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Agone 40
« L’invention de l’immigration »
Coordination Choukri Hmed & Sylvain Laurens
Parution : 12/09/2008
ISBN : 9782748900927
Format papier : 240 pages (15 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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Table des matières

Éditorial en marge des sirènes du «post-post…» Choukri Hmed et Sylvain Laurens

Un travail collectif sur la fabrique des catégories et l’invention de l’immigration

L’immigration : naissance d’un « problème » (1881-1883) Gérard Noiriel

Organiser l’immigration Benoît Larbiou

Sociogenèse d’une politique publique (1910-1930)

La construction du problème de l’émigration Victor Pereira

L’élite étatique & l’émigration portugaises vers la France (1957-1974)

« Sonacotra cédera ! » Choukri Hmed

La construction collective d’une identité collective à l’occasion de la grève des loyers dans les foyers de travailleurs migrants (1973-1981)

« Les Maliens à l’Élysée » Sylvain Laurens

Chronique d’une visite forcée

La mise en image du « problème des banlieues » au prisme de la division du travail journalistique Jérôme Berthaut

« Mériter d’être français » : pensée d’État & expérience de naturalisation Sarah Mazouz

Les immigrés du BTP à l’ombre de la « pénurie de main-d’œuvre » Nicolas Jounin

La Leçon des choses

« Un monument unique » Michel Vanoosthuyse

Introduction à la tétralogie d’Alfred Döblin Novembre 1918. Une révolution allemande

« Au commencement était la presse… » Jacques Bouveresse

Le pouvoir des médias & la rébellion de Karl Kraus : une leçon de résistance pour notre temps ?

  • 1 Lire Joseph Gusfield, « Constructing the Ownership of Social Problems : Fun and profit in the Welf (...)
  • 2 Lire Manuel de Lucena, A evolução do sistema corporativo português, Perspectivas e Realidades, 197 (...)
  • 3 Lire Diego Palacios Cerezales, O poder caiu na rua. Crise de Estado e acções colectivas na revoluç (...)

Au sein de l’Estado Novo – nom donné à la dictature portugaise de 1933 à 1974 –, les acteurs pouvant participer à l’espace public, exprimer leur vision du monde et désigner des phénomènes sociaux comme des « problèmes » sont en nombre limité 1. Aucun canal ne permet l’expression efficace, claire, régulière et institutionnalisée des intérêts et des revendications de la plus grande partie de la population. La censure élimine les discours hétérodoxes. Du reste, massivement analphabètes, les classes populaires ne lisent pas la presse, pas plus qu’elles n’y publient des contributions. Sur un ton souvent paternaliste, les différentes strates de l’élite du pays (culturelle, économique, religieuse) parlent du « peuple » et s’érigent en ses porte-parole. Les élections, bien que fréquentes, n’offrent jamais lieu à un débat ouvert et pluraliste. La majorité des Portugais sont écartés du droit de vote, les résultats sont truqués et l’opposition bridée et pourchassée. Le système corporatif ne constitue pas un canal d’expression des travailleurs, encore moins un moyen de défense de leurs intérêts 2. Les autres modes d’expression, comme la grève ou la manifestation, sont interdits et sévèrement réprimés 3.

  • 4 Hermínio Martins, Classe, Status e poder e outros ensaios sobre o Portugal ­contemporâneo, Imprens (...)

Enfin, dans la société portugaise aux hiérarchies rigides, les hauts fonctionnaires et les hommes politiques les plus importants sont issus d’une base sociale fort restreinte : la moyenne et grande bourgeoisie agricole et les classes moyennes et supérieures urbaines. Une part importante des ministres et des hauts fonctionnaires est recrutée à l’université alors qu’en 1960 seul 1,2 % de la population active est titulaire d’un diplôme universitaire 4. La majorité des élèves quitte l’école primaire à la fin de la quatrième année. L’élite politique et administrative – une grande partie des ministres étant issue de la fonction publique – ne compte que peu d’éléments issus des classes populaires, à l’exception de cas particuliers, tels Salazar.

Une minorité monopolise à elle seule la définition de l’intérêt général, du normal, du souhaitable et est à même de désigner ce qui constitue un « problème » public. Cependant, cette minorité est fortement clivée. De puissants antagonismes opposent ainsi les moyens et les grands propriétaires fonciers aux industriels de la région de Lisbonne. De même, le secteur industriel connaît une forte opposition entre les entrepreneurs « modernes », situés autour de Lisbonne, et ceux plus traditionnels du nord du pays, spécialisés surtout dans le textile et employant une main-d’œuvre rurale.

  • 5 Lire Fernando Rosas, Salazarismo e fomento económico, Editorial notícias, 2000, p. 9-16.

Ces divisions donnent au gouvernement portugais une certaine auto­nomie vis-à-vis des différentes fractions de l’élite économique et sociale en lui permettant d’arbitrer les luttes opposant des intérêts contradictoires 5. L’action du gouvernement vise d’abord sa propre perpétuation. Salazar tient avant tout à durer et pour cela il compose tout le long de son règne un équilibre entre les différentes élites économiques et sociales. Toutefois, tant le gouvernement que l’administration embrassent le plus souvent le point de vue des employeurs, aussi divers et antagonistes, au détriment de celui des travailleurs, sauf lorsqu’ils craignent des désordres publics.

Ainsi, dans le Portugal salazariste, un « problème » est principalement ce qui pose problème aux élites du pays – ou à une partie d’entre elles – et ce qui peut mettre en péril leur soutien à la dictature.

Nous décrirons ici comment les employeurs de main-d’œuvre mirent en forme et construisirent le « problème de l’émigration », comment la gestion de l’émigration fut subordonnée à l’intérêt de ces employeurs et, enfin, comment l’appréhension du phénomène migratoire par l’élite administrative et politique évolua durant les années 1960.

Notables en déclin & construction d’un problème de l’émigration

  • 6 Entre 1953 et 1956, les autorités portugaises n’avaient compté, respectivement, que 414, 568, 985 (...)

L’émigration pose problème à partir de la fin des années 1950 6 à l’un des principaux soutiens de la dictature salazariste : la notabilité provinciale du centre et du nord du pays, constituée par les moyens et grands propriétaires fonciers et par une partie des petits et moyens entrepreneurs industriels, principalement du secteur textile, qui emploient une main-d’œuvre rurale, souvent propriétaire de petits lopins de terre exploités en polyculture vivrière pour l’essentiel.

  • 7 Sur ce rôle des notables, lire Ralph Gibson, Martin Blinkhorn (dir.), Landowner­ship and Power In (...)

Jusqu’en 1968, Salazar clame son amour des campagnes et de l’agriculture. Bien qu’il ait vécu quarante ans à Lisbonne, il conserve quelques arpents de terre dans son village natal, qu’il gère à distance, et connaît donc les problèmes des propriétaires agricoles – dont le système politique qu’il a construit relaie constamment les revendications. Or les employeurs de main-d’œuvre rurale ne cessent de se plaindre, auprès des différents échelons administratifs et politiques, du départ des Portugais vers la France. Politiquement, l’émigration entraîne en effet la fin de la domination de ces moyens et grands propriétaires, qui, tout en occupant le plus souvent des emplois à la ville (administration, professions libérales, etc.), possèdent les terres les plus fertiles et produisent pour le marché (vigne notamment). Ceux-ci tirent leur pouvoir de leur position de médiateurs entre la paysannerie et l’État central – qui s’appuie en effet sur les notables pour contrôler les campagnes 7. Les classes populaires sont principalement constituées, dans le centre et le nord du pays, de très petits propriétaires cultivant leurs terres en famille et complétant leurs revenus avec la petite industrie textile disséminée dans les campagnes ou comme journaliers pour les moyens et grands propriétaires. Ils sont contraints par le système clientéliste de passer par ces notables pour obtenir de l’État central les rares avantages que ce dernier dispense.

Or l’émigration clandestine court-circuite les notables. Les migrants partent sans quémander le soutien du patron ni de l’administration locale. Non seulement ceux-ci deviennent des intermédiaires moins indispensables pour l’État mais ils peuvent même être socialement concurrencés par le succès de certains migrants, qui parviennent à accumuler du capital social et économique et à investir dans l’éducation de leurs enfants.

L’émigration contribue également au déclin économique de cette fraction de l’élite, déjà concurrencée par l’ouverture du pays au commerce international et par la modernisation de ses structures économiques. Les départs de main-d’œuvre provoquent une augmentation des salaires agricoles et industriels. Or la relative prospérité des propriétaires fonciers et des entrepreneurs de la petite et moyenne industrie repose en grande partie sur les bas salaires que permet le recours à une population rurale peu qualifiée et qui, en majorité, consomme sa propre production.

  • 8 Lire Elizabeth Leeds, « Salazar’s “Modelo Económico” : The consequences of planned constraint », i (...)

Dans une logique mercantiliste, les prix des productions agricoles sont fixés par le gouvernement à de très faibles niveaux. Il s’agit d’alimenter à faible coût les villes, de contenir les salaires de la population urbaine et rurale, de lutter contre l’inflation et les mouvements sociaux qu’elle provoque et de faciliter les exportations afin d’obtenir des devises étrangères. Ce modèle économique repose sur la modicité des salaires des paysans, sur la répression systématique du mouvement ouvrier et des revendications des travailleurs agricoles, sur la régulation du marché intérieur et sur de fortes protections douanières 8. Or tout ce système est mis en péril par l’émigration massive, celle-ci éliminant progressivement l’excédent de main-d’œuvre qui a permis aux propriétaires agricoles et aux entrepreneurs industriels de maintenir les salaires à des niveaux extrêmement bas. Mis en concurrence avec les employeurs européens, leurs homologues portugais se trouvent dans l’obligation d’augmenter les salaires sans pouvoir augmenter leurs prix et voient leurs bénéfices rognés. Aussi nombre d’entre eux revendiquent auprès du gouvernement la maîtrise voire l’interruption du courant migratoire vers la France.

  • 9 « Desilusão », Diário de Lisboa, 18 février 1967.
  • 10 Titre du l’ouvrage du journaliste Nuno Rocha, qui fut le premier à publier un livre sur l’émigrati (...)
  • 11 On trouve une rhétorique similairechez les notables limousins ou des propriétaires agricoles du su (...)

Ces revendications s’expriment par le biais des nombreux canaux dont bénéficie cette élite : le système corporatif, l’Assemblée nationale, les contacts oraux et les courriers adressés aux différents échelons hiérarchiques de l’État – des mairies à Salazar lui-même ; mais aussi la presse, notamment régionale, dont les notables possèdent une partie des titres. Celle-ci, étroitement contrôlée, ne cesse de mettre en exergue la dureté des voyages clandestins, les escroqueries organisées par les passeurs, la saleté des bidonvilles de la région parisienne ou les exploitations patronales dont souffrent les travailleurs émigrés. Si la presse prétend empêcher les Portugais de connaître la « désillusion 9 » de l’émigration en forçant le trait sur certains aspects de cette « émigration douloureuse 10 », elle omet de s’appesantir sur les conditions de vie et de travail peu reluisantes qui expliquent le nombre de candidats au départ 11.

  • 12 On en trouve quantités dans les papiers de Salazar, déposés aux Archives nationales portugaises, d (...)

Dans les courriers adressés aux différents échelons hiérarchiques de l’appareil étatique – courriers qui sont toujours attentivement lus et remontent souvent vers le sommet de l’État, c’est-à-dire vers Salazar lui-même ou son ministre de l’Intérieur 12 –, quatre arguments récurrents, souvent combinés, sont mobilisés. Le premier est « la défense de l’intérêt de la Nation », reprenant un des dogmes de Salazar, qui prétend gouverner dans « l’intérêt de la Nation » – et en aucun cas en fonction de l’intérêt de partis ou de clientèles.

  • 13 Lettre d’Armando Perdigão à Gustavo Cordeiro Ramos du 30 mars 1960, Instituto dos Arquivos Naciona (...)
  • 14 Rapport d’Henrique Martins de Carvalho, juillet 1968, Archives du ministère de la Présidence du Co (...)
  • 15 Rapport final de la commission chargée de l’étude des problèmes de l’émigration du 22 janvier 1965 (...)
  • 16 Ibid.
  • 17 Intervention du député Augusto Simões à l’Assemblée nationale, 28 janvier 1965, Diário das sessões (...)

Le second argument consiste à présenter ces départs comme une menace contre les valeurs morales et religieuses protégées par le régime salazariste : les migrants quitteraient une société rurale (érigée par les employeurs en un véritable « oasis de moralité »aux valeurs religieuses intactes 13) pour une France industrielle, urbanisée, dont les habitants « sont déchristianisés voire communisés 14 ». De nombreux documents attirent ainsi l’attention du gouvernement sur le fait que « la religiosité de l’émigrant diminue et que le cadre de valeurs spirituelles et morales a été bouleversé, comme c’est parfois le cas pour le sentiment patriotique 15 ». Maria Espírito Santo, membre de la famille de banquiers du même nom, affirme ainsi à Salazar que la France est « un milieu mauvais », où les Portugais « peuvent être amenés à mal penser et un jour revenir au Portugal avec des idées entièrement contraires à celles qui conviennent au bien de notre Patrie » 16. Les migrants risqueraient à terme de constituer une «cinquième colonne déchristianisatrice avec ses maléfices incalculables » et de corrompre la société portugaise 17.

En voie d’être supplantée économiquement, politiquement et culturellement, la notabilité rurale mobilise une rhétorique basée sur la moralité et la religiosité, qui vise à perpétuer ces valeurs parties intégrantes de la propagande du régime salazariste depuis les années 1930. Dénigrant le matérialisme porté par la civilisation moderne qu’appellent de leurs vœux les élites industrielles, mercantiles et financières du pays, ils rappellent le primat du spiritualisme maintes fois proclamé par Salazar.

Les requêtes pointent les effets nocifs du mouvement migratoire sur la dictature. Plusieurs de ces courriers font état des conséquences néfastes de l’éloignement des Portugais de leur cadre de vie habituel (jusqu’alors clos aux idées subversives) et de leur séjour dans un pays démocratique : sans leurs « tuteurs », les Portugais risquent de se voir « contaminés » par les idées révolutionnaires diffusées par le parti communiste français et son homologue portugais – auxquels certains prêtent un important potentiel subversif. Enfin, les notables craignent que ces idées finissent par s’introduire au Portugal. Volontiers catastrophiste, cet argumentaire dépeint l’émigration comme un danger (voire un complot) pour la dictature.

  • 18 Note du poste de la PIDE de Guarda adressée au directeur de la PIDE, août 1964, IANTT/PIDE-DGS (Po (...)

En août 1964, faisant probablement sien le discours de ses informateurs et correspondants (c’est-à-dire des moyens et grands propriétaires terriens), le responsable de la police politique (PIDE) de la ville de Guarda écrit à son directeur : « Il ne nous reste aucun doute sur le fait qu’il existe de véritables organisations, avec des liaisons à l’étranger, principalement en Espagne et en France, et on ne peut pas exclure que tout cela obéisse à un plan préalablement établi par des organisations communistes internationales en vue de provoquer le discrédit du pays, car certaines émissions clandestines étrangères disent que “la fuite face au régime de Salazar et à la faim continue à grande échelle.” 18 » La présentation de l’émigration comme un péril pour la dictature est un procédé non dénué d’efficacité. Cette interprétation n’est, en effet, nullement considérée comme fantaisiste par la direction de la PIDE, qui porte ce rapport à l’attention de Salazar. Les propos indiquant une menace pour le régime sont donc pris en considération par les différents échelons administratifs et politiques, avec d’autant plus de diligence que ces plaintes contre l’émigration mobilisent les principaux éléments de l’idéologie salazariste.

  • 19 Lire Yves Léonard, Salazarisme et fascisme, Chandeigne, 1996.
  • 20 Ces métaphores légitimaient également la nature autoritaire du pouvoir. L’intérêt du tout, fixé pa (...)

L’émigration va également à l’encontre du nationalisme barrésien de « la terre et des morts » repris par Salazar 19. Les paysans quittent « la terre de leurs ancêtres », terre à laquelle ils devaient être enracinés et hors de laquelle ils ne pourraient être heureux. De plus, les Portugais quittent leur patrie au péril de son unité, valeur cardinale du salazarisme. Dans une veine traditionaliste, plusieurs plumes filent des métaphores corporelles ou familiales présentant les émigrants comme des membres d’un corps amputé ou comme des enfants qui abandonnent leur famille. Ces métaphores sont censées signifier le caractère indivisible de la Nation, à laquelle tous les membres devraient rester fidèles 20.

  • 21 Lire Cláudia Castelo, Passagens para a Africa portuguesa : o povoamento de Angola e Moçambique com (...)

L’unité du territoire serait également ébranlée par le courant migratoire en direction de la France. Celui-ci apparaît comme opposé à la mission impériale du Portugal. Au lieu de peupler les colonies africaines, comme les y exhorte le gouvernement 21, les migrants se rendraient dans des pays étrangers, certains se soustrayant même à leur devoir militaire (depuis 1961, le Portugal a recours à la conscription pour combattre les mouvements indépendantistes dans ses trois principales colonies).

Alors qu’au milieu des années 1960 le secteur primaire ne comptait plus que pour 21 % du PIB, la volonté de certaines élites de conserver les excédents de main-d’œuvre dans les campagnes s’oppose à l’évolution de l’économie depuis l’entrée, en 1960, du Portugal au sein de l’Association économique de libre-échange (AELE), qui impose un démantèlement des protections douanières et oblige à moyen terme l’industrie portugaise à moderniser ses structures productives. Puisqu’il s’agit pour les élites industrielles de remplacer une main-d’œuvre pléthorique et peu qualifiée par des machines, l’émigration pouvait apparaître à une partie des dirigeants comme un phénomène bénéfique pour l’économie. Mais ce furent les revendications « archaïques » des moyens et grands propriétaires agricoles et des petits et moyens industriels qui trouvèrent l’oreille du gouvernement, qui subordonna sa politique d’émigration à ces intérêts, exprimés dans la rhétorique du régime.

Une gestion politique des flux migratoires

  • 22 Structure du système corporatif regroupant les moyens et les grands ­propriétaires agricoles de ch (...)
  • 23 Télégramme de José Corte Real, président du Grémio da Lavoura de Tábua, adressé à António de Olive (...)
  • 24 Note du président de la JE adressée au chef de cabinet du ministre de l’Intérieur, 9 janvier 1964, (...)

Un cas révèle à la perfection cette subordination de la gestion des flux migratoires aux employeurs de main-d’œuvre. En décembre 1963, Salazar reçoit un télégramme du président du Grémio da Lavoura22de la ville de Tábua, près de Coimbra. Le représentant des moyens et grands propriétaires agricoles s’y insurge contre l’ouverture d’une liste sur laquelle les individus désireux de travailler temporairement dans les champs de betteraves français pourraient s’inscrire. Selon lui, « dans cette municipalité, il y a un grand manque de main-d’œuvre rurale laissant déjà plusieurs propriétés en friche à cause du manque de personnes pour les cultiver et du départ de travailleurs ruraux vers la France. […] Ce Grémio da Lavouraprie Votre Excellence que soit interdit le départ des travailleurs ruraux de cette municipalité vers tous les pays étrangers à cause du manque de bras dans l’agriculture régionale 23 ». Le 17 décembre, le président du Conseil transmet ce télégramme au ministère de l’Intérieur. Ce geste est paradigmatique de sa perception des affaires liées à l’émigration. Pour lui, il ne s’agit pas d’un problème économique lié au marché du travail mais d’un problème ­politique. Il ne semble pas nécessaire de demander au ministère des Corporations et de la Prévoyance si ces allégations sont fondées et s’il y a réellement une pénurie de main-d’œuvre dans cette municipalité. Salazar tient seulement à ce que les plaintes de la notabilité agricole de Tábua soient entendues et satisfaites. La Junta da Emigração(JE), organisme créé en 1947 et rattaché au ministère de l’Intérieur, informée de cette protestation, entre en contact avec le maire de Tábua, qui approuve la démarche du Grémio. L’inspection que doivent opérer les agents de la JE à Tábua est annulée ainsi que celles programmées dans les communes avoisinantes. Le ministère de l’Intérieur se presse d’informer Salazar, qui souligne dans la note de la JE qui lui est remise : « Il ne s’effectuera aucun recrutement dans la municipalité de Tábua, sauf si cela était décidé à un niveau supérieur. 24 » L’affaire est close : les moyens et grands propriétaires de cette municipalité sont rassurés.

  • 25 Joseph Gusfield, The Culture of Public Problems. Drinking-driving and the ­symbolic order, The Uni (...)

Cet exemple révèle combien l’émigration touchant aux fondements sociaux et aux appuis politiques du régime est, jusqu’en 1968, gérée d’abord comme un problème politique. Elle relève ainsi du ministère de l’Intérieur et plus particulièrement de la Junta da Emigração. Dirigée depuis 1949 par un militaire aux conceptions mercantilistes et considérant que l’émigration vers la France est contraire aux intérêts supérieurs de la nation portugaise, la JE est une organisation au personnel peu qualifié et peu différencié. Par une réglementation prolifique et une lenteur dans le traitement des dossiers des postulants à l’émigration – lenteur provoquée par le faible nombre d’agents mais aussi par l’usage d’un contingent d’employés contractuels en perpétuelle rotation –, cet organisme s’attache à limiter les départs vers la France. En donnant ainsi la « responsabilité 25 » de l’émigration au ministère de l’Intérieur, Salazar vise principalement deux objectifs, tous deux liés à la pérennité de la dictature. D’abord, le ministère de l’Intérieur est censé articuler la politique d’émigration avec le maintien de l’ordre public : la présence de Portugais à l’étranger pourrait en effet présenter des menaces pour la dictature en facilitant l’introduction dans le pays d’idées jugées subversives. Mais en l’absence d’arènes institutionnelles libres et relativement efficaces pour réguler les conflits sociaux, la gestion de l’émigration est aussi considérée comme un instrument du maintien de l’ordre public, préventif voire complémentaire de la répression.

  • 26 Ministre de l’Intérieur entre 1961 et 1968, Alfredo dos Santos Júnior provenait de la notabilité d (...)

Le départ de travailleurs, surtout lorsqu’il s’agit de salariés sans terre, peut ponctuellement atténuer les problèmes sociaux créés par une mauvaise saison agricole ou une fermeture d’usine. Les autorités usent ainsi de l’émigration temporaire dans la région de l’Alentejo où dominent les exploitations latifundiaires employant des salariés agricoles. Au lieu de financer des travaux publics ou d’assister les travailleurs sans emploi, ­l’État laisse les salariés agricoles travailler quelques mois en France. Dans cette perspective, ce ne sont pas tant des critères économiques ou de qualification professionnelle qui régissent le choix des migrants que des critères politiques et une logique d’assistance. Pour pouvoir émigrer légalement, les requérants doivent satisfaire des conditions morales et politiques et prouver qu’ils se trouvent dans le besoin. À cette fin, les mairies remplissent des bulletins dans lesquels sont mentionnées l’attitude politique et morale des candidats. L’émigration temporaire est prisée par les maires de l’Alentejo, qui sont souvent des grands propriétaires agricoles, car elle leur évite de devoir payer pendant la saison morte des travailleurs ou de financer des œuvres caritatives. En revanche, comme le prouve les objections des propriétaires agricoles de Tábua, ce type d’émigration ne rencontre pas l’approbation des employeurs du centre et du nord du pays, qui s’y opposent vigoureusement. Certains maires vont ainsi jusqu’à mobiliser la gendarmerie pour disperser la foule des candidats à l’émigration temporaire qui viennent se présenter aux inspections de la JE. Et la logique du régime veut qu’il incombe au ministre de l’Intérieur de prendre en compte l’opinion des classes dominantes provinciales (dont il est souvent lui-même issu) et de veiller à leur attachement au régime, en leur permettant, notamment, de satisfaire leurs besoins en main-d’œuvre peu qualifiée, abondante, docile et bon marché 26.

  • 27 Sur la gestion administrative de l’immigration clandestine en France, lire Alexis Spire, Étrangers (...)
  • 28 Note du président de la JE, 27 septembre 1961, AMAI, Gabinete do ministro, cx 255.

La subordination de la politique d’émigration aux intérêts des employeurs de main-d’œuvre rurale se matérialise également par le circuit administratif de l’émigration légale. Pour pouvoir émigrer légalement, les Portugais doivent posséder un passeport d’émigration délivré par la JE. Pour obtenir ce précieux sésame, les candidats doivent – entre autres requis – présenter soit une lettre d’appel envoyée par un membre de leur famille déjà fixé à l’étranger, soit un contrat de travail. Dans le cas de l’émigration vers la France, les candidats doivent soumettre un contrat de travail nominatif, souvent obtenu par l’intermédiaire d’un travailleur portugais déjà fixé en France, visé par l’Office national d’immigration 27. Ceux qui ne disposent d’aucun contact en France peuvent se porter candidat aux recrutements de travailleurs que la JE organise après avoir reçu des demandes de la part de l’Office national de l’immigration dans le cadre de l’accord d’émigration signé entre la France et le Portugal en décembre 1963. Or les agents de la JE, veillant à ne pas mécontenter la notabilité agricole, laissent aux maires le choix d’organiser ou non des recrutements de travailleurs. Le président de la Junta da Emigração affirme ainsi au ministre de l’Intérieur : « C’est précisément en accord avec les maires que nous effectuons les recrutements directs des travailleurs dans les municipalités qui le sollicitent et nous les évitons dans celles qui ne le désirent pas. 28 » Choisis par le ministère de l’Intérieur, les maires sont le plus souvent eux-mêmes des propriétaires fonciers, primus inter pares des notables de la commune. De par leurs origines sociales et leur position de « représentants » des notables, ils se révèlent particulièrement soucieux de ne pas mécontenter les autres employeurs de leur commune. Dans le centre et le nord du pays, les maires s’opposent donc la plupart du temps à la tenue de recrutements d’émigrants.

Même si la législation et la réglementation ne leur donnent aucun pouvoir en la matière, les maires peuvent également s’opposer à l’émigration basée sur des contrats de travail nominatifs. Les mairies, constituant les délégations de la JE à travers le pays, doivent en principe se limiter à recevoir les candidats à l’émigration, à leur fournir les documents à remplir et à transmettre à la JE, à Lisbonne, les pièces remises par les requérants. Théoriquement, les mairies se réduisent donc à un intermédiaire neutre entre les candidats à l’émigration et la JE ; et seuls les agents de cette dernière peuvent décider à qui ils délivrent des passeports d’émigration. Toutefois, certains maires parviennent à acquérir une marge de manœuvre dans ce processus bureaucratique qu’ils utilisent pour freiner l’émigration légale ou pour l’articuler à leur stratégie clientéliste : d’une part, la façon dont ils rédigent le bulletin d’information qui décrit la moralité et l’orientation politique du candidat à l’émigration influe sur la décision de la JE ; d’autre part, certains maires posent des veto à certains départs. Si nul texte n’autorise cette pratique, la JE suit le plus souvent ces décisions.

Ensuite, les mairies disposent de toute une palette de moyens pour empêcher la population d’émigrer légalement. Lorsque les fonctionnaires municipaux reçoivent des individus venus s’enquérir des conditions à remplir pour travailler à l’étranger, il est fréquent qu’on leur explique qu’ils ne peuvent pas légalement le faire ou qu’on les décourage en énumérant les difficultés auxquelles ils seront confrontés. Craignant d’être emprisonnés s’ils critiquent les autorités et étant incapables de maîtriser une législation et une réglementation volontairement foisonnante dans le but d’accroître le pouvoir discrétionnaire de l’administration, les candidats abandonnent souvent toute velléité d’émigration légale.

Enfin, beaucoup de fonctionnaires municipaux réclament des pots-de-vin coûteux à ceux qui sollicitent un passeport d’émigration. On ne s’étonnera donc pas que, sur près de 900 000 Portugais immigrés en France entre 1957 et 1974, 550 000 étaient clandestins.

Un discours officiel en trompe-l’œil

Salazar rassure aussi les notables ruraux par le biais de discours tranquillisants et d’un dispositif législatif et réglementaire en trompe-l’œil.

  • 29 António de Oliveira Salazar, Discursos e notas políticas, vol. VI, 1959-1966, Coimbra editora, p.  (...)

Jusqu’en 1968, l’élite gouvernementale préfère soit éluder le phénomène de l’émigration soit le déplorer amèrement. Salazar lui-même ne mentionne l’émigration qu’en de rares occasions et la présente, au prix de quelques contradictions, comme un phénomène nocif. Ainsi, en 1965, dans un discours qui avait pour but d’apaiser les « craintes [du] milieu agricole », Salazar affirme que « l’industrie […] s’est accrue et a progressé de façon satisfaisante, mais, étant donné l’excès de population qui travaille dans les champs, son progrès n’a pas bénéficié proportionnellement aux hommes de la terre, qui se réfugient dans l’émigration, en désordre très souvent et en excès injustifié d’ailleurs, créant des crises de main-d’œuvre dans de vastes secteurs ruraux 29 ». Dans la même phrase, la main-d’œuvre agricole est à la fois en excès et insuffisante !

Face aux propriétaires fonciers, Salazar ne peut pas ne pas déplorer publiquement l’émigration. Mais il lui est également difficile d’occulter les excédents de main-d’œuvre dans les campagnes, qui freinent la modernisation des structures économiques dans laquelle le pays est engagé. Rares sont ceux qui, dans l’espace public portugais, présentent positivement l’émigration, pointant ses effets vertueux dans la perspective de la modernisation. Ceux-ci risqueraient de s’attirer la réprobation des notables ruraux et d’être démis par Salazar.

  • 30 Sur la surveillance des frontières exercée par la police portugaise et ses apories, lire Victor Pe (...)

Pour rassurer les élites conservatrices, ce dernier s’emploie constamment à laisser croire que le gouvernement maîtrise l’émigration légale et lutte sévèrement contre l’émigration clandestine. En 1961, un décret-loi établit que l’émigration clandestine constitue désormais un crime. Les clandestins risquent officiellement jusqu’à deux ans de prison. Les peines visant les passeurs et tous ceux qui organisent l’émigration clandestine sont également aggravées en 1966. Néanmoins ces mesures ont surtout une portée symbolique. D’une part, en dépit de tous les discours qui assurent que la police lutte vaillamment contre l’émigration clandestine, celle-ci n’en a ni les moyens ni l’envie 30. D’autre part, les juges ne condamnent jamais les individus qui tentent de franchir ou qui ont franchi la frontière illégalement aux peines de prison prescrites par la loi. Avec ces mesures, le gouvernement désire avant tout se dédouaner de la responsabilité du courant migratoire et le maintien de la clandestinité règle la plupart des problèmes que l’émigration pose à Salazar – notamment la nécessité de conserver le soutien des élites provinciales même si ses intérêts apparaissent pour beaucoup archaïques et contradictoires avec le développement économique. Alors que l’armée et l’Église catholique multiplient les signes de défection, Salazar, vieillissant, veut éviter de se mettre à dos l’un de ses principaux appuis qui mobilise une rhétorique dont il partage les fondements et issu du même milieu social que lui.

La clandestinité tend aussi à réduire les risques politiques de l’émigration et de la présence de milliers de Portugais en France. En effet, pour quitter leur pays, les migrants doivent le plus souvent s’endetter auprès des passeurs. De plus, la difficulté du voyage masculinise le flux migratoire. Ces migrants, éloignés de leur famille, endettés et également clandestins vis-à-vis des autorités françaises, s’avèrent alors peu enclins à s’engager politiquement.

La transformation de la problématisation de l’émigration

La gestion de l’émigration par la JE n’emporte pas l’adhésion de toute l’administration. Le ministère des Affaires étrangères et le ministère des Corporations et de la Prévoyance sociale la contestent dès le début des années 1960. Selon eux, les flux migratoires ne doivent plus être soumis aux employeurs de main-d’œuvre rurale mais appréhendés dans le cadre des relations diplomatiques et articulés avec la question de la modernisation économique du pays.

  • 31 Né en 1922, dans une famille de la notabilité provinciale du centre du pays, Carlos Fernandes a su (...)

Entre 1962 et 1965, au sein du ministère des Affaires étrangères, la politique d’émigration de Baptista est principalement combattue par Carlos Fernandes 31. Selon ce dernier, les différentes restrictions posées par la JE à l’émigration légale impliquent trois effets pervers.

D’abord cette réglementation alimente le courant migratoire clandestin, qui ne cesse de croître – car la police ne surveille pas efficacement les frontières – au détriment de « l’image internationale » du Portugal : les conditions déplorables dans lesquelles les clandestins portugais acceptent de se rendre en France et y d’y vivre tendent à démontrer que les Portugais fuient leurs conditions de vie et refusent de participer aux guerres coloniales. Ce que la diplomatie portugaise désire à tout prix éviter. En effet, l’une des missions de ce ministère est de défendre le prestige du Portugal à l’étranger afin d’obtenir l’appui – ou du moins la neutralité bienveillante – des démocraties occidentales. Si le gouvernement français, l’un des principaux fournisseurs d’armes du Portugal, décrétait un embargo, la position de l’armée dans les colonies en serait rendue délicate.

De plus, Carlos Fernandes considère, deuxième effet pervers, que la ­restriction de l’émigration constitue un non-sens économique : le Portugal compte un excédent de main-d’œuvre et les migrants envoient de précieuses devises. Ce dernier point est d’autant plus important que le ministère des Affaires étrangères compte alors dans ses rangs les agents modernisateurs les plus influents, ceux qui ont notamment œuvré pour que le Portugal rejoigne l’AELE. Alors que la plupart des agents politiques et administratifs, comme Salazar, se rendent rarement à l’étranger, les diplomates qui constatent l’important retard pris par le Portugal se font les apôtres de l’industrialisation et de l’ouverture aux économies occidentales.

Le troisième effet pervers dénoncé par la diplomatie portugaise est que, depuis 1961, les Portugais sortis illégalement étant juridiquement des criminels ne pouvant espérer revenir au Portugal sans être emprisonnés, ils ont tendance à se fixer en France et à ne plus investir dans leur pays d’origine.

  • 32 Ce discours est le prélude au changement radical que connut la figure de l’émigré au Portugal. S’i (...)
  • 33 Lire Mário Murteira, « Emigração e política de emprego em Portugal », Análise social, 1965, vol. 3 (...)

Entre 1962 et 1965, les diplomates s’allient avec des agents du ministère des Corporations et de la Prévoyance sociale qui s’opposent aussi à la politique d’émigration de la JE. Les agents de ce ministère envisagent l’émigration comme un volet de la politique de main-d’œuvre et de modernisation des structures économiques. Pour eux, ce n’est pas la quantité de main-d’œuvre qui importe mais sa qualité. Les excédents de main-d’œuvre dans l’agriculture et dans l’industrie qui ont été quantifiés en comparant la productivité portugaise avec celle des pays industria­lisés doivent être éliminés. Ayant pour la plupart suivi des études d’économie – alors que l’élite provenait, jusque dans les années 1960, principalement des deux facultés de droit du pays –, ils n’appréhendent pas les mouvements de population comme un problème de souveraineté. Pour eux, les migrants constituent des agents économiques actifs cherchant à valoriser leur force de travail, qui contribuent ainsi à la prospérité de leur pays. Dans cette perspective, l’État ne devrait pas freiner les mouvements d’expatriation mais les soutenir car ils découlent d’un louable désir d’enrichissement et d’un certain esprit d’entreprise 32. L’opposition des agents du ministère des Corporations à la politique suivie par la JE procède également de leur appartenance au courant catholique progressiste. Selon eux, empêcher l’émigration légale représente en outre une faute morale. L’État interdit en effet à des personnes démunies de travail et de conditions de vie décentes d’améliorer leur existence ainsi que celle de leurs proches 33.

L’antagonisme au sein du champ administratif autour de la question de l’émigration amène le gouvernement à créer, en mai 1964, une com­mission interministérielle des problèmes de l’émigration placée sous la tutelle du ministère de la Présidence du Conseil et à laquelle participent des représentants de la JE, du ministère des Affaires étrangères, du ­ministère des Corporations et de la Prévoyance sociale, du ministère de la Justice et du ministère de l’Économie. Au sein de cette commission, la politique suivie par la JE est durement critiquée et des alternatives sont avancées. Les représentants du ministère des Corporations proposent des modifications institutionnelles qui doivent, à terme, placer la gestion de l’émigration sous leur contrôle. Il s’agit entre autres d’éliminer l’intervention des maires qui s’opposent à toute politique d’émigration couplée à une politique de l’emploi ou à tout effort de planification au niveau national.

La création de nouveaux instruments statistiques et plus précisément d’un Service national de l’emploi permettant de connaître finement le marché du travail est également mise en avant. Jusqu’alors la posture mercantiliste de la JE rendait l’utilisation d’instruments statistiques inutile. Les données étaient d’ailleurs inexistantes. Cette carence favorisait à la fois les employeurs de main-d’œuvre (dont nul ne pouvait contester les avis catastrophés) et la JE (qui pouvait continuer à gérer l’émigration de façon discrétionnaire).

  • 34 Adérito Sedas Nunes, Antologia sociológica, Imprensa de Ciências Sociais, 2000, p. 21.Considéré co (...)
  • 35 Lire Pierre Lascoumes et Patrick Le Galès, « L’action publique saisie par ses instruments », in Pi (...)
  • 36 Sur l’évolution de la définition et de la délimitation de la catégorie de chômeur, lire Christian (...)

Pour le ministère des Corporations, revendiquer la mise en place d’outils techniques est un moyen d’essayer de contourner les résistances de la JE et de Salazar en évitant les questions politiques directes. Les données escomptées permettraient de mettre un terme à l’occultation des classes populaires en montrant « les réalités sociales que le régime ignorait ou cachait »et en démontant « les dissimulations sociales qui servaient au régime à se justifier ou à empêcher que l’on révèle ses aspects sociaux les plus révoltants 34 ». Les statistiques devaient aboutir à faire évoluer la politique d’émigration et à favoriser son articulation avec la « modernisation », et cela de trois manières complémentaires 35. D’une part en dévoilant que la JE freinait l’émigration au nom de carences de main-d’œuvre inexistantes. D’autre part en imposant les notions d’excédent de main-d’œuvre, de chômage ou de sous-emploi dans une société majoritairement rurale, où elles n’avaient jusqu’alors guère de sens 36.

  • 37 Sur la notion de co-construction, lire Alain Desrosières, « Décrire l’État ou explorer la société  (...)

En élaborant des catégories censées décrire le marché de l’emploi, ces institutions « co-construisaient » ainsi le chômage et le sous-emploi, les présentant désormais comme des maux à combattre prioritairement 37. Enfin, la production de ces statistiques et des institutions ad hoc permettait d’envisager, à terme, une plus grande intervention du ministère des Corporations, ses agents se révélant bien plus compétents que ceux du ministère de l’Intérieur pour manipuler les statistiques, traduisant leur propre vision de la rationalité économique. En imposant leurs instruments, les agents du ministère des Corporations espéraient s’imposer eux-mêmes.

Les recommandations de la commission conseillent en effet au gouvernement de placer les affaires liées à l’émigration sous la direction du ministère des Corporations et de la Prévoyance sociale. Mais le 14 juillet 1965, à l’issue de pas moins de quatre conseils des ministres, le gouvernement rend public une résolution sur les problèmes de l’émigration dans laquelle il confirme le ministère de l’Intérieur dans ses attributions, se contentant d’appeler de ses vœux une plus étroite articulation entre la politique d’émigration et celle de l’emploi. À cet effet, un Service national de l’emploi est créé en décembre 1965. Mais aucun texte n’indique clairement quelles sont les attributions de ce nouveau service, ce qui permet in fine à la JE de tenir le ministère des Corporations à l’écart de sa chasse gardée. Quant à Salazar, il se désintéresse de l’application des résolutions du 14 juillet 1965, sauf celles visant à durcir les peines de prison contre les passeurs. Ainsi la subordination de la politique d’émigration aux intérêts des employeurs de main-d’œuvre perdurera-t-elle jusqu’en 1968.

Conclusion

  • 38 Gérard Noiriel, État, nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir, Belin, 2001, p. 212. (...)

La politique d’émigration change de « responsable » avec le départ de la scène politique de Salazar en septembre 1968. Dans une posture similaire à celle de Napoléon III ou de Bismarck 38, son successeur Marcelo Caetano désire obtenir l’appui des classes populaires. Il impulse résolument la modernisation économique du pays en s’appuyant sur de grands groupes économiques. Celle-ci n’est plus perçue comme une menace pour la stabilité du régime mais, au contraire, doit pérenniser la dictature. La libéralisation de l’émigration s’inscrit dans cette politique de modernisation et de séduction des classes populaires.

  • 39 Les réfractaires et les déserteurs étaient exclus de cette amnistie. Toutefois, d’autres textes pe (...)

Dans ce cadre, la politique de la JE apparaît désormais comme un problème pour le gouvernement. D’une part, elle entrave le désir d’ascension sociale des classes populaires au profit de franges de la population qui ne constituent plus l’appui principal de Caetano. D’autre part, elle va à l’encontre du référentiel modernisateur partagé par le chef du gouvernement et les nouvelles classes dominantes. Dès décembre 1968, Caetano amorce une libéralisation de l’émigration en décrétant une amnistie pour les émigrés 39 et en dépénalisant l’émigrationclandestine, réduite à un simple délit passible d’amende. Le ministère des Corporations obtient la « responsabilité » de l’émigration. La JE est dissoute en 1970 et remplacée par le Secretariado Nacional da Emigração, dirigé par des agents provenant du ministère des Corporations. Ce processus de reformulation de la politique d’émigration dure près de trois années, à cause de la résistance du ministère de l’Intérieur et de la prudence de Caetano qui, tant que le Portugal mène ses guerres coloniales, ne peut traiter l’émigration comme un sujet purement économique.

  • 40 De même ces migrants sont-ils privés de parole en France, muets ou représentés par des porte-parol (...)

Mais un acteur resta encore et toujours absent de ce processus : les migrants eux-mêmes. Ils ne purent jamais montrer que de leur point de vue l’émigration n’était pas un problème mais une solution. L’émigration leur permettait d’échapper aux difficiles conditions de vie que les classes populaires enduraient et aux inégalités qu’elles subissaient ; phénomènes qui, eux, constituaient de véritables problèmes n’étant pas perçus comme tels par l’élite du pays. Les migrants en France ne possédaient pas véritablement de représentants et l’État portugais ne chercha pas à en favoriser l’émergence 40. Même les porte-parole autodésignés – qui prétendaient collaborer avec l’État portugais et prémunir leurs compatriotes en France contre les influences subversives – ne furent jamais consultés. Le vif débat sur l’émigration se limita donc à l’élite politique et administrative. Les employeurs de main-d’œuvre pouvaient essayer d’influencer ce débat, pas les classes populaires tentées par l’émigration.

Ces dernières écrivaient peu aux autorités, craignant des représailles sans escompter aucun profit. Bien peu de lettres de migrants sont présentes dans les archives, et leurs propos ont parfois été déformés par les intermédiaires ayant rédigé les courriers à la demande d’une population souvent analphabète. À la différence des lettres de notables, ces courriers n’étaient pas transmis aux cabinets ministériels et n’ont pas été jugés dignes d’être archivés. Ces lettres n’étaient pas lues par l’élite politique et administrative du pays. Enfermé dans ses résidences officielles et dans l’architecture institutionnelle qu’il avait créée, Salazar n’avait donc connaissance du phénomène migratoire que par la notabilité qui s’en estimait victime, jamais par ses bénéficiaires directs, les migrants. C’est ainsi que l’émigration put être construite comme un « problème » et non comme le symptôme de la misère et de la très inégale répartition des terres et des richesses qui, elles, ne posaient pas « problème ».

Notes

1 Lire Joseph Gusfield, « Constructing the Ownership of Social Problems : Fun and profit in the Welfare State », Social Problems, 1989, vol. 26, n° 5, p. 431-441 ; Jacques Lagroye, « Les processus de politisation », in Jacques Lagroye (dir.), La Politisation, Belin, 2003, p. 359-372 ; Sylvain Laurens, Hauts fonctionnaires et immigration en France (1962-1981). Socio-histoire d’une domination distance, thèse de sociologie, EHESS, 2006, p. 273-276.

2 Lire Manuel de Lucena, A evolução do sistema corporativo português, Perspectivas e Realidades, 1976 ; Howard Wiarda, Corporatism and Development. The Portuguese experience, The University of Massachusetts Press, 1977 ; Philippe Schmitter, Portugal : do autoritarismo à democracia, Imprensa de Ciências Sociais, 1999.

3 Lire Diego Palacios Cerezales, O poder caiu na rua. Crise de Estado e acções colectivas na revolução portuguesa 1974-1975, Imprensa de Ciências Sociais, 2003, p. 64.

4 Hermínio Martins, Classe, Status e poder e outros ensaios sobre o Portugal ­contemporâneo, Imprensa de Ciências Sociais, 1998, p. 112

5 Lire Fernando Rosas, Salazarismo e fomento económico, Editorial notícias, 2000, p. 9-16.

6 Entre 1953 et 1956, les autorités portugaises n’avaient compté, respectivement, que 414, 568, 985 et 772 départs annuels vers la France. De 1957 à 1974, un peu plus de 900 000 Portugais émigrent en France – l’émigration toutes destinations confondues pendant cette période avoisine 1 500 000.

7 Sur ce rôle des notables, lire Ralph Gibson, Martin Blinkhorn (dir.), Landowner­ship and Power In Modern Europe, London, Harper Collins Academic, 1991.

8 Lire Elizabeth Leeds, « Salazar’s “Modelo Económico” : The consequences of planned constraint », in Portugal In Development. Emigration, industrialization, the European community, University of Ottawa Press, 1984, p. 13-51.

9 « Desilusão », Diário de Lisboa, 18 février 1967.

10 Titre du l’ouvrage du journaliste Nuno Rocha, qui fut le premier à publier un livre sur l’émigration vers la France : França. A emigração dolorosa, Ulisseia, 1965.

11 On trouve une rhétorique similairechez les notables limousins ou des propriétaires agricoles du sud des États-Unis : Alain Corbin, Le Temps, le désir et l’horreur. Essais sur le xixe siècle, Aubier, 1991, p. 206 ; Loïc Wacquant, « De la “terre promise” au ghetto. La grande migration noire américaine, 1916-1930 », Actes de la recherche en sciences sociales, 1993, n° 99, p. 47-48.

12 On en trouve quantités dans les papiers de Salazar, déposés aux Archives nationales portugaises, dans les archives de la présidence du Conseil et dans celles de l’ex-ministère de l’Intérieur portugais.

13 Lettre d’Armando Perdigão à Gustavo Cordeiro Ramos du 30 mars 1960, Instituto dos Arquivos Nacionais-Torre do Tombo (ANTT)/Arquivo Oliveira Salazar (AOS)/Correspondência Privada (CP)-234.

14 Rapport d’Henrique Martins de Carvalho, juillet 1968, Archives du ministère de la Présidence du Conseil (sans cote).

15 Rapport final de la commission chargée de l’étude des problèmes de l’émigration du 22 janvier 1965, IANTT/AOS/Correspondência Oficial (CO)/Presidência do Conselho (PC)-81A.

16 Ibid.

17 Intervention du député Augusto Simões à l’Assemblée nationale, 28 janvier 1965, Diário das sessões, 8e législature, 4e session, n° 182, p. 4420.

18 Note du poste de la PIDE de Guarda adressée au directeur de la PIDE, août 1964, IANTT/PIDE-DGS (Polícia Internacional de Defesa do Estado-Direcção-Geral de Segurança), Serciços Centrais (SC) processo 218 CI(1), Secretariado Nacional da Emigração, n° 1177, pasta 2.

19 Lire Yves Léonard, Salazarisme et fascisme, Chandeigne, 1996.

20 Ces métaphores légitimaient également la nature autoritaire du pouvoir. L’intérêt du tout, fixé par le chef, primait. Et tous les individus, ne pouvant avoir d’intérêts privés, devaient obéir. Sur ces métaphores, lire Rémi Lenoir, Généalogie de la morale familiale, Seuil, 2003, p. 53-54.

21 Lire Cláudia Castelo, Passagens para a Africa portuguesa : o povoamento de Angola e Moçambique com naturais da metrópole (c. 1920-1974), Afrontamento, Porto, 2007.

22 Structure du système corporatif regroupant les moyens et les grands ­propriétaires agricoles de chaque commune.

23 Télégramme de José Corte Real, président du Grémio da Lavoura de Tábua, adressé à António de Oliveira Salazar, sans date (Salazar l’a lu le 17 décembre 1963), IANTT/ Presidência do Conselho Oliveira Salazar (PCOS)/MC/PRC (Presidência do Conselho)-11/A-2-8, cx 145. Souligné par Salazar.

24 Note du président de la JE adressée au chef de cabinet du ministre de l’Intérieur, 9 janvier 1964, IANTT/ PCOS/MC/PRC-11/A-2-8, cx 145.

25 Joseph Gusfield, The Culture of Public Problems. Drinking-driving and the ­symbolic order, The University of Chicago Press, 1981, p. 13.

26 Ministre de l’Intérieur entre 1961 et 1968, Alfredo dos Santos Júnior provenait de la notabilité de Trás-Os-Montes, région intérieure du pays d’où étaient partis les premiers contingents massifs d’émigrés. Ayant été nommé à différents postes de l’administration dans cette région, il en connaissait parfaitement les notables.

27 Sur la gestion administrative de l’immigration clandestine en France, lire Alexis Spire, Étrangers à la carte. L’administration de l’immigration en France (1945-1975), Grasset, 2005.

28 Note du président de la JE, 27 septembre 1961, AMAI, Gabinete do ministro, cx 255.

29 António de Oliveira Salazar, Discursos e notas políticas, vol. VI, 1959-1966, Coimbra editora, p. 371.

30 Sur la surveillance des frontières exercée par la police portugaise et ses apories, lire Victor Pereira, « El poder de la impotencia : policías y migración clandestina entre Portugal y Francia (1957-1974) », Política y sociedad, 2005, vol. 42, n° 3, p. 103-120.

31 Né en 1922, dans une famille de la notabilité provinciale du centre du pays, Carlos Fernandes a suivi des études de droit. En poste dans différents consulats (Pakistan, États-Unis, etc.) lors des premières années de sa carrière diplomatique, il sera ensuite ambassadeur au Mexique puis aux Pays-Bas. Mais entre 1962 et 1965, il est placé à la Direction des affaires économiques et consulaires du ministère des Affaires étrangères.

32 Ce discours est le prélude au changement radical que connut la figure de l’émigré au Portugal. S’il était dans les années 1960 considéré comme un traître, il devint, dès le début des années 1970, avant même la révolution des Œillets, un héros parti pour le bien-être de sa patrie, qui devait, en retour, lui être reconnaissante.

33 Lire Mário Murteira, « Emigração e política de emprego em Portugal », Análise social, 1965, vol. 3, n° 11, p. 258-278.

34 Adérito Sedas Nunes, Antologia sociológica, Imprensa de Ciências Sociais, 2000, p. 21.Considéré comme le père de la sociologie au Portugal, il fut l’un des chefs de file des catholiques progressistes et eut une grande influence sur de nombreux agents du ministère des Corporations et de la Prévoyance sociale, dont Mário Murteira (cité ibid.).

35 Lire Pierre Lascoumes et Patrick Le Galès, « L’action publique saisie par ses instruments », in Pierre Lascoumes et Patrick Le Galès (dir.), Gouverner par les instruments, Presses de Sciences Po, 2004.

36 Sur l’évolution de la définition et de la délimitation de la catégorie de chômeur, lire Christian Topalov, Naissance du chômeur 1880-1910, Albin Michel, 1994 ; Malcom Mansfield, Robert Salais et Noel Whiteside (dir.), Aux sources du chômage 1880-1914, Belin, 1994.

37 Sur la notion de co-construction, lire Alain Desrosières, « Décrire l’État ou explorer la société : les deux sources de la statistique publique », Genèses, 2005, n° 58, p. 4-27.

38 Gérard Noiriel, État, nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir, Belin, 2001, p. 212.

39 Les réfractaires et les déserteurs étaient exclus de cette amnistie. Toutefois, d’autres textes permirent aux réfractaires de rentrer au Portugal sans pénalités pour y effectuer leur service militaire.

40 De même ces migrants sont-ils privés de parole en France, muets ou représentés par des porte-parole autodésignés qui font souvent primer leurs propres intérêts. LireGérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (xixe-xxe siècle). Discours publics, humiliations privées, Fayard, 2007, p. 556-557.

Victor Pereira

Réalisation : William Dodé