couverture
Agone 41 et 42
« Les intellectuels, la critique & le pouvoir »
Coordination Thierry Discepolo, Charles Jacquier & Philippe Olivera
Parution : 13/10/2009
ISBN : 9782748900811
Format papier : 288 pages (15 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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Table des matières

Orwell et la dictature des intellectuels James Conant

Le rôle de l’intelligentsia au sein des partis politiques marxistes Jan Waclav Makhaïski

Introductions aux analyses de Makhaïski

Ante Ciliga & la nouvelle classe dirigeante soviétique Ante Ciliga

Une critique prolétarienne de la bureaucratie révolutionnaire Bruno Rizzi

Les analyses de Bruno Rizzi

Régis Debray, « Maître ès renégats » Thomas Didot

Exercice d’admiration

Sollers tel quel Philippe Olivera et Thierry Discepolo

François Furet entre histoire & journalisme (1958-1965) Michael Scott Christofferson

Genèse sociale de Pierre Rosanvallon en « intellectuel de proposition » Christophe Gaubert

Radical, chic, et médiatique Adam Garuet

Sur la fonction de deuxième et de troisième couteau (de poche) Camille Trabendi

À propos de l’« intellectuel de Région » Thierry Fabre, de Jérôme Vidal et de sa « puissance d’agir », de Pascal Blanchard en « free lance researcher »

Sur la responsabilité sociale du savant Alexandre Grothendieck

Les choix du mathématicien Alexandre Grothendieck

« Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés » Gérard Noiriel

Entretien avec Gérard Noiriel

Le philosophe, les médias et les intellectuels Jacques Bouveresse

Entretien avec Jacques Bouveresse

Le constructivisme comme outil de pouvoir aux mains des intellectuels Jean-Jacques Rosat

Vous avez dit « anti-intellectualisme » ? Philippe Olivera

(Auto-)dérision Alain Accardo

  • 1 Gérard Noiriel, Les Fils maudits de la République. L’avenir des intellectuels en France, Fayard, 2 (...)

Agone : Vous avez développé une approche historique des types d’intellectuels français qui nous a semblé utile pour comprendre les liens qui unissent, pour le meilleur et pour le pire, les intellectuels et le pouvoir 1. Vous faites naître les conditions d’exercice de cette catégorie avec les Lumières (au xviiie siècle), mais vous en datez la naissance, avec l’Affaire Dreyfus (fin xixe siècle), qui aurait servi de « modèle pour le monde entier ». Dès l’origine, précisez-vous, la mission « constamment dévolue » aux intellectuels sera de « dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés ». Il aura toutefois fallu la naissance d’une démocratie de masse (la IIIe République), d’une industrialisation des moyens de communication et d’une séparation des métiers de savant, de journaliste et de politique pour qu’émerge cet acteur historique. Vous séparez ensuite trois catégories, dont vous tracez le long siècle d’évolution jusqu’à nos jours : (1) l’« intellectuel révolutionnaire », qui est plutôt un philosophe, dont la figure tutélaire est Charles Péguy et les principaux acteurs Georges Sorel, Paul Nizan et Jean-Paul Sartre – que vous positionnez aux côtés de l’« intellectuel de parti » (vous ne citez ici que Jean Kanapa) ; sautant ensuite au-dessus de Mai 68 (Louis Althusser, Régis Debray), vous définissez avec Jacques Derrida une forme singulière d’« intellectuel engagé » qui déchoit définitivement en « intellectuel radical » : après un détour par Edward Said et Noam Chomsky, vous citez José Bové… ; (2) l’« intellectuel de gouvernement », plutôt un historien, dont le père est Charles Seignobos et les grands représentants contemporains François Furet et René Rémond puis Pierre Nora, Jacques Julliard et Pierre Rosanvallon ; hommes de réseaux, d’institutions (EHESS et IHTP), de presse et de revues (Le Monde, L’Histoire, Le Nouvel Observateur, Esprit, Débat), ils sont centristes (surtout en vieillissant) et destinés à l’Académie ou aux ministères ; enfin ils essaiment en philosophie chez les libéraux (Claude Lefort, Marcel Gauchet) et les républicains autoritaires (Alain Finkielkraut, Luc Ferry) ; (3) l’« intellectuel spécifique », plutôt sociologue, est inauguré par Émile Durkheim et ses élèves Marcel Mauss et Maurice Halbwachs, puis Lucien Febvre et Marc Bloch, ensuite Claude Lévy-Strauss et Fernand Braudel, tous hommes de science, et parfois de terrain, soucieux de l’usage par le plus grand nombre du savoir qu’ils produisent ; renouvelée par Michel Foucault et Pierre Bourdieu (à l’origine d’un très provisoire « triomphe de la critique »), cette catégorie, dans laquelle vous vous rangez, comprend aujourd’hui l’essentiel des enseignants-chercheurs.

Si cette synthèse vous convient, pourriez-vous préciser comment chaque catégorie d’intellectuel conçoit l’usage du savoir, de sa production à sa destination, son rapport au pouvoir, sa manière de « dire la vérité au nom des opprimés » ?

Gérard Noiriel : Lorsqu’on travaille sur les « intellectuels », l’une des difficultés tient au fait qu’il y a autant de manières de définir le terme que d’auteurs qui se présentent eux-mêmes comme des « intellectuels ». Ce n’est pas un mot neutre mais un enjeu de luttes. L’une des critiques les plus fréquentes qui a été adressée aux Fils maudits de la République, c’est d’avoir oublié tel ou tel penseur. J’ai donc dû souvent préciser que ce livre n’avait pas pour but de proposer un nouveau palmarès ni même une « histoire » des intellectuels. Mon principal souci était d’essayer de comprendre les profondes divisions du monde universitaire français pendant le mouvement social de décembre 1995.

  • 2 Gérard Noiriel, Sur la « crise » de l’histoire, Belin, 1996.
  • 3 Gérard Noiriel, Histoire, théâtre et politique, Agone, 2009.

Dans mon livre Sur la « crise » de l’histoire, j’ai essayé de montrer que ce qu’on appelle le « métier d’historien » combinait différents types d’activités débouchant elles-mêmes sur différents types d’écrits 2. En tant que chercheurs, nous publions des articles ou des livres scientifiques, en tant qu’enseignants nous tenons des discours pédagogiques, et quand nous intervenons dans l’espace public sur des questions d’actualité nous assumons une fonction d’intellectuel. C’est pourquoi j’ai centré ma réflexion sur la composante universitaire du monde intellectuel français – excluant du même coup le milieu des artistes sur lequel j’ai commencé à travailler avec Histoire, théâtre et politique 3. J’ai précisé aussi qu’il ne s’agissait pas d’ouvrages savants, répondant aux critères scientifiques de la socio-histoire que je défends par ailleurs, mais d’interventions dans l’espace public émanant d’un historien qui se définit lui-même comme un intellectuel spécifique.

  • 4 Gérard Noiriel, Penser avec, penser contre, Itinéraire d’un historien, Belin, 2003.

Parallèlement à mes travaux scientifiques – qui tournent, depuis trente ans, autour de la question : comment l’État pénètre dans le cerveau des gens ? –, j’ai publié un certain nombre d’essais pour tenter de clarifier (et d’abord à mes propres yeux) les problèmes que j’ai rencontrés chemin faisant concernant la vérité, le pouvoir, etc. C’est dans ce registre, que je classe les ouvrages comme les Fils maudits, Sur la « crise de l’histoire » et Penser avec, penser contre 4. Ces livres n’ont pas pour but de présenter les résultats de recherches empiriques de « première main » (comme disent les historiens), ce sont des interventions visant à marquer un « positionnement argumenté » dans le champ intellectuel (ou scientifique) français. Dans ce type d’écrit, j’essaie de fabriquer des définitions pragmatiques, c’est-à-dire des définitions dont la vérité pourra être éprouvée dans l’action.

  • 5 En aparté, sur la possibilité de passer d’une figure d’intellectuel à une autre chez un même indiv (...)

Les définitions que je propose des intellectuels, ne sont pas des « catégories » mais plutôt des « figures ». À la limite, on pourrait tout à fait concevoir qu’un même individu puisse occuper tour à tour les trois postures que je décris : intellectuel révolutionnaire (ou critique), intellectuel de gouvernement et intellectuel spécifique 5. Cela n’empêche pas que la configuration née pendant l’affaire Dreyfus, liant le philosophe à la posture de l’intellectuel révolutionnaire (Sorel, Péguy), l’historien à la posture de l’intellectuel de gouvernement (Seignobos), le sociologue à la posture de l’intellectuel spécifique (Durkheim), ait perduré tout au long du xxe siècle. Et j’ai tenté de montrer que les affrontements violents qui ont divisé l’EHESS pendant le mouvement social de décembre 1995 réactivaient les clivages anciens ayant opposé les intellectuels révolutionnaires et les intellectuels spécifiques aux intellectuels de gouvernement.

J’ai rappelé que le mot « intellectuel » s’était imposé dans le vocabulaire français pendant l’affaire Dreyfus pour désigner une nouvelle manière de concevoir le lien entre le savant et le politique. La fin du xixe marque le triomphe de la spécialisation des compétences, la professionnalisation de la politique, du journalisme et de la science, phénomènes étroitement liés au triomphe de la démocratie de masse. Une nouvelle question surgit alors : comment combler le vide résultant de la séparation du savant et du politique ? C’est pour répondre à cette question que sont nés les « intellectuels ».

Au début du xxe siècle, le terme devient pratiquement synonyme de « dreyfusards ». Il désigne les universitaires qui critiquent le pouvoir d’État au nom de la vérité. Mais ce postulat commun n’empêche pas des déchirements internes que l’on retrouvera constamment dans l’histoire ultérieure des intellectuels. Ces déchirements sont une traduction dans l’espace public des luttes de concurrence qui opposent les universitaires entre eux. En effet, la seule légitimité qu’un universitaire peut invoquer pour justifier ses interventions dans le débat politique, c’est sa compétence savante. Mais la compétence du philosophe n’est pas la même que celle de l’historien ou du sociologue.

Les philosophes vont trouver dans le marxisme la solution magique permettant de mettre fin à la séparation du savant et du politique. Le matérialisme historique se présente comme une théorie scientifique ayant dégagé les lois de l’histoire. Il suffit donc de développer cette théorie pour jouer un rôle politique, au service du prolétariat révolutionnaire. Lorsque l’utopie marxiste va se briser contre le mur de la réalité, la figure de l’intellectuel révolutionnaire va évoluer vers l’intellectuel critique. Ce dernier reprend au marxisme le refus de la division du travail et de la spécialisation des fonctions. Au-delà de leurs différences, les intellectuels critiques sont unanimes pour affirmer que « Tout est politique ». Donc la critique est en elle-même un acte politique. C’est ce qu’on appelait, dans les années 1970, la « lutte des classes dans la théorie », la « pratique théorique », etc.

Une autre caractéristique des intellectuels critiques qui vient des intellectuels révolutionnaires, c’est le rejet de l’objectivité de la science et, au-delà, le refus d’admettre l’idée qu’il existerait une autonomie de la science. Dans les années 1960-1970, les marxistes opposaient la science « bourgeoise » à la science « prolétarienne ». Aujourd’hui, les intellectuels critiques mettent en avant la domination masculine, coloniale, occidentale, etc. pour alimenter l’idée que le savoir est toujours au service du pouvoir.

Les philosophes qui ont incarné au plus haut point la figure de l’intellectuel critique dans les années 1970 sont les philosophes français qu’on appelle aux États-Unis « post-structuralistes » ou « postmodernes » : Derrida, Lyotard, Deleuze ; et Foucault (mais son cas est plus complexe car il a constamment oscillé entre la posture d’intellectuel critique et celle d’intellectuel spécifique). L’échec du marxisme a convaincu les philosophes post-structuralistes qu’aucune philosophie scientifique ne pouvait guider le prolétariat vers la révolution ; mais ils ont conservé la croyance que leur compétence philosophique pouvait servir la cause des opprimés à condition de saper les fondements du langage et du savoir produits par les dominants.

La deuxième solution proposée pour combler le vide résultant de la séparation du savant et du politique est apparue pendant l’affaire Dreyfus chez ceux que Charles Péguy appelait le « parti intellectuel », en leur reprochant de vouloir « gouverner » l’esprit des citoyens. L’universitaire qui incarne le mieux, à l’époque, la figure de l’intellectuel de gouvernement, c’est l’historien Charles Seignobos. L’intellectuel de gouvernement connecte le savant et le politique par deux moyens complémentaires. D’une part, il accepte la façon dont les « problèmes » d’actualité sont posés par les journalistes et les politiques, en mobilisant son savoir pour y répondre. D’autre part, il crée des réseaux (souvent grâce à des revues) pour réunir les élites que la division du travail a séparées (journalistes, experts, élus, universitaires, patrons, etc.) afin de trouver les meilleures solutions aux « problèmes » qui dominent l’actualité.

Le rôle central que le pouvoir républicain a attribué aux historiens pour gouverner l’opinion (qui découle de la place occupée par la mémoire nationale dans les stratégies de consensus) explique que la posture de l’intellectuel de gouvernement soit fréquente dans ce milieu. De Charles Seignobos jusqu’à François Furet, René Rémond ou Jacques Julliard, ces historiens ont mobilisé constamment les « leçons de l’histoire » pour justifier leurs propres positions politiques : résolument au centre (centre gauche ou centre droit).

La contradiction à laquelle se heurte l’intellectuel de gouvernement tient au fait que, pour faire entendre sa voix, il doit s’insérer dans les réseaux de pouvoir, acquérir des positions dominantes dans les institutions, ce qui est contradictoire avec l’image de l’intellectuel comme porte-parole des opprimés. La solution qui a souvent permis à l’intellectuel de gouvernement de préserver une image d’intellectuel engagé sans pour autant mettre en cause les rouages du pouvoir en France, c’est de s’engager au service des « droits de l’homme » en dénonçant le pouvoir… dans d’autres pays que la France : ainsi l’engagement de Seignobos contre l’antisémitisme en Allemagne, de Furet contre le totalitarisme en URSS, etc.

L’intellectuel spécifique est apparu lui aussi pendant l’affaire Dreyfus, avec Émile Durkheim. C’est la posture typique du sociologue engagé, incarnée par Pierre Bourdieu dans la période récente.

  • 6 Sur la création des Annales, en 1929, par Lucien Febvre et Marc Bloch autour de l’« histoire-probl (...)

C’est l’avènement des Annales qui a permis d’introduire dans le milieu des historiens la figure de l’intellectuel spécifique6. Le clivage entre intellectuel de gouvernement et intellectuel spécifique est très visible aujourd’hui dans cette discipline. D’un côté, comme l’intellectuel de gouvernement, l’intellectuel spécifique reconnaît la division du travail et la spécialisation des fonctions. Ainsi Durkheim affirme-t-il que la politique est un art n’obéissant à aucune loi scientifique ; le sociologue n’a donc aucune lucidité spéciale à faire valoir dans ce domaine. De l’autre, comme l’intellectuel critique ou révolutionnaire, l’intellectuel de gouvernement refuse de reprendre à son compte la façon dont les « problèmes » sont posés dans l’actualité car ces « problèmes » reflètent la vision du monde de ceux qui dominent l’espace public. L’intellectuel spécifique intervient dans l’espace public non pas pour « gouverner les esprits », en disant aux citoyens ce qu’ils doivent faire ou penser, mais pour diffuser dans le grand public les résultats des recherches empiriques spécialisées qu’il a lui-même effectuées, de façon à enrichir l’esprit critique des citoyens. La contradiction de cette posture tient au fait que le langage spécialisé du chercheur en sciences sociales est incompréhensible pour la majorité des citoyens. L’intellectuel spécifique en est ainsi souvent réduit à critiquer les « faux problèmes » des journalistes ou des politiques, ce qui le cantonne dans une posture critique comparable à celle de l’intellectuel critique.

Pour tenter d’échapper à cette posture négative et à la marginalité, l’intellectuel spécifique prône l’avènement d’un « intellectuel collectif ». Mais son heure n’arrive jamais car la notion d’« intellectuel collectif » est une contradiction dans les termes. Un intellectuel ne peut pas, en effet, être collectif car il est lui-même le produit de l’individualisme et du narcissisme universitaires.

Même si mes propres dispositions, et ma formation, me poussent à défendre la figure de l’intellectuel spécifique, je dois reconnaître que personne n’a jamais démontré que c’était la posture la plus efficace pour l’universitaire désireux de combattre le pouvoir au nom des opprimés. C’est pourquoi je m’efforce d’être tolérant à l’égard des postures auxquelles je n’adhère pas.

  

  • 7 Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (xixe-xxe siècle). Discours public (...)

Agone : Votre remarque sur l’« efficacité relative des figures » (marquée au sceau d’un pessimisme qui ne vous est pas coutumier) suggère que vous vous refusez à faire une différence entre ces trois postures d’intellectuels, que toutes se vaudraient à vos yeux. Mais, d’un côté, vous ne manquez pas de sévérité contre les intellectuels critiques, que vous accusez, dans Immigration, antisémitisme et racisme en France, de se cantonner dans la dénonciation, la « radicalité du verbe ayant remplacé la radicalité des pratiques 7 ». De l’autre, les deux chapitres que vous consacrez aux intellectuels de gouvernement dans les Fils maudits donne à penser que ces derniers prennent, selon vous, le pire des chemins au regard des objectifs que les intellectuels se sont donné depuis l’affaire Dreyfus. Ainsi vous rappelez souvent, comme ci-dessus encore, que c’est le fait même que l’intellectuel de gouvernement accepte le cadre de réflexion et l’agenda des journalistes et des politiques qui dévoie son savoir et donc la vérité qu’il est venu dire au pouvoir. Vous associez d’ailleurs étroitement le politique et le médiatique en précisant, dans Immigration, antisémitisme et racisme, qu’on appelle aujourd’hui « intellectuels médiatiques » ceux que vous aviez défini en « intellectuels de gouvernement ». Pourtant, d’une part, vous n’hésitez pas vous-même à répondre aux « problèmes d’actualité » fixés par l’agenda politico-médiatique. Et, d’autre part, ces livres ne mentionnent pas la figure de l’historien Patrick Weil, ancien chef de cabinet du secrétariat d’État aux immigrés (1981-1982), membre de la commission Stasi (qui produit en 2003 une loi comprenant l’interdiction du port du voile dans les écoles en France) et du Haut Conseil à l’intégration ; personnalité que vous avez côtoyé aux instances de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI) – aux côtés de qui vous avez démissionné le 18 mai 2007 pour protester contre l’instauration par Nicolas Sarkozy du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale : difficile de ne pas faire le lien avec l’appel, que vous avez signé tous deux, à soutenir, dès le premier tour, la candidate (malheureuse) du parti socialiste lors de l’élection présidentielle 2007 ? Y aurait-il donc des « intellectuels de (bon et de mauvais) gouvernements » ? des « intellectuels de (bon et de mauvais) médias » ?

  • 8 Gérard Noiriel, Réfugiés et sans papiers.La République face au droit d’asile, xixe-xxe siècle, Ha (...)

Gérard Noiriel : C’est une question que l’on m’a déjà posée – et que je me pose moi-même souvent. Je ne peux pas vous en vouloir de ne pas connaître mes œuvres complètes, mais j’ai déjà explicitement critiqué Patrick Weil dans la préface de l’édition de poche de Réfugiés et sans papiers 8. Ce qui m’a valu immédiatement les félicitations des intellectuels critiques et la désapprobation des intellectuels de gouvernement. J’ai d’ailleurs eu plusieurs débats avec Patrick Weil sur ces questions. Mais, comme je m’épuise à le répéter, j’ai décrit des « postures », des « figures » d’intellectuels et pas des profils d’accusés. Il se trouve que, dans le combat que nous avons mené contre le ministère de l’Identité nationale, Patrick Weil, moi-même et les autres membres du conseil scientifique de la CNHI, nous étions dans une logique d’intellectuel spécifique : c’est au nom de notre compétence professionnelle que nous sommes intervenus dans l’espace public pour alerter les citoyens sur le fait qu’associer les termes « immigration » et « identité nationale » dans l’intitulé d’un ministère ne pouvait que conforter les stéréotypes xénophobes.

De la même manière, j’ai lancé la pétition contre la loi du 23 février 2005 avec le regretté Claude Liauzu pour alerter les citoyens contre l’intrusion du pouvoir politique dans le domaine de l’enseignement de l’histoire et pas pour porter un bilan « négatif » sur la colonisation par opposition au bilan « positif » que voulait nous imposer les parlementaires – ce qui aurait été une logique d’intellectuel critique. Mais il est vrai que beaucoup d’intellectuels critiques ont protesté contre cette loi. Selon les conjonctures, les enjeux, etc., les alliances peuvent être variables. J’essaie d’être cohérent, mais je ne passe quand même pas mon temps à tracer des frontières entre les différents profils d’intellectuels ni à leur demander leur carte d’identité.

Ce n’est pas une position « relativiste » mais là encore la volonté d’être cohérent. En tant qu’intellectuel spécifique je légitime mes interventions publiques en disant que je ne me sens autorisé à parler publiquement que de ce que j’ai étudié. Mes convictions me portent vers le profil d’intellectuel spécifique mais je ne peux apporter aucune preuve que ce profil serait plus utile au peuple que les deux autres. Il m’arrive même parfois de penser, quand je regarde l’histoire du xxe siècle, que, finalement, ce sont peut-être les intellectuels de gouvernement qui ont rendu le plus de services au peuple. Inversement, je me retrouve extrêmement souvent sur la même longueur d’ondes que les intellectuels critiques.

  • 9 Gérard Noiriel, Histoire, théâtre et politique, op. cit. ; et la pièce de théâtre Chocolat, mise e (...)

Encore une fois, je pense que chacune des trois postures que j’examine a ses avantages et ses inconvénients. Intellectuels critiques et intellectuels de gouvernement parviennent à acquérir une certaine audience dans l’espace public parce qu’ils parlent le langage que tout le monde comprend. Les intellectuels spécifiques refusent les « problèmes » tels qu’ils sont constitués par ceux qui fabriquent l’actualité, mais du coup ils sont quasiment inaudibles ou alors audibles parce qu’incompris. C’est d’ailleurs le sentiment très vif de l’impuissance de l’intellectuel spécifique qui explique mon échappée récente vers le théâtre 9.

  • 10 Gérard Noiriel, À quoi sert l’« identité nationale », Agone, 2007.

L’appel à voter socialiste au premier tour des présidentielles de 2007 pose un autre type de problèmes. C’est le rapport aux pétitions et au rôle que l’on peut jouer en raison de notre petite notoriété dans le contexte électoral. J’ai répondu à votre critique, formulée autrement par Max Gallo dans Le Figaro, dans un passage de mon livre sur l’identité nationale 10. Max Gallo se targuait à ce moment-là d’être un penseur indépendant parce qu’il n’a signé aucune pétition appelant à voter pour tel ou tel candidat par opposition à ceux qui, comme moi, avaient signé cet appel. Évidemment, quand on écrit les discours de Sarkozy et qu’on est engagé dans une pré-campagne pour entrer à l’Académie française, on est directement au cœur du système politique partisan. Dans ce cas, il serait contre-productif d’attirer l’attention en appelant explicitement à soutenir le candidat dans l’écurie duquel on se trouve. Pour ma part, depuis mon exclusion du parti communiste français en 1980, je me suis toujours tenu à distance des partis politiques. Je n’en attends rien. Je ne suis candidat à rien. Depuis le premier tour des présidentielles, je n’ai eu aucun contact avec le moindre dirigeant du parti socialiste. Le fait même qu’en tant qu’intellectuel spécifique mes interventions publiques ne soient pas « récupérables » par tel ou tel parti politique accentue encore cette distance. Du coup, je me suis senti autorisé (je crois que c’était la première fois depuis vingt ans) à signer cet appel électoral, pour des raisons qui relevaient de ma conviction de citoyen qu’il fallait tout faire pour barrer la route au candidat de l’UMP et ne pas prendre le risque de renouveler l’erreur de 2002. Mais je n’ai pas appelé à voter Ségolène Royal au nom d’une compétence particulière. Je l’ai fait au même titre que les chanteurs, les artistes, les médecins et autres corporations qui partageaient les mêmes convictions politiques. J’ajoute que (sauf erreur de ma part), des intellectuels critiques comme Étienne Balibar ont signé eux aussi cet appel à voter Ségolène Royal au premier tour. Il faut donc faire attention à ne pas confondre la signature d’une pétition (j’en signe beaucoup et souvent dans des domaines où je n’ai pas de compétence d’intellectuel spécifique) et les discours que tiennent les intellectuels dans l’espace public.

Il m’est sans doute arrivé à moi aussi d’intervenir en tant qu’intellectuel critique, voire d’intellectuel de gouvernement, dans l’espace public. Dans mes écrits sur les intellectuels, j’ai essayé de clarifier des profils et j’ai cherché à expliciter (y compris à mes propres yeux) mon positionnement public habituel. Mais dans certaines circonstances, je peux être incité à intervenir autrement. Si j’ai pu fournir des outils permettant aux autres de critiquer telle ou telle de mes interventions, je ne vais sûrement pas m’en offusquer. Au contraire, si la critique est faite de manière compréhensive, amicale et respectueuse, mon narcissisme primaire ne m’incitera pas à traiter immédiatement d’abruti celui qui m’a critiqué. Et si la critique est justifiée, j’en tiendrai compte dans mes interventions ultérieures. Comme je vous l’ai dit, dans ce domaine la vérité s’éprouve dans l’action.

  

Agone : Vous rappelez plus haut que les intellectuels appartiennent essentiellement aujourd’hui à l’université – y compris des institutions comme l’EHESS, Sciences-Po, etc. On peut affirmer sans se tromper que, dans ce milieu, les intellectuels de gouvernement ne composent qu’une infime minorité, la plus grande partie des universitaires français pensant leur rapport à l’espace public en opposition avec le simplisme du discours politique et la dictature de l’« actualité ». L’opposition entre intellectuels de gouvernement et intellectuels spécifiques n’est donc pas seulement une opposition Seignobos/Nora vs Durkheim/Bourdieu : cette façon de poser le problème – pour éclairante qu’elle soit – laisse de côté tout ce qui relève des relations entre dominants et dominés du monde universitaire dans leur accès à la sphère publique – qui se réduit pour l’essentiel à l’agenda et aux formes politico-médiatiques du débat. Une question qu’on peut résumer de la façon suivante : comment se fait-il que l’immense majorité des universitaires dont le rapport aux médias est constitué de méfiance, de défiance et de critique ne semblent pas tenir rigueur aux quelques intellectuels de gouvernement de leurs alliances ? En ce sens, ne retrouve-t-on pas la capacité plus générale de l’immense majorité des « petits » à déléguer une forme de représentativité de la profession à quelques « grands » qui ne cessent pourtant pas de bafouer les règles constitutives de l’identité professionnelle supposée commune ? Comment alors compter sur les intellectuels dans tout projet, nécessairement collectif, d’émancipation sociale, y compris d’eux-mêmes comme groupe ? Pour le dire autrement encore, en limitant votre analyse aux « combats des chefs » ne masquez-vous pas les rapports de classe que l’université dissimule en nourrissant l’impensé de cette petite bourgeoisie plus soucieuse de reconnaissance que d’émancipation ?

Gérard Noiriel : Effectivement, je pense que les individus étiquetés comme « intellectuels » sont aujourd’hui essentiellement des universitaires. Et lorsque vous dites que, dans les Fils Maudits, j’ai oublié d’évoquer les relations dominants/dominés dans le monde universitaire, c’est sans doute vrai. Mais il faut bien voir que je ne m’intéressais qu’aux universitaires qui jouent un rôle intellectuel, au sens que j’ai donné à ce terme dans le livre. Or, la grande majorité des universitaires n’interviennent pas dans l’espace public. Ce ne sont donc pas des intellectuels en ce sens, c’est pour cela que je n’en parle pas. En revanche, j’ai abordé la question de la domination au sein de la discipline historique dans mon livre Sur la « crise » de l’histoire, à partir de la distinction général/particulier, qu’on pourrait traduire dans un langage plus militaire : les généraux de l’histoire (académiciens, etc.) et les particuliers, c’est-à-dire les fantassins de l’histoire (thésards de base).

Il aurait sans douté été possible d’analyser les rapports entre la posture d’intellectuel et la position dans le champ académique. Je ne l’ai pas fait car il faut toujours savoir limiter son enquête (toute recherche étant par définition infinie, il est obligatoire de se fixer des limites). Compte tenu des objectifs pratiques que je m’étais fixés dans ce travail, il ne me paraissait pas nécessaire d’élucider la question que vous posez. J’ajoute que les rapports entre les intellectuels et le champ académique sont plus compliqués que vous ne le suggérez dans votre question, car il faut tenir compte de plusieurs principes de consécration. Ce serait beaucoup trop schématique de dire que les historiens qui dominent la discipline jouent forcément un rôle dominant dans la vie intellectuelle. On pourrait même argumenter en sens inverse. Ceux qui « tiennent » les commissions, le CNU, etc. investissent complètement dans l’institution et sont généralement inconnus du grand public. Inversement, ceux qui ont une certaine notoriété dans l’espace public sont souvent marginalisés des institutions.

Il faudrait aussi définir ce qu’on entend par « domination » dans le monde universitaire. Nous avons trop peu de recherches empiriques là-dessus (et pour cause). Du coup, toute analyse critique apparaît forcément polémique ou dénonciatrice. Un autre point qui mériterait d’être creusé, c’est la différence entre « experts » et « intellectuels ». Pour moi, un expert est un universitaire qui mobilise ses compétences pour répondre aux questions qui préoccupent les gouvernants. Il travaille surtout dans des commissions, des cabinets ministériels, etc. La majorité des experts ne sont pas des intellectuels et réciproquement. Je précise enfin qu’à la différence de beaucoup d’intellectuels révolutionnaires ou critiques je ne conteste pas la nécessité des experts dans une société démocratique. Je me bats seulement pour qu’on ne confonde pas les savants et les experts et pour que les savants ne soient pas purement et simplement éliminés de l’espace public par les experts – ce qui nous pend au nez avec les réformes de Pécresse-Sarkozy.

C’est vrai que l’immense majorité des universitaires ne semblent pas tenir rigueur aux intellectuels de gouvernement de leurs alliances, alors même que ceux-ci ne cessent de bafouer les règles constitutives de l’identité professionnelle supposée commune. Mais nous manquons, là encore, d’études empiriques pour savoir ce que pense vraiment « la base » qui ne s’exprime pas publiquement. Si on interrogeait les mille deux cents historiens universitaires, on verrait sans doute qu’ils ne sont pas dupes. Mais ils ne voient pas la nécessité de défendre les règles de base du « métier d’historien » dans l’espace public. Il ne s’agit pas pour eux d’une cause à défendre. Mais cela ne veut pas dire qu’ils ne défendent pas ces règles dans leur milieu professionnel. On retrouve là le problème évoqué plus haut, du passage de la fonction universitaire à la posture d’intellectuel. Il est vrai aussi que la domination parisienne dans la structure pyramidale du système universitaire, de l’édition, de la presse, etc. permet aux principaux intellectuels de gouvernement de contrôler les réseaux de pouvoir, y compris dans le champ académique. Et j’ai pu me rendre compte, à mes dépens, comment ces gens-là pouvaient mobiliser le grand journal du soir auquel ils ont un accès privilégié pour discréditer les paroles dissidentes.

Ceux qui voudraient une preuve empirique de ce que j’avance pourront faire une petite recherche personnelle dans les archives du Nouvel Observateur pour comptabiliser le nombre des comptes rendus que cet hebdomadaire a consacrés aux ouvrages écrits par ceux qui ont eu l’outrecuidance de critiquer les intellectuels de gouvernement « maison », comme Jacques Julliard ou François Furet. Marc Bloch disait : « Jamais les anges ne se sont tus. » Je ne suis pas sûr que les anges soient très nombreux dans le paradis des historiens. Dans un milieu où on peut passer sa vie à être candidat à quelque chose, l’autocensure fonctionne à plein régime, avec tous les mécanismes qui visent à justifier (ou à se convaincre soi-même) du bien-fondé de tous ces petits silences. Il est vrai que, dans ce milieu, la critique publique des dominants est toujours sanctionnée, d’une manière ou d’une autre. Il vaut mieux le savoir avant de s’y risquer. En même temps, nul ne risque le goulag, et on est toujours payé à la fin du mois.

  

Agone : Sans remettre vraiment en cause la disjonction entre l’établissement des notoriétés dans le monde des historiens et dans l’espace public politico-médiatique, vous en établissez d’abord le principe pour en moduler singulièrement la pratique… Et si votre distinction entre les intellectuels et les experts (que vous requalifiez, du coup, en « savants vs experts ») est tout à fait parlante, on voit mal comment mener votre projet d’intervention pratique – « Que faire ? » – sans tenir compte des rapports de domination (pour ne pas dire « de classe ») à l’œuvre dans le monde universitaire. Mais si on revient sur votre histoire des avatars des « fils maudits de la République », qui s’achève en 2005, après le temps de gloire que fut l’affaire Dreyfus puis la flambée révolutionnaire (avec ses retombées peu glorieuses) et enfin le feu de paille de Décembre 1995, vous insistez surtout sur le bilan pour le moins mitigé de la mission des intellectuels au service des dominés. Vous dites plus haut que le seul moyen d’échapper à la stérilité de l’intellectuel de gouvernement et à la marginalité de l’intellectuel critique – qu’ailleurs vous renvoyez dos à dos dans un consensus autour de « l’ethnicisation des discours publics sur l’immigration » et le maintien d’une opposition « racisme antiblanc » et « racisme républicain » peu propice à comprendre (et donc changer) le monde où nous vivons – est d’espérer en l’« avènement d’un intellectuel collectif », pour le définir aussitôt en une figure paradoxale… Est-ce un diagnostic définitif ? Ne voyez-vous pas aujourd’hui de quoi un peu moins désespérer des intellectuels (français), ces gens, comme disait Pierre Bourdieu, « qui passent leur temps à se surestimer individuellement et à se sous-estimer collectivement » ? D’un autre côté, l’auto-élection des intellectuels en porte-parole n’ouvre-t-elle pas un nouveau paradoxe : supposer a priori les dominés privés de parole et seuls les intellectuels professionnels à même de produire un savoir émancipateur n’est-il un moyen particulièrement rusé de laisser le monde en l’état, les choses et les gens à leur place ? En conclusion, les universitaires ne devraient-ils pas se libérer eux-mêmes avant de libérer les autres ?

  • 11 Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme …, op. cit.

Gérard Noiriel : Je ne crois pas avoir renvoyé « dos à dos » les intellectuels de gouvernement et les intellectuels critiques dans un consensus autour de « l’ethnicisation des discours publics sur l’immigration ». En réalité, j’ai essayé de montrer que l’espace public s’était construit à la fin du xixe siècle grâce aux moyens de communication de masse (à l’époque la presse, aujourd’hui la télévision), qui fabriquent le « sens commun » politique parce qu’ils touchent le plus grand nombre 11. Étant donné que les intellectuels de gouvernement et les intellectuels critiques, malgré tout ce qui les oppose, interviennent dans l’espace public à partir des catégories constituées par ceux qui dominent l’espace public, ils contribuent fatalement à les pérenniser, même s’ils les critiquent.

  • 12 À propos des possibilités d’alliance avec des journalistes, Gérard Noiriel répond en aparté qu’il (...)
  • 13 Gérard Noiriel, Le Creuset français. Histoire de l’immigration, xixe-xxe siècles, Seuil, 1988. (...)

Les affrontements entre intellectuels de gouvernement et intellectuels critiques sur la « République » – valeurs républicaines vs racisme républicain – illustrent à mes yeux ce phénomène. Ils peuvent polémiquer parce qu’ils parlent un langage commun, qu’ils n’ont pas inventé, mais qu’ils empruntent au champ politico-journalistique. Il en va de même pour la question raciale. Ce ne sont pas les intellectuels qui ont joué le rôle déterminant dans l’« ethnicisation du discours social » mais les journalistes des grands médias 12. En tant qu’intellectuel spécifique je me suis toujours senti complètement démuni face à ce genre de polémiques parce que, pour moi, elles n’ont pas vraiment de sens. Le rôle de l’intellectuel spécifique est de « déconstruire » ces catégories de façon à laisser aux citoyens d’autres possibilités d’affiliation, de revendication, etc. Pour donner un exemple, je rappellerai que, dans Le Creuset français, j’avais déjà critiqué à la fois les intellectuels de gouvernement qui vantaient les mérites du « modèle républicain d’intégration » et les intellectuels critiques qui dénonçaient le nationalisme jacobin au nom du multiculturalisme 13. À l’époque, il était de bon ton dans ce milieu de célébrer l’identité « beur ». J’avais été frappé par la rapidité avec laquelle ce terme, inventé par Libération en 1982-1983, avait été repris à la fois par le Front national et l’extrême gauche.

On comprend que ce genre de démarche ne soit pas très populaire, ni d’un côté ni de l’autre. C’est pourquoi, logiquement, l’intellectuel spécifique occupe toujours une position marginale dans l’espace public. Mais je précise que j’ai reçu après la publication du Creuset français un grand nombre de témoignages de lecteurs/lectrices « issu(e)s de l’immigration » qui avaient compris et apprécié une démarche leur permettant de résister aux entreprises d’assignation identitaire. Il y a même eu, quelques années après la sortie de ce livre, une association intitulée « Not’ beur » qui s’est créée pour militer contre cette logique ethnique. Mais elle n’a pas eu beaucoup de succès car ce type de revendication n’a pas d’intérêt pour les porte-parole de tous bords étant donné qu’elle n’est pas « politisable ».

Je précise donc que je ne suis pas « contre » l’ethnicisation du discours public. En fait je ne suis ni pour ni contre, car ce n’est pas le rôle d’un intellectuel spécifique de prononcer ce genre de jugement de valeur. J’ai simplement essayé d’éclairer les enjeux de ce travail de redéfinition de la réalité sociale, en rappelant que, depuis le xixe siècle, ce sont toujours les partis de droite et d’extrême droite qui ont été à l’initiative des discours visant à privilégier le critère de l’origine pour définir les personnes dans l’espace public, au détriment du critère socio-économique. (On peut donc s’interroger sur la lucidité politique des députés communistes qui, aujourd’hui, lancent une offensive contre la « burka ».)

Mais, dans le même temps, l’histoire montre que les citoyens « de base » utilisent pour se défendre les catégories fabriquées par les dominants, et ils le font souvent en s’appropriant ces catégories tout en modifiant leur sens, en les déformant, etc. Il est certain qu’aujourd’hui le discours contre les « discriminations raciales » sert à une partie des classes populaires pour nommer leur résistance. Tout cela est donc contradictoire et il faut se tenir à distance des groupes politisés pour pouvoir analyser ces contradictions.

Je ne crois pas qu’il soit nécessaire « d’analyser les rapports de domination à l’œuvre dans le monde universitaire » pour pouvoir agir en tant qu’intellectuel spécifique. Avec le temps, j’ai appris à me défaire de l’idée qu’il faudrait en avoir fini avec l’analyse avant de commencer à agir. Il me suffit de débroussailler un coin de terrain, de façon à pouvoir poser ma tente et mener des actions concrètes, dont l’ambition est certes limitée, mais qui sont précises et tangibles. C’est Norbert Elias qui disait (à propos de la Bande à Baader, je crois) que la petite bourgeoisie intellectuelle n’aimait la politique que lorsqu’elle offrait des rôles sublimes, des actions héroïques, etc. Même à la grande époque – c’est-à-dire dans les années qui ont suivi Mai 68 –, je me suis toujours méfié de ce genre de romantisme, préférant les actions modestes, à la base. C’est pour cela, entre autres raisons, que je n’aie jamais exercé la moindre responsabilité politique.

J’ajoute que si l’on faisait une étude sociologique sur les rapports entre l’origine sociale, la position universitaire et la posture intellectuelle, je ne pense pas que la « domination de classe » apparaîtrait très clairement. Je connais des historiens, fils d’ouvriers, anciens communistes, qui sont devenus aujourd’hui des intellectuels de gouvernement de gros calibre, plus présents dans les médias que dans les salles d’archives. Inversement, je connais des intellectuels critiques et des intellectuels spécifiques issus de milieux sociaux favorisés qui sont toujours restés loin des sunlights.

Je suis entièrement d’accord avec votre remarque concernant « l’auto-élection des intellectuels en porte-parole ». C’est justement pour trouver une solution à ce problème que j’ai adopté le profil de l’intellectuel spécifique. Comme je l’ai écrit dans la postface de mon livre Penser avec, penser contre, j’ai découvert la sociologie de Bourdieu quand j’étais enseignant à Longwy, engagé dans la grande lutte des sidérurgistes contre la fermeture des usines. Grâce à la radio lorraine Cœur d’Acier (où je faisais des émissions d’histoire), les ouvriers ont élargi leur combat pour exiger le « droit à la parole ». L’attaque du relais TV pour protester contre les reportages diffusés par la télévision sur la lutte, les conflits qui ont opposé dans tous les syndicats la base locale et la direction ont illustré la force et la radicalité de cette « prise de parole ». J’étais moi-même à l’époque membre du parti communiste, en lutte contre la direction. La lecture de Bourdieu m’a aidé à donner un contenu sociologique à cette forme de résistance et à étendre mes critiques aux intellectuels qui étaient alors en compétition avec les dirigeants politiques pour le statut de porte-parole légitime des opprimés.

Ceci dit, on ne peut pas mettre tous les intellectuels dans le même sac. C’est justement l’une des fonctions essentielles de l’intellectuel spécifique de critiquer « l’auto-élection des intellectuels en porte-parole » que pratiquent à la fois les intellectuels critiques et les intellectuels de gouvernement, puisque les uns et les autres interviennent directement dans le champ politique.Les universitaires n’ont aucune lucidité spéciale en politique – ce constat s’est vérifié tout au long du xxe siècle, puisque les intellectuels se sont constamment trompés. Mais cela ne veut pas dire que les compétences spécialisées que l’on a accumulées grâce à des années de travail dans un domaine très précis de la réalité soient inutiles aux citoyens. Je crois aux enjeux de vérité. Je crois que le fait d’éclairer les formes de domination qui existent dans nos sociétés est un enjeu de vérité. Rendre ces connaissances accessibles à l’ensemble des citoyens, c’est leur donner des armes pour leurs propres combats, sans parler à leur place. Parfois c’est même un moyen de les encourager à parler. Je crois même que l’une des fonctions principales de l’intellectuel spécifique est de mettre en lumière des formes de domination qui ne sont pas encore constituées politiquement, les rendre visible dans l’espace public, pour que ceux qui en souffrent puissent plus facilement se mobiliser.

Mais il faut insister sur le fait que les compétences au nom desquelles parle l’intellectuel spécifique ne sont évidemment pas les seules qui puissent aider les citoyens dans leurs luttes. En tant que citoyen, l’intellectuel spécifique a lui-même besoin des connaissances fournies par d’autres chercheurs, mais il a aussi besoin des compétences des autres milieux professionnels, des syndicats, des associations, etc. Encore une fois, le fait que je me sois limité dans les Fils maudits au milieu universitaire (le seul dont je pouvais vraiment parler parce que c’est mon milieu professionnel) ne signifie pas que je réduise ma définition des intellectuels à ce milieu.

Pour en finir avec la critique des porte-parole, je voudrais revenir sur la question que vous m’avez posée concernant la place que j’accorde dans mes interventions publiques à la critique des identités (que celles-ci soient nationales, ethniques, sociales ou autres). Je crois effectivement que l’une des principales fonctions de l’intellectuel spécifique est de défaire la multitude des « nous » au nom desquels parlent les porte-parole (contribuant de ce fait à les faire exister) pour permettre aux individus de choisir en connaissance de cause leurs affiliations au lieu de les subir. C’est l’une des raisons majeures qui explique ma proximité avec Brecht, l’un des grands intellectuels spécifiques du xxe siècle en Europe.

Quant à l’« avènement d’un intellectuel collectif » – cette « contradiction dans les termes » –, j’ai tenté d’expliquer dans les Fils maudits qu’elle était propre aux intellectuels spécifiques. Elle ne concerne pas les intellectuels révolutionnaires et critiques, ni les intellectuels de gouvernement. Étant donné que les intellectuels révolutionnaires et critiques considèrent que « tout est politique », le fait de coucher des mots sur du papier est vu comme un acte politique. Dans cette perspective, il est plus important de mobiliser son énergie pour affûter la critique que de rassembler des gens pour créer un rapport de force. Les intellectuels de gouvernement sont pour leur part convaincus de l’importance de l’action collective. Mais ce sont les réseaux de pouvoir en place qui leur servent de collectif. Donc, quand vous parlez de « projet, nécessairement collectif, d’émancipation sociale », le « nécessairement » n’est nécessaire que pour les intellectuels spécifiques.

  • 14 Fondé le 17 juin 2005 en réaction à l’article 4 de la loi sur les Français rapatriés, qui prescrit (...)

Je ne crois pas dévoiler un secret en disant que les Fils Maudits ont joué un rôle dans le regroupement qui a conduit à la naissance du CVUH, que j’ai présidé pendant deux ans 14. Cela a été pour moi la meilleure preuve « empirique » de la justesse des analyses développées dans ce livre. Cet exemple (parmi d’autres) montre qu’il n’est pas impossible de regrouper une partie des enseignants et des chercheurs autour des enjeux de vérité. Mais pour les raisons évoquées plus haut, il faut savoir que ce genre d’engagement ne peut intéresser qu’une toute petite minorité de la profession. Il ne faut pas non plus oublier qu’il existe de nombreuses autres formes de regroupement (syndicats, associations professionnelles, etc.), qui peuvent partiellement prendre en charge ce type de revendications. Néanmoins, elles rassemblent leurs adeptes sur la base du métier et non pas à partir d’une posture intellectuelle.

  • 15 Lire notamment Richard Rorty, Contingence, ironie et solidarité, Colin, 1993, p. 261 sq.

Je voudrais enfin souligner qu’il existe une autre façon pour les universitaires d’intervenir comme des « intellectuels ». C’est la figure que Richard Rorty appelait l’« ironiste libéral ». Je n’en parle pas dans les Fils maudits parce qu’elle n’a pratiquement jamais existé en France 15. Le « libéral » (au sens que Rorty donne à ce mot) désigne « quelqu’un qui croit que la cruauté est la pire chose dont nous pourrions nous rendre capable » et le terme « ironiste » désigne la capacité de douter de son propre « vocabulaire final ». Ce type d’intellectuel ne pense pas que le savoir que produisent les universitaires (qu’ils soient philosophes, historiens ou sociologues) soit vraiment efficace pour changer les croyances politiques de nos concitoyens, car ces croyances sont faites surtout de désirs, de fantasmes et d’émotions. C’est pourquoi l’intellectuel libéral ironiste récuse l’universalisme abstrait hérité de Kant. Il constate que le sentiment de solidarité qui fait agir les individus se manifeste surtout à l’égard de ceux auxquels ils peuvent s’identifier. L’intellectuel libéral ironiste part de ce principe « ethnocentriste » pour imaginer des moyens d’élargir le « nous », de façon à faire une place aux groupes auxquels nous ne nous identifions pas spontanément, voire à ceux contre lesquels nous avons construit notre propre identité collective. Cela ne peut se faire que par un travail collectif associant les universitaires, les écrivains et les artistes. C’est cette démarche que je m’efforce actuellement d’impulser, en cherchant des connections entre l’intellectuel spécifique et l’intellectuel libéral ironiste.

Notes

1 Gérard Noiriel, Les Fils maudits de la République. L’avenir des intellectuels en France, Fayard, 2005.

2 Gérard Noiriel, Sur la « crise » de l’histoire, Belin, 1996.

3 Gérard Noiriel, Histoire, théâtre et politique, Agone, 2009.

4 Gérard Noiriel, Penser avec, penser contre, Itinéraire d’un historien, Belin, 2003.

5 En aparté, sur la possibilité de passer d’une figure d’intellectuel à une autre chez un même individu, Gérard Noiriel a répondu : « Une étude précise de la biographie d’un certain nombre d’historiens (par exemple Emmanuel Le Roy-Ladurie) permettrait de retrouver les trois postures de l’intellectuel révolutionnaire, spécifique et de gouvernement. Si l’évolution de la première à la dernière est très fréquente et le passage par l’intellectuel spécifique plus rare, il me semble que, dans sa période PSU, Emmanuel Le Roy-Ladurie a défendu l’histoire-problème de Marc Bloch. »

6 Sur la création des Annales, en 1929, par Lucien Febvre et Marc Bloch autour de l’« histoire-problème » comme projet scientifique interdisciplinaire à finalité civique (comprendre pour se donner de meilleures chances d’agir) opposé à l’instrumentalisation de l’histoire par les journalistes et les politiques, lire Gérard Noiriel, Sur la « crise » de l’histoire, op. cit., chap. II.

7 Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (xixe-xxe siècle). Discours publics, humiliations privées, Fayard, 2007, p. 650.

8 Gérard Noiriel, Réfugiés et sans papiers.La République face au droit d’asile, xixe-xxe siècle, Hachette, « Pluriel », 1997.

9 Gérard Noiriel, Histoire, théâtre et politique, op. cit. ; et la pièce de théâtre Chocolat, mise en scène Jean-Yves Pénafiel, compagnie Les Petits Ruisseaux, avec Gérard Noiriel, Alain Aithnard, Sacha Gattino.

10 Gérard Noiriel, À quoi sert l’« identité nationale », Agone, 2007.

11 Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme …, op. cit.

12 À propos des possibilités d’alliance avec des journalistes, Gérard Noiriel répond en aparté qu’il a « toujours refusé de discréditer une profession en tant que telle : il y a chez les journalistes des gens qui se battent avec leurs propres armes contre le pouvoir dominant. C’est vital pour les intellectuels spécifiques de trouver des alliés dans ce milieu. Sur ce point, [il est] donc aux antipodes d’un Karl Kraus – qui incarne à [ses] yeux une variante de l’intellectuel critique ».

13 Gérard Noiriel, Le Creuset français. Histoire de l’immigration, xixe-xxe siècles, Seuil, 1988.

14 Fondé le 17 juin 2005 en réaction à l’article 4 de la loi sur les Français rapatriés, qui prescrit que « les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord », le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH) « regroupe des historien-ne-s, chercheur-se-s et enseignant-e-s, du supérieur et du secondaire, préoccupés par l’instrumentalisation politique de l’histoire » – <http://cvuh.free.fr>.

15 Lire notamment Richard Rorty, Contingence, ironie et solidarité, Colin, 1993, p. 261 sq.

Gérard Noiriel

Réalisation : William Dodé