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Agone 41 et 42
« Les intellectuels, la critique & le pouvoir »
Coordination Thierry Discepolo, Charles Jacquier & Philippe Olivera
Parution : 13/10/2009
ISBN : 9782748900811
Format papier : 288 pages (15 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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Table des matières

Orwell et la dictature des intellectuels James Conant

Le rôle de l’intelligentsia au sein des partis politiques marxistes Jan Waclav Makhaïski

Introductions aux analyses de Makhaïski

Ante Ciliga & la nouvelle classe dirigeante soviétique Ante Ciliga

Une critique prolétarienne de la bureaucratie révolutionnaire Bruno Rizzi

Les analyses de Bruno Rizzi

Régis Debray, « Maître ès renégats » Thomas Didot

Exercice d’admiration

Sollers tel quel Philippe Olivera et Thierry Discepolo

François Furet entre histoire & journalisme (1958-1965) Michael Scott Christofferson

Genèse sociale de Pierre Rosanvallon en « intellectuel de proposition » Christophe Gaubert

Radical, chic, et médiatique Adam Garuet

Sur la fonction de deuxième et de troisième couteau (de poche) Camille Trabendi

À propos de l’« intellectuel de Région » Thierry Fabre, de Jérôme Vidal et de sa « puissance d’agir », de Pascal Blanchard en « free lance researcher »

Sur la responsabilité sociale du savant Alexandre Grothendieck

Les choix du mathématicien Alexandre Grothendieck

« Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés » Gérard Noiriel

Entretien avec Gérard Noiriel

Le philosophe, les médias et les intellectuels Jacques Bouveresse

Entretien avec Jacques Bouveresse

Le constructivisme comme outil de pouvoir aux mains des intellectuels Jean-Jacques Rosat

Vous avez dit « anti-intellectualisme » ? Philippe Olivera

(Auto-)dérision Alain Accardo

  • 1Bruno Rizzi, L’URSS : collectivisme bureaucratique. La Bureaucratisation du monde, première partie (...)
  • 2James Burnham, L’Ère des organisateurs [1941], Calmann-Lévy, « Liberté de l’esprit », 1947. (...)

l’« énigme russe » pointée par ciliga amena un exilé italien du nom de Bruno Rizzi (1901-1977) à publier, à compte d’auteur, en 1939 à Paris, La Bureaucratisation du monde. En en rééditant la première partie, presque trente plus tard, Guy Debord ne manqua pas de souligner que ce livre, « le plus inconnu du siècle », avait résolu, dès cette époque, « un des principaux problèmes que [le xxe] siècle a rencontré : la nature de la nouvelle société russe, la critique marxiste de la forme de domination qui y est apparue ». Pourtant, durant des décennies, nombre de « compagnons de route » mués en « pseudo-critiques du stalinisme » changeaient « de mensonges selon le vent » en enfonçant des portes ouvertes, mais surtout en évitant soigneusement de poser le problème de fond soulevé par Rizzi 1. D’autres pillaient allègrement son œuvre avec d’autant plus de facilité qu’elle était ignorée de tous. Le premier, et non le moindre, fut James Burnham, un ancien trotskiste, devenu néoconservateur avant la lettre, qui récupéra dans L’Ère des organisateurs « cette critique prolétarienne de la bureaucratie » pour la travestir « en éloge inepte d’une hausse tendancielle du pouvoir de décision » des managers, « au détriment des simples détenteurs de capitaux » 2.

Après guerre, Rizzi poursuit son travail d’observation des sociétés contemporaines et des exigences d’une réelle émancipation dans quelques revues italiennes de la mouvance libertaire ou dans des publications de sociologie critique. Au cours des années 1950, chacun divinisait le « Parti », avec une majuscule, incarnation de la raison dans l’histoire, contre lequel on ne pouvait aller, sauf à se condamner à l’inexistence.

Dans ce contexte, Rizzi posa, dans la « Circulaire » rédigée avec l’écrivain Mario Mariani – reproduite ci-après avec une présentation inédite de Paolo Sensini –, la question de la bureaucratie des partis « révolutionnaires ». Celle-ci transformait des organisations censées lutter contre le capitalisme et la société dominante en instrument d’oppression des masses qu’elles prétendaient représenter grâce à la coupure entre dirigeants et simples militants et l’imposition d’un ordre hiérarchique et centralisé : le dévouement de la base permettait au sommet de tirer les marrons du feu, que ce soit pour persévérer dans son être ou s’imposer dans des circonstances favorables.

Plus de dix ans après, au moment des événements de mai 1968, Rizzi intervient avec originalité, seul cette fois-ci, dans la discussion sur les rapports entre « Étudiants et ouvriers » – véritable pont aux ânes de cette période. Dans ce texte – reproduit ci-après –, récusant les icônes pseudo révolutionnaires exotiques qui, pour nombre d’étudiants, ne constituèrent qu’un rite d’entrée dans la « carrière », Rizzi leur enjoignait de mettre leurs connaissances au service des ouvriers sur un strict pied d’égalité – « égal parmi les égaux » – afin de comprendre les mécanismes d’exploitation et de domination pour mieux s’y opposer. Retrouvant, à sa manière et dans un contexte nouveau, l’injonction de Fernand Pelloutier, le fondateur du syndicalisme révolutionnaire français, suivant laquelle ce qui manque à l’ouvrier c’est « la science de son malheur », Rizzi démontrait ainsi que ce n’était pas le savoir qui étaient en cause mais son dévoiement en instrument de pouvoir au service des intérêts de quelques-uns.

Charles Jacquier

À propos de la Circulaire (1950) de Mario Mariani et Bruno Rizzi

Les années qui vont de 1945 à 1951 constituent une période décisive dans la reprise de l’activité révolutionnaire en Italie. À la fin de la seconde boucherie mondiale, on chercha à reconstituer, à grand-peine, ce tissu d’expériences et de relations brutalement déchiré par la dictature fasciste.

Inutile de dire qu’on ne repartait pas de zéro. D’un côté il y avait ce vaste archipel qui se présentait comme l’émanation du communisme soviétique et tendait de toutes ses forces à dissimuler la métamorphose radicale qui l’avait transformé en un instrument docile dans les mains de ses maîtres moscovites. Une opération qui, dans le climat convulsif de l’après-guerre, représentait une stratégie difficilement compréhensible pour une bonne partie du prolétariat qui avait grandi dans l’Italie fasciste et était encore éblouie par le mythe de Stalingrad. Ajoutons-y les remarquables capacités de manœuvre politique dans lesquelles les apprentis sorciers de la nomenklatura italienne étaient passés maîtres au cours des longues années de leur buen retiro [retraite] soviétique, et le tour était joué… En marge de tout cela, et hors de tout appui institutionnel, vivotaient – sans constituer une sérieuse menace pour le monopole du communisme officiel – toute une série de petits partis et de groupuscules qui s’en tenaient, une fois pour toutes, au programme léniniste originaire du parti communiste d’Italie de 1921.

L’autre regroupement révolutionnaire qui avait pris racine dans les années immédiatement postérieures à l’unité du pays, l’anarchiste, vivait lui aussi un moment plutôt intense dans le renouveau de ses activités qui suivit les années de la réaction mussolinienne, une période qui avait obligé la majorité des anarchistes à s’exiler dans divers pays afin d’échapper aux persécutions fascistes.

Entre le 15 et le 19 septembre 1945 s’était tenu à Carrare le premier congrès national des anarchistes italiens après la chute du fascisme, et à cette occasion s’était constituée la Fédération anarchiste italienne (FAI). Quelques années plus tard on voyait déjà apparaître des turbulences liées à des questions d’ordre organisationnel. Durant le IVe congrès (Ancône, 8-10 décembre 1950), la majorité des délégués présents prirent l’initiative de rompre avec les responsables d’« un mouvement orienté et fédéré » – dont la publication L’Impulso s’était faite le porte-parole – et se prononça pour l’ouverture des congrès de la FAI à des non-adhérents à l’organisation. C’était là le signe qu’il existait des positions assez différentes quant à la façon dont on devait concevoir la structure du Mouvement. Mais il ne s’agissait pas seulement d’une question purement organisationnelle puisque cette dernière suscitait aussi des problèmes de nature éminemment politique sur les modes et les formes les plus appropriées de l’action révolutionnaire au cours de cette période. Un problème qui, au cours des années suivantes, allait être à l’origine de bon nombre de frictions et de ruptures.

Lesdites discussions, cependant, n’étaient pas circonscrites au seul milieu anarchiste. De fait, il y avait d’autres mouvements de type libertaire qui s’interrogeaient, dans le climat fervent de ces années-là, sur ce que devaient être les priorités à mettre au centre d’une praxis qui fût à la hauteur des circonstances. De ce point de vue, les expériences qui s’étaient déroulées entre la fin du xixe siècle et la première moitié du siècle suivant fournissaient un formidable sujet de réflexion. Il suffisait de chercher honnêtement et courageusement les raisons des défaites et des trahisons que le mouvement organisé avait dû subir en presque quatre-vingts ans d’histoire. Des défaites et des trahisons qui n’étaient pas toujours, et pas seulement, le fait de l’opiniâtreté de la bourgeoisie. Et puis, éventuellement, essayer d’en tirer un bilan.

Parmi ceux qui décidèrent de prendre cette voie figure, incontestablement, le mouvement Controcorrente [Contre-courant], un groupe constitué vers le milieu de l’année 1949 par l’écrivain Mario Mariani et Bruno Rizzi, auxquels vinrent s’adjoindre des figures comme Domenico Falco, Guido Pro, Guglielmo Ricci, Ilario Margarita, Corradino Aghemio et quelques autres.

Bien qu’il soit aujourd’hui complètement ignoré de l’hagiographie officielle, Mario Mariani, un des deux principaux animateurs du mouvement, représente sans aucun doute une des figures les plus significatives de la littérature italienne d’avant guerre, un des écrivains – avec Guido da Verona et Pitigrilli – les plus lus et les plus discutés de l’Italie de ces années-là, auteur d’une œuvre conçue comme une arme contre tous les conformismes et tous les pouvoirs, quelle que fût leur origine. Ayant échappé de façon rocambolesque, en octobre 1926, à la énième tentative d’assassinat perpétrée contre lui par les séides du Duce, il passe plus de vingt ans en exil en Suisse, en France, en Belgique, au Brésil, en Uruguay et en Argentine, toujours poursuivi par l’ombre du régime mussolinien. Revenu en Italie en 1947, il établit peu après des liens d’amitié étroits avec Bruno Rizzi, avec lequel il essaya de lancer un mouvement révolutionnaire capable de se présenter comme la synthèse des meilleures expériences passées.

  • 3Bruno Rizzi, La Bureaucratisation du monde, Les Presses modernes, 1939. Traduction italienne : La (...)
  • 4À ce sujet, lire Bruno Rizzi, La rovina antica e l’età feudale, préparé par Paolo Sensini et B. Ch (...)

L’autre animateur du groupe, Bruno Rizzi donc, est considéré aujourd’hui comme un des observateurs les plus lucides de tous ceux qui étudièrent le « nouveau système » instauré en Russie après la révolution d’octobre. De fait, Rizzi avait élaboré une théorie qui dépassait les habituelles diatribes contre le « capitalisme d’État » ou l’« État ouvrier dégénéré » soviétique en établissant, tout au contraire, l’existence d’un type de société qui n’était plus capitaliste mais ne pouvait pas plus se dire socialiste. En somme, un tertium quid non prévu par la philosophie de l’histoire marxienne, qu’il avait défini peu après le début de la Seconde Guerre mondiale comme« collectivisme bureaucratique 3 ». Il s’agissait là toutefois d’une catégorie que Rizzi ne voyait pas circonscrite à l’Union soviétique mais qui englobait les autres pays totalitaires comme l’Allemagne nationale-socialiste et l’Italie fasciste, ainsi que l’Amérique du New Deal de Roosevelt. Approfondissant cette originale hypothèse de travail, Rizzi se lança dans une recherche historique-sociologique tendant à caractériser les raisons profondes du devenir social 4, qu’il poursuivit ensuite sans interruption dans les décennies suivantes en suscitant de nombreuses discussions autour de son idée de bureaucratisation du monde.

  • 5« Est dans la chose même » – en italien dialectal. [ndt]
  • 6Bruno Rizzi, Unità socialista, Fondo Bruno Rizzi, Biblioteca Interdipartimentale Gioele Solari, Un (...)

Que proposait en substance le mouvement Controcorrente ? Travailler certes en faveur de l’« unité socialiste », un thème amplement discuté dans ces années-là, « mais pas pour un nouveau Parti. Les partis, ça suffit », affirmait péremptoirement Rizzi en 1949. « Nous avons compris le principe du jeu depuis longtemps déjà : le militant de base ne se sacrifie pas pour le parti et pour le (relatif) programme mais pour l’aristocratie des “professionnels de la politique” qui le monopolisent et le dirigent au mieux de leurs intérêts exclusifs. […] Le défaut “xè nel mànego 5”. En d’autres termes, il s’agit de produits spécifiques de l’organisation. Ou il faudra en faire une autre, d’une tout autre nature, ou il faudra en attendre les mêmes effets létaux. Les chefs et les sous-chefs des différents partis socialistes actuels feignent de ne pas avoir compris cette leçon non équivoque de notre douloureuse histoire. Ils veulent être sûrs de ne pas perdre leurs postes et les émoluments qui vont avec. C’est leur métier… 6»

  • 7Ce document a déjà été publié en appendice à Bruno Rizzi, La burocratizzazione del mondo, op. cit. (...)

Pour donner une suite et une continuité à leur proposition, Rizzi et Mariani décidèrent de rédiger une « Circulaire 7 », qui parut au printemps 1950 dans quelques revues libertaires italiennes et étrangères (Anarchismo, Controcorrente, etc.) en tant que contribution du groupe Controcorrente à l’édification d’un Mouvement d’unité prolétarienne (MUP). À cette fin on organisa un congrès qui eut lieu à Milan le 13 mai 1951, auquel participèrent les représentants du parti communiste national italien(Ciarlo et Concordia), du groupe Ordre nouveau(Farris), du Centre pour une nouvelle synthèse socialiste, de l’Alliance des hommes libres et de Controcorrente (Mariani et Rizzi), dans l’intention d’unifier leurs forces en vue d’un regroupement capable de prendre en charge les tâches exposées dans la plate-forme élaborée avant le congrès. À la rencontre prirent part également quelques démissionnaires du PCI, un petit nombre d’électrons libres ainsi que certains représentants génois issus d’un groupe de socialistes indépendants.

On décida de se doter aussi d’un organe de presse, L’Unità proletaria, dirigé par Mario Mariani, dont il ne parut qu’un seul numéro, daté du 24 mai 1951. L’expérience, cependant, eut une vie plutôt éphémère. Le mouvement, qui, dès son apparition, avait fait l’objet de l’hostilité ouverte du parti communiste italien, ne fut pas long à se désagréger à cause du sabotage actif exercé par un « doyen du communisme milanais », l’avocat Filippo Aldisio.

Nous parlons donc ici d’une expérience dont la trajectoire n’aura duré, selon l’expression consacrée, que l’espace d’un matin. Il n’en reste pas moins que, plus de cinquante ans après sa rédaction, les questions soulevées dans ce document font allusion à des problèmes qui sont encore loin d’être résolus. On y pose dans toute sa dramatique réalité la vexata quæstio de l’harmonisation entre les moyens et les fins d’un possible projet libertaire, qu’on peut résumer dans les propositions qui suivent : comment se fait-il qu’en dépit de solennelles et tonitruantes affirmations volontaristes on retombe immanquablement sur le problème de la division, au sein des organisations ou des groupes, entre dirigeants et subordonnés, entre ceux qui décident et ceux qui exécutent, entre les intellectuels et les « simples militants » ? Et encore : comment est-il possible de construire une société capable d’instaurer des relations entre les individus qui ne reproduisent la plaie de l’exploitation de l’homme par l’homme ? Des questions auxquelles cette « Circulaire », loin de toute recette miracle,peut aujourd’hui encore apporter quelques réponses inédites.

Paolo Sensini, 2008

Circulaire

Cher camarade,

Notre intention est de constituer quelques noyaux d’où pourra surgir un mouvement authentiquement démocratique, excluant absolument les politicards professionnels, les employés, les postes, les prébendes, les profits, les bureaucraties, les secrétariats, les hiérarchies, le directions, les leaders, les mandarins, les « duce », les « führer », les commissaires du peuple et tous les organisateurs qui, dans un premier temps, exploitent leurs bases tels de vulgaires semeurs de zizanie – à l’intérieur et à l’extérieur des partis, à l’intérieur et à l’extérieur des nations – puis, quand les masses qui les ont fait vivre et les ont engraissés pendant des années, en leur sacrifiant leur santé et leur sang, finissent par les hisser au pouvoir, renient ces mêmes masses pour se transformer en tyrans et conserver ce pouvoir tout au long de leur vie.

Notre mouvement est quelque chose de si neuf et de si sincère que nous sommes convaincus qu’on ne pourra opposer d’obstacles excessifs à son triomphe. Aucune époque n’a démontré plus que la nôtre l’inutilité, la désagrégation, la putréfaction des partis, et à aucune autre époque que la nôtre des dizaines de millions d’hommes n’ont ressenti plus d’écœurement et de dégoût à l’égard de la politicaillerie, considérée par les penseurs honnêtes comme le dégorgement des bas-fonds de la nation.

Notre conviction est qu’il suffirait de pousser un cri d’alerte et de lancer un mot d’ordre pour rassembler autour d’un nouveau mouvement tous ceux qui se sentent désillusionnés et trahis.

Le monde se dirige, à un rythme uniforme et accéléré, vers l’esclavage le plus féroce que l’histoire ait connu. Et vers un suicide de masse permis par d’épouvantables moyens techniques – bombe atomique, bombe à hydrogène, rayon cosmique – prêts, d’ores et déjà, à être utilisés.

Très nombreux sont ceux qui mettent en garde dès aujourd’hui contre ce phénomène et pressentent une catastrophe.

Et c’est à ceux-là que nous lançons un appel désespéré pour qu’ils mettent un terme, en se rassemblant librement et en se révoltant, à la honte éternelle et au vain gaspillage des énergies et des forces.

À une époque angoissante de confusion des idées et des critères, de mensonges éhontés, d’intrigues, d’apathie, de résignation des gens de bonne foi qui ne font pas de la politique pour chercher un emploi et des appointements, nous misons encore sur le réveil d’un idéal rayonnant d’émancipation et de bonheur pour les humains, un idéal qui serait facilement accessible si les forces arrachées à la nature étaient mises au service de notre espèce au lieu d’être consacrées aux puissances de mort.

Tous les partis prolétariens et révolutionnaires – ceux qui sont dans l’opposition et ceux qui sont au pouvoir – ont failli dans leurs objectifs et trahi leurs programmes. Et on n’a rien obtenu de concret.

Pourquoi ?

Parce que les théories sont inventées par de géniaux rêveurs mais la réalité est forgée par les crétins et les malfaisants au mieux de leurs petits intérêts.

Il est superflu de rappeler les faits du passé pour démontrer que les religions égalitaires, les émeutes et les révoltes d’esclaves, de serfs, d’opprimés, furent toujours contenues par de nouveaux intrigants et exploiteurs qui, dès le premier jour de leur triomphe, créèrent de nouveaux pouvoirs tyranniques, de nouvelles hiérarchies, et surtout de nouvelles forces de police plus oppressives, plus féroces et plus cruelles que celles qu’ils se proposaient de détruire, réduisant immédiatement les masses à l’esclavage et à l’exploitation et les replongeant dans la même apathie – quand elle n’est pas plus grande encore – que celle où elles étaient autrefois.

Ce n’est qu’en parcourant en esprit le demi-siècle passé que nous pourrons nous rappeler que les mots de « socialisme » et de « révolution » ont servi de miroir aux alouettes aux Mussolini, Hitler, Noske, Scheidemann, Staline et Perón.

Pour quelle raison ce phénomène s’est-il toujours répété ?

Est-ce qu’il ne vous semble pas que l’heure est enfin venue de se poser cette question ?

La cause, selon nous, en est dans l’existence du principe organisationnel hiérarchique centralisé, platement emprunté à l’organisation des partis capitalistes que nous nous proposions de combattre. Et il est évident que l’arme qui sert de moyen d’oppression et de défense au capitalisme ne peut être mise au service du prolétariat pour sa propre rédemption.

Nous avons cru qu’une organisation antidémocratique pouvait mener à cette démocratie parfaite désirée par tous les partis révolutionnaires, et aujourd’hui nous assistons épouvantés à l’effondrement de toutes nos espérances et nous payons le prix de nos erreurs.

La réalité première d’un mouvement n’est pas dans ses programmes, dans ses drapeaux, dans ses symboles, mais dans le principe organisationnel qui le régit. Et elle n’est pas non plus dans les hommes que les masses adorent puérilement aussitôt qu’elles les ont hissés au pouvoir.

Il faut inculquer aux masses l’idée que l’autorité vient d’elles et qu’elles ne doivent jamais la laisser s’échapper d’entre leurs mains et la déléguer durablement à qui que ce soit. Jamais, en aucune façon.

S’accrochant à leurs postes, les représentants des masses ont toujours fini par former une catégorie en soi, avec des intérêts qui leur sont propres et sont toujours en contradiction avec ceux de la base qui les a élus.

Comment y remédier ?

Eh bien, en faisant exactement le contraire de tout ce qu’on a fait jusqu’ici. En abolissant les charges fixes et rémunérées. Et cela aura aussi une fonction pédagogique parce qu’on donnera aux masses la possibilité de se préparer à la gestion directe et d’affirmer leur volonté et leur génie.

Une fois bien établie cette organisation – authentiquement et radicalement démocratique – nous serons sûrs au moins de pouvoir aller rapidement de l’avant, sans qu’il soit possible à une poignée d’autocrates bavards de s’arroger le droit de parler – dans le parti ou au pouvoir – au nom d’un peuple qu’ils abrutissent, qu’ils oppriment et qu’ils exploitent.

S’il est vrai que les rapports de production modifient les rapports sociaux et impriment leur sceau sur l’évolution, il convient de les laisser se développer spontanément sous le contrôle des masses concernées et de ne pas créer une race d’organisateurs qui en entravent le libre développement en l’accommodant à leurs petits intérêts particuliers.

Quel but nous proposons-nous ?

Nous nous proposons de créer une organisation apte à toucher au but que les partis révolutionnaires ont été incapables d’atteindre jusqu’ici.

Si l’émancipation du prolétariat doit être l’œuvre du prolétariat lui-même, nous nous proposons de le soustraire à toute tutelle, aux intrigants, aux semeurs de discorde et de scissions, de le libérer, de lui restituer le pouvoir qui lui revient et qui lui fut toujours perfidement ou violemment enlevé ; d’ériger tous les travailleurs, manuels et intellectuels, en la seule autorité autonome qui veille en permanence sur tous les intérêts de la production et sur la vie spirituelle du peuple.

Une fois détruite la catégorie des agitateurs de profession, nous nous proposons d’attirer sur le terrain plus digne de la production effective tous ceux qui, de bonne ou de mauvaise foi, intriguent en marge de la production.

Le spectacle d’une société où, pour tout homme qui produit mille clous, il y en a dix payés pour les compter, ce spectacle-là est nauséabond.

La société capitaliste agonise et l’humanité aussi peut-être. Cependant, pour sauver le genre humain de la catastrophe et laisser naître de l’évolution économique une nouvelle société libre et heureuse, il est nécessaire de se libérer d’un étatisme étouffant – ce sont les États qui font la guerre, les peuples ne la feraient jamais –, des bureaucraties étatiques, para-étatiques et de celles des partis.

Fidèles à notre principe nous ne pouvons pas avancer des programmes parce que, ce faisant, nous nous substituerions aux masses en usurpant des droits que nous tenons pour inviolables.

Nous confions aux premiers noyaux la tâche d’établir ces programmes au cours de discussions cordiales en notant d’emblée que quiconque représentera un noyau de base pour des missions contingentes ou immanentes ne doit le représenter que de façon transitoire, le temps de remplir la mission qui lui a été confiée, avant de rentrer aussitôt dans le rang, égal parmi les égaux.

Ce n’est qu’à ce prix qu’on rendra impossible à l’avenir la formation de nouvelles autorités, toujours oppressives, de nouvelles tyrannies et de nouvelles idoles.

Mario Mariani & Bruno Rizzi

Étudiants & ouvriers (1968)

Il est clair aujourd’hui que la « grande crise du socialisme », précisément parce qu’elle est une crise théorique, devait éclater dans les universités. Cette crise a pour nom « contestation », et les faits ont démontré que ces jeunes à la cervelle libre de tout préjugé ont vu juste. Ils ont également donné les preuves d’un flair politique de toute première qualité. Cependant, le mouvement est en train de s’embourber et de s’abâtardir. Rien que de très logique à cela, d’après nous. Il ne suffit pas de comprendre que la contestation doit être globale et qu’il n’est pas de parti dans lequel elle puisse se réaliser : il faut savoir ce qu’on doit faire après les barricades, une fois obtenue la victoire. Cela, les étudiants ne le savent pas, parce qu’eux aussi ne pensent qu’à la « prise du pouvoir » au lieu d’étudier la société et d’analyser les expériences sociales de ces cinq dernières décennies, si pleines d’enseignements sociologiques. Ces étudiants sont rétifs à l’étude du domaine économique, le seul pourtant d’où peuvent procéder de façon durable le bien-être, la démocratie et la liberté. C’est pour cette raison qu’ils sont aujourd’hui enlisés et divisés en groupuscules qui balbutient le socialisme.

Intuitivement ils sont allés à la recherche de renforts et ils ne pouvaient guère se tourner que vers le prolétariat. Mais comment ? Là est précisément le hic du devenir contestataire. Jusqu’ici ils n’ont récolté que de maigres succès et cela aussi est assez facile à comprendre. Aux travailleurs, il faut parler un langage nouveau, faute de quoi ils resteront là où ils sont et ils seront toujours les victimes de la mystification des politiciens. Nous nous permettons de faire une suggestion : que les étudiants décident ensuite ce qu’il convient de faire.

Tous les maîtres du socialisme ont toujours répété que l’avènement de cet ordre social sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ou ne sera pas. Cette intuition était exacte : comment pouvez-vous espérer la reconstruction du corps social d’une assemblée législative ou de professionnels de la révolution ? Il s’agit de changer le mode de production et de distribution de tous les jours et de tous les membres de la société humaine. De millions d’hommes par conséquent, et il n’est pas de grand homme ou de minorité, aussi intelligente et volontaire qu’elle soit, qui ait la possibilité matérielle de la faire. L’activité d’un individu, aussi « stakhanoviste » qu’on voudra, est chose négligeable dans les tentatives visant à changer le portrait de la société humaine. On n’assèche pas la mer avec une cuillère.

Il est clair, en l’occurrence, que si les travailleurs ne mettent pas eux-mêmes la main à la tâche nous ne verrons pas l’ombre du socialisme. Mais, alors, comment fait-on ? C’est cela justement que les travailleurs veulent savoir de la bouche des intellectuels après avoir compris, au beau milieu de l’époque de la contestation, que les partis se sont toujours moqués d’eux et le feront toujours. Qu’est-ce que les étudiants ont fait en ce sens ? En vérité, rien du tout. Il en est qui invoquent Che Guevara, un héros perdu. D’autres invoquent Fidel Castro, un beau révolutionnaire qui s’est irrémédiablement transformé en dictateur et qui en est venu, lui aussi, à l’économie d’État. D’autres encore tournent les regards vers Mao, un révolutionnaire pour lequel certains peuvent avoir de l’affection, mais dont l’honnêteté bolchevique ne peut guère servir à la réalisation du socialisme. Il a 700 millions de travailleurs pleins de bonne volonté à sa disposition pour édifier le socialisme et il se perd dans des questions nationalistes comme Quemoy ou d’autres îles encore plus petites. Entre-temps les échecs répétés dans la construction du socialisme le poussent à chercher des solutions dans un combat à mort contre l’Occident, quel qu’en soit le coût. J’ai déjà écrit que ce « très cher camarade » me fait peur, précisément à cause de sa foi et de sa critique manquée du marxisme.

La logique, et pas seulement l’économie, veut que les travailleurs puissent et doivent intervenir dans la réalisation du socialisme dans l’entreprise où ils travaillent. C’est là qu’ils supportent tous les jours leur tourment et c’est là, sur leur poste de travail, qu’ils pourront s’émanciper de l’exploitation et de la pauvreté. Les bercer d’illusions en leur disant que leur salut dépendra d’élections parlementaires ou régionales, c’est ce que font depuis un siècle une catégorie d’exploiteurs pires que les capitalistes parce qu’ils vendent de la fumée et n’ont jamais produit un bouton.

Eh bien, pour amener le prolétariat à la contestation, il existe un moyen : il faut expliquer correctement aux travailleurs (et tel est le premier devoir des intellectuels socialistes) comment on organise l’entreprise dans un sens socialiste. Comment les travailleurs peuvent éliminer l’exploitation pour jouir ensuite de toutes les libertés qui leur reviennent et comment on peut réduire les coûts de production qui permettront de progresser constamment vers le bien-être. Cela, naturellement, fait bien rire les politiciens : « Et comment donc, les capitalistes vont offrir les entreprises aux ouvriers ! » Nous sommes bien d’accord là-dessus, mais ce que les députés et les dirigeants ouvriers ne parviennent pas à comprendre, c’est que la moitié au moins du poids économique représenté par les entreprises est déjà entre les mains de l’État. Ou, mieux encore, du centre gauche qui amorce un nouveau saut dans le vide en augmentant, encore plus qu’à l’accoutumée, les dépenses de l’État ainsi qu’en dévaluant la monnaie.

  • 8L’Istituto per la Ricostruzione Industriale était un établissement public italien provisoire créé (...)
  • 9Originaire de Turin, Giancarlo Pajetta (1911-1990) adhère au parti communiste italien dès le milie (...)

Et pourquoi ne pas remettre la gestion des chemins de fer aux cheminots, les manufactures de tabac à ceux qui y travaillent, les usines de l’IRI 8 à leurs travailleurs et techniciens, les administrations étatiques et para-étatiques à leurs employés et les écoles aux enseignants ? Oh, nous ne parlons pas de socialiser aussitôt tout le secteur étatique. Nous ne sommes pas des bonimenteurs. Nous nous limiterions à mettre en œuvre la socialisation de trois ou quatre entreprises étatiques. Nous ne ferions que tenter l’expérience. Appliquons-nous donc avec ardeur, aux côtés des travailleurs, à la résolution de ce problème. Si nous obtenions des résultats positifs, l’expérience pourrait être étendue à toutes les entreprises étatiques et para-étatiques, et cela sans coup férir, sans barricades, sans Che Guevara, sans Castro ni Mao. Et je ne parle pas de Brejnev, parce que celui-là enverrait ses chars pour empêcher l’expérience, avec un Giancarlo Pajetta 9 qui n’approuverait pas mais laisserait faire. Nous serions accusés de rien de moins que laisser la vie sauve aux entreprises capitalistes, et cela, la théorie de la « souveraineté limitée » ne saurait le permettre…

Et les entreprises capitalistes ? Nous aurons tant à faire avec les entreprises étatiques qu’il conviendra pour le moment de laisser les « capitalistes-impérialistes » à leurs affaires. Si nous les mettons dans l’impossibilité de produire, les masses exploitées seront poussées par la faim à se révolter contre nous ; nous qui serons bien trop pris déjà par l’œuvre difficile de transformation des infrastructures, base de la construction à venir du régime politique et du droit socialiste. Nous croyons qu’un tel langage et de telles propositions devraient rencontrer un appui toujours plus général chez les masses travailleuses, et ce faisant rendre actuelle la collaboration entre les étudiants et les travailleurs. Le jeu serait mené d’un point de vue révolutionnaire, mais sans bombes, sans emportements et sans simagrées inutiles. Nous avons besoin d’un « rite » dans le temple du travail ; mais ce sont les spécialistes du socialisme qui doivent expliquer en quoi il consiste aux travailleurs et ceux-ci se chargeront d’en faire une réalité.

Le « rite » qui consiste à changer un rapport historique de production n’est pas rien : il faut opérer avec le peu que nous proposent l’économie et la sociologie, deux sciences immatures. Les slogans,les cocktails Molotovou les pavés arrachés aux trottoirs ne sont en l’occurrence d’aucune utilité. On ne crée rien en détruisant. Les occasions de se bagarrer ne manqueront pas : la droite pousse déjà aux expéditions punitives. Ne la laissez pas faire, nous la subissons depuis vingt-cinq ans et nous savons bien de combien de larmes et de sang elle est responsable.

Étudiants, mettez-vous à l’étude de la société et, en particulier, du problème du système économique socialiste. Une fois celui-ci résolu, vous vous sentirez bien plus sûrs de vous. Votre audace n’aura plus de limites et les travailleurs sont disposés depuis un siècle à faire ce que les partis soi-disant prolétaires ne les ont jamais invités à faire. Récusez ces propositions et vous deviendrez de vulgaires politiciens comme ceux que vous contestez aujourd’hui.

Notes

1Bruno Rizzi, L’URSS : collectivisme bureaucratique. La Bureaucratisation du monde, première partie, Champ libre, 1976. Ces citations, non signées, sont extraites de la quatrième de couverture rédigée par Guy Debord.

2James Burnham, L’Ère des organisateurs [1941], Calmann-Lévy, « Liberté de l’esprit », 1947.

3Bruno Rizzi, La Bureaucratisation du monde, Les Presses modernes, 1939. Traduction italienne : La burocratizzazione del mondo, première édition intégrale préparée par Paolo Sensini, Milan, Edizioni Colibrì, 2002.

4À ce sujet, lire Bruno Rizzi, La rovina antica e l’età feudale, préparé par Paolo Sensini et B. Chiorrini Dezi, Lungro, Marco editore, 2006.

5« Est dans la chose même » – en italien dialectal. [ndt]

6Bruno Rizzi, Unità socialista, Fondo Bruno Rizzi, Biblioteca Interdipartimentale Gioele Solari, Università degli studi di Torino.

7Ce document a déjà été publié en appendice à Bruno Rizzi, La burocratizzazione del mondo, op. cit., p. 391-393.

8L’Istituto per la Ricostruzione Industriale était un établissement public italien provisoire créé en 1933, sous le fascisme, afin de sauver les grandes banques du pays des conséquences de la crise de 1929. Il fut transformé en 1937 en institution permanente, confirmé et réorganisé par les gouvernements d’après guerre. L’IRI était un gigantesque holding tentaculaire qui couvrait les principaux secteurs de l’économie italienne, de la sidérurgie aux télécommunications, en passant par l’automobile (Alfa Roméo), les transports (aériens, maritimes), les autoroutes, la RAI, etc. À la fin des années 1960, il employait environ 350 000 salariés. [ndlr]

9Originaire de Turin, Giancarlo Pajetta (1911-1990) adhère au parti communiste italien dès le milieu des années 1920. Il accède rapidement à des postes de responsabilité, en exil, puis en Italie dans la Résistance, avant d’en devenir un des principaux dirigeants historiques jusqu’à sa mort. À partir de 1948, il s’occupe plus particulièrement du secrétariat aux relations internationales du PCI, donc des relations avec les « partis frères » du bloc soviétique. [ndlr]

Bruno Rizzi

Réalisation : William Dodé