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Agone 40
« L’invention de l’immigration »
Coordination Choukri Hmed & Sylvain Laurens
Parution : 12/09/2008
ISBN : 9782748900927
Format papier : 240 pages (15 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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Table des matières

Éditorial en marge des sirènes du «post-post…» Choukri Hmed et Sylvain Laurens

Un travail collectif sur la fabrique des catégories et l’invention de l’immigration

L’immigration : naissance d’un « problème » (1881-1883) Gérard Noiriel

Organiser l’immigration Benoît Larbiou

Sociogenèse d’une politique publique (1910-1930)

La construction du problème de l’émigration Victor Pereira

L’élite étatique & l’émigration portugaises vers la France (1957-1974)

« Sonacotra cédera ! » Choukri Hmed

La construction collective d’une identité collective à l’occasion de la grève des loyers dans les foyers de travailleurs migrants (1973-1981)

« Les Maliens à l’Élysée » Sylvain Laurens

Chronique d’une visite forcée

La mise en image du « problème des banlieues » au prisme de la division du travail journalistique Jérôme Berthaut

« Mériter d’être français » : pensée d’État & expérience de naturalisation Sarah Mazouz

Les immigrés du BTP à l’ombre de la « pénurie de main-d’œuvre » Nicolas Jounin

La Leçon des choses

« Un monument unique » Michel Vanoosthuyse

Introduction à la tétralogie d’Alfred Döblin Novembre 1918. Une révolution allemande

« Au commencement était la presse… » Jacques Bouveresse

Le pouvoir des médias & la rébellion de Karl Kraus : une leçon de résistance pour notre temps ?

(Sur l’air d’« À la claire fontaine »)
À la Sonacotra
Y avait des prisonniers
Ils se sont révoltés
Et se mettent à hurler
Il y a longtemps que je gueule
Jamais je ne cesserai
Chant de lutte pour nos frères immigrés,
Union culturelle anticapitaliste et anti-impérialiste, studio Hollenstein, 1976

  • 1 On se permet de renvoyer ici, pour une analyse plus complète de cet événement militant, à Choukri (...)
  • 2 La direction du mouvement a fait l’objet d’une lutte incessante entre les militants immigrés (rési (...)

Si la construction collective d’une personne collective est une entreprise complexe, celle-ci se donne cependant à voir de façon moins obscure à l’occasion de conflits ouverts. La « grève des loyers » dans les foyers de travailleurs migrants (FTM), au cours de laquelle des dizaines de milliers de résidants étrangers se sont opposés, dans les années 1970, à leurs logeurs (au premier rang desquels la Sonacotra), en donne un exemple frappant1. Sous l’égide d’un Comité de coordination fondé en 19752, ces résidants ont cessé plusieurs mois durant le versement des redevances locatives pour protester à la fois contre la hausse des « loyers » mais aussi contre le mode de gestion paternaliste et autoritaire dont ils faisaient l’objet.

Fig. 1. Le « gérant raciste », militaire et néocolonial. Caricature de Foyers en lutte, publication du Comité de coordinationdes foyers Sonacotra en grève, 1976, n° 1.

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  • 3 On entend l’identité, dans le sillage de Paul Ricœur, au sens de « mêmeté » (il faut pour les entr (...)

Ce que certains sociologues décrivent comme « le premier mouvement immigré autonome » permet en réalité d’observer d’un peu plus près la façon dont les immigrés eux-mêmes ont tenté de lutter contre une politique d’immigration en se créant une nouvelle identité de groupe. La fabrication de cette nouvelle identité, amenée à se substituer à une ancienne, revient d’une certaine manière, pour les entrepreneurs de mobilisation, à inventer de nouvelles frontières au groupe, de nouveaux classements, dans le but de renforcer sa cohésion3.

Mais quels sont ces nouveaux principes de classement – qui sont en eux-mêmes des facteurs de cohésion du groupe – que les militants du Comité de coordination tentent d’imposer à la Sonacotra et, dans le même temps, aux résidants eux-mêmes ? Quelles filiations et quels linéaments peut-on distinguer dans le processus de leur élaboration ? Comment ces principes se donnent-ils à voir dans l’activité militante et au cours de l’action collective ?

  • 4 On en sait peu sur ce militant : d’après Geneviève, il s’agissait d’un résidant du foyer converti (...)

Parce que les propositions contenues dans le projet de plateforme du Comité de coordination des foyers Sonacotra en grève (CCFSG), rédigé en septembre 1975 au foyer Romain-Rolland de Saint-Denis, irriguent de façon évidente l’ensemble des productions militantes du groupe durant tout le conflit, on peut les considérer comme l’expression significative d’une « nouvelle » identité conférée aux membres de la collectivité résidente des foyers. Cette plateforme est l’œuvre d’un militant proche des Comités Palestine et du Mouvement des travailleurs arabes (Mustapha), d’une activiste de l’Union communiste française marxiste-léniniste (Geneviève) et d’un résidant proche de l’extrême gauche maoïste (Didier4). Elle définit deux indices identitaires centraux du résidant étranger des foyers Sonacotra : d’un côté celui-ci est d’abord pensé comme un ouvrier ; d’un autre côté il est défini comme un immigré. Surtout la Sonacotra y est assimilée à la bourgeoisie, responsable à ce titre de l’exploitation des résidants (elle est accusée de faire des bénéfices sur leur dos) et de leur ségrégation.

Plateforme du Comité de coordination des foyers Sonacotra en grève

1. La Sonacotra vole les ouvriers. La Sonacotra emprisonne les ouvriers en leur interdisant tout droit, toute liberté et en installant des gérants racistes, provocateurs et diviseurs. La Sonacotra condamne les ouvriers à vivre en célibataire. […]

2. La bourgeoisie détruit les vieux quartiers et ne construit que des prisons Sonacotra pour le relogement. Comme ça, les ouvriers immigrés sont obligés de vivre dans les foyers, car ils n’ont pas le choix : ailleurs, c’est interdit pour eux ou c’est trop cher. Le système des foyers prisons, c’est fait pour emprisonner les ouvriers immigrés, c’est fait pour les mettre à part, pour les diviser d’avec les ouvriers français et pour les diviser entre eux. Ce système des foyers prisons c’est fait pour empêcher les ouvriers immigrés de défendre leurs droits, de faire de la politique. […]I

L’assimilation de la Sonacotra à un patron est un thème récurrent, que l’on retrouve notamment dans les chansons élaborées en 1976 par des résidants du foyer de Montreuil (La Noue) avec le comité de soutien de l’université de Vincennes. Tant les slogans scandés dans certaines manifestations – par exemple, celle du 19 novembre 1977, où l’on crie « Français, immigrés, mêmes patrons, mêmes combats » – que les bandes dessinées réalisées pour la publication Foyers Sonacotra en lutte [Fig. 2] contribuent à mettre en scène cette assimilation. La référence patronale permet de ce fait d’associer les revendications en termes de réduction des loyers (exploitation) à celles portant sur le mode de gestion dont les résidants font l’objet.

La Répression
(Sur l’air de L’Arlésienne de Bizet ou, plus connu,
de « De bon matin, j’ai rencontré le train »)

  • 5 Chant de lutte pour nos frères immigrés, Union culturelle anticapitaliste et anti-impérialiste, St (...)

Dans les prisons de la Sonacotra
Répression c’est la loi de tous les Directeurs,
Dans les foyers de la Sonacotra,
Division telle est la loi des patrons.
Et pour mieux nous avoir sous sa coupe
Du personnel il se sert de garde-chiourme
Et pour mieux nous avoir sous sa botte
À 22 heures ils nous ferment la porte.
Ils nous imposent à tous le Règlement
Qui retire aux immigrés le droit d’expression,
Pas d’réunions, tout est interdictions
C’est à croire qu’ils nous prennent pour des cons.
Pour continuer à nous diviser
Les CRS matraquent et expulsent nos délégués,
C’est le gérant qui a donné les clefs
Ils ont attaqué à l’heure du laitier.5

Fig. 2. « Foyers Sonacotra en Lutte », publication du Comité de coordination des foyers Sonacotra en grève (1978)

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  • 6 Proposition de loi tendant à instituer un statut démocratique et social des travailleurs immigrés, (...)
  • 7 Assemblée nationale, n° 2115. Proposition présentée par Robert Montdargent, Louis Baillot, Marceli (...)

Revendiquer l’appartenance des résidants des foyers à la classe ouvrière n’est pas l’apanage du seul Comité : tout le travail d’un PCF, au moins depuis 1973, consiste à défendre l’institution d’un « statut démocratique et social des travailleurs immigrés », spécialement dans le domaine du logement6. Il va même déposer, quasiment au moment de la constitution du Comité de coordination, une proposition de loi « tendant à promouvoir une politique sociale du logement des travailleurs migrants et une gestion démocratique des foyers » dans laquelle il réaffirme l’intégration de ces travailleurs à la « population laborieuse »7.

À l’inverse, les directions de la CGT et de la CFDT sont moins portées à formuler des revendications spécifiques concernant le logement des immigrés et encore moins celui des « isolés ». L’originalité de l’entreprise du Comité de coordination réside plutôt dans le fait d’articuler autrement type de logement et statut de l’immigration. C’est en effet le mode de gestion spécifique du foyer qui contient une forme singulière de domination : la Sonacotra est accusée d’être la cheville ouvrière de l’exclusion géographique, sociale et politique des immigrés, en construisant des établissements de mauvaise qualité, situés aux confins des agglomérations et dirigés par d’anciens sous-officiers ayant fait leurs armes dans les guerres de décolonisation (en Algérie notamment).

  • 8 Il permet également d’affirmer sa prétention à la participation politique via l’égalité civique – (...)

On retrouve la même définition de la lutte dans les premiers tracts et les premiers discours des leaders du CCFSG. Ceux-ci montrent combien, au départ, le travail de mise en forme des griefs est conduit avec des militants de l’extrême gauche, particulièrement maoïste. Il s’agit alors d’articuler trois types de luttes : contre la bourgeoisie au pouvoir (à laquelle la Sonacotra, via les « gérants racistes », est associée) ; pour des conditions de vie décentes (par l’amélioration des conditions de logement) ; pour l’égalité des droits entre Français et immigrés (revendications des « libertés démocratiques »). La définition du groupe mobilisé s’opère par la revendication de deux identités combinées, fonctionnant chacune par l’attribution de similarités entre les caractéristiques des membres du groupe et celles d’un groupe extérieur. D’une part les porte-parole mettent en avant l’appartenance à la classe ouvrière de ceux qu’ils entendent représenter, dont les « travailleurs immigrés » seraient des membres à part entière – dans le sens où ils subissent, au même titre que les autres, l’exploitation et la domination. D’autre part ils revendiquent pour eux le statut d’immigré, stigmate repris et « retourné » dans un sens extrême, opposé à la définition juridique de l’étranger. Les « immigrés » constituent l’inverse des « étrangers » : la réfutation du critère de la nationalité permet ainsi de postuler l’unité du groupe, uniquement défini par celui de la migration8.

  • 9 Catherine Wihtol de Wenden, Rémy Leveau, La Beurgeoisie. Les trois âges de la vie associative issu (...)
  • 10 Sur les 260 foyers qu’elle gère directement en 1978, 40 comportent une salle de prière (soit 15,4  (...)

Classe ouvrière, prolétariat, domination, unité des nationalités, immigration : il est intéressant au passage de noter l’absence, dans les revendications du Comité de coordination, de toute référence à l’appartenance religieuse. Cette absence apparaît pour le moins étonnante : compte tenu de l’homogénéité des résidants sur ce plan (l’écrasante majorité est musulmane, quoique d’obédiences différentes), la référence à l’islam aurait pu constituer une ressource précieuse et aisément mobilisable pour la cohésion du groupe. On commettrait toutefois là un anachronisme en ignorant que la catégorie religieuse dans les luttes de l’immigration n’émerge qu’à la fin des années 19909. L’analyse précise des revendications depuis la fin des années 1970 puis au sein du mouvement des « Sonacotra » montre en effet tout le contraire d’une islamisation des griefs. Sauf quelques protestations locales de Comités de résidants – exigeant la création d’une salle de prière au sein du foyer, comme par exemple au foyer Sonacotra Salvador-Allende, à Saint-Denis, où cette revendication figure en sixième position sur vingt –, la mobilisation de la ressource religieuse n’apparaît jamais. Il est permis de voir dans cette absence à la fois le signe de l’affiliation prégnante des militants aux idéologies d’extrême gauche (lesquelles sont plutôt rétives au religieux) mais plus encore l’inexistence d’un « besoin », exprimé comme tel par les comités de résidants10.

Fig. 3. Tract du Comité de coordination pour le retour des expulsés, 1977

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L’unité du groupe renvoie à celle, plus large, des travailleurs français et immigrés. C’est là un autre thème dominant qui revient tant dans les tracts [Fig. 3] et les brochures [Fig. 4] que dans les manifestations ou encore sur les linogravures produites sous l’égide de la commission culturelle (et le comité de soutien de l’université de Vincennes).

Fig. 4. Brochure du Comité de résidants du foyer de Montreuil (La Noue), s. d.

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  • 11 Entretien avec Mustapha, cité par Le Quotidien du peuple, 26 novembre 1977.

Pour Mustapha, la négation du critère de la nationalité est au principe même de la lutte : « La Sonacotra avait bien pris soin de loger les différentes nationalités de manière à les isoler. Ainsi il y avait un étage pour les Algériens, un pour les Maliens, un pour les Portugais… On ne se parlait pas, on ne se regardait pas. Et puis quelques-uns ont commencé à briser la glace. Petit à petit, les langues se sont déliées. Alors il s’est passé quelque chose de formidable : les travailleurs se sont rendus compte à quel point leur couleur de peau, leur nationalité, leur langue… tout cela, c’était secondaire, qu’ici en France ils subissaient la même exploitation, les mêmes conditions de vie inhumaines, l’esclavagisme moderne à l’usine et dans les foyers.11 »

Un discours prononcé au début de la grève (vraisemblablement à la fin de l’année 1975) par des délégués du Comité de résidants du foyer Romain-Rolland de Saint-Denis donne à voir les logiques de définition et d’attribution de similarité. Tenu à l’occasion d’un meeting organisé dans la ville à l’intention des habitants des HLM voisines, ce discours est empreint de références marxistes (« ouvriers », « bourgeoisie », « patrons », « exploitation », etc.) et pose en pétition de principe la supériorité de la lutte des classes comme lutte ultime : « Nous pensons que la question principale en France, c’est la lutte entre les ouvriers et la bourgeoisie. » Mais dans le même temps il engage un décalage subtil des revendications strictement reliées au travail vers des revendications qui concernent la vie « hors travail », les deux restant fortement liées : « Nous devons […] nous unir pour lutter contre le mal du logement pour les travailleurs ; contre les loyers chers, pour choisir un logement confortable près de notre lieu de travail. » Ainsi, l’« exploitation » et le « vol » que subissent ces « ouvriers immigrés », c’est principalement dans leur lieu de vie qu’ils se réalisent. De la même manière, les privations de « libertés démocratiques » concernent la façon dont ils sont logés. Au final, c’est par une substitution de la catégorie « ouvrier immigré » à celles de « résidant » et d’« étranger » que s’opère le travail de ré-identification collective. Cette substitution, qui tend à faire passer la spécificité « immigrée » de la mobilisation au second plan, permet de connecter la « grève des loyers » aux luttes ouvrières nationales et, dès lors, d’exiger l’adoption des mêmes revendications que la classe ouvrière : la lutte contre l’oppression et la « libération complète » du joug de la bourgeoisie.

Discours du Comité de résidants du foyer Romain-Rolland (Saint-Denis), vers 1975

1. Qui sommes-nous ?

Nous sommes des ouvriers de 11 nationalités : Maliens, Sénégalais, Mauritaniens, Marocains, Tunisiens, Algériens, Portugais, Espagnols, Yougoslaves, Polonais, Français.

Nous sommes tous exploités à l’usine ou au chantier. Nous sommes des ouvriers comme tous les ouvriers qui sont en France. Avec les autres ouvriers nous produisons toutes les richesses qui sont en France. Comme tous les ouvriers, les patrons nous payent une partie seulement de notre travail. Et c’est avec le travail qu’ils ne nous payent pas que les patrons font leur profit. Nous pensons que la question principale en France, c’est la lutte entre les ouvriers et la bourgeoisie.
Nous sommes aussi volés dans le foyer : on veut nous faire payer 270 F pour une toute petite chambre de 6 m2.

Nous sommes aussi opprimés dans notre vie : nous n’avons aucune liberté dans le foyer, nous sommes obligés de vivre loin de nos familles, comme des célibataires. Nous sommes aussi isolés de nos autres frères les travailleurs français parce que nous vivons dans des logements spéciaux, des foyers entourés par un grillage.

2. Aujourd’hui que demandons-nous ?

Nous sommes en grève depuis 11 mois. Maintenant il y a 35 foyers en grève dans la région parisienne. […] Nous voulons être moins volés : aujourd’hui nous demandons une diminution de 50 % du loyer.

Nous demandons aussi des améliorations dans le foyer.

Nous demandons aussi plus de liberté : nous voulons le statut de locataire et la liberté dans le foyer.

3. Où allons-nous ?

Nous savons bien que si nous gagnons d’être moins volés et d’avoir plus de liberté, c’est une bonne chose, mais nous continuerons d’être exploités dans notre travail.

Par exemple, si nous gagnons la liberté de faire des réunions dans le foyer, nous continuerons à rentrer épuisés du travail et nous n’aurons pas beaucoup de force ni beaucoup de temps pour faire des réunions. En plus, la bourgeoisie fera tout pour nous reprendre les droits que nous avons gagnés. Dans ces conditions, nous continuerons à faire cadeau de notre vie aux patrons, nous resterons les esclaves de la bourgeoisie.

En réalité, ce que nous voulons, c’est la libération complète des ouvriers.

Mais aujourd’hui nous ne sommes pas assez préparés pour gagner. Les ouvriers n’ont pas beaucoup de force parce qu’ils ne sont pas organisés et parce que la bourgeoisie a divisé les ouvriers en répandant partout des idées racistes, en faisant des logements séparés pour les ouvriers des différentes nationalités, en faisant des conditions de vie et de travail un peu meilleures pour les uns, un peu plus dures pour les autres, en faisant des lots différents pour chaque nationalité.

4. Pour quel changement faut-il lutter ?

[…] Face à cette politique, dans notre foyer, en luttant ensemble, ouvriers de 11 nationalités contre la Sonacotra, nous apprenons à respecter les habitudes des autres camarades ; nous échangeons les expériences de lutte de nos différents pays ; nous mettons nos expériences en commun pour mieux lutter contre nos ennemis. Et aujourd’hui notre gérant ne trouve plus personne pour écouter sa propagande de division.

[…] Foyers Sonacotra, foyers de jeunes travailleurs, HLM ou appartements. Par ces différences, la bourgeoisie cherche à diviser les travailleurs. Nous devons au contraire nous unir pour lutter contre le mal du logement pour les travailleurs ; contre les loyers chers, pour choisir un logement confortable près de notre lieu de TRAVAIL. […] POUR TOUTES CES RAISONS, NOUS DEVONS LUTTER POUR GAGNER DES LOGEMENTS CONFORTABLES, LIBRES ET PAS CHERS, POUR TOUS LES TRAVAILLEURS.

5. Comment gagner ?

Pour renforcer l’unité de la classe ouvrière, pour préparer la victoire, nous devons lutter pour les libertés démocratiques. Nous devons lutter pour que la bourgeoisie change sa loi. Il nous faut une seule loi, plus libre, pour tous les ouvriers.
Nous voulons tous les droits politiques pour les travailleurs immigrés : le droit de vote pour les immigrés ; l’interdiction des expulsions, la suppression des cartes de séjour et de travail et le remplacement par une simple carte d’identité, le droit de former des organisations politiques. […] En définitive nous ne demandons pas quelque chose de spécial pour les immigrés. Quand nous gagnerons ces revendications, ce sera une victoire pour tous les ouvriers. Mais nous gagnerons seulement si nous luttons tous ensemble, vous et nous. […]II

  • 12 Ibid.

Cette attribution de similarité dépasse le cadre strictement identitaire pour constituer, selon le Comité de coordination lui-même, une véritable stratégie de lutte. Dans un bilan daté de novembre 1979, ce dernier reconnaît ainsi que « toute autre stratégie, basée sur les négociations foyer par foyer ou sur des regroupements nationalité par nationalité, était en effet une stratégie de défaite parce que de division et donc de faiblesse des résidants devant un ennemi puissant et organisé (l’État, ses tribunaux, ses flics, ses médias, etc.)12 ».

Pourtant c’est à cette date que, confronté à la reprise massive des paiements dans l’ensemble des foyers en grève (le nombre de résidants en cessation passe de 15 000 en mai à moins de 10 000 en août 1979), le Comité de coordination se disloque et qu’il accepte, sous l’impulsion des membres de la commission technique, partisans d’une lutte plus juridique que « directe », le principe de la négociation locale. C’est que la mise en œuvre de l’allocation personnalisée de logement (APL) – par le Secrétariat d’État aux travailleurs immigrés et les services de la Commission nationale pour le logement des immigrés (et testée depuis 1977 dans des foyers de la région parisienne) –, associée aux méthodes répressives (fermeture de foyers entiers), dissuaderont les résidants de poursuivre le mouvement de grève.

En novembre 1979, alors que le Comité de coordination finit par accepter le principe de la négociation locale et que beaucoup de militants – dont Mustapha, partisan de la poursuite de la lutte – vivent cette volte-face comme la preuve de l’échec du mouvement, L’Humanité y voit, à l’opposé, « une victoire pour l’unité des ouvriers de France, qu’ils soient français ou immigrés » (19 novembre). C’est dire combien un des enjeux centraux de la lutte tourne autour de la certification d’un acteur politique qui s’est construit en dehors des voies institutionnelles de la représentation et qui, en tant que tel, adopte des moyens « transgressifs » de la contestation.

Au-delà de la mise en évidence d’un processus de construction identitaire, le retour sur une mobilisation aussi importante et aussi méconnue de l’histoire officielle (nationale) des mouvements sociaux a permis une nouvelle fois de remettre en cause, s’il le fallait, la perception de l’immigration (a fortiori celle que l’on nomme de la « première génération ») comme apolitique et dépolitisée. Surtout, l’analyse de la « grève des loyers » souligne à quel point l’élaboration des revendications d’un mouvement social est prisonnière du contexte historique et politique qui le voit émerger : on mesure ainsi le décalage entre ce mouvement « immigré » et ceux qui l’ont suivi, notamment dans les années 1980 et 1990. Ces derniers vont en effet mettre en avant des formes d’appartenance concurrentes de celles mobilisées par le Comité de coordination des foyers Sonacotra, qui n’étaient pas spécifiquement portées par des étrangers : la référence religieuse, comme la référence ethnique ou de genre, va ainsi devenir prépondérante, au détriment notamment du référent de classe.

Notes

1 On se permet de renvoyer ici, pour une analyse plus complète de cet événement militant, à Choukri Hmed, « Contester une institution dans le cas d’une mobilisation improbable : la “grève des loyers” dans les foyers Sonacotra dans les années 1970 », Sociétés contemporaines, 2007, n° 65, p. 55-81.

2 La direction du mouvement a fait l’objet d’une lutte incessante entre les militants immigrés (résidants ou non des foyers), l’extrême gauche maoïste, trotskyste, lambertiste et communiste et les syndicalistes. La partie la plus importante (et aussi la plus médiatisée) de la « grève » a néanmoins été conduite par le Comité de coordination des foyers Sonacotra en grève, fondé en septembre 1975 par des militants en grande partie issus du Mouvement des travailleurs arabes et de groupuscules maoïstes, et soutenu par des activistes du Groupe d’information et de soutien des travailleurs immigrés (GISTI). Le Comité est organisé en commissions, dont les plus importantes sont la commission culturelle (en lien avec des enseignants de l’université de Vincennes), la commission propagande et la commission juridique.

3 On entend l’identité, dans le sillage de Paul Ricœur, au sens de « mêmeté » (il faut pour les entrepreneurs de mobilisation produire du « même ») et d’« ipséité » (il leur faut établir des principes de classement dans lesquels chacun des membres puisse se reconnaître).

4 On en sait peu sur ce militant : d’après Geneviève, il s’agissait d’un résidant du foyer converti à l’islam ; d’après les Renseignements généraux, Didier est né en 1951 à Compiègne (il a donc 24 ans au début du conflit) et occupe un poste d’OS deuxième catégorie dans une usine de Saint-Denis (Centre des archives contemporaines de Fontainebleau, versement 19870056, art. 13).

5 Chant de lutte pour nos frères immigrés, Union culturelle anticapitaliste et anti-impérialiste, Studio Hollenstein, p. 31.

6 Proposition de loi tendant à instituer un statut démocratique et social des travailleurs immigrés, déposée en 1973 par le groupe communiste à l’Assemblée nationale.

7 Assemblée nationale, n° 2115. Proposition présentée par Robert Montdargent, Louis Baillot, Marcelin Berthelot, Waldeck L’Huillier, Maurice Nilès, Louis Odru et Lucien Villa. Ce projet dénonce notamment « le scandale de l’utilisation des fonds du FAS » ainsi que « l’absence totale de liberté individuelle et collective, d’animation socio-culturelle et une gestion foncièrement antidémocratique » des foyers. Il propose d’une part de réformer la composition du conseil d’administration du FAS (en introduisant notamment des « représentants des organisations syndicales représentatives qui ont vocation générale à représenter les travailleurs immigrés ») ; et d’autre part que soient garantis dans les foyers « l’égalité des droits et le respect de la personnalité nationale ».

8 Il permet également d’affirmer sa prétention à la participation politique via l’égalité civique – bien qu’aucune revendication ne porte jamais sur le droit de vote des étrangers.

9 Catherine Wihtol de Wenden, Rémy Leveau, La Beurgeoisie. Les trois âges de la vie associative issue de l’immigration, CNRS Éditions, 2001, p. 78 sq.

10 Sur les 260 foyers qu’elle gère directement en 1978, 40 comportent une salle de prière (soit 15,4 %). Source : Sonacotra, 1978, « Grève des loyers », Mise au point, p. 16.

11 Entretien avec Mustapha, cité par Le Quotidien du peuple, 26 novembre 1977.

12 Ibid.

Note de fin

I  Fonds Saïd Bouziri, Génériques, 3.

II  Fonds Saïd Bouziri, Génériques, 3.

Choukri Hmed

Réalisation : William Dodé