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Agone 41 et 42
« Les intellectuels, la critique & le pouvoir »
Coordination Thierry Discepolo, Charles Jacquier & Philippe Olivera
Parution : 13/10/2009
ISBN : 9782748900811
Format papier : 288 pages (15 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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Table des matières

Orwell et la dictature des intellectuels James Conant

Le rôle de l’intelligentsia au sein des partis politiques marxistes Jan Waclav Makhaïski

Introductions aux analyses de Makhaïski

Ante Ciliga & la nouvelle classe dirigeante soviétique Ante Ciliga

Une critique prolétarienne de la bureaucratie révolutionnaire Bruno Rizzi

Les analyses de Bruno Rizzi

Régis Debray, « Maître ès renégats » Thomas Didot

Exercice d’admiration

Sollers tel quel Philippe Olivera et Thierry Discepolo

François Furet entre histoire & journalisme (1958-1965) Michael Scott Christofferson

Genèse sociale de Pierre Rosanvallon en « intellectuel de proposition » Christophe Gaubert

Radical, chic, et médiatique Adam Garuet

Sur la fonction de deuxième et de troisième couteau (de poche) Camille Trabendi

À propos de l’« intellectuel de Région » Thierry Fabre, de Jérôme Vidal et de sa « puissance d’agir », de Pascal Blanchard en « free lance researcher »

Sur la responsabilité sociale du savant Alexandre Grothendieck

Les choix du mathématicien Alexandre Grothendieck

« Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés » Gérard Noiriel

Entretien avec Gérard Noiriel

Le philosophe, les médias et les intellectuels Jacques Bouveresse

Entretien avec Jacques Bouveresse

Le constructivisme comme outil de pouvoir aux mains des intellectuels Jean-Jacques Rosat

Vous avez dit « anti-intellectualisme » ? Philippe Olivera

(Auto-)dérision Alain Accardo

  • 1 .François Furet, Penser la Révolution française, Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 1978 ( (...)
  • 2 Alfred Cobban, The Social Interpretation of the French Revolution, Cambridge, 1964 (Le Sens de la (...)
  • 3 François Furet, « Le catéchisme révolutionnaire », Annales ESC, 1971, n° 26, p. 255-89, repris dan (...)

François furet (1927-1997), l’historien de la Révolution le plus influent de sa génération, est resté célèbre pour avoir mené une campagne victorieuse contre l’interprétation sociale marxisante – ou « jacobine », comme il l’appellera plus tard – de la période. Son ouvrage le plus corrosif, Penser la Révolution française, date de 1978, mais sa première offensive importante sur le terrain remonte à 1965-1966, date de la publication de La Révolution française, écrit en collaboration avec Denis Richet 1. Inscrit dans le mouvement naissant de critique de l’interprétation sociale de la Révolution 2, La Révolution française initia une virulente querelle entre Furet et Albert Soboul (le champion de l’interprétation sociale marxisante), des années 1960 jusqu’à la mort de ce dernier en 1982. Au-delà du débat entre spécialistes, la dispute était également de nature politique. Dans son livre, Furet dénonçait en sous-main la corruption de l’historiographie révolutionnaire, au service selon lui de l’idéologie communiste, avant de l’attaquer de front, en 1971, dans un article intitulé « Le catéchisme révolutionnaire » 3. Soboul, resté fidèle au communisme, s’insurgea violemment contre une critique qui le visait implicitement.

  • 4 Albert Soboul, « Avant-propos » à Claude Mazauric, Sur la Révolution française. Contributions à l’ (...)

Les auteurs de La Révolution française sont « plus publicistes qu’historiens », lança Soboul en 1970 4. Ce commentaire, indéniablement tendancieux, souligne cependant à propos de Furet deux vérités rarement relevées depuis par les spécialistes de l’historiographie révolutionnaire. La première, c’est qu’il fut un journaliste prolifique, signant de nombreux articles entre 1958 et 1965 dans France observateur, puis dans Le Nouvel Observateur, qui lui avait succédé. La seconde, c’est qu’en dépit du sérieux avec lequel il pratiquait son métier d’historien il lui manquait la caution universitaire, n’ayant jamais achevé sa thèse de doctorat. Plus généralement, son activité de journaliste combinée à son travail d’historien testait les limites de la légitimité au sein du champ intellectuel du milieu des années 1960.

  • 5 De fait, le premier article de Furet est très universitaire, rempli de références érudites à des p (...)
  • 6 Mona Ozouf, « Préface » à François Furet, Un itinéraire intellectuel : l’historien journaliste de (...)
  • 7 Ibid., p. 7-12.
  • 8 Ibid., p. 15.

Répliquant à Soboul trois décennies plus tard, Mona Ozouf, collaboratrice et amie de Furet, affirme que ce dernier n’en était que meilleur historien et que la rédaction d’articles de journaux n’entravait en rien ses activités de chercheur. Le journalisme, dit-elle, avait amélioré son style 5, et lui avait appris à écrire avec une « heureuse brièveté », à utiliser « le raccourci qui fait gagner à la fois de la compréhension et du temps », et à apprécier à sa juste valeur la nécessité d’interpréter les événements historiques dans « la sphère des réalités politiques, là où la volonté et l’imagination des hommes s’empêtrent dans le filet des contraintes journalières » 6. De surcroît, ajoute-t-elle, Furet ne cessa jamais d’être historien en publiant dans France observateur. En tant que commentateur, il ne manquait jamais de replacer les événements contemporains dans leur perspective historique. Ses textes de journaliste démontrent également la « grande cohérence » de ses intérêts en tant qu’historien. Deux de ses premiers articles sur les révolutions russe et française démontrent, estime Mona Ozouf, « qu’à trente ans le futur spécialiste a déjà repéré ses intérêts fondamentaux et trouvé, sans peut-être se l’avouer encore, les deux grandes questions dont il ne cessera de scruter l’énigme : comment surgit chez les hommes l’extravagant projet de refaire de fond en comble le contrat social ? Et pourquoi la liberté des révolutions se retourne-t-elle si vite en son meurtrier contraire ? 7 » Ses articles révèlent pareillement la parfaite continuité de sa pensée politique. Son jugement sur le parti communiste français, dit-elle, « évolue peu au cours de ces quarante années [1958-1997], d’emblée d’une grande fermeté 8 ».

Un examen attentif dévoile un tableau bien plus nuancé que celui peint par Mona Ozouf. On constate qu’à la fin des années 1950 et au début des années 1960 François Furet est, à bien des égards, davantage un journaliste qu’un historien ; il est également moins critique envers le PCF que déçu par lui, et il laisse parfois percer l’espoir d’un renouveau. On comprend aussi l’importance cruciale que revêt dans sa biographie La Révolution française, le livre qui relança sa carrière d’historien. À l’époque où paraît l’ouvrage, Furet ralentit fortement ses activités de journaliste, délaisse la gauche révolutionnaire et se rapproche du centre gauche, démarche qui correspond à une redéfinition, à la fois de son identité et de sa place dans le champ intellectuel. Parce qu’il s’est appuyé sur sa notoriété de journaliste pour gagner du terrain, la légitimité de sa démarche peut être remise en question. La réaction de Soboul à la publication du livre, quoique clairement motivée par la rancœur et des divergences politiques, trahissait aussi l’inquiétude de voir Furet casser les « règles » du jeu, et peut-être même en imposer d’autres.

Un début de carrière dans le journalisme politique

  • 9 Philippe Tétart, « France observateur, 1950-1964 : Histoire d’un courant de pensée intellectuel », (...)

France observateur a joué un rôle éminent dans la vie politique des années 1950 et au début des années 1960. Fondé en 1950 par Gilles Martinet, Roger Stéphane et Claude Bourdet, trois intellectuels issus de la bourgeoisie, l’hebdomadaire se signale dès sa création en affichant sa neutralité et son indépendance politique. Ses objectifs sont doubles : perpétuer les valeurs de la Résistance, dont les trois fondateurs sont des figures importantes, et réunifier une gauche divisée par les clivages de la guerre froide. À l’origine relativement bienveillant vis-à-vis du PCF et des Soviétiques, il devient au fil du temps, notamment après 1956, de plus en plus en plus critique envers l’URSS et de plus en plus désabusé face au parti communiste. Outre sa volonté de refaire l’union de la gauche, le magazine se distingue par son farouche anticolonialisme et devient l’une des bêtes noires des tenants de l’Algérie française, de l’armée et du gouvernement. Il est victime de nombreuses saisies, en France et en Algérie, et ses bureaux sont dévastés le 31 mai 1961 par une bombe déposée par l’OAS 9.

  • 10 Ibid., vol. 3, p. 589-91. Ce chiffre de 96,7 % comprend médecins, ingénieurs, fonctionnaires et au (...)
  • 11 Ibid., vol. 1, p. 143, 257. Les pourcentages sont calculés à partir du budget brut (ibid., vol. 5, (...)
  • 12 Ibid., vol. 3, p. 506 ; vol. 4, p. 772.

France observateur est un magazine politique dirigé par et pour des intellectuels, dont le public se compose essentiellement de Parisiens cultivés. En 1958, l’année où Furet commence à publier dans ses colonnes, son lectorat compte 72 % d’enseignants ou d’étudiants, plus largement 96,7 % de membres de professions intellectuelles, et seulement 2,3 % d’ouvriers et 1 % d’artisans ou de commerçants 10. La production, notamment les premières années, est artisanale, dirigée par une petite équipe d’intellectuels qui monte l’hebdomadaire dans des locaux exigus. Les collaborateurs sont mal payés et doivent trouver une autre source de revenus. Le but est de faire vivre le magazine des recettes des ventes en kiosque et surtout des abonnements. Il faut attendre 1954 pour voir apparaître régulièrement la publicité dans ses pages, et ce n’est qu’en 1961 qu’elle assure plus de 10 % des recettes hebdomadaires, passant de 9,1 % à 17,6 % 11. Des lecteurs fidèles comptent davantage pour le magazine que les annonceurs. À deux reprises, leurs donations le sauvent de la banqueroute : en 1958, à la suite de multiples saisies, et en juin 1961, après l’attentat de l’OAS 12.

  • 13 Ibid., vol. 4, p. 741, 784-785, passim.

Parce que France observateur est bien davantage un projet politique qu’une entreprise commerciale, la démobilisation des esprits au moment de l’indépendance algérienne porte un coup à l’hebdomadaire. À l’été 1961, les ventes commencent à chuter ; fin 1962, elles sont tombées à 70 000 exemplaires, 20 000 de moins qu’à son apogée deux ans auparavant. Malgré une augmentation notable des revenus publicitaires en 1961, le magazine, qui s’est engagé dans un coûteux processus de professionnalisation, fait face à une grave crise financière. En octobre 1961, on lance une nouvelle formule pour tenter d’élargir le lectorat et de se distancier du PSU, auquel l’hebdomadaire est associé ; la tentative échoue, et la chute des ventes s’accélère en juin 1963 après le départ de Bourdet suite à un désaccord politique avec Martinet. En 1964, menacé de disparaître, France observateur est rejoint par une équipe de transfuges de L’Express, conduite par Jean Daniel, et devient Le Nouvel Observateur, dont le premier numéro sort en novembre 1964 13.

  • 14 Pour les pourcentages publicitaires, voir ibid., vol. 4, p. 969 ; pour la diffusion, voir Rémy Rie (...)

Financé par Claude Perdriel, Le Nouvel Observateur achève sa métamorphose en magazine d’information de gauche commercialement viable, objectif visé tant bien que mal par France observateur. Il augmente de manière significative ses recettes publicitaires (les annonces, qui occupaient 5 % de l’espace, passent à 20 % au moment du changement de titre), ainsi que sa diffusion (en 1969, il tire à 200 000 exemplaires). Ce nouveau lectorat, majoritairement créé par l’explosion des études universitaires des années 1960, a soif de « culture intellectuelle moyenne ». Afin de le fidéliser, le magazine renonce à s’engager sur des sujets politiques précis, tout en conservant son image de gauche et les marques de qualité intellectuelle qu’attendent ces nouveaux lecteurs. Dès la fin des années 1960, Le Nouvel Observateur est devenu l’organe de vigilance de la gauche non communiste et, grâce à la large tribune qu’il offre aux intellectuels, un facteur majeur de la métamorphose de la gauche intellectuelle par les médias 14.

  • 15 Gilles Martinet, compte rendu d’Un itinéraire intellectuel (op. cit.), Le Monde des livres, 26 fév (...)
  • 16 .Parmi ceux qui quittèrent le PCF dans les années 1950 et au début des années 1960, et publiaient (...)
  • 17 Voir le graphique et la liste de tous les articles publiés par François Furet dans France observat (...)
  • 18 En 1975 et 1977, Furet signe un total de vingt-cinq articles dans Le Nouvel Observateur (Louis Pin (...)

Le premier article de Furet pour France observateur paraît en février 1958. Toujours membre du PCF à l’époque, il signe ses textes d’un pseudonyme – Delcroix – afin d’éviter toute brouille avec le parti 15. Figurant parmi les nombreux anciens communistes à trouver refuge dans les colonnes de l’hebdomadaire après 1956, Furet devient le plus prolifique de tous les journalistes, hormis peut-être Serge Mallet 16. Il publie un peu plus de six articles par trimestre jusqu’à fin 1959, date à la quelle sa production augmente considérablement 17. En 1960 et 1961, il écrit en moyenne onze articles par trimestre ; certains trimestres, le magazine publie au moins un de ses textes chaque semaine. Après la guerre d’Algérie, sa production chute à sept ou huit textes en moyenne par trimestre pendant environ trois ans, puis s’effondre dans la seconde moitié de 1965. En 1966 et 1967, six articles seulement paraissent dans Le Nouvel Observateur. Sa production augmente de nouveau par la suite, mais sans jamais atteindre le niveau de la période 1958-1965 18.

  • 19 Philippe Tétart, « France observateur… », op. cit., vol. 4, n. 7 et p. 794-803. Jean-François Reve (...)
  • 20 La première trace du travail de Furet en tant qu’éditorialiste au sein de l’hebdomadaire est l’int (...)
  • 21 Philippe Tétart, « France observateur », op. cit., vol. 5, p. 32.
  • 22 France observateur, 12 novembre 1964, p. 3. L’annonce citait les noms suivants : Jean Daniel, Mich (...)

Furet ne se contente pas d’écrire pour France observateur ; il joue également un rôle important au sein de l’hebdomadaire. Peu après son arrivée, il est chargé des pages culturelles, poste qu’il occupe jusqu’en 1960, date à laquelle Jean-François Revel lui succède, sans parvenir tout à fait à atténuer l’intellectualisme, le parisianisme et l’ésotérisme de leur contenu 19. À la fin du printemps 1960, Furet rentre au comité éditorial de France observateur et y reste jusqu’à la disparition du titre en 1964 20. Il n’a sans doute jamais fait partie des actionnaires, mais son entrée à la SARL de la publication est abordée lors de l’assemblée générale de juin 1962 21. Il ne fait guère de doute qu’il encourage la modernisation de l’hebdomadaire durant la crise des années 1960, de même qu’il joue un rôle important dans les négociations qui débouchent sur la naissance du Nouvel Observateur. Il ne fait pas partie du comité éditorial du nouveau titre mais son nom figure dans l’annonce de lancement citant les dix journalistes de l’équipe 22.

  • 23 Après 1960, France observateur continu à publier des essais historiques signés par des spécialiste (...)

Lorsque Furet commence à écrire pour France observateur, c’est en tant qu’historien et intellectuel. Ses premiers textes sont des comptes rendus d’ouvrages (historiques pour la plupart) ; il écrit également des articles historiques, se concentrant sur la Révolution, la crise de la fin des années 1930 et la Seconde Guerre mondiale. Il publie de longs essais historiques à l’occasion de la commémoration d’événements importants, notamment les traumatismes de la période 1938-40. Il écrit également bon nombre d’articles sur l’histoire du socialisme et du communisme. Ce n’est que le 2 octobre 1958 qu’il aborde la politique française contemporaine, dans un texte consacré au référendum sur la constitution de la Ve République. Au fil du temps, ses articles et ses comptes rendus se concentrent de plus en plus sur l’actualité, au détriment de l’histoire et d’autres sujets à caractère plus intellectuel 23. Une comparaison statistique du contenu des textes publiés en 1958 et en 1964 révèle un éloignement de l’histoire. En 1958, quinze textes sur vingt-trois (65,2 %) portaient sur des sujets historiques ; en 1964, l’histoire n’est abordée que dans deux articles sur vingt-huit (7,1 %). Si l’on en juge par ses contributions à France observateur, entre 1961 et 1965, Furet fait davantage œuvre de journaliste que d’historien.

  • 24 Le seul scrutin qu’il ne commente pas pendant cette période est le référendum du 28 octobre 1962 s (...)

Lorsqu’il se penche sur l’actualité, il s’intéresse avant tout à la politique intérieure française et à la décolonisation. Il est le principal commentateur des élections et des référendums, analysant les résultats de la plupart des scrutins et consultations organisés entre 1958 et 1965 24. Il suit de près la politique de la gauche, notamment celle du PCF, avant de s’intéresser de plus en plus à la SFIO, lorsque ce parti commence à envisager de s’unir au PCF après les mauvais résultats des législatives de 1962. En juillet 1963, Furet publie une interview de Guy Mollet portant sur les relations entre les deux partis, et il écrit un certain nombre d’articles très critiques sur le gaullisme, dont une série sur la force de frappe française. Ses textes sur la décolonisation couvrent largement les négociations qui mèneront à l’indépendance algérienne, ainsi que l’OAS, deux sujets sur lesquels il est l’expert maison du journal. Il se rend à plusieurs reprises en Tunisie, au Maroc et en Algérie, où il interviewe Ben Bella en septembre 1962. En dépit de leurs qualités d’analyse et de réflexion, ses articles sur l’actualité se résument souvent à des comptes rendus d’événements précis, tels que les congrès politiques. Contrairement à Raymond Aron ou François Mauriac, qui s’appuient sur leur stature d’intellectuels pour conseiller ou mettre en garde leurs lecteurs, Furet écrit en tant que journaliste politique. Il n’a pas encore la caution intellectuelle requise pour jouer le rôle de prophète.

Du communisme au centrisme

Les textes journalistiques de Furet, notamment ceux sur la guerre d’Algérie et sur l’évolution de la gauche, nous permettent de retracer son glissement du communisme au centre gauche à partir de 1958. Il reste fidèle au marxisme et continue de croire à l’avènement d’un socialisme démocratique par le biais de la révolution bien au-delà de 1960. Tout en reprochant au parti de ne pas avoir désavoué Staline, il ne l’abandonne pas, gardant l’espoir qu’un PCF rénové pourrait jouer un rôle majeur dans l’avancée des forces de progrès. Malgré son irritation croissante devant l’attachement de la gauche à des formules révolues et son incapacité à se moderniser, ce n’est qu’après 1965 qu’il renonce au marxisme et tourne le dos à la gauche révolutionnaire. Cette année-là, il publie son Révolution française, ouvrage clé pour comprendre l’évolution politique et professionnelle du personnage, avant et après cette date.

  • 25 « La gauche face aux projets algériens des instituteurs », France observateur, 10 août 1960, p. 4- (...)
  • 26 France observateur, 2 novembre 1961, p. 11.
  • 27 « Aucun Français ne peut plus ignorer ça ! », France observateur, 26 octobre 1961, p. 14-15. (...)

Sur la guerre d’Algérie, Furet adopte des positions à la fois radicales et réalistes ; intransigeant sur la décolonisation et les droits de la majorité musulmane, il prône malgré tout un accord négocié qui mettrait un terme rapide aux souffrances en France et en Algérie. Refusant toute concession, il s’insurge contre ceux qui tentent de protéger les privilèges de la minorité européenne d’Algérie et de minimiser les antagonismes entre les deux communautés 25. Dès le 2 novembre 1961, il prophétise l’exode des pieds-noirs, exode qu’il juge inévitable en raison des haines attisées par la guerre et des réalités économiques et sociales du colonialisme 26. Il est révolté par la violente répression policière exercée contre la manifestation algérienne en faveur du FLN le 17 octobre 1961 à Paris, qualifiant de raciste cette brutalité qui vise les Arabes en tant que tels. Il appelle à soutenir les ouvriers algériens et demande aux Français d’ouvrir les yeux sur leurs propres préjugés et sur les difficultés auxquelles sont confrontés les Algériens de la région parisienne 27.

  • 28  Ce journaliste, alors célèbre, était un éditorialiste de Paris-Match pendant les années 1960, aute (...)
  • 29 « France, la fin du parlementarisme ? », France observateur, 30 décembre 1959 ; l’article critiqua (...)
  • 30 France observateur, 22 octobre 1959, p. 24. Voir également « Les colonies : une mauvaise affaire ? (...)
  • 31 « De Gaulle est-il “cartiériste” ? », France observateur, 20 juillet 1961, p. 9.

Malgré ce vibrant plaidoyer, Furet continue de prôner une approche « réaliste » et non « passionnée » de la guerre d’Algérie. C’est d’ailleurs ce qui permet le rapprochement de Furet et France observateur avec Raymond Aron. Jugeant, comme Raymond Cartier 28 et Raymond Aron, que les colonies ne présentent aucun intérêt économique pour la France, Furet pourfend la droite, qui a laissé ses passions (et plus particulièrement son nationalisme) dicter sa politique, contre ses intérêts 29. Aron est, pour reprendre le titre du premier article que Furet lui consacre, le « professeur d’une droite qui ne l’écoute pas 30 ». Néanmoins, tout en reconnaissant la légitimité du point de vue cartiériste, c’est-à-dire de droite, sur la voie à suivre, il estime que la gauche doit s’assurer que la France soutiendra le développement économique des anciennes colonies au lieu de les abandonner à leur sort 31. Persuadé que la décolonisation est dans l’intérêt de la droite, Furet finit par accepter l’idée que de Gaulle pourrait mettre un terme à la guerre, et place ses espoirs de paix dans les négociations avec le FLN.

  • 32 « La gauche française et le FLN », France observateur, 19 mai 1960, p. 6.

Furet accuse également les intellectuels de gauche de se laisser conduire par leurs passions. Dans un important éditorial écrit peu avant la fin du conflit algérien, il leur reproche d’avoir adopté des stratégies perdantes par indignation et impatience. Leur antigaullisme viscéral, leur défaitisme révolutionnaire, leur participation aux luttes du FLN et leur soutien aux insoumis sont profondément irréalistes. Selon lui, l’internationalisme révolutionnaire associé aux Temps modernes est voué à l’échec, car les masses françaises ne pourront jamais être persuadées de se ranger au point de vue du FLN. Étant donné la conjoncture politique, la « sacralisation » du FLN par les Temps modernes n’est qu’un « transfert des difficultés et de l’échec historique de la gauche française depuis la Libération 32 ».

  • 33 France observateur, 4 mai 1961, p. 18. Il s’agit bien entendu d’une allusion à La Putain respectue (...)
  • 34 « La gauche française et le FLN », France observateur, 19 mai 1960, p. 7.
  • 35 « La gauche face aux projets algériens des instituteurs », art.cit., « Mobilisation pour la paix  (...)
  • 36 « La nouvelle génération communiste », France observateur, 28 février 1963, p. 6.
  • 37 France observateur, 26 mai 1960, p. 16.

Pour Furet, qui reconnaît appartenir à la « gauche respectueuse » critiquée par Marcel Péju dans la revue de Sartre 33, la gauche ne doit pas perdre de vue ses responsabilités politiques nationales en soutenant la décolonisation. La réalisation des objectifs, à savoir « la liquidation du gaullisme et une France socialiste », exige que la gauche présente un front uni et obtienne un soutien populaire 34. Ce souci de l’avenir de la gauche française justifie en partie les efforts menés par Furet pour combler le fossé entre le PCF et les forces politiques plus ouvertement hostiles à la guerre (PSU et UNEF) 35. Conscient que la base ouvrière du parti n’apporte qu’un soutien limité à la décolonisation, Furet modère ses critiques vis-à-vis du PCF pour n’avoir pas pris la tête de l’opposition à la guerre 36. S’il accepte l’idée d’un accord négocié pour mettre fin au conflit 37– même au prix du compromis –, c’est en partie parce qu’il juge que la gauche française est dans l’impasse.

  • 38 Voir Michael S. Christofferson, « An Antitotalitarian History of the French Revolution », art. cit (...)
  • 39 Ses premières analyses du PCF figurent dans deux articles : « Qui a répondu non ? » (art.cit., p. (...)
  • 40 « La France gaulliste est à droite », art.cit., et « Pourquoi la deuxième vague a tout submergé » (...)

Résolument attaché à la décolonisation, Furet s’engage non moins résolument dans l’effort de rénovation de la gauche au début de la Ve République. Il est membre de Tribune du communisme, un groupe dissident fondé en juillet 1958, et joue un rôle important au sein du PSU, né en avril 1960 38. Dans ses premiers articles sur la vie politique française, il critique le PCF tout en continuant à y voir le seul espoir de la gauche, la SFIO étant à ses yeux une formation subalterne et discréditée. Il reproche au PCF la faiblesse de son analyse économique et sociale, l’accusant d’avoir favorisé l’arrivée au pouvoir de De Gaulle en laissant se déliter son lien avec les masses 39. Malgré tout, le parti reste un rempart contre le gaullisme, qu’il considère en 1958, à l’instar des communistes, comme une idéologie fasciste 40.

  • 41 France observateur, 17 décembre 1959, p. 19.
  • 42 « P.C. : les nouveautés dangereuses », France observateur, 7 juillet 1960, p. 2 ; « P.C.F. : le ca (...)
  • 43 Voir entre autres, parmi ses premiers articles sur le sujet : « Le premier congrès du P.S.U », Fra (...)
  • 44 « Vive la paix ! », art.cit.
  • 45 « Mollet, Thorez et le front populaire », France observateur, 26 septembre 1963, p. 6.

Furet ne cesse d’appeler le PCF à confronter ouvertement les réalités historiques et contemporaines. Il faut que « le marxisme des communistes français cesse d’être un idéalisme volontariste pour retrouver le chemin du matérialisme historique », déclare-t-il dans un compte rendu du livre de Roger Garaudy Perspectives de l’homme ; il doit s’engager dans « une confrontation réelle avec l’histoire », reconnaître les difficultés et les échecs rencontrés par l’Union soviétique et le léninisme, ainsi que l’« impuissance [du stalinisme] à transformer la société française » 41. Il soutient le plus souvent les « khrouchtchéviens », puis les « Italiens » du PCF, qui remettent en cause l’analyse du capitalisme proposée par le secrétaire général, Maurice Thorez, et voient dans la coexistence pacifique un moyen d’ouvrir une voie démocratique au socialisme français 42. Au début des années 1960, Furet se montre de plus en plus critique à l’égard de Maurice Thorez, qu’il accuse de passéisme. Il s’en prend à la stratégie communiste du Front populaire, formule politique dépassée et trop timorée à son goût 43. Attaché à la transition révolutionnaire vers le socialisme 44, il appelle à l’unité du mouvement ouvrier. En septembre 1963, il explique la différence entre les deux stratégies, front populaire et unité : « Il y a un monde entre les deux conceptions. Le front populaire, c’est l’unité d’action ; mais c’est aussi le désaccord sur l’essentiel : sur la politique étrangère, sur la société socialiste et les moyens d’y parvenir. Dans ces conditions, et par la force des choses, ce ne peut être qu’un programme intérieur de démocratie bourgeoise, qui rejoint ainsi, par un chemin détourné, le centrisme classique et réinstalle vite les possédants. L’unité, au contraire, c’est l’accord sur le fond, l’alliance fondamentale de la démocratie ouvrière, la seule garantie contre toute tentative réactionnaire ou fasciste, l’ouverture vers une transition socialiste. C’est l’unité le moyen et le but de la gauche même si le chemin doit en être long. 45 »

  • 46 Lire les articles cités ci-dessus et notamment « Remue-ménage au P.C. », art.cit., p. 6-7. (...)
  • 47 « Le congrès de Maurice Thorez », art.cit., p. 4 ; « PC : l’avènement d’un dauphin », France obse (...)
  • 48 « La nouvelle génération communiste », art.cit.
  • 49 « Le parti communiste et ses étudiants », France observateur, 12 mars 1964 ; « La voiture-balai », (...)

Le chemin sera long, car le PCF doit offrir des garanties démocratiques à la gauche socialiste 46, mais Furet continue de garder l’espoir que le Parti, malgré quelques décevants reculs, est capable de se réformer. En 1959, à l’issue du XVe congrès, il juge que « le sommeil dogmatique est plus profond que jamais » ; en 1961, en revanche, le XVIe congrès démontre que le parti a « retrouvé la réalité française » 47. Furet s’enthousiasme pour les courants antistaliniens et pro-italiens du VIe congrès de l’Union des étudiants communistes en février 1963. Il salue l’irrévérence des étudiants, qui signale, dit-il, « la disparition de ce que, de mon temps, on appelait “l’esprit de parti”, c’est-à-dire la priorité à la foi ». Le VIe congrès, conclut-il avec confiance, « sonne chez nous le glas d’un certain communisme et amorce une orientation nouvelle 48 ». Même après la reprise en main des étudiants par le PCF, Furet trouve des raisons de croire que le parti poursuivra à son rythme son ouverture et sa réforme interne 49.

  • 50 « Un Lénine khrouchtchévien », compte rendu du Lénine de Jean Bruhat, France observateur, 14 janvi (...)
  • 51 Voir notamment « La monnaie de l’absolu », compte rendu d’Islam et capitalisme, de Maxime Rodinson (...)
  • 52 « Une société opaque », compte rendu de L’État socialiste, de Jean Dru, France observateur, 11 mar (...)
  • 53 « De Staline à Khrouchtchev : le grand tournant », compte rendu du Grand Tournant, de Giuseppe Bof (...)

Au début des années 1960, ses analyses de l’Union soviétique et du marxisme démontrent qu’il n’a pas tout à fait perdu la foi. Tous les ouvrages sur l’URSS dont il rend compte ont été écrits par des communistes ou des dissidents : Boffa, Jean Bruhat, Jean Dru (pseudonyme adopté par un groupe de militants du PCF). Ses commentaires, élogieux pour les auteurs, ne vont jamais au-delà de la critique amicale de l’URSS. La biographie de Lénine par Bruhat est un « hommage exact et passionné » rendu à un « Lénine khrouchtchévien », le « Lénine de l’histoire » 50. Furet félicite également les auteurs d’avoir adopté une approche marxiste pour appréhender les réalités soviétiques. Jusqu’en 1966, il continue par ailleurs à affirmer la valeur de l’analyse marxiste de l’histoire et des événements contemporains 51. Il réserve ses commentaires les plus critiques au livre de Jean Dru qui, estime-t-il, a trop rejeté sur Lénine la responsabilité du stalinisme. En se concentrant sur « tout ce que le léninisme comporte déjà de pré-stalinien », Dru a sous-estimé « la part proprement russe de cet héritage », notamment le tsarisme 52. Son approche de la Russie contemporaine trahit le plus souvent la même confiance en l’avenir. Dans son compte rendu du livre de Boffa, Le Grand Tournant, il approuve les analyses de l’auteur qui estime que les réformes entreprises par Khrouchtchev engagent le pays sur la voie du développement. Dans ce texte, comme dans d’autres sur la Russie contemporaine, Furet, quoique moins optimiste que Boffa, n’écarte pas l’éventualité d’une démocratisation progressive du système soviétique 53.

  • 54 « La gauche meurt-elle d’avoir gagné ? » (entretien avec Raymond Aron), Le Nouvel Observateur, 1er (...)
  • 55 François Furet, « Les intellectuels français et le structuralisme », inL’Atelier de l’histoire, Fl (...)
  • 56 « Lénine et la fin du rêve », compte rendu de Lénine, de Louis Fischer, Le Nouvel Observateur, 1er (...)

Ce n’est que dans les premiers mois de 1967 que Furet se retourne contre le marxisme et renonce à exonérer Lénine et le système soviétique des crimes de Staline, contrairement à ce qu’il tentait manifestement de faire dans son compte rendu du livre de Dru. Dans un entretien avec Raymond Aron publié dans Le Nouvel Observateur en mars 1967, il laisse son interlocuteur critiquer librement le marxisme, en contraste marqué avec une autre interview réalisée quatre ans plus tôt, où il argumentait contre le même Aron en faveur des analyses marxistes de la décolonisation 54. En 1967, Furet a manifestement rejoint la position de son interlocuteur. En février, dans un article publié dans la revue anticommuniste Preuves, il défend la critique libérale et empirique d’Aron contre le marxisme, meilleur moyen selon lui de sortir du « progressisme » 55. Toujours en février 1967, Furet profite d’un compte rendu de la biographie de Lénine par Louis Fischer pour critiquer l’historiographie antistalinienne, qui refuse de faire le lien entre Lénine et Staline. Rejoignant l’analyse de l’auteur, il conclut que la révolution russe est morte avec Lénine, qui a transmis à Staline l’idéologie et les moyens de son futur despotisme 56.

  • 57 Jean Poperen, La Gauche française. Le nouvel âge 1958-1965, Fayard, 1972, p. 354 et passim.
  • 58 Lire notamment « Après le discours de Marseille », France observateur, 16 janvier 1964, p. 5-6, et (...)
  • 59 C’est dans « Defferre, oui ou non ? » (Le Nouvel Observateur, 3 juin 1965, p. 6‑7) que Furet se pe (...)

Bien que les preuves en soient incomplètes et indirectes pour la plupart, le revirement de 1967 vis-à-vis du marxisme et de l’histoire soviétique semble s’être produit dans la foulée d’un désengagement politique et d’une évolution progressive du diagnostic porté sur la politique française. À l’issue de la guerre d’Algérie, Furet soutient le projet lancé par les courants « modernisateurs » du PSU de se concentrer à court terme sur la rénovation de la gauche sociale-démocrate. Manifestement désireux de voir se réaliser l’union entre les mouvements ouvriers communiste et socialiste, il reste pourtant hostile au projet de l’autre courant du parti – dit « unitaire » – de la mettre en œuvre immédiatement. Malgré tout, lorsque le courant « modernisateur » se retrouve à la tête du PSU en novembre 1963, Furet, sans doute conscient que le clivage est irrémédiable, démissionne du parti 57. En 1964-1965, il concentre ses articles sur la campagne présidentielle du socialiste Gaston Defferre et semble pencher alors vers un réformisme de centre gauche. Sans jamais soutenir ouvertement le candidat, il voit sans doute dans ce dernier le seul espoir réaliste de battre de Gaulle aux élections. Le partenariat entre le PCF et la gauche socialiste étant loin d’être réalisé, Furet ne voit guère d’alternative à Defferre, qui rejette tout compromis avec les communistes 58. S’il ne se rallie pas à l’idéologie centriste du candidat socialiste, il cesse cependant de s’intéresser à la gauche française dans les colonnes du Nouvel Observateur lorsque Defferre se retire de la course à la présidentielle en juin 1965. Quelles que soient les raisons de ce silence – regain d’intérêt pour sa carrière d’historien, désengagement politique, hostilité envers Mitterrand –, Furet prend ses distances vis-à-vis de la gauche au moment même où celle-ci renouvelle l’offensive contre de Gaulle 59.

Conversion du journalisme en capital culturel

Le lancement de la carrière de journaliste de Furet – de la fin des années 1950 au début des années 1960 – coïncide avec un ralentissement de ses activités d’historien. Comme on l’a vu plus haut, ses articles de presse perdent peu à peu leur contenu historique au début des années 1960, à mesure qu’il se tourne de plus en plus vers le journalisme, au point de s’y consacrer presque exclusivement. Cette évolution correspond, semble-t‑il, à un flottement dans son parcours d’historien.

  • 60 Michael S. Christofferson, « An Antitotalitarian History of the French Revolution », art.cit., p. (...)

En 1952, il a obtenu son « diplôme d’études supérieures » en soumettant un mémoire, dirigé par Ernest Labrousse, sur la fameuse nuit du 4 août 1789. Au milieu des années 1950, Furet, toujours sous la direction de Labrousse, entame une thèse de doctorat sur la bourgeoisie parisienne au xviiie siècle. Ayant échoué, déclare-t-il plus tard, à découvrir les origines de la Révolution dans l’organisation sociale de la capitale au xviiie siècle, il abandonne sa thèse, à peu près au moment où il commence à écrire pour France observateur. Ce renoncement, qui augure mal de sa carrière universitaire, n’empêche pas Fernand Braudel, qui lui a déjà déniché un poste au CNRS au milieu des années 1950, de le nommer chef de travaux à la 6e section de l’École pratique des hautes études (fief de l’école des Annales) au début des années 1960 60.

  • 61 Peter Burke, The French Historical Revolution : The Annales School, 1929-1989, Polity Press/Stanfo (...)
  • 62 Adeline Daumard et François Furet, Structures et relations sociales à Paris au milieu du xviiie si (...)

À ce poste, Furet travaille sur des projets collectifs typiques de sa génération d’historiens des Annales. Empruntant la voie tracée par Labrousse, il pratique et prône l’histoire quantitative, « sérielle », procédant « de la cave au grenier », c’est-à-dire, pour reprendre la terminologie marxiste de l’époque, « des bases socio-économiques à la superstructure culturelle 61 ». Ainsi, ayant commencé par s’intéresser à l’organisation sociale à Paris au xviiie siècle à partir des archives notariales, puis à un projet sur l’histoire économique de la France du xixe siècle, Furet oriente sa recherche – toujours de nature quantitative pour l’essentiel – vers l’histoire du livre en France au xviiie siècle 62. Dans les années 1960, il mène ces divers travaux d’histoire sérielle sans grand enthousiasme, n’ayant pas réussi à définir un projet véritablement personnel : « Il s’agissait d’ouvrages auxquels je contribuais plus par conscience professionnelle que porté par un élan intellectuel, à la différence de mes livres ultérieurs… J’ai souffert dans la première moitié de ma vie de ne pas avoir de sujet. J’ai traité des sujets en professionnel de la recherche parce que j’étais payé pour cela, mais je n’avais pas de sujet à moi. »

  • 63 François Furet interviewé par Mona Ozouf, Jacques Revel et Pierre Rosanvallon, Histoire de la Révo (...)

Précisons que la Révolution ne l’intéresse guère à l’époque, bien qu’il l’ait étudiée au début des années 1950. Ce n’est qu’en 1965-1966, avec la publication de La Révolution française, qu’il y revient, et qu’il commence à se détourner de la recherche sérielle au profit de l’histoire politique non quantitative 63.

  • 64 Furet affirme avoir écrit le premier tome, en collaboration avec Richet, à l’été 1963, et le secon (...)
  • 65 Au cours de l’été 1964, Furet publie deux articles en juillet, et aucun en août et septembre. (...)
  • 66 Le terme « amis » est repris du livre de Louis Pinto, L’Intelligence en action, op. cit.

La carrière journalistique de Furet avait commencé à décliner dès la fin de la guerre d’Algérie et au moment de la transition de France observateur au Nouvel Observateur ; mais le tournant décisif est pris avec la parution de La Révolution française. Le premier volume de l’ouvrage sort en 1965, au début de l’année universitaire, le second en 1966. Tous deux sont apparemment rédigés au cours des étés 1964 et 1965 64. C’est au cours du trimestre commençant le 6 août 1964, alors qu’il est plongé dans l’écriture de son livre, que l’on note le premier ralentissement important de sa production journalistique 65. Au cours du trimestre où La Révolution française sort en librairie, Furet ne publie aucun article dans Le Nouvel Observateur. Comme il le déclarera plus tard, il a trouvé son sujet historique, au détriment de ses activités de journaliste. Il publie peu dans le magazine au cours des deux années suivantes et, à l’exception de deux articles co-écrits avec Jacques Ozouf sur le résultat des présidentielles de 1965, ses textes reflètent cette évolution du métier de journaliste à celui d’historien et d’intellectuel. Ils consistent en trois comptes rendus de livres historiques, d’entretiens avec Raymond Aron et les historiens Emmanuel Le Roy Ladurie et Charles Morazé. Après 1965, ses articles occasionnels pour le Nouvel Observateur sont ceux de l’un des nombreux « amis » intellectuels du magazine, et non ceux d’un journaliste politique 66.

  • 67 Gilles Martinet, « Révolution française : une vision nouvelle », Le Nouvel Observateur, 20 octobre (...)
  • 68 Niilo Kauppi, French Intellectual Nobility : Institutional and Symbolic Transformations of the pos (...)

Avec la publication de La Révolution française, Furet convertit sa carrière journalistique en capital intellectuel. C’est en effet en raison de la notoriété de journalistes de Furet et Richet (quoique moins prolifique, ce dernier écrit également pour France observateur et Le Nouvel Observateur, sous le pseudonyme d’Augustin Picot) que les éditions Hachette leur commandent un ouvrage sur la Révolution, qui paraît tout d’abord dans une édition de luxe illustrée. Espérant attirer les lecteurs du Nouvel Observateur, dont le profil correspond à celui du public visé, l’éditeur compte booster les ventes en faisant appel à ces deux noms. Mais il faut pour cela révéler que sous Delcroix et Picot se cachent Furet et Richet. L’annonce en est faite par Gilles Martinet, dans un compte rendu de leur livre publié en octobre 1965 dans Le Nouvel Observateur 67, après quoi Furet signe de son vrai nom ses articles pour le magazine. Avec cette révélation, Hachette profite de la notoriété du journaliste, tandis que Furet utilise ses activités de presse pour avancer sa carrière d’historien. Sans Delcroix, La Révolution française n’aurait sans doute pas connu le même succès. Grâce à sa célébrité médiatique, Furet s’est procuré des galons de chercheur, ce qui lui permet de contourner certains obstacles, notamment celui de sa thèse inachevée, qui l’aurait sans doute empêché de faire carrière d’historien. Il effectue également cette démarche à un moment propice de l’histoire de l’intelligentsia française. Avant les années 1950, selon Niilo Kauppi, la reconnaissance universitaire et littéraire peut se convertir en notoriété médiatique, mais l’inverse est beaucoup moins vrai. La situation commence à évoluer dans les années 1950, avant de s’inverser au milieu des années 1960 68.

  • 69 On trouvera une analyse détaillée du contenu de l’ouvrage et du débat historiographique qu’il susc (...)
  • 70 En français dans le texte.
  • 71 François Furet, Histoire de la Révolution et la révolution dans l’histoire, op. cit., p. 23. (...)
  • 72 Steven L. Kaplan, Adieu 89, op. cit., p. 681 ; François Furet, Histoire de la Révolution et la rév (...)
  • 73 C’est ce que laisse entendre Furet dans un entretien donné à Libération le 29 octobre 1988, p. 2. (...)

Avec La Révolution française, Furet a non seulement trouvé son sujet, mais aussi la problématique qui va l’occuper durant le reste de sa carrière : remettre en cause et remplacer l’histoire marxisante – qu’il appellera plus tard « jacobine » – de la Révolution 69. À certains égards, il s’agit là d’une heureuse coïncidence. Certes, Richet et Furet ont indubitablement joué la provocation en critiquant librement la thèse selon laquelle la Révolution est restée un bloc monolithique, tant du point de vue social que politique, entre 1789 et 1794, et en affirmant que la radicalisation de l’esprit révolutionnaire n’a été que le dérapage 70 fortuit d’une révolution libérale directement issue, elle, du xviiie siècle 71. De surcroît, l’argumentation du livre dérive sans doute d’un désir de voir la gauche se moderniser et de critiquer ses mythes, désir souvent exprimé par Furet dans ses articles. Pourtant, c’est Richet, et non Furet, qui a mené l’assaut contre l’orthodoxie dans La Révolution française 72. On peut douter en outre que l’un ou l’autre aient anticipé la dimension politique que leur livre allait prendre, ou pris la mesure de la controverse qu’il allait déclencher 73.

  • 74 François Furet interviewé par François Ewald, « Penser la Révolution », Le Magazine littéraire, ma (...)
  • 75 Preuves, n° 188, octobre 1966, p. 11-21.
  • 76 Gilles Martinet, « Révolution française : une vision nouvelle », art.cit., p. 31.

Au cours du débat qui s’ensuit avec les historiens marxistes Claude Mazauric et Albert Soboul, Furet a l’occasion de « mieux définir » sa problématique 74, et la dynamique politique engendrée par le livre accélère sa transition de la gauche marxiste vers ce qui pourrait s’apparenter à la gauche centriste libérale. Furet noue des liens avec les libéraux anticommunistes associés à la revue Preuves, qui publie des extraits de son livre dans son numéro d’octobre 1966 75. Plus à gauche, au Nouvel Observateur, on estime que l’ouvrage est problématique, mais que son côté provocateur peut avoir des effets bénéfiques. Pour Gilles Martinet, il est troublant de considérer la révolution radicale comme un épiphénomène sans pertinence pour l’avenir, puisque c’est elle qui a instauré le suffrage universel, ouvrant ainsi la voie à la démocratie. Il salue cependant le livre, qui pose à ses yeux une question fondamentale : « Pour rénover la gauche, faut-il détruire ses mythes ? » 76

  • 77 En mars 1951, Edgar Morin avait publié dans L’Observateur un article signé de son vrai nom, ce qui (...)

La nouvelle position de Furet comme provocateur aux marges de la gauche socialiste est renforcée par l’évolution de ses rapports avec le PCF qui résulte de la publication de La Révolution française. Épine dans le pied des historiens communistes, le livre fait de son auteur un renégat. Certes, ce n’est pas la première fois que Furet critique le PCF et ses intellectuels, mais il le faisait autrefois sous un pseudonyme. Delcroix lui a évité les foudres du parti, qui n’avaient pas épargné d’autres éditorialistes de France observateur 77. En dévoilant son identité en 1965, Furet met vraiment un terme à l’épisode communiste de son parcours personnel. C’est vraiment à ce moment-là que la question de cacher au parti son désaccord avec la ligne suivie ne se pose plus. Cet acte est à ce titre une étape au moins aussi importante que sa décision de ne pas reprendre sa carte à la fin des années 1950.

  • 78 Les débats politiques des années 1970, notamment ceux autour du totalitarisme, allaient avoir une (...)

Avec La Révolution française, Furet amorce un tournant décisif, à la fois professionnel et politique. Il devient un historien révisionniste de la Révolution, rompant définitivement avec le PCF pour se tourner vers la gauche centriste libérale. Rien n’aurait pu irriter davantage Albert Soboul, qui voit répudier une grande partie de la tradition historiographique qui forme le cadre de ses recherches ; en exploitant la nouvelle configuration du champ intellectuel pour lancer sa carrière d’historien, Furet court-circuite la caution universitaire, au fondement de la réputation de Soboul ; sa rupture totale avec le PCF est en totale contradiction avec la loyauté sans faille que son aîné a conservée au parti. À l’époque, on ignore encore quelle direction va prendre dans les années 1970 ce chamboulement de l’historiographie révolutionnaire 78, mais l’évolution politique et intellectuelle de Furet est déjà achevée à la fin des années 1960.

Notes

1 .François Furet, Penser la Révolution française, Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 1978 (réédition Gallimard, « Folio », 1985, pour les références de pages) ; François Furet et Denis Richet, La Révolution, Hachette, « Les grandes heures de l’histoire de France », 2 vol., 1965‑1966 (réédition : La Révolution française, Fayard, « L’Histoire sans frontières », 1973 : je cite ici le titre de cette deuxième édition, la plus connue).

2 Alfred Cobban, The Social Interpretation of the French Revolution, Cambridge, 1964 (Le Sens de la révolution française, Julliard, 1984).

3 François Furet, « Le catéchisme révolutionnaire », Annales ESC, 1971, n° 26, p. 255-89, repris dans Penser la Révolution française, op. cit., p. 133-207.

4 Albert Soboul, « Avant-propos » à Claude Mazauric, Sur la Révolution française. Contributions à l’histoire de la révolution bourgeoise, Éditions sociales, 1970, p. 5.

5 De fait, le premier article de Furet est très universitaire, rempli de références érudites à des publications savantes sur les élections françaises (« Qui a répondu non ? », France observateur, 2 octobre 1958). On constate un net changement de style dans les articles écrits dans les années 1960.

6 Mona Ozouf, « Préface » à François Furet, Un itinéraire intellectuel : l’historien journaliste de France observateur au Nouvel Observateur, édition établie par Mona Ozouf, Calmann-Lévy, 1999, p. 11.

7 Ibid., p. 7-12.

8 Ibid., p. 15.

9 Philippe Tétart, « France observateur, 1950-1964 : Histoire d’un courant de pensée intellectuel », thèse de doctorat, IEP Paris, 6 vol., 1995 (inédite à l’époque où Christofferson écrivait cet article, cette thèse a depuis été publiée chez L’Harmattan en 2000 sous le titre Histoire politique et culturelle de France observateur, 1950-1964. Aux origines du Nouvel Observateur [ndlr]).

10 Ibid., vol. 3, p. 589-91. Ce chiffre de 96,7 % comprend médecins, ingénieurs, fonctionnaires et autres métiers intellectuels non précisés.

11 Ibid., vol. 1, p. 143, 257. Les pourcentages sont calculés à partir du budget brut (ibid., vol. 5, p. 604).

12 Ibid., vol. 3, p. 506 ; vol. 4, p. 772.

13 Ibid., vol. 4, p. 741, 784-785, passim.

14 Pour les pourcentages publicitaires, voir ibid., vol. 4, p. 969 ; pour la diffusion, voir Rémy Rieffel, La Tribu des clercs. Les intellectuels sous la Ve République, Calmann-Lévy, 1993, p. 521, et Louis Pinto, L’Intelligence en action : Le Nouvel Observateur, Métailié, 1984.

15 Gilles Martinet, compte rendu d’Un itinéraire intellectuel (op. cit.), Le Monde des livres, 26 février 1999. Les commentaires de Martinet, ainsi que la préface rédigée par Mona Ozouf (p. 8), confirment que Furet quitta le PC en 1958, et non en 1956 comme ce dernier l’affirmait. Sur la date de la rupture avec le PC et son importance, voir Michael S. Christofferson, « An Antitotalitarian History of the French Revolution : François Furet’s Penser la Révolution française in the intellectual politics of the late 1970’s », French Historical Studies, 1999, n° 22-4, p. 577-582.

16 .Parmi ceux qui quittèrent le PCF dans les années 1950 et au début des années 1960, et publiaient régulièrement dans France observateur, on trouve Jean Poperen, Annie Kriegel (alias David Ellimer), Denis Richet (alias Augustin Picot), Edgar Morin, Claude Roy, Jacques-François Rolland et Marguerite Duras.

17 Voir le graphique et la liste de tous les articles publiés par François Furet dans France observateur et Le Nouvel Observateur entre février 1958 et février 1968 dans la version originale de ce texte : Michael S. Christofferson, « François Furet Between History and Journalism », op. cit., p. 438-447.

18 En 1975 et 1977, Furet signe un total de vingt-cinq articles dans Le Nouvel Observateur (Louis Pinto, L’Intelligence en action, op. cit., p. 97).

19 Philippe Tétart, « France observateur… », op. cit., vol. 4, n. 7 et p. 794-803. Jean-François Revel dit avoir dirigé les pages culturelles de France observateur de 1959 à 1963 ; il affirme que c’est Furet qui persuada Bourdet et Martinet de lui confier le poste (Jean-François Revel, Mémoires. Le voleur dans la maison vide, Plon, 1997, p. 212, 348).

20 La première trace du travail de Furet en tant qu’éditorialiste au sein de l’hebdomadaire est l’introduction qu’il rédige à un dossier consacré à la Russie de Khrouchtchev paru dans le numéro du 12 octobre 1961. Son texte intitulé « Vive la paix ! », publié le 1er mars 1962, est explicitement qualifié d’éditorial par France observateur.

21 Philippe Tétart, « France observateur », op. cit., vol. 5, p. 32.

22 France observateur, 12 novembre 1964, p. 3. L’annonce citait les noms suivants : Jean Daniel, Michel Bosquet, K.S. Karol, Serge Lafaurie, Robert Namia, Gilles Martinet, Hector de Galard, André Delcroix [alias François Furet], Serge Mallet et Olivier Todd.

23 Après 1960, France observateur continu à publier des essais historiques signés par des spécialistes tels que Roger Paret.

24 Le seul scrutin qu’il ne commente pas pendant cette période est le référendum du 28 octobre 1962 sur l’élection du président au suffrage universel. Il ne fera par ailleurs aucun commentaire sur les élections législatives de 1967.

25 « La gauche face aux projets algériens des instituteurs », France observateur, 10 août 1960, p. 4-5 ; « L’opération 3e force », France observateur, 26 janvier 1961, p. 7 ; « À la recherche d’une paix sans vaincus », compte rendu du livre de Germaine Tillion, Les Ennemis complémentaires (France observateur, 2 février 1961, p. 17).

26 France observateur, 2 novembre 1961, p. 11.

27 « Aucun Français ne peut plus ignorer ça ! », France observateur, 26 octobre 1961, p. 14-15.

28  Ce journaliste, alors célèbre, était un éditorialiste de Paris-Match pendant les années 1960, auteur de la formule « La Corrèze avant le Zambèze », qui symbolisait son anticolonialisme motivé par l’idée que l’empire était désormais un poids – notamment économique – pour la France. [ndlr]

29 « France, la fin du parlementarisme ? », France observateur, 30 décembre 1959 ; l’article critiquait également le nationalisme de gauche.

30 France observateur, 22 octobre 1959, p. 24. Voir également « Les colonies : une mauvaise affaire ? » (France observateur, 20 avril 1961) et « Que deviendra la France après la décolonisation ? » (France observateur, 27 avril 1961), deux entretiens accordés par Raymond Aron à Furet et Martinet, où est abordé l’aspect économique de la décolonisation.

31 « De Gaulle est-il “cartiériste” ? », France observateur, 20 juillet 1961, p. 9.

32 « La gauche française et le FLN », France observateur, 19 mai 1960, p. 6.

33 France observateur, 4 mai 1961, p. 18. Il s’agit bien entendu d’une allusion à La Putain respectueuse de Sartre.

34 « La gauche française et le FLN », France observateur, 19 mai 1960, p. 7.

35 « La gauche face aux projets algériens des instituteurs », art.cit., « Mobilisation pour la paix », France observateur, 20 octobre 1960, p. 3.

36 « La nouvelle génération communiste », France observateur, 28 février 1963, p. 6.

37 France observateur, 26 mai 1960, p. 16.

38 Voir Michael S. Christofferson, « An Antitotalitarian History of the French Revolution », art. cit., p. 577-578.

39 Ses premières analyses du PCF figurent dans deux articles : « Qui a répondu non ? » (art.cit., p. 13) et « Le congrès de Maurice Thorez » (France observateur, 2 juillet 1959, p. 3-4). Il critique encore plus durement la SFIO dans « La France gaulliste est à droite » (France observateur, 27 novembre 1958, p. 12) et dans « Pourquoi la deuxième vague a presque tout submergé » (France observateur, 4 décembre 1958, p. 3-4).

40 « La France gaulliste est à droite », art.cit., et « Pourquoi la deuxième vague a tout submergé », art.cit. Pour une analyse plus poussée de ces aspects et de la pensée politique de Furet dans les articles publiés dans France observateur, voir Michael S. Christofferson, « An Antitotalitarian History of the French Revolution », art.cit., p. 578-579. Bien que Furet cesse de le qualifier de fasciste fin 1959 (« France : la fin du parlementarisme », art.cit.), il reste résolument hostile au gaullisme, et déterminé à l’abattre tout au long de la période qui nous concerne.

41 France observateur, 17 décembre 1959, p. 19.

42 « P.C. : les nouveautés dangereuses », France observateur, 7 juillet 1960, p. 2 ; « P.C.F. : le cas Kriegel-Valrimont », France observateur, 13 avril 1961, p. 6 ; « Les raisons de Khrouchtchev », compte rendu de La Coexistence pacifique, de Victor Leduc, France observateur, 15 mars 1962, p. 21 ; « Europe, les communistes divisés », France observateur, 20 septembre 1962, p. 7-8 ; « Remue-ménage au P.C. », France observateur, 20 décembre 1962, p. 6-7 ; « La nouvelle génération communiste », art.cit., 28 février 1963, p. 6-7 ; « Ce qu’ils se sont dit », France observateur, 7 novembre 1963, p. 5.

43 Voir entre autres, parmi ses premiers articles sur le sujet : « Le premier congrès du P.S.U », France observateur, 16 mars 1961, p. 10 ; « Thorez freine les militants cégétistes », France observateur, 26 juillet 1962 ; « Europe : les communistes divisés », art.cit.

44 « Vive la paix ! », art.cit.

45 « Mollet, Thorez et le front populaire », France observateur, 26 septembre 1963, p. 6.

46 Lire les articles cités ci-dessus et notamment « Remue-ménage au P.C. », art.cit., p. 6-7.

47 « Le congrès de Maurice Thorez », art.cit., p. 4 ; « PC : l’avènement d’un dauphin », France observateur, 18 mai 1961, p. 10. Dans sa préface et sa sélection d’articles pour Un itinéraire intellectuel, Mona Ozouf escamote ces relations compliquées de Furet avec le communisme. En ne publiant que le seul « Congrès de Maurice Thorez », très caustique, et en délaissant les autres articles consacrés au communisme, nettement moins tranchés, elle participe à entretenir l’idée déjà évoquée d’une « grande fermeté » de Furet face au PCF dès 1958. Ce faisant, elle corrobore aussi les souvenirs rétrospectifs de ce dernier concernant sa rupture avec le communisme (voir à ce sujet Michael S. Christofferson, « An Antitotalitarian History of the French Revolution », art.cit.).

48 « La nouvelle génération communiste », art.cit.

49 « Le parti communiste et ses étudiants », France observateur, 12 mars 1964 ; « La voiture-balai », France observateur, 11 mars 1965, p. 5.

50 « Un Lénine khrouchtchévien », compte rendu du Lénine de Jean Bruhat, France observateur, 14 janvier 1960, p. 22.

51 Voir notamment « La monnaie de l’absolu », compte rendu d’Islam et capitalisme, de Maxime Rodinson, Le Nouvel Observateur, 16 mars 1966, p. 32-33.

52 « Une société opaque », compte rendu de L’État socialiste, de Jean Dru, France observateur, 11 mars 1965, p. 26.

53 « De Staline à Khrouchtchev : le grand tournant », compte rendu du Grand Tournant, de Giuseppe Boffa, France observateur, 3 août 1960, p. 19 ; « Où va la Russie khrouchtchévienne », France observateur, 12 octobre 1961, p. 13 ; « Une société opaque », art.cit., p. 26.

54 « La gauche meurt-elle d’avoir gagné ? » (entretien avec Raymond Aron), Le Nouvel Observateur, 1er mars 1967, p. 40-44 ; « Que deviendra la France après la décolonisation ? », art.cit.

55 François Furet, « Les intellectuels français et le structuralisme », inL’Atelier de l’histoire, Flammarion, 1982, p. 37-52 (essai publié à l’origine dans Preuves, février 1967, n° 92).

56 « Lénine et la fin du rêve », compte rendu de Lénine, de Louis Fischer, Le Nouvel Observateur, 1er février 1967, p. 37-38.

57 Jean Poperen, La Gauche française. Le nouvel âge 1958-1965, Fayard, 1972, p. 354 et passim.

58 Lire notamment « Après le discours de Marseille », France observateur, 16 janvier 1964, p. 5-6, et « Les communistes dans la course présidentielle », France observateur, 20 février 1964, p. 3.

59 C’est dans « Defferre, oui ou non ? » (Le Nouvel Observateur, 3 juin 1965, p. 6‑7) que Furet se penche pour la dernière fois sur la gauche française pour la période qui nous concerne. On note par ailleurs que Furet et Jacques Ozouf, dans un article consacré aux présidentielles de 1965, concluent que les futurs scrutins se feront au centre (« Le sursis », Le Nouvel Observateur », 22 décembre 1965, p. 10).

60 Michael S. Christofferson, « An Antitotalitarian History of the French Revolution », art.cit., p. 573, 582-583.

61 Peter Burke, The French Historical Revolution : The Annales School, 1929-1989, Polity Press/Stanford University Press, Cambridge/Stanford, 1990, p. 67 et passim. Concernant l’histoire sérielle, voir François Dosse, L’Histoire en miettes. Des « Annales » à la « nouvelle histoire », La Découverte, 1987, p. 178-192. Sur la défense de l’histoire sérielle par Furet, voir « Le quantitatif en histoire », inL’Atelier de l’histoire, op. cit., p. 52-72 (essai publié à l’origine dans Annales ESC, 1971, n° 26).

62 Adeline Daumard et François Furet, Structures et relations sociales à Paris au milieu du xviiie siècle, Armand Colin, « Cahiers des Annales », n° 18, 1961 ; Jean Bouvier, François Furet et Marcel Gillet, Le Mouvement du profit en France au xixe siècle, matériaux et études, Mouton, Paris/La Haye, 1965 ; François Furet (dir.), Livre et société dans la France du xviiie siècle, 2 volumes, Mouton, Paris/La Haye, 1965-1970.

63 François Furet interviewé par Mona Ozouf, Jacques Revel et Pierre Rosanvallon, Histoire de la Révolution et la révolution dans l’histoire, « Savoir et mémoire », n° 5, 1994, p. 10, 21, 22.

64 Furet affirme avoir écrit le premier tome, en collaboration avec Richet, à l’été 1963, et le second à l’été 1964 (Histoire de la Révolution et la révolution dans l’histoire, op.cit., p. 23). Il se trompe probablement d’un an, si l’on en juge par l’interview publiée le 21 septembre 1989 dans Le Nouvel Observateur, où il place à l’été 1964 la rédaction du premier volume (Steven L. Kaplan, Adieu 89, traduction de A. Charpentier et R. Lambrechts, Fayard, 1993, note 3, p. 759-760).

65 Au cours de l’été 1964, Furet publie deux articles en juillet, et aucun en août et septembre.

66 Le terme « amis » est repris du livre de Louis Pinto, L’Intelligence en action, op. cit.

67 Gilles Martinet, « Révolution française : une vision nouvelle », Le Nouvel Observateur, 20 octobre 1965, p. 30.

68 Niilo Kauppi, French Intellectual Nobility : Institutional and Symbolic Transformations of the post-Sartrian Era, State University of New York Press, Albany/New York, 1996, p. 127-133.

69 On trouvera une analyse détaillée du contenu de l’ouvrage et du débat historiographique qu’il suscita dans Michael S. Christofferson, « An Antitotalitarian History of the French Revolution », art.cit., p. 584-589.

70 En français dans le texte.

71 François Furet, Histoire de la Révolution et la révolution dans l’histoire, op. cit., p. 23.

72 Steven L. Kaplan, Adieu 89, op. cit., p. 681 ; François Furet, Histoire de la Révolution et la révolution dans l’histoire, op. cit., p. 9. C’est Denis Richet qui rédigea les passages les plus controversés du livre, ceux portant sur la période allant de l’été 1789 à Thermidor. Après la publication de l’ouvrage, Furet retourna à l’Ancien Régime, s’intéressant relativement peu à la Révolution. Richet, bien moins exposé que Furet dans les médias dans les années 1970 et 1980, exprima alors quelques critiques vis-à-vis de l’orientation donnée par Furet à l’historiographie révolutionnaire, réprouvant l’accent mis sur « l’intellectuel » au détriment du « socioculturel » (Steven Kaplan, Adieu 89, op. cit., p. 681). Richet reprochait également à certains anciens compagnons de route leur farouche anticommunisme. En 1978, il dénonça la « mode, chez certains de [s]es camarades d’hier, de renier leur passé, de tenter vainement d’en exorciser le fantôme, de n’avoir quitté le communisme que pour un anticommunisme oublieux de ses origines » (« Pourquoi j’aime l’histoire ? Essai d’autobiographie intellectuelle », in De la Réforme à la Révolution : études sur la France moderne, 1991, p. 547). Le commentaire visait peut-être Furet.

73 C’est ce que laisse entendre Furet dans un entretien donné à Libération le 29 octobre 1988, p. 2.

74 François Furet interviewé par François Ewald, « Penser la Révolution », Le Magazine littéraire, mars 1986, n° 228, p. 93.

75 Preuves, n° 188, octobre 1966, p. 11-21.

76 Gilles Martinet, « Révolution française : une vision nouvelle », art.cit., p. 31.

77 En mars 1951, Edgar Morin avait publié dans L’Observateur un article signé de son vrai nom, ce qui lui avait valu d’être exclu du parti. Nombre de communistes et d’anciens du PCF commencèrent alors à avoir recours au pseudonyme. Lire Philippe Tétart, « France observateur… », op. cit., vol. 1, p. 239-240.

78 Les débats politiques des années 1970, notamment ceux autour du totalitarisme, allaient avoir une influence décisive sur le révisionnisme de Furet ; voir Michael S. Christofferson, « An Antitotalitarian History of the French Revolution », art.cit.

Michael Scott Christofferson

Réalisation : William Dodé