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Agone 43
« Comment le genre trouble la classe »
Coordination Thierry Discepolo & Gilles Le Beuze
Parution : 18/06/2010
ISBN : 9782748901221
Format papier : 272 pages (15 x 21 cm)
22.00 €

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Table des matières

Ce que le tournant postmoderne a fait au féminisme La rédaction

Le marxisme et l’origine de l’oppression des femmes : une nécessaire réactualisation Christophe Darmangeat

« Une force féminine consciente et responsable qui agisse en tant qu’avant-garde de progrès » Miguel Chueca

Le mouvement Mujeres Libres (1936-1939)

Une femme de mineur à la tribune de l’Année internationale de la femme (1976) Domitila Barrios de Chungara

Pourquoi le poststructuralisme est une impasse pour le féminisme Barbara Epstein

Féminisme & postmodernisme Sabina Lovibond

Peut-on penser une construction performative du genre ? Bruno Ambroise

Cent ans de sollicitude  en France Jules Falquet et Nasima Moujoud

Domesticité, reproduction sociale,  migration & histoire coloniale

La Leçon des choses

Au service de Robert Walser (1878-1956) Anne-Lise Thomasson et Thierry Discepolo

Notes éditoriales

Un point c’est tout !

Note du traducteur Walter Weideli

Postface à L’Homme à tout faire, Robert Walser (1970)

Histoire radicale

Victor Serge (1890-1947) : De la jeunesse anarchiste à l’exil mexicain Charles Jacquier

Introduction aux textes de Rirette Maîtrejean, Julián Gorkin & Claudio Albertani

De Paris à Barcelone Rirette Maîtrejean

Un homme de pensée et d’action au service de la vérité et de la liberté Julián Gorkin

Le groupe Socialismo y Libertad Claudio Albertani

L’exil anti-autoritaire d’Europe au Mexique et la lutte contre le stalinisme (1940-1950)

  • 1 Journal de Genève, 23 avril 1960.
  • 2 Extrait de Die Rose, le dernier livre de Walser, publié en 1925, trois ans avant sa « maladie ». (...)

Le livre traduit, il faudrait maintenant lui donner une préface. Ou plus modestement une postface : l’auteur d’abord ! Mais même cela me paraît difficile. Il y a dix ans, quand j’ai découvert Der Gehülfe (L’Homme à tout faire), tout était tellement plus simple. Je me faisais de Walser une image très cohérente et claire. J’ai relu le long article que je lui consacrai alors 1. Je ne trouve rien à y redire. Simplement, je n’avais pas encore traduit le livre, je l’avais seulement lu. L’avoir traduit me prive de distance. Et en même temps, l’accroît vertigineusement. La vision s’est troublée, est devenue fragmentaire. Traduire une œuvre vous afflige d’une étrange myopie. Prétendre dominer Walser, ou seulement expliquer son livre, me paraît maintenant présomptueux, illusoire. Lui-même me l’interdit. « Niemand ist berechtigt, sich mir gegenüber so zu benehmen, als kennte er mich » : « Personne n’a le droit (n’est habilité) de (à) se conduire à mon égard comme s’il me connaissait. 2» Une grande prudence et modestie s’impose. Je parlerai de lui en traducteur. Comme quelqu’un qui a refait, ou tenté de refaire, pas à pas, mot à mot, le chemin d’autrui. Ce qui suit est donné, pour parler comme les journaux, « sous toutes réserves ». Ce sont des remarques, des réflexions en marge, à ras, au bas du texte. De simples compléments d’information qui n’appellent, pour tout titre, que ce petit sigle entre parenthèses qu’on lit parfois dans les ouvrages traduits d’une langue étrangère : ndt, notes du traducteur.

« Haut et bombé comme univers »

  • 3 L’Assistente, traduit par Ervino Pocar, Einaudi, [1961], 1990. [ndlr]

Je pars d’un exemple très précis, d’une de ces innombrables difficultés de détail que j’ai rencontrées dans mon travail. Elle se situe vers la fin du livre. Joseph Marti a menacé de donner son congé, Mme Tobler l’a remis vertement à sa place. II a besoin de faire quelques pas, il sort. « Draussen, écrit Walser, empfing ihn eine klare, kalte Welt. » Jusque-là pas de problème : « Dehors, un univers clair, froid l’accueillit. » Mais voilà qu’avec la phrase suivante les choses se gâtent. Walser : « Etwas Hohes und Gewölbtes von einer Welt. » Soit, littéralement, mot à mot : « Quelque chose de haut et de bombé comme univers. » En français, cela fait passablement désinvolte. En allemand aussi, d’ailleurs. D’où, pour le traducteur, hésitation, perplexité. J’ai voulu voir comment mon collègue italien s’était débrouillé avant moi 3. Première phrase : « Fuorifu accolto da un mondo limpido e gelido », virgule. Parfait, d’accord. Et maintenant, que fait-il ? Il voit ­l’obstacle, il se cabre, il biaise : « Sotto la cupola di un universo sublime. » C’est ingénieux, élégant, je ne le conteste pas. Mais ce n’est pas du Walser. Traduire Walser, c’est sauter l’obstacle, quitte à se casser les dents. C’est écrire, si pénible que cela puisse être pour un esprit nourri dès l’école de Racine, de Voltaire et de chrestomathies Vinet : « bombé comme univers ». En trahissant le français ? Je réponds : non. Mais en optant pour la langue réelle, vivante, actuelle. Contre la langue écrite, codifiée, autorisée. Et réputée la seule correcte. Imitant l’audace (payante) de Walser, je fais donc confiance aux enfants, aux gens prétendus « simples », lorsqu’ils disent : « C’est bon comme gâteau. » Et de même, lorsque Walser, gaspillant les mots comme la langue parlée les gaspille, écrit : « Sous les arbres d’un parc ou d’un jardin public », je le suis. Comme je le suis encore lorsqu’il répète deux fois, ou même trois fois un mot dans une même phrase. Et pourquoi pas ? Pourquoi tricher, pourquoi se torturer les méninges ? En vertu de quel édit de quel maître d’école ? Et pour quel bénéfice ?

« Ce silence de nuit d’été de lac »

N’empêche que cela pose des problèmes. Et même des cas de conscience. Walser vous donne, au premier abord, l’impression d’une grande négligence d’écriture. Il dit avoir écrit Der Gehülfe en six semaines. Sans se corriger, ni même se relire. « La langue, disait-il, doit couler de source. » Mais la source, à de certains moments, paraît très pauvre. Certains adjectifs neutres, éculés, reparaissent à tout bout de champ et jusqu’à quatre fois dans la même page : beau, bon, doux, merveilleux, calme, agréable. Walser n’a aucune honte à écrire que le soleil, par exemple, est brillant, ou l’air froid, ou le ciel haut. C’est avec ravissement qu’il se vautre dans des proliférations soudaines de lieux communs. Sa paresse vraie ou affectée l’incite par ailleurs à multiplier, chaque fois que le mot précis semble lui manquer ou du moins se faire tirer l’oreille, les substituts les plus vagues, insignifiants et relâchés, dans le genre (je cite vraiment au hasard) : « ces choses-là », « des choses pareilles », « quelque chose comme ». Tant que Walser met de tels à-peu-près ou clichés dans la bouche de l’un ou l’autre de ses personnages, on peut naturellement y voir une intention ironique, la mise à nu par exemple d’une sentimentalité petite-bourgeoise un peu facile et niaise. L’ennui, c’est qu’ils apparaissent aussi, et je dirais même surtout, dans ces sortes de « morceaux choisis » où Walser, visiblement, exprime ce qui lui tient le plus profondément à cœur : le plaisir de prendre son petit déjeuner dehors les dimanches d’été, ou de marcher dans la neige, ou de voir flotter et claquer au vent un drapeau. Il faut donc croire que la relative pauvreté de son vocabulaire est volontaire, qu’elle est le reflet d’un choix moral plus profond. En aucun cas d’une impuissance. Preuve en est la prodigalité avec laquelle il combine les mots les plus éloignés et de prime abord les plus incompatibles pour en créer de nouveaux d’une fulgurante évidence poétique, qui posent au traducteur des casse-tête proprement chinois, l’allemand étant une langue infiniment ouverte et proliférante, où les vocables, tels des atomes vivants, s’agglomèrent, s’entrelacent et s’agglutinent à n’en plus finir pour former des molécules éphémères, instables, tel cet exquis Seesommernachtstille que l’inflexibilité du français m’oblige à traduire par : « ce silence de nuit d’été de lac ». Et puis il y a ces glissements incroyablement inventifs et culottés du verbe au substantif, où schneien (neiger) débouche sur ein Geschneie, néologisme qui jette encore le traducteur dans l’embarras, jusqu’au moment où, se souvenant avec Verlaine que le peuple n’a nulle vergogne à dire « il pleuvine, il neigeotte », celui-ci optera pour le très peu catholique mais très rafraîchissant « c’était un neigeottement impénétrable ». Et de même, un simple inventaire des passages du Gehülfe où Walser différencie un son, un bruit, suffirait à montrer la sûreté, la précision quasi somnambulique de son invention verbale. Mais à quoi bon multiplier les exemples et les preuves ? On n’en a jamais fini avec une phrase de Walser, il y a toujours un petit mot de rien du tout, un « presque » ou un « peut-être » qu’on a oublié de traduire, ou qu’on s’est cru en droit de négliger, jusqu’au moment où il apparaît à la troisième relecture que c’est lui, justement, qui donne à la phrase sa nuance exacte, son poids, son équilibre, saveur irremplaçable.

Ce qui fait la richesse d’une langue, d’une écriture comme celle de Walser, ce n’est pas l’abondance des mots, mais la finesse, la rareté, la perfection de leurs combinaisons. C’est l’art de placer tel mot à tel moment, à tel endroit, dans tel entourage qui lui donnera soudain l’éclat d’un diamant. Même si ce mot n’est qu’un banal « oui ». Rappelez-vous cette dernière conversation sous la lampe, quand Mme Tobler, devenue enfin elle-même, parle à Joseph de leur séparation imminente, et que Walser conclut la scène par cette phrase inouïe, faite avec rien, avec la pauvre poussière des mots de tous les jours : « Oui, dit-il. Il ne put sortir un mot de plus. » Ou encore ce dimanche soir où Joseph retrouve sa vieille et pauvre amie Clara : « En bas, sur l’herbe de banlieue, quelques enfants jouaient et poussaient des cris au soleil couchant. » Pourquoi cette phrase remue-t-elle quelque chose de si doux, de si triste au plus profond de nous ? Ce n’est ni par ce qu’elle montre ni par la manière dont elle le montre. Elle dit une chose banale en termes banaux. Tout l’art est dans le choix de l’instant où la dire. À cause de tout ce qui a précédé et de tout ce qui suivra. C’est comme l’ombre d’un mur. Sans le mur il n’y aurait pas d’ombre, mais c’est l’ombre qui compte : non le mur.

« Tout en tricotant ou faisant du crochet »

Une chose qui surprend chez Walser, et même, au début, vous agace, c’est cette perpétuelle répugnance à se prononcer, cette peur d’affirmer, ce refus de trancher. Ce pullulement de « il semble », « il paraît », « comme si », « on eût dit que ». Une hésitation, une prudence qui lui fera dire, par exemple, que Mme Tobler a dit ceci ou cela « tout en tricotant ou faisant du crochet », alors qu’il tombe sous le sens qu’à cet instant précis elle n’a pu faire que l’un des deux, et non l’un ou l’autre. Nous attendons d’un romancier qu’il se décide. Or Walser nous laisse le choix. Il ne peut, ou ne veut renoncer ni au crochet ni au tricot, crainte de se tromper peut-être, ou de simplifier, ou d’aller trop vite, ou parce que la mémoire est floue, et que vus de loin, de haut, à travers les brumes diffuses de l’espace et du temps, les jours de crochet et les jours de tricot se confondent, et que l’essentiel est ailleurs : dans ce que Mme Tobler a dit ce jour-là, et non dans ce qu’elle faisait en le disant. Et encore ! Y a-t-il seulement un « essentiel » ? Non, répond Walser, « la vie ne se laisse pas si facilement ranger dans des tiroirs ou des catégories » ; chaque événement reste ouvert sur deux, ou trois, ou une infinité d’événements possibles ; les êtres, en fin de compte, n’ont pas plus d’épaisseur, de densité, de réalité que les sentiments qu’ils nous inspirent. C’est écrit noir sur blanc, souvenez-vous, dans ce rêve que Joseph fait en prison. Le pays, le monde, le réel tout entier y apparaît comme une peinture équivoque et changeante où « des hommes, des événements, des sentiments se meuvent en tous sens ». Il n’y a pas de limite franche entre le réel et le rêve ; c’est une ambiguïté si universelle qu’on ne saurait plus rien affirmer de ferme, de catégorique, de définitif. Le monde est devenu, comme un rêve, incompréhensible, inexplicable ; on ne peut le juger, mais tout au plus le vivre ou, ce qui pour Walser revient au même, le rêver.

D’où, pour le roman, une conséquence explosive, même s’il s’agit, dans le cas de Walser, d’un explosif à retardement. Je veux parler de cette destitution du narrateur qui n’est plus du tout, comme avant Walser (et Proust, bien sûr, qui lui est contemporain), ce bon dieu omniprésent, omniscient, omnipotent. Cela ne saute pas tout de suite aux yeux, parce que L’Homme à tout faire feint d’être écrit à la troisième personne. Mais à y voir de plus près, on s’aperçoit que quand Walser écrit « il », c’est comme s’il écrivait « je ». La distance qui le sépare, lui, le narrateur, de Joseph est variable, mouvante, indécise. Il arrive certes que Walser sorte un peu de Joseph pour mieux l’observer, ou pour mieux s’en moquer, mais il ne sait rien, il ne voit rien que Joseph ne puisse voir ou savoir. Il n’a pas d’autres yeux que les siens pour regarder ces « petits floconnements légers » sur la nuque de Mme Tobler, pas d’autres oreilles pour entendre les cris nocturnes de la petite Sylvie, pas d’autre cœur pour battre plus fort aux humiliations de la vie comme au sortilège des saisons. Le narrateur est devenu un personnage parmi ses personnages. II n’est même plus leur narrateur : il est le médium, le révélateur de leur énigme. Un rêveur éveillé perdant, cherchant, retrouvant son chemin dans la nuit d’un monde inconnaissable.

le socialisme, et cætera

Si le monde ne peut être que rêvé, la pensée devient inutile. Je veux dire la pensée discursive, rationnelle, prospective. Celle qui prétend connaître le monde afin de le dominer, le modifier, l’améliorer. Walser pose d’ailleurs crûment la question : « Mais au fait, à quoi bon penser ? Vivre, participer : n’est-ce pas là le genre de pensée qu’il importe le plus de cultiver ? » Poser cette question en 1908, c’est être en avance d’une soixantaine d’années sur ses contemporains. C’est mesurer, avant beaucoup d’autres, la vanité des « grands mots » ; c’est pressentir la faillite des idéologies. Et plus particulièrement de l’idéologie alors montante : ce « socialisme » qui a pu enflammer quelques semaines Joseph et Clara, mais dont ils se sont très vite détournés. Qu’on relise le passage. La question est allégrement posée et balayée : il suffit à Walser d’un « et cætera ».

À verser au dossier, pour compliquer un peu les choses, cette autre phrase d’un autre roman, mais écrite la même année : « La lutte des pauvres gens pour avoir un peu de paix, je veux dire le fameux problème ouvrier, n’est-ce pas là pour ainsi dire une question tout aussi intéressante, et plus digne d’exciter un esprit courageux que celle de savoir si telle maison fait plus ou moins bien dans le paysage ? » (Geschwister Tanner)

—Pour ainsi dire !…

« Du café, du soleil et de la confiture de cerises »

Il faut casser la noix, mettre à jour le noyau. Antérieurement à tout engagement moral, toute option politique, il y a une manière d’être « posé dans le monde ». De concevoir, par exemple, ou de percevoir le temps. Le séjour de Joseph chez les Tobler s’étend sur trois saisons : été, automne, hiver. Avec des prolongements dans un passé récent, des réminiscences printanières. Le cycle, en conséquence, est complet : l’année est close, métaphysiquement close. Mais quoi qu’il ait pu se produire tout au long de cette année, ni le monde ni le héros n’ont en fin de compte vraiment changé. Ou plutôt, ces changements, n’ont aucune importance. Clara : « Et un beau jour tu es là, et l’on s’étonne de voir comme tu as peu changé, comme tu as su merveilleusement rester le même. » C’est que les événements lui restent extérieurs, c’est qu’ils glissent sur lui comme l’eau sur l’aile d’un cygne. Ils ne sont là que pour mettre en branle sa mémoire, raviver des instants passés, tisser entre eux des liens magiques imprévus, délectables. Et quand je dis événements, j’entends des absences d’événements, de petits gestes sans importance, des rencontres fortuites, des instants très éphémères. Qui ne changent rien au monde, qui ne font au contraire que répéter du déjà fait, du déjà vécu. De minuscules déclics qui vous propulsent d’un coup au plus profond, au plus vaste de vous-même, dans cet espace et ce temps d’une liberté absolue.

Exemples de ces déclics : être couché dans une forêt, voguer la nuit sur un bateau à rames, nager dans l’eau glacée d’octobre, penser dans son lit à « du café, du soleil et de la confiture de cerises ».

Traduire ces passages-là vous plonge dans une indicible euphorie. Les mots jaillissent d’eux-mêmes, comme dans le rêve, l’amour, l’ivresse. Les plus petits, les plus usés sont seuls assez grands, assez rares pour exprimer cette universelle confusion des sens, cette nage vigoureuse et sans efforts « hors du temps et des chemins de la vie ». Et le gardien, sur la rive, a beau crier : « Eh là-bas ! Pas plus loin, c’est défendu ! », vous n’entendez plus rien, vous ne voyez plus rien, vous allez droit sur le « soleil de l’absence de pensée », là où « le profond se confond avec l’humide insondable », là où tout se dissout dans le « oh » et le « ah » de l’éjaculation mystique.

… « Mais je suis aussi un homme exact »

« Je suis un homme peut-être un peu trop exalté, mais je suis aussi un homme exact. » Ainsi Joseph dans le petit autoportrait ou examen de conscience qu’il intitule « Mauvaise habitude ». Un texte à regarder de près. Par exaltation, Walser entend évidemment cette heureuse et solaire absence de pensée que nous venons d’évoquer. Et par exactitude, la fixation obsédante sur une pensée unique, « minuscule et insignifiante ». En un mot : l’idée fixe, la monomanie. À noter que, dans un cas comme dans l’autre, la « réalité vivante » autour de soi devient « curieusement incompréhensible ». L’opposition de ces deux étais n’est donc qu’apparente : ce sont les deux ailes d’un même oiseau de malheur. Bien que Walser ne parle pas d’eux en termes de malheur, de destin. Il dit « mauvaises habitudes », c’est donc qu’il s’en considère (pour le moment) responsable. Et qu’il croit pouvoir y remédier. Par une discipline, une attention aux choses.

Aux choses et aux mots. Nommer avec précision les arbres dont se compose une forêt, ou énumérer les fournisseurs à qui M. Tobler doit de l’argent, c’est par exemple un remède. Dire du vert de tel feuillage de hêtre contemplé à tel instant précis qu’il est « savoureux », c’est établir entre le monde et moi, Robert Walser, une relation active, spécifique, équilibrante : un accord ouvrier. Ce n’est pas très différent en somme de ces menus travaux physiques, ménagers, pour lesquels je m’avoue une si bizarre prédilection. Aider Pauline à pendre son linge, ratisser les feuilles mortes, mettre un tonneau en bouteilles, c’est en somme comme de décrire la cartouchière automatique : une discipline, une hygiène, une mortification. Comme c’est curieux : je ne suis vraiment heureux qu’aux instants où je m’absorbe, me confonds jusqu’à n’être plus rien. Mon rêve ? Devenir un « zéro tout rond » (Jakob von Gunten / L’Institut Benjamenta).

Petit saut d’une trentaine d’années. Asile d’aliénés de Herisau. Emploi du temps du patient Robert Walser. Le matin, il participe au nettoyage des dortoirs et se fâche lorsqu’on se met en travers de son balai. L’après-midi, il prend sa place à l’atelier pour coller et plier des sacs en papier, carder de la laine, trier des ficelles ou des papiers d’argent. Ses lectures : de vieux illustrés, La Case de l’Oncle Tom, Les Enfants du capitaine Grant. Se plaint d’entendre des voix. Deux voix qui dialoguent dans son dos et le gênent surtout la nuit, mais aussi pour travailler, penser et lire. La plupart du temps, elles lui reprochent sa paresse. Sa distraction préférée ? Se promener. À condition que ce soit aux heures et jours réglementaires. « Pour ne pas semer de désordre dans l’établissement. »

« Soumis à des lois belles et sévères »

« Et le monde, est-ce qu’il change ? » Réponse de Walser : « Non, il est soumis à des lois belles et sévères. »

Belles, donc adorables ; sévères, donc immuables. Des lois gratuites. Des mystères.

La première de ces lois, c’est qu’on ne s’élève pas. Les Tobler, eux, veulent s’élever, paraître. Résultat : ils n’auront pris leur élan que pour mieux dégringoler. Leurs liens intimes se dégradent, Tobler se met à boire, il s’avance doucement, sans même s’en douter, vers cet abîme où Wirsich l’attend. Mais Wirsich lui-même, peut-on le sauver, l’arracher à sa misère ? Non. Tous les efforts de Joseph resteront inutiles. Car non seulement on ne s’élève pas, mais on se heurte à ses propres limites. Il est donc parfaitement vain de vouloir s’améliorer. La sagesse consiste à s’accepter, et à rester à sa place. Cette place, ou ce destin, qui vous est attribué, semble-t-il, de toute éternité. Et qui est, pour Joseph, la pauvreté, l’humiliation, l’échec. Pour Joseph comme pour Walser.

Le poète allemand Christian Morgenstern écrivait en 1907 déjà que Walser était un Verlocker zur Freiheit, en d’autres termes un séducteur, un tentateur, un provocateur de la liberté. D’une liberté absolue parce que délivrée du temps. « La passion, écrit Walser, d’arriver à quelque chose ici-bas m’est complètement inconnue » (Das Stellengesuch). Et encore : « Je ne veux pas d’avenir, je veux un présent » (Geschwister Tanner). C’est dans ce refus de chercher « autre chose », dans cette acceptation de ce qui est, dans cette entière présence au présent que réside, pour Walser, le salut, le bonheur : ce qu’il appelle quelque part « l’idylle ». Dans la non-volonté, la non-ambition, la non-réussite, la non-résistance. Dans la soumission à l’ordre du monde. Y compris le mal.

Car le mal aussi est un mystère adorable. « Là où il y a des enfants, il y aura toujours des injustices. » Et les faibles, toujours, trouveront plus faible qu’eux pour se venger de leur faiblesse. Tobler sur sa femme, sa femme sur Joseph, Pauline sur Sylvie. Sylvie, la plus absolument faible et démunie de tous ; la pierre angulaire, dirait-on, de l’universelle cathédrale de la violence quotidienne. Celle qu’il est non seulement impossible, mais interdit d’aimer. Et dont Joseph découvre soudain, après l’avoir trahie, reniée, qu’elle porte, sertie de ses propres larmes, la couronne invisible de l’« irrémédiable douleur enfantine ».

Irrémédiable ! Comme si l’injustice était le ciment, le lien, le sang de toute la création. Son couronnement.

« Venez Wirsich, allons faire quelques pas »

Aider Wirsich n’a aucun sens et pourtant, Joseph aide Wirsich. De ses bons conseils d’abord, puis, mesurant leur inutilité, en étant tout simplement avec lui. En le rejoignant dans sa misère, son ivresse, sa nuit. Or c’est à l’instant même où il mesure, avec « révolte et colère », l’inéluctabilité de sa déchéance, que, par un brusque renversement, la bonté cachée du monde apparaît à Joseph. « Le paysage entier lui semblait en prière, si gracieusement, avec toutes ces couleurs de terre, douces, éteintes. » Et tandis que Joseph s’avance dans cette lumière de l’autre-côté-des-choses, Walser ajoute cette phrase : « Es war ihm beinahe heilig zumut. » J’ai failli traduire cela par : « Il se sentait presque en état de sainteté. » En état ?

Je m’étais un peu trop précipité. Walser n’avait écrit que zumut : en humeur. « En humeur de sainteté. » Et pas vraiment : « presque ».

Curriculum

L’infortune littéraire de Walser n’est pas sans rappeler celle d’un Charles-Albert Cingria. Prisé par les plus grands écrivains de son temps (Hesse, Mann, Zweig, Musil), il n’a pas encore trouvé, quinze ans après sa mort, le public que mériterait son œuvre, la plus singulière sans doute, avec celle de Ludwig Hohl, que la Suisse allemande ait produite durant le demi-siècle qui sépare Gottfried Keller de Frisch et Dürrenmatt. L’intérêt que lui témoignent, en Allemagne comme en Suisse, les auteurs et critiques de la jeune génération permet cependant d’espérer une réparation point trop lointaine. Le mérite en reviendra pour une grande part à un éditeur de Genève, Helmut Kossodo, qui s’est héroïquement lancé, il y a une quinzaine d’années, dans la publication des œuvres complètes de Walser. La collection, qui comptera douze volumes, a été dirigée d’abord par Carl Seelig, puis reprise, avec plus de rigueur philologique, par Jochen Greven.

  • 4 Première édition française, Grasset, 1960. [ndlr]

En France, la traduction, par Marthe Robert, du roman Jakob von Gunten sous le titre L’Institut Benjamenta 4 est passée pratiquement inaperçue, en dépit (ou à cause) de l’insistance avec laquelle on avait souligné, alors, l’influence de cette œuvre sur l’éveil littéraire du jeune Kafka.

C’est à Lausanne, en 1934, qu’on s’est intéressé, pour la première fois en pays de langue française, à Walser. Dans une dissertation sur « Le roman contemporain en Suisse allemande de Carl Spitteler à Jakob Schaffner », l’étudiant Jean Moser consacrait en effet vingt pages au Gehülfe précisément, de Walser. Ce mot, qui est la forme légèrement archaïsée ou alémanisée de « Gehilfe », signifie : l’assistant, l’auxiliaire, le commis. Nous l’avons traduit (sans le trahir d’ailleurs) par « L’homme à tout faire ».

L’inspiration autobiographique du Gehülfe est évidente, et Walser ne prend guère la peine de la déguiser. Le vrai Tobler s’appelait Dubler. C’est chez lui, à Wãdenswil sur les bords du lac de Zurich, que Walser passa les cinq ou six derniers mois de l’année 1903. La villa, qui s’appelait effectivement « L’Étoile du Berger », existe encore, à la sortie ouest du village. Mächler, qui en donne la photographie dans sa biographie de Walser, nous apprend que l’ingénieur Karl Dubler avait, comme son sosie, quatre enfants, que sa femme s’appelait Frieda Grässle, qu’il en divorça quelque temps après avoir fait faillite et qu’il mourut en 1925 à Lenzbourg, où il était redevenu simple mécanicien.

Si Der Gehülfe ne semble pas avoir eu de postérité littéraire (encore qu’on en retrouverait peut-être des traces chez Kafka, celui d’Amerika surtout, et chez Albin Zollinger, l’un des maîtres à écrire du jeune Max Frisch), on ne saurait prétendre qu’il est né de rien. Hans Udo Dück, dans une thèse de doctorat soutenue en 1968 à l’université de Munich, a montré de manière très convaincante ce que le Walser du Gehülfe doit aux romantiques allemands, et plus particulièrement à Büchner, Brentano et surtout à Jean Paul, sans oublier Stendhal, dont il aura bien lu quatre fois dans sa vie Le Rouge et le Noir.

C’est en 1908, chez l’éditeur berlinois Bruno Cassirer, que Der Gehülfe parut pour la première fois. À part deux ou trois critiques favorables, dont celle, insigne il est vrai, de Joseph Viktor Widmann, le rédacteur littéraire du Bund, l’ouvrage ne trouva, dans les journaux, qu’un accueil fort réservé. Celui du public fut cependant un peu meilleur, de sorte qu’il y eut une seconde, puis une troisième édition. Interrogé une quarantaine d’années plus tard par un des médecins de l’asile de Herisau, le Dr Steiner, Walser reniera cependant son roman et en déconseillera la lecture en ces termes abrupts : « C’est un livre ennuyeux, la critique l’a dit. »

  • 5 À l’époque où Walter Weideli rédige ce Curriculum, les informations dont il dispose sont essentiell (...)

Nous croyons utile, pour compléter ce petit dossier, de donner ici un bref curriculum vitae de Robert Walser. Qui voudrait en savoir davantage se reportera, à condition bien sûr de lire l’allemand, à la biographie que Robert Mächler a publiée en 1966 chez Kossodo 5. Elle s’intitule Das Leben Robert Walsers et se fonde partiellement sur les documents rassemblés, en vue d’un ouvrage resté inachevé, par l’ami, le tuteur et le confident du Walser des dernières années : Carl Seelig.

Famille, enfance

Robert Walser est né le 15 avril 1878 à Bienne. Sa mère était la fille d’un forgeron de l’Emmental. C’est d’elle qu’il tient sa lourde hérédité nerveuse, puisqu’elle mourra folle en 1894. Le père, lui, descend d’une famille de notables appenzellois, où l’on compte plusieurs pasteurs, parmi lesquels Johann Ulrich Walser, le grand-père de Robert, que ses opinions progressistes obligent à quitter sa paroisse de Grub (près de Rorschach) pour celle de Liestal (près de Bâle), puis à renoncer à son ministère pour poursuivre, comme journaliste radical, la lutte d’où sortira la Suisse de 1848. De ses treize enfants, un seul pourra faire des études. Adolf, le père de l’écrivain, apprendra le métier de relieur et tentera sa chance à Bienne en ouvrant un magasin de papeterie et de jouets. Son échec commercial, outre qu’il précipitera la maladie de sa femme, obligera son fils Robert à entrer, dès l’âge de quatorze ans, en apprentissage. On décide qu’il sera commis de banque pour la raison unique et suffisante qu’il possède une « belle écriture ». Walser louera par la suite son père de la « négligence » avec laquelle il l’a éduqué. C’est de lui qu’il tiendrait ce manque intégral d’ambition qui fut, pour lui, source de liberté et de poésie.

À noter que deux de ses sept frères et sœurs joueront, dans sa vie, un rôle plus important. Lisa, l’institutrice, qui saura lui témoigner, à chaque tournant critique de son existence, une affection sobre, ferme, agissante, et Karl, le peintre, qui fera à Berlin d’abord, en Suisse ensuite, une brillante carrière de décorateur, de fresquiste et d’illustrateur. Tous deux mourront avant leur frère, Karl en 1943, Lisa l’année suivante, sans que leur mort éveille davantage, chez lui, qu’un étonnement poli.

Un autre frère de Walser, musicien raffiné, sera frappé de la même maladie mentale que lui. Il finira ses jours à la clinique de la Waldau, où lui-même entrera treize ans plus tard.

Vagabondages

De 1895 à 1904, Walser change fréquemment de ville, généralement à pied. Après un séjour à Bâle (où il travaille chez un éditeur), un autre à Stuttgart (où il rejoint son frère et où le grand acteur Joseph Kainz lui fait perdre sèchement ses illusions de carrière théâtrale), il reflue sur Zurich qui deviendra plus ou moins, sept ans durant, son port d’attache. Plus ou moins, car non seulement il s’en absentera fréquemment, mais il réussira à y changer dix-sept fois de logis et neuf fois d’emploi. Il ne reste généralement à une place que le temps de réunir le minimum d’argent qui lui permettra de se vouer quelques semaines à l’écriture. C’est ainsi qu’il travaillera successivement, et sans que la liste soit exhaustive, comme commis dans diverses banques et assurances, domestique chez une dame juive, employé dans une fabrique d’élastiques, copiste dans un bureau de placement, secrétaire chez un ingénieur, celui-là même qui servira de modèle au Tobler de L’Homme à tout faire.

  • 6 Les Rédactions de Fritz Kocher, Gallimard, 1999. [ndlr]

C’est en 1898, le 8 mai, que le grand critique bernois Joseph Viktor Widmann publie pour la première fois, sans nom d’auteur, des poèmes de Walser dans sa page littéraire du Bund. Dans la présentation qui les accompagne, il loue sa sûreté d’écriture « quasi somnambulique ». Ce parrainage de poids permettra à Walser de s’introduire dans le petit cercle choisi qui publie, de 1899 à 1901, la revue Insel à Munich, revue d’où sortira l’importante maison d’édition du même nom, laquelle publiera, en 1904, le premier livre de Walser, illustré par son frère : Fritz Kocher’s Aufsätze 6. L’échec sera total, mais aux yeux de l’intelligentsia allemande, Walser existe désormais comme écrivain. De plus, Walser a élargi ses horizons. Parmi les écrivains qu’il rencontre à Munich, citons Wedekind, Dehmel, Keyserling.

Berlin

  • 7 Les Enfants Tanner, première édition française chez Gallimard (1985), puis en Folio (1992). [ndlr] (...)

En 1905, Walser, après avoir suivi une école de valets de chambre, se met quelques mois au service d’un hobereau silésien. Puis il rejoint son frère à Berlin, où ce dernier est devenu un peintre qu’on s’arrache, le décorateur de Max Reinhardt, le protégé de Paul Cassirer, ce marchand de tableaux à qui Guillaume II reprochait d’avoir « introduit chez nous cette saleté d’art français ». Entendez par là l’impressionnisme dont s’inspirent, en Allemagne, les peintres du groupe Sécession : Liebermann, Slevogt, Corinth. Sur l’intervention de Cassirer, Walser se verra confier quelques semaines le secrétariat dudit groupe, charge qu’il assumera avec plus de fantaisie, il est vrai, que d’efficacité. Mais Cassirer le met en rapport avec son frère Bruno, l’éditeur, qui l’encourage vivement à écrire un roman. Ce sera Geschwister Tanner 7, qui déçoit Cassirer et qui ne doit, sans doute, d’avoir été publié en 1907 qu’à l’intervention enthousiaste d’un jeune lecteur et poète déjà célèbre : Christian Morgenstern. Deux autres romans suivront coup sur coup : Der Gehülfe (1908) et Jakob von Gunten (1909). Leur mince succès commercial découragera Walser d’en écrire d’autres, exception faite d’une œuvre composée dans les années vingt et dont la trace s’est perdue : Theodor. Se détournant d’un genre dont les exigences répugnent au fond à sa nature informelle, spontanée, il se vouera désormais, outre quelques incursions dans la poésie, à des chroniques, des esquisses, des récits de petite dimension, qui ont l’avantage de pouvoir paraître dans des revues et journaux et de lui assurer en conséquence des revenus modestes, peut-être, mais immédiats.

À Berlin, Walser restera sept ans. Sept ans qui finiront par une totale défaite. Se négligeant de plus en plus, se brouillant avec quiconque pourrait l’aider (Wedekind, Hofmannsthal, son propre frère), ayant perdu la faveur de son éditeur, menant une vie de bâton de chaise, il apprend durement à mesurer, comme il dit, « ses propres limites ». Au printemps 1913, il rentre au pays, vaincu, désespéré, « malade à l’intérieur ».

Bienne

C’est à Bellelay, dans le Jura, que Walser retrouvera le goût de vivre et d’écrire. Il y séjourne dans la seule compagnie de sa sœur Lisa et d’une femme simple, qui deviendra par la suite sa confidente épistolaire : Frieda Mermet. Toutes deux travaillent dans un hôpital psychiatrique, l’une comme institutrice, l’autre comme lingère. Walser les quitte, provisoirement guéri, pour s’installer à Bienne, sa ville natale, avec le ferme propos de « passer aussi inaperçu qu’il se peut ». Il trouve, pour cent francs par mois, une minable mansarde à l’hôtel de la Croix-Bleue. Il ne la quittera que pour de très rares et brefs voyages, à Zurich notamment où un cercle de lecteurs l’invite à lire de ses œuvres. Partageant son temps entre les promenades et l’écriture, il vivote dans la plus stricte parcimonie (il avouera plus tard à Seelig qu’il lui est arrivé de se débrouiller avec moins de 1 800 francs par an !), dans l’isolement le plus complet aussi, limitant quasi ses relations à quelques institutrices amies de Lisa. Parfois, il reçoit un visiteur illustre. Ainsi le célèbre acteur autrichien Moissi, qui voudrait l’enlever illico à Berlin, où ils se sont naguère connus. La réponse de Walser est d’une douceur et d’une ironie toutes taoïstes : « Est-ce que cela presse vraiment tellement ? » Les chroniques qu’il écrit durant les sept années de sa période biennoise paraissent cependant dans de grands journaux étrangers et lui valent, lorsqu’elles sont reprises en volume, des critiques enthousiastes signées Hermann Hesse, Robert Musil, Max Brod. Titres de ces recueils : Kleine Dichtungen (1914), Prosastücke (1916), Kleine Prosa (1917), Poetenleben (1918), Seeland (1919).

En 1919, un jeune écrivain bernois, Emil Schibli, débarque à la Croix-Bleue. Il admire Walser, il demande à le voir, on lui désigne une table de la salle à manger. « Quelques ouvriers, écrit Schibli, y étaient assis, mangeant des pommes de terre et buvant du café. J’eusse été incapable de dire lequel d’entre eux était l’écrivain. »

C’est l’époque où Walser touche 20 francs pour une chronique qui lui coûte de une à deux semaines de travail.

Berne

En 1920, la détresse de Walser est telle qu’il accepte, à l’instigation de sa sœur, une place de bibliothécaire aux Archives cantonales de Berne. Il n’y restera pas six mois. Congédié pour impertinence envers un supérieur, il retrouve sa misère et sa solitude. Commence alors son agonie d’écrivain. Un bref regain d’intérêt à l’étranger, où de grands journaux comme le Berliner Tagblatt ou la Prager Presse publient régulièrement de ses proses, ne fait que la prolonger. En neuf ans, un seul éditeur voudra se risquer à sortir un livre de Walser. C’est Rowohlt, qui publie un dernier recueil, Die Rose, en 1925. Puis ce sont les journaux, un à un, qui cèdent aux protestations de leurs lecteurs, que les proses de Walser irritent et ennuient. Son inspiration s’amenuise et se dessèche, son écriture paraît de plus en plus forcée, il domine de moins en moins ses obsessions intimes. Il boit, se montre agressif, oscille entre des extrêmes d’orgueil et d’humilité, se croit persécuté, est en proie à des terreurs nocturnes, a des hallucinations, ne peut plus écrire et, dans un dernier sursaut, propose le mariage à sa vieille logeuse, lui qui avouera un jour à son médecin n’avoir « jamais eu besoin de femmes ».

Asiles

Le 25 janvier 1929, Lisa accompagne son frère à l’asile psychiatrique de la Waldau. Il n’en ressortira qu’en 1933, et pour être transféré dans un établissement analogue à Herisau. Le diagnostic des médecins est formel : schizophrénie. Un doute, cependant, subsiste : jusqu’à quel point Walser était-il complice de sa maladie ? N’avait-il pas envié un jour Hölderlin d’avoir pu passer les trente dernières années de sa vie « à rêver dans un modeste coin » ?

Les vingt-sept dernières de la sienne, Walser les passera dans un anonymat volontaire et un respect scrupuleux des règlements. Il refuse tout échange humain avec ses médecins, ses compagnons. Un seul homme réussira à capter sa confiance : Carl Seelig, fils d’une riche famille d’industriels zurichois, confident d’écrivains aussi considérables que Zweig, D.H. Lawrence ou Barbusse, défenseur généreux de tous les artistes en marge, de tous les réfugiés, les malades, les rejetés de la vie qu’il trouvera sur son chemin. C’est lui qui se chargera de collecter des fonds pour épargner à Walser de tomber à la charge de la charité publique. C’est à lui aussi que Lisa Walser, se sachant condamnée, confiera en 1943 tous les manuscrits de son frère. Mais tandis qu’il se bat pour faire connaître ­l’œuvre de Walser et la rééditer, celui-ci, ostensiblement, s’en désintéresse. Deux ou trois fois l’an, les deux hommes entreprennent de vastes excursions à pied. Walser, alors, se met à parler. De son passé, de ses écrits, de sa maladie. Et comme Seelig, un jour, lui propose de se faire hospitaliser en deuxième classe, il refuse en ces termes : « Pourquoi payer plus cher ? Je veux vivre parmi le peuple et disparaître avec lui. »

Noël 56

Le 25 décembre 1956, après le déjeuner de Noël, Walser s’habille chaudement pour faire sa promenade habituelle en direction du Rosenberg. Deux heures plus tard, des enfants alertés par les aboiements d’un chien appenzellois découvriront son cadavre dans la neige. Allongé sur le dos, la main droite sur la poitrine, la main gauche légèrement crispée, la tête un peu penchée, la bouche entrouverte, le mort « avait l’air de respirer l’air de cette claire journée d’hiver ». On ramassera son chapeau « deux mètres au-dessus de sa tête » et transportera sa dépouille en traîneau jusqu’à la ferme voisine. Dans son portefeuille, on trouvera quelques lettres et des quittances d’honoraires. L’enterrement aura lieu au cimetière de Herisau ; prendront la parole Carl Seelig et le pasteur Hänny.

Walser avait soixante-dix-huit ans. Il meurt la même année que Brecht.

Notes

1 Journal de Genève, 23 avril 1960.

2 Extrait de Die Rose, le dernier livre de Walser, publié en 1925, trois ans avant sa « maladie ».

3 L’Assistente, traduit par Ervino Pocar, Einaudi, [1961], 1990. [ndlr]

4 Première édition française, Grasset, 1960. [ndlr]

5 À l’époque où Walter Weideli rédige ce Curriculum, les informations dont il dispose sont essentiellement tirées du livre de Robert Mächler, seule source disponible, Walser étant alors totalement oublié. Ces vingt dernières années ont apporté quelques études, dont celle de Peter Utz, Robert Walser : danser dans les marges, traduite par Colette Kowalski et publiée par les éditions Zoé (2001). [ndlr]

6 Les Rédactions de Fritz Kocher, Gallimard, 1999. [ndlr]

7 Les Enfants Tanner, première édition française chez Gallimard (1985), puis en Folio (1992). [ndlr]

Walter Weideli

Réalisation : William Dodé