« assimilation » est encore abordée dans la perspective de l’« acclimatement », dans le prolongement de la vieille théorie des climats : « Une migration rapide ne peut constituer une colonie durable et prospère que si elle s’éloigne peu de la même zone isothermique. » (Louis-Adolphe Bertillon, « Migrations », ibid.)

12 Laurent Dornel, La France hostile. Socio-histoire de la xénophobie (1870-1914), Hachette, 2004, p. 40.

13 Institut français de presse, Tables du journal « Le Temps », Éditions du CNRS, 1966-1972.

14 Lire Jean-André Tournerie, Le Ministère du travail. Origines et premiers développements, Cujas, 1971.

15 Sur ces projets de loi visant à taxer les étrangers, cf. Archives nationales, C 3336, C 3367 et C 3365 ; Laurent Dornel, La France hostile…, op. cit.

16 Lire Jean-André Tournerie, Le Ministère du travail, op. cit.

17 Les références à la guerre de 1870 sont constamment mobilisées pour étayer ce type d’argumentation. De nombreux auteurs affirment ainsi que les 100 000 Prussiens qui travaillaient en France à la fin du Second Empire ont été les auxiliaires des troupes de Bismarck. Ils ajoutent que les Italiens de Nice ont profité de

ce contexte de guerre pour lancer un mouvement séparatiste et accusent les étrangers d’avoir été à la tête des communards qui ont mis Paris à feu et à sang. (Lire notamment Jean Laumonier, La Nationalité française, Bourloton, 1889-1892.)

18 Article publié dans la Revue politique et littéraire du 16 juillet 1881.

19 Théodule Ribot, L’Hérédité. Étude psychologique sur ses phénomènes, ses lois, ses causes, ses conséquences, Ladrange, p. 128 sq.

20 Édouard Drumont, La France juive. Essai d’histoire contemporaine, H. Gautier, 1886.

21 Jean Laumonier cite des savants américains qui affirment que « chaque race a ses aptitudes et ses tendances particulières ». Et il conclut : « Si la science historique est demeurée si fort en arrière des autres sciences naturelles, c’est qu’un tel enseignement est obstinément méconnu. » (La Nationalité française, op. cit., p. 32-34.)

22 Jacques Bertillon, De la dépopulation de la France et des remèdes à y apporter, Imprimerie de Berger-Levrault, 1896.

23 Ibid., p. 48.

Gérard Noiriel

Réalisation : William Dodé