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Agone 40
« L’invention de l’immigration »
Coordination Choukri Hmed & Sylvain Laurens
Parution : 12/09/2008
ISBN : 9782748900927
Format papier : 240 pages (15 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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Table des matières

Éditorial en marge des sirènes du «post-post…» Choukri Hmed et Sylvain Laurens

Un travail collectif sur la fabrique des catégories et l’invention de l’immigration

L’immigration : naissance d’un « problème » (1881-1883) Gérard Noiriel

Organiser l’immigration Benoît Larbiou

Sociogenèse d’une politique publique (1910-1930)

La construction du problème de l’émigration Victor Pereira

L’élite étatique & l’émigration portugaises vers la France (1957-1974)

« Sonacotra cédera ! » Choukri Hmed

La construction collective d’une identité collective à l’occasion de la grève des loyers dans les foyers de travailleurs migrants (1973-1981)

« Les Maliens à l’Élysée » Sylvain Laurens

Chronique d’une visite forcée

La mise en image du « problème des banlieues » au prisme de la division du travail journalistique Jérôme Berthaut

« Mériter d’être français » : pensée d’État & expérience de naturalisation Sarah Mazouz

Les immigrés du BTP à l’ombre de la « pénurie de main-d’œuvre » Nicolas Jounin

La Leçon des choses

« Un monument unique » Michel Vanoosthuyse

Introduction à la tétralogie d’Alfred Döblin Novembre 1918. Une révolution allemande

« Au commencement était la presse… » Jacques Bouveresse

Le pouvoir des médias & la rébellion de Karl Kraus : une leçon de résistance pour notre temps ?

  • 1  « Il faut remettre les jeunes au travail », interview de Christian Baffy, Batiactu, 10 juillet 200 (...)
  • 2  Le Monde, 20 janvier 2005.

Avant qu’on parle d’immigration, j’aimerais bien qu’on remette au travail ces Français qui sont actuellement accrochés au ­système des indemnités de chômage. 1» La déclaration est de Christian Baffy, président de la Fédération française du bâtiment (FFB), organisation patronale majoritaire, rattachée au Mouvement des entreprises de France (MEDEF). Elle n’est que la répétition d’une position maintes fois affirmée. Au début de l’année 2005, tandis qu’un projet de loi est avancé sous le slogan de « l’immigration choisie », et bien que certains de ses homologues d’autres fédérations se déclarent favorables à une telle idée, Christian Baffy tempère encore : « Il faut d’abord faciliter le retour à l’emploi de ceux qui sont au chômage en France. […] Il ne faut surtout pas ouvrir à grandes vannes les frontières car cela réduirait à néant le travail fait depuis dix ans par la FFB pour attirer les jeunes en France. 2»

  • 3  Les pourcentages qui suivent sont construits à partir des données du recensement de 1999. Rappelon (...)

Qu’un représentant patronal de la profession écarte de manière aussi constante la question de l’immigration, voilà qui peut étonner lorsqu’on sait que la construction est le secteur d’activité qui compte la plus grande proportion d’étrangers et d’immigrés 3. En 1999, 15,6 % de ses emplois sont tenus par des immigrés (tandis qu’elle occupe 11,8 % des immigrés actifs ayant un emploi). Ce « stock » n’est pas qu’un legs du passé, puisque la construction capte encore 9,3 % des immigrés actifs occupés qui sont arrivés en France entre 1990 et 1999.

  • 4  Le Moniteur, 11 mai 1990, n° 4511. Le reste de l’article est principalement composé d’interviews d (...)

À l’encontre de ce qu’on observe dans d’autres sphères de la vie sociale, l’immigration n’est pas constituée en problème. Les représentants de la profession se plaisent même à opposer les crispations du reste de la société française à la sérénité avec laquelle le secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP) intégrerait l’immigration. Le Moniteur des travaux publics et du bâtiment, journal de référence du BTP, proche des milieux patronaux, pouvait ainsi commencer l’un de ses rares articles consacrés aux immigrés, en 1990 : « Entre les immigrés et le BTP, c’est l’histoire d’une longue complicité. Cela ne veut pas dire que “tout baigne”, mais la réalité de la vie quotidienne en entreprise, entre étrangers et Français, diffère sensiblement de celle de la ville et des quartiers, où l’on parle d’un “seuil de tolérance atteint” et de l’“exaspération psychologique des Français”. 4»

  • 5  Entretien avec Mme Delarobe, adjointe au directeur des affaires sociales de la FFB Île-de-France, (...)

Dans ce contexte, évoquer l’immigration dans le bâtiment est peut-être déplacé, surtout dans un recueil qui traite de la « construction de l’immigration comme problème ». Un esprit ingénu pourrait suggérer de retourner la question : si l’immigration n’est pas un problème, peut-être est-elle une solution ? Car l’esprit de ce même ingénu est sans doute pénétré du fait que le BTP est un « métier en tension » frappé d’une « pénurie de main-d’œuvre », selon les expressions consacrées qui tendent à monopoliser la description du secteur. Mais là encore, on fait fausse route : « Faire venir des troupeaux d’immigrés, je ne crois pas que ce soit une solution », dit une représentante de la FFB 5. L’immigration n’est donc pas plus une solution qu’un problème. Qui interroge des responsables patronaux sur le sujet trouve close la porte du discours.

Reste cet entrebâillement laissé par Christian Baffy, sous forme de préalable : parlez d’abord de remettre les chômeurs au travail, et vous aurez ensuite le droit d’aborder l’immigration. Soit. Pourquoi remettre les chômeurs au travail ? Il est répondu : parce qu’il y a pénurie de main-d’œuvre. C’est donc par là qu’il faut commencer.

Prévenons d’entrée le lecteur : il ne trouvera pas ici de pénurie de main-d’œuvre. Elle se dérobe. Le raisonnement économique la réfute, et les propagateurs de l’idée la relativisent eux-mêmes. Pourtant, le discours est bien tenace pour une réalité aussi fuyante. On ne cherchera pas ici à en rendre raison, par exemple en retraçant sa genèse dans le fonctionnement des organisations patronales et de leurs rapports avec l’État. Le matériau manque pour cela. On voudrait seulement discuter la cohérence de ce discours, en suggérer des sous-entendus, et finalement l’interpeller à partir d’une ethnographie des chantiers.

Depuis un point de vue particulier (le gros œuvre francilien), il apparaît que ce discours bruyant va dans le même sens que le silence sur ­l’immigration : celui d’une dévalorisation des travailleurs utilisés. L’invi­sibilisation de l’immigration dans le discours a pour pendant l’informalisation de son usage productif – au sens où sont de plus en plus esquivés les cadres formels participant de la légalité et de la visibilité, notamment statistique, de l’activité. Si le discours de la pénurie peut être traduit par « Les travailleurs utilisés ne valent pas plus que ce qu’ils reçoivent déjà », il trouve un écho dans la précarité et le dénigrement quotidien dont font l’objet de nombreux travailleurs immigrés du gros œuvre.

Une pénurie contestable

  • 6  Cité in Élisabeth Campagnac et Vincent Nouzille, Citizen Bouygues. L’histoire secrète d’un grand p (...)
  • 7  Entretien avec Mme Delarobe, adjointe au directeur des affaires sociales de la FFB Île-de-France, (...)

« D’une manière qui est maintenant traditionnelle, la profession du ­bâtiment ainsi que les administrations se soucient, par périodes, de deux aspects du problème de la main-d’œuvre parce qu’ils sont pour eux un sujet d’inquiétude immédiate : l’insuffisance des effectifs et la hausse des tarifs. » Ainsi s’exprime Francis Bouygues dans sa Contribution à l’élaboration d’une politique à long terme de la main-d’œuvre dans le bâtiment 6; c’était en 1964. Quarante ans plus tard, une responsable de la FFB constate en entretien : « Si je fais du vide dans mes placards et que je ressors des notes que j’ai écrites il y a dix ans, je pourrais changer la date, rien n’a changé. On avait les mêmes pénuries de main-d’œuvre, ça avait les mêmes causes… Mais n’empêche qu’on ne trouve pas. 7»

  • 8  Dominique Barjot situe la première (annonce de) pénurie de main-d’œuvre qualifiée dans le bâtiment (...)
  • 9  Quant à la faiblesse ou l’absence de formation des salariés, elle ne peut ­expliquer la pénurie qu (...)

Pour qui se dit attaché au modèle idéologique du marché, comme c’est souvent le cas des employeurs ou de leurs représentants, l’idée de « pénurie » devrait sonner comme une incongruité, surtout quand elle est scandée avec une telle régularité 8. Le Petit Larousse en donne cette définition : « Manque complet de ce qui est nécessaire à l’alimentation, à l’activité, etc. : pénurie de main-d’œuvre » ; tandis que la théorie économique y voit l’inverse de la surproduction, c’est-à-dire un excès de demande par rapport à l’offre. La pénurie serait donc une rareté qui se maintient. Et si elle se maintient, autrement dit si elle n’est pas comblée par une augmentation de l’offre jusqu’à ce que se forme un nouveau prix d’équilibre, c’est que le produit demandé est rationné et que les quantités offertes sont insensibles aux modifications du prix. Ce peut être le cas de ressources naturelles qui se tarissent ou, pour le marché du travail – mais il ne s’agit plus réellement d’un marché dans ce cas –, de professions réglementées par un numerus clausus 9. Ce n’est pas le cas du bâtiment, a fortiori du bâtiment francilien, situé dans un bassin d’emploi abondant. Dans un tel cadre, si un secteur d’activité subit réellement un manque de main-d’œuvre, c’est qu’il s’affronte à la concurrence des autres secteurs pour l’attraction de la main-d’œuvre. À charge pour lui de se montrer plus attractif.

  • 10  Entretien (2003) avec Mme Jalin et M. Dubois, adjoints du directeur des ressources humaines de l’e (...)

Un entretien avec deux responsables des ressources humaines rend compte, cependant, de l’écart entre la volonté d’ouverture vis-à-vis des « jeunes » et l’impossibilité affichée de transformer les conditions ­d’emploi 10:

Premier responsable : Il y a un truc auquel on avait pensé une fois, on avait fait même un groupe de travail pour se demander : comment faire pour attirer les jeunes dans le BTP ? On avait pensé : au lieu d’avoir des bleus, et si c’étaient des jeans ? Puis, bon, il s’est avéré que ça revenait quand même un peu trop cher. C’est vrai, parce qu’un jeune, il se sent diminué s’il a un bleu. Donc il serait en chemise, une grosse chemise, et puis un jean, je suis sûr, moi, que… ça compte pour eux. C’est énorme. C’est énorme. La tenue vestimentaire. […] Enfin, ça n’avait pas été retenu.

Deuxième responsable : Parce que c’est vrai que c’est difficile pour des… ouais. Et sinon ?

Premier responsable : Non, c’était ça, le plus important c’était ça, le jeans et puis bon, une grosse chemise l’hiver. […] Non parce que c’est vrai, chez les jeunes, je vous le répète, c’est vachement important la tenue. Le fait de mettre un bleu…

Deuxième responsable : On va faire des bleus Nike, tiens [rire]. […]

— Et sinon, si vous partez de la loi de l’offre et de la demande, si vous augmentez les salaires ?

Deuxième responsable : Dans la grande distribution, ils sont tous au Smic. Nous, on est largement au-dessus du Smic. Parce qu’en fait, même si le jeune va être embauché, on va dire, un peu au-dessus du Smic, avec toutes les primes qu’il a, il gagne largement sa vie. Mais par contre, c’est sûr, il y a un secteur sur lequel on n’est pas concurrentiel du tout, c’est celui de la drogue. […] On peut pas rémunérer à la pénibilité en elle-même. Parce que sinon, on serait plus à but lucratif. Il faut être logique. S’il fallait payer tous nos ouvriers entre 12 000 et 20 000 francs net par mois, vous multipliez presque par deux, vous vous rendez compte ? Deux cents ouvriers, on peut plus s’en sortir.

  • 11  INSEE, Déclaration annuelle des données sociales 2004.
  • 12  Enquête « Activité et conditions d’emploi de la main-d’œuvre » (ACEMO), direction de l’Animation d (...)
  • 13  Enquête « Surveillance médicale des risques » (SUMER), DARES ; lire Sylvie Hamon-Cholet et Nicolas (...)
  • 14  Caisse nationale d’assurance maladie des travailleurs salariés.
  • 15  Enquête sur les conditions de travail 1998, DARES.

Le bâtiment ne s’affronterait-il qu’à la concurrence déloyale du secteur de la drogue pour la captation de main-d’œuvre ? Ce n’est pas si sûr. En 2004, le salaire annuel moyen d’un ouvrier de la construction était de 16 150 euros, contre 17 210 euros pour un ouvrier de l’industrie 11. En mars 2007, la durée hebdomadaire du travail était de 36,36 heures dans la construction contre 35,60 dans l’ensemble des secteurs (35,11 dans l’automobile) 12. En 2003, 8,3 % des salariés de la construction ont eu au moins un accident avec arrêt au cours de l’année écoulée, contre 4,5 % de l’ensemble des salariés (et 4,9 % de ceux de l’industrie) 13. En 2004, le BTP comptait officiellement 20 % des 52 000 accidents du travail ayant entraîné une incapacité permanente dénombrés en France, et 27 % des 626 accidents ayant causé un décès, alors que les salariés du BTP ne représentaient que 8 % de l’ensemble des effectifs salariés 14. Pour finir, en 1998, le sentiment d’insécurité était plus fort chez les salariés de la construction que dans tout autre secteur : par exemple, 67 % d’entre eux pensaient « risquer d’être atteints par la chute de matériaux » (contre 32 % des salariés d’autres industries) ; 71 %, « de faire une chute grave » (26 % dans l’industrie) ; 74 % d’« être blessés avec des outils ou matériaux » (45 % dans l’industrie) 15.

  • 16  De plus, tous ces indicateurs auraient davantage de force s’ils étaient exprimés « toutes choses é (...)

Quoiqu’il faille prendre tous ces chiffres avec des pincettes (car les intérimaires en sont absents et le mode de collecte est parfois sujet à caution, en particulier pour les accidents du travail 16), il y a là des données immédiatement disponibles et assez facilement interprétables pour des représentants patronaux déplorant une pénurie de main-d’œuvre. Les conditions de travail et de rémunération dans le bâtiment subissent une comparaison défavorable avec les autres secteurs. Dès lors, une idée simple vient à l’esprit : pour résoudre la pénurie, pourquoi ne pas chercher à améliorer ces conditions ? Or, dès qu’on s’aventure sur ce terrain, on perçoit un blocage. Pour les entreprises, les travailleurs du bâtiment ne valent pas plus que ce qui leur est déjà octroyé. Même des jeans sont trop cher…

  • 17  Le blocage s’explique-t-il par les pratiques et stratégies des entreprises de construction elles-m (...)
  • 18  Entretien (2004) avec M. Diossart, directeur du recrutement au niveau du siège du groupe Faget.

On ne peut explorer toutes les hypothèses susceptibles d’expliquer cette « impossibilité » d’améliorer les conditions de travail 17. L’important à retenir ici, ce n’est pas qu’il est impossible de les améliorer mais plutôt que ce n’est pas nécessaire, car la pénurie n’en est pas vraiment une. Certaines entreprises en ont peut-être ponctuellement souffert ; mais pas le secteur pris dans son ensemble. Selon un autre responsable, « ça fait douze ans que je suis dans ce truc, douze ans qu’on dit la même chose [à propos de la pénurie], et douze ans qu’on fait des chantiers. Honnêtement, je pense qu’on s’en sortira toujours. Ce que je regrette, c’est qu’on n’améliore pas la compétence des gens, mais c’est tout. On pourra toujours trouver des bras pour faire le travail. 18»

  • 19  En témoigne, parmi de multiples exemples, cette discussion joviale entre deux ferrailleurs sur un (...)
  • 20  Source : Pro BTP (caisse de retraite complémentaire, paritaire, du BTP), chiffres au 31 décembre 2 (...)
  • 21  « Dossier : retraites », Cyberbtp, 2 septembre 2003. Par ailleurs, une étude de la DARES note que, (...)

D’ailleurs, pour beaucoup d’ouvriers du bâtiment, le visage qu’offrent les entreprises du bâtiment n’est pas celui du recruteur aux abois mais de l’employeur ennuyé de recevoir des demandes qui ne lui conviennent pas. Leurs « bras » n’intéressent pas, en tout cas pas dans le cadre d’une embauche directe. Passés trente-cinq ou quarante ans en effet, la probabilité d’être embauché, de sortir de l’intérim ou des contrats précaires, est à peu près nulle 19. Au-delà de la volonté de rajeunir un personnel dont beaucoup de membres sont proches de la retraite, le calcul des entreprises sur ce sujet tient peut-être dans cette statistique : seuls 59 % des ouvriers de la construction ayant entre cinquante-cinq et cinquante-neuf ans (et 36 % des plus de soixante ans) seraient encore actifs et occupés, les autres étant inaptes ou confinés dans un chômage qui cache souvent l’usure physique 20. Au moment de leur départ en retraite, seules 30 % des personnes seraient encore en activité dans le BTP 21.

  • 22  Cf. les documents « Formation, qualification, emploi dans le bâtiment et les travaux publics » édi (...)

Les entreprises du bâtiment ont opté pour un recrutement malthusien et ciblé, associé à la volonté de s’attacher durablement les rares salariés embauchés, de les faire évoluer, et de profiter tout au long de leur cycle de travail de l’expérience qu’il ont accumulée dans l’entreprise. Puisque les opportunités d’évolution sont logiquement limitées – il y aura toujours plus d’exécutants que de chefs –, la tendance des entreprises du gros œuvre est, précisément, de ne plus recruter que ceux qui sont promis à être chefs, ou du moins qui, même en demeurant formellement à une qualification d’ouvrier qualifié ou hautement qualifié, seront amenés à encadrer d’autres ouvriers. Les autres ouvriers ne sont plus employés directement mais utilisés par le biais d’entreprises sous-traitantes et d’agences d’intérim. C’est pourquoi les entreprises, en particulier les entreprises générales, ont réduit leurs effectifs ouvriers au cours de la décennie 1990. Plus elles sont grosses, et plus cette réduction a été importante ; inversement, seules les petites entreprises ont vu leurs effectifs augmenter 22.

  • 23  Le terme de « dualisation » désigne un processus et non un résultat : il n’y a pas deux catégories (...)

Cela ne signifie pas un déclin des grandes entreprises, au contraire, mais plutôt que celles-ci n’achètent qu’une fraction toujours plus réduite de la force de travail qu’elles utilisent. Sur les chantiers les plus avancés dans cette voie, le représentant de l’entreprise générale le plus bassement qualifié est un chef d’équipe. Le reste du personnel est « externalisé ». En tenant compte de cette dualisation du personnel 23, on peut comprendre autrement la pénurie. Cette dernière tient principalement à ce que les ouvriers « externalisés » déçoivent les entreprises commanditaires, car ils ne manifestent pas les qualités et la loyauté réclamées aux quelques ouvriers privilégiés qui sont embauchés directement.

L’invisibilisation statistique des immigrés dans le BTP

Si le discours patronal marginalise ainsi l’apport des immigrés à la main-d’œuvre du bâtiment, c’est peut-être qu’ils y sont effectivement moins cruciaux. L’hypothèse mérite d’être étudiée, à part, mais on va voir que la statistique publique ne permet pas de l’attester complètement.

Pour l’ensemble des secteurs, depuis 1990, on estime que la part d’étrangers parmi les entrants annuels sur le marché du travail est d’environ 12 % I (on mesure ici un flux), quoique la part d’étrangers parmi les actifs demeure stable à environ 6 % (on mesure ici un stock), ce qui signifie que les volumes de partants et d’entrants étrangers sont comparables. La suspension officielle de l’immigration économique depuis 1974 II n’empêche pas des individus de trouver des emplois en France, de même qu’elle n’empêche pas des patrons ou des clients de fournir ces emplois et l’État de régulariser les situations. Les débats récents sur l’« immigration choisie », qui se sont développés au début de l’année 2005, ne doivent pas masquer qu’il ne s’agirait que de la théorisation et de la cristallisation institutionnelle d’un pragmatisme déjà à l’œuvre de manière déconcentrée, à travers les circulaires ministérielles et les pratiques des préfectures comme des directions départementales du travail III.

Qu’en est-il du cas spécifique de la construction, traditionnellement considérée comme un secteur d’« accueil » de l’immigration ? Les données du recensement de 1999 IV y signalent une baisse sensible des effectifs immigrés. Par rapport à 1990, les immigrés comptent moins dans l’emploi de la construction et, inversement, la construction compte moins dans l’emploi des immigrés. Ainsi en 1999, 16 % des actifs occupés de la construction sont immigrés (soit 210 000 personnes) contre 19 % en 1990 (295 000 personnes). En fait, les immigrés ont été les plus profondément touchés par la baisse de l’emploi dans le secteur, puisque leurs effectifs ont baissé de 30 % tandis que ceux de la construction dans son ensemble baissaient de 15 %. En sens inverse, la part des travailleurs de la construction parmi les immigrés actifs occupés est passée de 17 % en 1990 à 12 % en 1999. Si l’on parle flux et non plus stock, la perte d’attractivité de la construction se confirme, puisque seuls 9 % des immigrés actifs occupés arrivés depuis 1990 travaillent dans la construction V.

La chute des effectifs immigrés dans la construction n’est cependant pas mesurée avec exactitude. Car n’entrent pas dans le champ de la construction les intérimaires, dont l’effectif n’a cessé de croître au cours des trente dernières années. Dans ce secteur, l’intérim représentait 39 000 équivalents emplois temps plein en 1986, contre 137 000 en 2005 VI. Or, dans les données du recensement, les intérimaires n’apparaissent pas dans les effectifs des secteurs économiques où ils interviennent mais dans la catégorie molle et très générale de « services aux entreprises ». Les actifs occupés dans les services aux entreprises étaient près de trois millions en 1999, parmi lesquels on ne peut malheureusement distinguer les 600 000 équivalents temps pleins – l’intérim ne se mesure pas en actifs occupés – que représente l’intérim. C’est pourquoi les données du recensement ne permettent d’appréhender la réalité des immigrés présents dans l’intérim de la construction que de très loin. Par le recensement, on apprend que 3,8 % des salariés immigrés sont placés par une agence d’intérim contre 2,6 % des salariés français de naissance, sans que soit distinguée l’activité économique. Ce à quoi répondent (très partiellement) l’importance croissante du secteur des services aux entreprises dans l’emploi des immigrés (de 11 % des emplois d’immigrés en 1990 à 14 % en 1999) et, si l’on raisonne en termes de flux, le fait que 17 % des immigrés actifs occupés arrivés entre 1990 et 1999 travaillent dans ce même secteur. Bref, on se trouve, avec les « services aux entreprises » – cette nébuleuse qui ne décrit aucune production précise –, dans la situation inverse de la construction : la part des immigrés y a augmenté et continue d’y augmenter.

On peut, en rassemblant ces données, faire l’hypothèse (corroborée par les observations sur le terrain) que l’intérim de la construction concerne beaucoup d’immigrés, en tout cas proportionnellement davantage que des Français de naissance. Et que, par conséquent, la chute des effectifs immigrés de la construction correspond, pour une part, à une transformation de leur statut d’emploi (d’embauché à intérimaire) et non de leur activité ou de leur métier. L’inadaptation de l’appareil statistique, relativement aux stratégies actuelles des entreprises, va ainsi dans le même sens que le discours de la pénurie de main-d’œuvre : celui de l’invisibilisation des immigrés travaillant dans le BTP.

Des bouche-trous décevants

  • 24  Élisabeth Campagnac et Vincent Nouzille, Citizen Bouygues, op. cit., p. 366.

Lorsque, en 1964, Francis Bouygues diagnostiquait une pénurie de main-d’œuvre, il se refusait dans le même texte à tenir l’immigration pour un remède, car la « main-d’œuvre immigrée […] est toujours d’une qualité très médiocre ». Pourtant, dans le même temps, « Francis Bouygues n’hésitera pas à recourir largement aux ouvriers d’origine étrangère dans son entreprise : dès la fin des années 1960, ils représentent 57 % de son personnel de chantier, soit une proportion bien plus forte qu’ailleurs. […] Francis Bouygues dira plus tard que cet emploi massif de travailleurs étrangers lui permet d’être à 10 % moins cher que ses concurrents » 24. La contradiction n’est peut-être qu’apparente, la déconsidération d’une catégorie de main-d’œuvre préparant son exploitation. L’immigration ne semble être une « solution » que si on lui dénie ce statut.

  • 25  Il déclara ainsi que « les pratiques d’intermédiaires peu scrupuleux rendent difficile, voire impo (...)
  • 26  « La FFB s’inquiète de la lutte contre le travail clandestin », Le Moniteur, 1er décembre 2003. (...)

Pour explorer un peu plus la contradiction, on s’arrêtera ici sur le discours d’Yvon Cardinal, PDG d’une entreprise générale moyenne installée en Bretagne que l’on considérera comme significatif pour plusieurs raisons : ses pratiques de sous-traitance sont assez bien renseignées, puisqu’elles ont fait l’objet d’une enquête judiciaire ; de ce fait, ses propos, recueillis après sa mise en examen, ne servent plus tant à masquer qu’à défendre un système ; enfin, c’est pour le soutenir que la FFB est sortie de sa réserve habituelle en matière d’immigration. En effet, l’entreprise Cardinal avait sous-traité la pose de parpaings à des petites entreprises dirigées par des entrepreneurs turcs, qui furent poursuivis en 2003 pour travail dissimulé et emploi de main-d’œuvre étrangère sans autorisation de travail. M. Cardinal fut tenu pour solidairement responsable. Le ­responsable local de la FFB plaida sa cause (mais pas celle des entreprises turques 25) et élargit le propos : « Le recours à une main-d’œuvre étrangère compétente est aujourd’hui nécessaire dans certains métiers, notamment ceux du gros œuvre. 26»

  • 27  Dans la mesure où l’affaire judiciaire a été médiatisée et où les échanges de cette journée d’étud (...)

Deux ans après le début de l’affaire (mais un an et demi avant le verdict), M. Cardinal était invité à une journée d’études organisée par le GIP Relation emploi formation (GREF) de Bretagne 27. Face à un public partagé et des questions parfois offensives, il justifia le recours à la sous-­traitance par le « déficit de main-d’œuvre » : « J’ai dû sous-traiter mon premier parpaing en 1987-1988 à des artisans turcs. […] À un moment, ces gens-là ont commencé à s’installer sous le statut d’artisan et puis ils sont venus en France pour faire de l’argent, c’est clair, pour gagner, et ils sont arrivés avec des productivités parpaing supérieures à ce que l’on savait faire. En même temps, le métier du gros œuvre est un métier quand même, je crois qu’on peut le dire, qui entraîne avec lui un déficit d’image, et on a un déficit de main-d’œuvre important ; ça a été pour nous, chefs d’entreprise, une opportunité de se décharger d’une partie, enfin de trouver des faiseurs pour une partie de la tâche. […] Pourquoi déjà on sous-traite le parpaing : en fait on est entrepreneurs de bâtiment avec des difficultés de recrutement. Si vous voulez, le parpaing est une tâche dans l’acte de construire, en même temps ce n’est pas la tâche la plus agréable, c’est quand même un métier un petit peu dur, donc on a du mal à trouver des intervenants sur ce domaine-là. Il se trouve qu’à partir du moment où vous trouvez une offre sur une prestation qui est bien cadrée, où les gens maîtrisent et arrivent à faire dans un budget rentrant dans votre déboursé, eh bien cela correspond aux attentes. Si aujourd’hui je trouvais des faiseurs de poutres, de poteaux, à la tâche et que cela puisse se faire, à la tâche ou à l’unité d’ouvrage, ben ça nous intéresserait aussi. Comme dans l’automobile, il y a les sous-traitants et les assembliers. »

Le « déficit » se ramène à ceci : on ne trouve pas de main-d’œuvre au « budget rentrant dans votre déboursé ». Il suffit alors de s’adresser à un intermédiaire qui, lui, trouvera. Au final, la main-d’œuvre est au rendez-vous, le budget est préservé. Il est des « pénuries » plus cruelles.

  • 28  Selon l’article L. 125-1 du code du travail (avant le 1er mai 2008), le délit de marchandage consi (...)
  • 29  M. Cardinal, http://www.gref-bretagne.com/Public/rubriques_publiques/communiquer_et_parti/synthese (...)

L’argument du « déficit de main-d’œuvre » est surtout l’occasion de défendre une organisation productive particulière, fondée sur l’externalisation et la réduction progressive de l’entreprise générale à un rôle de coordination et de direction (« assembliers »). La division du travail s’appuie sur des avantages comparatifs asymétriques : l’entreprise générale répond aux appels d’offres et dirige les chantiers ; des sous-traitants assument une production à coûts réduits. Ici, le raisonnement se grippe : « On a eu quelques recadrages avec l’inspection [du Travail] sur le fait que cela s’apparentait à du délit de marchandage 28. […] Donc là moi je vais parler vrai pour ce qui est de mon sentiment : en fait, les gens de nationalité turque ne souhaitent pas travailler dans les entreprises au statut normal. Il faut quand même savoir que M. le directeur du Travail, à l’issue des affaires sur les Turcs, a essayé de nous faire dire “Ben il faut essayer de… [d’embaucher directement]” La donnée d’entrée pour pouvoir embaucher un Turc est qu’il ait entre 2 500 et 3 000 euros net par mois. Donc si vous voulez, il est clair que les salaires du bâtiment ne sont pas à 3 000 euros par mois, pour tous les salariés, ils le sont bien sûr pour certains mais pas pour tous. […] Comme ils ne s’embauchent pas dans les entreprises, on le sous-traite obligatoirement. 29»

Les difficultés d’embaucher justifient la sous-traitance, qui apparaît donc comme un supplétif, un expédient auquel doit se résoudre l’entreprise. La pénurie est l’argument d’une organisation provisoire du travail, une organisation par défaut, en attendant que les choses s’arrangent.

  • 30  Ibid.

Mais dans cet argumentaire, il demeure au moins un point obscur : les mêmes ouvriers turcs qui refusent de se laisser salarier à hauteur de « 3 000 euros par mois » accepteraient-ils en revanche de travailler pour moins cher lorsqu’ils sont à leur compte ? On peine à le croire. Tentons alors d’expliciter le non-dit : les ouvriers turcs « embauchables » et les ouvriers turcs « sous-traités » ne sont pas les mêmes. L’entreprise générale, respectable, ne peut se permettre d’embaucher directement des ouvriers étrangers qu’en les déclarant et uniquement s’ils sont en situation régulière ; ceux-là sont cher. En revanche, des petits entrepreneurs turcs feront travailler d’autres ouvriers turcs dans des conditions moins légales ; ces ouvriers connaissent une condition sociale et légale plus fragile, ce qui permet de diminuer leur rémunération. Le non-dit ne l’est d’ailleurs pas tant que ça : « Alors après, moi je ne tiens pas à philosopher et puis à m’étaler sur ce qui se passe derrière mais, pour tout dire, sans doute que ce n’est pas aux gens en bout de chaîne de payer l’addition, mais il faut connaître aussi ce qui se passe réellement. Parce qu’il y a aussi des pratiques chez les artisans de la communauté turque qui sont, à mon avis, également répréhensibles, donc là je pense que ce n’est pas tout blanc, tout noir, il y a à regarder des deux côtés. 30»

  • 31  Nicolas Jounin, « L’illégalité sous-traitée ? Les conséquences du recours à des employeurs intermé (...)

« Également répréhensibles » : sur la défensive, M. Cardinal cherche juste à équilibrer les torts. Le représentant régional de la FFB était moins mitigé, qui plaidait la cause d’entreprises générales abusées par des « intermédiaires peu scrupuleux ». Il est vrai que, d’un point de vue légal, la faute de l’entreprise Cardinal, c’est d’avoir des sous-traitants fautifs. Il n’y a pas de symétrie dans la délinquance, puisque précisément le recours à la sous-traitance a pour effet d’externaliser les illégalités 31.

  • 32  M. Cardinal ainsi que le directeur d’exploitation de son entreprise ont été condamnés en première (...)
  • 33  « Je ne t’ai jamais emprunté ton chaudron, et puis je te l’ai rendu en bon état, et d’ailleurs il (...)

Cette affaire 32 démentirait-elle le discours de la pénurie ? Au contraire, certains soutiendraient qu’elle le confirme : quand on réussit à pallier la pénurie, on est déçu par les palliatifs. Le personnel n’est pas bon, ou bien il n’est pas loyal. Puisqu’il démérite constamment, pourquoi le valoriserait-on davantage ? Quant à l’immigration, son invocation suit une logique qui rappelle l’histoire du chaudron 33: « Les immigrés ne sont pas la réponse, et puis ce n’est pas moi qui les emploie, et d’ailleurs ils ne sont pas fiables. »

  • 34  Francis Bouygues, Contribution à l’élaboration…, cité in Élisabeth Campagnac et Vincent Nouzille, (...)

Peut-être faut-il alors procéder à une reformulation de la pénurie. C’est ce que propose Francis Bouygues, toujours dans son texte de 1964 : « Il n’y a pas de pénurie quantitative mais qualitative. 34» Une telle expression déplace le problème : la menace ne pèse plus directement sur la production – « On pourra toujours trouver des bras pour faire le travail » – mais sur les conditions de la production. Puisqu’il ne s’agit plus d’un manque pur et simple, mais d’un manque relativement aux profils de travailleurs recherchés par les employeurs, l’énigme de la « pénurie qualitative » réside d’abord dans la nature des politiques d’entreprise : quels salariés veulent-elles ?

L’ouvrier « comme on en voudrait » n’existe pas

L’ethnographie éclaire d’une autre lumière le discours de la pénurie. Je décrirai plus particulièrement les évolutions de mon insertion sur les chantiers, qui n’est pas représentative mais significative justement parce que mon profil inhabituel (français de naissance, blanc, scolarisé) a suscité des réactions contrastées.

  • 35  Lorsque je décris ensuite des chantiers en particulier, ces entreprises sont anonymisées.

L’enquête, basée sur un an d’observation participante, dont neuf mois sur des chantiers de gros œuvre francilien comme ouvrier stagiaire ou intérimaire, porte sur un terrain qui ne constitue qu’une parcelle du champ que représentent les responsables de la FFB. Mais, d’une part, les propos de ces derniers convergent avec ceux, recueillis en entretien, des responsables de ressources humaines des entreprises opérant sur le terrain étudié. D’autre part, ce terrain peut sembler emblématique dans la mesure où il comprend des chantiers dirigés par les entreprises devenues dominantes dans le secteur, à savoir les entreprises générales (qui obtiennent et coordonnent les chantiers, tout en sous-traitant une part croissante de la production), et, parmi elles, celles appartenant aux grands groupes (Vinci, Bouygues, Eiffage, Spie 35). Si l’enquête ethnographique ne vise pas la représentativité et ne peut donc constituer une réponse globale à l’idée de pénurie de main-d’œuvre, elle permet de l’interroger depuis un point qu’il entend représenter. Car ce n’est pas l’ethnographie qui prétend à la généralité mais le discours de la pénurie : l’égratigner, c’est donc au minimum réduire cette prétention.

  • 36  D’après le fascicule des résultats du recensement consacrés à l’Île-de-France qui, contrairement a (...)
  • 37  Isabelle Van de Walle, « Recrutement, intégration et professionnalisation des jeunes ouvriers du b (...)
  • 38  D’après le fichier du personnel que je me suis procuré.

Rappelons le cadre : le gros œuvre francilien. Il est difficile d’appréhender statistiquement la part de l’immigration à un niveau aussi fin (en croisant les critères d’activité et de géographie). On devine qu’elle y est plus importante qu’ailleurs : en 1999, 32 % des actifs de la construction en Île-de-France sont étrangers 36; si l’on s’intéresse au critère « gros œuvre » et que l’on prend en exemple les effectifs du groupe Faget, qui est présent sur l’ensemble du territoire national, on trouve 44,3 % d’étrangers 37 ; si l’on s’intéresse plus particulièrement à une entreprise de ce groupe, principalement implantée en Île-de-France, on verra que 87 % de ses ouvriers ne sont pas nés en France 38. Voilà quelques indices, très insatisfaisants car les informations sont hétérogènes (par exemple, les personnes qui ne sont pas nées en France ne se confondent pas totalement avec les immigrés), et surtout très parcellaires (il s’agit d’effectifs embauchés à l’exclusion des intérimaires, et dans le cas du groupe Faget d’entreprises générales à l’exclusion des sous-traitants), mais qui permettent de conclure à une surreprésentation des étrangers comme des immigrés sur ce terrain.

Aucun habitué des chantiers franciliens n’aurait eu besoin de statistiques pour parvenir à cette conclusion : « Moi ça fait trente ans que je suis dans le bâtiment. J’ai commencé à seize ans. Les mecs me disaient : “T’es français, toi… qu’est-ce que tu fous dans le bâtiment ? Va-t’en, c’est pas pour les Français, le bâtiment !” »

Ce que l’on disait à ce chef de chantier, je l’ai souvent entendu, mais de diverses manières selon les moments de mon observation.

L’enquête ethnographique

Cette partie repose sur une observation participante de douze mois, qui a pris plusieurs formes :

1) six semaines comme manœuvre intérimaire (plusieurs missions, dont une de quatre semaines), en 2002 (observateur inconnu) ;

2) quatre mois et demi par le biais d’une formation en coffrage et ferraillage (connu), comprenant un stage de coffreur de six semaines sur un chantier de gros œuvre (inconnu), en 2003 ;

3) trois mois comme stagiaire ferrailleur dans une entreprise sous-traitante en ferraillage, sur trois chantiers, en 2004 (connu) ;

4) toujours en 2004, trois mois comme intérimaire (inconnu) : d’abord six semaines comme aide-coffreur (entreprise générale), puis quelques courtes missions comme manœuvre, et quatre semaines comme ferrailleur (entreprise sous-traitante).

La distinction entre observateur connu et inconnu signale le fait que les directions de chantier ou d’entreprise étaient, ou non, au courant de mon enquête. Dans les cas où j’étais inconnu, je me « dévoilais » à mes collègues de travail dès lors que suffisamment de confiance était établie. Outre des observations sur l’organisation du travail au quotidien et les relations pratiques et verbales entre acteurs des chantiers, l’observation participante a permis d’accumuler des conversations informelles venant s’ajouter aux entretiens enregistrés. Les notes de terrain ont été prises quotidiennement.

Les sites observés – du moins les six principaux où j’ai travaillé au moins trois semaines – étaient des chantiers de réhabilitation lourde ou de construction neuve, nécessitant des constructions en béton armé. Tous les chantiers observés, y compris par le biais d’entreprises sous-traitantes, étaient dirigés par des entreprises générales appartenant à l’un des quatre grands groupes, à l’exclusion du dernier chantier, dirigé par un gros indépendant VII.

C’est en septembre 2001 que je recherche pour la première fois des « missions » d’intérim, comme manœuvre. Ces premiers temps sont laborieux, la recherche longtemps infructueuse. Avant de trouver – et encore bien après –, j’entendrai plusieurs réflexions du type : « Je ne sais pas si c’est pour vous », « Je pense que vous seriez mieux dans la manutention ». Exemple d’un dialogue avec une commerciale d’intérim :

— J’ai quelque chose en démolition, ça serait dès demain. Mais… non, la démolition ce n’est pas pour vous. C’est du marteau piqueur toute la journée.

— Je l’ai déjà fait.

— Je ne dis pas que vous ne savez pas le faire, mais il y a des trucs plus intelligents. Et c’est vraiment fatigant. Il n’y a que les Maliens qui arrivent à faire ça.

La discrimination qui se manifeste ainsi est peu valorisante pour ceux qui en sont les « bénéficiaires ». Bien loin de toute idée de pénurie, les « Maliens », raccourci pour désigner les manœuvres ouest-africains, ­présentent l’image de l’abondance comme de la docilité.

Entretien avec le commercial d’une agence d’intérim pour laquelle j’ai auparavant travaillé (avril 2002)

« De toute façon, des boubous il y en a. C’est pas ce qui manque [rire]. On les appelle les boubous, les Noirs, quoi. […] S’il y a un Français qui me dit : “Je suis manœuvre”, je lui dis : “J’ai rien du tout.” Je le mettrai pas de toute façon, parce que c’est pas vrai, le mec il le fera pas. Le mec, il ira pas sur les chantiers, avec un temps comme ça, prendre la pelle, charger, le mec il le fera pas. Non, non, manœuvre, c’est boubou, quoi. Le problème, c’est que le Français, il aura pas la même culture, donc il se fera pas… L’autre, là-bas, boubou, il va aller sur le chantier, le chef il va lui secouer les plumes : “Tiens tu fais ça, tu vas là, tu montes ça”, bon il va le faire. Il en a rien foutre, lui, il est là pour bosser, il faut qu’il ramène un peu de pognon, de toute façon il a une partie de sa famille à nourrir là-bas. […] Demande à un Français d’aller de l’autre côté de Paris, de se lever de bonne heure. Ça tu peux t’accrocher, le mec tu peux l’attendre. Mais le boubou il y sera. Même s’il n’y a pas le métro, il ira à pied, il se démerdera. Ça… C’est toute la différence, elle est énorme. »

J’ai pourtant fini par obtenir des missions d’intérim. Peu à peu, je me fais remarquer dans une agence, ce qui ne me garantit pas cependant un travail continu. Mais on peut voir une forme d’adoubement lorsque la responsable me présente à l’un de ses collègues : « C’est Nicolas, un jeune qui-n’en-veut. Je l’aime bien, lui au moins je le reconnais, c’est pas comme tous ces Noirs. » Derrière la plaisanterie s’annonce mon mode d’insertion dans l’intérim du bâtiment : par la distinction contrainte.

Chaque nouveau chantier est l’occasion de repérages abrupts. Ainsi avec un coffreur malien, lors de mon arrivée sur ce chantier en 2003 :

— T’es portugais, français, arabe… turc ?

— Français.

— Ah, futur chef !

Initialement mis à l’écart par ma blancheur de peau, il m’a suffi de mettre un pied dans le bâtiment, de respecter les horaires et les cadences, pour me voir promis un avenir refusé à tant d’autres. Mais je ne me pliais aux contraintes de l’activité et aux rigueurs des formes d’emploi que parce que je savais pouvoir y mettre fin dès que je le désirais. C’est par ce genre de décalage que se comprend le discours de la pénurie.

Un épisode en particulier fut éclairant. En juillet 2004, pour la première fois, je suis envoyé sur un chantier comme ouvrier qualifié (ferrailleur), en plein milieu de semaine. Un contrôle de police vient de décimer l’équipe de ferraillage : sur quinze personnes, chefs inclus, dix ont disparu faute d’être en situation régulière, soit arrêtés, soit enfuis. Tous étaient intérimaires, si bien que ni l’entreprise sous-traitante en ferraillage ni l’entreprise générale ne sont menacées judiciairement. Le principal dommage, c’est plutôt la désorganisation de l’équipe et l’accumulation du retard. Paradoxe apparent : les ferrailleurs disparus avaient beau être intérimaires et sans papiers, précaires parmi les précaires, ils travaillaient avec l’entreprise de ferraillage pour certains depuis plusieurs années. Avec eux, le chef avait pu relativement stabiliser un savoir-faire et une routine de travail, qui sont désormais perdus.

Le jour de mon arrivée, où nous sommes donc sept nouveaux, trois ferrailleurs sont renvoyés le soir même par le chef. Il est vrai que plusieurs d’entre nous, récemment embauchés, savent à peine manier le fil de fer et la tenaille. La baisse brutale de l’effectif et l’appel d’air qu’elle a engendré ont drainé toutes sortes de candidats que les agences d’intérim n’ont pas eu le temps de tester. Chaque jour, ou presque, le chef commande de nouveaux ferrailleurs à différentes agences d’intérim. En cette période estivale, il ne serait pas si facile de trouver des « bons ». Les agences sont à la peine, sollicitent leurs intérimaires pour qu’ils amènent des proches. Il semble par ailleurs que l’entreprise de ferraillage cherche à limiter les frais : aucun salaire au-delà du tarif de base n’est permis, alors que le déplacement jusqu’au chantier, en grande banlieue, coûte cher. Chaque soir, ou presque, en symétrie avec les arrivées du matin, le chef renvoie des ferrailleurs, tandis que d’autres partent d’eux-mêmes. Le chef, constamment pressé par les responsables du chantier, doit se défendre : « Il ne faut pas m’énerver ! Vous savez très bien pourquoi je suis en retard. Avant que les flics viennent, on avait une bonne équipe, ça roulait tout seul. » Les forces de police, cause de pénurie ?

J’échappe à toutes les vagues de renvois, pas seulement parce que je commence à avoir une petite expérience – d’autres plus habiles sont remerciés –, mais aussi parce que je bénéficie du favoritisme des responsables. Dès le deuxième jour, le chef m’apostrophe : « Il faut que tu m’expliques pourquoi un Français se trouve dans la ferraille. Ça fait treize ans que je fais ce métier, j’en n’ai pas vu un seul. Enfin, si, mais des cons. » Le conducteur de travaux fait des remarques à mon propos chaque fois qu’il passe sur le chantier. « Ça fait plaisir de voir quelqu’un de son pays dans les armatures. Faites attention à lui ! » Un autre jour, il s’adresse à moi : « C’est vraiment rare un Français dans la ferraille. Nous, on n’en a qu’un seul. Évidemment, c’est notre meilleur chef. » Est-ce que je serais intéressé de continuer, me demande-t-il ensuite ? Car si l’on en croit le chef lorsqu’il me présente : « C’est lui, le ferrailleur comme on en voudrait. »

  • 39  Je désigne ainsi, caricaturalement, deux pôles juridiques et sociologiques entre lesquels on trouv (...)

Ce qui est exemplaire dans cette histoire – j’ai reçu à d’autres reprises des propositions d’embauche, si rares pour une bonne part des ouvriers du gros œuvre –, c’est que « le ferrailleur comme on en voudrait » n’existe pas, ou du moins n’avait, dans mon cas, aucune intention de rester dans le bâtiment, et ne se pliait aux exigences du travail que parce qu’il savait l’expérience provisoire. La combinaison que je représente alors est improbable, presque impossible. Carte d’identité française – à l’abri des contrôles de police –, Blanc, passé par l’école d’ici ; assidu, ponctuel, endurant au travail de chantier, à peu près docile : deux séries de qualité d’ordinaire incompatibles. Ce n’est pas tous les jours que des sociologues endossent la combinaison pour complaire à des entreprises du bâtiment. D’ordinaire, ce marché du travail ne peut avoir les avantages du sans-papiers et ceux du Français ; la (relative) docilité du premier n’est compréhensible que par les discriminations dont il fait l’objet, et dont le Français est l’envers favorisé 39. Cette valorisation de mon profil irréaliste rejoint le discours de la pénurie de main-d’œuvre en ce qu’elle déconsidère les ouvriers ­habituels qui réellement construisent les bâtiments.

En quittant le terrain, j’ai renforcé, à mon modeste niveau, la pénurie. Dans l’esprit du discours déplorant cette dernière, ceux qui sont restés ne la combleront pas, car ils ne sont que des expédients, des seconds choix. Leur place dans l’organisation productive est précaire, comme est précaire leur droit au séjour : on voit ici la congruence des politiques migratoires et des politiques d’entreprises, qui transforment les indispensables en indésirables.

Conclusion

  • 40  « Le BTP voit d’un bon œil le principe de l’immigration sélective », Le Moniteur, 10 juin 2005. (...)
  • 41  Libération, 23 octobre 2007. La disposition est annoncée dans le premier projet de la loi de la lé (...)
  • 42  Marie-Claude Henneresse, Le Patronat et la politique française d’immigration 1945-1975, thèse de d (...)

Ces derniers temps, le discours des représentants patronaux semble avoir subi une inflexion. La pénurie de main-d’œuvre est toujours un refrain à succès, mais l’immigration est un sujet moins tabou. Déjà, en juin 2005, à l’encontre de ses précédentes déclarations modérant l’enthousiasme pour l’« immigration choisie », Christian Baffy, le président de la FFB, exprimait un nouveau positionnement : « Nous serions favorables à l’ouverture de nos frontières, avant les échéances fixées, aux salariés qualifiés des pays qui viennent de rejoindre l’Europe. À une double condition : que toutes les autres solutions aient été envisagées dans le bassin d’emploi concerné et que cette immigration très ciblée soit placée sous la supervision exclusive des directions départementales de l’emploi. 40» Plus récemment, lorsque fut annoncée une disposition prévoyant la régularisation de sans-papiers disposant d’une promesse d’embauche dans un métier et une zone géographique caractérisés par des difficultés de recrutement, Christan Baffy déclara que « cette disposition peut indéniablement permettre de résoudre des situations difficiles au plan humain, tout en prenant en compte la situation de déficit de main-d’œuvre de certaines branches 41». On voit toutefois que la FFB n’en est pas revenue au temps où elle revendiquait l’introduction de main-d’œuvre étrangère, et participait même à son organisation en collaboration avec l’Office national de l’immigration 42.

Sur cette évolution historique, sur les raisons du discours de la pénurie et du silence sur l’immigration, on a dit ici peu de choses. Peut-être ce discours et ce silence sont-ils suffisamment vagues pour unifier les préoccupations des diverses franges du patronat, tandis qu’ils permettent de prendre face à l’État une posture offensive (en matière de droit du travail et d’encadrement des chômeurs notamment) tout en affirmant la convergence d’intérêts avec ce dernier (puisque résoudre la pénurie de main-d’œuvre signifierait résorber le sous-emploi). Quant aux inflexions les plus récentes, elles sont peut-être liées, d’une part, à ce que les commandes publiques incluent de moins en moins des clauses d’insertion (qui demandaient aux entreprises qui remportaient les marchés d’embaucher des chômeurs locaux) ; et, d’autre part, à une recrudescence des contrôles à l’encontre des sans-papiers, jusque sur les chantiers, et à un renforcement de la mise en cause de leurs employeurs, même indirects – évolution qui oblige à revenir partiellement sur l’informalisation de la mise au travail des immigrés. Ce ne sont là que des pistes de réflexion, car tel n’est pas notre sujet.

Il est certes salutaire de rappeler la dimension instrumentale d’un discours qui est aussi un outil (parmi d’autres) de lobbying politique. Mais il n’est pas complètement inutile de le prendre pour ce qu’il est ou prétend être (ce qu’il se doit d’être, dans cette démarche même d’instrumentation) : un discours donc, c’est-à-dire une proposition d’interprétation de la réalité.

On a proposé une autre interprétation : la pénurie est une fiction. Ou, plutôt, ni vraie ni fausse, la pénurie est recréée périodiquement (et toujours compensée) par un système de dévalorisation de la main-d’œuvre dont elle est l’argument. Son invocation est un moyen de redoubler symboliquement la précarité du séjour et de l’emploi des immigrés utilisés par le bâtiment : s’il n’est pas à l’ordre du jour de stabiliser et sécuriser ces travailleurs-là, c’est parce qu’ils sont présentés comme des bouche-trous appelés à disparaître avec la résolution, enfin, de la pénurie.

Pendant ce temps, un effectif nombreux et constamment renouvelé de travailleurs immigrés contribue à la construction des bâtiments. Mais cette contribution économique reste largement invisible. Dans le bâtiment, l’immigration n’est pas présentée comme un problème, et elle ne demeure une solution qu’à condition de ne pas être reconnue comme telle. À ce titre, l’évocation d’un tel secteur dans le présent recueil n’est pas déplacée : elle ne contredit pas mais complète l’exploration des nombreux domaines où l’immigration est constituée en problème.

Notes

1  « Il faut remettre les jeunes au travail », interview de Christian Baffy, Batiactu, 10 juillet 2002.

2  Le Monde, 20 janvier 2005.

3  Les pourcentages qui suivent sont construits à partir des données du recensement de 1999. Rappelons qu’est étrangère la personne qui n’a pas la nationalité française, qu’elle soit ou non née en France. « Étranger » est une catégorie légale. « Immigré » est une catégorie statistique officielle, dont la définition a été fixée par le Haut conseil à l’intégration en 1990. Elle désigne les personnes résidant en France depuis au moins un an et nées étrangères à l’étranger (elles peuvent avoir acquis la nationalité française). Dans ce texte, on utilisera alternativement ou ensemble les deux catégories en fonction des données statistiques disponibles, tout en maintenant le système d’oppositions (« Français » contre « étranger », « Français de naissance » contre « immigré »). Concernant la définition des secteurs d’activité, on considère ici la Nomenclature économique de synthèse (NES) à seize postes.

4  Le Moniteur, 11 mai 1990, n° 4511. Le reste de l’article est principalement composé d’interviews de chefs d’entreprise.

5  Entretien avec Mme Delarobe, adjointe au directeur des affaires sociales de la FFB Île-de-France, novembre 2002.

6  Cité in Élisabeth Campagnac et Vincent Nouzille, Citizen Bouygues. L’histoire secrète d’un grand patron, Belfond, 1988, p. 498-501.

7  Entretien avec Mme Delarobe, adjointe au directeur des affaires sociales de la FFB Île-de-France, novembre 2002.

8  Dominique Barjot situe la première (annonce de) pénurie de main-d’œuvre qualifiée dans le bâtiment bien avant Francis Bouygues : à la fin du xixe siècle, c’est-à-dire quand les forces de travail achèvent d’être « libérées » des corporations et qu’un marché du travail se construit (« Entreprises et patronat du bâtiment », in Histoire des métiers du Bâtiment aux XIXe et XXe siècles, PCA, 1989, p. 9-37).

9  Quant à la faiblesse ou l’absence de formation des salariés, elle ne peut ­expliquer la pénurie que sur le court terme, mais pas sur des décennies.

10  Entretien (2003) avec Mme Jalin et M. Dubois, adjoints du directeur des ressources humaines de l’entreprise Ilovu, appartenant à un grand groupe.

11  INSEE, Déclaration annuelle des données sociales 2004.

12  Enquête « Activité et conditions d’emploi de la main-d’œuvre » (ACEMO), direction de l’Animation de la recherche et des études statistiques (DARES).

13  Enquête « Surveillance médicale des risques » (SUMER), DARES ; lire Sylvie Hamon-Cholet et Nicolas Sandret, « Accidents et conditions de travail », Premières synthèses informations, août 2007, n° 31.2.

14  Caisse nationale d’assurance maladie des travailleurs salariés.

15  Enquête sur les conditions de travail 1998, DARES.

16  De plus, tous ces indicateurs auraient davantage de force s’ils étaient exprimés « toutes choses égales par ailleurs », en tenant compte par exemple de la structure des qualifications, de la nature des contrats (à temps plein ou temps partiel), etc. Mais l’objectif ici est d’insister sur ce que des informations relativement peu traitées – ce sont souvent celles-là que l’on convoque dans les débats – incitent à penser en première approche.

17  Le blocage s’explique-t-il par les pratiques et stratégies des entreprises de construction elles-mêmes ? ou bien par les prix imposés par les commanditaires ? ou encore par une ponction opérée par les propriétaires fonciers ? Dans une étude qui continue de faire référence, Myriam Campinos-Dubernet conteste cette dernière hypothèse selon laquelle « tous les efforts faits par les entreprises de cette activité pour abaisser les coûts de production du cadre bâti n’étaient pas récupérés par elles en profit supplémentaire, ou par le client par un prix d’achat de la construction plus intéressant, mais par le propriétaire de terrain sous forme de rente foncière », car « les informations contenues dans la comptabilité nationale montraient que cette branche avait longtemps joui d’une situation des plus enviables, sinon la plus enviable en ce qui concerne la valorisation du capital » (Myriam Campinos-Dubernet, Emploi et gestion de la main-d’œuvre dans le BTP. Mutations de l’après-guerre à la crise, La Documentation française, 1984, p. 13-14). L’idée d’une subordination des entreprises de bâtiment aux commanditaires ou aux propriétaires fonciers fonctionne encore moins aujourd’hui, car elles se sont constituées en groupes puissants (Vinci, Bouygues, Eiffage) qui intègrent de plus en plus, en amont, la conception (voire le financement) des bâtiments qu’elles construisent.

18  Entretien (2004) avec M. Diossart, directeur du recrutement au niveau du siège du groupe Faget.

19  En témoigne, parmi de multiples exemples, cette discussion joviale entre deux ferrailleurs sur un chantier où j’ai travaillé. Le premier, Oualid, a près de cinquante ans et travaille en intérim depuis dix ans, dont sept pour la même entreprise de ferraillage ; il sait qu’il n’a aucune chance d’être embauché. Le second, Abdelkader, a vingt-huit ans ; il est ferrailleur intérimaire depuis moins d’un an et espère être embauché. Dans cette discussion, les deux conviennent qu’Abdelkader doit se dépêcher s’il veut être embauché. « De vingt à vingt-huit ans, c’est bon, dit Oualid. — Après trente, c’est fini, poursuit Abdelkader. Après quarante, c’est… — À l’intérim, dit Oualid. — À la benne », rigole Abdelkader.

20  Source : Pro BTP (caisse de retraite complémentaire, paritaire, du BTP), chiffres au 31 décembre 2001. Lire Daniel Goudard et Erwan Jaffres, Pénibilité et retraite : des repères pour le débat social à partir du cas du BTP, Alpha études, Marseille, 2004.

21  « Dossier : retraites », Cyberbtp, 2 septembre 2003. Par ailleurs, une étude de la DARES note que, bien que la maçonnerie soit l’un des métiers où sont déclarées les plus fortes difficultés de recrutement, bien que le chômage ait diminué de moitié entre 1997 et 2002, les chômeurs de longue durée demeurent plus nombreux parmi les maçons que dans les autres métiers (Nicolas Prokovas et Xavier Viney, « Les emplois difficiles à pourvoir : cinq métiers en exemple », Premières synthèses, 2004, n° 50.2).

22  Cf. les documents « Formation, qualification, emploi dans le bâtiment et les travaux publics » édités chaque année par la direction des Affaires économiques et internationales (DAEI) du ministère de l’Équipement.

23  Le terme de « dualisation » désigne un processus et non un résultat : il n’y a pas deux catégories de travailleurs bien identifiables mais une dualisation reproduite à différents échelons de l’organisation du travail. On pourrait parler de « dualisation en cascade », comme on le fait avec la sous-traitance qui en est l’outil.

24  Élisabeth Campagnac et Vincent Nouzille, Citizen Bouygues, op. cit., p. 366.

25  Il déclara ainsi que « les pratiques d’intermédiaires peu scrupuleux rendent difficile, voire impossible la vérification par l’entrepreneur que chaque ouvrier sur chaque chantier est bien en règle ».

26  « La FFB s’inquiète de la lutte contre le travail clandestin », Le Moniteur, 1er décembre 2003.

27  Dans la mesure où l’affaire judiciaire a été médiatisée et où les échanges de cette journée d’études sont publics, M. Cardinal n’est pas anonymisé. Précisons que j’ai également été invité à intervenir lors de cette journée. L’ensemble des échanges a été enregistré et intégralement retranscrit. Il est disponible sur http://www.gref-bretagne.com/Public/rubriques_publiques/communiquer_et_parti/syntheses_et_comptes/actes_de_la_journee.

28  Selon l’article L. 125-1 du code du travail (avant le 1er mai 2008), le délit de marchandage consiste en une « opération à but lucratif de fourniture de main-d’œuvre qui a pour effet de causer un préjudice au salarié qu’elle concerne ou d’éluder l’application des dispositions de la loi, de règlement ou de convention ou accord collectif de travail ».

29  M. Cardinal, http://www.gref-bretagne.com/Public/rubriques_publiques/communiquer_et_parti/syntheses_et_comptes/actes_de_la_journee, op.cit.

30  Ibid.

31  Nicolas Jounin, « L’illégalité sous-traitée ? Les conséquences du recours à des employeurs intermédiaires dans le secteur du bâtiment », Droit social, 2007, n° 1, p. 38-45 ; Sébastien Chauvin et Nicolas Jounin, « L’externalisation des illégalités. Ethnographie des usages du travail “temporaire” à Paris et Chicago », « Économie informelle, travail au noir : enjeux économiques et sociaux », (CEE) université de Marne-la-Vallée, 17 septembre 2007.

32  M. Cardinal ainsi que le directeur d’exploitation de son entreprise ont été condamnés en première instance aux peines maximales prévues par la loi, à savoir trois ans d’emprisonnement dont dix-huit ferme, 45 000 euros d’amende, trois ans d’exclusion des marchés publics et cinq ans de privation des droits civiques (Le Monde, 22-23 juillet 2007). La peine a été allégée par la cour d’appel, qui a transformé la prison ferme en sursis et réduit à deux ans l’exclusion des marchés publics.Vingt-deux autres personnes, principalement les responsables turcs des entreprises sous-traitantes, ont été condamnées (Le Moniteur, 4 juillet 2008).

33  « Je ne t’ai jamais emprunté ton chaudron, et puis je te l’ai rendu en bon état, et d’ailleurs il était déjà percé. » Freud l’utilise pour illustrer le concept de dénégation.

34  Francis Bouygues, Contribution à l’élaboration…, cité in Élisabeth Campagnac et Vincent Nouzille, Citizen Bouygues…, op. cit, p. 501.

35  Lorsque je décris ensuite des chantiers en particulier, ces entreprises sont anonymisées.

36  D’après le fascicule des résultats du recensement consacrés à l’Île-de-France qui, contrairement au fascicule portant sur l’immigration, ne distingue pas les immigrés.

37  Isabelle Van de Walle, « Recrutement, intégration et professionnalisation des jeunes ouvriers du bâtiment », rapport CREDEC 2003 (non diffusé).

38  D’après le fichier du personnel que je me suis procuré.

39  Je désigne ainsi, caricaturalement, deux pôles juridiques et sociologiques entre lesquels on trouve des figures intermédiaires.

40  « Le BTP voit d’un bon œil le principe de l’immigration sélective », Le Moniteur, 10 juin 2005.

41  Libération, 23 octobre 2007. La disposition est annoncée dans le premier projet de la loi de la législature 2007-2012 réformant l’entrée et le séjour des étrangers (« loi Hortefeux »), adopté le 23 octobre 2007.

42  Marie-Claude Henneresse, Le Patronat et la politique française d’immigration 1945-1975, thèse de doctorat en études politiques, IEP Paris, 1979.

Note de fin

I  12,5 % en moyenne pour les années 1990 à 1998 selon François Héran, « Les recherches sur l’immigration et l’insertion : avancées, débats perspectives », in François Heran (dir.), Immigration, marché du travail, intégration. Commissariat général du plan, 2002, p. 25. La proportion serait de 12 % en 1999, 13 % en 2000 et 14 % en 2001 – selon Jean-François Léger, « Les entrées d’étrangers sur le marché du travail français », Revue européenne des migrations internationales, 2004, vol. 20, n° 1, p. 7-31. Ces deux auteurs se basent sur des données similaires : statistiques des organismes spécialisés sur la migration type DPM, et Enquêtes emploi de l’INSEE.

II  Sylvain Laurens, Hauts fonctionnaires et immigration en France (1962-1981). Socio-histoire d’une domination à distance, thèse EHESS Paris, 2006.

III  Lire Antoine Math, Serge Slama, Alexis Spire, Mouna Viprey (« La fabrique d’une immigration choisie. De la carte d’étudiant au statut de travailleur étranger (Lille et Bobigny, 2001-2004) », La Revue de l’IRES, 2006, n° 50, p. 27-62), qui ont étudié l’accueil fait aux demandes de changement de cartes de séjour étudiant en cartes « salarié ».

IV  Les données servant aux calculs présentés ici sont extraites du fascicule thématique « Population immigrée, population étrangère » édité par l’INSEE.

V  Cependant, le secteur de la construction demeure bien plus présent dans l’emploi des immigrés que dans celui des Français de naissance : un immigré actif occupé a 2,6 fois plus de chances d’être dans la construction que son homologue français de naissance.

VI  Plaquettes annuelles Formation, qualification, emploi dans la construction éditées par la direction des Affaires économiques et internationales (DAEI) du ministère de l’Équipement.

VII  Pour un récit plus détaillé de ces différentes expériences, lire Nicolas Jounin, Chantier interdit au public, La Découverte, 2008.

Nicolas Jounin

Réalisation : William Dodé