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Agone 40
« L’invention de l’immigration »
Coordination Choukri Hmed & Sylvain Laurens
Parution : 12/09/2008
ISBN : 9782748900927
Format papier : 240 pages (15 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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Table des matières

Éditorial en marge des sirènes du «post-post…» Choukri Hmed et Sylvain Laurens

Un travail collectif sur la fabrique des catégories et l’invention de l’immigration

L’immigration : naissance d’un « problème » (1881-1883) Gérard Noiriel

Organiser l’immigration Benoît Larbiou

Sociogenèse d’une politique publique (1910-1930)

La construction du problème de l’émigration Victor Pereira

L’élite étatique & l’émigration portugaises vers la France (1957-1974)

« Sonacotra cédera ! » Choukri Hmed

La construction collective d’une identité collective à l’occasion de la grève des loyers dans les foyers de travailleurs migrants (1973-1981)

« Les Maliens à l’Élysée » Sylvain Laurens

Chronique d’une visite forcée

La mise en image du « problème des banlieues » au prisme de la division du travail journalistique Jérôme Berthaut

« Mériter d’être français » : pensée d’État & expérience de naturalisation Sarah Mazouz

Les immigrés du BTP à l’ombre de la « pénurie de main-d’œuvre » Nicolas Jounin

La Leçon des choses

« Un monument unique » Michel Vanoosthuyse

Introduction à la tétralogie d’Alfred Döblin Novembre 1918. Une révolution allemande

« Au commencement était la presse… » Jacques Bouveresse

Le pouvoir des médias & la rébellion de Karl Kraus : une leçon de résistance pour notre temps ?

  • 1 Sur l’analyse de presse nationale et locale, lire Alain Battegay et Ahmed Boubeker (dir.), Les Ima (...)
  • 2 Sur les « définisseurs primaires » de l’information, lire Stuart Hall, Chas Critcher, Tony Jeffers (...)
  • 3 Sur les relations entre les journalistes et leurs interlocuteurs dans les cités, lire Julie Sedel, (...)

De nombreuses recherches sur la couverture médiatique des « banlieues » dévoilent les représentations stéréotypées des habitants des quartiers populaires des grandes agglomérations françaises. Ces études pointent tout particulièrement le nombre limité de thématiques – délinquance, islam, immigration, intégration, culture urbaine – qui enserrent les discours publics sur une partie de la jeunesse désignée sous les appellations génériques de « jeunes des banlieues », « jeunes des cités » ou « jeunes des quartiers » 1. La plupart de ces travaux s’accordent également sur la coproduction des représentations médiatiques : la fabrication des « reportages » sur les banlieues dépend non seulement des journalistes mais aussi d’agents et institutions divers qui pèsent sur la conception de l’« information ». En effet, les journalistes décident de la réalisation d’un reportage à l’occasion d’un « événement » souvent pré-cadré (fait divers divulgué par la police, projet de loi élaboré par un ministère, etc. 2) et ils doivent composer avec les stratégies de présentation de soi des acteurs rencontrés sur « le terrain » (associations, mairies, habitants, etc.), qui influent aussi sur la production du reportage 3.

Pour autant, ces recherches réalisées sur la base d’analyses de contenu de reportages et d’entretiens avec des journalistes n’épuisent pas la compréhension de cette coproduction. La « fabrique de l’information » reste en effet dans l’angle mort des études menées a posteriori sur les produits finis. Notre étude veut restituer ce processus de fabrication des images et des discours sur « les banlieues » à travers l’élaboration d’un reportage sur la « perception des jeunes des cités sur la guerre en Irak », que nous avons suivie lors d’observations menées dans une rédaction de télévision nationale en mars 2003. La restitution des différentes phases de production (la préparation, la confection et la diffusion) révèle les opérations de catégorisation successives qui sont appliquées aux « jeunes » interviewés et à leurs discours afin d’incarner un « point de vue de banlieue ».

Notre article s’intéresse plus particulièrement à l’impact de la division du travail entre responsables de la rédaction et journalistes « dévolus » aux banlieues, pour saisir les contributions respectives et leur combinaison dans les discours produits.

La préparation du reportage : l’enjeu de l’accès à « la parole de la banlieue »

Dans la nuit du mercredi 19 au jeudi 20 mars 2003, les États-Unis et leurs alliés lancent une vaste offensive militaire en Irak. En France, les médias omnibus nationaux consacrent aussitôt l’essentiel de leur contenu au déclenchement de la « deuxième guerre du Golfe ». Dans la rédaction de la télévision nationale où nous menions alors des observations, de nombreux journalistes sont mobilisés pour assurer le compte rendu des combats. Même les rares thèmes « hexagonaux » qui intéressent les rédacteurs en chef portent en partie sur les « retombées du conflit en France ».

Scènes d’observations

Conférence de rédaction pour le JT (journal télévisé) de 20 heures I, vendredi 21 mars, 10 heures 15. Après l’évocation de plusieurs « faits divers » (une saisie de cocaïne, une infirmière accusée d’euthanasie, un collège saccagé à Aubervilliers), une discussion s’engage sur l’impact de la guerre en France. L’annonce du renforcement de la surveillance des lieux de culte (Vigipirate) par le ministre de l’Intérieur suscite une discussion sur les « tensions communautaires ».

L’un des chefs : Y a pas moyens de faire des reportages dans les écoles ? [Pour interroger les élèves sur la guerre.]

— Les académies de Créteil et Versailles ne veulent pas [nous] laisser entrer…

— Il faut favoriser les débats, les créer…

— Est-ce que le retrait de la France a apaisé les tensions ?

— On pourrait aller à Sarcelles où il y a de nombreuses communautés, notamment juive ?

Un chef du service politique : Aller à Sarcelles ? C’est pas possible du matin pour le soir !

— [De son côté,] Denis II va aller dans les barres, voir les gamins en bas des immeubles, dans les associations

Un chef du JT : Alors on fait Sarcelles sous Vigipirate, sous l’angle sécuritaire ?

Pour les responsables de la rédaction, le déclenchement de la guerre incite à rencontrer des « communautés » mais aussi des « gamins », dans les « barres [et] en bas des immeubles » – métaphore pour désigner les « jeunes des cités ». Ils postulent l’existence de groupes dotés d’un point de vue particulier sur le conflit et qu’il est intéressant de recueillir pour le rendre public. Ce présupposé semble partagé par tous, et au moment de la conférence le projet de reportage sur « les gamins » a déjà été attribué à un journaliste (Denis). L’entretien avec ce dernier montre qu’il avait lui-même anticipé cette commande.

Entretien avec Denis (26 avril 2003)

« On me l’a demandé [le sujet] mais j’avais prévu de le faire et j’allais le proposer. […] On avait déjà noté un an avant, quand il y avait eu un moment de tension pendant l’Intifada. […] Je travaillais à l’époque dans une cité et on voyait bien que ces gamins s’identifiaient. […] On les entendait crier “Arafat, Arafat”, “Fedayin”, “Palestine vaincra”… Puis il y a eu le 11 septembre, avec le discours ambigu des mômes. […] Et là, rebelote, est-ce qu’ils allaient être solidaires de Saddam, comme de la Palestine, surtout que Saddam de plus en plus en parlait de guerre sainte, de la Palestine. […] Et puis on craignait, si la guerre s’enlise, qu’il y ait une nouvelle flambée de violence, contre la population juive par exemple, car ils parlent beaucoup des Juifs. […] J’avais discuté avec [le rédacteur en chef adjoint], on avait déterminé les questions qui nous intéressaient… le lien avec le conflit israélo-palestinien, la vision de la position de Chirac, la solidarité avec Saddam et le peuple irakien… »

  • 4 Sur les cadres d’interprétations, lire Erving Goffman, Les Cadres de l’expérience, Minuit, 1991. (...)
  • 5 La définition des « angles de reportages » par les chefs est chose courante dans une rédaction nat (...)
  • 6 En 1991, le déclenchement de la première guerre du Golfe avait donné lieu à des reportages semblab (...)

L’hypothèse d’une spécificité des opinions des « jeunes des cités » à l’égard de la guerre en Irak s’appuie donc sur un cadre d’interprétation préconstitué 4. Denis mobilise ses souvenirs d’expériences passées de reportages « en banlieue ». Mais un rédacteur en chef du journal télévisé participe aussi directement à préciser les questions à traiter 5. Plus largement, ces questionnements relèvent d’une grille de lecture qui assigne ces « jeunes » à leurs supposées appartenances religieuses et/ou nationales – en fait au parcours migratoire de leurs parents ou grands-parents. Ils s’appuient également sur l’idée d’un antagonisme indépassable entre « Juifs » et « Arabes » 6.

Éléments biographiques

Denis a environ cinquante ans. D’abord employé dans le service de presse de mairies communistes, notamment en banlieue parisienne, ce fils d’instituteur rompt avec le PC et se reconvertit dans le journalisme au début des années 1980. Il apprend le métier « sur le tas », d’abord dans les radios libres, avant de devenir correspondant dans le sud-ouest pour la chaîne où il travaille aujourd’hui. Il rejoint le siège parisien en 1996 et travaille d’abord sur des sujets médicaux. Il est affecté en 2000 aux « Informations générales » – catégorie d’actualités fourre-tout, les « news », qui comprend notamment les faits divers et la justice.

Stéphane, son collègue, âgé d’environ 30 ans, commence en 1996 comme correspondant d’une grande ville française, où il a suivi sa formation en journalisme dans une école réputée. Puis il intègre directement les Informations générales quand il est muté à Paris en 2001.

Jérémy, âgé d’environ 30 ans, a d’abord travaillé pour une émission de débat puis rejoint le service des Informations générales en 2000.

La réalisation du reportage : une affaire de « spécialistes »

  • 7 Et d’autres journalistes, y compris d’autres services, comme le service Société, peuvent aussi réa (...)

Denis paraît ainsi coutumier des reportages « dans les cités ». Dans le service où il travaille, les « Informations générales », ils sont trois à quatre préposés plus spécifiquement aux reportages « en banlieue » et réputés « spécialistes des cités 7».

Attribution « informelle », le suivi des cités n’empêche pas ces reporters d’être apparentés à des journalistes « généralistes ». La part des reportages « sur les cités » reste d’ailleurs minoritaire dans leur production.

D’après Denis, la décision de constituer une petite équipe « dédiée aux banlieues » date de 2001 et émane directement de la nouvelle équipe de direction de la rédaction nommée la même année.

Entretien avec Denis (avril 2003)

« Le 11 septembre […]. Il a fallu ça pour que la population musulmane entre en scène en France, malgré tout ce qu’on avait déjà filmé, écrit… Et on a eu par exemple une carte blanche pour aller vivre une semaine dans une cité… [Avant], c’étaient des coups d’actu. On ne s’intéressait pas à ce qui se passait hors fait divers… à ce que pensaient les gens de ces cités, et alors […] on a pu s’intéresser aux cages d’escaliers, comment les gens fonctionnent, les rapports avec les flics… en dehors des périodes de tensions extrêmes. […] L. [le nouveau responsable de la rédaction] a dit : “Maintenant […] il faut qu’on aille là-bas pour voir comment vivent ces gens, ce qu’ils pensent.” Et on n’a pas mis qu’une seule personne dessus. Le travail a été partagé par trois-quatre personnes… »

L’histoire de la création de cette « équipe banlieue » parait indissociable du contexte des « attentats » de 2001 aux États-Unis et de l’attention pour les « musulmans » qui s’en est trouvée renouvelée en France. Elle s’inscrit également dans l’intérêt croissant des médias omnibus pour le thème de l’« insécurité en France », et en particulier dans « les cités », qui domine les campagnes pour les élections municipales d’avril 2001 et présidentielles d’avril 2002. En mars 2003, la décision de consacrer un reportage sur « la perception des jeunes des cités de la guerre en Irak » relève toujours des mêmes préoccupations journalistiques et celles-ci restent soutenues par la même organisation du travail. Les responsables de la rédaction continuent de « déterminer » les questions à poser aux habitants des banlieues avant de se tourner vers les journalistes « spécialisés », chargés d’aller recueillir des témoignages « dans les cités ».

L’importance des « accompagnateurs »

  • 8 Commune d’un peu moins de 8 000 habitants, située à une trentaine de kilomètres au sud de Paris et (...)

Cette fois, Denis doit interroger « des gamins » « en bas des immeubles ». Il décide de réaliser le reportage dans une cité située dans la commune de Z 8. Son choix se porte sur ce « quartier » avant tout parce qu’il y connaît un habitant prêt à l’aider dans l’organisation du reportage.

Entretien avec Denis (avril 2003)

« Là-bas je connais quelqu’un qui est respecté. C’est un type d’une cinquantaine d’années, un ancien de la cité, qui y vit toujours, un ancien boxeur, quelqu’un d’intelligent, qui a été comme ces gosses. J’avais sympathisé avec lui quand, sept-huit mois avant, j’avais fait une interview de lui pour la spéciale sur l’Algérie. […] J’avais gardé le contact car quand on arrive à débarquer avec quelqu’un… il avait bien géré les jeunes, il avait une certaine autorité. Et là, il leur avait touché quelques mots la veille… ça évite la surprise de la télé. Et les jeunes, […] ils n’ont pas fait dégénérer l’interview. Il y en avait que deux au rendez-vous, à la station de RER, et puis d’autres sont arrivés. […] Il y a deux niveaux dans cette cité, les plus âgés, les dealers qui sont plus loin, avaient accepté qu’on vienne. La personne qui me servait de contact leur avait dit “Ils ne viennent pas pour le shit”, donc il n’y a pas eu de problèmes. »

  • 9 Sur les violences comme stratégie d’intimidations et de contrôle du travail des journalistes, lire (...)

Denis en vient ainsi à déléguer la préparation du « tournage » à cet interlocuteur extérieur. Par là, il cherche d’abord à prévenir les « problèmes » auxquels disent être régulièrement confrontés la plupart des journalistes qui font des reportages « en banlieue ». Ceux-ci affirment en effet être victimes de vols, de destructions de matériel et même d’agressions 9. Pour limiter ces risques, les journalistes essaient de se faire le plus discrets possible. Selon un cameraman, la chaîne a par exemple retiré les logos des voitures de tournage « à cause des banlieues ». Des règles de conduite « dans les cités » ont ainsi été progressivement élaborées : garer la voiture là où une connaissance peut la surveiller, ne sortir la caméra qu’au moment de filmer, quitter les lieux dès les dernières images tournées, rester calme, ne pas répondre aux provocations, etc. Mais la garantie qui leur paraît la plus efficace consiste à se faire « accompagner » par une personne « implantée dans le quartier ».

En prévision de futurs reportages, le travail de Denis et de ses collègues « spécialisés sur les cités » consiste donc à tisser un réseau d’interlocuteurs implantés dans les « quartiers » et disposés à leur servir de guides pour accéder aux témoignages « de banlieues ». Ces accompagnateurs sont aussi bien des personnalités du quartier – comme un « boxeur respecté » – qu’un responsable d’association, un éducateur ou un élu local. Et quand l’un d’eux donne satisfaction, les journalistes n’hésitent pas à le solliciter à nouveau. Denis avait en effet rencontré l’ancien boxeur de la cité Z pour un reportage diffusé en 2002 dans une émission spéciale consacrée au quarantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie et aux relations avec la France. Dans ce reportage tourné dans une cité voisine, Denis dresse plusieurs portraits d’habitants auxquels il demande s’il se sentent « intégrés ». L’« ancien boxeur » fait partie des interviewés mais il avait aussi joué l’intermédiaire avec les habitants.

Entretien avec Denis (17 octobre 2007)

« Le gisement [dans une autre cité], il fallait arrêter, il était épuisé, et là il y a un nouveau gisement avec une personne-ressource et… qui a l’aura suffisante pour… pour… nous organiser le truc. […] Il a fait le go between. [… Lors du premier reportage], il y a une sorte de deal qui se fait avec lui parce que lui est super implanté dans la cité, […] et en quelque sorte, il nous dit “Je veux bien vous présenter des gens mais j’ai aussi des choses intéressantes [à dénoncer III]”. […] Avec lui on rentre dans la cité, il n’y a aucun problème […] et lui il devient poisson-pilote, […] je resterai […] en contact avec lui jusqu’à… […] ça devenait trop… je ne peux pas faire son truc sur IV … Là aussi c’est le problème aussi, c’est qu’à un moment, il faut rompre, c’est un peu comme un gisement… »

Leur collaboration se prolonge donc jusqu’à ce que les contreparties attendues par l’accompagnateur deviennent trop contraignantes au regard des bénéfices professionnels qu’en retire Denis. Les journalistes spécialisés paraissent donc choisir les lieux des tournages davantage pour les qualités et le dévouement de leur accompagnateur, que pour la « cité » elle-même. Celle-ci est pour ainsi dire secondaire puisqu’ils ne viennent pas interroger les témoins d’un « événement » survenu dans le quartier mais enregistrer une « opinion de banlieue ». La perception des « jeunes des cités » sur la guerre pourrait être recueillie dans n’importe quelle autre « cité ».

Il arrive cependant que les accompagnateurs habituels ne puissent satisfaire les demandes des journalistes, notamment quand les témoignages recherchés relèvent de pratiques cachées. « On a eu un problème à une époque, ils [les rédacteurs en chef] voulaient des [interviews de] dealers à 15 heures pour le 20 heures… C’était pas possible », explique Denis. Là encore, l’organisation de la rédaction a été adaptée pour répondre à la commande. Entre 2001 et 2004, la chaîne a régulièrement employé deux personnes « originaires des banlieues » chargées de trouver des témoignages grâce à leurs réseaux personnels d’interconnaissances « dans les cités ».

Les « fixeurs » : des recruteurs pour reportage en banlieue

Baptisés « fixeurs » – comme les guides-interprètes qui escortent les grands reporters dans les pays en guerre –, M. et H. ont été salariés de la rédaction, surtout de 2001 à 2004, pour rechercher des témoignages et assurer le travail d’accompagnateurs « en banlieue ».

M. est une jeune femme d’une vingtaine d’années qui explique, en 2003, avoir grandi dans une commune au sud de Paris et quitté l’école à seize ans. Elle collabore d’abord à un journal édité par une association liée à SOS Racisme et commence à aider des journalistes de presse écrite en « reportages dans les cités ». Elle est alors remarquée par la chaîne de télévision, qui lui propose un contrat de qualification. En échange de cette formation, M. s’efforce de répondre aux demandes en témoignages « de banlieue » de la chaîne. Elle puise en général dans ses relations personnelles (les copains du petit frère, un ancien petit ami « caïd du quartier », l’ancien voisin de palier, etc.) pour trouver les jeunes qui acceptent de témoigner. Elle aide notamment Denis dans la réalisation de reportages sur le racket, la réaction d’une famille marocaine à l’élection de Jacques Chirac, l’économie parallèle, les regroupements dans les halls d’immeubles, etc. À la fin de sa formation, elle réalise elle-même quelques sujets mais quitte la rédaction en 2005.

H. a un peu plus de trente ans et possède déjà une longue expérience de ­journaliste quand il commence à travailler comme « fixeur » pour la chaîne en 2001. Né en Seine-Saint-Denis et impliqué dans une association d’« insertion » pour « jeunes », il commence à épauler des journalistes dans leurs reportages au début des années 1990. Il travaille notamment à la télévision et pour des magazines grand public (Entrevue, Paris Match, VSD, etc.) sur des thèmes comme la violence, la place des femmes, les « chiens dangereux » ou encore le rap dans les « banlieues ». Il écrit également plusieurs ouvrages d’enquêtes. Dans la chaîne que nous étudions, il apporte surtout son concours à la réalisation de reportages sur les réseaux islamistes, organisant par exemple la rencontre entre Denis et un homme présenté comme un ancien combattant du Jihad. La collaboration s’arrête en 2004.

  • 10 Sur la division des tâches, lire Jeremy Tunstall, Journalists at Work, Constable, Londres, 1971. C (...)

L’analyse de la préparation du reportage sur les « jeunes des cités et la guerre » révèle ainsi une division du travail spécifique à l’organisation de certains reportages « en banlieue ». La direction peut confier la tâche de recueillir la « parole des cités » à des journalistes « préposés » qui délèguent à leur tour la préparation logistique des tournages à des collaborateurs tiers, accompagnateurs extérieurs à la rédaction ou collaborateurs internes, comme les « fixeurs » 10. Une fois cet impératif de l’accès « à la banlieue » assuré, les journalistes « spécialisés » réalisent alors eux-mêmes le recueil et la mise en forme de cette « opinion de banlieue ».

La réalisation du reportage : « faire l’opinion des banlieues »

La réalisation du reportage comprend deux étapes : une phase « sur le terrain », le « tournage », pendant lequel sont enregistrées les images d’illustration et les interviews des protagonistes ; puis une phase de « montage », au retour dans les locaux, où est élaboré le « produit à diffuser » à partir d’une sélection d’images et d’interviews, auquel s’ajoute le « commentaire » du journaliste.

S’agissant des interviews, leur conduite « en banlieue » présenterait, selon Denis, des spécificités, au point de nécessiter un savoir-faire particulier. Ce dernier souligne par exemple les difficultés à canaliser la parole des « jeunes » lors des discussions sur la guerre en Irak : « C’est pas possible d’attendre le calme. […] Moi, mon boulot, c’est de gérer ce bordel, d’éviter qu’ils parlent en même temps. »

Mais cette effervescence des « jeunes » n’est pas qu’une contrainte : le journaliste reconnaît privilégier ce dispositif d’interviews d’adolescents « en groupe » et à l’extérieur plutôt que « statiques » dans une « salle ». Le caractère désordonné des échanges qui en ressort sert aussi la production des représentations attendues des « jeunes » (en bande) : « C’est vivant, la manière dont ils parlent : […] tu vois pas le temps passer… », se réjouit Denis à son retour de reportage.

Un questionnement fermé

Au cours des interviews, le rôle de Denis ne se limite toutefois pas à animer les débats. Le visionnage des échanges révèle un travail de questionnement très précis qui vise à valider les hypothèses élaborées avec le rédacteur en chef lors de la préparation du reportage.

Le tournage dans la cité Z. a eu lieu samedi 22 mars 2003 dans la matinée. Il comprend deux séquences d’interviews. La première réunit cinq jeunes, sur le quai de la station RER de la commune. Elle dure 11’ 30. Les questions de Denis interrogent successivement l’opinion des jeunes sur les bombardements ; la libération des Irakiens ; Saddam Hussein ; le Coca-Cola ; leur intention de manifester ; la place de la religion dans la guerre et dans leur perception du conflit – « [La guerre] entre Américains et Irak, […] ça a un caractère religieux ou pas ? », « C’est pour des raisons religieuses que vous aimez pas Bush ? » ; puis à nouveau les bombardements ; leurs similitudes avec les Irakiens – Trois fois : « Qu’est-ce que vous avez en commun avec les Irakiens ? » ; la libération des Irakiens ; les actions pour s’opposer (deux fois) ; José Bové ; les partisans de la guerre.

La seconde séquence d’interviews se déroule dans le passage d’un immeuble, avec deux garçons. Elle dure 10’ 30. Les questions de Denis portent sur les bombardements (deux fois) ; Saddam Hussein ; l’alternative à la guerre ; les relations entre la guerre en Irak et la Palestine – « Je viens pour parler de l’Irak et on me parle de la Palestine… Il y a un rapport entre les deux ? » ; l’Irak comme guerre de religion ou de civilisation ; l’importance du conflit israélo-palestinien ; les relations entre la guerre en Irak et la Palestine – « Je vais reposer ma question » ; le lien entre Saddam Hussein et la Palestine ; la guerre globale entre juifs et arabes ; l’Arabie Saoudite comme pays arabe ; les similitudes entre guerre en Irak et Palestine ; l’opposition à la guerre dans le monde ; la croyance en l’ONU (deux fois) ; les chaînes regardées : Al-Jazira (deux fois), Abu Dhabi TV.

Finalisation du reportage : la construction de l’opinion des jeunes des cités

Les parti pris de la production inspirent ensuite la phase de montage, comme l’atteste l’encadré suivant, qui met en perspective le contenu du reportage final (extraits de prises de vue et d’interviews des adolescents avec le « commentaire » de Denis lu en fond sonore) et une analyse de l’ensemble des réponses des adolescents.

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Les opinions écartées : « trop communes » ou « hors sujet »

Comparer l’interview intégrale avec le « produit fini » permet aussi de ­pointer les arguments des adolescents qui ont été écartés lors du montage.

Ces « jeunes » ont par exemple condamné abondamment les enjeux économiques, qui sont, pour eux, la véritable cause de la guerre – pour le « business » – menée par les Américains. Au cours des vingt-deux minutes d’interviews, ils prononcent le mot « pétrole » à quinze reprises alors qu’il ne fait l’objet d’aucune question du journaliste. L’idée n’est pas conservée au montage. De même, ils soulignent plusieurs fois le caractère infondé d’une guerre déclenchée contre l’avis de l’ONU. Cette préoccupation « légaliste » n’a pas non plus trouvé place dans le reportage final.

Enfin, le tournage est marqué par quelques déclarations sur « les Juifs ». En pleine discussion sur Saddam Hussein, une main présente à la caméra une bouteille de soda et une voix lance : « Ça, c’est juif. » Plus tard, la caméra qui filme le quai de RER capte une insulte : « Enfoiré [inaudible], tu parles à un feuj’ ! » Enfin, au cours du deuxième interview, après plusieurs relances sur la Palestine, l’un des jeunes estime que, « la base, c’est les Juifs, les Juifs qui veulent tout. Je crois qu’ils contrôlent même les Américains ». Ces propos ne sont pas gardés non plus.

Le travail de questionnement, puis la sélection des propos et la rédaction du commentaire du journaliste s’apparentent ainsi à une opération de réduction des points de vue à un registre d’opinions limitées et prédéterminées en amont du reportage. Même les avis spontanés communément admis dans le débat médiatique sur la guerre (pour le pétrole, illégale, etc.) disparaissent lors du montage.

Pendant notre entretien avec Denis, lorsque nous avons pointé ce filtrage, le journaliste a reconnu que « [le pétrole] est partout, il est tellement partagé que je le zappe. […] Tout le monde est d’accord et c’est pas le discours qu’on attend chez eux ». D’autres arguments « partagés » sont en revanche conservés mais retraduits comme le rejet de Bush, expliqué par la solidarité avec les ghettos noirs américains.

À l’inverse, certains arguments sont accentués, comme le crédit porté à Saddam Hussein en tant que « champion de la cause palestinienne » ; tandis que les critiques à son égard sont minorées. Par ailleurs, le choix parmi les séquences permet de valider, dans le montage, l’hypothèse de la solidarité religieuse alors qu’elle est nuancée dans les interviews.

Enfin, s’agissant des propos sur les « Juifs », Denis explique leur ­éviction, après coup, par le souci de s’en tenir à la commande initiale.

Entretien avec Denis (avril 2003)

« Il fallait faire des choix. […] Il n’y avait pas la place… Et puis, je venais pas pour ça. […] Pour moi, le sujet était clair : s’il y avait une solidarité avec Saddam, […] avec les Irakiens ? Est-ce qu’ils arrivaient à détacher ça du conflit israélo-palestinien ? [… Les propos sur les Juifs], ça vient comme un cheveu sur la soupe. […] J’ai pas ressenti de haine, c’est pas venu spontanément, et pas repris par le groupe… Et puis, c’est un sujet tellement sensible, c’est pour ça que je veux m’intéresser à l’antisémitisme… J’envisage un sujet ciblé là-dessus. »

  • 11 Le CSA s’appuie notamment sur l’article 24 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la press (...)
  • 12 Conseil supérieur de l’audiovisuel, « Recommandation à l’ensemble des services de télévision et de (...)

À son retour de la cité Z., Denis nous a aussi fait part de son souci de ne pas « mettre de l’huile sur le feu ». Autant que la conscience individuelle du journaliste s’agissant des éventuelles retombées d’un reportage, cette prudence témoigne également de la prégnance des règlements « anti­racistes » sur la fabrication des discours publics. La veille du déclenchement de la guerre, devant « l’imminence d’une intervention militaire au Moyen-Orient », le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) – qui veille à l’application des lois et des réglementations par les chaînes – a par exemple appelé « l’ensemble des services de télévision et de radio » à une « vigilance particulière dans l’exercice de leur responsabilité éditoriale »  11. Dans « ce contexte difficile », cette « recommandation » préconise notamment de « traiter avec la pondération et la rigueur indispensables les sujets susceptibles d’alimenter des tensions et des antagonismes au sein de la population ou d’entraîner, envers certaines communautés ou certains pays, des attitudes de rejet ou de xénophobie 12 ».

Une fois écartés les idées consensuelles sur la guerre mais aussi les discours potentiellement répréhensibles, Denis recompose ainsi une « opinion des jeunes des cités » qui exprime les particularismes présupposés. Le journaliste est aidé d’un « monteur » qui assemble ce patchwork de séquences, mais surtout il suit l’avis des responsables de la rédaction qui sont alors omniprésents. Ceux-ci sont les vrais maîtres d’ouvrage de la fabrique du reportage, le rédacteur en chef pouvant même influer sur la sélection des interviews.

Le montage ou la finalisation sous l’œil des chefs

Le montage du reportage a lieu le lundi, soit deux jours après le tournage, pour une diffusion du reportage prévue le jour même. Scènes d’observations en cabine de montage (lundi 24 mars 2003, vers 18 heures 30).

Denis vient de finir la sélection des extraits d’interviews qu’il souhaite intégrer au reportage. Il nous explique qu’il va intercaler « du commentaire » entre chaque témoignage : « C’est un sujet délicat à faire car t’as pas d’histoire [à raconter], pas de faits. Il faut essayer d’expliquer ce qu’ils n’arrivent pas à dire, sans se lancer dans des extrapolations. »

Assis à ses côtés, devant le ban de montage, le monteur trie les images d’illustration et met bout à bout les séquences. Pendant ce temps, Denis écrit le texte qui va accompagner ces images. Il s’interrompt un instant pour téléphoner à son accompagnateur et se faire repréciser le nom de la cité visitée.

Les responsables de la rédaction vont et viennent dans les salles de montage pour vérifier l’avancée du travail. Élisabeth, une des chefs du service des Informations générales, entre et jette un œil sur les images en cours de montage : dans un passage sous un immeuble, des adolescents font rouler un ballon de foot, un autre tague un mur et une femme passe avec une petite fille. Elle réagit : « C’est sympa d’habiter là, tu passes avec ton môme sous le porche, tu dois traverser ce merdier… »

Le monteur cale un dernier extrait d’interview, où un adolescent déclare : « [La guerre], ça va chauffer les esprits musulmans. […] Là, c’est des petites manifestations, tout ça, mais il y a des extrémistes qui vont commencer à plus se… ça va causer des problèmes. » Denis se tourne vers Élisabeth et justifie la sélection de ce témoignage « un peu long » : « C’est [le rédacteur en chef] qui voulait ce truc entier en deuxième partie… » Élisabeth sort satisfaite : « C’est bien, c’est intéressant, très bien ! »

Denis continue : « Il faudrait une fin… » Il s’adresse au monteur : « Tu peux finir sur des [images de] paraboles, t’en as encore en stock… » Puis il termine son texte : « Les chaînes de télévision arabes sont leurs principales sources d’infos. Jour après jour, c’est elles qui forgent leur vision du conflit… »

La diffusion du reportage : mise en actualité et motivations professionnelles pour la « banlieue »

Une fois le montage achevé, le devenir du reportage semble échapper à la maîtrise du journaliste. Le « sujet » de Denis, qui n’est pas diffusé le jour même, se trouve donc évoqué à nouveau en conférence de rédaction le lendemain matin.

Conférence de rédaction (25 mars 2003, 10 heures 40)

La réunion commence par les propositions de reportages du service Informations générales. Les deux rédacteurs en chef du 20 heures et le présentateur discutent avec l’un des chefs du service. Il est tout de suite question du reportage de Denis, « Paroles de jeunes des cités ». L’un d’eux :

— C’est des jeunes musulmans.

— C’est pas des chrétiens !

— C’est des beurs et des blacks qui disent « On est des musulmans… » 

Le sujet est inscrit au sommaire.

L’insertion des « jeunes » dans l’actualité

En inscrivant un reportage au sommaire d’une « édition », les responsables du journal se donnent aussi la possibilité de relier son contenu aux autres « informations » abordées. C’est le cas du reportage de Denis, qui va être raccordé au compte rendu des manifestations « anti-guerre » du jour, ainsi qu’à l’évocation d’une agression à caractère antisémite survenue en marge de la manifestation parisienne du samedi précédent.

  • 13 Mardi 25 mars 2003 : Libération, « Les dérives antisémites gênent à gauche » ; Le Figaro, « Deux j (...)

D’abord présentée comme une « bagarre » entre des « membres d’un centre de jeunesse juif » et des « manifestants anti-guerre », cette « information » va connaître une publicité grandissante à partir du lundi après-midi. Relayées par l’Agence France presse (AFP), plusieurs prises de position – d’abord celle du CRIF puis celle du maire de Paris qui condamne la « saloperie d’antisémitisme » – vont pousser les médias, et notamment les quotidiens, à reconsidérer l’affaire 13. Le mardi, l’AFP continue ­d’égrener les condamnations des mouvements politiques et syndicaux. En début d’après-midi, un article du journal Le Monde et une dépêche indiquent qu’une agence de presse (Digipress) possède des images des victimes.

Conférence de rédaction (25 mars 2003, 15 heures 30)

La responsable du service Social est au téléphone, survoltée : « Alors, ça dégénère, ça dégénère ? » Elle parle à une journaliste qui suit la manifestation anti-guerre du jour, puis elle raccroche et prend la parole : « Pas de problèmes pour le moment, y a pas de débordements mais ils sont très excités, ils ont des tee-shirts “Vive Saddam”, et surtout ils ont déjà les foulards autour du cou [pour se cacher ?]… Est-ce qu’il faut pas mettre plus de moyens ? » Décision est prise d’envoyer sur place l’équipement nécessaire pour ­permettre de réaliser « un direct » au cours du journal. « Ça peut déraper ! »

Quelqu’un propose un sujet sur l’agression de samedi. « Il faut acheter les images de Digipress. » Le présentateur : « La vérité, c’est que ça vaut pas plus qu’un off V. »

Plutôt qu’un compte rendu détaillé de l’incident, le regain d’intérêt pour l’« agression » du samedi inspire surtout aux responsables de la rédaction un nouveau sujet de reportage : les « dérapages » et éventuels nouveaux affrontements dans les manifestations en cours.

Déroulé du JT de 20 heures (25 mars 2003)

Après un exposé détaillé du conflit en Irak et un point sur les manifestations « anti-guerre » dans le monde, le JT consacre un reportage aux manifestations organisées à Paris le jour même par les lycéens. La journaliste souligne le manque de discipline dans le cortège, les slogans provocateurs « pro Ben Laden » et l’association faite entre Palestine et Irak.

Puis le présentateur rappelle que ces manifestations « avaient dégénéré » le samedi précédent et que « quatre militants juifs » d’un « mouvement de jeunesse » avaient été agressés. Des images des victimes sont diffusées pendant qu’il parle. Il souligne que l’agression a provoqué une « vive émotion dans la classe politique, […] Elle ravive les craintes d’affrontements ­communautaires ».

Puis il introduit le reportage de Denis : « Alors précisément comment réagit-on dans les quartiers, comme on dit, où vivent… où vit une forte population d’origine arabe… Eh bien, c’est ce que nous sommes allés voir à (Z). Reportage Denis […] et […]. »

Ensuite, le JT se poursuit par un reportage sur les tarifs réduits de la SNCF…

Bien qu’aucune nouvelle agression n’a eu lieu, le JT établit un lien entre les dernières manifestations,l’« agression » du samedi après-midi, les « craintes d’affrontements communautaires » et « la population d’origine arabe » « des quartiers » rencontrée par Denis le samedi matin. Le discours des « jeunes » de la cité Z. se trouve ainsi inséré dans un récit de « l’actualité » qui relate des incidents survenus pourtant après coup.

Cette « mise en actualité » passe par un ajustement de l’appellation du groupe présenté dans le reportage. Celle-ci n’a d’ailleurs cessé de varier tout au long du processus de fabrication. Il a d’abord été question des « gamins dans les immeubles » lors de la conférence de rédaction du vendredi précédent, puis de « jeunes de la cité » ou simplement de « la cité » dans le commentaire écrit par Denis le lundi. Le montage retient alors également un extrait où l’un des « jeunes » lâche : « On est des musulmans. » Le mardi matin, en réunion, alors que « l’agression » est abordée par les autres médias, les responsables de la rédaction qualifient, eux, les « beurs et blacks » de « musulmans ». À l’antenne, le présentateur du 20 heures évoque finalement la « population d’origine arabe » localisée « dans les quartiers ». Toutes ces dénominations ont en commun de renvoyer ces « jeunes » à une extériorité. Un glissement s’opère toutefois, depuis une désignation axée sur la jeunesse et la relégation urbaine, vers une dénomination ethnico-raciale qui mêle religion, couleur de la peau et origine extranationale.

Tout se passe comme si les partis pris de production (les « tensions communautaires »), d’abord contraints à l’euphémisation du fait notamment des règlements encadrant l’audiovisuel, se font plus explicites quand des « faits » d’actualité permettent de les afficher : avec les agressions de « juifs » dans les « manifs » où les slogans pro-palestiniens sont « omniprésents », il parait légitime de s’interroger sur la « population d’origine arabe » dans « les quartiers ». Deux parties sont clairement mises face à face, même si l’agresseur reste désigné implicitement.

À ce stade ultime, les choix d’enchaînements des reportages et les textes d’introduction relèvent uniquement des rédacteurs en chef du journal et du présentateur. Ils gardent jusqu’au bout la main sur la mise en forme d’une opinion des « jeunes des banlieues ».

Incitations & routinisation

La contribution de Denis à la réalisation du reportage a toutefois été remarquée et appréciée par sa hiérarchie. Il recueille après coup des félicitations appuyées qui marquent la reconnaissance de ses pairs.

Mercredi 26 mars 2003, fin de matinée

Le rédacteur en chef adjoint du 20 heures passe en trombe devant le bureau de Denis et lui lance : « Super ton sujet hier, super ! » Ils échangent ensuite quelques mots sur une agression de CRS dans le quartier des Tarterêts.

Dans l’après-midi, c’est au tour d’un des chefs du service Informations générales de le complimenter : « Salut Denis… Bravo pour ton sujet sur les mecs de banlieues et la guerre, génial ! — Je vais continuer. — Ouais, continue… En dehors du fait que leur position est scandaleuse, ce sont de sacrés bons clients… Mais c’est terrifiant, complètement terrifiant. » Il s’éloigne.

Les marques d’intérêt pour les discours produits par Denis existent même au-delà du JT. Pour preuve, deux extraits d’interviews des jeunes de la cité Z. sont rediffusés quelques jours plus tard dans une prestigieuse émission de débats. Cette fois, les opinions retenues des adolescents portent uniquement sur l’islam et le nouveau commentaire qui les accompagne affirme sans détour : « On est à Paris mais les images de guerre réveillent une solidarité avec le monde musulman. »

Même si des motivations plus personnelles jouent un rôle (le retour critique sur son engagement communiste et son propre vécu « en banlieue »), les encouragements confortent Denis dans le respect des partis pris des responsables de la rédaction. La production de ces discours relève d’ailleurs d’une quasi-routine pour le journaliste. En octobre 2001, au moment du déclenchement des bombardements américains sur l’Afghanistan, Denis était déjà allé recueillir, dans une cité, les réactions de « musulmans » et de « jeunes ». Puis, quelques jours après, il avait réalisé un reportage sur le succès de la chaîne Al-Jazira auprès des habitants « des cités ». Par ailleurs, dans un livre tiré de ses reportages « dans les cités » et publié en 2002, Denis rapporte des témoignages de « jeunes » qui évoquent leur identification aux « Noirs américains »…

Ainsi, le reportage de mars 2003 apparaît à bien des égards comme un digest de thèmes déjà traités par Denis. Sa fabrication s’apparente ainsi à une tentative de reproduire des argumentaires entendus en d’autres lieux. Lors de nos entretiens, le journaliste mobilise d’ailleurs ses expériences passées pour justifier les extrapolations qu’il s’autorise à partir du discours des « jeunes » de la cité Z. : « C’est vrai qu’ils [les jeunes] ne me le disent pas mais c’est quelque chose que j’ai déjà beaucoup entendu en banlieue… »

Conclusion

Cette étude illustre la contribution des différentes catégories de journalistes dans la production des images et des discours « sur les banlieues », confirmant notamment la prépondérance des responsables du JT dans l’élaboration de « l’information ». Par le choix des sujets, ceux-ci contribuent d’abord à perpétuer les perceptions et catégories du monde social comme le fait d’interroger l’avis particulier de « musulmans » ou de « jeunes des cités » lors des guerres en Irak et en Afghanistan en 1991, en 2001 et 2003. Mais ils exercent également une action directe dans la mise en mots et en image du « problème des jeunes de banlieues » par leurs interventions lors du montage ou via la présentation des « événements » dans le journal.

Ainsi, la mise en place de journalistes « préposés aux banlieues » sert surtout à satisfaire les exigences de production des responsables de la rédaction sur une thématique omniprésente dans les médias et les discours politiques. Les difficultés d’accès aux « cités » tendent même à favoriser une subdivision des tâches : un « accompagnateur » se voit déléguer l’organisation logistique du reportage dans le « quartier », tandis que le journaliste se concentre sur la collecte des interviews et la confection finale d’un reportage conforme aux attentes de sa hiérarchie.

Notes

1 Sur l’analyse de presse nationale et locale, lire Alain Battegay et Ahmed Boubeker (dir.), Les Images publiques de l’immigration, L’Harmattan/CIEMI, 1993 ; sur les émissions de débats et de reportages, lire Henri Boyer et Guy Lochard, Scènes de télévision en banlieue 1950-1994, INA/L’Harmattan, 1998 ; sur les représentations des « banlieues » à travers le problème des « violences urbaines », lire Annie Collovald, « Violence et délinquance dans la presse. Politisation d’un malaise social et technicisation de son traitement », in Francis Bailleau et Catherine Gorgeon (dir.), Prévention et sécurité : vers un nouvel ordre social ?, Éditions de la DIV, 2000, p. 39-53 ; Éric Macé et Angelina Peralva, Médias et violences urbaines. Débats politiques et construction journalistique, La Documentation française, 2002.

2 Sur les « définisseurs primaires » de l’information, lire Stuart Hall, Chas Critcher, Tony Jefferson, John Clarke et Brian Roberts, Policing the Crisis, Mugging, the State and Law and Order, McMillan, Londres, 1978 ;et la critique de ces notions par Philip Schlesinger, Reporting crime. The Media Politics of Criminal Justice, Clarendon Press, Oxford, 1995.

3 Sur les relations entre les journalistes et leurs interlocuteurs dans les cités, lire Julie Sedel, « La banlieue comme enjeu de lutte symbolique. Contribution à l’étude des relations entre médias et champs sociaux », thèse de sociologie, EHESS, juin 2007.

4 Sur les cadres d’interprétations, lire Erving Goffman, Les Cadres de l’expérience, Minuit, 1991.

5 La définition des « angles de reportages » par les chefs est chose courante dans une rédaction nationale (lire Jacques Siracusa, Le JT, machine à décrire, op. cit., p. 136-139).

6 En 1991, le déclenchement de la première guerre du Golfe avait donné lieu à des reportages semblables ; lire Alain Battegay et Ahmed Boubeker (dir.), Les Images publiques de l’immigration, op. cit., p. 19-54.

7 Et d’autres journalistes, y compris d’autres services, comme le service Société, peuvent aussi réaliser des reportages en banlieue, sur l’éducation ou l’urbanisme par exemple.

8 Commune d’un peu moins de 8 000 habitants, située à une trentaine de kilomètres au sud de Paris et gérée par un conseil municipal de droite. La cité visitée par Denis fait l’objet d’un classement en « zone urbaine sensible ».

9 Sur les violences comme stratégie d’intimidations et de contrôle du travail des journalistes, lire Julie Sedel, « La banlieue comme enjeu de lutte symbolique… », art. cit.

10 Sur la division des tâches, lire Jeremy Tunstall, Journalists at Work, Constable, Londres, 1971. Cette division du travail dans les rédactions ne sont pas des ­pratiques nouvelles mais son degré de rationalisation est ici remarquable.

11 Le CSA s’appuie notamment sur l’article 24 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, condamnant les médias qui « auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupement de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée ».

12 Conseil supérieur de l’audiovisuel, « Recommandation à l’ensemble des services de télévision et de radio relative au conflit au Moyen-Orient », 18 mars 2003, n° 2003-2, Journal officiel, 21 mars 2003.

13 Mardi 25 mars 2003 : Libération, « Les dérives antisémites gênent à gauche » ; Le Figaro, « Deux juifs tabassés » ; Le Monde (daté du 26), « Vives protestations après l’agression de jeunes juifs à Paris ».

Note de fin

I  La conférence de rédaction réunit les responsables du journal de 20 heures et les chefs des différents services de la rédaction. Pour une analyse détaillée du fonctionnement d’une rédaction de télévision, lire Jacques Siracusa, Le JT, machine à décrire, INA Bruxelles, De Boeck Université, 2001.

II  Pour garantir l’anonymat des personnes rencontrées, tous les prénoms ont été changés.

III  En l’occurrence, l’accompagnateur faisait, selon Denis, « une fixette sur l’office [HLM] du coin » ; mais cette histoire n’intéresse pas le journaliste, qui « accepte le deal » mais n’ira « jamais au bout ».

IV  C’est-à-dire un reportage dénonçant l’office HLM.

V  C’est-à-dire quelques secondes d’images que le présentateur commente lui-même.

Jérôme Berthaut

Réalisation : William Dodé