couverture
Agone 41 et 42
« Les intellectuels, la critique & le pouvoir »
Coordination Thierry Discepolo, Charles Jacquier & Philippe Olivera
Parution : 13/10/2009
ISBN : 9782748900811
Format papier : 288 pages (15 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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Table des matières

Orwell et la dictature des intellectuels James Conant

Le rôle de l’intelligentsia au sein des partis politiques marxistes Jan Waclav Makhaïski

Introductions aux analyses de Makhaïski

Ante Ciliga & la nouvelle classe dirigeante soviétique Ante Ciliga

Une critique prolétarienne de la bureaucratie révolutionnaire Bruno Rizzi

Les analyses de Bruno Rizzi

Régis Debray, « Maître ès renégats » Thomas Didot

Exercice d’admiration

Sollers tel quel Philippe Olivera et Thierry Discepolo

François Furet entre histoire & journalisme (1958-1965) Michael Scott Christofferson

Genèse sociale de Pierre Rosanvallon en « intellectuel de proposition » Christophe Gaubert

Radical, chic, et médiatique Adam Garuet

Sur la fonction de deuxième et de troisième couteau (de poche) Camille Trabendi

À propos de l’« intellectuel de Région » Thierry Fabre, de Jérôme Vidal et de sa « puissance d’agir », de Pascal Blanchard en « free lance researcher »

Sur la responsabilité sociale du savant Alexandre Grothendieck

Les choix du mathématicien Alexandre Grothendieck

« Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés » Gérard Noiriel

Entretien avec Gérard Noiriel

Le philosophe, les médias et les intellectuels Jacques Bouveresse

Entretien avec Jacques Bouveresse

Le constructivisme comme outil de pouvoir aux mains des intellectuels Jean-Jacques Rosat

Vous avez dit « anti-intellectualisme » ? Philippe Olivera

(Auto-)dérision Alain Accardo

  • 1 À l’été 2009, ce livre aurait été vendu, selon L’Express (04.06.09), à 60 000 exemplaires, soit au (...)

Àquand « la révolution par le best-seller » ? En juin2009, L’Express saluait en ces termes le succès inattendu de l’ouvrage d’Alain Badiou, joliment intitulé De quoi Sarkozy est-il le nom ? Depuis sa publication à l’automne 2007, son éditeur en aurait vendu plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires1. De Libération au Parisien, de France Inter à France3, nombre de médias français, comme fascinés par le «phénomène Badiou», ont évoqué ce livre plutôt ardu. L’intéressé, professeur émérite de philosophie à l’École normale supérieure, s’est ainsi retrouvé grimé en «nouvel héraut de l’anti-sarkozysme» selon Le Monde (12.01.08) ou en «symbole d’une nouvelle radicalité intellectuelle» d’après Libération (01.02.09.) Le succès appelant le succès, le serpent médiatique se mord la queue, et par une sorte d’effet d’entraînement a créé une bulle qui s’explique peut-être moins par l’engouement du public que par le mimétisme des journalistes.

Terrorisme de salon ?

Cette curiosité des médias dominants pour le proclamé « gourou de ­l’antisarkozie » (Le Point, 11.06.09) doit certainement autant à l’image « d’archéo-marxiste » de l’ancien intellectuel maoïste qu’au caractère polémique du propos, décrit comme une critique sans concession de la victoire de Nicolas Sarkozy à la présidentielle.

À vrai dire, on comprendra aisément qu’aux yeux du journalisme bien-pensant le succès d’un ouvrage dans lequel l’auteur ne craint pas d’assumer son adhésion au communisme ait de quoi surprendre – surtout à une époque où le parti qui porte encore cette identité semble passer une partie non négligeable de son temps à s’excuser de l’être ou de le paraître encore. On comprendra également que, dans le marécage conformiste des essais proposés par tous les éditorialistes de la pensée, le livre d’Alain Badiou dénote à la fois par son style d’écriture soigné, et surtout par un franc-parler éloigné de la prose molletonnée qui est ordinairement celle de l’Université ou du langage de communication dont font usage les médias.

Qu’est-ce qui indigne tant les bonnes âmes du journalisme ? Le fait que Nicolas Sarkozy soit désigné comme « l’homme aux rats », dont la victoire serait la manifestation d’un « pétainisme transcendantal ». D’autres dénominations plus amusantes – comme celle de « tocarde », accolée à Ségolène Royale, ou celle de « blaireaux » pour désigner les adeptes de Tony Blair – sont parfois également relevées. « C’est surtout le ton adopté qui suscite le malaise », souligne Le Monde (03.11.07) dès la parution du libelle, avant que Bernard-Henri Lévy, Alain Duhamel et d’autres n’embrayent. « Le professeur Badiou défend des positions qui seraient considérées dans n’importe quel autre pays européen comme l’œuvre d’un esprit dérangé », croit bon de faire remarquer un critique du Figaro (17.01.08). Le quotidien n’hésite d’ailleurs pas à qualifier Badiou et son compère le philosophe Slavoj Zizek de « terroristes de salon » (27.03.08).

  • 2 Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?,Lignes, 2007, p. 41 et 54. On notera aussi l’express (...)

Toutefois, aucun commentateur ne s’est plu à souligner un autre trait caractéristique de l’opuscule : son élitisme foncier. Libre à chacun de s’interroger en particulier sur les allusions récurrentes de l’auteur à la bêtise des humbles, au « nombre stupide » ou à la « masse de nigauds » 2. On pourrait entendre là l’écho du discours d’un révolutionnaire blanquiste, dépité de l’échec des menées révolutionnaires et conscient de la force des préjugés conservateurs dans un pays largement analphabète. Mais au début du xxie siècle de tels propos rappellent plutôt ceux d’un grand bourgeois libéral du xixe siècle à qui le suffrage universel répugne. Et s’identifient facilement à ceux d’un intellectuel parisien d’aujourd’hui, arborant ses titres universitaires et son blason de mandarin de l’École normale supérieure.

  • 3 Il s’agit d’un cas clinique étudié dans Cinq psychanalyses (1909).
  • 4 Surnom donné à Nicolas Sarkozy après qu’il ait opéré un changement d’allégeance, contre Jacques Ch (...)

Est-ce d’ailleurs par immodestie – une névrose tout à fait courante parmi les intellectuels – ou par simple cuistrerie que le philosophe semble incapable de rédiger une phrase sans l’enrober de concepts hermétiques et sans convoquer un grand philosophe à l’appui ? Le qualificatif d’« homme aux rats », jugé scandaleux, est en fait une référence spécieuse à Freud 3, pour expliquer que le « petit traître balladurien 4» a gagné la présidentielle en mobilisant l’électorat sur la thématique de la peur.

Mais si le parfum de souffre plaît aux médias en mal de (petits) frissons, c’est évidemment qu’il fait vendre du papier. Rien d’étonnant donc à ce que Libération, exemple d’un journal qui cherche à compenser le faible contenu de ses colonnes par des polémiques insignifiantes, consacre le 1er février 2009 un numéro spécial au « Cas Badiou ». Ce numéro « choc », nourri des commentaires du « symbole d’une nouvelle radicalité intellectuelle », comporte un entretien de trois pages avec le très conceptuel directeur de la publication, Laurent Joffrin. Pour agrémenter le tout, l’invité de « Libé » est photographié en bad boy dans un parking sombre. « Nicolas Sarkozy a trois adversaires en France, Martine Aubry, Bernard Thibault, et Alain Badiou », affirme le journal.

Le directeur de Libération a bien compris tous les profits qu’il peut escompter de ce genre de coups : à la fois montrer qu’il fait preuve d’ouverture, et en même temps rappeler combien les réformistes sociaux-libéraux dans son genre ont toutes les bonnes raisons de l’être. « De quoi Alain Badiou est-il le nom ? D’une nouvelle utopie face à la crise du capitalisme ? Ou d’une dérive dangereuse de l’extrême gauche vers les vieilles lunes léninistes ? » s’interroge faussement le quotidien. L’année précédente « Libé » avait consacré sa une à fustiger « Ces intellos qui rejettent la démocratie » (16.02.08) – entre autres, Badiou et Zizek. Le quotidien dénonçait alors une « douteuse indulgence pour la violence politique », un « parfum rance de sacristie marxiste » et appelait courageusement tous les « démocrates » à ne pas laisser le champ libre « aux nostalgiques des utopies de fer et de sang ».

  • 5 Alain Badiou est l’auteur, entre autres ouvrages, d’un Court traité d’ontologie provisoire (Seuil, (...)

On imagine volontiers que les pensées impies de l’ancien maoïste aient pu heurter les certitudes ségolène-royalistes des lecteurs du quotidien de la gauche « moderne ». Mais pourquoi un intellectuel qui se prétend aussi radical se plaît-il à badiner dans une publication du banquier Édouard de Rothschild ? Pourquoi un philosophe délaisse-t-il l’« épistémologie matérialiste des mathématiques » et l’« ontologie provisoire » 5 pour s’entretenir avec un éditorialiste aussi peu réputé pour son intelligence et ses convictions ? Questions naïves.

Apologie de la violence, de la mode et de la liberté (dans le roman)

Détracteurs comme thuriféraires, journalistes ou militants (révolutionnaires), nombreux semblent d’accord sur le fait que Zizek et Badiou participent à relégitimer la violence politique. Si la chose est douteuse, une autre l’est moins : qu’ils se payent de mots. En même temps, on peut se demander si même les mots sont importants pour ces gens-là.

Candidat en 1990 du parti Démocratie libérale slovène, Zizek est rangé par Le Figaro (27/03/08) parmi les « philosophes de la terreur [qui] haïssent la démocratie libérale ». Et selon ses éditeurs, Zizek se « réfère à la démarche de Lénine pour critiquer les impasses de la gauche libérale et postmoderne » en invoquant le « devoir philosophique », qui, selon Badiou, est « d’aider à ce que se dégage un nouveau mode de devenir de l’hypothèse communiste » i. C’est un peu vague. Plus concret, en revanche, la collaboration de Zizek au catalogue 1997-2007 de la marque américaine de vêtements Abercrombie & Fitch en compagnie de Bruce Weber, l’un des pionniers de la photographie de mode masculine… ii

Le même journaliste du Monde des livres qui avait rendu public en juillet 2007 sa réprobation des propos (jugés « détestables » et « déshonorants ») en même temps que son malaise devant le « ton » que le philosophe de la rue d’Ulm avait adopté pour parler du président des Français l’interviewait en mai dernier iii. Entre gens du (même) monde on n’est pas rancuniers. Le ton est cette fois intime. Il faut dire qu’il n’était plus question de rongeur, de président ni de politique mais de philosophie et de littérature, de mathématique et de poésie. Alain Badiou livre à Jean Birnbaum son Beckett et son Mallarmé, son Ibsen et son Rimbaud… Le journaliste s’interroge sur le lien que le philosophe et romancier semble établir (dans ses livres) entre « acte littéraire et politique d’émancipation ». En réponse, Badiou sert le credo de la très française religion littéraire : le « grand roman » abriterait une « proposition archidémocratique », qui « distribue la chance de vivre, aux uns et aux autres, de façon égalitaire […] : quelle que soit la vulgarité apparente des personnages, quelles que soient les contraintes sociales, quelque chose leur est donné qui est la chance du désir, une énergie désespérée à exister quand même ». Restent les « formes romanesques adéquates » à trouver. Les « contraintes sociales » réelles n’ont qu’à bien se tenir et ceux qui les subissent sont rassurés… Badiou y travaille !

[Encadré de la rédaction]

Des tigres de papier

  • 6 Une maison d’édition spécialisée dans l’import-export des cultural studies.
  • 7 Auteur collectif du livre L’Insurrection qui vient (La Fabrique, 2007) attribué par la police et p (...)

Si le brouhaha médiatique autour du libelle d’Alain Badiou reste, somme toute, assez exceptionnel, il n’est pas rare en revanche que les médias parisiens pour cadres et professions intellectuelles traitent avec intérêt et bienveillance d’autres figures associées à cette « nouvelle radicalité intellectuelle ». Dans les colonnes de Libération, le philosophe Slavoj Zizek est présenté comme un « Zébulon pop-marxiste jailli de nulle part » (22.5.08) ; et Jérôme Vidal, le directeur des éditions Amsterdam 6, tel un « Spinoza version queer » (10.01.07). Dans celles du Monde, la Revue internationale des livres et des idées (RILI) apparaît comme une publication « qui rame à contre-courant et surnage dans le conformisme ambiant » (01.02.09), tandis qu’un numéro de Lignes consacré à la violence en politique devient « un petit manuel d’insurrection politique » (17.05.09). Même les publications associées au « comité invisible 7» semblent trouver grâce aux yeux du Monde : pour le quotidien de référence, l’ouvrage annonçant L’Insurrection qui vient n’est pas le « baratin de poseurs qu’ont dépeint certains commentateurs » mais bel et bien un « manifeste insurrectionnel », le « précis de décomposition, à la fois ­dangereux et lucide, d’une époque vide » (Le Monde, 08.07.09).

  • 8 Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, op. cit., p. 68 et 69.

Aux yeux des journalistes, le premier mérite de cette radicalité réside certainement dans son hostilité toute relative aux médias. Bien qu’ils dissertent abondamment sur la domination ou la propagande, les contestataires intelligents négligent soigneusement d’aborder de front la question des médias. Parfois la critique se veut virulente, telle celle d’Alain Badiou lorsqu’il décrète qu’un « journal qui appartient à de riches managers n’a pas à être lu par quelqu’un qui n’est ni manager ni riche » : « Que les propriétaires richissimes des journaux la fassent circuler entre eux, leur prose, clame le philosophe. Désintéressons-nous des intérêts que leur intérêt souhaite devenir les nôtres. 8» Mais entre la théorie et la pratique, il est un grand pas qu’il n’est pas si aisé de franchir : la noble sentence sur les « riches managers » ne vaut apparemment pas pour celui qui déclare répondre « à “toutes” les invitations – “sauf la télé parce que les débats sont tronqués” » (Le Monde, 12.01.08). Badiou est même intervenu dans les colonnes de La Tribune pour débattre de l’inutilité de débattre (24.10.08).

  • 9 Jérôme Vidal, La Fabrique de l’impuissance, Amsterdam, 2008, p. 131.

Bien sûr, du point de vue des contestataires intelligents, les choses sont toujours plus complexes. Ainsi Jérôme Vidal explique-t-il, dans son livre La Fabrique de l’impuissance, qu’opposer « les “intellectuels” sérieux aux “intellectuels” médiatiques, […] c’est refuser de s’engager dans la déconstruction théorique et pratique de l’intellectualité comme privilège et comme autorité en excès par rapport à la détention effective ou supposée d’un savoir ou de compétences spécialisés relatifs à un domaine donné de la connaissance 9». Malgré la sophistication de l’expression, l’idée ne paraît guère originale – les intellectuels n’ont pas le monopole du savoir. Mais elle paraît surtout cocasse quand on la rapporte aux sommaires de la Revue internationale des livres et des idées – dont il est le directeur –, qui ne publie quasiment que des comptes rendus de livres universitaires rédigés par des universitaires. Le numéro fonctionne malgré tout : Vidal fait désormais connaître ses avis à la presse parisienne, qui le cite en expert et publie volontiers ses tribunes – comme lors de la création du NPA, qu’il mettait en garde : « Attention au prisme de l’ouvriérisme » (Le Monde, 07.02.09).

Pour les responsables des médias, ce minuscule espace accordé à la « radicalité intellectuelle » est un bon placement avec retours garantis : une diversification de l’offre à destination d’un public que la célébration des livres d’Alain Duhamel pourrait lasser ; un semblant de pluralisme pour mieux réaffirmer la nécessité du consensus idéologique. Car, malgré ses rodomontades, le contestataire intelligent sert en fait de caution à l’un des rouages essentiel du système. Aux milieux des Finkielkraut et des Rosanvallon, voici donc Badiou : une cerise (rouge) sur le gâteau du conformisme ambiant.

Ainsi les plus chanceux figureront peut-être dans le marronnier annuel du Nouvel Observateur sur le « pouvoir intellectuel en France », en bonne place parmi les « 50 stars de la pensée » (09.10.08), aux côtés des habituels « BHL », Pierre Rosanvallon et Marcel Gauchet. Comme leurs collègues des pages musique ou mode, les journalistes chargés de rendre compte de la vie intellectuelle sont ainsi à l’affût des dernières tendances. « L’interminable fin de règne des vieux maîtres à penser s’achève », s’emballe ainsi Éric Aeschiman dans son portrait de Charlotte Nordmann (Libération, 20.11.06), une jeune philosophe proche de la RILI et auteur d’un essai sur Pierre Bourdieu et Jacques Rancière. « Une nouvelle génération sans effroi prend le relais », affirme le journaliste spécialiste des fiches de lecture du quotidien : « Il y a longtemps que pareille jeunesse n’avait pas défié avec une telle vigueur les “dominants” intellectuels du moment. La comparaison qui vient à l’esprit donne la mesure de l’appesantissement ambiant : il est possible que le dernier exemple remonte au coup de force de Bernard-Henri Lévy, pas encore trentenaire, à la fin des années 1970. » Dans le domaine de la pensée, fut-elle critique, comme en tout, il faut au journaliste des effets de mode, des affrontements, de la rupture, du scoop. Et surtout de la nouveauté. Hier Toni Negri était présenté comme le gourou de l’altermondialisation, aujourd’hui Badiou devient le « maître à penser » de la gauche crypto-communiste.

  • 10 Entre deux références soignées à Nietzsche, Corneille ou Ferneyough, l’auteur enjoint ses lecteurs (...)

Pour expliquer cette bienveillance des journaux pour cadres branchés à l’égard des postures radical-chic, une dernière raison mérite d’être évoquée. Si aucun observateur n’a relevé, chez Badiou comme chez d’autres, les marques d’un élitisme prétentieux, c’est évidement parce qu’il est au principe de l’attirance des lecteurs à qui s’adresse d’ordinaire ce genre de produit. Y compris les journalistes qui, fascinés par le bavardage jargonneux, s’en laissent facilement imposer dès que l’auteur brandit des titres académiques : normalien, professeur d’université en France ou aux États-Unis, etc. L’hermétisme et les références soignées fonctionnent ainsi à la manière d’un code pour initiés, dans lequel l’ensemble des producteurs intellectuels (écrivains, journalistes, cadres, etc.) aiment se reconnaître 10. La tendance à l’emphase du radical-chic est donc ajustée aux attentes des journalistes moins parce qu’elle rencontre leur goût de la subversion que parce qu’elle comble leur souci de distinction.

  • 11 Mehdi Belhaj Kacem, « L’architransgression », Lignes, mai 2009, n° 29 « De la violence en politiqu (...)

Dans son article sur « L’architransgression », Mehdi Belhaj Kacem (dit « MBK »), proche d’Alain Badiou, écrit : « L’événement se scinde en trois, l’Originaire, l’effectif et sa parodie : l’archiévénement transcendantal, Idée de la transgression scientifique comme stigmate indélébile du destin subjectif de l’homme ; chaque événement spécifique, qui répète le premier dans sa forme pure, et ne le répète pas, car sur l’entrefaite d’innombrables règles auront été posées la masse incalculable d’événements antérieurs, et donc chaque nouvel événement (mathématique compris, au sens où il viole le bon sens empirique, ce que l’archiévénement avait d’ores et déjà fait par rapport à nos simples réflexes animaux) répète quand même l’archiévénement, au sens où il se retourne toujours contre la territorialisation en règles de ou des événements, antérieurs comme l’archiévénement se tournait contre celle de la Nature ; enfin la transgression en son sens usuel de crime ou de “profanation”, qui s’en prend directement aux règles, sentant ce qu’elles ont toujours d’“imposteur” ou par rapport à notre naturalité animale 11» – ceci n’est pas une parodie.

Le point de vue de Sirius

Le radical-chic est, en effet, d’abord une esthétique, un monde de mots. « MBK » est une sorte de jeune « BHL » aux goûts du jour, en plus exalté, version burlesque et parodique du précédent : auteur de romans et ­d’ouvrage de philosophie underground, Mehdi Belhaj Kacem est ainsi présenté comme le « chouchou littéraire de Libération ou des Inrockuptibles » parce qu’il développe « une pensée joystick originale dans un style amphigou-lyrique inimitable » (Libération, 13.06.05). Dans une version plus élaborée, à mi-chemin entre la poésie et la philosophie politique, on trouve Tiqqun, revue d’un collectif anonyme se réclamant du situationnisme de Guy Debord, qui connaît un retour en vogue depuis une dizaine d’années. Entre les deux, toute une gamme de postures intellectuelles qui oscillent : du plaisir de l’écriture au sérieux de la pensée et de l’audace formelle à la soumission aux modes du jour – des « ismes » d’hier aux « post- » d’aujourd’hui.

  • 12 Alain Brossat, « Le paradigme du lancer de chaussettes », ibid., p. 18-19.

Le numéro 29 de la revue Lignes, intitulé « De la violence en politique », constitue un exemple caractéristique de ce type de production, en particulier l’article d’Alain Brossat, malicieusement intitulé : « Le paradigme du lancer de chaussettes ». Son auteur est un professeur de philosophie à l’université Paris-VIII qui donne volontiers dans le radicalisme verbal. Dans l’article, l’universitaire dénonce ainsi avec douceur les effets de la télévision sur « le troupeau humain, pour autant que sa condition demeure soumise aux normes d’une survie supportable, par contraste avec celle du troupeau animal exposé à la mort industrielle perpétuelle, [qui] peut encore être assis dans le fauteuil du spectateur de sa propre impuissance et convié à s’en divertir bassement, plutôt qu’à tomber dans un état de prostration perpétuelle. » L’universitaire explique également qu’il comprend que l’on puisse se comporter en braqueurs multirécidivistes, mais pas que l’on fasse sienne la profession de juge : « Autant je pense pouvoir comprendre par quel enchaînement de circonstances on peut, dans cette société, devenir un Christophe Khider ou un Michel Vaujour, autant je dois avouer ma totale incapacité à comprendre comment un jeune homme passablement instruit et dépourvu de pathologies caractérisées peut être tenté par la profession de juge. 12»

  • 13 Ibid, p. 19.
  • 14 Les mauvais esprits se rappelleront également que Brossat, dans les colonnes décidément accueillan (...)

Mais à trop embrasser la radicalité de papier, c’est la réalité qui se montre décevante. Et Brossat de fustiger la mollesse et les renoncements des « révolutionnaires en pré-retraite », qui seraient, « dans nos sociétés, les premiers à en appeler à cette fonction pastorale de l’État, sous prétexte de contrer les projets de démantèlement de la fonction publique, de généralisation des paradigmes concurrentiels, de liquidation des “acquis sociaux” » 13. Dialectique oblige, l’universitaire n’est pourtant pas le dernier à défendre des objectifs triviaux et des luttes peu révolutionnaires… lorsqu’elles le concernent directement. Quand Le Monde publie une tribune hostile à la réforme du service public de l’enseignement supérieur (20.11.07), Alain Brossat est l’un des signataires 14.

  • 15 Yann Moulier-Boutang, Le Capitalisme cognitif. La nouvelle grande transformation, Amsterdam, 2007, (...)
  • 16 La Semaine « Publicité – Communication – Médias » du 3 février 2009 réunissait, entre autres, les (...)

Par sa posture aristocratique, le radical-chic peut ainsi surpasser les attentes des médias en reproduisant les clichés habituels sur les classes populaires, et leurs penchants sexistes, racistes ou nationalistes. « Le prolétariat n’a pas eu de chance, historiquement », déplore ainsi Yann Moulier-Boutang, directeur de la revue négriste Multitudes, car « il s’est fait maltraiter concrètement par la classe ouvrière sitôt que cette dernière a acquis un peu de respectabilité, lorsqu’elle s’est fixée et/ou s’est trouvée dans le nationalisme ». Les syndicats se voient aussi reprocher leur « demi-silence sur l’esclavage, les coolies, sur le travail forcé aux colonies, puis sur les immigrés ». Aujourd’hui, c’est le « cognitariat » – terme fantasque pour désigner le prolétariat des services – qui connaît l’isolement, tandis que la classe ouvrière se trouve « retransformée en prolétariat sensible au populisme qui défend le drapeau national du protectionnisme » 15. Que de tares pour la classe ouvrière ! Heureusement, Moulier-Boutang a su se préserver par la fréquentation de personnalités plus recommandables, experts de l’OCDE, patrons des colloques d’entreprises 16; ou encore Daniel Cohn-Bendit, dont il est devenu le conseiller.

  • 17 Alain Badiou veut décrire par là une sorte d’« essence du pétainisme » dont les origines remontrai (...)

Il n’est pas rare que le radical-chic se montre plus caressant avec les dominants qu’avec les dominés. En dépit de leur virulence conceptuelle, il serait en effet un peu hâtif de conclure que cette rhétorique, sous prétexte qu’elle montre les dents, réussit à mordre. Car le propos est généralement à ce point abstrait qu’il ne saurait constituer une véritable gêne pour le pouvoir. Ainsi Le Monde distrait son lectorat en publiant dans ses colonnes des tribunes d’Alain Badiou qui dénoncent le « capitalo-parlementarisme » ; mais ce texte aurait-il été publié si son auteur avait nommé des actionnaires du Monde comme Lagardère ou le quotidien lui-même ? En ne désignant personne, la critique épargne tout le monde. Même dans De quoi Sarkozy est-il le nom ?, le nouveau président de la République apparaît moins comme le porte-parole de forces sociales incarnées par des individus réels et des institutions concrètes que comme le symptôme de phénomènes transhistoriques comme le « pétainisme transcendantal » 17.

  • 18 Qu’il soit hostile ou non aux sciences sociales, le radical-chic ne manque jamais de critiquer la (...)

Le penchant pour l’abstraction philosophique rejoint un autre travers assez courant : le goût du prophétisme et le rejet des sciences sociales 18. Tandis qu’Alain Badiou annonce une nouvelle « hypothèse communiste », Toni Negri nous avertit de la révolte des « multitudes » contre l’« Empire » ; Yann Moulier-Boutang est allé jusqu’à pronostiquer l’avènement d’un nouveau capitalisme, qu’il baptise « capitalisme cognitif », mais que lui seul a su apercevoir à l’horizon. Malheureusement, si les analyses sont hardies, et le jargon très abscons, les preuves de cette « nouvelle grande transformation » sont bien minces… Mais qu’importe les preuves, puisqu’il suffit de déchiffrer des signes avant-coureurs ! Les historiens, les sociologues, les économistes ou les géographes peuvent bien mener leurs enquêtes, apporter de nouvelles connaissances précises et rigoureuses du monde réel : qu’importe tout cela lorsque le penseur dispose des concepts de « multitude » et de « capitalo-parlementarisme » pour annoncer le monde de demain. Qu’importe les contraintes du monde réel quant l’intellectuel offre à ses lecteurs sa libre subjectivité d’intellectuelle visionnaire… et aux médias l’éclat de sa pensée.

Bien sûr, parfois, les prophètes sont un peu fatigués. Comme Toni Negri en 2005 lorsqu’il appela à voter « oui » au traité constitutionnel européen. Quand toute la gauche radicale le désignait comme un chef-d’œuvre du néolibéralisme, le théoricien de la « multitude » y avait décelé les signes avant-coureurs d’une prochaine révolution. Un moment de gloire médiatique pour l’ancien activiste qui se retrouvait alors enrôlé par la presse intelligente et oui-ouiste au service d’une noble cause : la rééducation des masses un peu trop nationalistes, et un peu trop stupides.

La rhétorique ambiguë du dépassement

Les contestataires branchés ont également en commun un autre trait caractéristique qui leur assure l’attention des journalistes : ils communient tous dans la rhétorique du dépassement. Ce goût pour le dépassement, la refondation ou le changement plaît évidement beaucoup aux médias bien-pensants. Surtout quant il concerne le mouvement ouvrier ou l’État-nation.

  • 19 En 1959, le parti social-démocrate allemand (SPD) adopte le programme de Bad Godesberg, dans leque (...)
  • 20 Jérôme Vidal, La Fabrique de l’impuissance, op. cit., p. 34.

Le « Bad Godesberg 19» de la gauche de la gauche constitue par exemple une sorte de figure imposée de cette rhétorique. Ainsi lorsque Jérôme Vidal intervient dans les colonnes du Monde sur la création du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), c’est pour le supplier d’être autre chose qu’« un parti au discours ouvriériste » et « travailliste ». Il enjoint la nouvelle organisation à constituer – on ne sait comment – une nouvelle alliance idéale, née de son imagination, entre sans-papiers, prostituées, Bretons de gauche, féministes, jeunes des banlieues, libertaires, espérantistes et Indigènes de la République. Il s’en explique plus longuement dans son ouvrage La Fabrique de l’impuissance, qui constate « la ruine idéologique du progressisme de gauche, qui faisait de la conquête du pouvoir d’État l’alpha et l’oméga de la politique ». Toute la gauche, radicale ou réformiste, ferait la même erreur de considérer « les transformations en cours selon des schèmes d’analyse hérités des Trente Glorieuses ». Il s’agirait en effet de « penser les termes d’une politique démocratique radicale qui prennent acte de la péremption historique du marxisme-léninisme, du progressisme et de l’étatisme qui furent, globalement, ceux de la gauche, réformiste aussi bien que révolutionnaire » 20. De l’État social, du mouvement ouvrier, de la conquête du pouvoir d’État, bref du passé de la gauche, faisons table rase !

  • 21 Sur l’archéologie de ce discours dans les années 1970, lire Michael Scott Christofferson, Les Inte (...)

Depuis vingt ou trente ans, ce genre de rhétorique constitue pourtant le code génétique de la gauche anticommuniste et libérale, celle de Libération convertie à la « modernité », celle de l’ex-Fondation Saint-Simon 21. Au fondement même des schèmes idéologiques du discours dominant, on retrouve ces lieux communs aujourd’hui recyclés et reformulés dans un volapük postmoderne qui proclame l’obsolescence de l’État-nation ou de l’État-providence, l’archaïsme du marxisme et du communisme. Au fond, sous couvert de radicalité, décréter que la vieille gauche est morte consiste à concéder à l’une des croyances les plus puissantes de l’air du temps…

  • 22 John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir, Syllepse, 2008.
  • 23 Michael Hardt et Toni Negri, Empire, Exils, 2000, p. 477 sq.

C’est ainsi que les postures radical-chic communient dans le rejet des questions de stratégies et des formes traditionnelles de lutte politique. Les partis communistes, les syndicats, les luttes électorales se trouvent ringardisés, et avec eux l’idée d’une souveraineté populaire, celles de nation, de peuple, et finalement la perspective d’une conquête du pouvoir politique. Ces théories rejoignent souvent celles d’un John Holloway, qui souhaite, en s’inspirant de Deleuze, de Foucault et de l’expérience zapatiste, « changer le monde sans prendre le pouvoir », et valorise des formes d’actions qui échapperaient – comme par magie – au « pouvoir » et impulseraient une genre de révolution « moléculaire » et « rhizomatique » 22. Le radicalisme verbal s’accommode ainsi aisément d’un certain minimalisme des propositions. L’Empire de Toni Negri et Michael Hardt reste à cet égard exemplaire. La longue dissertation prophétique et absconse se concluait sur trois demandes : une citoyenneté globale, un revenu garanti pour tous, ainsi qu’un très vague « droit à la réappropriation » qui serait le « telos de la multitude » 23.

  • 24 Postface à l’édition italienne de La Théorie du Bloom, La Fabrique, 2004, p. 141 et 142.
  • 25 Ibid., p. 144.

Libération rapporte que, lors d’une soirée où le philosophe Giorgio Agamben se répandait en éloges sur la revue Tiqqun, un auditeur de la salle l’aurait interrogé : « Tout cela est bien abstrait. Concrètement, que faut-il faire ? » (Libération, 22.04.09) Question impie. Pour la revue post-situationniste, « le communisme n’est pas une autre façon de distribuer les richesses, d’organiser la production, de gérer la société ; le communisme est une disposition éthique ». Seuls les esprits détachés des vielles lunes sauront voir dans le « Bloom » (sic) une « promesse de communisme », expliquent les auteurs (invisibles) à l’attention des lecteurs italiens 24. Ces esprits sensibles au « Bloom », qui sont-ils ? « Pour le moment, il n’y a guère que les ravages du Black Bloc et la coopération matérielle de quelques fermes communisées qui expriment publiquement une telle position. 25» Des petits groupes qui se mettent en retrait de la société et qui, à l’occasion, en refusant toute forme d’organisation, combattent frontalement la police : des perspectives pour le moins limitées.

  • 26 Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, op. cit., p. 147.

Le philosophe Badiou n’est guère plus éclairant sur la question de la stratégie politique et des moyens de sa réalisation de ce qu’il nomme « l’hypothèse communiste ». Cette dernière, dans la forme nouvelle qui devrait être selon lui la sienne, se construira en s’appuyant sur quelques principes généraux, mais en refusant toutes les institutions politiques, tant les formes d’organisation passéistes du mouvement ouvrier que le jeu parlementaire, et l’État lui-même. Ces processus politique de type nouveau ne sont-ils pas déjà à l’œuvre ? En note de bas de page, Badiou évoque, entre autres expériences, « la première séquence, notamment dans les usines du mouvement Solidarnosc en Pologne ; la première phase de l’insurrection contre le schah d’Iran ; la création en France de l’Organisation politique ». (L’« Organisation politique » ? En toute humilité, le groupuscule dont Badiou est le fondateur.) Il évoque ensuite les zapatistes, le Hezbollah et le Hamas 26. Mais les moyens de mobiliser concrètement les classes populaires tout en abandonnant le cadre de la vieille gauche ne sont pas évoqués.

En fait, si le penseur en apesanteur disserte allègrement sur le thème « Qu’aimerions nous faire ? », en pratique il ne se soucie guère des modalités concrètes du combat politique. Ce qui semble clair dans ces théories, c’est que les expériences marginales de sécession sont privilégiées par rapport à la constitution d’un mouvement de masse. Comme si l’on oubliait que, politiquement, la radicalité de papier, en particulier dans les colonnes du Monde ou de Libération, ne pèse rien, et que l’enjeu demeure la reconstruction d’un rapport de force dans la société plus favorable aux communistes et aux changement social. Cela est-il envisageable sans un mouvement qui s’appuierait sur de larges fractions de la population ?

Notes

1 À l’été 2009, ce livre aurait été vendu, selon L’Express (04.06.09), à 60 000 exemplaires, soit au moins vingt fois la diffusion prévue initialement. [Chiffres non confirmés par l’éditeur. ndlr]

2 Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?,Lignes, 2007, p. 41 et 54. On notera aussi l’expression délicate d’« animaux humains » pour désigner les pauvres de l’hémisphère Sud (p. 73).

3 Il s’agit d’un cas clinique étudié dans Cinq psychanalyses (1909).

4 Surnom donné à Nicolas Sarkozy après qu’il ait opéré un changement d’allégeance, contre Jacques Chirac pour Édouard Balladur, au moment où ce dernier semblait le mieux placé pour l’investiture de leur parti, le RPR, à la présidence de 1995. [ndlr]

5 Alain Badiou est l’auteur, entre autres ouvrages, d’un Court traité d’ontologie provisoire (Seuil, 1998) et du Concept de modèle. Introduction à une épistémologie matérialiste des mathématiques (Fayard, 2007).

6 Une maison d’édition spécialisée dans l’import-export des cultural studies.

7 Auteur collectif du livre L’Insurrection qui vient (La Fabrique, 2007) attribué par la police et par d’autres au désormais très célèbre Julien Coupat. [ndlr]

8 Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, op. cit., p. 68 et 69.

9 Jérôme Vidal, La Fabrique de l’impuissance, Amsterdam, 2008, p. 131.

10 Entre deux références soignées à Nietzsche, Corneille ou Ferneyough, l’auteur enjoint ses lecteurs de résister à la « culture comme consommation », qui aboutit selon lui à privilégier à l’école La Gloire de mon père au détriment de La Princesse de Clèves, ou pire, à « mettre sur le même plan » la chanson de variété et les « musiques véritables », celles de Boulez ou Messiaen. Il s’agit plutôt de rappeler, non sans courage, que « Le Dit du Genji, publié au xie siècle au Japon par Dame Murasaki Shikibu, est incommensurablement supérieur à tous les prix Goncourt des trente dernières années » (Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, op. cit., p. 61).

11 Mehdi Belhaj Kacem, « L’architransgression », Lignes, mai 2009, n° 29 « De la violence en politique », p. 163.

12 Alain Brossat, « Le paradigme du lancer de chaussettes », ibid., p. 18-19.

13 Ibid, p. 19.

14 Les mauvais esprits se rappelleront également que Brossat, dans les colonnes décidément accueillantes du Monde, dénonçait en 2000 les « révisionnistes sournois et biaisés » qui s’étaient opposés à la guerre du Kosovo (03.05.00). [Sur cette période on lira avec avantage Serge Halimi, Dominique Vidalet Henri Maler, « L’opinion, ça se travaille… » Les médias et les « guerres justes » : Kosovo, Afghanistan, Irak, Agone (2000), 2006. ndlr]

15 Yann Moulier-Boutang, Le Capitalisme cognitif. La nouvelle grande transformation, Amsterdam, 2007, p. 179-180.

16 La Semaine « Publicité – Communication – Médias » du 3 février 2009 réunissait, entre autres, les patrons d’Orange (Xavier Couture), du Nouvel Observateur (Denis Olivennes), d’Havas (Vincent Bolloré), de Publicis (Maurice Lévy) et… Yann Moulier-Boutang, pour débattre avec Vincent Beaufils de Challenges sur le thème « Et si la crise était aussi un révélateur ? » (Correspondance de la publicité, 03.02.09).

17 Alain Badiou veut décrire par là une sorte d’« essence du pétainisme » dont les origines remontraient à la Restauration de 1815, et qu’il identifie à une série de traits caractéristiques – par exemple, « le thème antipolitique de la crise morale, qui accable le peuple, et donne main libre à l’État », ou bien « le motif de l’événement néfaste, origine et symbole du déclin moral ». Ces traits formels qui composent le « transcendantal pétainiste » s’appliqueraient parfaitement à la politique de Nicolas Sarkozy. Cette analogie ne vise pas, selon l’auteur, à comparer la victoire de Président à celle du maréchal Pétain mais seulement à indiquer que « la subjectivité de masse qui porte Sarkozy au pouvoir, et soutient son action, trouve ses racines inconscientes, historico-nationales, dans le pétainisme » (De quoi Sarkozy est-il le nom ?, op. cit., p. 103). Affirmation toutefois étayée par la seule énumération de ces supposées ressemblances formelles.
Cette formule, un peu délirante au demeurant, n’évoque pas seulement les grandes catégories transhistoriques qu’un René Rémond pose sur la droite en France – « orléanisme », « bonapartisme », etc. – pour la plus grande joie des journalistes politiques ; elle a surtout le goût des petites provocations qui, si elles émoustillent le public de ses séminaires, ne sont pas forcément les plus judicieuses pour comprendre la situation : le risque est notamment d’exagérer la rupture qu’est censé incarner le président Sarkozy avec les gouvernements de droite qui l’ont précédé.

18 Qu’il soit hostile ou non aux sciences sociales, le radical-chic ne manque jamais de critiquer la pensée de Bourdieu ou des « bourdieusiens » pour son « déterminisme ».

19 En 1959, le parti social-démocrate allemand (SPD) adopte le programme de Bad Godesberg, dans lequel il rompt avec le marxisme.

20 Jérôme Vidal, La Fabrique de l’impuissance, op. cit., p. 34.

21 Sur l’archéologie de ce discours dans les années 1970, lire Michael Scott Christofferson, Les Intellectuels contre la gauche. L’idéologie antitotalitaire en France, 1968-1981, Agone, 2009. [ndlr]

22 John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir, Syllepse, 2008.

23 Michael Hardt et Toni Negri, Empire, Exils, 2000, p. 477 sq.

24 Postface à l’édition italienne de La Théorie du Bloom, La Fabrique, 2004, p. 141 et 142.

25 Ibid., p. 144.

26 Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, op. cit., p. 147.

Note de fin

i Slavoj Zizek, «Le léninisme aujourd’hui: comment commencer par le commencement», Contre-Temps, 2009, n°2, p.131 sq.

ii Au moins ne pourra-t-on accuser Zizek de détourner l’énergie révolutionnaire de ses lecteurs (blancs) vers la lutte contre les dominations secondaires: en décembre2005, Abercrombie & Fitch était condamné à verser 50millions à un groupe de plaignants pour discrimination raciale à l’embauche <http://www.afjustice.com/>.

iii Respectivement Jean Birnbaum, «Haro sur le “nom” Sarkozy», Le Monde, 3novembre 2007 ; Alain Badiou, «En tant que philosophe, je ne peux rendre raison du roman», entretien avec Jean Birnbaum, Le Monde des livres, 22mai 2009.

Adam Garuet

Réalisation : William Dodé