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Agone 41 et 42
« Les intellectuels, la critique & le pouvoir »
Coordination Thierry Discepolo, Charles Jacquier & Philippe Olivera
Parution : 13/10/2009
ISBN : 9782748900811
Format papier : 288 pages (15 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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Table des matières

Orwell et la dictature des intellectuels James Conant

Le rôle de l’intelligentsia au sein des partis politiques marxistes Jan Waclav Makhaïski

Introductions aux analyses de Makhaïski

Ante Ciliga & la nouvelle classe dirigeante soviétique Ante Ciliga

Une critique prolétarienne de la bureaucratie révolutionnaire Bruno Rizzi

Les analyses de Bruno Rizzi

Régis Debray, « Maître ès renégats » Thomas Didot

Exercice d’admiration

Sollers tel quel Philippe Olivera et Thierry Discepolo

François Furet entre histoire & journalisme (1958-1965) Michael Scott Christofferson

Genèse sociale de Pierre Rosanvallon en « intellectuel de proposition » Christophe Gaubert

Radical, chic, et médiatique Adam Garuet

Sur la fonction de deuxième et de troisième couteau (de poche) Camille Trabendi

À propos de l’« intellectuel de Région » Thierry Fabre, de Jérôme Vidal et de sa « puissance d’agir », de Pascal Blanchard en « free lance researcher »

Sur la responsabilité sociale du savant Alexandre Grothendieck

Les choix du mathématicien Alexandre Grothendieck

« Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés » Gérard Noiriel

Entretien avec Gérard Noiriel

Le philosophe, les médias et les intellectuels Jacques Bouveresse

Entretien avec Jacques Bouveresse

Le constructivisme comme outil de pouvoir aux mains des intellectuels Jean-Jacques Rosat

Vous avez dit « anti-intellectualisme » ? Philippe Olivera

(Auto-)dérision Alain Accardo

  • 1  Michel Collinet, à propos de « la conception syndicale de Lénine » dans son essai, L’Ouvrier franç (...)

comme l’avait prévu Makhaïski avant l’arrivée des bolcheviks au pouvoir en Russie, l’intelligentsia « ne tarderait pas à occuper les places des entrepreneurs privés » après s’être servie des révoltes ouvrières pour parvenir à ses fins. D’autant que son leader, Lénine, avait faite sienne l’affirmation de Kautsky suivant laquelle « la conscience socialiste est un élément importé du dehors », c’est-à-dire hors des outils que se donnent spontanément les travailleurs eux-mêmes pour s’affirmer en tant que classe. Ainsi, pour Kautsky comme pour Lénine, « l’instrument de cette pénétration [de la conscience socialiste] est le parti social-démocrate qui cultive non l’indépendance spirituelle du prolétariat, base de sa capacité politique, mais sa croyance en la conception matérialiste messianique que les intellectuels marxistes lui apportent “du dehors” » 1. Il en découle le postulat d’une incapacité intellectuelle des ouvriers, inaptes, selon Lénine et ses épigones, à dépasser une conscience trade-unioniste, c’est-à-dire strictement corporatiste et engluée d’idéologie bourgeoise.

Comme on le sait, la victoire des bolcheviks en 1917 fut accueillie avec ferveur par tous les mouvements révolutionnaires qui y voyaient non seulement une revanche sur leur échec à s’opposer à la guerre mondiale mais aussi la possibilité de reprendre le combat pour un monde meilleur sur de nouvelles bases. Pourtant, certains de ses partisans, tel le communiste yougoslave Ante Ciliga (1898-1992), en livrèrent dès les années 1930 une critique radicale qui mettait au centre de ses interrogations la nature de la nouvelle formation sociale issue de la révolution d’octobre, ainsi que celle de sa classe dominante.

  • 2  Ante Ciliga, Dix ans derrière le rideau de fer, vol I. Au pays du mensonge déconcertant, vol. II. (...)
  • 3  Dans un courriel en date du 29 avril 2009, dont nous les remercions vivement, les éditions Ivrea, (...)

Expulsé d’URSS en décembre 1935, Ciliga arrive peu après à Paris, où il rencontre Boris Souvarine qui lui demande d’écrire ses mémoires pour le compte de l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam. C’est ce manuscrit, écrit de janvier 1936 à juillet 1937, qui fut publié en mars 1938 chez Gallimard sous le titre de Au pays du grand mensonge, grâce à une recommandation de Souvarine auprès de Brice Parain. Republiée et complétée d’un second volume en 1950 2, l’édition définitive fut publiée en 1977 par Champ libre sous le titre de Dix ans au pays du mensonge déconcertant. Cette réédition déjà ancienne est aujourd’hui loin d’être épuisée, ce qui démontre, s’il en était besoin, que tous ceux qui prétendent un peu trop vite avoir tiré les véritables leçons de cette expérience se sont dispensés de s’en donner les moyens en ignorant les ouvrages qui leur auraient permis d’en mener une critique radicale 3.

Ciliga est né en Istrie, dans une famille de paysans croates. Après l’entrée en guerre de l’Italie, en mai 1915, il est évacué et termine ses études au lycée de Brno (Moravie), découvrant dans cette ville industrielle l’importance du problème social. Étudiant en Croatie depuis 1918, il adhère au parti social-démocrate, dont il rejoint très vite l’aile gauche favorable au bolchevisme. Parallèlement à ses activités politiques, il obtient en 1924 un diplôme de docteur en histoire à l’université de Zagreb.

  • 4  Ante Ciliga, Dix ans au pays du mensonge déconcertant, Champ libre, 1977, p. 61.

Secrétaire du comité régional du parti communiste yougoslave (PCY) en septembre 1922, à Zagreb, il assume la direction de l’hebdomadaire Borba ; il intègre, fin 1924, le comité central du PCY comme représentant croate ; puis il est envoyé, en octobre 1926, à Moscou, au sein de la section yougoslave. L’absence de débats d’idées et les procédés d’intimidation et de terreur au sein des organisations communistes l’amènent à remettre en cause l’autorité du Komintern. Il constate aussi que les membres de la Guépéou sont animés d’un fort « esprit de caste » : « Ils se considéraient tous comme les membres d’une seule famille, comme les sauveurs de la révolution. Ils acceptaient leurs immenses privilèges avec sérénité, comme une faible récompense de leur activité. 4»

  • 5 Ibid., p. 85.
  • 6 Ibid., p. 92.

En octobre 1929, il se rend à Leningrad avec une recommandation auprès de Sergueï Kirov, qui lui fait obtenir un poste d’enseignant à l’université communiste de la ville. Lors de leur rencontre, Ciliga note que Kirov le traite selon son rang hiérarchique – il est alors membre du Politburo du parti yougoslave : « Pour lui, je faisais partie de la nouvelle classe des bureaucrates, qui ont des droits et peuvent même se permettre, jusqu’à un certain point, de faire de l’opposition. 5» Logé à la Maison du parti, Ciliga y observe les mœurs des privilégiés de la bureaucratie : « Il suffit, écrit-il, de comparer le logement, la nourriture, les vêtements, les conditions d’hygiène et de culture dont jouissent les intellectuels et bureaucrates d’une part, les simples travailleurs d’autre part, pour découvrir l’abîme qui sépare ces deux couches de la population. C’est ce qui explique pourquoi les intellectuels des pays capitalistes admirent si facilement la Russie soviétique : ce pays est en effet le royaume des intellectuels ! 6»

  • 7  Les « isolateurs politiques » constituaient, selon l’historien américain Robert Conquest, une « ca (...)

Le 1er mai 1930, Ciliga se rend à Moscou pour y rencontrer les autres membres de son groupe yougoslavo-russe d’opposition, avec qui il est arrêté et envoyé en prison à Leningrad, avant d’être interné à l’isolateur de Verkhné-Ouralsk à partir du 7 novembre 7. Dans le texte reproduit ci-dessous, il décrit la vie politique intense qui s’y déroulait alors, toutes les tendances politiques d’opposition existant en Russie soviétique s’y trouvant réunies de force. Elles pouvaient, dans le cadre encore relativement préservé de l’isolateur, aborder les questions essentielles sur la nature d’un régime dont Lénine était bel et bien le véritable fondateur comme « idéologue de l’intelligentsia ». D’après le récit qu’il en fait, Ciliga y forge au gré des échanges avec les autres prisonniers sa propre critique des principes de la révolution bolchevique et de sa confiscation par une nouvelle classe intellectuelle bureaucratique.

C’est alors que Ciliga prend pleinement conscience de l’ampleur de la répression menée par le régime et, tentant d’en analyser les sources, en vient à considérer la répression de l’insurrection de Cronstadt (mars 1921) comme décisive. L’examen du plan quinquennal le convainc que le régime soviétique était un capitalisme d’État dont l’origine remontait à la période de Lénine.

Après une nouvelle grève de la faim – en réaction à une condamnation à trois ans d’exil –, Ciliga est finalement envoyé pour deux ans à Ienisseïk, en Sibérie, où lui sont offertes de nombreuses occasions d’observer le comportement des différents éléments qui composaient la société soviétique, notamment l’ascension au sein de la bureaucratie d’étudiants de formation post-révolutionnaire, cependant issus de milieux populaires. En revanche, il est frappé par le silence du peuple russe qui cache sa sourde hostilité au régime.

Les deux années qui suivent sont scandées par une nouvelle grève de la faim et une tentative de suicide, plusieurs déménagements et une nouvelle condamnation, en mars 1935, à trois ans de déportation en Sibérie. Enfin Ciliga réussit à faire valoir son droit à l’expulsion.

  • 8 La Vérité, 27 décembre 1935, n° 254. L’article fut repris dans La Révolution ­prolétarienne du 25 (...)
  • 9  Déclaration formulée dans deux lettres à la rédaction du Bulletin de l’Opposition publiées dans Le (...)
  • 10  « La révolution russe et les raisons de sa dégénérescence », La Révolution prolétarienne, 10 novem (...)

Son premier témoignage sur la répression stalinienne en URSS paraît dans l’hebdomadaire trotskiste français La Vérité 8. À Paris, il fréquente les syndicalistes de La Révolution prolétarienne, les sociaux-démocrates du Courrier socialiste et, peu de temps avant la Deuxième Guerre mondiale, le groupe de discussion fondé par Arkadi Maslow, Ruth Fischer, Gabriel Miasnikov et Vera Alexandrova, qui publiait Europäische Monatshefte (Cahiers d’Europe). Ciliga refusait alors de se définir comme « bolchevik-léniniste » et approuvait les « communistes ultra-gauche » 9. Se considérant comme un « inorganisé », il voulait avant tout œuvrer à « la création d’un front unique des communistes oppositionnels, des socialistes et anarchistes contre la terreur bureaucratique stalinienne ». En 1936, après la libération de Victor Serge, l’équipe de La Révolution prolétarienne organise une réunion en l’honneur de ce dernier, au cours de laquelle des contacts eurent lieu entre divers militants dans le but de créer un comité dont la « tâche exclusive » serait la « cessation de la terreur administrative contre les révolutionnaires de Russie 10». Il s’agissait, selon Ciliga, « d’unir les socialistes, les communistes dissidents, les syndicalistes, les anarchistes et les bonnes volontés de la démocratie et du progrès pour une action commune de défense des emprisonnés de l’URSS ».

  • 11  Ante Ciliga, Dix ans au pays du mensonge déconcertant, op. cit., p. 139.

Ces quelques pages devraient permettre à de nouveaux lecteurs de découvrir un témoignage capital sur « l’énigme de la révolution russe », que Ciliga définit sous la forme d’une question : « Comment a-t-on réussi à abolir en fait tout ce qui constitue la révolution d’octobre tout en conservant les formes extérieures ; à ressusciter l’exploitation des ouvriers et des paysans sans rétablir les capitalistes privés ni les propriétaires fonciers ; à commencer une révolution pour abolir l’exploitation de l’homme par l’homme et à la terminer en instaurant un type nouveau d’exploitation ? 11»

La réponse se trouve sans doute dans la place prépondérante qu’y tint une intelligentsia cristallisée en bureaucratie de parti comme nouvelle classe dirigeante du capitalisme d’État.

Charles Jacquier

« Se peut-il que toi aussi, Lénine, tu aies préféré la bureaucratie victorieuse aux masses vaincues ? » 12

  • 12  Toutes les notes sont de la rédaction ; en l’occurrence de Charles Jacquier.

pendant un temps très long à l’isolateur, je m’abstins de participer aux discussions sur le rôle de Lénine. J’appartenais à cette jeune génération communiste qui a été élevée dans l’idée que Lénine est sacro-saint. Pour moi, il allait de soi que « Lénine avait toujours eu raison ». Les résultats – la prise révolutionnaire du pouvoir et sa conservation – parlaient en sa faveur. Donc, concluais-je avec ma génération, la tactique et les moyens, eux aussi, étaient justes.

  • 13  Par « déciste » il faut entendre un partisan de la tendance dite du « centralisme démocratique » à (...)

Quand j’arrivai à l’isolateur, c’est dans ce sens que j’intervins. Aussi ne fus-je pas peu ému d’entendre l’ouvrier déciste Prokopénia me donner ce conseil ironique 13 :

  • 14  Le 4 mars 1923, la Pravda avait publié un article de Lénine, malade et diminué, « Moins mais mieux (...)

« Inutile de t’échauffer, camarade Ciliga, à propos de la lutte de Lénine contre la bureaucratie. Tu t’appuies sur un des derniers articles qu’il écrivit avant de mourir, celui sur la réforme de l’Inspection ouvrière et paysanne 14. Est-ce qu’il appelle les masses à s’organiser contre la bureaucratie ? Pas du tout. Il propose la création d’un organisme spécial avec un personnel bien payé, organisme super-bureaucratique qui doit combattre… la bureaucratie !

» Non, camarade étranger, continua Prokopénia, Lénine, à la fin de sa vie, perdit confiance en la masse ouvrière. Il misa sur l’appareil bureaucratique, mais, dans la crainte que celui-ci exagérât, il aurait voulu limiter le mal en faisant contrôler une partie de l’appareil par l’autre. (Après s’être tu un instant, il continua.) Évidemment, ce n’est pas la peine de le crier sur les toits, car ça donnerait des arguments supplémentaires à Staline. Mais ce n’en est pas moins un fait. »

Si j’éprouvais peu d’intérêt pour l’étude des discussions et querelles du passé, c’est parce que j’étais entièrement submergé par les problèmes de l’heure présente. Dans la mesure où les questions d’histoire m’intéressaient, il me semblait que ces groupes surestimaient l’importance de leurs vieux différends avec Lénine. Le destin de la révolution, à mon avis, était décidé par le rapport de force des classes, et non par les formules ou les thèses qu’avait pu adopter telle ou telle tendance intérieure.

Au fur et à mesure de l’accomplissement du plan quinquennal la question des formes organisationnelles, politiques et économiques, redevint actuelle. Des problèmes qu’on pouvait croire depuis longtemps résolus par l’histoire revinrent inopinément sur le tapis, et avec une force accrue. La suppression de la petite bourgeoisie et du capitalisme privé amena à constater qu’il n’y avait plus dans l’arène sociale que la bureaucratie et le prolétariat. Et c’était maintenant sur le plan des formes organisationnelles qu’il fallait chercher la solution de problèmes tels que leurs rapports mutuels et « Qu’est-ce que le socialisme et comment y parvenir ? » Les questions techniques d’organisation se révélaient être des questions sociales. La lutte des masses laborieuses contre la tyrannie bureaucratique ne pouvait être alors que la lutte contre les formes organisationnelles que la bureaucratie avait données à l’économie. Mais ces formes, Staline ne les avait pas inventées. Il les avait reçues en héritage de Lénine. La révolution russe, en dépit de ses antagonismes et de ses luttes intestines, est un tout organique. Et Lénine ne pouvait être mis hors de cause.

  • 15  Sont dits miasnikoviens les partisans de Gabriel Miasnikov (1888-1945), ouvrier originaire de Perm (...)

S’attachant à l’étude de ces questions nouvelles, le miasnikovien Tiyounov rédigea un essai consacré au différend historique sur l’organisation bureaucratique ou socialiste de la production 15. Son travail était basé sur la critique des mesures militaristes prises par Trotski pour organiser l’économie dans la période du communisme de guerre. Le jeune déciste Jacques Kosman écrivit une brillante étude historique sur ce qu’on appelle la « discussion syndicale ». Il aboutissait à cette conclusion : la façon dont Lénine avait organisé l’industrie remettait entièrement celle-ci entre les mains de la bureaucratie. Et cela avait eu pour conséquence directe que la reprise des usines au prolétariat avait fait perdre à celui-ci la révolution.

  • 16  Tendance du parti bolchevique apparue en 1919, l’Opposition ouvrière – emmenée par Alexandra Kollo (...)

Un autre déciste, Micha Chapiro, écrivit une réfutation qui soutenait le point de vue traditionnel des décistes : les différends sur les divers systèmes d’organisation de la production n’avaient pas une signification de principe. Selon Chapiro, l’Opposition ouvrière ne représentait pas les intérêts du prolétariat mais ceux de la bureaucratie syndicale 16. Et si les revendications sur le transfert de la direction des entreprises aux syndicats avaient été satisfaites, la seule différence aurait été la direction des usines par la bureaucratie syndicale au lieu de la bureaucratie du parti.

Pour que le prolétariat pût combattre la bureaucratie, il lui fallait la liberté : liberté d’organisation, liberté de la presse, liberté de réunion. Mais cela amenait à la thèse de la liberté de choisir son parti, soutenue par Miasnikov, et condamnée jadis par Lénine, par Trotski et par les décistes. Et même alors, la majeure partie des décistes et presque tous les trotskistes continuaient d’estimer que la « liberté du parti » serait la « fin de la révolution ». « La liberté de choisir son parti, c’est du menchevisme », proclamaient sans appel les trotskistes. « Le prolétariat est socialement homogène, et c’est pourquoi ses intérêts ne peuvent être représentés que par un parti unique », écrivait le déciste Davidov. « Et pourquoi ne conjuguerait-on pas la démocratie intérieure du parti avec sa dictature extérieure ? » se demandait le déciste Nioura Iankovskaïa. « La Commune de Paris a succombé parce qu’il y avait là-bas plusieurs partis. Mais chez nous il n’y en a qu’un. Comment se fait-il alors que notre révolution, elle aussi, ait succombé ? » rétorquait Dora Zak à Davidov. Le jeune déciste Volodia Smirnov en arriva même à dire : « Il n’y a jamais eu de révolution prolétarienne, ni de dictature du prolétariat. Il y a eu simplement une “révolution populaire” par le bas et une dictature bureaucratique par le haut. Lénine n’a jamais été un idéologue du prolétariat. Du début à la fin, il a été un idéologue de l’intelligentsia. » Ces concepts de Smirnov étaient liés à l’idée générale que, par des voies directes, le monde va vers une nouvelle forme sociale : le capitalisme d’État, avec la bureaucratie pour nouvelle classe dirigeante. Il mettait sur le même plan la Russie soviétique, la Turquie kémaliste, l’Italie fasciste, l’Allemagne en marche vers l’hitlérisme, et l’Amérique de Hoover-Roosevelt. « Le communisme est un fascisme extrémiste, le fascisme est un communisme modéré », écrivait-il dans son article « Le comfascisme ». Cette conception laissait quelque peu dans l’ombre les forces et les perspectives du socialisme. La majorité de la fraction déciste, Davidov, Chapiro, etc., estima que l’hérésie du jeune Smirnov dépassait les bornes, et celui-ci fut exclu avec fracas du groupe.

Saisissant l’importance des problèmes anciens pour la compréhension des problèmes nouveaux, comme pour l’estimation exacte des tâches de l’avenir, je me mis à les étudier sérieusement. Les nuances qu’il y avait dans l’interprétation de ces questions par les milieux d’extrême gauche prédisposaient à l’examen critique et à l’autodétermination. Et, les étudiant après une expérience révolutionnaire vivante, je les abordai avec un état d’esprit évidemment différent de celui des camarades qui y trouvèrent motif à scission dix ans auparavant. J’avais derrière moi quinze années d’histoire de la révolution et pouvais juger le passé avec un esprit plus averti et plus ferme.

Mais en soumettant à une analyse critique l’« époque de Lénine », j’entrai dans le saint des saints du communisme et de ma propre idéologie. Je soumettais Lénine à la critique, le chef et le prophète, couronné par la gloire immortelle de la révolution et plus encore par la légende et la mystification du mythe post-révolutionnaire. Et malgré l’esprit critique du milieu dans lequel je vivais, je pénétrai dans le sanctuaire sur la pointe des pieds, tant je me sentais coupable d’écouter la voix intérieure qui me disait : « Pour comprendre l’expérience et les leçons de la révolution, il ne faut reculer devant rien, et se montrer aussi impitoyable que la révolution elle-même, qui, elle non plus, ne recula devant rien. »

Et plus je m’enfonçais dans le sanctuaire, et plus, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, se posait à moi cette question fondamentale : « Est-ce que, par hasard, toi aussi, Lénine ?…

» N’aurais-tu été grand qu’aussi longtemps que les masses et la révolution le furent ? Et lorsque les forces des masses déclinèrent, ton esprit révolutionnaire n’en fit-il pas autant, déclinant même davantage ? Serait-il possible que, pour conserver le pouvoir, tu aies trahi, toi aussi les intérêts sociaux des masses ? Et que ce soit ta décision de conserver le pouvoir qui nous ait séduits, nous, les naïfs ? Et que tu aies préféré la bureaucratie victorieuse aux masses vaincues ? Et que tu aies aidé cette bureaucratie nouvelle à ployer la nuque des masses soviétiques ? Serait-il possible que tu aies écrasé ces masses quand elles ne voulaient pas s’accommoder du nouvel ordre des choses ? Que tu les aies diffamées, que tu aies dénaturé le sens de leurs aspirations légales ? Lénine, Lénine, qu’est-ce qui compte le plus, tes mérites ou tes crimes ?

» Je fais peu de cas des mobiles qui t’inspirèrent : il valait mieux, ­pensais-tu, que ce fussent les bureaucrates qui fissent ployer la nuque des masses que de revoir les anciens exploiteurs, les bourgeois et les propriétaires fonciers. Il est possible que les bureaucrates considèrent que la chose est d’importance ; mais pour les masses qui courbent la tête, elle n’en a guère…

» Je fais peu de cas aussi, Lénine, des arguments de tes avocats : subjectivement, tes intentions étaient les meilleures du monde. C’est toi-même, Lénine, qui nous a appris à juger les gens, non d’après leurs intentions subjectives mais d’après la signification objective de celles-ci, d’après les groupes sociaux en faveur de qui joue leur activité, en faveur de qui sont prononcées leurs paroles. Et d’ailleurs, dans tes propres justifications, très prudentes il faut le dire, je trouve la preuve que tu as toi-même subjectivement admis le régime que tu réalisais objectivement. Bien pis : au moment où la dictature s’affermissait, tu as consciemment (les preuves en existent) diffamé les masses ouvrières qui résistaient à la bureaucratie triomphante. Alors que cette résistance, si faible fût-elle, si écrasée par la bureaucratie fût-elle, est le suprême testament de la révolution. Et une révolution nouvelle, réellement et socialement libératrice des couches inférieures, ne peut naître, en Russie et ailleurs dans le monde, qu’en accomplissant le programme de l’Opposition ouvrière anéantie. C’est dans cette reprise, dans cette continuité de l’histoire humaine que se continueront effectivement ses tendances progressistes… »

Notes

1  Michel Collinet, à propos de « la conception syndicale de Lénine » dans son essai, L’Ouvrier français. Esprit du syndicalisme, Éditions ouvrières, 1951, p. 79-87.

2  Ante Ciliga, Dix ans derrière le rideau de fer, vol I. Au pays du mensonge déconcertant, vol. II. Sibérie, terre de l’exil et de l’industrialisation, Plon, « Les Îles d’or », 1950.

3  Dans un courriel en date du 29 avril 2009, dont nous les remercions vivement, les éditions Ivrea, qui ont pris la suite de Champ libre, nous ont apporté les précisions suivantes sur la diffusion de ce livre durant les trente dernières années : « L’ouvrage de Ciliga a été imprimé à 4 000 exemplaires en septembre 1977, dont 3 870 livrés chez le diffuseur pour la vente. » À la fin mars 2009, il en restait 450 exemplaires disponibles chez le diffuseur et, au fil des ans, environ 1 850 ont été pilonnés. C’est cette édition que nous citerons ici.

4  Ante Ciliga, Dix ans au pays du mensonge déconcertant, Champ libre, 1977, p. 61.

5 Ibid., p. 85.

6 Ibid., p. 92.

7  Les « isolateurs politiques » constituaient, selon l’historien américain Robert Conquest, une « catégorie à part » dans le système pénitentiaire de l’URSS : « Il y en avait une demi-douzaine. […] Ils dataient des premiers temps du régime et, à l’origine, avaient été conçus pour éloigner les communistes factieux et les autres politiciens de gauche de la vie publique. Jusqu’au début des années 1930, les conditions de vie dans ces prisons spéciales furent relativement acceptables. Pendant l’épuration, elles devinrent comparables à celles des prisons normales. […] Les isolateurs conservaient cependant certaines caractéristiques. Ils ne comptaient généralement pas plus de quatre à cinq cents prisonniers. Celui de Verkhné-Ouralsk, assez représentatif, comportait des cellules de dix à vingt-cinq détenus, d’autres de trois à huit, et un certain nombre de cachots. Ils accueillaient généralement les prisonniers importants qui purgeaient une peine mais qu’on ne pouvait mettre au travail – parce que d’autres procès les attendaient. » (Robert Conquest, La Grande Terreur. Les purges staliniennes des années 1930, précédé de Sanglantes moissons. La collectivisation des terres en URSS, Robert Laffont, « Bouquins », 1995, p. 718).

8 La Vérité, 27 décembre 1935, n° 254. L’article fut repris dans La Révolution ­prolétarienne du 25 février 1936 ; il est reproduit in Ante Ciliga, Après la Russie 1936-1990, La Digitale, 1994, p. 53-59.

9  Déclaration formulée dans deux lettres à la rédaction du Bulletin de l’Opposition publiées dans Le Courrier socialiste, 27 avril et 12 juin 1936, n° 7/8 et n° 11.

10  « La révolution russe et les raisons de sa dégénérescence », La Révolution prolétarienne, 10 novembre 1936, n° 234 ; article reproduit in Ante Ciliga, Après la Russie 1936-1990, op. cit., p. 65.

11  Ante Ciliga, Dix ans au pays du mensonge déconcertant, op. cit., p. 139.

12  Toutes les notes sont de la rédaction ; en l’occurrence de Charles Jacquier.

13  Par « déciste » il faut entendre un partisan de la tendance dite du « centralisme démocratique » à l’intérieur du parti bolchevique au début des années 1920. Composée, pour l’essentiel, d’anciens communistes de gauche comme Timotei Vladimirovich Sapronov (1887-1939), elle s’était, au départ, placée sur un terrain conforme à la tradition doctrinale du parti en se revendiquant du ­centralisme démocratique.Ciliga écrit à son propos : « Le groupe du “centralisme démocratique” se trouvait dans une position très difficile quand on mettait Lénine en cause. À la différence des trotskistes, ce groupe avait ses origines dans la vieille garde bolchevique. […] À ses débuts, en 1919, en 1921, il représentait l’opposition de l’appareil local, l’“opposition de Sa Majesté”, contre le centre. Au nom du centralisme démocratique, il s’opposait au centralisme bureaucratique du comité central de Lénine. D’où son nom. […] Sans vouloir se l’avouer, il opposait au Lénine de la période décadente de la révolution le Lénine de la période ascendante. Il critiquait la politique pratiquée par Lénine au pouvoir en s’appuyant sur les principes léninistes de L’État et la révolution. […] Finalement, le groupe avait piétiné pendant dix ans (1919-1929), tantôt capitulant devant un ultimatum de Lénine, tantôt appuyant les trotskistes dans leur lutte contre Staline. […] Le plan quinquennal ébranla le groupe jusque dans ses fondements. La majorité, comme chez les trotskistes, capitula. Elle justifia sa capitulation en disant : dès l’instant qu’on liquide la NEP et les classes bourgeoises, c’est que nous nous sommes trompés et qu’on construit le socialisme » (Ante Ciliga, Dix ans…, op. cit. p. 261).

14  Le 4 mars 1923, la Pravda avait publié un article de Lénine, malade et diminué, « Moins mais mieux », sur la réforme des institutions dirigeantes du parti au pouvoir et donnant son sentiment sur l’Inspection ouvrière et paysanne : « Tout le monde sait qu’il n’existe pas d’institution plus mal organisée que l’institution de l’Inspection ouvrière et paysanne et que dans les conditions présentes on ne peut rien demander à ce commissariat. » Avec le document connu sous le nom de « Testament de Lénine », cette attaque directe contre Staline, qui dirigeait cette institution, a été considérée comme une des pièces du dernier combat du dirigeant bolchevique contre l’irrésistible marche au pouvoir suprême du futur maître du pays. Au-delà des intentions de son auteur, le moins qu’on puisse dire est que cette critique manque sa cible en voulant combattre la bureaucratie par un nouvel instrument bureaucratique, tout en réduisant les problèmes du parti au pouvoir à la psychologie de ses dirigeants.

15  Sont dits miasnikoviens les partisans de Gabriel Miasnikov (1888-1945), ouvrier originaire de Perm, dans l’Oural, qui avait adhéré au parti bolchevique vers 1905-1906. Il prend une part active à la révolution russe avant d’être exclu du parti en 1922 après une violente polémique avec Lénine. Il organise alors dans la clandestinité le Groupe ouvrier, qui impulse plusieurs grèves et publie, en 1923, le « Manifeste du groupe ouvrier dans le parti communiste russe ». Cette même année, il est arrêté, emprisonné sans jugement et torturé puis déporté en Arménie soviétique. Il s’en évade en passant par l’Iran et la Turquie, avant de gagner la France où il travaille comme ouvrier et fréquente des petits groupes de l’extrême gauche antistalinienne comme L’Ouvrier communiste ou L’Internationale. Revenu en URSS à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il est fusillé dans une prison de Moscou le 16 novembre 1945.Au sujet de ce manifeste, Ciliga écrit : « En 1923, au plus fort des grèves dirigées par le Groupe ouvrier, celui-ci s’adressa au prolétariat russe et au prolétariat international par un manifeste dans lequel il exposait ses vues, clairement et sans circonlocutions inutiles. Il y stigmatisait la tendance naissante du bolchevisme à ne plus s’appuyer sur la classe ouvrière mais sur le “culte du chef”. Ce manifeste est l’un des documents les plus remarquables de la révolution russe. Il apparaît, au moment de l’effondrement interne de la révolution russe, comme ayant la même signification que le Manifeste des Égaux publié par Babeuf au moment de l’effondrement interne de la Révolution française » (Ante Ciliga, Dix ans…, op. cit., p. 263) ; lire le « Manifeste du groupe ouvrier dans le parti communiste russe » sur <www.left-dis.nl/f/miasgo.htm>.

16  Tendance du parti bolchevique apparue en 1919, l’Opposition ouvrière – emmenée par Alexandra Kollontaï (1872-1952) et Alexandre Chliapnikov (1885-1937) – prend position sur le rôle des syndicats lors des débats du Xe congrès du PCUS (1921), au moment de l’insurrection de Cronstadt, réclamant un véritable contrôle ouvrier et une plus grande démocratie, mais sans remettre en cause le rôle dirigeant du parti. Ses positions sont résumées dans le livre d’Alexandra Kollontaï, L’Opposition ouvrière (Seuil, 1974), dont une autre traduction est éditée sur <www.marxists.org/francais/kollontai/works/1921/00/akoll_oo.htm>.

Ante Ciliga

Réalisation : William Dodé