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Agone 43
« Comment le genre trouble la classe »
Coordination Thierry Discepolo & Gilles Le Beuze
Parution : 18/06/2010
ISBN : 9782748901221
Format papier : 272 pages (15 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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Table des matières

Ce que le tournant postmoderne a fait au féminisme La rédaction

Le marxisme et l’origine de l’oppression des femmes : une nécessaire réactualisation Christophe Darmangeat

« Une force féminine consciente et responsable qui agisse en tant qu’avant-garde de progrès » Miguel Chueca

Le mouvement Mujeres Libres (1936-1939)

Une femme de mineur à la tribune de l’Année internationale de la femme (1976) Domitila Barrios de Chungara

Pourquoi le poststructuralisme est une impasse pour le féminisme Barbara Epstein

Féminisme & postmodernisme Sabina Lovibond

Peut-on penser une construction performative du genre ? Bruno Ambroise

Cent ans de sollicitude  en France Jules Falquet et Nasima Moujoud

Domesticité, reproduction sociale,  migration & histoire coloniale

La Leçon des choses

Au service de Robert Walser (1878-1956) Anne-Lise Thomasson et Thierry Discepolo

Notes éditoriales

Un point c’est tout !

Note du traducteur Walter Weideli

Postface à L’Homme à tout faire, Robert Walser (1970)

Histoire radicale

Victor Serge (1890-1947) : De la jeunesse anarchiste à l’exil mexicain Charles Jacquier

Introduction aux textes de Rirette Maîtrejean, Julián Gorkin & Claudio Albertani

De Paris à Barcelone Rirette Maîtrejean

Un homme de pensée et d’action au service de la vérité et de la liberté Julián Gorkin

Le groupe Socialismo y Libertad Claudio Albertani

L’exil anti-autoritaire d’Europe au Mexique et la lutte contre le stalinisme (1940-1950)

De tous les thèmes qu’aborda il y a cent trente ans Friedrich Engels dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, celui de l’oppression des femmes est sans aucun doute l’un de ceux qui continue de nos jours à être le plus chargé d’enjeux. L’ensemble des féministes conséquents ont en effet toujours considéré que le combat pour l’émancipation des femmes devait s’appuyer sur une claire compréhension des causes et des mécanismes de leur oppression. Or, depuis la rédaction de l’ouvrage d’Engels, les connaissances alors balbutiantes sur les sociétés primitives et la préhistoire ont avancé à pas de géant, en rendant caducs bien des développements. Aussi, les lignes qui suivent se proposent-elles d’indiquer autour de quels axes il convient d’actualiser les raisonnements marxistes sur ce sujet à la lumière des innombrables découvertes qui se sont accumulées depuis un siècle.

Elles s’interrogent par là même sur la manière dont cette nécessaire remise à jour éclaire la question toujours posée de l’articulation entre le combat pour l’émancipation des femmes et de celle de la classe laborieuse – car l’oppression de la femme par l’homme et l’exploitation de l’homme par l’homme sont des problèmes distincts, mais indissolublement liés.

Les positions marxistes traditionnelles

  • 1 Jakob J. Bachofen, Le Droit maternel. Recherche sur la gynécocratie de l’Antiquité dans sa nature r (...)

Dès ses débuts, le débat au sujet de la situation des femmes dans la préhistoire s’est cristallisé autour de l’emblématique question du « matriarcat ». Celle-ci s’est trouvée propulsée au premier plan par l’œuvre d’un juriste suisse contemporain de Marx, Jakob Bachofen 1. Partant à la fois de l’analyse des mythes des anciens Grecs et de certains éléments archéologiques, Bachofen s’était convaincu qu’avant les époques archaïques et classiques, connues pour le règne sans partage du sexe masculin, les sociétés grecques avaient traversé une longue période de « droit maternel ». Celle-ci avait vu les femmes occuper une place éminente dans la société, ne serait-ce qu’en raison du fait que c’était par elles que passait la filiation et l’appartenance au clan – ce qu’en termes plus modernes on appellerait la « matrilinéarité ». Et toujours selon Bachofen, avant de laisser place au patriarcat de l’époque historique, cette prééminence féminine avait culminé en un véritable « matriarcat », ou « gynécocratie », un pouvoir des femmes sur la société et sur les hommes, dont l’amazonat représentait l’ultime forme militarisée.

Les raisonnements de Bachofen eurent un retentissement considérable ; ils rencontrèrent un écho particulier chez un autre juriste, américain celui-là, Lewis Morgan. Comptant parmi les fondateurs de la jeune science anthropologique, celui-ci était un spécialiste des Iroquois. Ces Indiens vivaient au nord-est des États-Unis et leur organisation sociale était notamment marquée par l’existence de clans matrilinéaires et par la haute considération dont les femmes étaient l’objet. Les Iroquois représentent l’un des seuls exemples connus où la compensation à verser en cas de meurtre était supérieure lorsque la victime était une femme. Outre une grande autonomie en matière conjugale (elles pouvaient se séparer de leur mari comme bon leur semblait, simplement en mettant ses affaires sur le pas de la porte), les Iroquoises détenaient un fort pouvoir économique, possédant et gérant, outre les maisons, la totalité des réserves de grains de la tribu. Bref, les Iroquois constituaient une réfutation vivante de l’idée selon laquelle, dans les peuples « barbares », les femmes auraient nécessairement été traitées en quasi-esclaves.

  • 2 Joseph-François Lafitau, Mœurs des sauvages américains comparées aux mœurs des premiers temps (1724 (...)

Généralisant les intuitions du jésuite Lafitau, qui dès le début du xviiie siècle affirmait que les Iroquois étaient en quelque sorte l’image fidèle des Grecs de jadis 2, Morgan établit un schéma universel de l’évolution sociale. La matrilinéarité était vue comme une caractéristique partagée par l’ensemble des sociétés des débuts de ce qu’il appelait la « Barbarie » (nous dirions aujourd’hui le néolithique). Cette matrilinéarité, conjuguée à une structure économique présumée égalitaire, avait, selon Morgan, permis aux femmes d’occuper initialement une position tout à fait éminente, jusqu’à ce qu’avec l’âge des métaux ne se développent tout à la fois les inégalités matérielles, la propriété privée et la domination masculine.

  • 3 Friedrich Engels, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1884), Messidor/Édi (...)

Ces travaux suscitèrent l’enthousiasme de Marx et Engels. À leurs yeux, ils représentaient la première tentative d’ordonner de manière scientifique le savoir ethnologique de l’époque, dans une perspective évolutionniste qui s’appuyait sur une connaissance encyclopédique des matériaux alors disponibles. Marx étant décédé, c’est à Engels que revint la tâche d’en populariser les principales thèses en 1884 dans l’ouvrage qui allait devenir la référence pour des générations de marxistes sur le sujet : L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État 3.

  • 4 Friedrich Engels, L’Origine de la famille…, op. cit., p. 78.
  • 5 Ibid., p. 66-70.

Engels prolongeait les conclusions de Morgan au sujet de la matrilinéarité, de la structure économique des premiers stades de la « Barbarie » et de l’influence bénéfique que ces facteurs étaient censés avoir exercé sur la situation des femmes. Ainsi, pour lui, « l’assujettissement d’un sexe par l’autre, [… le] conflit des deux sexes, [est] inconnu […] dans toute la préhistoire 4»… et ce jusqu’à l’émergence du mariage conjugal et du patriarcat. Sans jamais reprendre à son compte le « matriarcat » de Bachofen, Engels parlait néanmoins de la « prédominance des femmes » en ces temps reculés. Il y aurait eu ainsi « prédominance des femmes » mais non « assujettissement » des hommes : les nuances ont leur importance. Cette harmonie initiale entre les sexes avait pris fin à l’aube des sociétés de classes, parmi ces peuples métallurgistes qui avaient secrété tout à la fois les inégalités matérielles et la propriété privée, scellant ainsi le sort des femmes : « Le renversement du droit maternel fut la grande défaite historique du sexe féminin. Même à la maison, ce fut l’homme qui prit en main le gouvernail ; la femme fut dégradée, asservie, elle devint esclave du plaisir de l’homme et simple instrument de reproduction. […] Pour assurer la fidélité de la femme, donc la paternité des enfants, la femme est livrée au pouvoir discrétionnaire de l’homme. 5»

En quelques pages lumineuses, Engels mettait en regard la situation des femmes dans les sociétés structurées par l’économie « communiste domestique » avec leur position dans la société capitaliste – mais aussi, avec les perspectives que celle-ci, pour peu qu’on la renverse, ouvrait à leur émancipation.

  • 6 Citons les remarques de Rosa Luxemburg, Introduction à l’économie politique (1907), Smolny/Agone, 2 (...)

Durant les décennies qui suivirent la rédaction de l’Origine de la famille, le marxisme continua d’être une doctrine vivante, que ses partisans ne craignaient pas d’amender en fonction des découvertes nouvelles. Certaines des affirmations d’Engels furent d’ailleurs rapidement discutées à mesure de l’avancée des connaissances ethnologiques 6. Mais cette période ne dura pas. Dès les années 1920, s’abattit la chape de plomb du stalinisme. L’atmosphère de libre discussion fit place à une doctrine « officielle », où toute possibilité de débattre du caractère daté de tel ou tel raisonnement fut proscrite. Presque totalement éteinte durant plusieurs décennies, la discussion ne reprit – bien timidement – que dans les années 1970.

Durant ce long intervalle, une masse considérable de matériaux nouveaux avaient été accumulés. Depuis Engels, les sociétés primitives avaient été étudiées par centaines et des courants de pensée, loin d’être tous inspirés par des motivations progressistes, avaient depuis très longtemps concentré le feu de leurs armes sur les principaux raisonnements de Morgan (visant explicitement, par ricochet, le marxisme). Aux États-Unis, en particulier, la question de l’origine de l’oppression des femmes connut alors un vif regain, suscitant une abondante littérature.

  • 7 Lire notamment Eleanor Leacock et al., « Women’s Status in Egalitarian Society : Implications for s (...)

Du côté du marxisme, un certain nombre d’intellectuels choisirent de se battre bec et ongles pour tenter de prouver que cet immense afflux de données ethnologiques ne remettait pas en cause les schémas hérités d’Engels. Cette position impliquait en particulier de rejeter les innombrables indices indiquant que, dans bien des sociétés, l’oppression des femmes remontait à un stade très antérieur à la métallurgie, voire aux inégalités économiques. La figure de proue de ce combat fut Eleanor Leacock, une anthropologue américaine, qui batailla pour établir que, dans un certain nombre de cas, l’oppression observée des femmes dans des sociétés primitives était un artefact dû au contact avec l’Occident. Dans d’autres situations, où il n’était pas possible d’invoquer cet argument, Leacock soutenait qu’il s’agissait également d’un artefact, cette fois dû aux biais ou à la partialité des observations 7.

Or ces arguments, bien que valables dans certains cas, sont loin de récuser de manière convaincante l’ensemble des témoignages. Ceux-ci forment un faisceau d’éléments trop massif et trop divers, contenant des éléments trop précis, provenant de sociétés n’ayant eu auparavant quasiment ou absolument aucun contact, pour être ainsi rejetés.

Ce sont ces éléments qu’on se propose d’examiner à présent.

Les observations

La première leçon des faits est que, pour aucun stade de développement technique ou social, la situation des femmes ne se laisse généraliser à une formule unique. Aussi, ceux qui ont voulu voir partout et toujours les marques d’une domination masculine ont-ils commis une erreur symétrique à ceux qui, à la suite de Morgan et d’Engels, ont continué à en nier l’existence lors des stades de développement les plus anciens. En fait, pour chacun des principaux niveaux techniques et des grands types d’organisation sociale, depuis les chasseurs-cueilleurs nomades égalitaires jusqu’aux premières sociétés étatiques, les sociétés primitives forment un continuum couvrant tous les cas de figure entre deux situations extrêmes que sont une domination masculine exacerbée d’un côté et un équilibre relatif entre les sexes de l’autre.

  • 8 Lewis Morgan, Houses and House-life of the American Aborigines (1881), University of Utah Press, Sa (...)

Cela signifie que le « matriarcat » au sens strict, c’est-à-dire une société dans laquelle ce seraient les femmes qui dirigeraient, n’a jamais été observé nulle part – et aucun indice archéologique ne plaide davantage en faveur de son existence passée. Même chez les Iroquois, exemple emblématique de « matriarcat », en face des pouvoirs bien réels des femmes, les hommes détenaient eux aussi des pouvoirs tout aussi réels. Pour en juger, il suffit de dire que les femmes, par exemple, n’étaient pas éligibles aux plus hautes fonctions politiques, c’est-à-dire au Conseil de la Ligue. Morgan lui-même savait d’ailleurs semble-t-il à quoi s’en tenir, lui qui écrivait que « cette influence des femmes ne s’étendait pas à l’extérieur, jusqu’aux affaires […] de la tribu, mais semblait se limiter à la sphère domestique. Cette manière de voir les choses est tout à fait cohérente avec la vie de patient labeur et de subordination générale au mari que la femme iroquoise acceptait de bon gré comme étant le lot de son sexe 8».

  • 9 Susanne Schröter, « Parenté, herméneutique et notions de genre. Les facettes du pouvoir sexué chez (...)

Depuis les Iroquois, on a identifié bien d’autres peuples chez qui les femmes jouissaient d’un certain nombre de prérogatives qui en faisaient des êtres socialement aussi valorisés que les hommes. Parmi les plus célèbres, on peut citer les Khasi de l’Inde, les Minangkabau de Sumatra, les Ngada de l’île de Florès ou les Na de Chine. Cependant, nulle part, pas même chez les Na – qui sont sans doute le seul peuple au monde à ignorer tant le mariage que la paternité –, les femmes ne dirigent la société. Tous ces peuples présentent la physionomie non d’une « égalité des sexes » dans son sens moderne mais de ce que l’ethnologie a le plus souvent caractérisé comme une « symétrie » ou un « équilibre », à l’image de cette caractérisation des Ngada : « Il n’existe pas de hiérarchies de genres comparables à celles qu’on peut trouver dans les sociétés patriarcales. Il n’existe aucune indication d’un renversement matriarcal des genres, ni des signes d’une prédominance patriarcale des hommes. Les relations de genre sont équilibrées d’une certaine manière ou, plus exactement : le pouvoir est divisé en différents centres dont certains sont dominés par les hommes, d’autres par les femmes. Considérant l’ensemble, on a l’impression d’un réseau plutôt symétrique de relations de genre qui permet aux femmes et aux hommes de mettre sur pied leurs propres groupes de pression, de gagner en influence et de réussir. 9»

  • 10 Certains auteurs ont indiqué que, dans ces sociétés, l’équilibre n’était pas parfait et qu’il exist (...)

Les quelques cas qu’on vient de citer proviennent tous de peuples ayant maîtrisé l’agriculture voire, pour certains d’entre eux, l’élevage d’animaux de trait. Mais on retrouve un tel équilibre entre les sexes parmi certains peuples de chasseurs-cueilleurs égalitaires. Du point de vue de la situation des femmes, les bochimans !kung du Kalahari, les pygmées mbuti d’Afrique centrale ou les indigènes des îles Andaman sont autant de cas où il semble difficile d’identifier une domination masculine 10.

Mais à l’autre extrémité du spectre, donc, on trouve des peuples où la domination masculine ne semble en revanche guère contestable, et où elle ne peut être attribuée ni aux biais de l’observation ni aux effets du contact avec des sociétés modernes. Ce qui est essentiel pour notre propos, et pour reconsidérer les raisonnements d’Engels, est que ces peuples se situent à tous les niveaux de développement techniques antérieurs à la métallurgie, quand ce n’est pas à l’agriculture elle-même.

Ainsi, de très nombreux travaux ont illustré à quel point l’aire néo-guinéenne, caractérisée par une agriculture sur abattis-brûlis et l’élevage de porcs sur une petite échelle, connaissant certaines inégalités de richesse mais ignorant tant la métallurgie que l’esclavage, est marquée tout entière par une domination masculine institutionnalisée, en particulier sur le plan religieux.

  • 11 Lewis L. Langness, « Ritual, Power, and Male Dominance », Ethos, 1974, vol. 2, n °3, p. 191. (...)
  • 12 Ibid., p. 191.
  • 13 Ibid., p. 204.

Dans l’une de ces sociétés prise entre mille, celle des Bena Bena, la condition des femmes ne laissait guère place au doute : « Dans la région bena bena, les hommes considèrent les femmes, et les femmes tendent à se considérer elles-mêmes comme (relativement) faibles, plus sexuées, moins intelligentes, plus sales et inférieures sur presque tous les plans. Pour autant que je sache, tel est le “savoir commun” parmi les Bena Bena. 11» Les rapports inégaux entre les sexes ne s’arrêtaient pas à la considération dont chacun était l’objet ; le droit n’était clairement pas le même pour les hommes et pour les femmes. Si une dispute conjugale tournait mal, l’issue était très différente dans un cas et dans l’autre : « Si une femme attaque ou blesse son mari, son lignage doit payer une compensation. L’inverse n’est pas vrai. 12» Autant dire que les maris avaient toute latitude pour frapper et blesser librement leurs femmes. Pour les récalcitrantes, la société légitimait d’ailleurs l’emploi de punitions fort peu amènes : « Davantage que le sexe, c’est le contrôle qui est en jeu ; ce fait se manifeste dans le châtiment pour une femme insoumise, lequel consiste en un viol collectif à titre disciplinaire, pratiqué par le mari et d’autres hommes de son groupe. 13»

  • 14 Mervyn Meggitt, « Male-Female Relationships in the Highlands of Australian New Guinea », American A (...)

On observe, dans une autre société néo-guinéenne du même type, celle des Mae Enga, des rapports entre les sexes assez similaires : « Les hommes ont remporté la bataille et ont relégué les femmes dans une position inférieure. En termes juridiques, par exemple, une femme reste tout au long de sa vie une mineure (la pupille de son père, de son frère, de son mari ou de son fils), et on lui refuse tout droit à une propriété. Elle ne participe aux affaires publiques que rarement, excepté pour fournir de la nourriture aux hommes et pour témoigner lors des procès. Pour le reste, elle est censée observer passivement et garder ses opinions pour elle. […] Les hommes mae attendent, et en général reçoivent, des marques de déférence de la part de leurs femmes, au point que celles-ci doivent se détourner et baisser les yeux lorsqu’elles rencontrent un homme marchant sur le même chemin. 14»

Dans la société baruya, pourtant l’une des plus égalitaires de la région sur le plan matériel, la supériorité des mâles était marquée de toutes parts : dans les dénominations de parenté comme dans la géographie, dans la valorisation des activités économiques comme dans les secrets religieux. Ainsi, un jeune garçon était-il automatiquement considéré comme l’aîné de toutes ses sœurs, même de celles nées avant lui. Dans le même esprit, tous les chemins qui serpentaient dans les villages étaient dédoublés, l’un se situant quelques mètres en contrebas de l’autre ; naturellement, le plus élevé était réservé aux hommes. Lorsqu’il arrivait malgré tout à des femmes de croiser la route des hommes, elles détournaient le regard et se cachaient le visage sous leur cape, tandis qu’ils passaient en les ignorant. Les femmes n’avaient – entre autres – pas le droit d’hériter la terre, de porter les armes, de fabriquer les barres de sel. Les outils servant à défricher la forêt leur étaient également interdits, de même que leur était interdite la fabrication de leurs propres bâtons à fouir. Quant aux objets sacrés, flûtes et rhombes, censés incarner les mystères les plus intimes de la religion baruya, toute femme qui était amenée à les voir, même par inadvertance, était immédiatement mise à mort. Et si les hommes pouvaient à tout moment répudier leur épouse ou la donner à qui bon leur semblait, celle-ci ne pouvait quitter son mari sans s’exposer aux châtiments les plus sévères.

  • 15 Maurice Godelier, La Production des grands hommes (1982), Flammarion, 2003, p. 221.

Comme, dans cette société, tout ce qui venait des femmes était systématiquement dévalorisé, la principale source de vie était le sperme, réputé apporter force et vigueur. Les jeunes adolescents s’adonnaient donc à des fellations régulières sur les plus anciens, cette pratique étant censée tout à la fois assurer leur croissance et démontrer une fois de plus la supériorité masculine, les femmes étant privées à la fois de la production et de la « consommation » du précieux liquide, qui n’avait pas encore été souillé par leur contact. Maurice Godelier résume ainsi la situation des femmes chez les Baruya : « Les hommes jouissaient dans cette société de toute une série de monopoles ou de fonctions-clés qui leur assuraient en permanence, collectivement ou individuellement, une supériorité pratique et théorique sur les femmes, supériorité matérielle, politique, culturelle, idéelle et symbolique. 15»

  • 16 Claire Lorrain, « Cosmic Reproduction, Economics and Politics among the Kulina of Southwest Amazoni (...)

On retrouve un schéma assez voisin en Amazonie, chez des peuples où, si l’on pratique certaines formes d’agriculture itinérante, les inégalités socio-économiques demeurent quasi inexistantes. Le droit pour les hommes de recourir à la violence contre les femmes afin de leur imposer leur volonté, même s’il n’est pas absolu et que chaque peuple y pose certaines limites, est attesté dans l’ensemble du bassin amazonien. Ainsi, chez les Kulina, qui vivent au sud-ouest de la région : « La violence physique peut être utilisée, quoique de manière non régulière. Les hommes peuvent battre leurs filles ou leurs sœurs non mariées parce qu’ils désapprouvent le choix de leurs amants, ou parce que leurs amants sont trop nombreux. Les hommes peuvent frapper ou violer collectivement les femmes qui refusent d’avoir des rapports sexuels avec eux, et ils peuvent également frapper leurs femmes lorsqu’elles refusent d’avoir des enfants. De la même manière, les femmes ainahuaca qui ne tombent pas enceintes peuvent être frappées avec un gourdin spécialement destiné à battre les épouses. 16»

  • 17 Napoleon A. Chagnon, Yanomamö : The Fierce People, Holt, Rinehart & Winston, New York, 1968, p. 83 (...)

Des viols collectifs en cas de refus de rapports sexuels, un « gourdin spécialement destiné à battre les épouses » : voilà qui en dit long sur le genre de relations qu’un tel peuple conçoit entre les sexes. Car l’existence d’un tel instrument réfute, s’il en était besoin, l’idée que les coups assenés aux femmes pourraient n’être que des actes individuels et isolés. Sans l’ombre d’un doute, la violence dont on parle ici est institutionnalisée, reconnue par la société comme nécessaire et légitime. C’est à tel point que les femmes elles-mêmes ont intégré cette domination comme une chose naturelle ; pire, dans une certaine mesure, les coups infligés par l’époux finissent parfois par être interprétés pour ainsi dire comme des preuves d’amour. Un ethnologue rapporte ainsi, à propos des Yanomami : « Les femmes s’attendent à ce genre de traitement et beaucoup d’entre elles évaluent l’intérêt que leur porte leur mari à la fréquence des coups bénins [sic] qu’elles reçoivent. J’ai entendu deux jeunes femmes discuter chacune des cicatrices que l’autre portait au crâne. L’une d’elles remarquait que le mari de la seconde devait être vraiment attentionné, étant donné qu’il l’avait si souvent frappée sur la tête ! 17»

  • 18 Bernard Saladin d’Anglure, « Mythe de la femme et pouvoir de l’homme chez les Inuit de l’Arctique c (...)

Enfin, chez certains chasseurs-cueilleurs nomades, par ailleurs strictement égalitaires sur le plan matériel, la situation des femmes apparaît tout aussi peu enviable. Saladin d’Anglure résume la situation des femmes chez les Inuit en ces termes : « La jeune femme était en fait soumise à l’homme et aux femmes plus âgées jusqu’à ce qu’elle ait de grands enfants et qu’elle puisse à son tour contrôler ses brus. La polygynie, beaucoup plus fréquente que la polyandrie, l’échange des épouses, habituellement organisé par les hommes, et la plus grande liberté sexuelle extra-maritale de l’homme étaient d’autres expressions de la domination masculine. 18»

  • 19 Lester Hiatt, Arguments about Aborigines. Australia and the evolution of social anthropology, Cambr (...)

L’Australie, pour sa part, formait un ensemble qui se situait au niveau technique le plus archaïque jamais observé, et qui avait été préservé de tout contact extérieur jusqu’à l’arrivée des colons au xviiie siècle. Elle se situait alors dans l’équivalent de notre ère paléolithique, les aborigènes ignorant jusqu’à l’arc et la domestication du chien. Et elle était tout entière marquée par une forte domination masculine, dont l’intensité et les modalités variaient cependant d’une région à l’autre. « Les premiers à écrire sur la colonie anglaise de Sydney notèrent que les indigènes vivaient entièrement de pêche, de chasse et de la cueillette de fruits et de légumes sauvages. Ils considéraient aussi que le traitement qu’ils infligeaient aux femmes était d’une barbarie extrême. Le moyen principal par lequel les hommes obtenaient des femmes était le rapt dans une tribu ennemie. Surprise dans le bush, la femme était assommée d’un coup sur la tête, ramenée jusqu’au territoire du ravisseur et forcée de devenir son épouse. […] Toutes les femmes portaient la marque de la brutalité masculine sur leur crâne et ailleurs sur leur corps. 19»

  • 20 Ibid., p. 76.

Même s’il note que les observations postérieures amenèrent à nuancer cette première impression, Hiatt, qu’on vient de citer, résume ainsi l’état des connaissances actuelles sur cette question : « Les inégalités d’échelle entre les rituels masculins et féminins, dans la coopération entre hommes et femmes, et dans les sanctions contre la violation des secrets, soulevaient de sérieuses difficultés pour suggérer une égalité des sexes, dans un cadre de complémentarité, sur l’ensemble du continent australien. On n’a pu trouver nulle part un équivalent féminin aux grands rassemblements intertribaux organisés par les hommes. Les hommes forçaient régulièrement les femmes à fournir en nourriture les cérémonies secrètes masculines et à y participer en tant qu’auxiliaires (en dansant ou en répondant aux appels lancés par les hommes depuis leur terrain secret). Parfois, leur statut subordonné était mis en scène dans des “rites d’exclusion”. Les hommes ne se sont jamais vu imposer de telles demandes ou de tels avilissements. Pour finir, les sanctions contre les femmes qui avaient découvert les secrets masculins incluaient le viol et la mort. Les intrus mâles dans le domaine rituel des femmes risquaient un châtiment mystique, mais il n’était pas question contre eux de sanctions physiques. 20»

De ce rapide tour d’horizon, trois points essentiels nous semblent devoir être dégagés :

  1.  on ne peut pas dater l’apparition de la subordination des femmes. Celle-ci n’est pas née avec une transformation sociale identifiée telle que la formation des classes sociales, ou même le développement des inégalités économiques. Aussi loin qu’on remonte, dans tous les types d’économie observés, y compris celles qui méritent le plus le qualificatif de « communisme primitif », on trouve des sociétés où les femmes sont clairement placées en position d’infériorité. On remarque néanmoins que l’oppression des femmes n’atteint dans aucune des sociétés matériellement égalitaires le degré qui est le sien dans bon nombre de sociétés économiquement différenciées. L’apparition des inégalités économiques, si elle n’a pas créé l’oppression des femmes, a donc pu l’aggraver, parfois considérablement ;

  2.  la participation des femmes aux travaux productifs apparaît partout comme une condition nécessaire, quoique non suffisante, d’une position sociale plus favorable pour elles ; ce qu’on peut également formuler en disant que, quel que soit le niveau de développement économique et social, la condition des femmes est invariablement défavorable lorsqu’elles participent peu aux travaux productifs ;

  3.  si du point de vue des rapports entre les sexes, et quel que soit leur niveau de développement technique, les sociétés présentent une grande diversité, certains de leurs caractères s’avèrent remarquablement constants. En particulier, il apparaît que, sur tous les continents et à tous les degrés du développement social, ce sont les hommes qui détiennent l’essentiel, quand ce n’est pas la totalité, des fonctions politiques et militaires.

En eux-mêmes, ces points ne constituent qu’une synthèse des matériaux ethnographiques, une simple description et non une explication. Celle-ci doit être recherchée du côté des modalités de la division sexuelle du travail ; là gît l’élément fondamental qui permet de rendre compte des rapports entre les sexes à la fois dans ce qu’ils possèdent de contingent et de général.

La division sexuelle du travail : modalités et conséquences

La division sexuelle du travail est un trait universel et majeur des sociétés primitives. La question de ses causes est sans doute une des plus ­difficiles et des moins résolues qui soient. Sur ce point, les paléontologues avouent leur ignorance, confessant qu’on est aujourd’hui incapable de dire à quelle époque a surgi ce trait qui est peut-être le plus distinctif de l’espèce humaine. Mais si son origine se perd dans la nuit des temps, et si la manière dont elle répartit les tâches masculines et féminines s’avère très variable d’un peuple à l’autre, la division sexuelle du travail est partout marquée par deux caractéristiques essentielles : d’une part, sa prépondérance sur tout autre critère dans la répartition des tâches ; d’autre part, le monopole masculin de la chasse au gros gibier et du maniement des armes les plus létales, monopole partout justifié par un rigoureux système de croyances magico-religieuses.

C’est précisément ce monopole qui se situe au fondement des rapports entre les sexes. Son universalité explique aussi bien ces sociétés où les hommes exercent une domination totale sur les femmes que celles où règne un équilibre dans lequel les femmes contrebalancent les positions-clés détenues par les hommes sans parvenir à empiéter sur elles. Ces positions-clés, ce sont les fonctions militaires et politiques qui, formalisées ou non, sont toujours totalement ou principalement entre les mains masculines. Pour illustrer cette idée, on peut dire quelques mots d’un peuple d’Ama­zonie, les Achuar, chez lequel les causes de la domination masculine se présentent sous une forme pour ainsi dire chimiquement pure.

Les Achuar sont des horticulteurs égalitaires comptant parmi ces nombreux peuples qui appliquent une division sexuelle du travail extrêmement rigoureuse. À la chasse, les hommes s’occupent de la traque et de la mise à mort du gibier, tandis que les femmes, qui les accompagnent fréquemment, conduisent les chiens et transportent les proies abattues. Pour l’horticulture, selon le schéma classique, ce sont les hommes qui défrichent et les femmes qui plantent et récoltent. À la pêche, la division des tâches est tout aussi stricte et fait écho à la séparation entre chasse et cueillette : ce sont les hommes qui empoisonnent l’eau et les femmes qui ramassent le poisson mort.

Comme on l’a dit, cette manière de diviser systématiquement des tâches selon le sexe est une chose banale dans les sociétés primitives. Ce qui l’est moins, en revanche, c’est que les Achuar ne paraissent établir aucun jugement de valeur entre les travaux masculins et féminins. Contrairement à ce qui se passe chez beaucoup d’horticulteurs où les hommes, matériellement et symboliquement, contrôlent l’activité productive des femmes, rien de tel ici : les cultivatrices ne sont pas plus redevables aux hommes que les chasseurs ne le sont aux femmes.

  • 21 Philippe Descola, « Le jardin de Colibri. Procès de travail et catégorisations sexuelles chez les A (...)

Pourtant, cet égalitarisme entre les sexes s’arrête aux relations de travail. Dès qu’on considère un autre plan, les hommes dominent les femmes, et même sous une forme extrêmement brutale, puisque l’autorité reconnue aux maris va jusqu’à leur permettre de disposer de la vie de leur épouse. Or, si elle ne se fonde pas sur une division du travail qui leur assurerait les travaux ou les produits les plus prestigieux, d’où cette autorité masculine sur les femmes provient-elle ? « Le lieu stratégique du pouvoir masculin est […] extérieur au procès de production. Les hommes achuar possèdent le monopole absolu de la conduite des “relations extérieures”, c’est-à-dire de cette sphère des rapports supra-familiaux qui commande la reproduction sociale. Corrélativement, ils exercent un droit de tutelle sur leurs épouses, leurs sœurs et leurs filles, et ils sont donc les seuls décideurs dans le procès général de la circulation des femmes, soit sous la forme pacifique de l’échange avec les alliés, soit sous la forme belliqueuse du rapt chez les ennemis. 21»

L’échange pacifique avec les alliés, le rapt chez les ennemis : tout est dit. Chez les Achuar, comme dans toutes les sociétés primitives égalitaires, les femmes tendent à devenir, en l’absence d’éléments pesant en sens contraire, à la fois les enjeux et les instruments des rapports entre les hommes, de leurs conflits et de leurs alliances. On pourra juger qu’en disant cela nous surestimons l’importance de ce facteur dans la détermination des rapports entre les sexes. Peut-être parce que le mythe du « bon sauvage » a la peau dure, nous sommes souvent enclins à imaginer que l’égalité socio-économique va de pair avec le pacifisme et que les conflits armés ne sont apparus qu’avec les inégalités de richesse, voire avec l’État. C’est là une idée qui a été amplement démentie par toutes les observations ethnologiques et archéologiques : pour la plupart, sinon la totalité de ces peuples, la sécurisation des rapports avec leurs voisins était une préoccupation permanente, et la circulation des femmes en constituait un moyen privilégié.

  • 22 Lire Adolphus P. Elkin, Les Aborigènes australiens (1938), Gallimard, 1967.

Pour l’Australie, en dressant l’inventaire des situations dans lesquelles des hommes pouvaient être amenés à échanger entre eux ou à faire don, provisoirement ou définitivement, de leurs épouses, Elkin établit la liste suivante 22 :

  1.  avant d’entreprendre une expédition de vendetta, les guerriers exprimaient ou renforçaient ainsi leur solidarité ;

  2.  en cas d’intrusion sur leur territoire, les défenseurs pouvaient tenter, afin d’éviter l’affrontement, d’envoyer leurs femmes pour s’unir sexuellement avec les agresseurs. De la part de ces derniers, la consommation de l’union signifiait le renoncement au combat ;

  3.  dans certaines régions, l’échange temporaire d’épouses était un des moyens privilégiés pour vider une querelle (impliquant des individus masculins, bien entendu) ;

  4.  ce même échange temporaire d’épouses était également un des moyens les plus communs de sceller une paix définitive entre deux groupes hostiles ;

  5.  la règle d’hospitalité entre hommes incluait souvent le prêt d’une épouse – en certains lieux, cette coutume était si institutionnalisée qu’elle avait donné lieu à une relation officialisée sous le nom de « pirauru » ;

  6.  lors des cérémonies religieuses, en particulier à l’occasion de certains rites, hommes et femmes s’unissaient en certains lieux écartés, sans qu’on puisse établir avec certitude la signification de cette coutume.

Ainsi, sur six circonstances où la société tenait pour légitime que les hommes disposent à leur guise de la sexualité de leurs femmes au point d’en faire temporairement don à d’autres hommes, cinq avaient pour cause directe l’instauration ou la consolidation de rapports de solidarité entre les mâles – autrement dit, la pacification de leurs relations. Et on ne peut exclure que, sous des dehors religieux, la même motivation fût à l’œuvre dans le sixième cas.

Ainsi, partout, depuis le paléolithique (l’archéologie, lorsqu’elle parle, confirme ce fait), ce sont donc les hommes qui détiennent les armes les plus efficientes et qui sont formés et organisés pour les utiliser. Partout, ce sont les hommes qui se sont attribué l’essentiel ou la totalité des fonctions politiques, n’en concédant le plus souvent aux femmes que la portion congrue. Partout, les hommes ont bénéficié là d’un point d’appui qui a pu leur permettre de soumettre les plus faibles – les femmes ou d’autres hommes – afin de s’approprier les bénéfices de leur travail ou de renforcer leur propre puissance sociale. Et c’est la raison pour laquelle nulle part on n’a vu les femmes diriger la société dans un « matriarcat » qui aurait été le miroir inversé du patriarcat.

C’est aussi la raison pour laquelle, dans bien des sociétés, les hommes ont concentré entre leurs mains tous les pouvoirs et tous les prestiges. Maîtres des armes, de la guerre et de la politique, ils y sont également maîtres du gibier, des champs, du bétail, du commerce, de la magie et des rites ; de toutes parts, ils exercent des droits non réciproques sur les femmes, sur leur travail comme sur leurs corps. Pourtant, les hommes ne sont pas parvenus à cette situation d’hégémonie toujours et en tous lieux. En bien des endroits, on l’a vu, leurs pouvoirs se sont trouvés contrebalancés par ceux des femmes, au point que les deux sexes aient parfois exercé une influence équivalente sur le destin de la société. C’est en ­particulier le cas dans ces fameux – et mal nommés – « matriarcats » qu’étaient les Iroquois, les Minangkabau, les Ngada ou les Na. Comme on l’a déjà fait remarquer, ces quatre exemples, et tous ceux qu’on pourrait citer dans la même veine, présentent malgré leurs différences une similarité de traits beaucoup trop grande pour qu’elle soit due au hasard.

Chez tous ces peuples, en effet, la situation relativement favorable des femmes va de pair avec leur position économique élevée, qui est à la base de leur influence. Celle-ci, et c’est un point essentiel, suppose une participation notable au travail productif, mais cette participation, à elle seule, ne suffit pas : il faut de plus que les femmes exercent un plein droit sur leurs propres produits, autrement dit que ce soient elles qui en contrôlent la distribution (marchande ou non). Dans l’ensemble des sociétés primitives, cette relation entre le rôle joué par les femmes dans le domaine économique et leur influence sociale se vérifie sans aucune exception. Elle est de surcroît réciproque : sans ces prérogatives économiques, les femmes sont certaines d’être subordonnées aux hommes de manière plus ou moins dure. Les exemples cités précédemment confirment pleinement cette loi : aux yeux de tous ceux qui ont étudié le peuple iroquois, il a paru évident que la place des femmes était liée à leur pouvoir économique. Ce sont les « matrones », qui étaient à la tête des maisons-longues et des entrepôts de grains qu’elles contenaient, qui pouvaient refuser de délivrer aux hommes les ressources nécessaires à une expédition guerrière et exercer ainsi sur eux une pression redoutable. Chez les Minangkabau, en l’absence prolongée des hommes partis exercer leurs talents en dehors des villages, ce sont les femmes qui possédaient et géraient maisons, champs et bétail.

  • 23 Sur ce point, lire Paola Tabet, « Les mains, les outils, les armes », L’Homme, 1979, vol. 19, n° 3, (...)

La domination masculine plonge donc ses racines très loin dans le passé, bien avant l’apparition des classes sociales et de l’État, avant même l’apparition de la richesse et des inégalités : elle est le produit de la plus élémentaire des divisions du travail, celle qui répartit les tâches selon le sexe. Plus exactement, elle est le produit de la manière dont la division sexuelle du travail s’est effectuée et dont elle s’est traduite dans l’idéologie, établissant une incompatibilité plus ou moins totale entre les rôles sociaux dévolus aux femmes et l’ensemble formé par la chasse, les armes et la guerre 23. C’est l’attribution initiale de ces tâches qui a donné aux hommes une position stratégique, celle de la direction politique de la société. Et c’est ainsi que les femmes, sauf si elles disposaient par ailleurs de positions économiques leur permettant de contrebalancer avec plus ou moins d’efficacité ce pouvoir masculin, sont devenues à un degré ou à un autre les objets des stratégies masculines.

  • 24 Sur le rôle du stockage, de la richesse et des classes dans la structuration des sociétés, lire Ala (...)

Cette position de faiblesse relative des femmes était déjà perceptible dans nombre de sociétés égalitaires. Mais plus gravement encore, elle les mettait en situation de subir défavorablement les évolutions ultérieures. Avec l’apparition du stockage, le travail humain a pu devenir, pour celui qui le captait, une source d’accumulation de richesse – même si, dans un premier temps, qui s’est étendu sur des millénaires, l’existence de l’accumulation des richesses n’impliquait pas encore que la captation du surproduit soit l’axe unique, ou principal, autour duquel s’organisaient les rapports sociaux 24. Mais les premières victimes de cette évolution, celles qui subirent de plein fouet cette odieuse innovation qu’était l’exploitation, ont logiquement émané des catégories les plus vulnérables. Ce furent essentiellement les prisonniers de guerre, privés du soutien de leur parenté et dont la vie, virtuellement prise au combat par leur vainqueur, se retrouvait tout entière entre les mains de celui-ci. Ce furent aussi les enfants, considérés comme la propriété de leurs parents et que, dans bien des sociétés sans État, on ne répugnait pas à vendre en esclavage – les chroniqueurs de l’Empire romain nous renseignent abondamment sur cette pratique mais nous savons qu’elle existait bien avant qu’ils ne la relatent. Les premières exploitées furent enfin les femmes, pour peu qu’aucun point d’appui ne leur permette de s’opposer à l’extension du champ de la domination masculine. Des millénaires plus tard, l’apparition de certaines formes d’agriculture intensive ont elles aussi joué dans le même sens, en faisant de l’homme le conducteur de l’attelage et le travailleur agricole par excellence, excluant les femmes de cette sphère d’activité et sapant ainsi les lignes de défense qu’elles avaient pu conserver dans certaines sociétés.

Ce tour d’horizon s’arrête à l’aube des sociétés de classes ; mais on sait que, sous des formes diverses, l’oppression des femmes a ensuite perduré au travers des différents modes de production et qu’elle se prolonge de nos jours au sein de la société capitaliste elle-même.

Le rôle historique du capitalisme

Si l’oppression des femmes trouve son origine ultime dans la division sexuelle du travail et dans le monopole masculin de la chasse et des armes, on est en droit de se demander pour quelles raisons cette oppression a perduré sous une forme ou sous une autre jusqu’à nos jours.

La réponse à cette question est à la fois très compliquée et très simple. Très compliquée, sans doute, car, pour être complète, elle exigerait de faire le tour des différentes sociétés de classes et d’étudier les voies qu’a pu y emprunter la domination masculine. Mais elle est aussi très simple car, au-delà des circonstances particulières, elle se ramène à un point fondamental : jusqu’à l’époque contemporaine, aucune des organisations économiques qui se sont succédé n’a remis en cause la division sexuelle du travail. Or, le fait que les deux sexes aient continué à se voir attribuer une place propre dans la production a été le substrat sur lequel s’est maintenue l’idée ancestrale selon laquelle ils doivent occuper plus généralement des rôles sociaux différents – et, potentiellement au moins, inégalement valorisés. Même si les monopoles masculins sur la chasse et sur les armes ne jouent bien évidemment plus depuis longtemps le rôle-clé qui fut jadis le leur, la division sexuelle du travail est ainsi restée depuis des millénaires le socle sur lequel a reposé l’inégalité des sexes.

Cependant, sur la base de cette permanence, bien des évolutions se sont produites, décisives pour le présent et, sans doute davantage encore, pour l’avenir. En effet, aussi longtemps que la division du travail restait élémentaire, attribuer certaines tâches aux hommes et d’autres aux femmes apparaissait sans doute comme la manière la plus évidente et la plus adéquate d’effectuer la répartition. Mais au cours des millénaires qui ont suivi la révolution ­néolithique, la complexification de la division sociale du travail qui a accompagné les progrès considérables de la productivité et de la technique a peu à peu pénétré, en quelque sorte, les sphères dévolues à chaque sexe. Là où, auparavant, tous les individus effectuaient les mêmes travaux élémentaires et spécifiques à leur sexe, ils exerçaient désor­mais des activités de plus en plus spécialisées et différentes les unes des autres. Ainsi, à mesure qu’elle se faisait plus complexe, la division du travail contribuait à rendre objectivement le critère du sexe de plus en plus dépassé et superflu ; on pourrait d’ailleurs imaginer que celui-ci s’y soit en quelque sorte dissous. Pourtant, jusqu’à l’époque moderne, tel n’a pas été le cas. Cet apparent paradoxe s’explique simplement : pendant très longtemps, la complexification de la division du travail a emprunté les sillons initialement creusés par la répartition initiale entre les sexes, sans jamais la remettre en cause. Il y avait de plus en plus de métiers d’hommes et de plus en plus de métiers de femmes ; mais les métiers restaient des métiers d’hommes et des métiers de femmes. De ce point de vue, un pas décisif a été franchi avec le mode de production capitaliste qui, dans ce domaine comme dans bien d’autres, a joué un rôle révolutionnaire inouï. Le capitalisme est en effet le premier système économique de toute l’aventure humaine à avoir jeté les bases d’une authentique égalité des sexes, et ce, de deux manières complémentaires.

En généralisant la forme marchandise, tant pour les produits que pour la force de travail, il est la première organisation économique à comparer objectivement, quotidiennement et sur une large échelle, le travail féminin et le travail masculin, et à les fondre sur le marché en une substance indifférenciée, le travail humain abstrait. C’est là, dans les profondeurs de sa machinerie économique, que le capitalisme a mis en œuvre les mécanismes qui sapent les bases de la division sexuelle du travail et qui préparent les conditions objectives de sa disparition future.

  • 25 Karl Marx, Le Capital. Livre I (1867), Gallimard, « Folio essais », 2008, p. 590‑591.

Marx remarquait déjà que la société capitaliste avait été la première dans l’histoire à faire émerger le concept de « travail » dans son sens le plus général, celui de l’activité économique humaine, abstraite de toutes ses formes particulières. Pour toutes les sociétés précapitalistes, en effet, il existait différents types de travaux, qui étaient d’une nature différente et ne pouvaient être ramenés, ni dans les faits ni dans les esprits, à aucun dénominateur commun : « Ce qui empêchait Aristote de lire dans la forme valeur des marchandises que tous les travaux sont exprimés ici comme travail humain indistinct et par conséquent égaux, c’est que la société grecque reposait sur le travail des esclaves et avait pour base naturelle l’inégalité des hommes et de leur force de travail. Le secret de l’expression de la valeur, l’égalité et l’équivalence de tous les travaux, parce que et en tant qu’ils sont du travail humain, ne peut être déchiffré que lorsque l’idée de l’égalité humaine a déjà acquis la ténacité d’un préjugé populaire. Mais ceci n’a lieu que dans une société où la forme marchandise est devenue la forme générale des produits du travail, où par conséquent le rapport des hommes entre eux comme producteurs et échangistes de marchandises est le rapport social dominant. 25»

Cette remarque à propos de la séparation entre travail libre et travail servile s’applique tout aussi bien à la séparation entre travail masculin et travail féminin, perçus dans toutes les sociétés primitives, en l’absence du marché et en présence d’une forte division sexuelle du travail, comme de qualités différentes et donc incommensurables.

  • 26 Nous restreignons ici l’analyse aux seules activités strictement économiques. Une définition du « t (...)

Dans une économie capitaliste achevée, tous les travaux et tous les produits de ces travaux sont, pour la première fois dans l’histoire, confrontés en permanence les uns aux autres par l’intermédiaire d’un instrument, la monnaie, qui incarne la substance commune à tous ces biens échangés 26. Cette substance commune, dont la quantité s’exprime dans le prix, est indifférente à la détermination concrète du travail et des travailleurs, entre autres à leur sexe. Dans la mesure où ils produisent des marchandises, les différents travaux concrets se dissolvent dans le travail abstrait, le « travail humain indistinct », une substance homogène par sa qualité et dont seule la quantité, le « temps de travail socialement nécessaire », intervient pour réguler l’économie, via la loi de la valeur. Rien ne différencie, du point de vue de la création de valeur marchande, le travail féminin du travail masculin.

Il est bien sûr possible (et en pratique, inévitable) que, dans certains cas, les différences qualitatives au sein de la force de travail se traduisent par des écarts de rémunération entre salariés. En dehors du fait que certaines catégories de salariés occupent des postes plus qualifiés que d’autres, ce qui est un problème supplémentaire mais différent, il est possible qu’à qualification égale toutes les catégories de salariés puissent ne pas être payées de manière équivalente, pour mille et une raisons. Ainsi, il est tristement banal de constater que, dans tous les pays capitalistes développés, les salaires féminins tendent, pour un même emploi, à demeurer inférieurs à ceux des hommes. Mais si ces différences qualitatives entre salariés peuvent avoir un impact sur leur rémunération ainsi qu’éventuellement sur les profits que perçoivent leurs employeurs, elles n’en ont aucun sur le processus de création de valeur. Dans la détermination de la valeur d’une marchandise sur le marché capitaliste, seule compte la dépense de travail humain abstrait qui a été nécessaire à sa fabrication ; travail humain abstrait qui, par définition, est anonyme et n’est pas sexué. Une femme aussi qualifiée qu’un homme percevra peut-être un salaire inférieur, mais son travail créera à coup sûr une valeur égale. Le capitaliste qui parviendrait à faire effectuer un même travail par des femmes sous-payées, là où ses concurrents continueraient à n’employer que des hommes, empocherait un surprofit. Mais, du point de vue du marché, la valeur des marchandises produites resterait exactement la même. En d’autres termes, le marché réalise l’égalité des sexes pour la création de la valeur mais pas pour la rémunération de la force de travail. Ainsi s’exprime, dans le langage de la loi de la valeur qui est le sien, le rôle historique contradictoire du système capitaliste : tout en étant le premier système de l’histoire à jeter les bases d’une authentique égalité entre les sexes, il s’avère incapable de la réaliser.

Mais la société bourgeoise n’a pas fait que poser les fondements d’une révolution dans les rapports sociaux objectifs ; elle a aussi posé ceux d’une révolution des consciences. Le drapeau historique de la bourgeoisie dans son combat contre les classes dirigeantes du passé était celui de l’égalité – juridique, bien sûr, et non économique. Cette égalité juridique allait de pair avec l’égalité des marchandises dans la concurrence et celle des différentes composantes de la force de travail. Si elle n’en était pas synonyme, elle en était tout au moins porteuse.

Bien entendu, en même temps qu’elle brandissait ce drapeau en certaines occasions, la bourgeoisie était toute prête à le piétiner ; et lors de la grande Révolution française, les femmes furent parmi les premières à constater avec amertume que la simple égalité politique n’était pas ­censée les concerner. Mais même si la société bourgeoise naissante n’était pas prête à reconnaître les droits juridiques et politiques de la moitié féminine de la population, l’émergence de cette revendication – et son aboutissement dans nombre de pays – était en quelque sorte inscrite dans les gènes d’une organisation sociale qui se pense et qui s’annonce sous la bannière de l’égalité.

Significativement, la société bourgeoise est aussi la première depuis la naissance de l’humanité dans laquelle sont apparus des mouvements – à commencer par le mouvement ouvrier révolutionnaire – se donnant comme but explicite l’égalité des sexes. Selon la formule célèbre, l’humanité ne se pose que des problèmes qu’elle peut résoudre, et ce n’est pas un hasard si un tel idéal n’a pu voir le jour que sur les bases objectives ­réunies pour la première fois par le capitalisme.

Dans les sociétés primitives, la division sexuelle du travail était une chose si omniprésente, elle touchait si intimement aux faits essentiels de la vie matérielle et idéologique qu’elle imprégnait toute la vie sociale : ce n’était pas seulement au travail mais pour ainsi dire dans tous les domaines de l’existence qu’hommes et femmes apparaissaient comme des entités totalement différentes. On ne saurait mieux toucher du doigt à quel point la division sexuelle du travail imprimait sa marque sur les sociétés primitives qu’en prenant l’exemple de l’Australie aborigène, où les hommes comme les femmes étaient désignés métaphoriquement par leur principal outil de travail : les hommes étaient ainsi appelés des « lances » et les femmes des « bâtons ». Plus généralement, on dispose de maints témoignages d’actes de résistance de la part de femmes des sociétés primitives contre les exactions commises par les hommes. Mais l’idée que femmes et hommes pourraient de manière indifférenciée jouer les mêmes rôles sociaux, partager les mêmes droits et les mêmes devoirs, n’a jamais émergé nulle part avant la période moderne. Dans toutes les sociétés du passé, lacérées par la division sexuelle du travail, elle demeurait, au sens propre du terme, impensable.

Si le capitalisme s’est avéré capable de jeter les fondations d’une authentique égalité des sexes, il lui est en revanche impossible de la réaliser pleinement. Non que cette impossibilité relève d’un quelconque impératif théorique, comme le ferait, par exemple, le mythe d’un « commerce équitable » ou celui de la fin de l’exploitation dans le cadre du salariat. Sur le papier, on peut tout à fait imaginer un capitalisme dans lequel, pour ne parler que des relations de travail, femmes et hommes s’adonneraient indifféremment, de fait comme de droit, aux activités de leur choix, où ils se partageraient équitablement le travail domestique et où les inégalités salariales entre sexes auraient disparu. Mais le capitalisme ne se développe pas dans les sphères éthérées de la théorie pure ; il organise une réalité sociale dans laquelle il produit et entretient mille formes de misère, d’oppression, d’ignorance et de préjugés, dont la plupart des femmes ne sont pas les moindres victimes. Et tout en suscitant, comme on vient de le dire, de puissantes aspirations à l’égalité des sexes, le capitalisme nourrit également en permanence des courants et des forces qui s’y opposent, voire qui ambitionnent de tirer toute la société en arrière.

Seuls quelques pays parmi les plus riches se sont laborieusement approchés de ce que pourrait être une authentique égalité des sexes – et encore, le chemin qui reste à parcourir demeure bien long. Si l’ensemble des incapacités juridiques qui frappent les femmes a été peu à peu levé (dans un passé d’ailleurs très récent), les inégalités de fait perdurent, à commencer par celles qui touchent aux salaires, aux carrières professionnelles, à la répartition des tâches domestiques, à la violence conjugale, aux attitudes sociales et, encore et toujours, à la représentation politique. On pourrait ajouter à cette longue liste l’interdiction qui continue d’être faite aux femmes d’accomplir les rites dans la quasi-totalité des religions ; mais si significative qu’elle puisse être du passé, gageons que les femmes seront assez peu préoccupées de remporter cette victoire dans l’avenir et qu’elles abandonneront volontiers la psalmodie des formules magiques aux hommes suffisamment obtus pour continuer à la revendiquer.

Les avancées obtenues par les femmes dans la société capitaliste restent d’ailleurs sous la menace constante de retours en arrière. En France, qui peut jurer que l’interruption volontaire de grossesse – d’ores et déjà remise en cause de fait par les restrictions budgétaires et par le droit laissé aux médecins d’invoquer la clause dite de conscience (sans doute par ironie) – ne sera pas un jour contestée dans son principe même ? Tout comme on a vu la peine de mort être rétablie dans certains États des États-Unis, le droit à l’avortement demeure sous la menace constante des courants réactionnaires. Et l’on ne parle là que de l’Occident développé. Pour les femmes de l’immense majorité de la planète, le capitalisme a été un bien piètre facteur d’émancipation. S’appuyant sur les classes et les partis les plus rétrogrades, il a bien souvent été incapable d’en apporter ne serait-ce que les rudiments. Pire, depuis des décennies, la décomposition économique et politique, conjuguée à la faiblesse des partis militant pour la révolution sociale, a renforcé des courants dont le programme comporte ouvertement un recul de la condition féminine, recul qui s’annonce sous les traits d’une émancipation vis-à-vis des valeurs délétères de l’Occident – cet Occident qui, là-bas, pille et assassine.

Il ne s’agit pas de dire que, sous le capitalisme, la situation des femmes serait meilleure que dans les sociétés qui l’ont précédé. Une telle affirmation serait beaucoup trop générale. Dans les sociétés capitalistes tout comme dans les sociétés primitives, les femmes connaissent une grande diversité de situations. Mais répétons-le : si le capitalisme n’a sans doute, en tant que tel, ni amélioré ni aggravé la situation des femmes, il a en revanche été le premier système ayant permis de poser la question de leur égalité avec les hommes ; et tout en étant incapable de réaliser cette égalité, il a néanmoins réuni les éléments qui pourront la rendre effective. Il va de soi que le combat pour l’égalité des sexes peut, et doit impérativement, être mené dans le cadre de la société capitaliste : celui (ou celle) qui s’en désintéresserait au nom du fait qu’il ne pourra pas être intégralement victorieux tant que perdurera cette organisation sociale commettrait une lourde erreur. Tout progrès en ce sens, même le plus limité, doit être conquis et défendu, de même que tout recul doit être combattu.

Pour autant, il y aurait une forme de myopie, pour ne pas dire d’aveuglement, à refuser de lier ce combat à celui, plus général, pour le bou­leversement des structures sociales actuelles et pour l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme. Répétons-le : tout en constituant, à l’échelle de l’histoire, un puissant facteur d’émancipation pour la cause des femmes, l’organisation sociale capitaliste fait également peser une lourde hypothèque sur leur situation, suscite à chaque pas des entraves et des menaces de retours en arrière. C’est pourquoi l’émancipation pleine et entière des femmes ne pourra devenir un fait définitivement acquis que dans le cadre de bouleversements plus profonds, reléguant toute oppression et toute exploitation au musée des horreurs de l’histoire et instaurant des rapports sociaux égalitaires, c’est-à-dire le communisme (le fait que ce nom ait été maintes fois usurpé ne doit pas nous convaincre de l’abandonner) ; un communisme qui sera toutefois aussi éloigné du communisme primitif qu’une machine de découpe au laser l’est de la hache de silex.

Dans une célèbre formule, Marx affirmait que seule cette réorganisation révolutionnaire de la société permettrait à l’humanité de sortir véritablement de la préhistoire ; du point de vue des rapports entre les sexes, un siècle et demi après qu’elle ait été écrite, cette phrase résonne avec une étrange profondeur.

Notes

1 Jakob J. Bachofen, Le Droit maternel. Recherche sur la gynécocratie de l’Antiquité dans sa nature religieuse et juridique (1861), L’Âge d’homme, 1996.

2 Joseph-François Lafitau, Mœurs des sauvages américains comparées aux mœurs des premiers temps (1724).

3 Friedrich Engels, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1884), Messidor/Éditions sociales, 1983.

4 Friedrich Engels, L’Origine de la famille…, op. cit., p. 78.

5 Ibid., p. 66-70.

6 Citons les remarques de Rosa Luxemburg, Introduction à l’économie politique (1907), Smolny/Agone, 2008, et les développements plus détaillés d’Alexandra Kollontaï, Conférences sur la libération des femmes (1921), La Brèche, 1978.

7 Lire notamment Eleanor Leacock et al., « Women’s Status in Egalitarian Society : Implications for social evolution [and comments and reply] », Current Anthro­pology, 1978, vol. 19, n° 2, p. 247-275.

8 Lewis Morgan, Houses and House-life of the American Aborigines (1881), University of Utah Press, Salt Lake City, 2003, p. 122.

9 Susanne Schröter, « Parenté, herméneutique et notions de genre. Les facettes du pouvoir sexué chez les Ngada d’Indonésie orientale », in Nicole-Claude Mathieu (dir.), Une maison sans fille est une maison morte. La personne et le genre en sociétés matrilinéaires et/ou uxorilocales, Éditions de la MSH, 2007, p. 336.

10 Certains auteurs ont indiqué que, dans ces sociétés, l’équilibre n’était pas parfait et qu’il existait des éléments faisant légèrement pencher la balance à l’avantage des hommes. On n’entrera pas ici dans cette discussion difficile – et non fondamentale.

11 Lewis L. Langness, « Ritual, Power, and Male Dominance », Ethos, 1974, vol. 2, n °3, p. 191.

12 Ibid., p. 191.

13 Ibid., p. 204.

14 Mervyn Meggitt, « Male-Female Relationships in the Highlands of Australian New Guinea », American Anthropologist, 1964, New Series, vol. 66, n° 4, p. 220-221.

15 Maurice Godelier, La Production des grands hommes (1982), Flammarion, 2003, p. 221.

16 Claire Lorrain, « Cosmic Reproduction, Economics and Politics among the Kulina of Southwest Amazonia », The Journal of the Royal Anthropological Institute, 2000, vol. 6, n° 2, p. 298.

17 Napoleon A. Chagnon, Yanomamö : The Fierce People, Holt, Rinehart & Winston, New York, 1968, p. 83 – cité in Victoria K. Burbank, Fighting Women. Anger and Aggression in Aboriginal Australia, University of California Press, Berkeley, 1994, p. 143.

18 Bernard Saladin d’Anglure, « Mythe de la femme et pouvoir de l’homme chez les Inuit de l’Arctique central (Canada) », Anthropologie et sociétés, 1977, vol. 1, n° 3, p. 81-82.

19 Lester Hiatt, Arguments about Aborigines. Australia and the evolution of social anthropology, Cambridge University Press, 1996, p. 60.

20 Ibid., p. 76.

21 Philippe Descola, « Le jardin de Colibri. Procès de travail et catégorisations sexuelles chez les Achuar de l’Équateur », L’Homme, 1983, vol. 23, n° 1, p. 61-89.

22 Lire Adolphus P. Elkin, Les Aborigènes australiens (1938), Gallimard, 1967.

23 Sur ce point, lire Paola Tabet, « Les mains, les outils, les armes », L’Homme, 1979, vol. 19, n° 3, p. 5-61, et Alain Testart, Essai sur les fondements de la division sexuelle du travail chez les chasseurs-cueilleurs, Éditions de l’EHESS, « Cahiers de l’homme. Ethnologie, géographie, linguistique. Nouvelle série XXV », 1986.

24 Sur le rôle du stockage, de la richesse et des classes dans la structuration des sociétés, lire Alain Testart, Éléments de classification des sociétés, Errance, 2005.

25 Karl Marx, Le Capital. Livre I (1867), Gallimard, « Folio essais », 2008, p. 590‑591.

26 Nous restreignons ici l’analyse aux seules activités strictement économiques. Une définition du « travail » qui inclurait en particulier les tâches liées à la sexualité et à la reproduction soulèverait des questions qui nous entraîneraient très au-delà des limites de ce texte. Lire par exemple Paola Tabet, « Fertilité naturelle, reproduction forcée », in Nicole-Claude Mathieu (dir.), L’Arraisonnement des femmes. Essais sur l’anthropologie des sexes, Éditions de l’EHESS, 1985.

Christophe Darmangeat

Table des matières

Ce que le tournant postmoderne a fait au féminisme La rédaction

Le marxisme et l’origine de l’oppression des femmes : une nécessaire réactualisation Christophe Darmangeat

« Une force féminine consciente et responsable qui agisse en tant qu’avant-garde de progrès » Miguel Chueca

Le mouvement Mujeres Libres (1936-1939)

Une femme de mineur à la tribune de l’Année internationale de la femme (1976) Domitila Barrios de Chungara

Pourquoi le poststructuralisme est une impasse pour le féminisme Barbara Epstein

Féminisme & postmodernisme Sabina Lovibond

Peut-on penser une construction performative du genre ? Bruno Ambroise

Cent ans de sollicitude  en France Jules Falquet et Nasima Moujoud

Domesticité, reproduction sociale,  migration & histoire coloniale

La Leçon des choses

Au service de Robert Walser (1878-1956) Anne-Lise Thomasson et Thierry Discepolo

Notes éditoriales

Un point c’est tout !

Note du traducteur Walter Weideli

Postface à L’Homme à tout faire, Robert Walser (1970)

Histoire radicale

Victor Serge (1890-1947) : De la jeunesse anarchiste à l’exil mexicain Charles Jacquier

Introduction aux textes de Rirette Maîtrejean, Julián Gorkin & Claudio Albertani

De Paris à Barcelone Rirette Maîtrejean

Un homme de pensée et d’action au service de la vérité et de la liberté Julián Gorkin

Le groupe Socialismo y Libertad Claudio Albertani

L’exil anti-autoritaire d’Europe au Mexique et la lutte contre le stalinisme (1940-1950)

Réalisation : William Dodé