couverture
Agone 41 et 42
« Les intellectuels, la critique & le pouvoir »
Coordination Thierry Discepolo, Charles Jacquier & Philippe Olivera
Parution : 13/10/2009
ISBN : 9782748900811
Format papier : 288 pages (15 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

Commander

Lire en ligne 
Format PDF 
Format EPUB 

Accès libre

PDF 
EPUB 

Table des matières

Orwell et la dictature des intellectuels James Conant

Le rôle de l’intelligentsia au sein des partis politiques marxistes Jan Waclav Makhaïski

Introductions aux analyses de Makhaïski

Ante Ciliga & la nouvelle classe dirigeante soviétique Ante Ciliga

Une critique prolétarienne de la bureaucratie révolutionnaire Bruno Rizzi

Les analyses de Bruno Rizzi

Régis Debray, « Maître ès renégats » Thomas Didot

Exercice d’admiration

Sollers tel quel Philippe Olivera et Thierry Discepolo

François Furet entre histoire & journalisme (1958-1965) Michael Scott Christofferson

Genèse sociale de Pierre Rosanvallon en « intellectuel de proposition » Christophe Gaubert

Radical, chic, et médiatique Adam Garuet

Sur la fonction de deuxième et de troisième couteau (de poche) Camille Trabendi

À propos de l’« intellectuel de Région » Thierry Fabre, de Jérôme Vidal et de sa « puissance d’agir », de Pascal Blanchard en « free lance researcher »

Sur la responsabilité sociale du savant Alexandre Grothendieck

Les choix du mathématicien Alexandre Grothendieck

« Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés » Gérard Noiriel

Entretien avec Gérard Noiriel

Le philosophe, les médias et les intellectuels Jacques Bouveresse

Entretien avec Jacques Bouveresse

Le constructivisme comme outil de pouvoir aux mains des intellectuels Jean-Jacques Rosat

Vous avez dit « anti-intellectualisme » ? Philippe Olivera

(Auto-)dérision Alain Accardo

Il y a comme cela une poignée d’impertinents qui ne comptent qu’eux dans tout l’univers, et ne valent guère la peine qu’on les compte, si ce n’est pour le mal qu’ils font.
Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse

  • 1 Propos cités par les éditeurs en exergue de la période 1971-1980 des textes de Pierre Bourdieu ras (...)

« Dans un univers où les positions sociales s’identifient souvent à des “noms”, la critique scientifique doit parfois prendre la forme d’une critique ad hominem. Comme l’enseignait Marx, la science sociale ne désigne “des personnes que pour autant qu’elles sont la personnification” de positions ou de dispositions génériques. Elle ne vise pas à imposer une nouvelle forme de terrorisme mais à rendre difficiles toutes les formes de terrorisme. » (Pierre Bourdieu 1)

Le texte qui suit ne procède pas de la science sociale. Il désigne bien, en revanche, « des personnes pour autant qu’elles sont la personnification de positions ou de dispositions génériques ». Et ceci, en effet, dans le but de rendre « difficiles [certaines] formes de terrorisme ». Et d’abord celle du débat « démocratique », où tout conflit d’intérêts est réduit à un jeu sans enjeux d’opinions contradictoires qui n’engage pas plus leurs auteurs (autorisés) que la mise en pratique de leurs idées (autorisées). Un genre de « débat » où toute analyse critique qui associerait une personne (publique) à sa fonction (sociale) est aussitôt qualifiée de procès (politique) – en général plutôt « stalinien » que « maccarthyste ».

  • 2 Jacques Bouveresse, « C’est la guerre – C’est le journal » [1986], réédité in Essais II. L’époque, (...)

En face de la « critique abstraite », la grandeur de Karl Kraus aura été d’« avoir choisi de citer des textes et des noms et de désigner les responsables précis de la médiocrité, de la malhonnêteté et de la bassesse “ordinaire” » (Jacques Bouveresse 2).

Le texte qui suit tourne lui aussi le dos au confort et aux bénéfices de la critique abstraite : il désigne nommément les responsables (autorisés) qui prospèrent à l’abri des règles de politesse en usage dans toute intervention publique (autorisée). Mais il ne prétend à aucune grandeur, voulant au contraire donner à l’attaque ad hominem ses lettres roturières. Et ce pour substituer au désenchantement proverbialement attaché à la critique radicale l’optimisme qu’offrent les satisfactions de l’efficacité.

On est en effet habitués à lire la saine critique des « grands corrupteurs des mœurs du siècle », qui, de nos jours, sont plus ou moins rangés dans les catégories d’« intellectuel médiatique ». On peut avancer sans risquer d’être contredit que Bernard-Henri Lévy est aujourd’hui, dans sa famille, au sens propre comme au figuré, le premier « entarté » de France ; comme on peut supposer que Philippe Val est en bonne place pour devenir son dauphin. Et on comprend l’acharnement et le nombre de candidats à l’hallali : la capacité de nuisance des quelques-uns qui, laudateurs ou contempteurs de l’ordre social dominant, meublent l’agenda politico-médiatique et tapissent le calendrier médiatico-commercial. Les noms sont assez connus pour qu’il soit inutile d’en faire ici la liste.

Des lettres roturières plutôt que de noblesse d’abord, parce que l’on peut se demander si le choix des cibles les plus médiatiques n’est pas dicté parfois par le gain de visibilité du pugiliste plutôt que par l’efficacité du pugilat : au spectacle du combat rituel entre mâles espérant se servir du « vaincu » comme marchepied nous préférons le règlement de comptes domestiques.

Et l’optimisme de l’efficacité plutôt que la vanité des grands coups d’épée dans l’eau. Car, malgré la vigueur des combattants et le nombre comme la diversité des attaques, les mêmes ne sont-ils pas toujours là ? Pour ne citer qu’eux : vingt ans et deux présidents français plus tard, les intellectuels lancés par Mai 68 et arrivés au pouvoir avec le parti socialiste ont tous survécu à leur successives exécutions symboliques pour être plus que jamais sur le devant de la scène. Seule la mort semble capable d’en débarrasser l’espace public. Il y a de quoi désespérer ! Nous nous proposons donc, à l’aide de quelques exemples simples, de montrer aux candidat(e)s à l’exécution symbolique plus préoccupé(e)s par l’efficacité sociale et politique que par leur participation au cirque médiatique tout l’avantage qu’il y a à s’attaquer plutôt aux deuxièmes, voire aux troisièmes couteaux (s’il faut, même, de poche), du moment qu’il tiennent des « positions ou des dispositions génériques » indiscutables dans l’organisation de la propagande, à leur niveau, au nôtre, acteurs ordinaires du monde social ordinaire.

Ainsi, qui connaît l’existence de Thierry Fabre en dehors des couloirs de l’administration de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, des institutions qui en dépendent et du public petit-bourgeois des productions culturelles du coin ? En même temps, on va voir que tout un chacun en a forcément l’équivalent près de chez lui. C’est à ce titre que le personnage est intéressant et qu’il a sa place ici.

L’intellectuel de Région : Thierry Fabre

  • 3 Thierry Fabre, interview avec Farida Moha, Le Matin, 8 mai 2009, http://www.lematin.ma/Actualite/J (...)
  • 4 Thierry Fabre, entretien avec Anouk Batard, 20 janvier 2009, Radio Grenouille, « Mais qui sont ces (...)
  • 5 http://www.lapenseedemidi.org. (...)
  • 6 « Organisées par Espace culture/Marseille, les Rencontres d’Averroès se proposent de penser la Méd (...)

Pour faciliter sa reconnaissance comme type, quelques précisions s’imposent sur le personnage. Du fait de son « très riche parcours », une journaliste qui l’interviewait récemment avait du mal à le qualifier ; mais à la question « Quelles facettes faudrait-il privilégier : écrivain, essayiste, journaliste, animateur, concocteur d’idées, électron libre ? », Thierry Fabre répondit, débordant d’humilité : « À choisir, je choisirai essayiste en pensant à l’héritage de Montaigne des Essais qui essaie de penser le monde. 3» C’est un peu vague… Dans le cadre d’une série d’émissions sur les « gens de la culture », ce nouveau Montaigne refuse tout net la qualification d’« acteur culturel ». D’abord, dans un élan de lucidité, parce que « la pensée est un acte » ; ensuite parce qu’il a « toujours essayé d’échapper aux inscriptions dans des tiroirs [pour] plutôt braconner dans les marges 4». C’est encore plus vague… Heureusement, le site de la revue La Pensée de midi, éditée par Actes Sud et dont il est rédacteur en chef, précise que Thierry Fabre dirige la collection « Bleu » et co-dirige la collection « MMSH » chez le même éditeur – où il a placé deux de ses trois livres 5 ; qu’avant d’avoir « créé et conçu » les Rencontres d’Averroès il avait créé (et conçu) le magazine Qantara à l’Institut du monde arabe 6 ; qu’il est « coordinateur scientifique du réseau d’excellence des centres de recherche en sciences humaines sur la Méditerranée, Ramses, à la Maison méditerranéenne des Sciences de l’homme (MMSH) d’Aix-en-Provence » ; enfin, qu’il anime une émission, « Au rendez-vous de midi », justement sur la radio où il s’offusque d’être défini comme « acteur culturel ».

Voilà donc quelqu’un qui n’est pas facile à classer. Pourtant, on devine tout de suite à qui l’on a affaire. En ces temps de domination des classes moyennes et au stade de production industrielle et administrative de la culture, ce type d’« intellectuel » est d’une telle utilité qu’il en a fleuri partout. Il serait néanmoins faux de croire que c’est un spécimen facile à produire et qu’il pullulerait s’il n’était soumis aux règles de la concurrence. Certes, on en trouve au moins un par territoire et par niveau d’administration culturelle : comme existait l’intellectuel de cour sous l’Ancien Régime puis l’intellectuel d’État depuis l’avènement de la République, la décentralisation a permis l’émergence de l’intellectuel de Région. Mais, on va le voir, le succès d’une « figure incontournable » – comme est en général qualifié Thierry Fabre par la presse – demande un délicat assemblage de vertus très particulières.

  • 7 On trouve le détail de cet éventail extravagant sur http://www.lapenseedemidi.org. (...)
  • 8 Cette liste incomplète le serait plus encore sans Paul Virilio, dont « on comprendra aisément la p (...)
  • 9 S’il n’est aucun journal local où l’on ne croise pas régulièrement Thierry Fabre, celui-ci répond (...)

D’abord, l’intellectuel de Région ne doit pas tenir l’incontinence pour une maladie. Ce qui fait de lui un infatigable producteur de « réflexions » sur les sujet les plus variés : la réélection de George W. Bush et celle de Silvio Berlusconi, l’influence américaine sur le G8, l’OTAN et l’Union européenne, le conflit israélo-palestinien et la recomposition du Proche-Orient, les interventions militaires contre l’Irak et l’Afghanistan, le terrorisme et le marché des biens culturels, la conjugaison de la fracture sociale et de la fracture politique, etc. 7 ; mais aussi un virtuose de l’« entretien » à propos de tout (et de rien) : sur la musique avec le mathématicien Jean-Claude Risset ; sur l’aménagement du territoire avec le géographe Jacques Lévy ; sur l’olivier avec un patron de l’agro-alimentaire de luxe ; sur l’« émergence des nouveaux lieux du politique » avec Christian Bromberger, Bruno Étienne et Michel Guérin 8. On se demande où Thierry Fabre trouve le temps de rester – c’est indispensable dans le métier de propagandiste – un « bon client » pour les journalistes 9.

  • 10 Ces « analyses » sont extraites des éditoriaux de La Pensée de midi, respectivement : 2001, 5/6 ; (...)

Ensuite, l’intellectuel de Région doit faire l’usage le plus libre de ses références les plus savantes et ne laisser transparaître aucun complexe lorsqu’il s’adresse aux puissants. Ainsi, critiquant la télévision de Berlusconi – non sans audace –, Thierry Fabre affirme qu’elle nous ferait « perdre tous nos repères » au point qu’il ne serait « plus besoin de brûler les livres, comme l’imaginait George Orwell dans 1984 ». Des autodafés dans 1984 ?! – sans doute confond-il avec Fahrenheit 451, fable anodine de Ray Bradbury… Partant à la rescousse de l’« exception culturelle française » mise en doute par Jean-Marie Messier, alors patron de Vivendi Universal, Thierry Fabre le qualifie de « grand manitou de la communication » et il lui attribue la propriété des éditions Hachette ! N’est-ce pas plutôt le groupe Lagardère, propriétaire de Hachette depuis 1958, qui a failli s’offrir Vivendi après la déconfiture de Messier ? L’intellectuel de Région découvre-t-il « le spectacle de ces foules exaltées, qui invectivent et vocifèrent devant les caméras de télévision », qu’il pense tout de suite aux « analyses d’Elias Canetti, l’auteur de Masse et puissance » ; veut-il s’éloigner du « nationalisme du soleil » qu’il invoque sans hésitation « ce midi que Nietzsche, ce grand Méditerranéen, aimait à travers Carmen et la musique de Bizet » ; veut-il nous convaincre que « la guerre des civilisations n’obéit pas à la force du destin » qu’il nous rappelle que Bernanos « observait si justement : “L’avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne subit pas l’avenir, on le fait” » ; s’inquiète-t-il du Front national qu’il voit le « “petit homme” jadis stigmatisé par Wilhelm Reich » ; enfin, balayant d’un revers de manche la vision par George W. Bush du terrorisme, Thierry Fabre le redéfinit comme « une forme de violence politique contre laquelle il faut bien sûr s’opposer, en ayant clairement conscience, comme le souligne Alain Joxe citant Aristote, que “C’est toujours la justice, née d’un rapport de forces, qui crée de la fraternité, ce n’est pas la fraternité qui crée de la justice” » – sur le même sujet, le même Fabre nous fait bénéficier de ce que « remarquait justement le général Leclerc à propos de la décolonisation de l’Indochine : “On n’arrête pas les idées avec des balles” » ; etc., etc. 10

  • 11 Extraits des éditoriaux de La Pensée de midi, respectivement : 2000, 1 ; 2001, 4 ; 2003, 4 ; 2002, (...)

Enfin, l’intellectuel de Région doit avoir été capable d’inventer de toutes pièces un sujet à la fois assez précis pour faire illusion comme thème savant (mais qu’aucun chercheur digne de ce nom ne pourra jamais revendiquer au risque de perdre tout crédit auprès de ses pairs) et assez flou pour y faire entrer tout et n’importe quoi. À ces fins, Thierry Fabre a inventé la « Méditerranée », déclinée plus tard en « Euroméditerranée » mais d’abord en « Midi ». De quoi s’agit-il ? C’est « un point de vue sur le monde, […] un lieu imaginaire et pourtant bien réel, […] qui ne se confond pas à un territoire et qui se limite encore moins à une résidence géographique » ; mais c’est aussi un « souci du monde [qui …] rencontre en tout premier lieu le monde méditerranéen, car c’est là que se joue une part essentielle de notre avenir… Part solaire ou part maudite ? Les deux sans doute, indissociablement, car la Méditerranée est traversée d’espérance et de tragique » ; c’est surtout un « style de vie et un rapport au temps et à l’espace, une façon de manger et de rêver, loin du stress et du spleen » ; et c’est enfin « l’alliance du gai savoir et du goût de la vie, […] un pôle de résistance active à l’hégémonie culturelle en cours » : « Le midi, un goût de la vie, face au froid de l’ennui ! » 11

  • 12 Extraits des éditoriaux de La Pensée de midi, respectivement : 2004, 12 ; 2002, 7 ; 2004, 12. (...)

L’excavation qui précède a peu de chance d’échapper aux critiques de ceux qui, levant les yeux au ciel, se demandent à quoi nous perdons notre temps ; comme de ceux qui pardonnent au poète toutes les approximations : la preuve serait-elle faite que l’intellectuel de Région est un cuistre et un ambitieux qu’elle ne va convaincre que les convaincus et choquer tous ceux qui ont vu en lui un homme honorable. Et ces derniers n’ont pas tout à fait tort, car Thierry Fabre croit visiblement à ce qu’il écrit – il est même habité par la foi du charbonnier ; et ses combats sont en effet les plus justes : ne prêche-t-il pas pour la tolérance religieuse et la paix entre l’islam, le judaïsme et le christianisme ? – mais sans omettre de s’opposer à la « molle tolérance », qui ne peut avoir cours dans les « sociétés européennes sécularisées : les principes fondamentaux de la République ne sont pas négociables et ils s’imposent à tous ceux qui vivent sur son territoire »… Ne s’est-il pas fermement opposé à l’« univers plus froid du capitalisme anglo-saxon » – au nom d’une « économie de marché régulée »… Ne pourfend-il pas l’« Europe froide, impersonnelle, technocratique et financière » ? – en invoquant l’« Europe vivante et démocratique qui favorise la diversité culturelle » dans l’esprit « mis en place en France, d’André Malraux à Catherine Tasca »… Ne s’est-il pas indigné contre la réélection de George W. Bush et de Silvio Berlusconi ? Enfin, n’a-t-il pas désigné clairement l’ennemi absolu : « Un nouveau spectre hante l’Europe : l’obsession identitaire. De Christoph Blocher en Suisse à Jörg Haider en Autriche, d’Umberto Bossi en Italie à Andrzej Lepper en Pologne, de Pia Kjaersgaard au Danemark à Jean-Marie Le Pen en France. » 12

À ce stade de dévoilement du personnage, on peut sans doute s’interroger sur la puissance de l’illusion, sur la disproportion entre l’évidence de la médiocrité et le peu de conséquence d’icelle. Mais il faut sortir du marigot culturel pour comprendre la possibilité en même temps que la véritable fonction de l’intellectuel de Région, dont les modalités d’action, pour être dans l’ordre symbolique, ont des effets très concrets, et même, on va le voir, aussi prosaïques qu’une opération immobilière.

  • 13 À ceux qui s’étonneront qu’avec un tel financement et de pareils partenaires Thierry Fabre ait bou (...)
  • 14 Tous les propos de Thierry Fabre cités dans ce paragraphe sont extraits de l’entretien avec Anouk (...)

En 1994, alors qu’il est encore chargé de communication à l’Institut du monde arabe, Thierry Fabre installe à Marseille les Rencontres d’Averroès. Mais ce projet n’est pour lui que l’amorce de quelque chose de plus ambitieux : accomplir la « vocation de Marseille à être une capitale culturelle de la Méditerranée ». Avec le « grand soutien du département des affaires internationales, du ministère de la Culture, surtout de la Commission européenne », il aurait disposé d’un « accord de financement de quatre millions de francs 13». C’était trop tôt : « On m’a baladé pendant six mois pour me dire qu’on n’en voulait pas. 14»

Dix ans plus tard, tout a changé : Marseille est candidate pour 2013 au titre de « capitale européenne de la culture ». On ne s’étonnera pas que Thierry Fabre ait été retenu par le « directeur de la candidature » Bernard Latarjet parmi les « conseillers scientifiques et artistiques ». On ne s’étonnera pas non plus que le projet final soit irrigué en profondeur par la « pensée de midi ». En retour, on va enfin comprendre à qui et à quoi sert la logorrhée produite par l’intellectuel de Région.

  • 15 Le « Dossier de sélection 2008 » de Marseille-Provence 2013 est téléchargeable sur http://www.mars (...)

Parce qu’une analyse dans le détail nous mènerait trop loin, nous allons nous limiter à deux points de convergence. D’abord à la figure d’Albert Camus, « qui a donné à La Pensée de midi son nom » et sera l’emblème de « Marseille-Provence 2013 ». Si le brave prix Nobel de 1957 est déjà mis à toutes les sauces éditoriales de Thierry Fabre depuis quinze ans, cet usage sera encore étendu avec la commande pour 2013 d’un « opéra contemporain autour d’une pièce d’Albert Camus », d’une exposition sur « Albert Camus et la pensée de midi » et de l’organisation d’« un match de football exceptionnel pour l’obtention d’une coupe Albert Camus 2013, unique dans l’histoire de ce sport et de la relation entre le sport et la culture » 15.

  • 16 Qu’il nous suffise ici de mentionner l’« Union de la Méditerranée » lancée par Nicolas Sarkozy sou (...)

Ensuite, et c’est un point majeur, l’usage du « concept » d’Euroméditerranée (ou « Euromed »), dont nous n’aurons malheureusement que le temps de suggérer ce qu’il révèle de la fonction désormais officielle de la culture – et donc de celle de l’intellectuel de Région : augmenter la valeur marchande d’un parc immobilier et promouvoir les échanges commerciaux dans le cadre d’une réorganisation néocoloniale des rapports entre la France et ses anciennes colonies 16.

  • 17 Site officiel d’Euroméditerranée, http://www.euromediterranee.fr. (...)
  • 18 Thierry Fabre, entretien avec Anouk Batard, art.cit.
  • 19 Thierry Fabre, éditorial de La Pensée de midi, 2005, 15.

Découvrons d’abord Euromed, qui est « la plus grande opération de rénovation urbaine en France, […] visant à faire de Marseille une métropole de premier plan au sein de la “zone de prospérité partagée” décidée par l’Union européenne et douze pays méditerranéens dans le cadre du processus de Barcelone 17». Mais Euromed est aussi le nom que Thierry Fabre a choisi de donner au « pôle de compétence de recherche transversal sur les questions euroméditerranéennes » qu’il dirige à la MMSH 18. L’intellectuel de Région est donc bien placé pour emballer le travail de « revitalisation urbaine » dans un « dialogue entre les cultures et les civilisations, […] une chance, une occasion à saisir » : il n’hésite pas à s’opposer aux « sceptiques » n’y voyant qu’« un prétexte qui permet aux politiques de dire qu’ils font quelque chose contre la guerre des cultures entre Europe et Méditerranée » ; pour défendre enfin l’idée que les institutions bâties dans le cadre du partenariat euroméditerranéen « pourraient être un grand lieu de passage entre les cultures et permettre de bâtir une nouvelle arche du pont qui les relie » 19.

  • 20 Le directeur de la candidature fait à cette occasion un usage exemplaire du maître concept fourre- (...)
  • 21 Propos extraits, comme la citation de la note ci-dessus, de la présentation par Bernard Latarjet « (...)
  • 22 Valérie Simonet pour La Provence, 5 janvier 2009.
  • 23 Nous n’avons évidemment pas la place de développer ici l’aspect « équipement culturel » de l’opéra (...)

C’est donc bien entendu parce que les rédacteurs de la candidature de Marseille-Provence 2013 ont présenté « un projet euroméditerranéen » qu’il a été retenu par le jury 20. Bernard Latarjet est clair sur ce point. Comme il clair lorsqu’il définit sans fard la culture : « C’est aujourd’hui une des conditions de modernisation, d’attraction et d’amélioration du développement économique, urbain et social d’une cité. 21» Et la presse n’en fait pas un secret : « 2009, l’année de tous les chantiers pour Euromed. […] Avec Marseille capitale culturelle en 2013, le mouvement est plus que jamais enclenché. 22» On ne s’étonnera donc pas de retrouver dans les promesses du promoteur culturel non seulement l’esprit mais aussi les projets mis au programme par le promoteur immobilier, dont le Centre régional de la Méditerranée, le cinéma multiplex Euromed Center et le Musée des civilisations d’Europe et de la Méditerranée – ce MUCEM dans l’organigramme duquel figure déjà, bien sûr, depuis longtemps, l’intellectuel de Région 23.

  • 24 Rapport du Center on Housing, Rights and Evictions, http://www.cohre.org – en français : « Les jeu (...)
  • 25 Thierry Fabre, « Dialogue avec l’invisible », La Pensée de midi, 2005, 14.

L’utilisation des manifestations culturelles comme prétextes à de vastes réaménagements urbains par les élites administratives et celles des affaires fait régulièrement l’objet de dénonciations par les militants pour le droit au logement. La liste est longue des occasions qui sont données aux promoteurs (avec le soutien des pouvoir publics) de « revitaliser » un territoire : des expositions universelles à l’élection de Miss Univers en passant par les diverses coupes sportives, de l’expulsion directe par destruction d’habitations à l’expulsion indirecte par augmentation des prix du locatif, on repousse au nom de la « culture » les populations qui ne cadrent pas avec les musées et leurs clientèles à haut revenu 24. On ne sait pas comment les chargés de com’ font ailleurs, mais ici on recouvre tout ça du voile de la « pensée de midi » : « La Méditerranée est faite de ces différences constitutives et ineffaçables. Quelles que soient les imprécations des uns contre les autres, il y a toujours de l’Autre en Méditerranée et non simplement du Même. […] J’ai appris ce que pouvait être un dialogue avec l’invisible : il était là, impalpable et qui pourtant nous traverse pour peu que l’on sache se mettre à l’écoute de l’ange. Qu’est-ce que ce lointain messager, volontiers appelé Hermès par les Grecs, peut encore dire à notre temps ? Un ange passe, il n’est pas muet, il relie ce milieu du monde volontiers désarticulé par l’intensité de ses conflits. Mais ses ailes sont fragiles, elles peuvent être déchiquetées par la poussée du tragique. L’ange est-il nécessaire ? S’il retrouve un corps dans l’Histoire et un souffle dans l’humain, alors… oui, tout redevient possible. 25»

  • 26 Son modèle, Bernard Latarjet l’a dit plusieurs fois, est Lille 2004, dont la preuve de la réussite (...)
  • 27 Présentation par Bernard Latarjet « aux acteurs culturels… », op. cit. Rassurons-nous : ces pulsio (...)

S’il n’avait pas attendu que la confirmation soit tombée pour prendre son bâton de pèlerin et annoncer la bonne nouvelle, Bernard Latarjet a redoublé d’ardeur depuis le printemps 2009. Accueilli par des responsables culturels, des élus locaux et des patrons d’entreprises, il explique, infatigable, ce que sera – et ne sera pas – « Marseille-Provence 2013, capitale européenne de la culture 26». D’une réunion publique à l’autre, au mot près, la même anecdote (édifiante) succède à la même mise en garde. Car Bernard Latarjet n’est pas là pour faire rêver le tout-venant qui espère en la manne des budgets publics. Prototype de cette race de fonctionnaires incubée en vue de l’administration européenne, ce technicien devrait même faire peur, comme lorsqu’il somme les associations d’enrégimenter les populations pour préparer l’accueil des millions de visiteurs attendus en 2013 : « La seule manière véritablement efficace et durable d’associer le plus grand nombre de nos citoyens à ce projet, c’est de permettre à tous ceux qui le souhaitent, en les incitant bien sûr à le faire, d’y participer concrètement. […] Fondamentalement, sur quatre ans, je crois que la condition de l’adhésion, c’est la participation active. Je veux dire par là proposer aux structures qui sont directement au contact quotidien avec la population de ce territoire les moyens d’organiser des ateliers de préparation de la future capitale : les enfants dans les écoles, dans les écoles communales, dans les écoles de deuxième cycle, dans les lycées, dans les universités, les salariés dans les entreprises, les adhérents des associations dans leurs associations, de proposer à l’ensemble de ces acteurs, puisqu’ils sont en contact quotidien avec la population, de les aider à organiser des ateliers de préparation de la capitale, sur les thèmes des projets de la capitale : […] tout ce que les associations, tout ce que les scolaires font déjà, en matière de pratique artistique, mais focalisé sur le programme de la capitale, en leur disant : “Ce que vous allez faire va non seulement servir à la capitale, par exemple pour les grands rassemblements populaires, pour les grandes parades, il faudra préparer toute une série d’ateliers, avec des artistes, de préparation à la participation de ceux qui seront les organisateurs de cette parade”, etc. 27»

  • 28 Thierry Fabre, éditorial de La Pensée de midi, 2001, 5/6.

Quel gouffre entre cet appel à revenir aux temps chéris de l’organisation centralisée de la jeunesse et le « style de vie » défendu par la « pensée de midi » ! Heureusement que Thierry Fabre est là pour dire et redire encore que l’âme méditerranéenne « n’est pas du tout prête à renoncer, à se dissoudre dans la banalité globalisée et médiatisée, l’irréductible saveur de la langue portant toujours bien haut son nom de littérature 28».

  • 29 Thierry Fabre, éditorial de La Pensée de midi, 2007, 22.
  • 30 Nicolas Sarkozy, appel du 6 mai 2007, « Dossier de candidature de Marseille-Provence 2013, capital (...)

En conclusion, il faut tout de même rendre hommage à la lucidité de l’intellectuel de Région, qui voit bien à quoi va servir son « rêve méditerranéen ». Ainsi a-t-il déjà pris ses distances, dans La Pensée de midi, avec une longue critique de la politique euroméditerranéenne du président Nicolas Sarkozy 29. Tandis qu’au même moment il mettait la dernière touche au programme libéral-autoritaire de Marseille-Provence 2013, dont l’édition grand luxe s’ouvre par un « appel à tous les peuples de la Méditerranée pour leur dire que c’est en Méditerranée que tout va se jouer, qu’il faut surmonter toutes les haines pour laisser place à un grand rêve de paix et un grand rêve de civilisation, […] que le temps est venu de bâtir ensemble une union de la Méditerranée qui sera un trait d’union entre l’Europe et l’Afrique ». Du Thierry Fabre ? Non, du Nicolas Sarkozy 30

La « puissance d’agir » de Jérôme Vidal

  • 31 En l’occurrence, Amsterdam est le nom de la maison d’édition créée par Jérôme Vidal en 2003 ; qui (...)

Pénétrés aussi profondément par leur mission et doutant aussi peu de l’ampleur de leur génie que de l’intérêt général des causes qu’ils portent, Thierry Fabre et Jérôme Vidal dissemblent essentiellement sur les maîtres qu’ils se sont choisis: alors que le premier pérore sur le navire amiral Culture armé par les collectivités territoriales, le second harangue ses troupes depuis le fringant vaisseau corsaire Amsterdam, entouré de sa flottille RILI, Vacarme et Multitudes 31. De ce fait, leurs styles diffèrent. On a déjà vu comment le premier incarne le «gay saber des troubadours», son éclectisme lyrique et ses joutes consensuelles. On va découvrir la richesse du sabir de chef de meute du second, la vigueur si ce n’est la précision de son coup de sabre. On va voir enfin que, si le premier est fidèle à sa clientèle comme à ses commanditaires, le second trompe son monde…

  • 32 Jérôme Vidal : cité dans le dossier « Trentenaires » de Livres Hebdo, 14 mars 2008 ; par Olivier P (...)
  • 33 En plus des interventions citées ibid., nous avons notamment utilisé « Pronostic Vidal engagé », p (...)

Mais commençons par brosser le portrait du personnage. Enseignant d’anglais dans une école de commerce, il se serait lancé dans l’édition après avoir fait le constat, lors d’un séjour d’étude aux États-Unis, que « toute une culture théorique, sur les politiques sexuelles, les discriminations, les études postcoloniales, n’était pas traduite en France » : il y avait là « un espace politique à investir, qui correspond à un domaine commercial délaissé par les grandes maisons d’édition » 32. Autrement dit, une décision de carrière prise après une étude de marché – au moins l’opportunisme est-il assumé. Mais ce serait passer à côté du personnage que de le réduire à ce petit calcul. Car cet éditeur est un passionné qui a des comptes à régler, du moins si on lit bien les nombreux entretiens qu’il a donnés 33. Recalé des concours de l’enseignement après une maîtrise de philosophie à Paris-I, Jérôme Vidal est le fils d’un sous-préfet sorti de l’ÉNA, cohorte Lionel Jospin, Ernest-Antoine Seillière mais surtout Jean-Pierre Chevènement, dont il comptera parmi les proches au sein du parti socialiste. Le petit Jérôme adhère lui aussi au PS en 1988, section du 11e arrondissement parisien, qu’il quitte néanmoins avant sa deuxième année de formation. Marqué ensuite par le mouvement des sans-papiers dans les années 1990, il participe à divers collectifs militants pendant ses études. Plus tard, il se rapproche de l’association féministe pro-sex Femmes publiques, autour des luttes sur la prostitution. C’est alors qu’il lance la maison d’édition Amsterdam, dont sa mise de fonds initiale vient de l’héritage paternel. Des déclarations d’intention aux entretiens, le jeune éditeur affirme clairement la « dimension critique » en même temps que la « prédominance universitaire » des ouvrages de « philosophie, d’histoire et de sciences sociales, ainsi que d’essais critiques et politiques » qu’il veut publier.

Si cet ensemble dessine déjà un cas typique d’« accident biographique » – et donc des efforts faits pour le rattraper –, on va voir que l’émergence de l’« essayiste » confirme le portrait.

  • 34 Jérôme Vidal, Lire et penser ensemble. Sur l’avenir de l’édition indépendante et la publicité de l (...)
  • 35 Ibid., p. 39.

Son petit livre « sur l’avenir de l’édition indépendante et la publicité de la pensée critique » donne déjà, en 2006, après trois ans d’exercice, une certaine idée de la précocité de Jérôme Vidal. Sans parler de la confiance en soi dont il peut faire preuve quand il somme – au nom de la « vie intellectuelle et la culture démocratique », rien de moins – d’« alerter l’opinion, notamment les politiques, les intellectuels et les chercheurs » pour défendre l’édition indépendante 34. Quant à l’ampleur de la culture dont l’essayiste dispose, ses « remarques sur l’enseignement de “la” philosophie » en imposent vraiment, comme lorsqu’il propose de substituer les « problèmes que cristallisent des concepts comme ceux de jeux de langage (Wittgenstein), de traduction radicale (Quine), de réel, d’imaginaire et de symbolique (Lacan), de différance (Derrida), de généalogie (Foucault), d’habitus et de champ (Bourdieu), de devenir (Deleuze), d’agir communicationnel (Habermas), de multitude, de puissance et de pouvoir (Negri), d’égaliberté (Balibar), de police et de politique (Rancière) ou de performatif (Austin, Butler) […] aux méandres des théories platonicienne et aristotélicienne des Formes, des méditations cartésiennes, du schématisme transcendantal kantien ou de la phénoménologie de l’Esprit hégélienne » 35.

Surtout, on voit poindre dans ces pages la figure totem de Spinoza et le concept magique de « puissance d’agir et de penser » qui prendront toute leur mesure, deux ans plus tard, dans le catalogue d’Amsterdam et donc dans l’essai de l’éditeur sur La Fabrique de l’impuissance.

  • 36 Jérôme Vidal, La Fabrique de l’impuissance 1. La gauche, les intellectuels et le libéralisme sécur (...)

Avec ce nouveau petit livre, ce n’est plus seulement l’éducation (nationale) et l’édition, entre autres domaines, que Jérôme Vidal veut réformer, mais tout simplement « la gauche française ». L’héritage paternel n’aurait pu être mieux placé : « Ce livre a pour objectif de ressaisir certaines conditions de l’emprise du discours et de la pratique libéraux-sécuritaires sur la gauche, l’incapacité de cette dernière à leur apporter une réponse adéquate et à s’en préserver, et donc à formuler et placer son propre agenda au cœur de la conjoncture politique et idéologique. 36» À cette fin, l’éditeur va mobiliser – en théorie, cela va sans dire – une bonne part de son propre catalogue : Étienne Balibar, Judith Butler, Stuart Hall, Antonio Negri, etc. Ce qui ne l’empêche pas de puiser parfois dans ses seules forces, comme lorsqu’il enjoint « la gauche d’inventer un “liant” qui ne soit pas une amalgame [… et] qui agisse comme un dissolvant »… Si l’on peut, à la rigueur, faire crédit de sa culture philosophique à l’apprenti Père Joseph, en chimie, ça laisse à désirer. Peut-être est-ce de la cuisine ?… Mais sûrement pas de la politique.

  • 37 En même temps, reconnaissons-lui une certaine virtuosité de couturier : à propos de la « nouvelle (...)

Entrer dans le détail du propos – pour ne pas dire de la « pensée » – de Jérôme Vidal serait une offense aux auteurs qu’il charcute pour composer son patchwork 37. Et puis ce n’est pas nécessaire : pour comprendre le message, il suffit de s’abandonner à sa rhétorique de la répétition, dont il fait des merveilles avec la formule magique « maximiser notre puissance d’agir » – déclinée plus simplement en « encapacitation » ou « empuissancement ». Qu’il s’agisse de rapporter (en soixante pages !) des analyses du thatcherism, du « nouvel esprit du capitalisme », du racisme d’État, des pensées anti- ou post-Mai 68, de la crise du fordisme, du travail et du welfare, de la fin du « compromis social-démocrate », etc., tout revient à marteler qu’il faut « maximiser la puissance d’agir et de penser individuelle et collective ». À ce stade, on doit se demander si le penseur de référence d’Amsterdam n’est pas plutôt Émile Coué que Spinoza.

  • 38 On trouve une définition de ce « peuple » (dit aussi « gauche réelle ») dans l’appel « Nous sommes (...)
  • 39 Ibid., p. 127. (Faut-il préciser que pareille menace n’a de sens que dans une stratégie de délégat (...)
  • 40 Jérôme Vidal, La Fabrique de l’impuissance 1, op. cit, p. 129.
  • 41 Ibid., p. 38.
  • 42 Ibid., chap. IV.
  • 43 Ibid., p. 132.
  • 44 Ibid., p. 177 sq.
  • 45 Ibid., p. 22. Les producteurs de couteaux suisses en question (qui se trouvent être belges) sont D (...)
  • 46 Ibid, p. 21.

Mais venons-en aux mesures pratiques. Pour que la gauche sorte de la crise, elle doit « empuissancer » le « peuple de gauche 38». Comment cela ? Une mesure concrète est amenée, sur des pages et des pages, où le disciple de Coué se demande comment « bouleverser l’économie des rapports de pouvoir au sein du parti socialiste » pour libérer les « militants porteurs d’une culture démocratique ». Quel est le « grand saut que la gauche de gauche doit aujourd’hui se tenir prête à effectuer » ? Quelle « expérience cruciale » doit-elle mettre en place ? Elle doit « menacer le parti socialiste d’un boycott électoral » 39. Évidemment… Mais la réussite de cette « démarche implique une tout autre politique de l’intellectualité et des savoirs 40». Nous y voilà ! Car la politique étant, pour Jérôme Vidal, « un processus continuel de lutte et de négociation dont la dimension linguistique et idéologique est essentielle 41» – et non pas une affaire de rapports de forces sociaux, économiques ou même militaires –, on comprend que les troupes soient composées d’« intellectuels » et que tout soit affaire de « savoir » – entendons, de « capacité à penser ». Bien entendu, on ne recrutera aucun des « intellectuels » désignés par l’« État national/libéral », et surtout pas les sociologues et les historiens qui « victimisent » les « dominés », réduits à l’état d’agents qui « ne pensent pas et ne parlent pas », qui « sont parlés et pensés » 42. Suivant le programme de « maximisation de la puissance d’agir et de penser », on ne peut compter que sur les « non-intellectuels » c’est-à-dire sur le type d’« “intellectuel” qui joue de son intellectualité pour que toujours plus pensent et agissent davantage, qui travaille à brouiller et à repousser davantage les frontières de l’intellectualité ». Car seul le « non-intellectuel » fera émerger l’« “intellectuel collectif”, [qui] est le nom de la disparition à venir de l’intellectuel, […] le nom de l’émancipation, le nom de l’humanité » 43. Vaste programme… À la réalisation duquel le patron des éditions Amsterdam offre quelques « boîtes à outils » : d’abord huit pages d’une bibliographie (où 20 % des livres sont édités par ses soins) dont les titres signalés par un astérisque « devraient faire l’objet d’une étude et d’une discussion dans l’enseignement secondaire) 44» ; et en bonus de « véritables couteaux suisses théoriques des pratiques contestataires et plus encore » – ces merveilles sont bien sûr des livres, dont l’un propose des « pratiques de désenvoûtement » contre la « sorcellerie capitaliste » 45. Tout se tient, l’essentiel de la politique, pour le disciple de Coué, étant de faire passer l’idée que les « dominés » sont d’abord les victimes des théories de la domination, il suffit de faire lire les auteurs qui « dénaturalisent le monde social et les formes historiques de la domination » pour que les « dominés » retrouvent leur « puissance d’agir collective démocratique » 46– et que cette prise de conscience fasse naître chez le peuple de gauche le courage de boycotter le parti socialiste. CQFD.

On arrive au bout de notre quête du sens de la mission d’Amsterdam. Voyons maintenant comment l’éditeur, avec les moyens qui sont les siens, c’est-à-dire la mise en circulation de propos sous forme de livres, « repousse les frontières de l’intellectualité » et œuvre à « la disparition à venir de l’intellectuel » : quels « non-intellectuels » compte le catalogue des éditions Amsterdam ? Si l’on excepte quelques écrivains des siècles passés, sur les cinquante-cinq auteurs qui ont signé ou dirigé un ou plusieurs de la soixantaine de titres parus, plus de 80 % sont universitaires ou chercheurs et, si on ajoute les enseignants du secondaire, le chiffre frôle les 90 % ; dans la poignée qui reste, on trouve un ancien directeur de stratégie chez Belgacom, un directeur de l’action culturelle au palais de Tokyo, un membre de l’Académie des arts et belles lettres des États-Unis, un réalisateur et acteur. Sans oublier, « dominé » parmi les « dominés », « non-intellectuel » parmi les « non-intellectuels », l’éditeur lui-même.

  • 47 Charlotte Nordmann (dir.) Le Foulard islamique en questions, avec des textes d’Étienne Balibar, Si (...)
  • 48 Lire de tels témoignages in Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Pierre Tévanian, Les filles voilé (...)
  • 49 De cette conception de la politique comme un « processus continuel, etc. », attribuée à Stuart Hal (...)

Le premier livre des éditions Amsterdam rassemble vingt-trois auteurs qui se partagent cent quatre-vingts pages : quelques noms fameux ou très fameux et quelques noms plus ou moins connus mettent Le Foulard islamique en questions 47. Prenant à contre-pied ceux qui réduisent les « dominés » à l’état d’agents qui « sont parlés et pensés », ce recueil applique déjà le principe de « maximisation de la puissance d’agir » : aucune fille voilée parmi les auteurs. Sans doute porter le voile ne suffit-il pas pour être édité par Amsterdam dans un livre sur ce sujet 48. Pareil droit n’est généreusement délivré par Jérôme Vidal qu’aux propriétaires de diplômes universitaires – si possible de notoriété internationale. Pour les autres, ils doivent se contenter, dans leur accession au rang d’« intellectuel collectif » – qui est « le nom de l’émancipation, le nom de l’humanité » –, de rêver que leur « puissance d’agir » soit maximisée par le « processus continuel de lutte et de négociation linguistique et idéologique » mené par les auteurs des éditions Amsterdam 49.

Les chemins ne sont pas forcément rectilignes, qui permettent de satisfaire les besoins de reconnaissance. Ils peuvent passer par l’investissement en apparence le plus désintéressé, en attendant de pouvoir placer les dividendes accumulés dans une cause plus compatible avec de nouvelles ambitions. D’ici là le filon initialement exploité se sera sans doute tari ; ou les grandes maisons d’édition auront certainement investi à leur tour le « domaine commercial » de la « culture théorique sur les politiques sexuelles, les discriminations et les études postcoloniales ». Toute étude de marché devant être régulièrement renouvelée… 

Et puis, après tout, les éditions d’Amsterdam ont quand même réussi à « maximiser la puissance d’agir » de quelqu’un : leur patron. Doit-on s’étonner qu’il s’agisse d’un mâle blanc occidental membre des classes moyennes supérieures ?

Il est n’est pas rare que la défense des causes les plus justes fasse partie d’une stratégie de carrière. Et, on va le voir, Jérôme Vidal n’est pas le seul à endormir les critiques au nom de l’urgence des alliances (de la carpe et du lapin) pour la défense des dominé(e)s.

Pascal Blanchard en « free lance researcher »

Les accointances des intellectuels avec le monde de la com’ et de l’argent – pardon, du business – ont longtemps été mal vues dans le pays des Lumières et des droits de l’homme. Mais c’est devenu super has been de refuser de mettre les ressources du marketing au service des justes causes opportunément amarrées aux débats pesants de société. Quel combat couvrira mieux l’opprobre de l’appât du gain que la défense des opprimés qui permet d’éviter toute critique et de récolter la gratitude en prime ? Mais réussir cet exploit demande un éventail peu commun de qualités.

Dans le monde des intellectuels médiatiques, la « cumulite » n’est pas une maladie rare. Il semblerait même qu’on soit friand de ces figures volatiles toujours prêtes à tenir un rôle utile dans les espaces dévolus à la propagande. Encore faut-il avoir trouvé une raison pour s’y exhiber, un produit vendeur, en somme. « De quels maux souffre le monde contemporain ? » se demande l’historien fashion qui s’apprête à généreusement monnayer ses compétences et sa personne pour remédier aux défaillances de la société dans la gestion de son passé. Commencer par une recension des symptômes : « Inégalités sociales » ? Trop mou. Passéiste. Il faut (post)moderniser le concept. « Fracture sociale » ? Plus de pêche mais déjà pris. Et puis ça penche un peu trop à droite. Pas sûr en outre que le « social » soit encore très porteur. Mieux vaut vanter les « malaises identitaires », les « clivages ethniques », les sociétés qui se « débrident et s’hybrident », les liens qui se « détissent et se métissent ». Bref, trouver des propositions sexy pour colorer un peu le monde des opprimés en détournant les regards du gris de leur porte-monnaie. Sans oublier de continuer – à tout prix – de pointer du doigt les injustices et les nouvelles formes d’aliénation. C’est ça, le deal. Pour être entendu (comprendre « vendu ») sur la scène médiatique, il faut s’autoproclamer usefull : être celui qui a identifié et va soigner le mal.

  • 50 Site officiel des Bâtisseurs de mémoire http://www.lesbdm.com. (...)
  • 51 « Le lien entre le citoyen et la France a besoin de mémoire pour être légitime. Pour construire c (...)

Pour un historien du colonialisme comme Pascal Blanchard, il y avait là comme un marché à conquérir. Et il s’y connaît en marchés, notre historien codirecteur de l’agence de communication « Les Bâtisseurs de mémoire (BDM) ». Depuis qu’il l’a rejointe en 1999, cette agence propose aux entreprises une stratégie de valorisation d’image par le biais d’un travail sur leur « mémoire » car, nous expliquent nos « bâtisseurs », le « lien entre l’individu et l’entreprise a besoin de mémoire pour être légitime. Pour construire cette légitimité, quoi de plus simple que de faire appel aux faits, au passé… à la mémoire des hommes 50». Quoi de plus simple, en effet ? D’autant que « l’entreprise est aujourd’hui confrontée à une évolution majeure : il n’existe plus de consommateurs prédéterminés mais des individus en quête de sens, à la recherche de nouveaux repères ». Petit jeu : remplacer dans les citations ci-dessus les mots « entreprise » et « individus » par ceux de « France » et de « citoyen » – voir la réponse en note 51. Le paradigme blanchardien est posé : 1. nos sociétés/entreprises sont en manque de repères ; 2. les citoyen(ne)s/ employé(e)s sont privé(e)s de repères identitaires ; 3. le travail de mémoire permet de redonner une place légitime à leur quête. Donc, dans l’ordre : 1. cibler les populations les plus « en quête de sens » ; 2. trouver un slogan mobilisateur ; 3. déterminer les canaux de diffusion du nouveau produit.

  • 52 Voir la liste des personnels du laboratoire sur http://www.anthropologie-biologique.cnrs.fr/recher (...)

Mais attention, notre historien free lance n’ignore pas que, pour faire illusion dans le champ intellectuel en défenseur de la veuve et de l’orphelin, mieux vaut être précédé d’un minimum de titres académiques plutôt que paré d’une casquette de chef d’entreprise. Entaché par sa non-appartenance au monde universitaire, Pascal Blanchard a donc dû se trouver des lieux de légitimation. L’ACHAC comble une partie du vide : depuis 1989, cette « Association pour la connaissance de l’histoire de l’Afrique contemporaine » – d’abord rattachée au Centre d’études africaines, le laboratoire du doctorant Blanchard – étudie l’histoire des représentations des colonisés à travers différents supports iconographiques tels qu’affiches publicitaires et de propagande, photographies et cinéma. De plus, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) étant vraisemblablement enclin à délivrer des certificats d’hébergement, le BDM Blanchard peut se prévaloir d’une appartenance au laboratoire GDR 2322 du CNRS « Anthropologie des représentations du corps », sis à Marseille. Que ce laboratoire soit hébergé par l’unité mixte de recherche « UMR Adaptabilité biologique et culturelle des corps » à la faculté de médecine de Marseille et que notre researcher free lance n’y soit pas référencé comme membre officiel ne doit pas nous étonner 52: ici, le CNRS n’est qu’une amulette qui préserve des pairs malveillants. Ce dernier et l’ACHAC (à première vue dénuée de tout soupçon mercantile) vont fournir à Pascal Blanchard une caution académiquement suffisante pour le lancer sur la scène médiatique des experts en histoire coloniale et en sauvetage des minorités stigmatisées.

  • 53 En référence aux expositions ethnologiques qui se sont développées en Europe dans la seconde moiti (...)
  • 54 Pascal Blanchard et Nicolas Bancel, De l’indigène à l’immigré, Gallimard, « Découverte », 1998. (...)
  • 55 Pour une critique des conceptions diffusées par l’ACHAC, lire Isabelle Merle et Emmanuelle Sibeud, (...)

En vingt ans, les activités de l’ACHAC ont crû exponentiellement, avec une pointe d’accélération en 2000, lorsqu’est lancé le produit « Zoos humains 53», qui fait émerger dans le champ de l’histoire la question des stéréotypes coloniaux : entretenus par les regards métropolitains sur les indigènes, ces stéréotypes auraient donné naissance à l’« imaginaire colonial ». Une comparaison rapide avec les discours racistes contemporains permet aux auteurs d’expliquer une bonne part des discriminations d’aujourd’hui par un continuum « de l’indigène à l’immigré 54». Nous n’entrerons pas dans les débats historiographiques sous-tendus par cette grille d’interprétation 55. Seule nous intéresse ici la connivence entre les activités de l’ACHAC et celles des Bâtisseurs de mémoire. Il nous semble en effet que la « méthode Blanchard » tient notamment à la structuration monocéphale de deux officines aux vocations a priori fort éloignées.

  • 56 http://www.lesbdm.com. (...)

Prenons l’affirmation suivante, produite par l’agence BDM de « conseil, communication et histoire » : « La démarche historique dans le domaine de la communication permet d’apporter des solutions rigoureuses. 56» Et inversons-en les termes : « La démarche de communication dans le domaine historique permet d’apporter des solutions rigoureuses. » Autrement dit, « bâtir la mémoire », c’est fusionner l’histoire et la com’. La « méthode de valorisation » vendue aux entreprises dans la brochure des BDM est, à ce titre, assez éloquente :

« Notre travail consiste à trier les caractéristiques propres de l’entreprise en les circonstanciant en trois blocs mémoires distincts :

  • les représentations qui regroupent toutes les caractéristiques émanant d’un même champ sémantique et/ou sémiologique ;

  • les valeurs qui désignent les caractéristiques portant sur ce que le jugement personnel estime vrai, beau, bien, normal… ;

  • les traits culturels qui regroupent les mythes, les visions, les attitudes qui se construisent à partir des représentations et des valeurs de l’entreprise dans la durée. »

« Représentations », « valeurs » et « traits culturels » seraient donc le triptyque fondateur de la « mémoire d’entreprise ». En réalité, derrière ce jargon prétentieux, les « bâtisseurs » ne proposent pas grand-chose de plus qu’une exposition d’affiches, de films publicitaires et d’objets emblématiques des entreprises clientes. Le procédé repose néanmoins sur une double imposture : d’abord en donnant de l’épaisseur historique et de la cohérence à la « culture d’entreprise » ; ensuite en faisant fi des conditions de réception et de l’impact des politiques publicitaires selon les époques. Dans cette logique, l’objet (publicitaire) devient le prisme unique des pratiques de consommation d’une période donnée, l’image (publicitaire) épuise le réel concentré dans les « représentations » dont elle serait le pur reflet. Que cette démarche soit totalement contraire aux usages des sciences sociales – dont nos « bâtisseurs » se réclament pourtant quand ils vendent leurs services –, n’est qu’un point mineur : elle ne trompe que le client qui est déjà prêt à l’être. Et on peut se dire que si la science historique de Blanchard réussit à faire croire à des vendeurs de soupe en mal de profondeur historique que ses publicités pour la soupe relèvent de l’art, les BDM n’ont pas volé leur argent.

  • 57 Pour une étude exhaustive du concept de « culture coloniale », lire Nicolas Bancel, Pascal Blancha (...)

Les choses sont plus sujettes à caution avec l’importation des mêmes démarches dans le champ des sciences humaines et sociales. Et c’est ce que va faire l’ACHAC à la suite de ses premières investigations des imaginaires coloniaux et de leurs traductions contemporaines : la recension des facteurs constitutifs de ce qu’elle nommera désormais « culture coloniale ». À partir de l’étude des supports de la propagande coloniale (affiches, romans, films, objets, presse, etc.), les historiens free lance établissent l’existence d’un supposé consensus populaire qui expliquerait le peu d’opposition rencontré par la politique impériale française 57. Glissement du dogme blanchardien : la « culture d’entreprise » fait du bien à démocratie libérale de la même manière que la « culture coloniale » a fait du mal à la République. Il convient donc de développer le premier (avec les produits vendus par les BDM) et de soigner le second (avec ceux que vend l’ACHAC).

  • 58 Désormais membre officiel du Who’s Who, Pascal Blanchard recense dans la rubrique de ses « œuvres  (...)

L’étude de marché était réussie, le concept de « culture coloniale » est d’emblée très vendeur : propositions d’expositions itinérantes ou fixes grâce à la constitution d’une collection de supports monnayables ; livres pour adultes, pour enfants, films – coproduits par les « bâtisseurs » et parfois réalisés par l’historien-cinéaste Blanchard 58 ; co-organisation de manifestations commémoratives – comme, dans le même arrondissement parisien qu’alors, un retour sur l’exposition coloniale de 1931 ; pénétration des manuels scolaires et offre de « mallettes pédagogiques » aux enseignants. On le voit : une application méticuleuse des propositions commerciales de la plaquette des BDM.

  • 59 À titre indicatif, pour la seule presse écrite européenne, on compte, entre 2005 et 2007, cinquant (...)
  • 60 Rendu public en janvier 2005, ce manifeste postule que « le traitement des populations issues de l (...)
  • 61 La loi d’avril 1955, qui permettait aux préfets, le cas échéant, d’imposer un couvre-feu durant le (...)

L’année 2005 marque l’acmé du succès commercial de l’ACHAC, bientôt relayé par le succès médiatique du free lance researcher 59. C’est une année clé en matière d’histoire et mémoire de la colonisation : relais médiatique du manifeste des Indigènes de la République 60 ; loi du 23 février 2005 qui impose de reconnaître le « rôle positif de la présence française outre-mer » ; « émeutes » de novembre auxquelles le gouvernement répond en réactivant une loi d’origine coloniale 61. La problématique coloniale et son lien avec la question de l’immigration en France ont alors saturé l’espace public. Le terreau était prêt : en venant se greffer sur les débats identitaires autour de la place de l’islam dans la société, en s’inscrivant également dans la suite logique de la réaction au succès de Jean-Marie Le Pen au premier tour des élections présidentielles de 2002, la « problématique coloniale » devient une grille de lecture orthodoxe : l’occultation de l’héritage colonial par la République permettrait de comprendre le racisme contemporain.

  • 62 Le trio Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire signe la majorité des ouvrages de l’A (...)

Dans ce contexte, l’interprétation économique et sociale du malaise des classes populaires est complètement out : l’ethnicisation des inégalités peut désormais être assumée en toute impunité. La parution en septembre 2005 d’un ouvrage collectif dirigé par Pascal Blanchard et ses acolytes de l’ACHAC fait presque l’effet d’un slogan électoral : La Fracture coloniale 62– bien trouvé, non ? Ce livre s’impose très vite comme l’ouvrage de référence pour penser les « discriminations » ; et sa réédition au format poche moins d’un an plus tard signe la vitalité des ventes. Depuis, et malgré les nombreuses critiques d’historiens de la colonisation pointant les défaillances méthodologiques et les raccourcis explicatifs de l’ACHAC, le discours ne cesse d’attirer le chaland. Il a su exploiter tous les gargarismes intellectuels de la décennie : l’Autre, la mémoire, les stéréotypes, les imaginaires, l’identitaire, etc.

  • 63 La Revue des marques, resp. 2003, n° 41, 2004, n° 45 et 2007, n° 58.

Avec des thèmes surfant aussi haut sur la vague du politiquement correct, la partie lucrative de l’entreprise semble bien dissimulée par le décorum humanitaire d’une démarche à bénéfices nets : symboliques et financiers. Pourtant, les militants des justes causes de l’ACHAC comme les intellectuels qui ont accompagné notre free lance researcher dans ses tournée promotionnelles auraient pu aller jusqu’au bout de leur soutien en s’abonnant à La Revue des marques, où Pascal Blanchard n’a jamais cessé de nourrir ses réflexions sur l’alliance entre le monde de la com’ et le champ historique. En témoignent trois articles qu’il a fait paraître : « Du bon usage de l’histoire ! », « Hier ? c’est souvent demain ! », ou encore « Vous avez dit communication ethnique ! » 63

  • 64 Lire « La France est-elle prête pour un marketing ethnique ? », Marketing Magazine, 1er mars 2004, (...)
  • 65 « Pourquoi un marketing ethnique, le point de vue de Danielle Rapoport, directrice de DRC. Produit (...)

Mariage de préoccupations commerciales et citoyennes, définition d’une population cible et analyse de l’ensemble de ses représentations, application des conclusions à la circonscription d’un nouveau bassin de consommation… Ne serait-ce pas là l’exacte définition du marketing ethnique 64? La méthode Blanchard relève de l’extension de marché : « On estime à environ 12 à 14 millions de personnes les communautés ethniques en France, soit plus de 20 % de la population. […] S’il y a un marché, s’il y a un besoin, il serait naturel d’y répondre. Le problème, c’est comment. 65» Et le « comment », Blanchard participe à le définir. Ainsi, pour son rapport de juin 2003 sur le « Marketing ethnic. Quelle place pour les minorités dans la publicité en France ? », Sopi Communication fait-elle appel à « Pascal Blanchard de l’agence Les Bâtisseurs de mémoire, [qui] identifie trois types communication ethnique : l’icône ethnique comme chez Banania, paternaliste, à la limite du racisme ou utilisant les stars du sport et de la musique ; multiculturelle à la Benetton ; le marketing ethnique où l’accent est mis sur l’identité raciale des personnes représentées ».

Mais il serait injuste que notre dévoilement de cette facette occulte la dimension d’authentique homme de gauche de notre free lance business ethnic historien. Pour preuve de son engagement militant, Pascal Blanchard est conseiller scientifique de la fondation lancée par la star du sport Lilian Thuram contre le racisme ; mais surtout il a le courage de siéger parmi les vingt et un membres désignés dans ce énième guichet d’« ouverture politique » de la présidence de Nicolas Sarkozy : la commission « Médias et diversité » instaurée par Yazid Sabeg, le commissaire à la Diversité et à l’Égalité des chances. Une bien belle consécration. On en remercierait presque le temps béni des colonies.

À suivre…

Notes

1 Propos cités par les éditeurs en exergue de la période 1971-1980 des textes de Pierre Bourdieu rassemblés dans Interventions 1961-2001. Science sociale et action politique, Agone, 2002, p. 79.

2 Jacques Bouveresse, « C’est la guerre – C’est le journal » [1986], réédité in Essais II. L’époque, la morale, la satire, Agone, 2001, p. 37.

3 Thierry Fabre, interview avec Farida Moha, Le Matin, 8 mai 2009, http://www.lematin.ma/Actualite/Journal/Article.asp?idr=115&id=112905.

4 Thierry Fabre, entretien avec Anouk Batard, 20 janvier 2009, Radio Grenouille, « Mais qui sont ces gens de la culture ? », http://www.grenouille888.org/dyn/spip.php?article1893.

5 http://www.lapenseedemidi.org.

6 « Organisées par Espace culture/Marseille, les Rencontres d’Averroès se proposent de penser la Méditerranée des deux rives » ; dans ce but, elles « invitent des personnalités […] à transmettre leur savoir à un large public » – le baratin complet est disponible sur http://www.rencontresaverroes.net.

7 On trouve le détail de cet éventail extravagant sur http://www.lapenseedemidi.org.

8 Cette liste incomplète le serait plus encore sans Paul Virilio, dont « on comprendra aisément la participation, […] et combien nous tenions à son regard », précise l’intellectuel de Région, qui a trouvé là un maître : ce « philosophe et urbaniste », qui compte parmi les « analystes de la guerre les plus importants de notre époque », travaille sur les « intempéries de la culture », avec une prédilection pour les accidents (de voiture comme nucléaires), la vitesse, les nouvelles technologies, les attentats, etc. (La Pensée de midi, 2002/2003, n° 9).

9 S’il n’est aucun journal local où l’on ne croise pas régulièrement Thierry Fabre, celui-ci répond également présent à tout correspondant de la presse nationale – au point que même la présentation d’un faux micro doit suffire pour obtenir une interview de l’intellectuel de Région. En échange, on ne trouve à son sujet jamais la moindre réserve ; et même plutôt jusqu’au soutien servile des projets les plus emblématiques du néocolonialisme culturel dans lequel l’intellectuel de Région est passé maître ; par exemple l’exportation à Rabat du concept des Rencontres d’Averroès sous le nom de Ibn Rochd (Averroès en arabe), qui devient pour Fred Kahn « un indéniable pas en avant pour la liberté de pensée et d’expression au Maroc » – « D’Averroès à Ibn Rochd », 17 juin 2009 http://europe-mediterranee.blogsthema.marseille-provence2013.fr.

10 Ces « analyses » sont extraites des éditoriaux de La Pensée de midi, respectivement : 2001, 5/6 ; 2001, 7 ; 2006, 18 ; 2002, 9 ; 2002, 8 ; 2003, 10 ; 2005, 14. Signalons en outre l’usage compulsif de la citation par l’intellectuel de Région, à la manière du personnage de Frank James qui, dans les aventures de Lucky Luke, ne s’exprime qu’en groupes de trois ou quatre mots attribués à Shakespeare ; ce qui donne, sous la plume de Thierry Fabre : « “La source est là”, disait Georges Duby » ; « “Un monde nouveau a besoin d’une nouvelle politique” (Tocqueville) » ; ou encore : « “Il est interdit de désespérer !” observait Mohamed Kacimi, citant l’enseignement de Rabbi Nahman de Braslav » (ibid., 2000, 1 et 2004, 12).

11 Extraits des éditoriaux de La Pensée de midi, respectivement : 2000, 1 ; 2001, 4 ; 2003, 4 ; 2002, 7 ; 2002/2003, 11. Nous regrettons de n’avoir pas la place ici d’analyser le néo-orientalisme au fondement de ce lyrisme d’un autre siècle ; on lira toutefois avec avantage les analyses par Yassin Temlali d’un proche de notre intellectuel de Région : « L’Orient après l’amour de Mohamed Kacimi, ou l’orientaliste malgré lui », http://www.babelmed.net/index.php?c=3672&m=&k=&l=fr.

12 Extraits des éditoriaux de La Pensée de midi, respectivement : 2004, 12 ; 2002, 7 ; 2004, 12.

13 À ceux qui s’étonneront qu’avec un tel financement et de pareils partenaires Thierry Fabre ait boudé son projet, celui-ci répond qu’il « ne voulait pas faire quelque chose à l’économie et sans ampleur ». Ce qui ne donne pas seulement une idée des ambitions du personnage mais aussi de sa conception de l’action publique, plutôt dans le registre du spectacle que dans celui du travail de fond. Difficile de ne pas voir ici un rattrapage biographique chez celui qui raconte être « né dans un monde qui est plutôt celui de Cannes : mon père dirigeait un établissement très réputé, le Palm Beach, qui était un restaurant et un très grand casino, un monde du luxe et en même temps du spectacle, du très grand spectacle… »

14 Tous les propos de Thierry Fabre cités dans ce paragraphe sont extraits de l’entretien avec Anouk Batard, art.cit.

15 Le « Dossier de sélection 2008 » de Marseille-Provence 2013 est téléchargeable sur http://www.marseille-provence2013.fr.

16 Qu’il nous suffise ici de mentionner l’« Union de la Méditerranée » lancée par Nicolas Sarkozy sous le signe d’« une convention entre tous les pays méditerranéens pour faciliter les reconduites à la frontière » ; mais vite développée par des think tanks patronaux sur le thème : « Après avoir laborieusement absorbé l’Est, l’Union européenne a besoin du Sud pour se développer » (Le Figaro, 10 juillet 2007).

17 Site officiel d’Euroméditerranée, http://www.euromediterranee.fr.

18 Thierry Fabre, entretien avec Anouk Batard, art.cit.

19 Thierry Fabre, éditorial de La Pensée de midi, 2005, 15.

20 Le directeur de la candidature fait à cette occasion un usage exemplaire du maître concept fourre-tout de l’intellectuel de Région : évoquant la définition par le maire de Stuttgart de sa ville comme « méditerranéenne », Bernard Latarjet définit les « populations méditerranéennes » auxquelles sont confrontées les « grandes métropoles européennes » comme « de plus en plus mélangées, culturellement, mélangées sur le plan des religions, en tout cas sur la plan des origines, sur le plan des civilisations » ; enfin, l’essence méditerranéenne relèverait « du dialogue interculturel, du dialogue des religions, du rapport entre les hommes et les femmes, des problèmes de l’identité, des problèmes de la mémoire ».

21 Propos extraits, comme la citation de la note ci-dessus, de la présentation par Bernard Latarjet « aux acteurs culturels des 4e et 5e arrondissements du dossier Marseille-Provence 2013 Capitale européenne de la culture », le 29 juin 2009, dans l’« espace municipal et culturel multidisciplinaire le Hangart ».

22 Valérie Simonet pour La Provence, 5 janvier 2009.

23 Nous n’avons évidemment pas la place de développer ici l’aspect « équipement culturel » de l’opération, moins encore de sortir du territoire marseillais. Ce qui est bien dommage car, du côté d’Arles, on aurait vu comment la maison Actes Sud – qui édite La Pensée de midi et la collection dirigée par l’intellectuel de Région – ne « soutient » pas seulement la fabrication de « 30 000 carnets édités aux couleurs de Marseille-Provence » mais se trouve également au cœur de la « rénovation de friches industrielles », les ateliers SNCF, transformés en « Centre international de la photographie et de l’image, véritable Cité des images [… où] sont prévus le regroupement d’activités musicales (conservatoire, salle de concert pour les musiques actuelles), l’implantation des éditions Actes Sud, la création de salles de cinéma ainsi que des aménagements hôteliers » – « Dossier de sélection 2008 » de Marseille-Provence 2013 », op. cit.

24 Rapport du Center on Housing, Rights and Evictions, http://www.cohre.org – en français : « Les jeux Olympiques, médaille d’or des expulsions », Agone, « Ville et résistances sociales », 2008, 38/39, p. 127-149 ; ce numéro traite notamment des pratiques de « gentrification » et du mariage entre la culture et l’entreprise, avec en particulier un dossier (dont deux films) sur les villes de Marseille et de Bruxelles.

25 Thierry Fabre, « Dialogue avec l’invisible », La Pensée de midi, 2005, 14.

26 Son modèle, Bernard Latarjet l’a dit plusieurs fois, est Lille 2004, dont la preuve de la réussite serait l’engagement aussitôt, par « les chefs d’entreprise, d’assurer, quel que soit le projet, la moitié du financement d’une capitale européenne de la culture tous les ans ». Les élus locaux ont bridé leur désir à une manifestation tous le deux ans, appelée « Lille 3000 »… (Bernard Latarjet « aux acteurs culturels… », op. cit.). Puisque le directeur de la candidature exhorte son public à aller y voir de plus près, nous conseillons la lecture du portrait par Bendy Glu de Lille 2004, ouverte par Martine Aubry, maire de Lille, « cédant aussitôt la parole au PDG de Carrefour qui, quelque jours plus tard, défraierait la chronique pour avoir été débarqué de son groupe, non sans un dédommagement de quelque 35 millions d’euros. Soit la moitié du coût opérationnel total de “Lille 2004”… » – la contribution de ce « mécène » s’élevant à un million d’euros, voilà de quoi relativiser la générosité des entreprises en même temps que leur critère du succès – « Culture et propagande : “Lille 2004”, capitale européenne de la culture », Agone, « Domestiquer les masses », 2005, 34, p. 7 sq.

27 Présentation par Bernard Latarjet « aux acteurs culturels… », op. cit. Rassurons-nous : ces pulsions managérialo-fascistes seront évidemment retraduites en termes démocratiques : les populations « participeront » volontairement à l’organisation des festivités, comme le propose déjà l’« Espace citoyen » du site officiel de la Ville de Marseille, où il est possible de « voter » en répondant à la question « Seriez-vous volontaire pour participer bénévolement à Marseille capitale européenne de la culture ? » : fin août les « résultats » étaient de 65,23 % pour le oui et 34,77 % pour le non. http://www.marseille.fr/sitevdm/jsp/site/Portal.jsp?page=poll&archives=archives

28 Thierry Fabre, éditorial de La Pensée de midi, 2001, 5/6.

29 Thierry Fabre, éditorial de La Pensée de midi, 2007, 22.

30 Nicolas Sarkozy, appel du 6 mai 2007, « Dossier de candidature de Marseille-Provence 2013, capitale européenne de la culture », 2007, p. 15.

31 En l’occurrence, Amsterdam est le nom de la maison d’édition créée par Jérôme Vidal en 2003 ; qui édite, depuis 2006, le trimestriel « entre art et politique, savants et militants, journaux et revues » Vacarme ; la « revue politique, artistique et philosophique » Multitudes ; et, depuis sa création en 2007, le bimestriel La Revue internationale des livres et des idées (RILI) – dont le même Vidal est co-directeur de publication.

32 Jérôme Vidal : cité dans le dossier « Trentenaires » de Livres Hebdo, 14 mars 2008 ; par Olivier Pascal-Mousselard, « Livres de rage : les éditeurs “engagés” », Télérama, 31 mars 2008.

33 En plus des interventions citées ibid., nous avons notamment utilisé « Pronostic Vidal engagé », par Éric Aeschiman pour Libération (16 octobre 2008) ; « Devenir le carrefour des gauches critiques », par Aude Lancelin pour Le Nouvel Observateur (6 octobre 2007) ; « Lier activisme et travail intellectuel », par Christophe Kantcheff pour Politis (24 janvier 2007) ; et des extraits d’entretiens donnés pour des mémoires d’étudiants à Sciences-Po, à l’IUP de Saint-Cloud et au Master 2 Commercialisation du livre (Paris-XIII Villetaneuse).

34 Jérôme Vidal, Lire et penser ensemble. Sur l’avenir de l’édition indépendante et la publicité de la pensée critique, Amsterdam, 2006, p. 18.

35 Ibid., p. 39.

36 Jérôme Vidal, La Fabrique de l’impuissance 1. La gauche, les intellectuels et le libéralisme sécuritaire, Amsterdam, 2008, p. 23 et 29.

37 En même temps, reconnaissons-lui une certaine virtuosité de couturier : à propos de la « nouvelle articulation gramscienne » et de la « micropolitique négriste », il nous apprend que, si Stuart Hall « prend soin de se démarquer des positions défendues par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, il n’est pas moins l’héritier de la critique post-structuraliste du pouvoir – il revisite Gramsci à la lumière de Foucault » (ibid., p. 43). [Sur la cuistrerie coutumière de Jérôme Vidal, lire Adam Garuet, « Radical, chic, et médiatique », infra, p. 149-163, ndlr]

38 On trouve une définition de ce « peuple » (dit aussi « gauche réelle ») dans l’appel « Nous sommes la gauche », lancé en mai 1997 par « une quarantaine d’associations, rejointe pas plusieurs centaines d’individus ». Cet ensemble tout à fait représentatif est défini comme « la gauche qui se bat et s’est toujours battue sur le terrain pour ses propres conditions de vie et pour celles de tous. Pour les immigrés, les chômeurs, les homosexuels, les femmes, les SDF ; pour les séropositifs, les toxicomanes, les prisonniers ; pour toutes les personnes qui subissent quotidiennement l’exploitation, la répression, la discrimination » (ibid., p. 171).

39 Ibid., p. 127. (Faut-il préciser que pareille menace n’a de sens que dans une stratégie de délégation au Parti socialiste de la prise de pouvoir par les urnes dont on attend les bénéfices pour le « peuple de gauche » qui l’a élu ? Est-il meilleure preuve de bonne volonté par celui qui offre ses services ? Ce que les médias confirment en ouvrant régulièrement leurs colonnes à Jérôme Vidal : en plus des articles cités dans les notes supra 34 et 35, signalons un entretien croisé avec Jean-Pierre Le Goff dans Libération le 23 février 2008 sur les « vrais apports de Mai 68 » et une tribune dans Le Monde du 7 février 2009, où l’indécrottable conseiller « salue la naissance » du Nouveau Parti anticapitaliste pour le mettre en garde conte le « prisme de l’ouvriérisme ».)

40 Jérôme Vidal, La Fabrique de l’impuissance 1, op. cit, p. 129.

41 Ibid., p. 38.

42 Ibid., chap. IV.

43 Ibid., p. 132.

44 Ibid., p. 177 sq.

45 Ibid., p. 22. Les producteurs de couteaux suisses en question (qui se trouvent être belges) sont David Vercauteren, Philippe Pignarre et Isabelle Stengers. [Pour savoir à qui profite ce genre d’ustensile, on lira avec intérêt Jean-Jacques Rosat, « Le constructivisme comme outil de pouvoir aux mains des intellectuels », infra, p. 245-259. ndlr]

46 Ibid, p. 21.

47 Charlotte Nordmann (dir.) Le Foulard islamique en questions, avec des textes d’Étienne Balibar, Sidi Mohammed Barkat, Saïd Bouamama, Dounia Bouzar, Pierre Bourdieu, Christine Delphy, Jean-Pierre Dubois, Driss El Yazami, Françoise Gaspard, Nilüfer Göle, Catherine Grupper, Nacira Guénif, Faride Hamana, Farhad Khosrokavar, Azadeh Kian Thiébaut, Laurent Lévy, Charlotte Nordmann, Bertrand Ogilvie, Todd Shepard, Emmanuel Terray, Pierre Tévanian, Pierre Tournemire et Jérôme Vidal (Amsterdam, 2004).

48 Lire de tels témoignages in Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Pierre Tévanian, Les filles voilées parlent, La Fabrique, 2008.

49 De cette conception de la politique comme un « processus continuel, etc. », attribuée à Stuart Hall, il faudrait d’abord comprendre comment « ses analyses politiques sont ancrées dans les leitmotive de sa théorie de la signification, elle-même inspirée de la théorie de Valentin Volochinov sur la “multi-accentualité” du signe linguistique, exposée dans Le Marxisme et la philosophie du langage, livre écrit à la fin des années 1920, un temps attribué à Mikhaïl Bakhtine » (ibid., p. 38) – mais on va s’en passer.

50 Site officiel des Bâtisseurs de mémoire http://www.lesbdm.com.

51 « Le lien entre le citoyen et la France a besoin de mémoire pour être légitime. Pour construire cette légitimité, quoi de plus simple que de faire appel aux faits, au passé… à la mémoire des hommes. La France est aujourd’hui confrontée à une évolution majeure : il n’existe plus de consommateurs prédéterminés mais des citoyens en quête de sens, à la recherche de nouveaux repères. »

52 Voir la liste des personnels du laboratoire sur http://www.anthropologie-biologique.cnrs.fr/recherche.

53 En référence aux expositions ethnologiques qui se sont développées en Europe dans la seconde moitié du xixe siècle. Il s’agissait d’exhiber des populations exotiques en insistant sur leur caractère primitif. Pour les besoins du spectacle, celles-ci étaient parfois mélangées à des bêtes sauvages. En août 2000, Le Monde diplomatique publie le premier article grand public de l’ACHAC sur cette question en insistant sur le caractère scandaleux de l’événement : « Comment cela a-t-il été possible ? Les Européens sont-ils capables de prendre la mesure de ce que révèlent les “zoos humains” de leur culture, de leurs mentalités, de leur inconscient et de leur psychisme collectif ? »

54 Pascal Blanchard et Nicolas Bancel, De l’indigène à l’immigré, Gallimard, « Découverte », 1998.

55 Pour une critique des conceptions diffusées par l’ACHAC, lire Isabelle Merle et Emmanuelle Sibeud, « Histoire en marge ou histoire en marche ? La colonisation entre repentance et patrimonialisation », in Claire Andrieu, Marie-Claire Lavabre et Danielle Tartakowsky (dir.), Politiques du passé. Usages politiques du passé dans la France contemporaine, vol.2 : La Concurrence des passés, Publications de l’université de Provence, 2006, p. 245-255.

56 http://www.lesbdm.com.

57 Pour une étude exhaustive du concept de « culture coloniale », lire Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire, Culture coloniale en France de la Révolution française à nos jours, Éditions du CNRS, 2008 – réédition de trois tomes distincts par Autrement entre 2003 et 2006.

58 Désormais membre officiel du Who’s Who, Pascal Blanchard recense dans la rubrique de ses « œuvres » vingt-quatre livres et films depuis 1993.

59 À titre indicatif, pour la seule presse écrite européenne, on compte, entre 2005 et 2007, cinquante et une occurrences de Pascal Blanchard, chouchou notamment du Nouvel Observateur, du Monde et de L’Humanité – site de recension de la presse européenne http://www.europresse.com.

60 Rendu public en janvier 2005, ce manifeste postule que « le traitement des populations issues de la colonisation prolonge, sans s’y réduire, la politique coloniale. […] La politique coloniale perdure, transversale aux grands courants d’idées qui composent le champ politique français ». Il émane d’un accord entre plusieurs associations militantes, notamment dans les banlieues. La même année, ce manifeste va donner lieu à une intense activité médiatique en réveillant le « péril communautariste » fustigé par les contempteurs du « racisme antifrançais » – tel l’expert Alain Finkielkraut, qui retrouve là une seconde jeunesse.

61 La loi d’avril 1955, qui permettait aux préfets, le cas échéant, d’imposer un couvre-feu durant le conflit algérien.

62 Le trio Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire signe la majorité des ouvrages de l’ACHAC, dont le livre collectif qu’il dirige : La Fracture coloniale. La société française au prisme de l’héritage colonial, La Découverte, 2005.

63 La Revue des marques, resp. 2003, n° 41, 2004, n° 45 et 2007, n° 58.

64 Lire « La France est-elle prête pour un marketing ethnique ? », Marketing Magazine, 1er mars 2004, n° 84, dans lequel sont repris les propos de Pascal Blanchard.

65 « Pourquoi un marketing ethnique, le point de vue de Danielle Rapoport, directrice de DRC. Produits capillaires ethniques : la grande offensive de L’Oréal », Marketing Magazine, ibid.

Camille Trabendi

Réalisation : William Dodé