couverture
Agone 41 et 42
« Les intellectuels, la critique & le pouvoir »
Coordination Thierry Discepolo, Charles Jacquier & Philippe Olivera
Parution : 13/10/2009
ISBN : 9782748900811
Format papier : 288 pages (15 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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Table des matières

Orwell et la dictature des intellectuels James Conant

Le rôle de l’intelligentsia au sein des partis politiques marxistes Jan Waclav Makhaïski

Introductions aux analyses de Makhaïski

Ante Ciliga & la nouvelle classe dirigeante soviétique Ante Ciliga

Une critique prolétarienne de la bureaucratie révolutionnaire Bruno Rizzi

Les analyses de Bruno Rizzi

Régis Debray, « Maître ès renégats » Thomas Didot

Exercice d’admiration

Sollers tel quel Philippe Olivera et Thierry Discepolo

François Furet entre histoire & journalisme (1958-1965) Michael Scott Christofferson

Genèse sociale de Pierre Rosanvallon en « intellectuel de proposition » Christophe Gaubert

Radical, chic, et médiatique Adam Garuet

Sur la fonction de deuxième et de troisième couteau (de poche) Camille Trabendi

À propos de l’« intellectuel de Région » Thierry Fabre, de Jérôme Vidal et de sa « puissance d’agir », de Pascal Blanchard en « free lance researcher »

Sur la responsabilité sociale du savant Alexandre Grothendieck

Les choix du mathématicien Alexandre Grothendieck

« Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés » Gérard Noiriel

Entretien avec Gérard Noiriel

Le philosophe, les médias et les intellectuels Jacques Bouveresse

Entretien avec Jacques Bouveresse

Le constructivisme comme outil de pouvoir aux mains des intellectuels Jean-Jacques Rosat

Vous avez dit « anti-intellectualisme » ? Philippe Olivera

(Auto-)dérision Alain Accardo

  • 1 Lire Pierre Rosanvallon, Pour une histoire conceptuelle du politique. Leçon inaugurale au Collège (...)
  • 2 « Entretien avec Pierre Rosanvallon. Sur quelques chemins de traverse de la pensée politique en Fr (...)
  • 3 Sur la rhétorique de la « crise » et de la « réforme » ou de la « pédagogie nécessaire », lire Jul (...)
  • 4 Lireles trois « volets » de son « histoire intellectuelle d’ensemble de la démocratie moderne », L (...)

En 2001, pierre rosanvallon, alors qu’il n’est plus très éloigné de la « chaire d’histoire moderne et contemporaine du politique » du Collège de France où, selon ses vœux, il déposera ses bagages en 2002 1, déclare qu’au milieu des années 1970 il voulait déjà « faire un vrai travail intellectuel », réaliser « un travail intellectuel original et de fond » 2. Depuis lors, il peut apparaître effectivement comme un auteur prolifique. D’une part, il s’est illustré par ses publications à tonalité mi-pédagogique, mi-thérapeutique : nombre de ses premiers livres, même lorsqu’ils sont issus d’une thèse universitaire, ressemblent à des collections de fiches de lecture mises bout à bout, certaines accompagnées d’annexes en forme de « chantier » ou d’« orientation » bibliographiques, de « dossier », de « repères » ou de « fiches » ; il s’agit aussi pour lui de diagnostiquer une « crise » (de l’État-providence), de proposer un « bilan » (de la Démocratie), de dénoncer un « retard » (des Réformes) ou de proclamer l’urgence (d’une Refondation intellectuelle) ; etc. 3 D’autre part, sacré membre d’une institution universitaire prestigieuse, il s’honore d’être reconnu pour la publication (sous forme de livres, car il n’a écrit pratiquement aucun article dans les revues scientifiques des sciences humaines et sociales) de ce qu’il considère comme son « œuvre » intellectuelle de philosophie ou d’histoire intellectuelle du politique. Une « œuvre » qui, lui ayant coûté de longues heures de fréquentation de la Bibliothèque nationale et empruntant durablement la forme de productions académiques dans une maison d’édition installée 4, délivre frontalement au lecteur une prose plus sentencieuse que prophétique sur le destin de « nos démocraties ».

  • 5 Lire Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, « La production de l’idéologie dominante », Actes de la rec (...)

C’est sans doute cette intrication de l’autodidaxie pédagogique et de l’homélie qui contribue à expliquer le succès dont ses propos ont fait l’objet à partir des années 1980 sur deux marchés de diffusion à la fois. Sur le marché scolaire, des extraits de ses ouvrages et de ses « thèses » ont, très tôt, été inclus dans les manuels de science économique et sociale des lycées et ont fourni les thèmes de sujets d’examen ; tandis qu’il devenait un auteur de prédilection des formations – universitaires ou privées – sur le social et le travail social, avant de voir ses schèmes et ses thèmes intégrés aux lieux qui, tels Sciences-Po, sont préposés à la sélection de l’ethos et à la légitimation de la philosophie sociale des enfants des fractions dominantes des classes dominantes 5. Sur le marché intellectuel de grande diffusion, initialement associé à la revue Esprit (et, plus tard, promu par des revues « intellectuelles » telles Le Débat) et présent dans les grands médias, il pouvait promouvoir la figure de l’« intellectuel de proposition » contre la figure de l’« intellectuel critique ».

Identités multiples & cohérence biographique

Différentes identités ont pu être conférées successivement ou simultanément à Pierre Rosanvallon :

— permanent syndical : responsable des études économiques à la CFDT (1969-1973) ; secrétaire confédéral (1973-1975) ;

— homme de revue et de presse : fondateur et rédacteur en chef de CFDT aujourd’hui (1973-1977) ; un des fondateurs et animateurs de Faire en 1975 i ; chroniqueur (et actionnaire) à Libération en 1982 ; éditorialiste-associé au Monde en 2004 ;

— militant dans des organisations et syndicats étudiants : Jeunesse étudiante chrétienne (JEC), Union des grandes écoles (UGE) ;

— membre d’un parti politique : parti socialiste unifié (PSU) puis parti socialiste (PS) ; Pierre Rosanvallon fait partie de ces responsables de la CFDT et du PSU qui, à partir de 1972, soutiennent ce qui allait devenir « Les assises du socialisme » (1974), adhèrent au PS à cette occasion et sont des candidats potentiels aux législatives ;

— chercheur : « directeur de recherche » à l’université Paris-IX Dauphine ; sociologue et historien du politique voire économiste (voir les quatrièmes de couverture de ses livres et la présentation de ses séminaires) ;

— enseignant à l’IEP de Paris (à partir du milieu des années 1990) ; maître de conférences puis directeur d’études à l’EHESS (respectivement à partir de 1984 et 1989) ou membre du jury de l’agrégation de science politique (2000-2001).

Cette énumération suggère à la fois le passage d’une position à une autre et le cumul de positions dans différents univers sociaux, positions souvent dominantes dans leur ordre : par exemple, quand il est « militant » syndical ou politique, il est plutôt responsable (étudiant), permanent (à la CFDT) ou conseiller des dirigeants que « militant de base ». Mais elle met aussi à mal la représentation de l’unité d’une vie orientée vers le développement d’un projet intellectuel. C’est pourquoi les présentations qui ne peuvent s’appuyer sur la possession des propriétés les plus légitimes dans cet univers tendent à commuer ces « manques » en « personnalité » qui se « distingue par un itinéraire original ».

Hautes études commerciales (HEC) & l’accès aux biens de salut politiques et intellectuels

Pour comprendre les investissements politiques et l’orientation professionnelle vers le syndicat CFDT de Pierre Rosanvallon, il faut décrire la position qu’il occupait à HEC, par rapport à l’étudiant modal de cette école. Comparée aux autres grandes écoles, HEC fonctionne objectivement, dans les années 1960, comme un lieu de relégation et de rattrapage pour les élèves les plus favorisés socialement mais aux résultats scolaires la plupart du temps « moyens ». Sous cet angle, Pierre Rosanvallon ne se différencie pas des autres élèves des classes préparatoires HEC, dont les deux tiers déclaraient, au milieu des années 1960, avoir initialement souhaité une autre orientation. Il n’a pas redoublé dans l’enseignement secondaire mais n’a pas non plus obtenu une quelconque distinction scolaire au lycée et il obtient son baccalauréat (section maths-élémentaires) mention passable à dix-sept ans.

  • 6 Ingénieur Arts et métiers, son père est alors directeur du personnel et de fabrication ; sa mère, (...)
  • 7 Pierre Bourdieu, La Noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, Minuit, 1989, p. 260. (...)

Les caractéristiques sociales de l’élève Pierre Rosanvallon – son père est « industriel », sa mère « enseignante » 6–, auxquelles on peut ajouter l’origine provinciale (il est né à Blois, en 1948) et scolaire (il a été scolarisé dans des lycées publics de Blois et de Tours), diffèrent en partie des caractéristiques modales des étudiants HEC de la fin des années 1960, plus « bourgeois » (fortement dotés en capital économique), parisiens, dont les mères sont le plus souvent sans profession, pour certaines cadres supérieures ou profession libérale, et qui sont assez souvent passés par l’enseignement privé. Mais ses caractéristiques le distinguent aussi des élèves les plus éloignés de l’institution, « “fils de profs” égarés parmi les “fisticis” [“son fils est ici”, dans le jargon local : enfants de grands patrons] » qui, à l’opposé de l’identification à l’idéal de l’institution, de ceux qui se sentent à HEC comme chez eux, développent une « contre-identification réactionnelle, […] poussant à l’extrême les positions critiques associées à la trajectoire modale de leur groupe d’origine 7 ».

  • 8 Antoine Spire, Profession permanent, Seuil, 1980, p. 57.
  • 9 Pierre Bourdieu, La Noblesse d’État, op. cit., IIIe partie, chap. 1.

On peut citer la description, par Antoine Spire (fils d’enseignant de philosophie en khâgne), de son rejet, au sortir de l’école, de l’avenir de « cadre » qu’il appréhende à travers les manières d’être des élèves les plus bourgeois d’HEC : « C’est arrivé dans les premiers jours de septembre 1968. Il fallait bien choisir un métier. Jusque-là je vivais grâce à l’aide de mes parents et à quelques “petits cours” que je donnais à des enfants du 16e arrondissement. Je ne voulais pas devenir cadre. À HEC, des élèves avaient créé un club réservé à ceux dont les parents gagnaient plus d’une certaine somme et où, à vingt ans, ils se réunissaient en smoking le soir autour d’un verre de whisky. Ils symbolisaient pour moi tout ce contre quoi je voulais lutter et ceux dont je me sentais le plus étranger. Il me paraissait hors de question que j’entre dans une entreprise capitaliste quelconque. 8 » C’est parmi les quelques « fourvoyés » que se recrutent les rares maoïstes, au sein d’une école où les élèves se distinguent des autres élèves de grandes écoles dans l’expression de leurs opinions politiques ou de leurs préférences culturelles par le fait qu’ils se déclarent plus souvent à droite, à la rigueur au centre droit ou au centre gauche, lisent plus souvent Le Figaro ou L’Express, etc. 9

  • 10 Pierre Rosanvallon, « Témoignage », Revue française d’histoire des idées politiques, 1995, n° 2. (...)
  • 11 Annuaire de l’École pratique des hautes études, année 1969-1970.
  • 12 Pierre Rosanvallon, « Témoignage », art.cit.

La position « intermédiaire » occupée par l’élève Pierre Rosanvallon au sein d’HEC trouve une traduction dans ses lectures de la presse : en première année, il déclare lire régulièrement Le Monde, Le Nouvel Observateur, L’Express et Esprit ; parfois Match, Témoignage chrétien, Le Figaro Littéraire mais aussi Projet, Études, économie & humanisme, etc. Cette position se retraduit également au niveau de ses engagements et de ses prises de positions politiques. « Membre actif » de la « communauté catho » (c’est un pratiquant régulier) et un des « responsables » syndicaux de l’Union des grandes écoles à HEC (mais il n’est pas membre d’un parti politique), il s’investit peu ou pas du tout dans les activités liées à l’école (du type boum HEC, organisation de carrefours, manifestations de l’association d’anciens élèves, activités sportives, etc.) ; il n’est membre d’aucun club de l’école et déclare peu d’activités culturelles. Son réseau de sociabilité est ainsi partiellement extérieur à l’école et s’il en fréquente pourtant certains élèves, c’est sur la base de l’appartenance au même groupe syndical ou religieux et non sur une base strictement scolaire. Il s’intéresse alors « au tiers-monde » et au (sous-)développement : il suivra le séminaire « Problèmes de planification du développement » de Charles Bettelheim à l’École pratique des hautes études. Économiste marxiste (althussérien) et point de passage obligé pour ceux qui s’intéressent aux pays en voie de développement et qui lisent les livres publiés dans la collection « Économie et socialisme » qu’il dirige aux éditions Maspero, Bettelheim est aussi un point d’accès à la théorie althussérienne moins « sélectif » que le séminaire d’Althusser à l’École normale supérieure (d’abord fréquenté par des normaliens). Pierre Rosanvallon déclarera plus tard avoir emmené les étudiants d’HEC au séminaire de Bettelheim 10 ; et, l’année universitaire 1969-1970, il y participe à un groupe d’étude sur le « capitalisme monopoliste » se réunissant « très régulièrement » pour fournir « un travail qui a abouti à un exposé collectif » 11. Il lira aussi Pierre Jalée, Jean-Marie Albertini, Walt Rostow, etc. ; et, dès sa première année d’études, là où certains élèves envisagent de poursuivre leur scolarité aux États-Unis, c’est plutôt l’Amérique du Sud ou l’Afrique qui l’intéresseront. Dans la même optique, il envisagera plutôt de travailler comme « expert en développement » dans un organisme international. Ainsi, c’est le « sens du service et de l’utilité sociale » de son travail, mais aussi l’« intérêt » du travail et l’importance de la « responsabilité » qui pourrait lui incomber qui lui importent à l’époque, beaucoup plus que la rémunération qu’il pourrait en tirer, le prestige de l’entreprise où il pourrait travailler, ou même son indépendance professionnelle. Il milite dans un « comité Vietnam » (mais pas dans les Comités Vietnam de base, maoïstes) ; et il est familier de la rhétorique, voire de l’univers gauchiste – il déclarera bien plus tard : « J’avais beaucoup d’amis qui étaient gauchistes, qui ont été trotskistes, qui ont été à l’UJCML [Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes] 12» –, sans pousser la volonté de transgression jusqu’à l’adopter lui-même. S’il déclare se classer politiquement à l’« extrême gauche », le « socialisme de type yougoslave » (plutôt que le libéralisme français ou américain, le collectivisme de type soviétique ou chinois) est le système économique qui lui paraît convenir le mieux pour la France. Pour l’étudiant Pierre Rosanvallon (qui a aussi lu Emmanuel Mounier), Paul Ricœur est alors le penseur, Esprit l’école de pensée dont il se sent le plus proche sur le plan philosophique, avec Économie & humanisme sur le plan économique et politique ; tandis que le même Paul Ricœur et Pierre Mendès France sont les personnes dont il souhaiterait particulièrement qu’elles viennent donner une conférence à l’école.

L’intérêt pour la politique (le militantisme « de gauche ») ou la mise en place d’ateliers de « lecture de Marx », les « contacts avec les organisations syndicales » font partie du parcours obligé de l’étudiant progressiste à HEC de la fin des années 1960, dans un contexte de politisation intensive, où « près de la moitié des étudiants » de l’école sont à l’Union des grandes écoles (UGE). Mais, derrière des choix présentés comme expressément « politiques » et « intellectuels », c’est aussi dans la manière de pratiquer que se reconnaissent l’École et le pratiquant. Dès ces premières années, autant que l’intellectuel qu’il dépeint, Pierre Rosanvallon apparaît comme un entrepreneur intellectuel qui, militant, est « responsable », « organise » de « petits groupes de travail informels » sur Marx et Hegel, « emmène » les étudiants suivre les cours de Bettelheim. Et l’ensemble de ces pratiques « intellectualo-militantes », c’est-à-dire l’ensemble de ces tentatives scolaires visant à intégrer économie et politique, préoccupations managériales et militantisme, apparaissent comme des « initiatives » d’étudiants entreprenants équivalentes à la création des « juniors entreprises » dans les années 1980 ou à l’engagement humanitaire et social dans les années 1990, c’est-à-dire comme des manières par lesquelles s’expriment et trouvent à se renforcer les dispositions qui font l’homme d’action.

À cette époque, l’adoption d’un vocabulaire marxiste, sous une forme « théorique », constitue le droit d’entrée dans le débat politique à gauche qui s’impose à tout étudiant « engagé » mais plus ou moins bien pourvu de schèmes politiques dans des situations où il s’agit souvent d’avoir raison (dans l’instant) de ses adversaires et concurrents. Derrière cette allégeance commune au marxisme ou à Marx, de très grandes différences se marquent dans les références privilégiées et les dispositions scolaires inégales des étudiants des grandes et moins grandes écoles s’actualisent telles quelles dans un univers d’affrontement entre des thèses politiques. Les références faites aux Manuscrits de 1844, par exemple, qui apparaissent d’abord comme la marque des catholiques et de l’« idéalisme » contre lequel Althusser se définit (Roger Garaudy, philosophe « officiel » du parti communiste, cite aussi Les Manuscrits de 1844), ne coïncident pas avec les références aux Grundrisse (plus rares et distinctives) ou au Capital (relu par les althussériens). Le jeu des citations plus ou moins ésotériques distingue les virtuoses, consacrés par l’École, des autodidactes d’abord exposés à la vulgarisation : ainsi, au cours de sa première année à HEC, Pierre Rosanvallon lit-il les Œuvres choisies de Marx (publié en 1963) et La Pensée de Marx de Jean-Yves Calvez (dont la première édition date de 1956).

Un Marx pour chrétiens

Jésuite, professeur de philosophie, vulgarisateur de la pensée de Marx, Jean-Yves Calvez représente un type d’intermédiaire culturel, « de gauche » et « spécialiste du marxisme » sans doute essentiellement pour des catholiques plus ou moins profanes politiquement ; et il occupe une position dominée dans ce sous-espace intellectuel. L’ouvrage, qui en est à huitième édition à la fin des années 1960, est ainsi publié en poche au Seuil en 1970, mais non sans remaniements : certains chapitres disparaissent (portant notamment sur l’Église catholique et le marxisme) tandis que, dans une postface, l’auteur est conduit à défendre son interprétation qui « fait la part assez belle aux œuvres de Marx qu’on a coutume d’appeler “œuvres de jeunesse”, en particulier aux Manuscrits de 1844 » contre les critiques menée par « Louis Althusser et l’école althussérienne ». Cette position d’intermédiaire culturel est également occupée par l’aumônier (également jésuite) d’HEC, par ailleurs aumônier des Cadres chrétiens, lequel déclarera plus tard : « En même temps que l’animation cultuelle, je faisais des cours sur la philosophie allemande, Kant, Hegel, Marx… Je montais une bibliothèque, avec une espèce de volonté utopique : bâtir sur un terrain vierge. Les élèves que je voyais avaient une forte personnalité. La trentaine d’entre eux qui venait était à la recherche de la discussion, de la confrontation, de la politique. ii » L’aumônerie fonctionne ainsi comme un lieu où peuvent se retrouver les élèves (catholiques) s’affirmant de gauche ou d’extrême gauche et souvent critiques vis-à-vis de l’enseignement qui leur est dispensé à base d’« études de cas » et de « cours théoriques », souvent favorables à l’introduction de « séminaires » avec exposés préparés, sur la base de lectures préalables. Entre animation cultuelle et animation politico-culturelle, l’aumônier y « cherche à susciter la réflexion politique » dans une forme ajustée à son public : « Qu’est-ce qu’un cadre ? Que doit-il faire pour que la cité soit juste ? », et il encourage les élèves qui se rendent au bidonville de Nanterre « pour faire de l’alphabétisation » iii.

  • 13 « Entretien avec Pierre Rosanvallon », art.cit., p. 49.

Pour les nouveaux convertis, l’appropriation de ces nouveaux biens de salut politique et intellectuel est passée par un travail pédagogique d’inculcation plus ou moins intense : « En ce qui me concerne, déclare Pierre Rosanvallon, j’appartiens à une génération pour qui la lecture attentive de la littérature marxiste a été absolument essentielle » et, ajoute-t-il, « je pouvais réciter presque par cœur des chapitres entiers des Grundrisse, du Capital, ou bien des Manuscrits de 1844, et je le peux toujours ! 13» Intense, elle fut cependant très circonscrite dans le temps et, en grande partie, dépendante de l’affiliation à un groupe affinitaire plus ou moins sélectif la plupart du temps réuni autour d’un porteur de charisme politico-intellectuel. Mais elle ouvrit, au moins temporairement, l’accès au champ politique et, plus largement, intellectuel, dans une période de redéfinition des relations entre titres scolaires et postes de travail où se renforçait, sinon s’inventait, des positions intellectuelles séculières concurrentes de la position scolastique classique, d’une part celle de l’intellectuel de commission (« expert »), d’autre part celle de l’intellectuel médiatique.

  • 14 Ibid., p. 49.
  • 15 Lire Roland Lardinois, « L’invention de Tocqueville », Actes de la recherche en sciences sociales, (...)

La domination de la référence marxiste et de ses usages les plus directement politiques sera d’autant plus forte et durable que certains agents sociaux sont d’emblée engagés dans l’univers syndical et politique et, surtout, peu dotés scolairement d’instruments intellectuels pouvant leur garantir ensuite une forme d’autonomie vis-à-vis de la doxa marxiste : « Pour beaucoup d’entre nous, déclare Pierre Rosanvallon, le marxisme a été le système et l’œuvre à l’intérieur desquels on a appris à penser et à travailler. C’était la réalité des années 1960. 14 » Au printemps 1971, il s’inscrira d’ailleurs en doctorat de troisième cycle à l’université de Vincennes, pour une thèse d’économie politique sur le « capitalisme monopoliste » avec Michel Beaud (thèse qui ne verra jamais le jour). Ces marxistes, sans doute un peu laborieux, resteront très durablement sensibles à la doctrine, et peut-être même surtout lorsqu’ils finiront par se définir ouvertement contre (en se dotant d’une identité d’abord négative), par exemple en contribuant à réinventer un Tocqueville philosophe politique sur la base du travail méthodique de légitimation antérieurement effectué par Raymond Aron, dans les années 1950, pour convertir Tocqueville en l’un des « maîtres de la sociologie moderne » 15. Le « marxisme », la référence à Marx, constitueront, un temps, leur premier et leur seul capital important et, bien après sa dévaluation sur le marché des biens symboliques, la manière dont ils aborderont le travail intellectuel, la manière de poser des questions, s’en ressentira : la domination du capital intellectuel induit un certain mode de reconversion (de l’expertise syndicale vers l’enseignement supérieur et le travail intellectuel) mais la faible dotation initiale et sa composition façonnent aussi certains traits saillants de cette reconversion.

Identité intellectuelle & refondation de la CFDT : la revalorisation symbolique de la réforme

  • 16 Lire Hervé Hamon et Patrick Rotman, La Deuxième Gauche. Histoire intellectuelle et politique de la (...)
  • 17 Pierre-Éric Tixier, Mutation ou déclin du syndicalisme ? Le cas de la CFDT, PUF, 1992, p. 222. (...)

À chacune des étapes de la carrière de Pierre Rosanvallon, les identités qu’on lui impute et qu’il a pu endosser peuvent aussi contribuer à disqualifier ses prétentions. En effet, il peut apparaître comme trop « intellectuel » pour certains militants de la CFDT lorsqu’ils critiquent l’éloignement des « intellectuels » des préoccupations du terrain et, par exemple, leurs relations avec la Commission exécutive du syndicat – même si les militants visent dans nos sources plus explicitement Alain Touraine 16. Pour les opposants internes à la « ligne » politique majoritaire de la centrale syndicale au cours des années 1970, par exemple dans les luttes pour la définition de l’« autogestion », Pierre Rosanvallon (qui se définit comme proche d’Edmond Maire et a été coopté par celui-ci) est très directement perçu comme l’agent du nouveau secrétaire général depuis 1971. Cette critique des intellectuels trouve un fondement objectif dans les transformations du recrutement des cadres du syndicat et, par exemple, du secrétariat confédéral, au début des années 1970, différenciant « un pôle militant au niveau de formation faible ou moyen » et « un pôle professionnel au niveau de formation élevé [c’est-à-dire constitué de diplômés du supérieur], caractérisé par la faiblesse ou l’absence d’expérience syndicale » 17.

  • 18 Jacques Julliard, « Une culture politique dominée », Esprit, avril 1980, p. 27‑33 ; et, plus large (...)

Un des principes des transformations du champ syndical et de la fraction du champ politique où se situe la CFDT des années 1960-1970 réside dans l’accumulation et l’usage du capital culturel scolaire au sein de la confédération, ce qui n’échappe d’ailleurs pas aux analyses internes 18. Certains membres du SGEN (plus diplômés) sont alors des agents particulièrement actifs et « autonomes » de la « révolution culturelle » promue par la direction de la CFDT, du fait des positions multiples qu’ils occupent dans la presse (avec le Nouvel Observateur), l’univers académique (avec l’EHESS), les revues intellectuelles (avec Esprit, plus tard Le Débat), le champ politique (le passage par le PSU et le PS).

Edmond Maire, l’intellectualisme & l’ouvriérisme

Fils de cheminot, Edmond Maire est devenu technicien au centre de recherche de Péchiney en suivant les cours du soir du Conservatoire national des arts et métiers puis, très jeune, a été embauché comme permanent syndical. Il appartient à la fédération de la Chimie, qui fut l’une des premières, au sein de la Confédération (avec la fédération du Textile), à tenter de « dépasser » le thème cédétiste de la « planification démocratique » en faisant la promotion de la notion d’autogestion, au cours de la première moitié des années 1960 iv, avant que le bureau confédéral, en mai 1968, puis le congrès, en 1970, ne l’adoptent comme mot d’ordre : le 35e congrès de la CFDT, en 1970, est celui qui entérine l’entrée de la CFDT dans l’espace politique socialiste et l’adoption du vocabulaire de la lutte des classes, mais un socialisme qualifié d’autogestionnaire.

On a un aperçu de la perception différenciée dont ce dirigeant syndical a pu faire l’objet et sur les luttes qui ont accompagné son accès au secrétariat national, dans la biographie que Frank Georgi a consacrée à Eugène Descamps, lorsqu’il oppose deux types contrastés de dispositions chez les secrétaires nationaux successifs de la centrale syndicale. « Pour Descamps, écrit-il, Edmond Maire est un intellectuel froid, dogmatique, cassant voire sectaire », tandis que ce dernier « supporte mal ce qu’il considère comme un ouvriérisme sentimental et affectif, prenant ses racines dans une culture jociste qui lui est étrangère ». Autant, ajoute-t-il, « le métallo se sent à l’aise au milieu de la masse des manifestants », autant « le chimiste ne goûte guère les grands-messes de la tradition ouvrière » v.

  • 19 Gérard Mauger et Claude Poliak, « Du gauchisme à la contre-culture (1965-1975) », Contradictions, (...)
  • 20 Lire par exemple Guy Groux et René Mouriaux, La CFDT, Economica, 1989.
  • 21 Pierre Rosanvallon, « Témoignage », art.cit.

Certains responsables du syndicat dénoncent le « gauchissement » de la centrale au tournant des années 1970 : au sortir de 1968, Paul Vignaux, par exemple, a pu critiquer ce qu’il percevait comme l’alliance (très momentanée) entre Edmond Maire et certains « gauchistes ». Le travail de la direction de la CFDT, au cours des années 1970, consiste en fait en une entreprise de capitalisation d’une partie de l’histoire du gauchisme en tant que celle-ci peut être lue comme recherche continue du « dépassement » des formes existantes, recherche d’« alternatives » (propension à la recherche ou à la création sans cesse renouvelée de mouvements ou de formes culturelles alternatives, du communisme au gauchisme, du gauchisme à la contre-culture, etc.) 19. Mais la « menace gauchiste » a été conjurée. Les chances de succès des différents prétendants à la domination exercée sur la centrale – et, d’abord, sur le groupe central du syndicat, puis, par son intermédiaire, sur le champ syndical – ne pouvaient s’actualiser qu’à la condition de pouvoir s’appuyer et reproduire, en les transformant, les structures bureaucratiques déjà existantes, dans une lutte tout à la fois bureaucratique (il s’agit de maintenir ou améliorer ses positions dans une organisation) et intellectuelle (il s’agit de disqualifier et réduire au silence les opposants par l’intermédiaire d’une offre discursive susceptible d’emporter l’adhésion du plus grand nombre). Pierre Rosanvallon évoque la distance de l’univers « deuxième gauche » au gauchisme dans la période qui suit le congrès de 1973 (où Edmond Maire dénonce le « volontarisme minoritaire » des gauchistes pour finalement obtenir leur condamnation au congrès de 1976 20), lorsqu’il explique la place qu’il y a tenu : « Á la CFDT, c’était très fort, parce que nous craignions beaucoup l’entrisme trotskiste, nous redoutions beaucoup aussi un certain nombre de manœuvres maoïstes ; et je dois dire que, pendant deux ans, je me suis occupé […] de la formation des permanents CFDT pour leur apprendre la résistance au gauchisme. Je leur faisais des cours sur ce qu’étaient les grands thèmes de la rhétorique trotskiste ou les grands thèmes de la rhétorique maoïste pour les aider à réagir » 21.

  • 22 Les analyses développées par Pierre Cours-Salies, prennent ainsi place dans la lutte pour la défin (...)

Ces conflits concernaient les orientations stratégiques du syndicat et la définition du syndicalisme, c’est-à-dire, aussi, la relation historique au mouvement ouvrier 22. Ils engageaient une définition des relations de la CFDT avec les autres organisations syndicales (la question de l’unité d’action syndicale) et avec les partis politiques de gauche : le débat, engagé au moins depuis 1967, sur « la stratégie commune partis-syndicats » (position qui a les faveurs d’Edmond Maire) contre la défense de « l’autonomie syndicale » (position qui a les faveurs de responsables comme Albert Détraz, Gilbert Declercq, etc.).

  • 23 Consulter Antoine Bevort, « Le syndicalisme français et la logique du recrutement sélectif : le ca (...)
  • 24 Gilbert Declercq, « Postface. Bien sûr que c’est possible ! », in Pierre Cours-Salies, La CFDT. Un (...)

Ces antagonismes ont produit des effets très concrets, par exemple sur l’évolution de la politique de recrutement du syndicat 23. Dans ce contexte, à mesure que la position de producteur idéologique occupée par Pierre Rosanvallon, expert travaillant à la redéfinition de ce que devait être le syndicalisme, s’est renforcée, les opposants au point de vue dominant pouvaient dénoncer son illégitimité au regard de cette histoire-enjeu du syndicalisme : responsable syndical, il n’était cependant pas élu, et n’a jamais été militant de la centrale ; sortant d’HEC (et d’origine bourgeoise), il ne pouvait parler au nom de la classe ouvrière. Une expression synthétique de cette objectivation brutale de la position d’expert trouvera ultérieurement à s’exprimer (après la bataille) sous la plume de Gilbert Declercq : « Et pourtant que de petits maîtres ont prétendu nous donner la leçon pour, disaient-ils, “adapter le syndicalisme aux temps modernes”. Pour n’en citer qu’un seul, quand un Rosanvallon (ex-secrétaire confédéral), qui n’a jamais été de la classe ouvrière, en conclut qu’elle n’existe pas, ou que, n’ayant jamais pratiqué, et pour cause, l’action militante, en conclut qu’adapter le syndicalisme c’est en faire un syndicalisme de permanents et de gestion sociale, on a vraiment l’impression qu’il assume ses fantasmes personnels sur notre dos ! 24»

  • 25 Lire René Mouriaux, « La CFDT. De l’union des forces populaires à la réussite du changement social (...)
  • 26 « Entretien avec Pierre Rosanvallon », art.cit., p. 49 ; Pierre Rosanvallon, « Témoignage », art. (...)

Un des enjeux externes sous-jacent à ces luttes était la redéfinition de la position dominée de la CFDT dans le champ syndical passant par l’affirmation récurrente de « l’originalité » de la CFTC-CFDT par rapport à la CGT 25, qui est finalement passée par un travail symbolique de « reformulation et d’adaptation de l’ambition marxiste », puis de « refondation d’un corps original de doctrine », pour reprendre les termes employés par Pierre Rosanvallon, qui en fut un des artisans 26.

  • 27 Lire Hélène Hatzfeld, « L’autogestion dans la recomposition d’un champ politique de gauche », in F (...)
  • 28 Institut confédéral d’études et de formation CFDT (CFTC), Formation 1970, n° 90.
  • 29 Pierre Rosanvallon, « Autogestion », Le Débat, n° 50, « Dictionnaire d’une époque. Entrées et clés (...)

L’usage qui est fait de la notion d’autogestion au sein du champ syndical et politique au début des années 1970 apparaît rétrospectivement comme une manière, pour les organisations qui l’adoptèrent, d’échapper au stigmate de l’appellation « réformiste » en se situant « à gauche », mais dans une position distincte de la CGT ou du PC 27, c’est-à-dire par rapport aux agents encore dominants dans ces deux espaces. Cette domination se marque, au sein de la CFDT, par l’adoption du vocabulaire marxiste, ce qui va se traduire, dans une optique pédagogique, par la rédaction d’un « Lexique des principaux termes marxistes » en 1970 28. Il est rédigé par André Barjonet, ancien membre du PC et du bureau confédéral de la CGT (organisations dont il démissionne en 1968), ancien directeur du centre d’études économiques de la centrale cégétiste et membre de la revue Économie & politique, devenu adhérent du PSU (dont il sera un des secrétaires nationaux en 1974). Quant à l’introduction d’Albert Détraz (dirigeant confédéral de 1958 à 1974 et responsable de la revue Reconstruction), c’est un modèle de rhétorique pédagogique et de mise à distance, une manière de diffuser, mais avec retenue, les concepts familiers des tenants de la lutte des classes. Ainsi se construit peu à peu le « socialisme démocratique » de la CFDT, une manière d’être de gauche à l’origine encore formellement marxiste, mais « autrement ». « Le thème de l’autogestion, écrira plus tard Pierre Rosanvallon, a d’abord contribué à canaliser une puissante recomposition du paysage politique en servant de support à la constitution d’une alternative à la culture politique étatique-communiste-marxiste auparavant dominante. Le drapeau de “socialisme autogestionnaire” a permis à une gauche antitotalitaire de s’affirmer positivement, en en finissant avec la notion de gauche “non communiste”, purement négative et implicitement connotée d’une dimension privative » 29.

  • 30 Pierre Rosanvallon, L’Âge de l’autogestion ou la Politique au poste de commande, Seuil, 1976, p. 8 (...)
  • 31 Pierre Rosanvallon et Patrick Viveret, Pour une nouvelle culture politique, Seuil, 1977, p. 124-12 (...)

Ne recevant tout d’abord de définition que négative, « dans un double refus de la social-démocratie et du socialisme bureaucratique d’État », un refus de « l’alternative aménagement du capitalisme ou démocratie populaire » 30, la valorisation de l’autogestion au sein de l’univers de la « deuxième gauche » a pu contribuer, précocement, à la réhabilitation de la « fonction d’entrepreneur », pleinement développée dans Pour une nouvelle culture politique, paru en 1977 : « Mais, écrivent en effet les auteurs, un nombre croissant de gens cherchent une autre voie. Ils veulent “faire quelque chose” et plus seulement revendiquer ou préparer les batailles du lendemain. Il n’est pas exagéré de dire qu’une aspiration profonde à l’entreprise – au sens fort du terme – est en train d’apparaître socialement aujourd’hui comme alternative à la crise du militantisme. C’est bien dans ce sens qu’il faut aller. Il ne faut pas craindre de dire que l’aspiration à l’autogestion est inséparable d’une réhabilitation, d’une extension et d’une socialisation de la fonction d’entrepreneur dans la société. Cette formule, volontairement provocante, mérite explication. Il s’agit d’abord de réhabiliter la fonction d’entrepreneur. La société capitaliste est en effet devenue une société bureaucratique, une société de gestion et d’administration, beaucoup plus qu’une société d’innovation. 31 »

  • 32 Pierre Rosanvallon, « Formation et désintégration de la galaxie “auto” », in Paul Dumouchel et Jea (...)
  • 33 Frank Georgi, « Les “rocardiens” : pour une culture politique autogestionnaires », in Frank Georgi (...)
  • 34 Pierre Rosanvallon, La Nouvelle Question sociale. Repenser l’État-providence, Seuil, p. 222.
  • 35 Ibid. ; Pierre Rosanvallon, « Témoignage », art.cit.

L’histoire est généralement écrite par les vainqueurs. Lorsque Pierre Rosanvallon énonce, au début des années 1980, dans un colloque sur l’auto-organisation 32, que la notion a « théoriquement épuisé son rôle », il faut entendre « politiquement » plus que « théoriquement ». Mais nul besoin de se référer aux militants qui furent ses opposants les plus virulents, au sein de la CFDT des années 1970, pour proposer une autre interprétation du destin de l’autogestion. Il suffit de mentionner les propos de Patrick Viveret, co-auteur de Pour une nouvelle culture politique, tels que Frank Georgi les rapporte : « Pour lui, l’erreur de la “deuxième gauche” est d’avoir persisté dans son discours de dénonciation des “archaïsmes” et des “corporatismes” de la “première gauche”, sans voir que le monde – et l’ennemi principal – avaient changé au cours des années 1980 avec l’effondrement du communisme et la “radicalisation” du capitalisme. D’où, selon lui, l’aveuglement d’une partie des héritiers du courant autogestionnaire, syndicalistes et intellectuels, en décembre 1995 face à “ce qui fut bien un mouvement social, même s’il ne répondait pas aux canons théoriques de la deuxième gauche”. 33 » Outil conceptuel « formé par la pratique et pour elle », le mot permet à ses promoteurs d’échapper, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, au stigmate de l’étiquette de « réformisme ». Il est aussi l’opérateur de la revalorisation symbolique de la « réforme » contre les « archaïsmes », telle qu’elle va être pleinement développée, à partir des années 1980, par des revues comme Esprit, Commentaire ou Le Débat, et du « réformisme de l’individu 34 », par opposition au réformisme de l’État-providence « fondé sur la dépense, dans son objet, et sur la mise en œuvre de mesures universelles, dans sa procédure ». Celui qui entend « repenser le progrès social » et qui se désignera, après coup, comme l’« idéologue de la deuxième gauche », à travers la permanence de schèmes et de procédés rhétoriques 35, devient, dans la période suivante, un des idéologues de la destruction de l’État protecteur – sous couvert de lutte contre ses archaïsmes…

Portrait du savant en politique

  • 36 Sauf mention contraire, les citations de ce paragraphe sont tirées de Pierre Rosanvallon, « Témoig (...)
  • 37 Lire Daniel Gaxie, « Les logiques du recrutement politique », Revue française de science politique (...)
  • 38 Sur la « contribution », lire Pierre Rosanvallon, La Question syndicale. Histoire et avenir d’une (...)

Pierre Rosanvallon explique qu’en 1976 il hésitait à devenir dirigeant élu de la CFDT, malgré la sollicitation expresse d’Edmond Maire, parce qu’il voyait « mal un jeune intellectuel passer du statut de conseiller technique à celui de dirigeant élu » : « Il y avait à mes yeux une sorte de barrière sociologique à cela. 36 » Le choix à opérer semble plutôt avoir été, pour lui, entre carrière politique et activité intellectuelle. Mais, à travers ces choix, c’est une hiérarchie des positions professionnelles qui s’éprouve et se donne à voir : celle de permanent, de « conseiller technique » ou de « responsable de revue » est plus valorisée que celle de simple militant ; un mandat électif (comme député socialiste) est plus valorisé qu’une responsabilité syndicale (au sein du bureau confédéral) 37. Les trajectoires de promotion se font à peu près toujours dans le même sens : un ministre ou un élu politique national deviennent rarement responsables syndicaux ; un responsable syndical devient rarement permanent ; un permanent rarement un militant et d’autant moins que le militantisme se voit dévalué. La contribution de Pierre Rosanvallon à cette démonétisation de l’engagement syndical est passée par la redéfinition du syndicalisme de militants (à plus forte raison de la production d’une avant-garde de la classe ouvrière) en syndicalisme d’électeurs 38.

  • 39 Georges Ubbiali, « La reconversion des professionnels du syndicalisme », Travail et emploi, 1999, (...)
  • 40 Pour une analyse de ce type de reconversion et de ses effets sociaux dans le domaine de la redéfin (...)

Les ressources dont dispose Pierre Rosanvallon, les positions qu’il occupe en début de carrière et la manière dont il les occupe lui permettent de concilier un temps des investissements multiples, et encore relativement indéterminés, ce qu’il retraduit subjectivement comme étant « un tropisme […] pour l’action administrative, un tropisme pour l’action politique, un tropisme pour le travail intellectuel ». Elles lui permettent de retarder le moment des choix « définitifs » et de ne pas rester enfermé dans une définition restrictive de son identité, au demeurant relativement basse (expert ou permanent syndical), jusqu’à pouvoir obtenir un plein rendement de ses investissements scolaires et professionnels passés. On sait, en effet, que, hormis quelques reconversions professionnelles « brillantes, parfois enviées » de permanents syndicalistes – qui, comme Jacques Chérèque, André Sainjon, Pierre Héritier, Edmond Maire, Yves Lichtenberger, sont « le plus souvent associées à des dirigeants de premier plan, secrétaires généraux des organisations, responsables confédéraux, qui parviennent à capitaliser sur leur nom le réseau de connaissances de l’organisation ou à transformer leur militantisme en expertise 39 », ce n’est pas le cas de la plupart des (anciens) syndicalistes 40.

  • 41 Lire Monique Dagnaud et Dominique Mehl, « La galaxie syndicale et associative », in L’Élite rose. (...)

Pierre Rosanvallon souligne qu’il a préféré privilégier le « travail intellectuel » plutôt que l’accès à un poste de responsabilité politique ou dans la haute fonction publique lorsqu’il en aurait eu l’opportunité (comme nombre de ses amis) : avec l’arrivée de la « gauche » au pouvoir, il lui est proposé en 1981 de devenir inspecteur des finances au tour extérieur, sollicitation qu’il rejette. Pourtant, si la victoire de François Mitterrand aux élections présidentielles s’est accompagnée de l’accès des « élites socialistes » au « sommet de l’État », cette « rupture politique » ne s’est pas accompagnée d’une rupture du recrutement social et scolaire. L’offre faite à Pierre Rosanvallon s’inscrit dans une tendance de la période (poursuivie après 1986), celle de l’arrivée au pouvoir de permanents politiques mais aussi de syndicalistes, avec une nette prépondérance de la CFDT (et dans certains secteurs de la FEN) 41 ; mais son refus ne contredit pas non plus le jeu des forces sociales qui contribuent à défendre l’accès aux positions dominantes du champ politique. Pierre Rosanvallon peut ainsi être perçu comme proche de certains hommes politiques ou hauts fonctionnaires – il les fréquente à la CFDT et plus encore au PSU et au PS (surtout les proches de Delors et de Rocard) – mais il s’en distingue relativement du point de vue du capital scolaire et, secondairement, de la position professionnelle (permanent syndical, puis directeur de recherche) comme du capital militant. Ainsi peut-on comprendre que, permanent syndical et tenté par la politique, il s’investisse finalement dans l’univers intellectuel qu’il côtoie par l’intermédiaire de son travail à la CFDT, lorsque le capital politique « militant » tend à se dévaluer et le champ politique à se fermer sur lui même : il n’est passé ni par l’Institut d’études politiques (IEP) ni par l’École nationale d’administration (ENA), contrairement à certains de ses anciens condisciples. La tension entre ces deux « vocations » possibles, celle « d’intellectuel » ou celle de « politique », est résolue par l’intermédiaire de la cooptation à l’université Dauphine, par l’entremise de Jacques Delors, lequel a une trajectoire partiellement semblable : ce dernier a travaillé au bureau d’étude de la CFTC au début des années 1960, est membre du PSU puis du PS, tandis que les clubs Jean Moulin et Citoyen 60, foyers de développement d’une « utopie technocratique de gauche », sont à Jacques Delors ce que la Fondation Saint-Simon critique de « l’État-providence » sera à Pierre Rosanvallon.

Lorsque Pierre Rosanvallon présente publiquement son passage à Dauphine, où il rejoint le centre « Travail et société » en 1977, deux caractéristiques de son discours prédominent. Il met tout d’abord en avant des qualités d’organisateur ou d’entrepreneur, sur un ton très proche de la description de son investissement militant à HEC, comme de la référence à son activité éditoriale à CFDT aujourd’hui et Faire : il va « animer » le centre (dont les recherches se situent entre gestion, sociologie et économie du travail, et où il restera jusqu’en 1983) ; il va contribuer à y « monter un DEA », à y « organiser des colloques », à y « multiplier les recherches et les publications ». Mais Pierre Rosanvallon campe aussi un portrait de lui-même en intellectuel : lorsqu’il « avait le titre pompeux de “directeur de recherches” », il était cependant un intellectuel en puissance, quasi-ascète, sans « grande situation », vivant sur des contrats, faisant de « petits boulots » pour compléter un « mince salaire », sacrifiant en quelque sorte son bien-être matériel pour « se consacrer » à son travail intellectuel, refusant toute proposition (par exemple devenir professeur associé de gestion à Dauphine) qui ne « coïnciderait pas avec [ses] habitudes intellectuelles », parce que, dit-il, « même sans situation matérielle, je préférais écrire des livres plutôt qu’avoir un poste dans une discipline qui ne m’intéressait guère ».

  • 42 Pierre Rosanvallon, « Témoignage », art.cit.

En privilégiant ce type de reconstruction, Pierre Rosanvallon laisse échapper les conditions externes et internes qui lui ont permis de vivre cette situation de relative incertitude comme moment de « liberté » où « tous les choix sont possibles » et, finalement, occulte ce qui a pu déterminer l’orientation vers un travail intellectuel plutôt que l’engagement dans une carrière politique ou syndicale. L’illusion rétrospective porte Pierre Rosanvallon à définir comme projet intellectuel, vocation à l’élaboration d’une œuvre (notamment lorsqu’il se réfère à ses ouvrages les plus récents et les plus légitimes – sa « trilogie » dans la collection « Bibliothèque des histoires »), et à inscrire dans une origine ce qui est l’aboutissement d’une trajectoire, et à négliger l’espace des possibles qui se présentait objectivement à lui à chaque point de bifurcation et sa fermeture progressive. Il est ainsi conduit à universaliser sa propre trajectoire en magnifiant et en généralisant sa propre jeunesse, conçue et perçue comme l’âge où tout est possible, « où on peut tout faire à la fois » (côté par lequel se rappelle le point de vue dominant qui est le sien), c’est-à-dire retarder le moment où, l’espace des possibles objectifs s’étant restreint, il serait obligé de « se faire » à sa position : « Effectivement, j’ai le sentiment qu’à un moment donné il faut choisir entre faire du travail intellectuel et faire de la politique. La chose que j’ai comprise c’est qu’entre vingt et trente ans on peut tout faire à la fois. On peut être à la fois intellectuel, militant, politique, l’avenir est tout à fait ouvert, on peut être tout à la fois. J’ai vécu avec une bande d’amis qui ont pensé qu’ils pouvaient être tout à la fois. Et à un moment, à trente ans, certains sont devenus conseillers d’État, d’autres sont devenus ministres, d’autres sont devenus députés et d’autres sont devenus intellectuels. Il faut choisir, voilà. C’est ce que j’ai compris très tôt, et 81 a accéléré les choix, parce que, parmi les gens de ma génération, forcément, l’arrivée de la gauche au pouvoir, ça voulait dire aussi l’arrivée à des postes de responsabilité très jeunes si on le souhaitait. Alors ceux qui le souhaitaient, oui, ils ont été ministres, ils ont été députés, ils ont été directeurs d’administration centrale. Mais on ne peut pas tout faire à la fois, il faut choisir. Avant trente ans on a l’impression qu’on peut tout faire, et moi j’ai bien vu qu’il fallait choisir. Et j’ai choisi, alors peut-être pour des raisons purement contingentes, bien sûr, j’ai choisi cela. 42 »

La représentation enchantée du « choix » qu’il aurait opéré en faveur d’un travail intellectuel et l’évocation répétée des conditions matérielles qui, y étant associées, attestent de la pureté de l’idéal intellectuel (auquel il sacrifierait l’aisance matérielle) ne seraient pas proposées avec tant d’insistance si elles ne marquaient sans doute aussi la tension, grandissante avec le temps, née de la distance avec la trajectoire modale du groupe initial des élèves d’HEC. Trajectoire qui a conduit tant d’anciens élèves engagés dans des activités qu’ils pensaient « alternatives », « en rupture » ou « novatrices » à abandonner (ou mettre en sourdine) qui son activité de petit éditeur, qui son activité de psychanalyste, etc., pour se reconvertir dans les activités plus « conformes » (et surtout plus lucratives) de conseil aux entreprises, de production de biens culturels, etc. – en pouvant d’ailleurs y imprimer leur « marque » et ainsi continuer à se vivre comme novateurs.

  • 43 Ibid.
  • 44 Lire Fabienne Pavis, « Sociologie d’une discipline hétéronome. Le monde des formations en gestion (...)

Mais, par-delà cette tension, on peut aussi penser que Pierre Rosanvallon peut regarder de haut les postes qu’il a pu occuper, et notamment ignorer l’enseignement de « la gestion » : « Alors qu’on m’avait offert d’être professeur associé à l’université Dauphine, j’avais préféré prendre le risque de ne pas faire de carrière universitaire plutôt que d’être professeur associé de gestion. Je n’avais pas quitté HEC pour me retrouver professeur associé de gestion à Dauphine ! 43» De fait, à la fin des années 1960 et jusqu’en 1977, bien qu’elle occupe la position la plus basse dans l’espace des grandes écoles, HEC, dans l’univers spécifique de la gestion, n’est pas du tout concurrencée par l’université de Dauphine, de création récente et encore perçue comme une institution de scolarisation de masse. Le corps professoral d’HEC est constitué essentiellement d’anciens élèves d’HEC, tandis que très peu des anciens élèves vont enseigner au sein de l’université qui constitue un univers éloigné (et déprécié). Ce n’est qu’au début des années 1980 que Dauphine commence à se penser comme une institution contribuant à produire l’élite économique, en se distinguant progressivement du reste de l’université voire de certaines écoles de gestion, lorsqu’elle impose une sélection des étudiants à l’entrée (à partir de 1979) et qu’HEC, anticipant sur une concurrence possible parce que Dauphine dispose d’un troisième cycle et peut produire des docteurs, réclame la possibilité d’octroyer ce grade 44. Au final, cette perception d’une université « sclérosée » et dépréciée, héritée de la fréquentation d’une « grande » école orientée vers le monde des affaires, restera durable : au fil des entretiens qu’il a pu donner à partir des années 1980, Pierre Rosanvallon reviendra à plusieurs reprises sur le caractère « intellectuel » de son travail, tout en soulignant sa distance à l’université et aux universitaires – si l’on excepte l’EHESS, perçue et présentée comme foyer « intellectuel » parisien.

  • 45 Ibid.
  • 46 Pierre Rosanvallon, « La formation du concept de marché au xviiie siècle », thèse de troisième cyc (...)
  • 47 Pierre Rosanvallon, Guizot et la formation de l’intelligence politique moderne, thèse d’État, Hist (...)

Sur le moment, qui correspond aussi à celui de la création de la Fondation Saint-Simon, la perception que Pierre Rosanvallon (dont les origines sociales correspondent aux propriétés sociales modales des enseignants universitaires en gestion 45) a pu avoir des enjeux et de son orientation n’est cependant sans doute pas aussi aiguë, en tout cas pas aussi explicite. En témoigne le fait qu’il s’investit dans l’organisation de la recherche et de l’enseignement à Dauphine et pas seulement dans un « travail intellectuel personnel », celui qu’il met en avant lorsqu’il mentionne la première thèse sur le concept de marché qu’il soutient sous la direction de Claude Lefort en 1978 et qu’il présente alternativement comme « thèse d’histoire » ou « de philosophie » 46. Entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, il va ainsi diriger plusieurs thèses en gestion et en économie à Paris-IX, sur des thèmes liés à son apprentissage d’expert économique et de son expérience syndicale : la « restructuration du syndicalisme », les « relations professionnelles », le conflit Lip, les « stratégies » et les « attitudes syndicales », l’« efficacité socio-économique » de l’inspection du travail, etc. Il va lui-même soutenir une thèse d’État en gestion en 1981, sur les « Problèmes théoriques et pratiques de la gouvernementabilité dans les organisations », sous la direction du président de l’université, Henri Tezenas du Montcel. Il soutiendra une troisième thèse (d’État) en 1985, à nouveau sous la direction de Claude Lefort, sur Guizot 47. Ce n’est qu’après son élection à l’EHESS, comme directeur d’études, qu’il dirigera les travaux d’étudiants qui, eux-mêmes socialement et scolairement plus sélectionnés et provenant la plupart du temps de la science politique, prendront plus directement pour objet « le politique », soutenant leurs thèses à partir de la deuxième moitié des années 1990.

L’autodidacte du Collège de France

  • 48 Pierre Rosanvallon, « Témoignage », art.cit.
  • 49 Concernant un point de vue indigène sur Paul Vignaux, se reporter à CFDT, Paul Vignaux, un intelle (...)
  • 50 Sur ce sujet, lire la thèse de Philippe Gottraux, « Socialisme ou Barbarie. Du militantisme au dés (...)
  • 51 Cf.le « témoignage » déjà cité et le n° 100 de CFDT aujourd’hui ; aussi la présentation d’Edwy Ple (...)

On ne peut alors qu’être sensible au caractère répétitif de l’évocation de la distance (au moins initiale) à l’univers intellectuel (évocation publique qui semble s’être atténuée avec l’accession au Collège de France) ; être sensible, aussi, au caractère insistant de la référence de l’autodidacte du Collège à l’apprentissage intellectuel. Bref, Pierre Rosanvallon n’en finit pas de se justifier comme intellectuel. Ainsi, lorsqu’il parle de ses amis : « La grande partie de mes amis sont des amis qui font de la politique et qui sont dans le milieu des hauts fonctionnaires. Mes amis personnels, il y en a très peu qui sont des universitaires. Mon milieu amical reste quand même, globalement, ce milieu politique deuxième gauche 48 » ; lorsqu’il évoque son passage à la CFDT et l’apprentissage auprès de Paul Vignaux 49. Lorsqu’il mentionne ses liens avec Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, eux-mêmes caractérisés par leur inscription initiale au sein de l’univers politique et en conséquence leur distance initiale, jamais complètement comblée – particulièrement chez Castoriadis – à l’univers intellectuel académique, mais qui ont bénéficié du travail collectif qui, à partir des années 1970, a présidé à leur construction comme intellectuels et à la reconversion des profits symboliques accumulés dans l’entreprise « Socialisme ou Barbarie » 50. Lorsqu’il fait référence aux producteurs intellectuels qui, membres ou non de la CFDT, écrivent dans CFDT aujourd’hui et qui, pour certains, gravitent autour de la revue Esprit 51. Lorsqu’il évoque, enfin, sa « classe de rattrapage » en philosophie politique – « une sorte d’école d’enseignement mutuel » –, avec Marcel Gauchet, Bernard Manin, Pierre Manent, autour de François Furet devenu président de l’EHESS (en 1977).

  • 52 « Entretien avec Pierre Rosanvallon », art.cit., p. 37-47 ; à comparer avec Pierre Rosanvallon, « (...)
  • 53 « Entretien avec Pierre Rosanvallon », art.cit., p. 52 ; Pierre Rosanvallon, « Le politique », ar (...)

Si l’on dispose de plusieurs récits de la même entreprise de « réinvention » de la philosophie politique menée autour et avec l’appui de François Furet, les moins soumises aux censures académiques laissent plus évidemment émerger le principe politique du « dépassement » du marxisme et de la « relecture », de la « refondation » de la philosophie politique 52. L’orientation de Pierre Rosanvallon vers une carrière intellectuelle a finalement prévalu, par la médiation paradoxale de cette proximité objective à l’univers syndical (CFDT) et politique, c’est-à-dire grâce au travail d’accumulation de capital culturel et de capital social qui s’est accompli entre univers syndical et EHESS où il sera recruté, au milieu des années 1980, entre autres grâce à ceux dont il évoque la rencontre au cours des années 1970 : François Furet, Alain Touraine, Jacques Julliard, Claude Lefort, Cornelius Castoriadis, etc. Ce qu’illustre alors le cas de Pierre Rosanvallon, c’est le poids finalement exorbitant que certains agents sociaux, éloignés, au départ, de l’univers intellectuel, accordent au capital spécifique détenu dans ce dernier pour la définition de leur identité. Ceci, par opposition aux agents qui, précocement socialisés à l’univers intellectuel, ont une propension plus grande à se détacher du métier et ont un rapport que l’on pourrait dire plus réaliste, en tout cas plus distancié et formel, à cet univers et à ses enjeux. Peut-être est-ce justement cet éloignement initial qui porte ces agents à la vénération de certaines figures exemplaires rencontrées au fil de leur ascension et à la valorisation du « travail » : « À ce moment-là [1977], déclarera plus tard Pierre Rosanvallon, je n’avais pas encore de projet de thèse précis, mais je voulais faire un vrai travail intellectuel. […] Ensuite, je me suis dit que ne voulais plus me cantonner à cela [écrire des essais du type L’Âge de l’autogestion, Pour une nouvelle culture politique ou bien des articles dans CFDT aujourd’hui ou Faire], mais que je voulais faire un travail intellectuel original et de fond, [… où] le sérieux l’emporte sur le brillant, le vrai sur le “logique”, l’ouvert sur le fermé ; [… et où] le respect des faits s’est substitué à l’engouement immodéré pour les systèmes. 53 »

  • 54 Voir par exemple l’encadré « Rosanvallon, le maître à comprendre », dans l’article de François Baz (...)

L’accès de Pierre Rosanvallon au Collège de France en 2001 imposera à quasiment tous les commentateurs – et d’abord à l’intéressé lui-même : il n’est qu’à voir le discours qui, après la dissolution de la Fondation Saint-Simon et sa mise en scène dans les médias, a accompagné le lancement de la collection « La République des idées » aux éditions du Seuil, définie comme « atelier intellectuel » (par opposition au « club social » qu’aurait été la Fondation) – la réinterprétation d’une vie comme orientée par un projet intellectuel et la réalisation d’une œuvre 54. Si ses engagements politiques, ses activités militantes, son travail de permanent dans une organisation syndicale peuvent difficilement passer pour des activités strictement intellectuelles, ils peuvent être transmués en intérêt pour les idées politiques, pour la fréquentation des intellectuels et, finalement, ennoblis en intérêt pour la manière dont ces concepts sont traités par des disciplines canoniques, la philosophie et la science politiques.

Notes

1 Lire Pierre Rosanvallon, Pour une histoire conceptuelle du politique. Leçon inaugurale au Collège de France faite le jeudi 28 mars 2002, Seuil, 2003, p. 11.

2 « Entretien avec Pierre Rosanvallon. Sur quelques chemins de traverse de la pensée politique en France », Raisons politiques, 2001, n° 1, p. 52.

3 Sur la rhétorique de la « crise » et de la « réforme » ou de la « pédagogie nécessaire », lire Julien Duval, Christophe Gaubert, Frédéric Lebaron et al., Le Décembre des intellectuels, Raisons d’agir, 1998,p. 48-52.

4 Lireles trois « volets » de son « histoire intellectuelle d’ensemble de la démocratie moderne », Le Sacre du citoyen, Le Peuple introuvable et La Démocratie inachevée, Gallimard, 1992, 1998, 2000 ; et les ouvrages qui ont suivi.

5 Lire Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, « La production de l’idéologie dominante », Actes de la recherche en sciences sociales, 1976, n° 2-3, p. 4-77.

6 Ingénieur Arts et métiers, son père est alors directeur du personnel et de fabrication ; sa mère, enseignante, est agrégée de physique.

7 Pierre Bourdieu, La Noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, Minuit, 1989, p. 260.

8 Antoine Spire, Profession permanent, Seuil, 1980, p. 57.

9 Pierre Bourdieu, La Noblesse d’État, op. cit., IIIe partie, chap. 1.

10 Pierre Rosanvallon, « Témoignage », Revue française d’histoire des idées politiques, 1995, n° 2.

11 Annuaire de l’École pratique des hautes études, année 1969-1970.

12 Pierre Rosanvallon, « Témoignage », art.cit.

13 « Entretien avec Pierre Rosanvallon », art.cit., p. 49.

14 Ibid., p. 49.

15 Lire Roland Lardinois, « L’invention de Tocqueville », Actes de la recherche en sciences sociales, 2000, n° 135, p. 76-87.

16 Lire Hervé Hamon et Patrick Rotman, La Deuxième Gauche. Histoire intellectuelle et politique de la CFDT, Ramsay, 1982.

17 Pierre-Éric Tixier, Mutation ou déclin du syndicalisme ? Le cas de la CFDT, PUF, 1992, p. 222.

18 Jacques Julliard, « Une culture politique dominée », Esprit, avril 1980, p. 27‑33 ; et, plus largement, l’ensemble du numéro.

19 Gérard Mauger et Claude Poliak, « Du gauchisme à la contre-culture (1965-1975) », Contradictions, 1983, n° 38, p. 39-62 ; Gérard Mauger, « Gauchisme, contre-culture et néolibéralisme. Pour une histoire de la génération de mai 68 », in CURAPP, L’Identité politique, PUF, 1994, p. 206-226.

20 Lire par exemple Guy Groux et René Mouriaux, La CFDT, Economica, 1989.

21 Pierre Rosanvallon, « Témoignage », art.cit.

22 Les analyses développées par Pierre Cours-Salies, prennent ainsi place dans la lutte pour la définition du syndicalisme, contre celle développée par la direction de la centrale. Pierre Cours-Salies, La CFDT. Un passé porteur d’avenir. Pratiques syndicales et débats stratégiques depuis 1946, La Brèche, 1988.

23 Consulter Antoine Bevort, « Le syndicalisme français et la logique du recrutement sélectif : le cas de la CFTC-CFDT », Le Mouvement social, 1994, n° 169, p. 109-136.

24 Gilbert Declercq, « Postface. Bien sûr que c’est possible ! », in Pierre Cours-Salies, La CFDT. Un passé porteur d’avenir, op. cit., p. 431.

25 Lire René Mouriaux, « La CFDT. De l’union des forces populaires à la réussite du changement social », in Mark Kesselman (dir.), 1968-1982 : le mouvement ouvrier français. Crise économique et changement politique, Éditions ouvrières, 1984.

26 « Entretien avec Pierre Rosanvallon », art.cit., p. 49 ; Pierre Rosanvallon, « Témoignage », art.cit.

27 Lire Hélène Hatzfeld, « L’autogestion dans la recomposition d’un champ politique de gauche », in Frank Georgi (dir.), Autogestion. La dernière utopie ?, Publications de la Sorbonne, 2003, p. 172-185.

28 Institut confédéral d’études et de formation CFDT (CFTC), Formation 1970, n° 90.

29 Pierre Rosanvallon, « Autogestion », Le Débat, n° 50, « Dictionnaire d’une époque. Entrées et clés », 1988, p. 192.

30 Pierre Rosanvallon, L’Âge de l’autogestion ou la Politique au poste de commande, Seuil, 1976, p. 8.

31 Pierre Rosanvallon et Patrick Viveret, Pour une nouvelle culture politique, Seuil, 1977, p. 124-125 ; § 4. du chap. 6, « Les militants comme nouveaux entrepreneurs ».

32 Pierre Rosanvallon, « Formation et désintégration de la galaxie “auto” », in Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy (dir.), L’Auto-organisation de la physique au politique, Seuil, 1983, p. 456-465.

33 Frank Georgi, « Les “rocardiens” : pour une culture politique autogestionnaires », in Frank Georgi (dir.), Autogestion, op. cit., p. 217.

34 Pierre Rosanvallon, La Nouvelle Question sociale. Repenser l’État-providence, Seuil, p. 222.

35 Ibid. ; Pierre Rosanvallon, « Témoignage », art.cit.

36 Sauf mention contraire, les citations de ce paragraphe sont tirées de Pierre Rosanvallon, « Témoignage », art.cit.

37 Lire Daniel Gaxie, « Les logiques du recrutement politique », Revue française de science politique, 1980, n° 1, p. 5-45 ; Daniel Gaxieet Michel Offerlé, « Les militants syndicaux et associatifs au pouvoir ? Capital social collectif et carrière politique », in Pierre Birnbaum (dir.), Les Élites socialistes au pouvoir. 1981-1985, PUF, 1985, p. 105-138.

38 Sur la « contribution », lire Pierre Rosanvallon, La Question syndicale. Histoire et avenir d’une forme sociale, Calmann-Lévy, 1988. Pour l’explicitation des nouvelles stratégies de recrutement d’« adhérents-cotisants », lire Antoine Bevort, « Le syndicalisme français… », art.cit. ; et, plus récemment, Bruno Duriez et Frédéric Sawicki, « Réseaux de sociabilité et adhésion syndicale. Le cas de la CFDT », Politix, 2003, n° 63, p. 17-51.

39 Georges Ubbiali, « La reconversion des professionnels du syndicalisme », Travail et emploi, 1999, n° 80, p. 142.

40 Pour une analyse de ce type de reconversion et de ses effets sociaux dans le domaine de la redéfinition des relations entre système d’enseignement et marché du travail, lire Frédéric Neyrat, Sociogenèse de la compétence, habilitation à diriger les recherches, à paraître.

41 Lire Monique Dagnaud et Dominique Mehl, « La galaxie syndicale et associative », in L’Élite rose. Sociologie du pouvoir socialiste. 1981-1986, Ramsay, 1988, chap. VI.

42 Pierre Rosanvallon, « Témoignage », art.cit.

43 Ibid.

44 Lire Fabienne Pavis, « Sociologie d’une discipline hétéronome. Le monde des formations en gestion entre universités et entreprises en France. Années 1960-1990 », thèse de sociologie, université de Paris-I, 2003.

45 Ibid.

46 Pierre Rosanvallon, « La formation du concept de marché au xviiie siècle », thèse de troisième cycle, EHESS, « Histoire des cultures, des savoirs et de l’éducation », 1978 ; Le Capitalisme utopique. Critique de l’idéologie économique, Seuil, 1978.

47 Pierre Rosanvallon, Guizot et la formation de l’intelligence politique moderne, thèse d’État, Histoire, EHESS ; Le Moment Guizot, Gallimard, 1985.

48 Pierre Rosanvallon, « Témoignage », art.cit.

49 Concernant un point de vue indigène sur Paul Vignaux, se reporter à CFDT, Paul Vignaux, un intellectuel syndicaliste, Syros-Alternative, 1988.

50 Sur ce sujet, lire la thèse de Philippe Gottraux, « Socialisme ou Barbarie. Du militantisme au désengagement », thèse de sociologie et anthropologie, université de Lausanne, 1995.

51 Cf.le « témoignage » déjà cité et le n° 100 de CFDT aujourd’hui ; aussi la présentation d’Edwy Plenel lors du passage de Pierre Rosanvallon au « Monde des idées » sur LCI (le 11 janvier 2003), et les réponses de ce dernier.

52 « Entretien avec Pierre Rosanvallon », art.cit., p. 37-47 ; à comparer avec Pierre Rosanvallon, « Le politique », in Jacques Revel et Nathan Wachtel (dir.), Une école pour les sciences sociales. De la VIesection à l’École des hautes études en sciences sociales, Cerf/EHESS, 1996, p. 299-311.

53 « Entretien avec Pierre Rosanvallon », art.cit., p. 52 ; Pierre Rosanvallon, « Le politique », art.cit., p. 302.

54 Voir par exemple l’encadré « Rosanvallon, le maître à comprendre », dans l’article de François Bazin « Gauche : l’intello nouveau est arrivé », Le Nouvel Observateur, 12 septembre 2002, dossier « Ces penseurs séduits par la méthode Blair ».

Note de fin

i La revue socialiste Faire, dont le premier numéro paraît en octobre 1975, exprime le point de vue des rocardiens et des militants socialistes d’une « nouvelle » ou « deuxième » gauche. Les « thèmes » majeurs de celle-ci sont développés à la même époque dans Pierre Rosanvallon et Patrick Viveret, Pour une nouvelle culture politique, Seuil, 1977. Sur la revue Faire, consulter Emeric Bréhier, « Les revues politiques de la gauche non communiste de 1958 à 1986 », doctorat de science politique, Paris-I, 2000.

ii Cité par Marc Nouschi, HEC. Histoire et pouvoir d’une grande école, Robert Laffont, 1988, p. 64.

iii Ibid. Lire également le récit d’Antoine Spire, Profession permanent, op. cit.

iv Frank Georgi, L’Invention de la CFDT. 1957-1970, L’Atelier/CNRS, 1995, p. 453 sq. ; sur la fédération de la Chimie, lire Guy Brucy, Histoire de la Fédération de la Chimie CFDT, Syros, 1997 ; sur la CFDT et l’autogestion, René Mouriaux (dir.) « La CFDT et l’autogestion : 1964-1982 », Société française, 1982, n° 4, p. 47-53

v Frank Georgi, Eugène Descamps, chrétien et syndicaliste, L’Atelier, 1997, p. 292-293.

Christophe Gaubert

Réalisation : William Dodé