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Agone 40
« L’invention de l’immigration »
Coordination Choukri Hmed & Sylvain Laurens
Parution : 12/09/2008
ISBN : 9782748900927
Format papier : 240 pages (15 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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Table des matières

Éditorial en marge des sirènes du «post-post…» Choukri Hmed et Sylvain Laurens

Un travail collectif sur la fabrique des catégories et l’invention de l’immigration

L’immigration : naissance d’un « problème » (1881-1883) Gérard Noiriel

Organiser l’immigration Benoît Larbiou

Sociogenèse d’une politique publique (1910-1930)

La construction du problème de l’émigration Victor Pereira

L’élite étatique & l’émigration portugaises vers la France (1957-1974)

« Sonacotra cédera ! » Choukri Hmed

La construction collective d’une identité collective à l’occasion de la grève des loyers dans les foyers de travailleurs migrants (1973-1981)

« Les Maliens à l’Élysée » Sylvain Laurens

Chronique d’une visite forcée

La mise en image du « problème des banlieues » au prisme de la division du travail journalistique Jérôme Berthaut

« Mériter d’être français » : pensée d’État & expérience de naturalisation Sarah Mazouz

Les immigrés du BTP à l’ombre de la « pénurie de main-d’œuvre » Nicolas Jounin

La Leçon des choses

« Un monument unique » Michel Vanoosthuyse

Introduction à la tétralogie d’Alfred Döblin Novembre 1918. Une révolution allemande

« Au commencement était la presse… » Jacques Bouveresse

Le pouvoir des médias & la rébellion de Karl Kraus : une leçon de résistance pour notre temps ?

  • 1 L’enquête de terrain s’est déroulée dans une grande ville de la région parisienne, siège de la préf (...)

L’entretien s’est très bien passé. On n’avait rien à se reprocher. » Cette phrase est revenue dans la bouche de neuf des douze personnes que j’ai interrogées sur le déroulement des entretiens relatifs à la procédure ayant conduit à leur naturalisation 1. Une seule enquêtée a témoigné d’un état d’angoisse et de peur non seulement pendant l’entretien de police mais aussi pendant toute la durée de la procédure. Sinon, l’unique grief des enquêtés portait sur la longueur de la procédure et sur le caractère pénible de l’attente.

Cette attitude s’explique par un élément de la relation d’enquête dont je ne pris conscience qu’en retranscrivant l’un des entretiens. Dans de nombreux cas mes enquêtés m’ont prise pour un agent de l’administration qui venait vérifier leur loyalisme et donner une ultime confirmation à leur naturalisation. Ils me répondaient donc en mettant en avant le fait que, dans leur cas, les choses s’étaient bien passées car ils étaient de « bons » candidats à la naturalisation, répondant parfaitement aux critères. Consciente de cette particularité de la relation d’enquête, je pris donc par la suite le parti de préciser systématiquement que j’étais une étudiante étrangère à même de très bien comprendre leur expérience, par exemple lorsqu’ils me parlaient de la procédure de renouvellement de la carte de séjour. Pourtant, j’ai continué à obtenir le même type de réponse quand il s’agissait de décrire, par exemple, la manière dont s’était déroulé l’entretien à la préfecture ou celui avec la police ou la gendarmerie.

Il fallait donc prendre au sérieux le contenu de cette réponse et comprendre ce qu’il révélait de la posture du naturalisé, non seulement en cours de procédure mais aussi une fois la nationalité française obtenue. De ce point de vue, même si, à l’exception d’un enquêté, la notion de « mérite » n’est jamais utilisée directement, elle apparaît de manière implicite à travers certaines remarques qui sont systématiquement revenues.

L’enjeu de ce texte est de partir de l’usage qui est fait de cette notion de « mérite » par l’administration préfectorale – pour justifier l’octroi de la nationalité comme une faveur et non comme un droit – et de voir comment les naturalisés se réapproprient cette catégorie sur un mode leur permettant, au contraire, de concevoir a posteriori la naturalisation comme leur étant revenue de droit.

Dossier et procédure de naturalisation

Retiré auprès du bureau des naturalisations de la préfecture de son lieu de résidence, le dossier est, une fois considéré comme complet, d’abord examiné en préfecture par un agent du bureau des naturalisations. Pour être recevable un dossier doit satisfaire à cinq conditions : avoir une résidence stable en France (ce qui implique d’avoir ses revenus en France), être majeur, en bonne santé, de « bonne vie et de bonnes mœurs », et être assimilé (article 21 du Code civil). L’administration donne officiellement à la notion d’assimilation un sens linguistique – le candidat à la naturalisation doit savoir parler français à hauteur de sa condition sociale (article 69, ordonnance du 19 octobre 1945 portant code de la nationalité française). Cette assimilation est appréciée lors de deux entretiens, l’un en préfecture et l’autre au commissariat de police ou à la gendarmerie I. Il est à noter que depuis la réforme du CESEDA (code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile) de juillet 2006, les candidats à la naturalisation sont tenus de connaître aussi les « droits et devoirs du citoyen français ». L’administration préfectorale émet ensuite un avis sur l’opportunité de la demande. À l’issue de cette première étape, le dossier est transmis à la sous-direction des naturalisations, qui prononce, après avoir réexaminé le dossier et pris en compte l’avis de la préfecture, la décision finale. La procédure de naturalisation dure en moyenne entre trois et cinq ans.

Mériter la faveur d’être français :pratiques et rhétoriques administratives

Le Robert définit le mérite comme « ce qui rend une personne digne d’estime, de récompense, quand on considère la valeur de sa conduite et les difficultés surmontées ».

La notion de « mérite » n’est pas une catégorie juridique, elle sous-tend cependant toute la procédure de naturalisation. Ne seront naturalisés que les demandeurs qui, tout en remplissant les conditions de recevabilité, paraîtront les plus « méritants ». Ne seront considérés comme « méritants » que les plus « loyaux » vis-à-vis de la France et ceux dont le comportement et la trajectoire incarnent au mieux les « valeurs de la République ».

La procédure comme mise à l’épreuve

Dans le cas des agents intermédiaires en charge de la partie préfectorale de la procédure, la référence à la notion de mérite est indirecte. Elle transparaît dans cette façon de concevoir la procédure comme une épreuve permettant de tester la motivation des postulants et dans la forme prise par leurs interactions avec ces derniers. S’explicitent alors les catégories de perception qu’ils appliquent aux postulants, ainsi que les normes morales sur lesquelles ils se fondent pour faire la part entre « bons » et « mauvais » candidats.

  • 2 Pour une description précise de ces effets de filtre, lire Didier Fassin et Sarah Mazouz, « Qu’est- (...)

La « période de stage » qui suivait la décision de naturalisation et qui privait le nouveau naturalisé d’un certain nombre de droits (droit de vote, droit d’éligibilité, droit de siéger dans les assemblées professionnelles) pendant les dix puis les cinq ans qui suivaient sa naturalisation ayant été supprimée, l’évaluation du « mérite » du candidat se déplace entièrement en amont de la décision de naturalisation. Chaque étape joue alors un rôle dans la sélection ou l’élimination. Le candidat à la naturalisation peut ainsi se voir refuser le retrait d’un dossier, l’agent de préfecture au guichet estimant que son statut ne satisfait pas aux conditions de recevabilité. La date d’enregistrement de son dossier peut aussi être retardée 2, l’administration jouant avec le temps comme facteur de mise à l’épreuve – toutes ces difficultés dépendant aussi en très grande partie du ou de la fonctionnaire sur qui « l’on tombe ».

  • 3 Journal de terrain, 31 octobre 2006.

La naturalisation est aussi une procédure d’« adoption » de ceux qui sont perçus comme ayant appris à se comporter comme des nationaux et qui, pour cette raison, seraient les plus « méritants ». Ainsi, dès le guichet, la manière dont le postulant présente son dossier sert à évaluer son appropriation des usages de l’administration française. Les remarques faites aux postulants qui ne savent pas remplir des dossiers et « ne peuvent pas suivre la liste [de documents à fournir] 3 » laissent sous-entendre qu’ils n’ont pas encore les qualités requises pour devenir français.

  • 4 Entretien avec la directrice du bureau des naturalisations de la préfecture, 24 octobre 2006.

D’emblée l’évaluation des dossiers prend l’aspect d’une appréciation morale, sachant que les mêmes agents auront à émettre un avis sur l’opportunité de la demande, sur la base de l’entretien d’assimilation linguistique et de l’enquête de moralité. On parle alors davantage de « bons dossiers » ou de « mauvais dossiers » plutôt que de dossiers complets ou de dossiers incomplets. Les explications relatives aux cas d’ajournement pour deux ans données par la responsable du bureau des naturalisations de la préfecture où j’ai enquêté montrent, à travers les exemples choisis, comment se mêlent évaluation objective et jugement de valeur. Il en va ainsi de sa description des femmes pour lesquelles une insuffisante connaissance du français a motivé un ajournement de leur dossier et dont la responsable postule qu’elles ne suivront pas les cours proposés : « Ce sont des femmes qui sont restées dans les traditions de leur pays. Alors vous les voyez arriver, elles sont voilées. Souvent elles ne sortent pas de chez elles. C’est souvent aussi le mari qui les empêche de sortir de chez elles et de ­s’intégrer, je dirais, par rapport à la population. Donc elles vivent repliées sur elles-mêmes en cercle fermé. Et ce qui fait que, même si là on leur donne la possibilité d’aller suivre des cours, elles ne vont peut-être pas oser y aller. Parfois elles viennent aussi de provinces où elles ne sont pas allées à l’école étant petites, etc. Donc ça leur fait peur, et elles n’osent pas franchir le pas. 4 »

  • 5 Lire Alexis Spire, Étrangers à la carte. L’administration de l’immigration en France (1945-1975), G (...)

Outre l’évaluation des compétences proprement linguistiques des postulants, les agents de la préfecture apprécient leur motivation à apprendre et l’adéquation de leur manière d’être avec « les us et coutumes français ». Les agents sont ainsi tenus de signaler systématiquement dans le procès-verbal d’assimilation linguistique qu’une postulante s’est présentée voilée à l’entretien – et cela quel que soit son niveau de français. Si la directrice du Bureau des naturalisations pose que « souvent les femmes qui sont très voilées ne parlent pas [français] » ; elle précise aussi que, même si une femme parle très bien le français, « on va dire qu’elle est arrivée voilée ». Ce glissement du linguistique au culturel 5 contredit les déclarations selon lesquelles seule l’assimilation de la langue française est évaluée durant ces entretiens. Il a aussi des implications sur la pratique des agents qui conduisent ces entretiens. En effet, de la même manière que la directrice du bureau des naturalisations finit par confondre le fait d’être voilée avec le fait de ne pas bien parler français, les agents qui conduisent les entretiens semblent considérer d’emblée qu’une femme voilée ne saura pas parler français.

Considérées comme étant sous l’emprise à la fois d’une tradition qui résisterait à toute forme d’éducation et de maris qui chercheraient à les maintenir dans l’ignorance et l’analphabétisme, les femmes qui se présentent voilées aux entretiens d’assimilation incarnent quelque chose comme une figure de l’arriération, incompatible avec « l’intégration », les empêchant de devenir françaises.

« De toute façon, elle est voilée »

« 11 heures 05 : la postulante qui entre est voilée et habillée d’une penjabi dress grise sur un pantalon blanc.

L’agent de préfecture lui demande sa pièce d’identité. La femme hésite et paraît ne pas comprendre. L’agent semble déjà avoir perdu patience et lui dit tout de suite que ça va être difficile. […] D’ailleurs, à partir du moment où cette dame paraît ne pas bien comprendre le français, l’agent fait comme si elle n’était pas là et se met à me faire des commentaires sur elle. Elle lui demande ensuite si elle sait ce que fait son mari. La postulante répond “restaurant” avec une prononciation anglaise, ce que relève tout de suite l’agent – “Ça, c’est en anglais” –, qui se tourne ensuite vers moi et m’explique que ça va être rapide. II »

Sans doute cette postulante avait-elle des difficultés à comprendre et à parler le français, mais ce qui paraît frappant dans le déroulement de cet entretien est la manière dont l’agent qui le conduisait a décidé, avant même que la postulante ne trouve le temps de répondre et simplement à la vue de sa tenue, qu’elle ne savait pas parler français. La manière dont cet agent m’a ensuite expliqué, à l’issue de l’entretien, comment elle avait procédé apporte une première confirmation à ces observations. Revenant d’abord sur le fait que cette postulante ne savait pas parler français elle conclut, en présentant cela comme ce qui fonde sa décision d’émettre un avis défavorable ou plutôt comme ce qui exclut la possibilité même de formuler un avis favorable : « Et puis, de toute façon, vous avez vu III, elle est voilée, donc il y a un défaut d’intégration à nos us et coutumes. »

Se montrer digne de la République

  • 6 Sur le « mérite » et le « registre de la vertu », lire Didier Fassin, « La supplique. Stratégies rh (...)
  • 7 Journal de terrain, 22 mars 2007.

A contrario, c’est parce qu’ils ont incorporé l’idée qu’il faut « bien présenter » ou qu’ils vont au devant de ce qu’ils conçoivent comme étant les attentes de l’administration que d’autres postulants s’habillent de façon distinguée et adoptent une posture de déférence afin de se montrer dignes de la République qu’ils souhaitent rejoindre. Quand l’agent leur demande s’ils connaissent les droits et devoirs du citoyen français, la plupart ne parlent que des devoirs qu’ils ont envers la France, comme s’il était inconvenant pour eux de parler de droits à ce stade de la procédure. Cela permet aux candidats de mettre en avant le caractère vertueux de leur comportement d’étrangers résidant en France et de souligner par là qu’ils « méritent » de devenir français 6. D’autres répondent à la question avec emphase, soulignant la grandeur de la France et la profonde considération qu’elle leur inspire, signifiant ainsi à la fois leur désintéressement et leur volonté de devenir français, malgré l’agacement du fonctionnaire qui attend la réponse à sa question 7. La difficulté est qu’il faut à la fois se tenir à sa place d’étranger tout en montrant une certaine familiarité avec la culture française et le contenu de la notion de la citoyenneté.

Si la référence au « mérite » est implicite au cours de la procédure au niveau préfectoral, elle devient en revanche explicite lors des cérémonies de remise des décrets de naturalisation par le préfet ou le sous-préfet.

  • 8 Document interne à la préfecture de notre enquête de terrain, rédigé par un stagiaire de l’École na (...)

Le document officiel fixant les lignes directrices des discours prononcés à cette occasion par les autorités préfectorales précise que le premier moment doit souligner notamment que « la naturalisation n’est pas un droit (caractère précieux de la nationalité française). […] C’est vraiment une faveur que vous a accordée la République parce qu’elle pensait que tous vous le méritiez 8 ».

  • 9 Notes prises lors de la cérémonie de remise des décrets de naturalisation, 7 avril 2005 : discours (...)
  • 10 Ministère des Affaires sociales c/m Abecassis.

Thème qui est donc décliné au fil de ces cérémonies : « La naturalisation, c’est une possibilité, ce n’est pas un droit. La longueur de la procédure est justifiée. La naturalisation, c’est une faveur que la République vous a accordée parce qu’elle estimait que vous la méritiez. 9 » Et dans un arrêt du 30 mars 1984, le Conseil d’État souligne que « la naturalisation constitue une faveur accordée par l’État français à l’étranger 10 ».

« Honneur et dignité »

Dans certains discours, l’accent est mis aussi sur l’honneur d’acquérir la nationalité française :

« Devenir français n’est pas une simple formalité administrative. Devenir français est un honneur. Vous allez en effet appartenir à une nation qui se singularise par une longue histoire et une culture particulièrement riche. » (Cérémonie du 22 mars 2007.)

Et dans une autre préfecture, l’idée systématiquement mise en avant est que « devenir français est une chance et un honneur. [Les naturalisés doivent] se montrer dignes de la merveilleuse opportunité qui [leur] est offerte ».

La notion de « dignité » était spécifiée comme critère central de la naturalisation dans la loi de 1889. Elle fut remplacée ensuite par celle d’« assimilation », la notion apparaissant d’abord dans la circulaire d’application de la loi de 1927 puis dans l’ordonnance d’octobre 1945 portant code de la nationalité. Or, à titre de piste de recherche, il est à noter que la notion de « dignité » accompagnée de celle d’« honneur » est aussi extrêmement présente dans le droit colonial, non seulement dans les dispositions qui régissent les relations entre colonisateurs et colonisés mais aussi dans celles qui règlent la manière dont les indigènes peuvent accéder à la citoyenneté française. Cette notion est liée au prestige de la France comme puissance civilisatrice. Dès lors, l’indigène qui veut devenir citoyen français doit en être jugé digne et l’administration sera d’autant plus attentive à la moralité et au loyalisme de futurs citoyens français qu’ils représenteront, hors de métropole, les bienfaits apportés par la puissance coloniale. Ainsi le demandeur ne devra avoir subi aucune condamnation et une enquête sera diligentée afin d’établir qu’il est « de bonne vie et de bonnes mœurs »IV.

L’usage qui est fait de la notion de « mérite » est donc porteur d’une double ambivalence, l’une logique et l’autre politique. D’une part il est contradictoire de considérer que c’est par une « faveur » qu’on récompense un « mérite ». D’autre part, insister sur le mérite revient à souligner que non seulement il n’est pas donné à tout le monde de pouvoir devenir français mais que, même pour ceux qui y sont parvenus, cela n’allait pas de soi. Et le doute continue de peser sur eux puisque, au moment même où il leur remet le décret qui fait d’eux des citoyens français, le représentant de l’État les exhorte à se comporter à la hauteur de l’honneur qui leur a été fait et à se montrer dignes de l’héritage historique qui leur est transmis. Ce discours laisse sous-entendre que leur mode d’entrée dans la nationalité française les rend différents. Paradoxalement, en cours de procédure, la notion de « mérite » mesure le lien qui unit les candidats à la France, tandis qu’au moment de la cérémonie elle marque la distance qui sépare les naturalisés de ceux qui sont nés français et qui n’ont pas eu à « mériter » leur nationalité.

La notion de mérite dans le discours des naturalisés

Faire sien le discours de l’administration ?

Il est frappant d’entendre les naturalisés de fraîche date reprendre à leur compte les catégories implicites et explicites mises en œuvre par l’administration. La distinction entre les « bons » et les « mauvais » postulants est ainsi présente dans presque tous les entretiens réalisés.

M et Mme L. sont d’origine congolaise. Âgés d’à peu près trente-cinq ans, ils sont arrivés en France comme étudiants dans les années 1993-1994 : lui est titulaire d’un DEA de micro-économie et elle a obtenu un diplôme d’expert-comptable après un DEA de « politiques de l’entreprise ». Ils travaillent dans la région parisienne, lui comme consultant informatique et elle comme « cadre comptable » dans une entreprise. Ils ont attendu que M. L. trouve un emploi pour faire leur demande de naturalisation, même si Mme L. travaillait déjà, car « comme ça le dossier serait plus propre ». Ils ont demandé la nationalité française en pensant à leurs enfants : pour qu’ils « ne [galèrent] pas comme [eux ont] galéré pour avoir des papiers » lorsqu’il s’est agi de passer du statut d’étudiant à celui de travailleur. À sa naissance en France, leur fille n’était en effet pas vraiment reconnue par les autorités congolaises, sans pour autant avoir de papiers français. C’est donc aussi pour sortir d’« une situation très ambiguë » qu’ils ont demandé la nationalité française.

  • 11 Entretien avec M. et Mme L., 28 janvier 2006.

Lorsque je leur demande s’ils ont eu l’impression d’être soupçonnés pendant l’entretien avec la police, M. L. me répond, d’abord d’un ton hésitant : « Oui, parce qu’en fait il parlait plus de la déception de personnes qui ont eu la nationalité et n’ont pas en fait su exploiter cette nationalité. » Puis, reprenant un ton un plus ferme : « Ils veulent la nationalité parce qu’ils veulent des intérêts. 11 » Ce réflexe caractéristique et commun de déplacement de la question me semble lié à un sentiment persistant d’illégitimité chez les personnes naturalisées. Le soupçon se manifesterait à bon escient et ne concernerait pas les « bons » candidats à la naturalisation – comme lui et sa femme –, ce qui permet de souligner en creux leurs qualités : désintéressement et respectabilité. Mme L. précise ainsi qu’il faut aussi connaître les obligations des Français. Elle et son mari parlent du fait qu’il faut payer ses impôts – ce qu’ils faisaient pourtant déjà en tant qu’étrangers. M. L., quant à lui, parle du droit de vote en utilisant le terme « devoir » comme pour montrer, dans ce cas aussi, que lui et sa femme n’étaient pas à la recherche de plus de droits, marquant une forme de soumission à l’État.

La décision de les naturaliser serait venue récompenser ces qualités-là. Ils sont devenus français parce qu’ils avaient les qualités qui les en rendaient dignes, et notamment la bonne connaissance de la langue. C’est du même coup tout le discours de l’administration qu’ils reprennent à leur compte. L’agent leur aurait parlé des Français qui habitent dans des territoires lointains, qui ne parlent que leurs « dialectes » et qui ont du mal à s’intégrer ; ce sur quoi M. et Mme L. renchérissent : c’est vrai qu’il y a des gens qui sont français et qui ne parlent pas bien français. Ils ajoutent qu’il y a des étrangers qui vivent en France et qui ne le parlent pas bien non plus. Selon eux, ces derniers ne veulent pas suivre de cours bien que la République fournissent, affirment-ils, « plein de possibilités aux personnes qui s’intègrent ». En revanche, dans leur cas, l’entretien s’est bien passé parce qu’ils parlaient bien français – comme l’explique Mme L. : « Et le policier est tombé aussi sur des gens qui pouvaient lui répondre, qui pouvaient avancer dans tout ce qu’il disait, changer de sujet… C’est sûr que ça aurait été une personne peu cultivée, ça aurait été plus compliqué. »

Apparaît donc tout un exercice de distinction par rapport à ceux qui ne mériteraient pas d’être ou de devenir français. Deux figures repoussoirs se dessinent.

  • 12 Elle a engagé sa procédure de naturalisation avant que ne disparaisse pour les ressortissants de l’ (...)
  • 13 Entretien avec Mme R., 13 mai 2006.

La première est celle de la personne étrangère ou naturalisée qui ne veut pas s’intégrer. C’est ce qui ressort particulièrement des propos de Mme R. (fille d’immigrées portugais, âgée d’une quarantaine d’années), qui dit avoir décidé tardivement de devenir française, pour s’éviter la démarche du renouvellement de la carte de séjour 12 : « Je m’étais dit que j’allais demander la nationalité française pour les paperasses. » Au sujet de la cérémonie de remise des décrets de naturalisation, elle confie : « Je me suis dit : “Mais finalement, pour être française, il suffit de peu, quoi !” Parce que, quand je voyais tout le monde qui était là qui repartait en parlant étranger alors qu’il venait d’avoir une carte d’identité française, ça m’a fait mal. […] Sincèrement, ce qui m’a choquée c’est les personnes à qui on donnait une nationalité française et qui, pour moi, ne maîtrisent même pas la langue. Je trouve ça pas normal. […] J’estime que si on la demande, c’est qu’on réside en France depuis pas mal de temps et qu’on est complètement intégré à la France. Donc, je me dis finalement tout le monde devient français, sans souci. 13 »

  • 14 La présentation de l’immigration portugaise comme « modèle » est aussi un élément du discours offic (...)

Se pensant comme membre d’une immigration modèle – « Moi, je m’estime intégrée, de toute façon, et j’estime que les Portugais se sont bien intégrés en France 14 » –, elle considère avoir fourni les efforts nécessaires ; notamment le fait de parler français et même de s’y sentir plus à l’aise qu’en portugais : ce que montre toute un série de remarques soulignant le fait qu’elle était la même qu’aujourd’hui avant sa naturalisation – c’est à dire que sa manière d’être et de faire était déjà « celle d’une Française » : « Je m’appelle Maria, normalement, et c’est devenu Marie, c’est tout. Mais dans la vie courante, […] déjà avant d’avoir les papiers français, on m’appelait Marie. »

Mme R. souligne aussi les efforts qu’elle – et plus largement l’immigration portugaise – a fournis pour « s’intégrer », bien en amont de sa naturalisation, laquelle, dans le même temps, s’apparente pour elle à l’officialisation d’une identité qu’elle avait, pour ainsi dire, déjà. Ainsi on retrouve chez Mme R. la même tension qui caractérise le discours de l’administration : les efforts nécessaires pour devenir français et être déjà « comme des Français » avant même la naturalisation.

Avec des modalités diverses, cette tension se retrouve dans le discours d’autres naturalisés. Ainsi, M. et Mme L. soulignent qu’ils sont de « bons » étrangers et rappellent tous les efforts qu’ils ont faits pour s’adapter à la vie en France. Mais en même temps ils insistent sur le fait que le français est leur langue, qu’ils le parlent mieux que certains « Français de souche », ou que le français est l’une des langues officielles du Congo, ce qui leur permet de réintroduire une forme de naturalité dans le lien qui les unit à la France. De ce fait, leur mérite est fondé tantôt sur les efforts qu’ils ont fournis en tant qu’étrangers pour mériter de devenir français, tantôt sur ce qu’ils avaient déjà de français.

La mise en évidence d’un lien avec la France ne sert néanmoins pas toujours à présenter l’octroi de la nationalité française comme étant justifié. M. A., un enquêté d’origine algérienne, dit ne pas avoir été dépaysé en arrivant en France en 1963. Il a attendu pourtant quarante ans pour entamer une procédure de naturalisation – soit le temps que ses enfants naissent en France et y deviennent adultes – pour concevoir sa présence en France comme définitive et se sentir « digne » du pays dont il dit qu’il l’a « pratiquement éduqué ».

La deuxième figure repoussoir est celle, caricaturale, du « jeune de banlieue », souvent français de naissance mais ayant un comportement qui n’est pas « digne » de sa nationalité – comme le dit M. L. –, contribuant à jeter l’opprobre sur des gens respectables comme lui et sa femme. Quand je l’interroge sur l’injonction d’intégration, Mme L. répond : « Pour les jeunes qui font n’importe quoi, qui sont dans les banlieues, moi, je, on est tous contre.[…] Parce que, quand ils parlent des banlieues, ils généralisent à tout le monde. C’est ça qui est malheureux dans l’histoire. Parce que c’est vrai que c’est une minorité. La majorité, c’est des gens qui ne font rien. C’est vrai que c’est gênant pour des gens qui sont corrects. »

La comparaison avec la figure du « jeune de banlieue » sert à se présenter comme membre exemplaire de l’immigration, elle montre aussi comment circule le discours médiatique tenu sur les quartiers populaires et sur leurs habitants et quel impact il a sur les modes d’identification des individus. Ainsi M. A. reprendra aussi l’image des quartiers où il n’est plus possible pour la police ou pour les pompiers d’entrer et m’expliquera qu’« il y a de la racaille dans les banlieues parce que vous avez des dealers qui traficotent ».

Tout en adhérant à cette construction médiatique pour en tirer un ­profit de distinction, ils la dénoncent comme réductrice. Le « jeune de banlieue » tel que le présentent les médias existe bien à leurs yeux, mais il conviendrait selon eux de rappeler que toutes les personnes qui ­habitent ces quartiers ne se comportent pas de cette manière.

Le mérite du naturalisé

M. K., âgé d’une quarantaine d’années, d’origine congolaise et ami de M. et Mme L. (qui me l’ont présenté) refuse l’idée que la naturalisation soit une faveur : « Dire ça [que la naturalisation est une faveur] à des gens qui sont devenus citoyens comme toi – parce que finalement il n’y a plus de différence entre la personne qui fait le discours et celles à qui elle s’adresse –, il ne peut plus dire ça comme ça. À mon avis c’est un mot mal choisi. Nous, on n’a pas eu ce mot-là, on a eu plutôt la “chance”. » Non sans ironie, il ajoute : « On vous donne cette citoyenneté que vous avez méritée. Et donc on ne peut pas me dire que c’est une faveur. »

La réaction de M. K. révèle comment le discours institutionnel est accepté ou récusé en fonction de la trajectoire sociale de chacun. Après que le rejet d’une première demande, quand il était étudiant (il insiste à plusieurs reprises sur le fait que l’administration ne lui a jamais répondu), lui eut fait prendre de la distance par rapport au fait de « devenir français », M. K. a engagé, pour « pouvoir voter » et « se sentir citoyen » du pays où il vit, une deuxième tentative, finalement couronnée de succès. Il explique qu’à ce moment lui et sa femme s’étaient dit : « On n’a rien à perdre. […] Si ça marche, tant mieux, si ça ne marche pas tant pis. […] On essaiera peut-être une autre fois ou on n’essaiera plus jamais. » La distance qu’il conserve par rapport au discours de l’institution s’explique aussi par les motifs qui l’ont conduit à demander la nationalité française : ayant fait ce choix pour être citoyen, il estime qu’on n’a pas à lui apprendre ce qu’est la citoyenneté française. Dès lors, M. K. appréhende avec humour les exhortations contenues dans le discours prononcé pendant les cérémonies dont il souligne la vacuité et donne à entendre la condescendance. La manière distanciée dont M. K. a vécu la procédure et la cérémonie est aussi à mettre en relation avec son parcours scolaire et professionnel. Ses études d’économie et de gestion tout comme le poste de cadre qu’il occupe expliquent en effet qu’il donne à la notion de « mérite » un sens différent de celui de l’administration.

« J’ai mis en avant [lors de l’entretien de police] le fait que ça faisait longtemps que j’étais en France et par ailleurs j’ai étudié en France. Donc, rien que pour ces deux aspects, j’avais le droit… et que c’est la France qui profitait de moi, pas moi qui profitais de la France. »

M. K. considère qu’il « mérite » d’être français parce qu’il remplit les conditions pour le devenir. En ce sens, et à la différence du discours tenu par l’administration, le « mérite » de M. K. devrait lui permettre, non pas d’obtenir une « faveur », mais bien de faire valoir un « droit ».

  • 15 Entretien avec M. et Mme. S., 26 mars 2005.
  • 16 Lire Sarah Mazouz, « Une célébration paradoxale. Les cérémonies de remise des décrets de naturalisa (...)

Cela se traduit aussi sous forme de fierté. Mme R. se dit « fière d’être devenue française » ; alors qu’une enquêtée d’origine algérienne souligne que « ce n’est pas rien du tout d’avoir la nationalité française 15 ». On est fier d’avoir réussi et de faire partie d’une élite, celle des étrangers que la République reconnaît comme dignes de devenir ses citoyens. C’est pourquoi la plupart des enquêtés réservent un accueil favorable au diaporama diffusé pendant les cérémonies de remise des décrets de naturalisation. Certes, certains regrettent que le film ne parle pas de l’histoire coloniale et de l’immigration. Mais la plupart du temps ils le trouvent intéressant et en apprécient la dernière séquence, qui présente certains des Français d’origine étrangère qui ont marqué l’histoire de France. Certains s’identifient aux personnes apparues à l’écran ou formulent le souhait de voir un jour la photographie de leurs enfants apparaître à la fin d’un ­diaporama comme celui-ci 16.

  • 17 Lire Abdelmalek Sayad, « Naturels et naturalisés », Actes de la recherche en sciences sociales, 199 (...)

Un très fort sentiment d’illégitimité court pourtant dans le discours des naturalisés. Cette intériorisation d’une insuffisance apparaît notamment quand ils se comparent aux « vrais Français » en laissant entendre qu’ils ne seront jamais comme ceux qui sont français par la naissance. Ils rappellent ainsi le fait qu’ils demeureront des naturalisés et ne deviendront jamais des « naturels » 17. Bien que la référence à des expressions comme celle de « Français de papier » ne soit jamais apparue dans les entretiens, le contexte de suspicion sur les étrangers et leur « capacité d’intégration » pèse sur la formation de leurs propos. Ils affirment d’autant plus le fait qu’ils « méritaient » de devenir français qu’ils peuvent s’entendre dire que la nationalité française est bradée, qu’on la donne à tout le monde et même à n’importe qui.

Conclusion

  • 18 Je remercie les autorités préfectorale et municipale du département et de la ville où j’ai mené mon (...)

L’usage administratif de la notion de « mérite » se fonde sur la naturalisation, entendue au sens juridique, comme faveur et non comme droit. En revanche, la manière dont les naturalisés se réfèrent au mérite leur permet de présenter leur naturalisation comme une décision justifiée et fondée sur leurs qualités personnelles. Cet usage révèle des formes de réappropriation par les naturalisés du discours de l’administration. Il met aussi en évidence que, tout en se pensant comme les représentants exemplaires de l’immigration, ils conservent un sentiment persistant d’illégitimité par rapport à ceux qui sont nés français. Il n’est donc pas anodin que les enquêtés mettent en avant leur « mérite » une fois la nationalité française obtenue. Affirmer que la naturalisation, objectivement octroyée, leur est revenue de droit est aussi une réponse à la violence symbolique inhérente au caractère discrétionnaire de la naturalisation. 18

Notes

1 L’enquête de terrain s’est déroulée dans une grande ville de la région parisienne, siège de la préfecture. La majorité des naturalisés ont été rencontrés à l’issue de cérémonies organisées en mairie. Les personnes qui ont reçu leur décret de naturalisation en préfecture ont été plus difficiles à rencontrer. J’ai pu néanmoins réaliser deux entretiens avec des personnes dans ce cas. Neuf des douze personnes contactées à l’issue des cérémonies en mairie ont accepté de ­m’accorder un entretien.

2 Pour une description précise de ces effets de filtre, lire Didier Fassin et Sarah Mazouz, « Qu’est-ce que devenir français ? La naturalisation comme rite d’institution républicain », Revue française de sociologie, 2007, 48-4, p. 723-750.

3 Journal de terrain, 31 octobre 2006.

4 Entretien avec la directrice du bureau des naturalisations de la préfecture, 24 octobre 2006.

5 Lire Alexis Spire, Étrangers à la carte. L’administration de l’immigration en France (1945-1975), Grasset, 2005, p. 343-346 ; également Abdellali Hajjat, « Qu’est-ce qu’être assimilé-e ? Socio-histoire de la catégorie juridique d’“assimilation” », thèse de sociologie en cours.

6 Sur le « mérite » et le « registre de la vertu », lire Didier Fassin, « La supplique. Stratégies rhétoriques et constructions identitaires dans les demandes d’aide ­d’urgence », Annales, septembre-octobre 2000, n° 5, p. 953-981.

7 Journal de terrain, 22 mars 2007.

8 Document interne à la préfecture de notre enquête de terrain, rédigé par un stagiaire de l’École nationale d’administration (ENA).

9 Notes prises lors de la cérémonie de remise des décrets de naturalisation, 7 avril 2005 : discours du sous-préfet.

10 Ministère des Affaires sociales c/m Abecassis.

11 Entretien avec M. et Mme L., 28 janvier 2006.

12 Elle a engagé sa procédure de naturalisation avant que ne disparaisse pour les ressortissants de l’Union européenne l’obligation d’avoir une carte de séjour.

13 Entretien avec Mme R., 13 mai 2006.

14 La présentation de l’immigration portugaise comme « modèle » est aussi un élément du discours officiel de l’État portugais depuis 1967. Lire Victor Pereira, « La construction du problème de l’émigration. L’élite ­étatique et l’émigration portugaises vers la France de 1957 à 1974 », supra, p. 61-80.

15 Entretien avec M. et Mme. S., 26 mars 2005.

16 Lire Sarah Mazouz, « Une célébration paradoxale. Les cérémonies de remise des décrets de naturalisation et la catégorie du naturalisé », Genèses, 2008/1, n° 70, p. 88-105.

17 Lire Abdelmalek Sayad, « Naturels et naturalisés », Actes de la recherche en sciences sociales, 1994, n° 99, p. 26-36.

18 Je remercie les autorités préfectorale et municipale du département et de la ville où j’ai mené mon enquête ainsi que les agents de ces administrations publiques pour leur collaboration. Je tiens par ailleurs à exprimer ma gratitude à l’égard des personnes récemment naturalisées pour avoir accepté de parler avec moi de leur expérience.

Note de fin

I  Dans le cas des demandes faites auprès de la préfecture de Paris, les deux entretiens sont fondus en un seul (GISTI, Le Nouveau Guide de la nationalité française, La Découverte, 2000.)

II  Journal de terrain, entretien d’assimilation linguistique, 22 mars 2007.

III  Le fait de me prendre à témoin tend à signifier que nous partagerions les mêmes valeurs par opposition à cette postulante. Il souligne aussi le caractère évident et incontestable du critère sur lequel cet agent va fonder sa décision.

IV  Lire Emmanuelle Saada, « Citoyens et sujets de l’Empire français. Les usages du droit en situation coloniale », et Laure Blévis, « La citoyenneté française au miroir de la colonisation : études des demandes de naturalisation des “sujets français” en Algérie coloniale », Genèses, décembre 2003, n° 53, resp. p. 4-24 et 25-47.

Sarah Mazouz

Réalisation : William Dodé