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Agone 41 et 42
« Les intellectuels, la critique & le pouvoir »
Coordination Thierry Discepolo, Charles Jacquier & Philippe Olivera
Parution : 13/10/2009
ISBN : 9782748900811
Format papier : 288 pages (15 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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Table des matières

Orwell et la dictature des intellectuels James Conant

Le rôle de l’intelligentsia au sein des partis politiques marxistes Jan Waclav Makhaïski

Introductions aux analyses de Makhaïski

Ante Ciliga & la nouvelle classe dirigeante soviétique Ante Ciliga

Une critique prolétarienne de la bureaucratie révolutionnaire Bruno Rizzi

Les analyses de Bruno Rizzi

Régis Debray, « Maître ès renégats » Thomas Didot

Exercice d’admiration

Sollers tel quel Philippe Olivera et Thierry Discepolo

François Furet entre histoire & journalisme (1958-1965) Michael Scott Christofferson

Genèse sociale de Pierre Rosanvallon en « intellectuel de proposition » Christophe Gaubert

Radical, chic, et médiatique Adam Garuet

Sur la fonction de deuxième et de troisième couteau (de poche) Camille Trabendi

À propos de l’« intellectuel de Région » Thierry Fabre, de Jérôme Vidal et de sa « puissance d’agir », de Pascal Blanchard en « free lance researcher »

Sur la responsabilité sociale du savant Alexandre Grothendieck

Les choix du mathématicien Alexandre Grothendieck

« Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés » Gérard Noiriel

Entretien avec Gérard Noiriel

Le philosophe, les médias et les intellectuels Jacques Bouveresse

Entretien avec Jacques Bouveresse

Le constructivisme comme outil de pouvoir aux mains des intellectuels Jean-Jacques Rosat

Vous avez dit « anti-intellectualisme » ? Philippe Olivera

(Auto-)dérision Alain Accardo

Tenu pour l’un des grands mathématiciens du xxe siècle, Alexandre Grothendieck est moins connu pour ses prises de position radicales après Mai 1968 et le destin hors norme qui fut le sien dans son milieu professionnel : celui d’une auto-exclusion après avoir refusé de participer à une recherche scientifique au seul service de l’ordre industriel dominant.

  • 1 Né dans une famille de la classe moyenne juive d’Ukraine, Alexander Schapiro (1889/90-env. 1942) s (...)
  • 2 C’est ce camp dont Arthur Koestler donnera une description terrible dans son livre La Lie de la te (...)

Alexandre Grothendieck est né le 28 mai 1928, à Berlin, de Johanna (Hanka) Grothendieck, une journaliste issue de la classe moyenne de Hambourg et d’Alexander (Sacha) Schapiro, un anarchiste russe d’origine juive 1. Devant la montée de l’antisémitisme, ses parents lui donnent le nom de famille de sa mère. En 1933, après l’arrivée de Hitler au pouvoir, Sacha quitte l’Allemagne pour la France, puis, avec Hanka qui l’a rejoint, ils se rendent en Espagne en 1936 pour y combattre aux côtés des anarchistes de la CNT-FAI. Leur jeune fils reste en Allemagne, confié aux bons soins d’une famille aisée, les Heydorns, qui vont l’élever jusqu’en 1939, où ils le ramènent à Paris, que ses parents ont rejoint. Dès le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Sacha est incarcéré au camp du Vernet, réservé aux exilés politiques 2 ; et Hanka et leur fils au camp de Rieucros, près de Mende. Tandis que son père meurt en déportation à Auschwitz, Grothendieck est hébergé dans une maison d’enfants du Secours suisse au Chambon-sur-Lignon et étudiera au collège Cévenol.

  • 3 Mathématicien français, Jean Dieudonné (1906-1992) soutient sa thèse en 1931. Membre fondateur du (...)

Étudiant en mathématiques à Montpellier, Grothendieck obtient sa licence en 1948 puis une bourse, grâce à André Magnier, inspecteur général de mathématiques et membre de l’Entraide universitaire de France, qui lui permet de poursuivre ses études à Paris – où il assiste notamment au séminaire d’Henri Cartan à l’École normale supérieure – avant de s’installer à Nancy pour une thèse sous la direction de Jean Dieudonné 3 et Laurent Schwartz, qu’il soutiendra en 1953. Il passe ensuite deux ans à l’université de Sao Paulo puis se rend États-Unis, notamment à l’université de Harvard. Invité comme mathématicien, il visite de nombreux pays, mais, par conviction politique, refuse l’Espagne de Franco.

  • 4 Fondé en 1958 à l’initiative de Léon Motchane (un industriel d’origine russe passionné par les mat (...)

En poste temporaire au CNRS depuis 1950, il devient professeur permanent à l’Institut des hautes études scientifiques (IHES) en 1959 4, où il va animer un séminaire qui passera à la postérité pour la richesse de ses travaux. En 1966, il reçoit la médaille Fields pour son apport à la géométrie algébrique mais il refuse de se rendre au Congrès international de mathématiques de Moscou pour la recevoir afin de protester contre les traitements infligés par les autorités soviétiques à deux dissidents, les écrivains Andreï Siniavski et Iouli Daniel. L’année suivante, il se rend trois semaines au Nord-Vietnam.

  • 5 Survivre, août 1970, n° 1, p. 3 – la plupart des numéros de ce bulletin sont consultables sur < (...)
  • 6 Mathématicien français, Claude Chevalley (1909-1984) fut l’un des membres fondateurs du groupe Bou (...)
  • 7 Alexandre Grothendieck, Récoltes et semailles. Réflexions et témoignage sur un passé de mathématic (...)

Grothendieck est ensuite l’un des principaux fondateurs du mouvement « Survivre », qui a pour but la « lutte pour la survie de l’espèce humaine et de la vie en général menacée par le déséquilibre écologique créé par la société industrielle contemporaine (pollutions et dévastations de l’environnement et des ressources naturelles), par les conflits militaires et les dangers de conflits militaires » 5. Proche de « Movement » aux États-Unis – une nébuleuse horizontale de comités de lutte à l’opposé des groupuscules autoproclamés d’« avant-garde » –, Survivre résume les principales aspirations, et les plus fécondes à long terme, de l’après-Mai 1968 dans les domaines de l’écologie radicale, de l’action directe non violente, de l’antimilitarisme, du pacifisme, de la critique des sciences, des luttes antinucléaires et des alternatives à cette énergie, etc. Grothendieck s’expliquera sur ce groupe dans ses Mémoires : « “Survivre et Vivre” [qui s’appelait d’abord “Survivre” tout court] est le nom d’un groupe, à vocation d’abord pacifiste, ensuite également écologique, qui a pris naissance en juillet 1970 (en marge d’une Summer School à l’université de Montréal), dans un milieu de scientifiques (et, surtout, de mathématiciens). Il a évolué rapidement vers une direction “révolution culturelle”, tout en élargissant son audience en dehors des milieux scientifiques. Son principal moyen d’action a été le bulletin (plus ou moins périodique) de même nom, dont les directeurs consécutifs ont été Claude Chevalley 6, moi-même, Pierre Samuel, Denis Guedj (tous quatre des mathématiciens) – sans compter une édition en anglais, maintenue à bout de bras par Gordon Edwards (un jeune mathématicien canadien dont j’avais fait connaissance à Montréal et qui a été parmi les quelques initiateurs du groupe et du bulletin). 7»

  • 8 Gordon Edwards et Alexandre Grothendieck, « Les savants et l’appareil militaire », Survivre, août  (...)

Dès le départ, une des cibles du groupe sera la collaboration des scientifiques avec les appareils militaires. Grothendieck prône « un changement d’attitude et de comportement fondamental des savants » et opte « pour la non-collaboration totale du savant avec l’appareil militaire » 8. Ayant appris que l’IHES recevait des subventions du ministère de la Défense, Grothendieck dénonce ce financement, alerte ses collègues et, n’obtenant pas gain de cause, quitte l’institut.

Après sa démission de l’IHES, Grothendieck passe une année au Collège de France puis à l’université d’Orsay avant d’obtenir en 1973 un poste de professeur à l’université de Montpellier qu’il occupera jusqu’à sa retraite en 1988. C’est cette même année qu’il obtient, avec son ancien élève, le Belge Pierre Deligne, le prix Crafoord, décerné par l’Académie royale des sciences de Suède, qu’il refuse. Il s’en explique dans une lettre au secrétaire perpétuel de cette institution :

« Je suis au regret de vous informer que je ne souhaite pas recevoir ce prix (ni d’ailleurs aucun autre), et ceci pour les raisons suivantes.

1.Mon salaire de professeur, et même ma retraite à partir du mois d’octobre prochain, est beaucoup plus que suffisant pour mes besoins matériels et pour ceux dont j’ai la charge ; donc je n’ai aucun besoin d’argent. Pour ce qui est de la distinction accordée à certains de mes travaux de fondements, je suis persuadé que la seule épreuve décisive pour la fécondité d’idées ou d’une vision nouvelle est celle du temps. La fécondité se reconnaît à la progéniture, et non par les honneurs.

2.Je constate par ailleurs que les chercheurs de haut niveau auxquels s’adresse un prix prestigieux comme le prix Crafoord sont tous d’un statut social tel qu’ils ont déjà en abondance et le bien-être matériel et le prestige scientifique, ainsi que tous les pouvoirs et prérogatives qui vont avec. Mais n’est-il pas clair que la surabondance des uns ne peut se faire qu’aux dépens du nécessaire des autres ?

3.Les travaux qui me valent la bienveillante attention de l’Académie royale datent d’il y a vingt-cinq ans, d’une époque où je faisais partie du milieu scientifique et où je partageais pour l’essentiel son esprit et ses valeurs. J’ai quitté ce milieu en 1970 et, sans renoncer pour autant à ma passion pour la recherche scientifique, je me suis éloigné intérieurement de plus en plus du milieu des scientifiques. Or, dans les deux décennies écoulées l’éthique du métier scientifique (tout au moins parmi des mathématiciens) s’est dégradée à un degré tel que le pillage pur et simple entre confrères (et surtout aux dépens de ceux qui ne sont pas en position de pouvoir se défendre) est devenu quasiment une règle générale, et qu’il est en tout cas toléré par tous, y compris dans les cas les plus flagrants et les plus iniques. Dans ces conditions, accepter d’entrer dans le jeu des prix et des récompenses serait aussi donner ma caution à un esprit et à une évolution, dans le monde scientifique, que je reconnais comme profondément malsains, et d’ailleurs condamnés à disparaître à brève échéance tant ils sont suicidaires spirituellement, et même intellectuellement et matériellement.

  • 9 « Lettre à l’Académie royale des sciences de Suède. Le mathématicien français Alexandre Grothendie (...)

C’est cette troisième raison qui est pour moi, et de loin, la plus sérieuse. 9»

Après ce nouveau coup d’éclat, Grothendieck passe quelques années dans un village du Vaucluse puis part vivre en ermite dans les Pyrénées, où ses proches perdent sa trace à partir de 1991…

  • 10 Lire Marcel Martinet, Culture prolétarienne [1935], Agone, 2004, p. 145-190.

Si quelques faibles « esprits forts » ont pu gloser sur les dérives, sinon la folie, d’un personnage hors norme dans le milieu scientifique contemporain, il nous faut au contraire souligner que ce fils d’anarchiste apatride a su mettre en pratique le « refus de parvenir » prôné et appliqué, au début du xxe siècle, par l’instituteur Albert Thierry dans les milieux du syndicalisme révolutionnaire 10. À ses yeux, le militantisme est avant tout un engagement existentiel pour un véritable changement social au profit du plus grand nombre dont il faut payer le prix, quoi qu’il en coûte. Et pour lui, le savoir un instrument à mettre au service de tous.

L’engagement militant est donc tout sauf un moyen détourné de « faire carrière » et, après quelques excès de jeunesse aisément pardonnables aux fils et filles de bonne famille, de rentrer dans le rang, auréolé de ces hauts faits ressassés ad nauseam par ceux pour qui la culture n’est que la forme la plus achevée de la distinction sociale et la carte d’accès au monde des dominants.

Le parcours de Grothendieck est donc emblématique en ce qu’il est l’inverse exact de celui des quelques-uns passés du col Mao au Rotary Club. L’inverse de la figure de l’ex-soixante-huitard si généralement assimilée à celle du renégat, alors que cette période développa les thèmes d’une véritable contestation radicale de l’État et du capitalisme.

  • 11 Alexandre Grothendieck, « Sur le divorce entre science et vie, scientifiques et population », Surv (...)

Mais le mérite de Grothendieck ne s’arrête pas là. Il a aussi posé des questions de fond sur les conditions de survie de l’espèce humaine et sur le rôle du savant et de la science dans l’accélération de la catastrophe ; tous thèmes qui reviennent aujourd’hui, après un long oubli, dans les préoccupations des milieux radicaux. Pour Grothendieck, la science est présentée comme une sorte de magie noire alors que « les options devant lesquelles elle nous place relèvent du simple bon sens, comme toute autre chose, et que ce bon sens est en principe également réparti : un balayeur des rues peut en avoir autant et plus que le plus grand savant du monde 11».

Le texte qui suit tire le bilan de la prise de conscience d’un mathématicien et esquisse quelques-uns des thèmes principaux d’une réflexion sur le rôle de la science dans la société, la responsabilité sociale du savant et la nécessité d’un engagement militant.

Charles Jacquier

  • 12 Présentation originelle du texte qui suit, paru en janvier 1971 dans le numéro 6 de la revue Survi (...)

Ce texte reproduit, approximativement, la présentation d’Alexandre Grothendieck par lui-même au cours de la discussion publique « Le travailleur scientifique et la machine sociale », qui a eu lieu à la faculté des sciences de Paris (Paris-VI), le mardi 15 décembre 1970, avec la participation du comité Survivre. [Cette prise de position] nous paraît d’autant plus symptomatique d’un certain mouvement nécessaire qui s’amorce depuis quelque temps « pour elle-même ». L’espoir de la survie nous semble en premier lieu lié à celui que de tels « réveils » ne restent pas des cas isolés, mais finissent par former un courant d’une puissance toujours croissante 12.

Il est assez peu courant que des scientifiques se posent la question du rôle de leur science dans la société. J’ai même l’impression très nette que plus ils sont haut situés dans la hiérarchie sociale et plus par conséquent ils se sont identifiés à l’establishment, ou moins ils sont contents de leur sort et moins ils ont tendance à remettre en question cette religion qui nous a été inculquée dès les bancs de l’école primaire : toute connaissance scientifique est bonne, quel que soit son contexte ; tout progrès technique est bon. Et comme corollaire : la recherche scientifique est toujours bonne. Aussi les scientifiques, y compris les plus prestigieux, ont-ils généralement une connaissance de leur science exclusivement « de l’intérieur », plus éventuellement une connaissance de certains rapports administratifs de leur science avec le reste du monde. Se poser une question comme : la science actuelle en général, ou mes recherches en particulier, sont-elles utiles, neutres ou nuisibles à l’ensemble des hommes ? Cela n’arrive pratiquement jamais, la réponse étant considérée comme évidente par les habitudes de pensée enracinées depuis l’enfance et léguées depuis des siècles. Pour ceux d’entre nous qui sommes des enseignants, la question de la finalité de l’enseignement, ou même simplement celle de son adaptation aux débouchés, est tout aussi rarement posée.

Pas plus que mes collègues, je n’ai fait exception à la règle. Pendant près de vingt-cinq ans, j’ai consacré la totalité de mon énergie intellectuelle à la recherche mathématique, tout en restant dans une ignorance à peu près totale sur le rôle des mathématiques dans la société, c’est-à-dire pour l’ensemble des hommes, sans même m’apercevoir qu’il y avait là une question qui méritait qu’on se la pose ! La recherche avait exercé sur moi une grande fascination, et je m’y étais lancé dès que j’étais étudiant, malgré l’avenir incertain que je prévoyais comme mathématicien, alors que j’étais étranger en France. Les choses se sont aplanies par la suite : j’ai découvert l’existence du CNRS et j’y ai passé huit années de ma vie, de 1950 à 1958, toujours émerveillé à l’idée que l’exercice de mon activité favorite m’assurait en même temps la sécurité matérielle, plus généreusement d’ailleurs d’année en année. Depuis 1959, j’ai été professeur à l’Institut des hautes études scientifiques (IHES), qui est un petit institut de recherche pure créé à ce moment, subventionné à l’origine uniquement par des fonds privés (industries). Avec mes quelques collègues, j’y jouissais de conditions de travail exceptionnellement favorables, comme on n’en trouve guère ailleurs qu’à l’Institute for Advanced Study, à Princeton, qui avait d’ailleurs servi de modèle à l’IHES. Mes relations avec les autres mathématiciens (comme, dans une large mesure, celles des mathématiciens entre eux) se bornaient à des discussions mathématiques sur des questions d’intérêts communs, qui fournissaient un sujet inépuisable. N’ayant eu d’autre enseignement à donner qu’au niveau de la recherche, avec des élèves préparant des thèses, je n’avais guère eu l’occasion d’être directement confronté aux problèmes de l’enseignement ; d’ailleurs, comme la plupart de mes collègues, je considérais que l’enseignement au niveau élémentaire était une diversion regrettable dans l’activité de recherche, et j’étais heureux d’en être dispensé.

  • 13 Lire supra, note 6, p. 195.

Heureusement, il commence à y avoir une petite minorité de scientifiques qui se réveillent plus ou moins brutalement de l’état de quiétude parfaite que je viens de décrire. En France, le mois de mai 1968 a été dans ce sens un puissant stimulant sur beaucoup de scientifiques ou d’universitaires. Le cas de Claude Chevalley est à ce sujet particulièrement éloquent 13. Pour moi, ces événements m’ont fait prendre conscience de l’importance de la question de l’enseignement universitaire et de ses relations avec la recherche, et j’ai fait partie d’une commission de travail à la faculté des sciences d’Orsay, chargée de mettre au point des projets de structure (nos conclusions tendant à une distinction assez nette entre le métier d’enseignant et celui de chercheur ont été d’ailleurs battues en brèche avec une rare unanimité par les assistants et les professeurs, et les rares étudiants qui se sont mêlés aux débats). Cependant, n’étant pas enseignant, ma vie professionnelle n’a été en rien modifiée par le grand brassage idéologique de Mai 68.

Néanmoins, depuis environ une année, j’ai commencé à prendre conscience progressivement de l’urgence d’un certain nombre de problèmes, et depuis fin juillet 1970 je consacre la plus grande partie de mon temps en militant pour le mouvement Survivre, fondé en juillet à Montréal. Son but est la lutte pour la survie de l’espèce humaine, et même de la vie tout court, menacée par le déséquilibre écologique croissant causé par une utilisation indiscriminée de la science et de la technologie et par des mécanismes sociaux suicidaires, et menacée également par des conflits militaires liés à la prolifération des appareils militaires et des industries d’armement. Les questions soulevées dans le petit tract qui a annoncé la réunion d’aujourd’hui font partie de la sphère d’intérêt de Survivre, car elles nous semblent liées de façon essentielle à la question de notre survie. On m’a suggéré de raconter ici comment s’est faite la prise de conscience qui a abouti à un bouleversement important de ma vie professionnelle et de la nature de mes activités.

Pour ceci, je devrais préciser que, dans mes relations avec la plupart de mes collègues mathématiciens, il y avait un certain malaise. Il provenait de la légèreté avec laquelle ils acceptaient des contrats avec l’armée (américaine le plus souvent), ou acceptaient de participer à des rencontres scientifiques financées par des fonds militaires. En fait, à ma connaissance, aucun des collègues que je fréquentais ne participait à des recherches de nature militaire, soit qu’ils jugent une telle participation comme répréhensible, soit que leur intérêt exclusif pour la recherche pure les rendent indifférents aux avantages et au prestige qui est attaché à la recherche militaire. Ainsi, la collaboration des collègues que je connais avec l’armée leur fournit un surplus de ressources ou des commodités de travail supplémentaires, sans contrepartie apparente sauf la caution implicite qu’ils donnent à l’armée.

Cela ne les empêche d’ailleurs pas de professer des idées « de gauche » ou de s’indigner des guerres coloniales (Indochine, Algérie, Viêt-Nam) menées par cette même armée dont ils recueillent volontiers la manne bienfaisante. Ils donnent généralement cette attitude comme justification de leur collaboration avec l’armée puisque, d’après eux, cette collaboration « ne limitait en rien » leur indépendance par rapport à l’armée, ni leur liberté d’opinion. Ils se refusent à voir qu’elle contribue à donner une auréole de respectabilité et de libéralisme à cet appareil d’asservissement, de destruction et d’avilissement de l’homme qu’est l’armée.

Il y avait là une contradiction qui me choquait. Cependant, habitué depuis mon enfance aux difficultés qu’il y a à convaincre autrui sur des questions morales qui me semblent évidentes, j’avais le tort d’éviter les discussions sur cette question importante et je me cantonnais dans le domaine des problèmes purement mathématiques, qui ont ce grand avantage de faire aisément l’accord des esprits.

Cette situation a continué jusqu’au mois de décembre 1969, où j’appris fortuitement que l’IHES était depuis trois ans financé partiellement par des fonds militaires. Ces subventions d’ailleurs n’étaient assorties d’aucune condition ou entrave dans le fonctionnement scientifique de l’IHES ; et elles n’avaient pas été portées à la connaissance des professeurs par la direction – ce qui explique mon ignorance à leur sujet pendant si longtemps. Je réalise maintenant qu’il y avait eu négligence de ma part, et que vu ma ferme détermination à ne pas travailler dans une institution subventionnée pas l’armée il m’appartenait de me tenir informé sur les sources de financement de l’institution où je travaillais.

Quoi qu’il en soit, je fis aussitôt mon possible pour obtenir la suppression des subventions militaires de l’IHES. De mes quatre collègues, deux étaient en principe favorables au maintien de ces subventions, un autre était indifférent, un autre hésitant sur la question de principe.

Tout compte fait, tous quatre auraient préféré la suppression des subventions militaires plutôt que mon départ. Ils firent même une démarche en ce sens auprès du directeur de l’IHES, contredites peu après par des démarches contraires de deux de ces collègues. Aucun d’eux n’était disposé à appuyer à fond mon action, ce qui aurait certainement suffi à obtenir gain de cause. Il est inutile d’entrer ici dans le détail des péripéties qui ont abouti à me convaincre qu’il était impossible d’obtenir une quelconque garantie que l’IHES ne serait pas subventionné par des fonds militaires à l’avenir. Cela m’a conduit à quitter cet institut au mois de septembre 1970. Pour l’année académique 1970-1971, je suis professeur associé au Collège de France.

  • 14 Lire supra, note 3, p. 194.

Après quelques semaines d’amertume et de déception, j’ai réalisé qu’il est préférable pour moi que l’issue ait été telle que je l’ai décrite. En effet, lorsqu’il semblait à un moment donné que la situation « allait s’arranger », je me disposais déjà à retourner entièrement à des efforts purement scientifiques. C’est de m’être vu dans une situation où j’ai dû abandonner une institution dans laquelle j’avais donné le meilleur de mon œuvre mathématique (et dont j’avais été le premier, avec J. Dieudonné 14, à fonder la réputation scientifique) qui m’a donné un choc d’une force suffisante pour m’arracher à mes intérêts purement spéculatifs et scientifiques, et pour m’obliger, après des discussions avec de nombreux collègues, à prendre conscience du principal problème de notre temps, celui de la survie, dont l’armée et les armements ne sont qu’un des nombreux aspects. Ce dernier m’apparaît encore comme le plus flagrant du point de vue moral, mais non comme le plus fondamental pour l’analyse objective des mécanismes qui sont en train d’entraîner l’humanité vers sa propre destruction.

Notes

1 Né dans une famille de la classe moyenne juive d’Ukraine, Alexander Schapiro (1889/90-env. 1942) s’en éloigne dès quatorze ans pour adhérer à un groupe anarchiste – engagement passionné qui marqua toute sa vie. Deux ans plus tard, il est arrêté avec d’autres membres de son groupe et échappe à la peine de mort, en raison de son jeune âge, pour être condamné à la prison à vie. Libéré en 1917 et fêté comme un héros, il combat en Ukraine à la tête d’un groupe anarchiste en lien avec les makhnovistes. Poursuivi par les bolcheviks, il franchit la frontière russo-polonaise en 1921 et séjourne successivement à Paris, en Belgique puis à Berlin, où il gagne sa vie comme photographe de rue. Très actif dans différents cercles anarchistes, il y rencontre la future mère d’Alexandre Grothendieck. Source : <http://libcom.org/history/sacha-piotr-sascha-pjotr-aka-alexander-shapiro-aka- sergei-18891890-1942>.

2 C’est ce camp dont Arthur Koestler donnera une description terrible dans son livre La Lie de la terre, Charlot, 1947.

3 Mathématicien français, Jean Dieudonné (1906-1992) soutient sa thèse en 1931. Membre fondateur du groupe Bourbaki, il enseigne en France (Rennes, Nancy) et, à partir de 1946, à l’université de Sao Paulo puis au Michigan (1952-1959), avant de revenir en France, où il sera le premier doyen de la faculté des sciences de Nice puis élu à l’Académie des sciences en 1968.

4 Fondé en 1958 à l’initiative de Léon Motchane (un industriel d’origine russe passionné par les mathématiques) avec le soutien financier de plusieurs grandes entreprises privées, l’IHES est reconnue d’utilité publique en 1961. Hébergé pendant trois ans à la Fondation Thiers à Paris, elle déménage en 1962 à Bures-sur-Yvette. En 1959, Jean Dieudonné et Alexandre Grothendieck en sont les premiers mathématiciens permanents, qui marqueront fortement la première décade de la vie scientifique de l’IHES.

5 Survivre, août 1970, n° 1, p. 3 – la plupart des numéros de ce bulletin sont consultables sur <http://people.math.jussieu.fr/~leila/grothendieckcircle/biographic.php>.

6 Mathématicien français, Claude Chevalley (1909-1984) fut l’un des membres fondateurs du groupe Bourbaki. Après des études à l’École normale supérieure puis une thèse à Hambourg en 1934, il enseigne aux États-Unis (1940-1955), notamment à Princeton, avant de revenir en France après sa nomination à la faculté des sciences de Paris.

7 Alexandre Grothendieck, Récoltes et semailles. Réflexions et témoignage sur un passé de mathématicien, p. 621. Ce manuscrit non publié de presque mille pages est téléchargeable sur <http://people.math.jussieu.fr/~leila/grothendieckcircle/biographic.php>.

8 Gordon Edwards et Alexandre Grothendieck, « Les savants et l’appareil militaire », Survivre, août 1970, n° 1, p. 20-35.

9 « Lettre à l’Académie royale des sciences de Suède. Le mathématicien français Alexandre Grothendieck refuse le prix Crafoord », Le Monde, 4 mai 1988.

10 Lire Marcel Martinet, Culture prolétarienne [1935], Agone, 2004, p. 145-190.

11 Alexandre Grothendieck, « Sur le divorce entre science et vie, scientifiques et population », Survivre, août 1970, n° 1, p. 17.

12 Présentation originelle du texte qui suit, paru en janvier 1971 dans le numéro 6 de la revue Survivre et vivre sous le titre « Comment je suis devenu militant ? ».

13 Lire supra, note 6, p. 195.

14 Lire supra, note 3, p. 194.

Alexandre Grothendieck

Réalisation : William Dodé