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Agone 40
« L’invention de l’immigration »
Coordination Choukri Hmed & Sylvain Laurens
Parution : 12/09/2008
ISBN : 9782748900927
Format papier : 240 pages (15 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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Table des matières

Éditorial en marge des sirènes du «post-post…» Choukri Hmed et Sylvain Laurens

Un travail collectif sur la fabrique des catégories et l’invention de l’immigration

L’immigration : naissance d’un « problème » (1881-1883) Gérard Noiriel

Organiser l’immigration Benoît Larbiou

Sociogenèse d’une politique publique (1910-1930)

La construction du problème de l’émigration Victor Pereira

L’élite étatique & l’émigration portugaises vers la France (1957-1974)

« Sonacotra cédera ! » Choukri Hmed

La construction collective d’une identité collective à l’occasion de la grève des loyers dans les foyers de travailleurs migrants (1973-1981)

« Les Maliens à l’Élysée » Sylvain Laurens

Chronique d’une visite forcée

La mise en image du « problème des banlieues » au prisme de la division du travail journalistique Jérôme Berthaut

« Mériter d’être français » : pensée d’État & expérience de naturalisation Sarah Mazouz

Les immigrés du BTP à l’ombre de la « pénurie de main-d’œuvre » Nicolas Jounin

La Leçon des choses

« Un monument unique » Michel Vanoosthuyse

Introduction à la tétralogie d’Alfred Döblin Novembre 1918. Une révolution allemande

« Au commencement était la presse… » Jacques Bouveresse

Le pouvoir des médias & la rébellion de Karl Kraus : une leçon de résistance pour notre temps ?

« — Les éboueurs à l’Élysée, comment ça s’articule avec ce que vous faites ?
— Ça ne s’articule pas, ça ne me plaît pas. C’était un truc foireux… Vous savez, Giscard, parfois… »
Entretien (2003) avec Paul Dijoud,
secrétaire d’État aux Travailleurs immigrés (1974-1976)

  • 1 La question du logement des immigrés est bien sûr traitée sur le plan administratif dès les années (...)

Le début de la décennie 1970 voit se systématiser un « genre de voyage » politique bien particulier : la visite en bidonvilles et « chez les travailleurs immigrés ». Le voyage en politique a déjà pu être analysé sous de multiples formes ; il s’agit ici d’un genre de voyage rendu possible par la mise à l’agenda politique de la question du logement des immigrés puis par l’instauration d’un secrétariat d’État officiellement dévolu à la condition des travailleurs étrangers 1. Rares sont sans doute les moments où immigrés et responsables politiques peuvent concrètement se croiser ; et ces voyages, qui n’incluent pas une sortie du territoire national, représentent en somme pour le responsable politique le déplacement d’un univers social vers un autre qui reste sans équivalent tant la distance sociale à parcourir est importante.

Jacques Chaban-Delmas (Premier ministre) en visite dans un bindonville (1971)

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Ces rencontres entre responsables politiques nationaux et travailleurs étrangers ne peuvent avoir lieu que dans le cadre d’une expérience protocolaire, la visite, qui s’insère dans un emploi du temps « de ministre », réglé comme un métronome, moment anticipé d’un côté, souvent moins de l’autre. Le politique impose son temps, son rythme, sa présence : l’un est en visite, l’autre est visité. La venue est censée être (selon les cas) le signe pour le visité de l’arrivée de jours meilleurs ou une prise en compte de ses difficultés (souvent à propos du logement). La visite se termine rituellement par l’annonce des mesures futures prises par le responsable politique en direction des étrangers : le bidonville sera réaménagé, rasé, remplacé par des foyers qui bénéficieront de nouveaux financements, etc.

Le message peut parfois être différent mais la mise en scène a toujours pour spectateur un public hors du cadre (un public qui, lui, a le droit de vote) : une opinion publique censée prendre en compte la prise en compte et relever la générosité sociale manifestée par le politique.

« L’immigré », lui, n’est autorisé à figurer dans cet édifice symbolique qu’en tant que tel. La présence du politique n’étant justifiée que par son statut de « sujet de politique sociale » : résidant en foyer devant être aidé, travailleur bénéficiant de cours d’alphabétisation, etc. Assigné à une identité restrictive, l’étranger est en quelque sorte sommé de se comporter pour un temps en « immigré visité ».

Mais cet exercice reste rare et semble difficile de part et d’autres. Chacun ne dispose que de peu de ressources mobilisables pour bien figurer et réussir cette expérience impromptue dont les cadres ne sont pas bien balisés. Quelles que soient les circonstances, les différents protagonistes sont obligés d’inventer sur-le-champ les règles de l’interaction qui vont présider à cette éphémère rencontre, forcés de s’inventer un ordre protocolaire. Ainsi l’hôte est-il le plus souvent contraint d’interrompre son temps de travail ou domestique pour accueillir l’invité. Le politique mobilise un savoir-faire acquis sur les marchés, et affichant une ferveur parfois démesurée : il peut se laisser guider par son guide temporaire et, selon les lieux, serrer des mains comme à l’accoutumée. L’asymétrie sociale ne doit pas apparaître trop nettement. « L’immigré » serre la main ou adopte une posture pudique (mains derrière le dos, sourire reconnaissant).

Paul Dijoud (secrétaire d’État aux Travailleurs étrangers) et Pierre Mauroy (maire de Lille) en visite dans l’appartement d’une famille étrangère (1975)

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Si le gain politique et électoral d’une telle mise en scène reste difficile à évaluer, l’effet d’imposition qu’il produit en générant une rencontre socialement improbable est en revanche particulièrement visible. Abaissement temporaire et symbolique du dominant envers le dominé, ce type de rencontre ne vaut que par son exceptionnalité et par les rôles tenus par chacun. Elle ne vaut aussi que parce que c’est le politique qui est en visite et qu’il est donc à l’origine, à l’initiative de ce bouleversement temporaire de la hiérarchie sociale. La réduction artificielle de l’asymétrie sociale qui s’offre aux photographes prend le plus souvent place dans un cadre humble.

C’est vrai pour la plupart de ses voyages, à l’exception d’un seul. Une seule fois, à notre connaissance, le pouvoir politique n’a pas eu à se déplacer. « L’immigré », en quelque sorte, est « venu à lui ».

Renversement inhabituel, qui ne fut pas sans poser problèmes à l’instigateur, le 24 décembre 1974 le président de la République Valéry Giscard d’Estaing invite les éboueurs en charge des déchets de l’Élysée à prendre un petit déjeuner dans un salon du palais présidentiel. Des entretiens réalisés avec les membres du cabinet du Président et des archives d’époque permettent de mettre en perspective cet épisode des « éboueurs maliens », qui fut très rapidement considéré par l’ensemble des journalistes et des commentateurs politiques comme un « coup politique raté ».

Un « coup médiatique » en roue libre

En dehors des visites dans les bidonvilles ou dans les foyers de travailleurs, ce petit déjeuner de Noël à l’Élysée est sans doute une des rares situations d’interaction directe entre un ministre ou un haut responsable de l’État et des travailleurs immigrés. Mais si la situation est exceptionnelle du fait du rang des acteurs impliqués, elle l’est aussi parce que, pour reprendre une métaphore sportive, le politique « joue à domicile ». Tous les témoignages des conseillers et des proches concordent pour affirmer que cette invitation impromptue fut réellement une initiative du président de la République, sans l’aval de ses conseillers en communication.

Entretien avec Bernard Rideau (2003), responsable de la cellule d’évaluation et de « veille médiatique » à l’Élysée (1975-1980)

« La plupart des idées de ce genre, c’étaient des trucs que Giscard inventait lui-même. Il avait tellement d’idées, ce n’était pas la peine de s’emmerder à lui en donner en plus. Très souvent, on me disait : “Il faut le dissuader.” Je passais mon temps à dissuader Giscard de faire des choses plutôt que lui en suggérer. Et l’histoire des Maliens qui passaient en dessous, rue de Marigny, c’est ce pauvre chef de cabinet qui est allé les chercher… Les types ils avaient encore leurs passe-montagnes et on leur a donné un petit déjeuner. C’était un message : “Il fait froid, c’est bientôt Noël, ces gens il faut avoir un regard vers eux.” C’était d’une maladresse totale, c’était enfoncer l’image de grand bourgeois de Giscard. »

Entretien (2003) avec un membre de la cellule de presse de l’Élysée [anonymat demandé] (1976-1980)

« C’était dramatique ! Énorme ! Giscard se vantait d’avoir deux ou trois grandes idées par jour, il disait des trucs comme ça qui angoissaient tout le monde parce qu’une fois sur deux c’étaient des drames. Il avait comme ça d’assez longues pulsions de générosité sociale, Giscard, qui peuvent s’expliquer par sa préoccupation personnelle à vouloir sans cesse trouver un lien affectif à tout. »

Contrairement aux visites dans les bidonvilles, un tel événement a supposé, de la part des conseillers du Président, une prise en charge des « invités » se traduisant par l’assignation à une place déterminée dans l’ordre protocolaire. La spontanéité et la simplicité affichées dans cette rencontre étaient bien sûr travaillées, pensées à l’avance, et ont nécessité un travail de préparation du chef de cabinet du Président, Philippe Sauzay.

Entretien (2004) avec Philippe Sauzay, chef de cabinet du président de la République (1974-1981)

« À la fin 1974, mais je crois très peu de jours avant le 31 décembre, il m’a fait venir et il [le Président] m’a dit que son intention était de recevoir le 24 décembre l’équipe d’éboueurs qui desservait le quartier de l’Élysée, car il y avait des poubelles à l’Élysée comme partout et il avait dû, comme il habitait parfois à l’Élysée et que sa chambre donnait dans la rue de l’Élysée… Cette rue à l’époque était passante et sans aucune restriction et je pense que le camion devait faire le tour… Enfin, je ne sais pas exactement comment il avait été sensibilisé à cette question-là. Et il m’avait dit “Il y a une voiture de voirie qui passe le matin. Alors ce que je voudrais faire c’est le matin de Noël que vous stoppiez l’équipe qui passe avec sa voiture et que vous leur demandiez d’interrompre un moment leur service et qu’ils entrent pour prendre le petit déjeuner avec moi.” […] Et il m’a dit d’abord : “Il ne faut pas le dire, vous ferez ça, organisez la chose sans dire pourquoi. Je veux que ce soit vous le matin qui… Alors renseignez-vous sur l’heure de passage de la voiture. Vous me direz, je me réveillerai. Je les entendrai et vous vous les attendrez dans la rue et vous les conduirez.” Moi j’avais été assez éberlué quand il m’avait parlé de ça. Mais bon, je l’ai dit à personne, je me suis renseigné sur l’heure de passage approximative de l’équipe des éboueurs et je suis venu à l’Élysée le 24 décembre au matin. J’avais prévenu le service de garde que l’on fasse attention. Alors le 24 décembre je me suis assuré que le Président était bien réveillé, que le petit déjeuner était servi. »

  • 2 Yves Deloye, Claudine Haroche et Olivier Ihl, « Le protocole ou la mise en forme de l’ordre politiq (...)

Le choix du salon, le choix du menu, la mise en forme de la table sont assurés par les services de l’Élysée. Plus que jamais le protocole ici est censé rappeler un « ordre de préséance [et] entend fixer la place de chacun selon sa condition, son rang, sa fonction 2 ». Apaisant les tensions éventuelles dues à une interaction non conventionnelle, il est censé inviter à l’obéissance politique en assignant par avance une place à chacun.

Le décor étant posé, reste pour le politique à jouer de son autorité pour interrompre le trajet quotidien des travailleurs. L’idée que ceux-ci pourraient refuser n’est à aucun moment envisagée ; la force du lieu et du symbole devant suffire à « forcer » une interaction impromptue.

Entretien avec Philippe Sauzay (2004)

« Et puis alors je me suis posté à la porte qui donne à l’angle de la rue de Marigny, en face de l’Hôtel de Marigny, qui sert maintenant à recevoir des hôtes étrangers, et on avait ouvert cette porte, et je me souviens à l’intérieur du palais c’étaient les gardes républicains qui assuraient la sécurité et à l’extérieur c’était la police parisienne. Alors je voyais bien l’œil effaré des policiers qui étaient là et je leur disais : “Quand vous voyez la voiture qui arrive, vous l’arrêtez…” Et alors on a vu cette voiture qui arrivait. Et un des policiers, au moment où les gens sont descendus [il rit]… Un des policiers s’est approché et je me suis approché avec parce que je me suis dit que les gens s’imagineraient qu’on allait les verbaliser, tout ça… Je me suis approché, et le responsable n’était pas africain. Je ne sais plus quel était son nom, mais il était accompagné de trois ou quatre, enfin je crois qu’ils étaient quatre Africains, et dont un qui ne parlait pas français manifestement… Il y en avait un qui était blanc. Et alors justement ils étaient un peu gênés parce que comme c’était le 24 décembre, c’était pas l’équipe habituelle. Il y en avait un qui n’était pas là, qui avait pris sans doute un congé. Et notamment cet homme qui n’était pas africain m’a dit : “Je suis désolé parce que c’est pas moi habituellement qui conduit l’équipe, c’est monsieur…” Alors moi je lui ai dit : “Ça ne fait rien, ça c’est le sort, c’est la vie…” Et donc c’est à ce garçon que j’ai expliqué. Je lui ai dit : “Écoutez, est-ce que vous pouvez vous arrêter une demi-heure par là parce que le président de la République veut prendre le petit déjeuner avec vous ?” Alors il m’a regardé avec des yeux écarquillés, il a cru que c’était une farce, mais bon, comme on était à l’Élysée et qu’il a vu que les portes étaient ouvertes, il était bien obligé d’y croire, alors il m’a dit : “Oui, je vais en parler avec les trois autres », qui bredouillaient quelque chose mais qui étaient sans doute aussi surpris mais ne voyaient rien à dire…” ».

La routine quotidienne étant rompue et les policiers « effarés », la difficulté principale de la manœuvre réside dans la possibilité pour le politique de mener à bien cette opération sans susciter de malentendus (pouvant être répétés et amplifiés par la presse). Saisis par le politique, les corps doivent être préparés pour entrer en scène.

Des invités qui doivent ressembler à des éboueurs

Les acteurs ne seront pas habillés en costume de soirée. La rencontre ne valant, comme pour les autres visites, que si les rôles apparaissent clairement, le fait que les éboueurs restent en tenue d’éboueur est essentiel au dispositif scénique. Les vêtements laissant transparaître la fonction et le statut des invités, une certaine forme d’asymétrie sociale doit être conservée. Ils sont toutefois invités à se préparer.

Entretien avec Philippe Sauzay (2004)

« Et nous sommes entrés, ils étaient dans cette tenue de travail. C’est-à-dire, ils venaient de tripoter des sacs ou des… Enfin, c’était moins perfectionné qu’aujourd’hui, il y avait des poubelles qui étaient plus ou moins propres. Alors on avait prévu qu’ils passent dans une pièce, qui était d’ailleurs une pièce des gardes républicains, pour se laver les mains et enlever leurs tuniques, leurs espèces de tuniques de travail… D’ailleurs, ils étaient très gênés. Ils m’avaient dit : “On ne peut pas entrer comme ça…”. Alors je leur ai dit : “Mais le Président s’attend à ce que vous soyez en tenue de travail, vous n’allez pas vous changer et mettre une cravate. M’enfin, si vous voulez enlever…” Alors il y en a un qui avait un bonnet, une écharpe, l’autre des gants un peu sales… Alors on leur a donné un moment, ils se sont lavés les mains, ils ont enlevé leurs tuniques, leurs outils de travail… directement… et certains d’ailleurs sont restés en vêtement de travail et je les ai conduits dans la salle où il y avait le petit déjeuner, dans le salon où la table était dressée et le Président était là, les a accueillis. »

Accueillis par Valéry Giscard d’Estaing, les invités s’installent un à un dans le salon de l’Élysée préparé pour l’occasion, tandis que le Président assure lui-même la conversation.

  • 3 Valéry Giscard d’Estaing, Le Pouvoir et la vie, La Compagnie 12, tome I, p. 311.

Dans son autobiographie, l’ancien Président revient sur cet épisode : « Ils se sont débarrassés d’une partie de leurs vêtements, et m’ont rejoint dans la salle à manger. Le chauffeur portait une veste de cuir, et les trois éboueurs avaient conservé leur blouson de sécurité en caoutchouc rouge phosphorescent. Deux des Africains, égarés dans ce matin froid, gardaient leur passe-montagne de laine kaki. Je les interrogeais sur leur lieu d’origine, sur la nature de leur tâche. 3 »

Le déjeuner dans le salon. À gauche, Philippe Sauzay

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Entretien avec Philippe Sauzay (2004)

« Ils se sont présentés, ils ont dit : “Je m’appelle Untel, je suis de tel pays.” Le Président leur a dit : “Écoutez, je vous remercie, voilà, c’est le 24 décembre, je suis à l’Élysée aujourd’hui, je voudrais faire votre connaissance.” Alors ils se sont assis, le maître d’hôtel les a servis. Je crois qu’ils ont tous pris du thé et du jus d’orange. […] Et le petit déjeuner s’est très bien passé. Alors il y en avait un qui ne comprenait que très difficilement le français et qui a participé assez peu à la conversation, mais le Président leur a posé des questions sur leur pays, sur leur métier, sur leurs conditions de séjour en France. Il en avait un – je me souviens – qui était malien… Il leur a dit : “Je connais votre pays, j’y suis allé plusieurs fois, je suis allé dans telle région. J’ai rencontré dans telle région… De quelle région êtes-vous ?” »

Ne pas commettre d’impair

Alors que, dans les autres cas évoqués, la visite se réduit bien souvent à une simple poignée de main, le politique prend ici un risque supplémentaire. Toute la difficulté d’une telle entreprise résidant dans la nécessité d’organiser une interaction (un repas qui plus est, ce qui implique l’idée d’un menu) qui paraisse spontanée avec des personnes que l’on ne connaît pas et dont on ne sait rien à l’avance, l’obsession du politique est alors de ne pas commettre d’impair.

Le président raccompagne ses hôtes qui sont sur le point de reprendre leur tournée

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Entretien avec Philippe Sauzay (2004)

« Il y avait un problème parce que le Président voulait leur remettre un cadeau de Noël et qu’on ne savait pas trop quoi faire. Parce qu’on ne les connaissait pas, on ne pouvait pas faire de distinction. On ne savait pas si les uns avaient des enfants, des femmes ou quelles étaient leurs… Ce qui leur aurait fait plaisir. Mais on avait fini par trouver. C’était un colis de choses à manger et à boire mais pas d’alcool, pas d’alcool dedans. […] On pensait qu’il y avait des travailleurs qui étaient des travailleurs africains et sans doute de confession musulmane : on ne peut donc pas leur donner une bouteille de champagne. C’était un colis assez important, qu’on avait fait confectionner. C’était l’intendant de l’Élysée qui s’en était chargé. […] Il y a eu une conversation pendant un certain temps et puis à un moment donné le petit déjeuner s’est arrêté et au moment du départ le Président a fait remettre à chaque personne ce paquet. […] Je ne sais pas s’il n’y avait pas un poulet ou une histoire comme ça. Enfin c’était très compliqué à faire car on ne peut pas donner un… Enfin je sais qu’on y est arrivé. »

Comme ce dernier extrait le laisse supposer, les conseillers du Président espèrent ne pas commettre d’impairs dans l’organisation et le déroulement du déjeuner. Focalisés sur les questions protocolaires et de bienséances, sans doute ne perçoivent-ils pas que c’est l’ensemble du dispositif en lui-même qui sera l’objet de vives critiques des commentateurs politiques.

Une invitation extérieure au répertoire d’action légitime d’un chef d’État

Si avec le recul historique et le durcissement continu des discours et des politiques migratoires depuis ces trente dernières années une telle initiative peut sembler aujourd’hui presque « hors du temps » ou désuète, cette rencontre produit déjà à l’époque une dissonance au sein du champ politique. Plus encore que pour les déjeuners chez les Français, l’incongruité sociale d’une telle rencontre ne manque pas de choquer, y compris au sein du premier cercle des conseillers.

Entretien (2003) avec un membre de la cellule d’évaluation de l’Élysée [anonymat demandé] (1976-1980)

« Valait mieux acheter le journal au coin de la rue et éventuellement leur payer des croissants au coin de la rue mais pas les inviter à l’Élysée… Quel décalage ! Des Maliens à l’Élysée… Mais qu’est ce que vous voulez qu’ils foutent ? Les fleurs sur la table… Et ils n’étaient pas à l’aise. On les a exhibés… Pourquoi venir manger chez l’habitant ? Idem. Vous allez en week-end dans votre Puy-de-Dôme, vous passez à la permanence… Vous voyez votre député remplaçant et vous dites : “Vous avez un excellent député.” Vous passez voir le restaurant du coin et vous lui dites : “C’est toujours vous le meilleur restaurateur du village ?” Ça oui ! Mais aller chez les gens et amener sa bouffe, ça veut dire quoi ?! »

Le coup politique est a posteriori jugé raté par l’ensemble des commentateurs car perçu comme trop artificiel. Derrière le « caractère maladroit », dénoncé ici par un conseiller, se cache une aversion fondamentale pour tout acte politique qui ne prendrait pas en compte l’asymétrie sociale. Si les visites sur les marchés et les réunions publiques font partie du répertoire d’actions légitime, si les visites des bidonvilles ne soulèvent pas d’objections majeures, « faire venir à soi » des éboueurs maliens en mettant en action une chaîne d’acteurs chargés de saisir les immigrés et de les emmener auprès du Président choque – y compris le premier cercle des conseillers. Le bouleversement des hiérarchies n’est pas direct, spontané, il suppose un dispositif particulier, un decorum qui contredit les intentions affichées, et de ce fait dévoile brutalement la nature de l’intérêt porté aux immigrés par le politique.

Ces critiques donnent des pistes pour éclairer en contrepoint le moteur des autres visites. Il aurait été, selon les critères du conseiller cité ci-dessus, beaucoup plus judicieux de « payer des croissants » au coin de la rue ». Car si le politique a l’initiative, c’est bien lui qui doit rendre visible sa capacité à adopter temporairement les pratiques des classes populaires et « se mettre à portée » de ses interlocuteurs. La capacité à serrer les mains, à adopter une position naturelle dans un cadre inhabituel pour le politique est censée manifester à la fois son sens pratique politique, à l’attention de ceux qui maîtrisent les codes du champ politique ; et son caractère « humain », « normal » et proche de leur quotidien aux yeux de ceux qui seraient en mesure de lui apporter son soutien électoral.

Ici l’interaction est « ratée » (selon les critères des conseillers) car elle ne permet pas de mettre en scène les capacités « naturelles » du Président à descendre au niveau de la rue pour aborder spontanément des « immigrés ». Mais elle est aussi ratée sur le plan symbolique car le message joint à l’acte n’est pas clair – ou en tout cas sort trop de l’ordinaire. Alors que les visites précédentes ou futures annoncent une série de mesures, illustrent la mise en œuvre d’une politique publique, l’invitation faite aux éboueurs semble, dans le discours d’accompagnement qu’émet l’Élysée, déconnectée de toute mesure concrète visant à améliorer la condition des immigrés. Le message émis par communiqué tourne à vide : plutôt empreint de charité sociale, il incite les Français à « porter attention aux plus vulnérables ». Ce message est d’autant plus brouillé qu’il n’est pas lié aux initiatives gouvernementales menées par ailleurs en direction des immigrés et qu’il semble non suivi d’effets.

Ce coup médiatique qui tombe « à côté » nous renseigne enfin sur la force des normes politiques, étatiques et protocolaires, sur ce qui est dicible et faisable par un homme politique lorsqu’il est question d’immigration. Jamais répétée, cette initiative ne pouvait, en effet, intégrer le répertoire d’actions légitime susceptibles d’être mobilisée par un chef d’État – ne serait-ce que pour s’attirer les faveurs des commentateurs politiques. Elle ne révèle que trop dans quelle mesure l’« immigré » – assigné à résidence – peut être « visité », ou « sollicité », mais difficilement et solennellement « invité ».

Notes

1 La question du logement des immigrés est bien sûr traitée sur le plan administratif dès les années 1950 ; la publicité faite autour des mesures prises est plus tardive. Le secrétariat d’État aux travailleurs immigrés est créé lors de la formation du premier gouvernement Chirac, en juillet 1974.

2 Yves Deloye, Claudine Haroche et Olivier Ihl, « Le protocole ou la mise en forme de l’ordre politique », in Jean-William Dereymez, Olivier Ihl, Gérard Sabatier (dir.), Un cérémonial politique : les voyages officiels des chefs d’État, L’Harmattan, 1998, p. 13

3 Valéry Giscard d’Estaing, Le Pouvoir et la vie, La Compagnie 12, tome I, p. 311.

Sylvain Laurens

Réalisation : William Dodé