couverture
Agone 41 et 42
« Les intellectuels, la critique & le pouvoir »
Coordination Thierry Discepolo, Charles Jacquier & Philippe Olivera
Parution : 13/10/2009
ISBN : 9782748900811
Format papier : 288 pages (15 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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Table des matières

Orwell et la dictature des intellectuels James Conant

Le rôle de l’intelligentsia au sein des partis politiques marxistes Jan Waclav Makhaïski

Introductions aux analyses de Makhaïski

Ante Ciliga & la nouvelle classe dirigeante soviétique Ante Ciliga

Une critique prolétarienne de la bureaucratie révolutionnaire Bruno Rizzi

Les analyses de Bruno Rizzi

Régis Debray, « Maître ès renégats » Thomas Didot

Exercice d’admiration

Sollers tel quel Philippe Olivera et Thierry Discepolo

François Furet entre histoire & journalisme (1958-1965) Michael Scott Christofferson

Genèse sociale de Pierre Rosanvallon en « intellectuel de proposition » Christophe Gaubert

Radical, chic, et médiatique Adam Garuet

Sur la fonction de deuxième et de troisième couteau (de poche) Camille Trabendi

À propos de l’« intellectuel de Région » Thierry Fabre, de Jérôme Vidal et de sa « puissance d’agir », de Pascal Blanchard en « free lance researcher »

Sur la responsabilité sociale du savant Alexandre Grothendieck

Les choix du mathématicien Alexandre Grothendieck

« Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés » Gérard Noiriel

Entretien avec Gérard Noiriel

Le philosophe, les médias et les intellectuels Jacques Bouveresse

Entretien avec Jacques Bouveresse

Le constructivisme comme outil de pouvoir aux mains des intellectuels Jean-Jacques Rosat

Vous avez dit « anti-intellectualisme » ? Philippe Olivera

(Auto-)dérision Alain Accardo

La satire des intellectuels de gauche est omniprésente dans les écrits d’Orwell. Âpre, mordante, sans concession et, de son aveu même, délibérément « brutale », elle foisonne de railleries assassines et d’accusations graves.

  • 1 « Un comportement obsessionnel et excessif », juge Stefan Collini dans Absent Minds. Intellectuals (...)
  • 2 Ibid.

Elle gêne beaucoup de commentateurs, qui s’efforcent la réduire à une obsession personnelle, manifestement excessive 1. Quand elle les embarrasse trop, ils la disqualifient d’un revers de main comme incohérence et péché contre l’esprit : « Orwell […] a encouragé une hostilité indiscriminée contre les intellectuels en tant que tels, et il est donc assurément coupable de la plus détestable et de la moins défendable des contradictions : l’anti-intellectualisme de l’intellectuel. 2»

  • 3 Judith Sklar, « 1984 : Should Political Theory Care ? », in Stanley Hoffmann (dir.), Political Tho (...)

En réalité, le cas d’Orwell est encore plus grave que ne le laisse penser ce critique, qui ne semble pas déceler la satire des intellectuels là où elle est à son apogée : dans 1984. Qui est O’Brien, le dirigeant du parti intérieur, qui torture méthodiquement le héros jusqu’à ce que celui-ci croie sincèrement que deux plus deux égalent cinq ? Ni un colonel de parachutistes ni un mégalomane hystérique. C’est un intellectuel courtois et cultivé, qui philosophe professionnellement entre deux séances de gégène. Comme l’observe judicieusement Judith Sklar, « l’intellectuel qui ne peut pas supporter les intellectuels n’est certes pas une espèce rare ; mais ce qui singularise Orwell, c’est qu’il a traduit son mépris dans la vision d’une société gouvernée par les objets de son dédain. L’État totalitaire qu’il a imaginé n’est pas tout à fait celui de Staline, non plus que celui de Hitler. Le parti intérieur, qui dispense l’angsoc et dirige l’aire n° 1 dans 1984, est composé d’intellectuels radicaux anglo-américains. 3» Dans 1984, Orwell s’est fait le Jonathan Swift d’une dictature d’intellectuels.

On ne comprend pas le concept de totalitarisme chez Orwell et le sens de sa critique si on ne voit pas que celle-ci vise en premier lieu des idées et des modes de pensée promus par des intellectuels. Ce qu’il y a de plus original et de plus neuf dans ce roman, ce n’est pas la description de techniques de répression ou de contrôle que l’État totalitaire applique aux populations mais celle de techniques de manipulation de la pensée et de l’esprit que des intellectuels totalitaires s’appliquent à eux-mêmes ; et notamment l’adoption d’un vocabulaire et de règles de langage ayant pour effet de rendre certaines idées inconcevables ; la doctrine selon laquelle les faits n’ont pas de réalité objective, qui autorise à les réécrire sans cesse en fonction des besoins du moment ; la conception selon laquelle « vrai » veut dire « conforme aux normes changeantes de la société », qui légitime de ne pas croire ce dont a pourtant des preuves sous les yeux. Mais négation de la vérité objective, double pensée, novlangue et doctrine de la mutabilité du passé ne font que pousser dans leurs conséquences logiques des tendances déjà présentes parmi les intellectuels politisés qu’Orwell côtoie et combat depuis les années 1930.

  • 4 George Orwell, Essais, articles et lettres, édition établie par Sonia Orwell et Ian Angus (1968), (...)

Réciproquement, on ne comprend rien à sa critique des intellectuels si on ne voit pas que ceux-ci jouent un rôle déterminant dans la mise en place de dispositifs de domination non seulement (comme la critique marxiste l’a montré depuis longtemps) au service d’une classe dominante mais au service également de leur propre pouvoir. O’Brien n’est pas un chien de garde, c’est un maître. À la question « Pourquoi le socialisme contredit-il si fréquemment ses aspirations constitutives et devient-il aussi facilement autoritaire et totalitaire ? », Orwell répond en substance : « Parce que les intellectuels qui trop souvent le dirigent s’en servent comme d’un instrument de leur propre domination. » Le vœu secret de l’intelligentsia de gauche britannique, écrit-il à l’époque où il entreprend la rédaction de 1984, c’est « la destruction de la vieille version égalitaire du socialisme et l’avènement d’une société hiérarchisée où l’intellectuel puisse enfin s’emparer du fouet 4». La satire des intellectuels est donc un exercice salutaire indispensable pour qui entend promouvoir une version non autoritaire et non totalitaire du socialisme.

  • 5 James Conant, « Freedom, Cruelty and Truth : Rorty versus Orwell », in Robert Brandom (dir.), Rort (...)

Les pages qui suivent sont extraites d’un article du philosophe américain James Conant intitulé « Liberté, cruauté et vérité : Rorty contre Orwell » 5.

  • 6 In Richard Rorty, Contingence, ironie & solidarité (1989), traduit de l’américain par Pierre Dauza (...)
  • 7 George Orwell, 1984, Gallimard, « Folio », p. 119 – désormais [M].

Dans « Le dernier intellectuel en Europe : la cruauté selon Orwell » 6, le philosophe américain Richard Rorty avait défendu une lecture pragmatiste et postmoderne de 1984. Selon lui, la question de la vérité objective n’est pas un enjeu du roman : si O’Brien force Winston à croire que « deux et deux égalent cinq », c’est uniquement parce que Winston attache personnellement de l’importance à l’idée de vérité et a écrit dans son journal : « La liberté, c’est la liberté de dire que “deux et deux font quatre”. Si cela est admis, tout le reste suit. 7» Si, soutient Rorty, Winston avait été attaché à une autre croyance, c’est celle-ci qu’O’Brien aurait cherché à détruire ; son seul but était de briser Winston psychologiquement. Le problème philosophique de la vérité est secondaire, futile même ; l’enjeu du roman, c’est la question de la cruauté.

Dans sa réponse, Conant montre que le concept de vérité objective est central pour Orwell et pour son interprétation du totalitarisme, que ses présupposés postmodernes empêchent Rorty non seulement de comprendre la signification politique du roman mais de partager la critique orwellienne du totalitarisme, et que, en définitive, la conception pragmatiste-constructiviste de la vérité défendue par Rorty et les postmodernes est exactement celle d’O’Brien, l’intellectuel de pouvoir de 1984.

Tel que le comprend Orwell, le totalitarisme est un système historiquement inédit de contrôle sur les esprits par des moyens culturels, médiatiques et policiers, dont la possibilité est engendrée par les formes d’organisation bureaucratique à grande échelle de l’économie moderne – qu’elles relèvent du collectivisme étatique prétendument socialiste, du management de firmes capitalistes géantes, ou d’une quelconque combinaison des deux. Contrairement à une idée largement répandue, la caractéristique essentielle du totalitarisme, tel qu’il est apparu dans sa nouveauté radicale au xxe siècle, n’est donc pas de se réclamer d’une « vérité » posée comme un absolu – de nombreux régimes politico-religieux l’ont fait dans le passé – mais de vouloir la modifier en permanence. C’est, en effet, la manière la plus efficace de parvenir à un pouvoir total sur les esprits. Si, pour reprendre un exemple célèbre du Candide de Voltaire, vous affirmez que le tremblement de terre qui vient d’avoir lieu est le signe de la colère divine, laquelle ne peut être apaisée que par un autodafé où quelques hérétiques seront brûlés, et si le lendemain la terre tremble à nouveau, votre affirmation court le risque de ne plus être crue : les individus qui ont assez de courage pour s’appuyer sur ce qu’ils voient échapperont à votre emprise. C’est la base du combat des Lumières contre l’alliance de l’obscurantisme et du pouvoir. Mais si un pouvoir réussit à mettre en place un système idéologique et médiatico-culturel où chacun croit que deux fois deux égalent tantôt cinq et tantôt trois, au gré de ses décisions et des circonstances, les esprits sont à sa merci : aucune résistance intellectuelle, et donc politique, n’est plus possible, puisque personne n’est plus en mesure de lui opposer aucun fait.

Par la voix d’O’Brien dans son roman, Orwell est tout à fait explicite sur ce point : la faille du nazisme et du stalinisme, en tant que systèmes totalitaires, est d’avoir affiché des dogmes intangibles et des idéaux qui pouvaient être confrontés à la réalité ; ils n’ont été proprement totalitaires que dans la mesure où, à l’encontre de leurs propres proclamations, ils ont passé leur temps à changer les « vérités » : à truquer les statistiques, trafiquer les photos et modifier les manuels d’histoire en fonction de la ligne du jour. Dans l’angsoc de 1984, en revanche, ces pratiques deviennent une seconde nature ; elles sont assumées comme telles, et légitimées par les intellectuels. La satire romanesque met au jour la philosophie réelle des totalitarismes : les faits et les vérités sont des fabrications humaines.

  • 8 Sur ce point, lire Jean-Jacques Rosat, « Le constructivisme comme outil de pouvoir aux mains des i (...)

Conant met en évidence ce qu’il appelle ici le « scénario totalitaire » de la formation des croyances. Selon ce modèle, ce qui rend un énoncé vrai ou faux n’est pas sa comparaison avec la réalité ou avec les faits mais sa conformité ou non avec le système de règles en vigueur dans une communauté donnée. Or, c’est aussi l’idée que se font de la vérité les postmodernes comme Rorty et de nombreux philosophes français contemporains 8. Ce qui a pour conséquence majeure de disqualifier toute politique d’émancipation en justifiant par avance tous les cynismes et toutes les manipulations : il devient impossible de concevoir pour les intellectuels un autre rôle que celui de produire les normes de « vérité » qui leur assureront la domination sur les esprits.

Jean-Jacques Rosat

Orwell a résumé ce qu’il a « vraiment voulu faire » dans 1984 en disant que son but avait été d’exposer « les implications intellectuelles du totalitarisme » [EAL-4, 551]. Correctement comprise, cette remarque formule avec une précision parfaite le but du roman.

Les implications intellectuelles du totalitarisme

Les « implications intellectuelles » de X, ce sont pour Orwell les implications de X pour la possibilité de mener une vie intellectuelle. Quelque chose qui rend impossible l’exercice de la poésie, de la chimie ou de l’archéologie est quelque chose qui a des implications intellectuelles négatives. Inversement, quelque chose a des implications intellectuelles positives s’il favorise le développement de ces activités. On peut parler en ce sens des implications intellectuelles de la répartition de la richesse nationale, de celles de l’adoption d’une loi, ou bien encore de celles du déclenchement d’une guerre. Ce qui importe pour Orwell, c’est qu’il y a des choses qui ont des implications intellectuelles négatives selon un mode absolument radical : elles sapent les conditions de possibilités d’une vie intellectuelle commune. 1984 décrit une communauté où la probabilité de pouvoir mener une telle vie est devenue si infinitésimale que son absence ne peut même plus être éprouvée (par la plupart des gens) comme une perte : « Une personne dont l’éducation se serait exclusivement faite en novlangue ignorerait que libre a signifié jadis “intellectuellement libre”, tout comme celui qui n’a jamais entendu parler du jeu d’échecs n’a aucune idée du sens secondaire de reine ou de tour. » [M, 436]

Tel qu’Orwell l’emploie, le terme « totalitarisme » désigne des stratégies (à la fois pratiques et intellectuelles) qui visent « l’abolition de la liberté de pensée jusqu’à un degré inconnu dans les époques antérieures » [EAL-2, 172] – stratégies qui sont appelées ainsi parce qu’elles ont pour but de parvenir à un contrôle total de la pensée, de l’action et de sentiments humains. L’usage orwellien de ce terme ne recouvre pas seulement des formes de régimes politiques mais aussi des types de pratiques et d’institutions plus envahissantes et plus spécifiques (diverses pratiques journalistiques comptent parmi ses exemples favoris). Mais par-dessus tout, Orwell applique ce terme aux idées des intellectuels – et pas seulement à celles qui ont cours dans (ce que les journalistes américains s’empressent d’appeler) les « pays totalitaires », mais à des idées qui circulent dans tout le monde industriel moderne. « On n’a pas besoin de vivre dans un pays totalitaire pour être corrompu par le totalitarisme. La prédominance de certaines idées peut, à elle seule, répandre une sorte de poison. » [EAL-4, 86]

Le roman d’Orwell s’emploie tout autant à décrire le capitalisme britannique qu’à « redécrire » la Russie soviétique. Outre le fait évident que 1984 est situé en Grande-Bretagne, de nombreux aspects du monde qu’il dépeint indiquent clairement qu’il est conçu comme un développement futur du capitalisme britannique (tel qu’Orwell en dresse le tableau dans ses écrits non romanesques des années 1930 et 1940), et non comme un développement futur de la Russie stalinienne. Ainsi, dans le monde de 1984, la vie des prolétaires anglais continue sous bien des aspects de ressembler de près à celle du « peuple anglais ordinaire » en 1941, telle du moins qu’Orwell la caractérise dans Le Lion et la Licorne [EAL-2, 73-140]. Le prolétaire est plus ou moins libre de faire ce qui lui plaît, du moment qu’il reste politiquement apathique, sert de rouage dans l’économie et baigne suffisamment dans la ferveur patriotique pour servir de chair à canon dans la machine de guerre. La principale cible de l’asservissement intellectuel dans le monde de 1984, ce sont les membres du Parti, une minorité de la population. Le roman décrit des tendances (dont des pratiques comme le « contrôle de la réalité » et la surveillance du « crimepensée » sont l’aboutissement) que, dans les années 1930, Orwell avait déjà vues à l’œuvre dans l’élite intellectuelle anglaise (de gauche comme de droite).

  • 9 George Orwell, Écrits politiques, Agone, 2009, p. 358.
  • 10 Judith Sklar, « 1984… », art.cit., p. 341-343.

On perd l’objectif de cette redescription si l’on n’arrive pas à comprendre que, pour l’auteur, le triomphe de certaines idées représente une perspective qu’il croit réalisable n’importe où, qu’il juge évitable, et qu’il trouve véritablement effrayante. « Je ne crois pas que le type de société que je décris arrivera nécessairement, mais je crois (compte tenu, bien entendu, du fait que ce livre est une satire) que quelque chose qui y ressemble pourrait arriver. Je crois également que les idées totalitaires ont partout pris racine dans les esprits des intellectuels, et j’ai essayé de pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. L’action du livre se déroule en Grande-Bretagne, pour souligner que les peuples de langue anglaise ne sont pas par nature meilleurs que les autres, et que le totalitarisme, s’il n’est pas combattu, pourrait triompher partout. 9 » Avec 1984, Orwell imagine « à quoi ressemblerait un monde où toute pensée serait vraiment l’expression de l’idéologie de la classe dominante. […] À quoi cela ressemblerait-il vraiment d’écrire sur le passé et le présent s’il en allait réellement ainsi ? 10 »

De la guerre d’Espagne à 1984

  • 11 Au sens où Orwell emploie couramment ce terme, le libéralisme est la reconnaissance, sans compromi (...)

Pourquoi Orwell ne s’en tient-il pas à traiter, dans un registre sobre et raisonnable, des libertés dont nous privent les camps de concentration et la police secrète ? Parce qu’il pense que ce serait se focaliser sur les symptômes les plus tardifs et les plus flagrants d’une maladie qu’il est plus efficace de traiter à un stade moins avancé. Il a consacré une bonne partie de son œuvre à identifier les symptômes précoces de la maladie et il les identifie au travers des pratiques et des institutions qui, dans nos sociétés, cultivent l’hostilité envers la « véracité » [EAL-4, 79]. Les camps de concentration et les forces de la police secrète sont périphériques par rapport à l’ensemble des phénomènes culturels, sociaux et politiques qu’il se propose d’identifier comme totalitaires. Le noyau en est constitué par une sorte de « mensonge organisé » qui, si les conséquences logiques de ses tendances profondes étaient poussées jusqu’au bout, serait reconnu comme « l’exigence de ne plus croire dans l’existence même de la vérité objective » [EAL-4, 82 & -3, 193]. C’est cela qui, pour Orwell, fait véritablement du totalitarisme l’ennemi du libéralisme 11. Les modes de pensée totalitaires mènent inévitablement selon lui à la prolifération des atrocités. Mais ils ont en outre, plus effrayante encore à ses yeux que les formes de cruauté qu’ils engendrent, (ce qu’il nomme) une « implication intellectuelle » : ils sapent la possibilité de mener une vie dans laquelle vous soyez libre de penser vos propres pensées – d’avoir, par exemple, votre propre idée sur la question de savoir si tel ou tel comportement constitue ou non une cruauté.

Mais ni la cruauté ni la perte de la liberté ne sont pour Orwell « ce qu’il y a de vraiment effrayant dans le totalitarisme » – elles n’en sont, à ses yeux, que les conséquences inévitables. « Ce qu’il y a de vraiment effrayant dans le totalitarisme, ce n’est pas qu’il commette des “atrocités”, mais qu’il s’attaque au concept de vérité objective. » [EAL-3, 116]

On comprendra mieux ce qu’Orwell considère comme « ce qu’il y a de vraiment effrayant dans le totalitarisme » si l’on observe comment les thèmes centraux de son roman sont directement issus de ce qu’il a écrit sur ses expériences de combattant pendant la guerre civile espagnole. « Ce qui m’a frappé à l’époque, et ne cesse me de frapper depuis lors, c’est qu’on ne croit ou ne refuse de croire aux atrocités que sur la seule base des préférences politiques. Chacun croit aux atrocités de l’ennemi et refuse de croire à celles de son propre camp, sans jamais se donner la peine d’en examiner les preuves. » [EAL-2, 316]

« Ce qu’il y a de vraiment effrayant dans le totalitarisme », ce n’est pas seulement qu’il encourage les gens à falsifier consciemment la description d’un événement, d’une atrocité par exemple. (La falsification délibérée d’une description est un phénomène qui n’a rien de remarquable et qui n’est pas sans précédent. L’usage du langage pour dire des mensonges est aussi vieux que le langage lui-même.) Quiconque ment consciemment en disant que quelque chose est un X ou, par mégarde, décrit à tort quelque chose comme un X, n’annihile pas, ni même ne mutile, sa capacité dans d’autres contextes à continuer d’appliquer correctement pour sa part le concept X. Mais ici, Orwell veut précisément attirer notre attention sur un processus de formation des croyances qui nous fait perdre prise sur certains de nos concepts : bien que vous conserviez votre compréhension originelle du concept en question et continuiez de l’utiliser pour former des croyances parfaitement déterminées sur les événements du monde, ces événements ne guident plus les mécanismes de formation des croyances qui portent sur eux.

« Tôt dans ma vie, je m’étais aperçu qu’un journal ne rapporte jamais correctement aucun événement, mais en Espagne, pour la première fois, j’ai vu rapporter dans les journaux des choses qui n’avaient plus rien à voir avec les faits, pas même le genre de relation vague que suppose un mensonge ordinaire. J’ai vu rapporter de grandes batailles là où aucun combat n’avait eu lieu et un complet silence là où des centaines d’hommes avaient été tués. J’ai vu des soldats, qui avaient bravement combattu, dénoncés comme des lâches et des traîtres, et d’autres, qui n’avaient jamais essuyé un coup de feu, salués comme les héros de victoires imaginaires ; j’ai vu les journaux de Londres débiter ces mensonges et des intellectuels zélés construire des superstructures émotionnelles sur des événements qui n’avaient jamais eu lieu. […] Ce genre de chose m’effraie car il me donne souvent le sentiment que le concept même de vérité objective est en passe de disparaître du monde. » [EAL-2, 322-3] Pendant la guerre civile espagnole, les intellectuels britanniques avaient certaines croyances sur ce qui se passait en Espagne et attachaient une grande importance aux événements sur lesquels elles portaient. Beaucoup ont agi selon ces croyances, et certains en sont morts. La dimension totalitaire de la situation était fonction, d’une part, de la détermination loyale de ces intellectuels à ne croire que les comptes rendus accrédités par leurs partis politiques respectifs, et, d’autre part, de la détermination inflexible de ces partis à n’admettre que les comptes rendus des événements d’Espagne qui politiquement leur convenaient.

On se trouvait donc dans la situation suivante : les croyances de ces intellectuels n’avaient de compte à rendre qu’eu égard aux normes par lesquelles on arrivait dans leur parti à un large consensus ; mais les moyens par lesquels on arrivait à ce consensus n’avaient aucun compte à rendre eu égard à ce qui se passait effectivement en Espagne. Ainsi les croyances des intellectuels britanniques concernant ce qui se passait en Espagne n’avaient aucune relation avec ce qui se passait en Espagne, pas même la relation qu’implique un mensonge ordinaire. En outre, à l’époque où la guerre prit fin, les moyens par lesquels tout un chacun aurait pu découvrir ce qui s’était passé en Espagne disparurent, et, selon toute vraisemblance, pour toujours.

Dès le début de 1984, Winston se dit : « Le passé n’avait pas seulement été modifié, il avait été bel et bien détruit. Comment en effet établir même le fait le plus évident quand il n’en existait plus de témoignage ailleurs que dans votre mémoire personnelle ? » [M, 56] En promulguant la doctrine de la mutabilité du passé et en détruisant tous les témoignages fiables, le but du Parti dans 1984 est d’accomplir, pour la totalité de l’histoire passée, ce qui, selon Orwell, devait finir selon toute vraisemblance par s’accomplir dans les faits dans le cas de l’histoire de la guerre civile espagnole. « Le risque est grand que ces mensonges, ou en tout cas des mensonges de ce genre, ne deviennent de l’histoire. […] Quoi qu’il en soit, il s’écrira bien une certaine histoire, et, une fois que tous ceux qui se souviennent vraiment de la guerre seront morts, elle sera universellement acceptée. De sorte que, en pratique, le mensonge sera devenu vérité. » [EAL-2, 323‑4] Dans 1984, Winston conclut : « Le passé était effacé, l’effacement oublié et le mensonge devenait vérité. » [M, 111]

La disparition de la vérité objective & le scénario totalitaire

C’est à une situation de ce type que pense Orwell quand il écrit que « le concept même de vérité objective est en passe de disparaître de notre monde ». Dans cette situation, la formation des croyances est assujettie à trois conditions : (a) les croyances qui en résultent n’ont de comptes à rendre qu’eu égard aux mécanismes au travers desquels le consensus est atteint au sein d’une certaine communauté ; (b) ces mécanismes produisent des croyances qui n’ont aucune relation avec les faits sur lesquels elles portent ; (c) la communauté emploie systématiquement des moyens qui rendent indisponible le recours à toute autre norme. J’appellerai donc « scénario totalitaire » cet état de choses, où la formation des croyances d’un individu dans un certain domaine est assujettie à ces trois conditions.

1984 tente de décrire un scénario qui est totalitaire pour une classe extraordinairement vaste de croyances – un monde où, parmi les croyances d’un individu, celles dont la formation est assujettie à ces trois conditions sont aussi nombreuses qu’elles peuvent l’être. Ce roman traite de la possibilité d’un état de choses où le concept de vérité objective a disparu du monde d’un individu aussi radicalement qu’on puisse le concevoir. Ainsi le Parti veut s’assurer que le concept de vérité objective cesse totalement de s’appliquer à la consignation et au souvenir des événements historiques : « Le Parti disait que l’Océania n’avait jamais été l’alliée de l’Eurasia. Lui, Winston Smith, savait que l’Océania avait été l’alliée l’Eurasia, pas plus tard qu’il y a quatre ans. Mais où existait ce savoir ? Uniquement dans sa propre conscience qui, dans tous les cas, serait bientôt anéantie. Si tous les autres acceptaient le mensonge imposé par le Parti – si tous les témoignages racontaient la même fable – le mensonge passait dans l’histoire et devenait vérité. Le slogan du Parti disait : “Qui contrôle le passé contrôle le futur ; qui contrôle le présent contrôle le passé.” Et pourtant le passé, bien qu’altérable par nature, restait toujours inaltéré. Ce qui était vrai aujourd’hui, quoi que ce fût, était vrai de toute éternité et pour l’éternité. C’était tout à fait simple. Tout ce qu’il vous fallait, c’était une série de victoires sans fin de votre propre mémoire. Cela s’appelait “le contrôle de la réalité”. » [M, 54-55]

De nombreux passages du roman assignent pour but au « contrôle de la réalité » la « dénégation de la réalité objective » ; et certains identifient cette dénégation avec celle de la « vérité objective ». Winston parle pour Orwell quand il se dit à lui-même : « Que le Parti puisse plonger sa main dans le passé et dire de tel ou tel événement : cela n’a jamais eu lieu – cela, vraiment, c’était bien plus terrifiant que la simple torture ou que la mort. » [M, 54]

Dans les écrits d’Orwell sur la guerre civile espagnole, les aperçus sur la possibilité de ce scénario de cauchemar occupent une place de premier plan : « Je suis prêt à croire que l’histoire est la plupart du temps inexacte et déformée, mais ce qui est propre à notre époque, c’est l’abandon de l’idée que l’histoire pourrait être écrite de façon véridique. Dans le passé, les gens mentaient délibérément, coloraient inconsciemment ce qu’ils écrivaient, ou cherchaient la vérité à grand-peine, tout en sachant bien qu’ils commettraient inévitablement un certain nombre d’erreurs. Mais, dans tous les cas, ils croyaient que les “faits” existent, et qu’on peut plus ou moins les découvrir. Et, dans la pratique, il y avait toujours une masse considérable de faits sur lesquels à peu près tout le monde pouvait s’accorder. […] C’est précisément cette base d’accord […] que détruit le totalitarisme. […] L’objectif qu’implique cette ligne de pensée est un monde de cauchemar où le Chef, ou une clique dirigeante, ne contrôle pas seulement l’avenir mais aussi le passé. Si le chef dit de tel ou tel événement “Cela n’a jamais eu lieu” – eh bien, cela n’a jamais eu lieu. S’il dit que deux et deux font cinq – eh bien, deux et deux font cinq. Cette perspective me terrifie bien plus que les bombes – et après ce que ce que nous avons vécu ces dernières années, ce ne sont pas là des propos en l’air. » [EAL-2, 324-5]

Quand Orwell écrit que, « dans la pratique, il y avait toujours une masse considérable de faits sur lesquels à peu près tout le monde pouvait s’accorder », il n’attribue aux historiens rien de plus qu’un intérêt partagé à établir ce qui s’est réellement passé durant la Première Guerre mondiale, un ensemble partagé de normes pour l’emploi de concepts décrivant ce qui s’était passé, et la croyance partagée en l’existence d’une masse considérable de faits de nature ordinaire à propos desquels il était possible de parvenir à un accord quasi universel (même entre des chercheurs dont les options politiques étaient radicalement différentes). Dans leur recherche, les historiens en question n’étaient pas prisonniers d’un scénario totalitaire. Dans la formation de leurs croyances, ils étaient certes réceptifs à l’exigence de réaliser un consensus avec leurs compagnons d’armes, mais ils n’en étaient pas dépendants jusqu’à devenir indifférents à toute autre exigence. Leurs croyances avaient des comptes à rendre eu égard à une masse de faits (documents d’archives, souvenirs, existence de cimetières, etc.) qui imposaient des contraintes sur ce que chacun pouvait affirmer : des contraintes également reconnues et respectées par les historiens, qu’ils fussent allemands ou anglais.

La page citée se conclut sur l’affirmation que « l’objectif qu’implique » une ligne de pensée totalitaire est « un monde de cauchemar » ; c’est exactement ce monde que 1984 s’emploie à décrire : « C’était comme si une force énorme exerçait sa pression sur vous. Cela pénétrait votre crâne, frappait contre votre cerveau, vous effrayait jusqu’à vous faire renier vos croyances, vous persuadant presque de renier le témoignage de vos sens. […] Ce n’était pas seulement la validité de l’expérience, mais l’existence même d’une réalité extérieure qui était tacitement niée par sa philosophie. […] Et le terrible n’était pas que le Parti tuait ceux qui pensaient autrement, mais qu’il se pourrait qu’il eût raison. Après tout, comment pouvons-nous savoir que deux et deux font quatre ? Ou que la gravitation exerce une force ? Ou que le passé est immuable ? Si le passé et le monde extérieur n’existent que dans l’esprit, et si l’esprit lui-même peut être contrôlé – alors quoi ? » [M, 118]

Les yeux, les oreilles et l’arithmétique

Que signifie l’affirmation que « ce n’était pas seulement la validité de l’expérience mais l’existence même d’une réalité extérieure qui était tacitement niée par la philosophie du Parti » ? Elle signifie qu’on vous demande de former vos croyances sur l’état des choses d’une manière qui ne dépende plus désormais de cet état des choses. Il y a deux types d’exemples d’affirmations prétendant à la vérité qui jouent ici un rôle central : les jugements de perception (les affirmations qui reposent sur « le témoignage de vos sens ») ; et les jugements arithmétiques élémentaires (deux et deux font quatre). Pourquoi ces deux types d’exemples reviennent-ils tout au long du roman ? Une fois qu’un membre de notre communauté linguistique est devenu compétent dans l’application des concepts appropriés (perceptuels ou arithmétiques), ce sont deux types de jugements dont il peut facilement établir, individuellement et par lui-même, la vérité ou la fausseté. Une fois qu’il a acquis les concepts appropriés et qu’il les a complètement maîtrisés, ce sont des domaines où il est capable de prononcer un verdict sans s’occuper de ce que devient, au sein de sa communauté, le consensus les concernant. Effectivement, quand le verdict concerne, par exemple, quelque chose que vous êtes le seul à avoir vu, vous avez d’excellentes raisons a priori de vous fier davantage à votre propre vision de l’événement qu’à une version contradictoire, parue, disons, dans le journal.

C’est cette capacité des individus à établir la vérité d’affirmations par eux-mêmes qui menace l’hégémonie absolue du Parti sur leurs esprits. L’« esprit lui-même » n’est entièrement « contrôlable » que si la version des faits établie par le Parti (par exemple, que tel ou tel événement n’a jamais eu lieu) est tenue pour vraie par les individus même si elle va à l’encontre du témoignage de leurs propres sens (par exemple, le souvenir vif de tel ou tel événement) et à l’encontre des normes inhérentes aux concepts qu’emploie le Parti pour formuler sa version des faits (par exemple, les normes du type « ceci est un exemple caractéristique de ce que nommons “X” ou “Y” », « voici ce que nous appelons “ajouter” un nombre à un autre », etc.).

On lit dans le roman : le moment viendrait où « le Parti finirait par annoncer que deux et deux font cinq » parce que « la logique de sa position l’exigeait ». « Deux et deux font quatre » joue un rôle central en tant qu’il est l’exemple d’un énoncé dont le Parti doit nier la vérité à cause du type d’affirmation qu’il représente : c’est une affirmation vraie et quiconque est compétent dans la pratique qui consiste à avancer des affirmations peut aisément voir qu’elle est vraie. Le roman dégage ici une des « implications intellectuelles du totalitarisme ». La pratique du « mensonge organisé », systématisée par le Parti, ne peut se maintenir que si elle finit par priver ses membres de leur capacité à évaluer les titres de créance d’une affirmation – de toute affirmation : mêmes des jugements de perception directe ou des énoncés arithmétiques. Si des affirmations comme « Deux et deux font quatre » et « Je vois une photographie devant moi » jouent un rôle aussi capital en tant qu’exemples, c’est parce que ces affirmations sont de celles dont un Winston peut savoir qu’elles sont vraies, et parce que, une fois qu’il le sait, il devient inévitable qu’il lui arrive d’être en contradiction avec le reste de la version des faits que donne le Parti. Les critères pour déterminer la valeur de vérité de telles affirmations n’exigent pas que, avant d’aboutir à un jugement en ces matières, on consulte le dernier communiqué du Parti – sauf si, dans la communauté en question, les règles de base pour la participation compétente à la pratique qui consiste à avancer des affirmations ont subi une modification qui les a rendues radicalement différentes de celles qui nous sont familières.

Le prix de la négation de la vérité objective : « contrôle de la réalité » & « double pensée »

Ceci soulève une question : la communauté décrite dans le roman d’Orwell dispose-t-elle d’un ensemble cohérent de règles fondamentales alternatives pour la pratique qui consiste à avancer des affirmations ?

Une des idées centrales du roman est de montrer qu’en dernier ressort la « logique de la position du Parti » exige une modification des règles de base qui nous sont familières pour l’application des concepts et la formation des croyances. L’idée d’Orwell est qu’on ne peut s’approcher de « la dénégation de la réalité extérieure » exigée par la logique de la position du Parti que dans la mesure où les membres d’une communauté apprennent à cultiver une forme extrêmement radicale d’auto-illusion – si radicale qu’ils réussissent à se cacher à eux-mêmes que « la vérité continue d’exister, pour ainsi dire, derrière [leur] dos » [EAL-2, 325].

Quand O’Brien, montrant quatre doigts à Winston, lui demande combien il a de doigts levés, il ne serait pas très satisfait si celui-ci répondait : « Vous avez quatre doigt levés, mais il n’est pas vrai que vous avez quatre doigts levés. » Il ne veut pas simplement que Winston prononce les mots « Il est vrai que vous avez actuellement cinq doigts levés » sans cesser de croire que O’Brien tient quatre doigts levés. O’Brien ne veut pas seulement que Winston acquiesce à l’énonciation de certaines séquences de mots ; il veut modifier les croyances de Winston.

Quand O’Brien demande à Winston combien il a de doigts levés, il ne veut pas simplement que Winston croie qu’il y a cinq doigts en face de lui parce qu’il se trouve que le Parti veut qu’il croie qu’il y a cinq doigts en face de lui. Il ne veut pas simplement que Winston rejette le témoignage de ses sens en faveur de ce que lui dit le Parti ; il veut que Winston croie qu’il y a cinq doigts en face de lui. O’Brien veut que Winston regarde ses quatre doigts levés, et, si le Parti veut qu’il croie qu’il y a cinq doigts, qu’il voie cinq doigts, et que la raison de sa croyance qu’il y a cinq doigts en face de lui soit (non pas que le Parti veut qu’il le croie, mais) qu’il voit cinq doigts. Le Parti veut que nous croyions que nous conservons nos règles fondamentales actuelles pour l’emploi des concepts, tout en croyant également en toute circonstance que sa version est vraie. Les modalités selon lesquelles le Parti veut que ses membres pensent et jugent ne peuvent être identifiées sous la forme d’un ensemble cohérent de règles de base pour l’application des concepts : le Parti attend de ses membres qu’ils respectent nos normes ordinaires pour avancer des affirmations et, simultanément, qu’ils ne le respectent pas.

Le Parti veut que ses membres soient capables de penser et de juger – ce qui requiert qu’ils conservent leur maîtrise de nos normes familières pour l’application des concepts –, mais qu’ils pensent et jugent sans jamais entrer en contradiction avec ce qu’il veut qu’ils pensent et jugent ; et cependant il veut que, tout en pensant et en jugeant en accord avec les décrets du Parti, ils croient dans le même temps qu’ils n’aboutiront jamais à un jugement sur l’état des choses qui contredise celui auquel pourrait aboutir celui qui, ignorant tout des décrets du Parti, se conformerait aux normes inscrites dans nos concepts. Le Parti, par conséquent, impose à ses membres un ensemble d’exigences incohérent – incohérence qui doit être rendue invisible si ces exigences doivent servir les desseins du Parti. « On exige d’un membre du Parti non seulement qu’il ait les opinions correctes mais aussi les instincts corrects. Nombre des croyances et des attitudes qu’on exige de lui ne sont jamais clairement énoncées, et elles ne pourraient l’être sans mettre à nu les contradictions inhérentes à l’angsoc. » [M, 300] Comment parvient-on à cette invisibilité ? Les règles pour la formation des croyances que, de fait, sont tenus de suivre les membres du Parti, et les règles qu’on leur demande de croire qu’ils suivent, ne peuvent être les mêmes. « L’action essentielle du Parti est de recourir à l’illusion consciente, tout en conservant la fermeté d’intention qui va de pair avec la parfaite honnêteté. Dire des mensonges délibérés tout en y croyant sincèrement. » [M, 304]

Comment est-il possible pour les membres du Parti de réussir à suivre un ensemble de règles qu’ils ne croient jamais qu’ils suivent ? En pratiquant le « contrôle de la réalité » et la « double pensée ». On attend des membres du Parti qu’ils « ajustent » leurs croyances sur la réalité en accord avec les décrets du Parti ; mais on attend, en outre, qu’ils croient que la justification de ces croyances tient (non pas simplement à ce qu’elles s’accordent avec les décrets du Parti mais) à ce qu’elles s’accordent avec les faits. On demande, par exemple, aux membres du Parti, non seulement de croire que tel événement a eu lieu dans le passé (si le Parti décrète présentement que c’est ce qui a eu lieu) mais d’ajuster leurs souvenirs du passé de telle sorte qu’ils se rappellent aujourd’hui que cet événement a eu lieu dans le passé, et qu’ils croient que leur croyance présente (que cet événement a eu lieu) repose (non pas sur le présent décret du Parti à son sujet mais) sur leur souvenir présent qu’il a eu lieu dans le passé. « S’assurer que tous les témoignages écrits s’accordent avec l’orthodoxie du moment n’est qu’une simple action mécanique. Mais il est également nécessaire de se souvenir que les événements ont eu lieu de la manière voulue. Et s’il est nécessaire de réorganiser ses souvenirs ou de falsifier les témoignages écrits, il est alors nécessaire d’oublier qu’on a agi ainsi. » [M, 303] C’est pourquoi, le roman y insiste, il faut être passé maître dans la pratique de la double pensée pour pratiquer avec succès le contrôle de la réalité. Pour être un membre du Parti, il faut donc « nier l’existence de la réalité objective tout en prenant en compte la réalité que l’on nie. […] Il faut être capable de disloquer le sens de la réalité. » [M, 304-5] Il ne faut pas seulement ajuster ses croyances sur la réalité, mais être également expert dans l’art d’oublier qu’on les ajuste continuellement. « Le monde labyrinthique de la double pensée. Savoir et ne pas savoir, avoir conscience d’être entièrement vérace tout en disant des mensonges soigneusement construits, tenir simultanément des opinions qui s’excluent mutuellement, savoir qu’elles sont contradictoires et croire aux deux à la fois, recourir à la logique contre la logique, […] oublier tout ce qu’il est nécessaire d’oublier, puis le faire revenir en mémoire au moment voulu, et puis soudain l’oublier à nouveau, et, par-dessus tout, appliquer le même processus au processus lui-même – c’était là le raffinement suprême. » [M, 36]

Ce qu’Orwell nomme « dénégation de la réalité objective » est une dénégation qui ne peut être, au mieux, que partiellement maintenue, et, alors, uniquement à l’intérieur d’un ensemble de « pratiques » régulées par ce qu’Orwell appelle « un système de pensée schizophrène » [EAL-4, 83] – un système qui simultanément respecte et ignore nos normes actuelles pour avancer des affirmations : affirmations qui ont des comptes à rendre (non seulement devant nos pairs mais également) eu égard à l’état des choses.

Une vie intellectuelle commune exige que soient réalisées deux possibilités : (a) la possibilité que les croyances des membres d’une communauté sur l’état des choses rendent des comptes eu égard à l’état des choses, (b) la possibilité que les membres d’une communauté soient honnêtes et francs quand ils se communiquent leurs croyances les uns aux autres. Le contrôle de la réalité a pour objectif de ruiner la première possibilité ; la double pensée, la seconde. Le roman montre que ces deux possibilités sont étroitement liées – que (a) et (b) sont interdépendantes – et que par conséquent la pratique du contrôle de la réalité et celle de la double pensée se présupposent mutuellement et se renforcent l’une l’autre. Si le Parti falsifie sciemment toute forme de preuve, et si tout membre du Parti qui dispose d’un savoir de première main sur ces actes de falsification récuse ce savoir, les croyances des membres du Parti n’entretiendront plus aucune relation avec les faits, pas même la relation qu’implique le mensonge ordinaire.

Mais il est impossible d’isoler complètement un membre du Parti de la réalité. Comme le roman l’illustre à maintes reprises, la réalité dresse sa tête idéologiquement peu coopérative – par exemple, les prédictions de Big Brother sont démenties par les faits, etc. C’est pourquoi le « contrôle de la réalité » doit être pratiqué : il faut « ajuster » ses croyances sur la réalité. On ne peut ajuster continuellement ses croyances sur la réalité de la manière dont le Parti l’exige de ses membres que si l’on cultive le vice de la malhonnêteté à un degré tel que malhonnêteté et auto-illusion deviennent une seconde nature.

Notes

1 « Un comportement obsessionnel et excessif », juge Stefan Collini dans Absent Minds. Intellectuals in Britain, Oxford UP, 2006, p. 372.

2 Ibid.

3 Judith Sklar, « 1984 : Should Political Theory Care ? », in Stanley Hoffmann (dir.), Political Thought and Political Thinkers, University of Chicago Press, 1998, p. 342-343.

4 George Orwell, Essais, articles et lettres, édition établie par Sonia Orwell et Ian Angus (1968), traduit par Anne Krief, Bernard Pecheur, Michel Pétris et Jaime Semprun, 4 volumes, Ivrea-Encyclopédie des nuisances, 1995-2001 ; tome 4, p. 219 – désormais [EAL-1 à 4].

5 James Conant, « Freedom, Cruelty and Truth : Rorty versus Orwell », in Robert Brandom (dir.), Rorty and his Critics, Blackwell, 2000, p. 268-341. À paraître en français : James Conant, Orwell ou le Pouvoir de la vérité, préfacé et traduit de l’anglais par Jean-Jacques Rosat, Agone, 2010.

6 In Richard Rorty, Contingence, ironie & solidarité (1989), traduit de l’américain par Pierre Dauzat, Armand Colin, 1993, p. 233-257.

7 George Orwell, 1984, Gallimard, « Folio », p. 119 – désormais [M].

8 Sur ce point, lire Jean-Jacques Rosat, « Le constructivisme comme outil de pouvoir aux mains des intellectuels », infra, p. 245-259 ; et Paul Boghossian, La Peur du savoir. Sur le relativisme et le constructivisme de la connaissance, Agone, 2009.

9 George Orwell, Écrits politiques, Agone, 2009, p. 358.

10 Judith Sklar, « 1984… », art.cit., p. 341-343.

11 Au sens où Orwell emploie couramment ce terme, le libéralisme est la reconnaissance, sans compromis ni limite d’aucune sorte, de la liberté intellectuelle comme « liberté de rendre compte de ce qu’on a vu, entendu et ressenti, sans être contraint d’inventer des faits ou des sentiments imaginaires » [EAL-4, 80] ; et il implique la reconnaissance de la vérité objective : « La manière de penser libérale considère la vérité comme quelque chose qui existe en dehors de nous, quelque chose qui est à découvrir, et non comme quelque chose que l’on peut fabriquer selon les besoins du moment. » [EAL-3, 116] [ndt]

James Conant

Réalisation : William Dodé