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Agone 41 et 42
« Les intellectuels, la critique & le pouvoir »
Coordination Thierry Discepolo, Charles Jacquier & Philippe Olivera
Parution : 13/10/2009
ISBN : 9782748900811
Format papier : 288 pages (15 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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Table des matières

Orwell et la dictature des intellectuels James Conant

Le rôle de l’intelligentsia au sein des partis politiques marxistes Jan Waclav Makhaïski

Introductions aux analyses de Makhaïski

Ante Ciliga & la nouvelle classe dirigeante soviétique Ante Ciliga

Une critique prolétarienne de la bureaucratie révolutionnaire Bruno Rizzi

Les analyses de Bruno Rizzi

Régis Debray, « Maître ès renégats » Thomas Didot

Exercice d’admiration

Sollers tel quel Philippe Olivera et Thierry Discepolo

François Furet entre histoire & journalisme (1958-1965) Michael Scott Christofferson

Genèse sociale de Pierre Rosanvallon en « intellectuel de proposition » Christophe Gaubert

Radical, chic, et médiatique Adam Garuet

Sur la fonction de deuxième et de troisième couteau (de poche) Camille Trabendi

À propos de l’« intellectuel de Région » Thierry Fabre, de Jérôme Vidal et de sa « puissance d’agir », de Pascal Blanchard en « free lance researcher »

Sur la responsabilité sociale du savant Alexandre Grothendieck

Les choix du mathématicien Alexandre Grothendieck

« Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés » Gérard Noiriel

Entretien avec Gérard Noiriel

Le philosophe, les médias et les intellectuels Jacques Bouveresse

Entretien avec Jacques Bouveresse

Le constructivisme comme outil de pouvoir aux mains des intellectuels Jean-Jacques Rosat

Vous avez dit « anti-intellectualisme » ? Philippe Olivera

(Auto-)dérision Alain Accardo

  • 1  Correspondance avec Alain Accardo, mai 2009.
  • 2Ibid.

L’autodérision n’étant pas un genre très pratiqué, l’auteur craignait que les textes qui suivent « ne provoquent de l’incompréhension », que d’aucuns puissent conclure qu’il « méprise la bataille des idées et ceux qui l’animent ». C’est pourtant tout l’inverse : Alain Accardo estime la bataille des idées et continue de la juger nécessaire et d’y prendre toujours part. Sa critique porte, pour reprendre ses propos, sur « la tendance à faire du débat une fin en soi, gratifiante et distinctive, qui fait galoper les gens en rond pour revenir toujours au même point, comme des chevaux de bois 1 ». Ainsi la plus grande part de ses critiques vise-t-elle la « rhétorique de l’euphémisation savante qui emprunte les habits de la science sociale ou de la philosophie pour examiner à l’infini, analyser et réexaminer les mille et une facettes d’une réalité sur laquelle tout le monde sait en fait à quoi s’en tenir depuis très longtemps. On voudrait perdre du temps, ou jeter le trouble, différer indéfiniment le passage à l’acte, qu’on ne s’y prendrait pas autrement 2 ». C’est ce travers-là qu’il vise, et évidemment pas l’indispensable lutte pour des visions du monde contre d’autres.

  • 3  Lire Alain Accardo, Le Petit-Bourgeois gentilhomme (Agone, 2009), De notre servitude involontaire (...)
  • 4  Pour quelques éléments de réponse à ces questions, lire Pierre Rimbert, « Contestation à consommer (...)

Ces deux courts textes s’adressent d’abord aux fournisseurs de contestation et à leur principale clientèle, recrutée dans les classes cultivées ne quittant pas le stade des idées, dont les préférences vont souvent aux causes lointaines, généreuses et surtout sans risques. Comment prendre conscience, sans désespérer, de ces critiques du système ne débouchant jamais sur sa remise en cause dans les seuls lieux où nous pouvons agir : en nous-mêmes et autour de nous-mêmes ? C’est le thème de plusieurs livres d’Alain Accardo que de montrer – en usant notamment de la sociologie bourdieusienne – comment les structures éco­nomiques et sociales objectives ne pourraient se perpétuer avec une telle efficacité si elle ne s’incarnaient dans les subjectivités – en particulier chez les classes moyennes qui constituent la masse des démocraties représentatives 3. Comprendre cette mécanique – et notamment le « rapport ambigu qu’entretiennent les classes moyennes et éclairées avec le savoir critique » – est le premier antidote à la désespérance que produit le constat : « L’Horreur économique, de Vivianne Forrester, un million d’exemplaires vendus en 1996 ; No logo, de Naomi Klein (2000), un livre traduit en plus de vingt-cinq langues ; succès planétaire des documentaires de Michael Moore, manifestations “altermondialistes”, germination éditoriale “alternative” » ; tout laisse croire que la critique radicale a gagné une audience considérable et qui ne cesse de croître. Mais pendant ce temps le cap de la révolution libérale est maintenu presque partout avec une constance qui semble inébranlable. La contestation de l’ordre dominant serait-elle devenue une marchandise comme une autre ? La consommation du « savoir émancipateur » ne produirait-elle plus les effets attendus  ? 4

  • 5  Le premier texte est initialement paru dans La Décroissance, où Alain Accardo donne une chronique (...)

Il faut bien avouer (et ce n’est pas une excuse) que certains contempteurs très médiatisés du capitalisme offrent de curieux exemples de relations à la critique et au pouvoir, dont c’est le sujet des textes qui précèdent d’en rappeler quelques-uns et la fonction des fables qui suivent d’en rire un peu 5.

Thierry Discepolo

Sur l’action politique du Penseur critique

Le Penseur critique était assis à sa table de travail sur laquelle s’empilaient les livres pleins de faits accablants et de chiffres éloquents démontrant combien le monde capitaliste environnant était abominablement agencé et combien il était urgent de mettre un terme aux souffrances infligées aux êtres humains en même temps qu’aux dégâts causés à la nature. Le Penseur critique prenait les livres l’un après l’autre dans la quintuple pile de droite qui s’élevait jusqu’au plafond, se dépêchait de les lire en prenant des notes, avant de les déposer sur la quintuple pile de gauche qui s’élevait elle aussi jusqu’au plafond. Il y avait des lustres que le Penseur critique faisait passer de droite à gauche des livres bourrés de faits et de chiffres démontrant combien le monde capitaliste était abominablement agencé et combien il était urgent d’y mettre un terme. Il lisait à s’en user les yeux, du matin au soir, d’un bout de la semaine à l’autre, mais la pile de droite, loin de diminuer, ne cessait d’augmenter du fait de l’arrivée massive, jour après jour, de livres écrits par d’autres penseurs critiques qui dénonçaient, faits et chiffres à l’appui, les horreurs du système existant et insistaient sur la nécessité d’en finir de toute urgence.

Quand le Penseur critique n’était pas occupé à lire, c’est qu’il était à son tour en train d’écrire un livre bourré de faits et de chiffres corroborant ses précédentes lectures. Ainsi contribuait-il, avec ses collègues les autres penseurs critiques, à animer « un espace de débat, de réflexion et d’analyse » grâce auquel les générations successives étaient, en principe, éclairées sur l’horreur du monde existant et sur l’urgence d’y mettre un terme. En fait, sauf exception, les écrits des penseurs critiques étaient lus par d’autres penseurs critiques qui faisaient inlassablement passer de la pile de droite à la pile de gauche des montagnes de livres contenant des himalayas de faits et de chiffres. Parfois un éboulement se produisait et un penseur critique succombait, écrasé par le poids des livres et par la masse des faits et des chiffres. Mais, en dépit de ces accidents du travail, la plupart atteignaient un âge avancé.

Quand il n’était pas à sa table de travail, le Penseur critique entreprenait de rajouter oralement une louche de faits accablants et de chiffres éloquents pour grossir le flot de palabres inondant « l’espace de débat, de réflexion et d’analyse » maintenu ouvert par d’incessants colloques, discussions, entretiens, séminaires et conférences d’où sortiraient autant de « livres-événements » bourrés de faits et de chiffres destinés à édifier les générations à venir sur les méfaits du capitalisme et l’urgence d’y mettre fin.

Un jour le Penseur critique refeuilleta, par hasard, un vieux livre qu’il avait lu des décennies auparavant. Sous le titre de Thèses sur Feuerbach, d’un certain Karl Marx, auteur oublié qui avait connu jadis quelque succès, il lut la thèse onzième : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières – ce qui importe, c’est de le transformer. »

  • 6  En référence à l’appel (paru dans Libération le 19 avril 2007) à voter dès le premier tour des éle (...)

« C’est bien vrai, se dit le Penseur critique, il est temps de passer aux actes. » Et comme il avait la tête politique il s’en alla porter un coup décisif au capitalisme en signant un appel de penseurs critiques en faveur de la candidate sociale-libérale, qui promettait, si elle était élue, de peindre les façades en tricolore et de distribuer gratuitement des antidépresseurs aux chômeurs ; à la différence de son rival libéral-social, qui promettait de nettoyer les façades au karcher et d’offrir un billet de charter aux miséreux 6.

Le candidat libéral-social ayant quand même été élu, le Penseur critique, perplexe et déconfit, décida de convoquer un nouveau colloque pour réfléchir à ce que Marx avait bien pu vouloir dire.

Mettons-nous autour d’une table !

Certains cosmonautes ont rapporté qu’à mesure que l’on se rapproche de la Terre, au retour de missions lointaines dans l’espace, on entend enfler de minute en minute une rumeur continue : « Bla-bla-bla-bla-bla-bla-bla… » On peut même l’entendre, paraît-il, depuis la surface de la Lune. Les cosmonautes qui y ont séjourné précisent que cette « rumeur blablateuse » – c’est ainsi qu’ils l’appellent – est particulièrement nette lorsque la Terre, que sa précession fait osciller constamment sur son axe, montre son hémisphère nord à la Lune. En revanche, à mesure que l’hémisphère austral s’illumine et que le boréal s’enfonce dans l’ombre, la rumeur blablateuse s’atténue et laisse percer, par-dessus sa basse obstinée, comme un déchirant lamento.

Pour comprendre la cause de ce phénomène, il n’est pas nécessaire d’être docteur en cosmologie ; il suffit d’être un peu au fait des affaires terrestres. L’explication tient en quelques mots : pendant que les puissants du Nord bavassent, palabrent et blablatent, de sommet en sommet, de sommités à sommités, les misérables du Sud souffrent et gémissent dans les bas-fonds de leur géhenne. Les plus savants de nos experts avancent que l’évolution de l’homo sapiens faber en homo oeconomicus loquax a eu pour effet que la caractéristique humaine par excellence a cessé d’être la pensée discursive pour devenir le discours sans pensée. Si par extraordinaire un nouveau Descartes s’égarait parmi nous, il n’écrirait plus « Cogito ergo sum », mais s’égosillerait dans un micro, en anglais de préférence et sur un rythme de rap : « I-speak-therefore-I-am » ; tandis qu’un nouveau Wittgenstein corrigerait son célèbre aphorisme de la façon suivante : « Ce dont on ne sait que dire, faut en parler quand même. »

Le monde développé est désormais un vaste salon où l’on cause, le règne du débat permanent et généralisé. On débat à deux, à cent, à dix mille, en face-à-face ou par médias interposés ; on parle de tout, de rien, pour un oui, pour un non, on dit une chose et son contraire, on noie le poisson, on subtilise, on alambique, on quintessencie, on sophistique, on nuance, on dialectise, on disserte et on dissèque, on jargonne, on charabiase, on pilpoulise, on escobarde et on babélise, à l’infini, à perte de vue, à perte d’haleine, à perte de sens, on parle pour parler, on parle pour se faire voir plus encore que pour se faire entendre, on parle surtout parce qu’on n’a rien à dire, pour éviter de penser, pour éviter qu’il y ait « un blanc » pendant lequel, qui sait, on pourrait se remettre à réfléchir. On parle pour différer indéfiniment le moment d’agir.

Car tout a déjà été dit sur à peu près tout, à peu près de toutes les manières, et depuis longtemps. Oh, bien sûr, pas sur les constituants ultimes de la matière, ou les multiples replis de l’espace-temps, ou la genèse des nébuleuses, ou le fonctionnement des axones cérébraux. Les sciences naturelles et biologiques ont sans doute encore beaucoup à découvrir. Mais s’agissant des rapports sociaux, des relations humaines entre individus et entre peuples, et des maux qui en découlent ou les affectent, il y a belle lurette qu’on sait tout ce qu’il y a de vraiment important à savoir, et on ne fait plus que se donner l’impression de progresser en mettant des mots nouveaux sur des pensées anciennes. Entre autres choses fondamentales on sait que, comme le soulignait un certain Marx, et après lui un certain Sartre, on ne peut pas plus penser au-delà de l’horizon intellectuel de son temps, celui correspondant aux structures objectives existantes, qu’on ne peut sauter à pieds joints par-dessus son ombre. Quand on s’obstine à vouloir réaliser cette gageure, c’est-à-dire à ne pas vouloir régler une bonne fois les problèmes structurels de son époque – faire une révolution, comme on disait naguère –, on tombe inévitablement dans le blablabla dilatoire qui permet d’éviter de faire ce que tous les gens éclairés savent que l’on devrait faire.

La fonction primordiale de nos médias institutionnels est justement d’entretenir l’incessant tourniquet des mots qui masque le sur-place de la pensée. Tels de puissants cyclotrons, les journaux, les radios, les télés et Internet ne cessent d’impulser et d’accélérer le manège sans fin des mots qui donne l’illusion du mouvement à une pensée immobile : « Débattez, débattez, bonnes gens, parlez, parlez, discutaillez, ça ne fait jamais que quelques générations que ça dure ; prenez votre temps, coupez les cheveux en quatre, objectez, petits-boutiens, ergotez, gros-boutiens, nous sommes des civilisés, que diable, mettons-nous autour d’une table, parlons un peu ; ouvriers exploités, causez donc avec le patronat exploiteur, travailleurs délocalisés, pressurés, licenciés, devisez avec vos actionnaires ; convives des soupes populaires, taillez donc une bavette avec vos affameurs ; allons, vous tous, braves citoyens des démocraties parlementaires libérales, prenez exemple sur les bonimenteurs de tout poil, Chérèque avec Thibault, Chérèque et Thibault avec Fillon et Hortefeux, Aubry avec Royal, Royal avec Bayrou, Ayraut avec Copé, Cohn-Kouchner avec Kouchner-Bendit, Genestar avec Plenel, Colombani avec Casanova, BHL avec Houellebecq, Alain-Gérard avec Slama, Finkielkraut avec Ferry, Sarkozy avec Sarkozy, asseyez-vous et échangez, dialoguez, négociez, composez, ratiocinez entre interlocuteurs de bon ton et de bonne compagnie, pour nous fabriquer du consensus de bon aloi ! Et vous les bibliophages buveurs d’encre, les tireurs à la ligne, les faiseurs d’articles, les chroniqueurs, les pondeurs d’éditoriaux, les écrivassiers de livres et de revues, les phraseurs de tribune, les prêcheurs ex cathedra, les intervenants de colloques, les conférenciers d’universités d’été ou d’hiver, les débatteurs omnibus, répandez le baume de votre salive sur les plaies du monde, éteignez sous le flot débordant de votre logorrhée les incendies qui s’allument partout, palabrez comme des sénateurs pendant que Rome brûle, vous les peseurs d’œufs de puce, les pinailleurs de mouche, les chercheurs de tête d’épingle, de grâce n’arrêtez pas de parler, de pérorer, déclarer, proclamer, publier, rapporter, professer, proférer, proposer, de faire entendre votre belle voix qui monte, qui monte, qui monte, et qui se perd dans le silence éternel des espaces infinis, tandis que la Lune rigole doucement en prêtant l’oreille à ce blablabla… blablabla… blablabla…

— Soit. Mais nous ne savons que parler. Vous-même, que faites-vous, sinon ajouter à la logomachie ambiante ? La démocratie, c’est aussi la cratie des mots, non ?

— Non, c’est le peuple qui décide et passe aux actes ! Quand les urnes ne servent plus qu’à flouer et désarmer le peuple, il faut agir par d’autres voies. Criez donc : « Aux armes, citoyens ! » Ou alors taisez-vous, on entendra mieux ceux qui ont quelque chose à dire.

— Attendez, c’est une bonne question que vous posez là, asseyons-nous autour d’une table et causons un peu : ce que nous disons est important, parce que… blablabla… blablabla… blablabla… »

Et allez, tournez manèges !…

Notes

1  Correspondance avec Alain Accardo, mai 2009.

2Ibid.

3  Lire Alain Accardo, Le Petit-Bourgeois gentilhomme (Agone, 2009), De notre servitude involontaire (Agone, 2001) et sa longue préface au Culte de la charogne d’Albert Libertad (Agone, 2006).

4  Pour quelques éléments de réponse à ces questions, lire Pierre Rimbert, « Contestation à consommer pour classes cultivées », Le Monde diplomatique, mai 2009, p. 18-19 – dont les citations supra sont extraites.

5  Le premier texte est initialement paru dans La Décroissance, où Alain Accardo donne une chronique mensuelle depuis février 2007, mise en ligne sur le blog des éditions Agone <http://blog.agone.org> ; le second, inédit, date de mai 2009.

6  En référence à l’appel (paru dans Libération le 19 avril 2007) à voter dès le premier tour des élections présidentielles pour la candidate du parti socialiste (PS), Ségolène Royale, afin de faire barrage à Nicolas Sarkozy, candidat de l’Union pour un mouvement populaire (UMP). [ndlr]

Alain Accardo

Réalisation : William Dodé