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Agone 43
« Comment le genre trouble la classe »
Coordination Thierry Discepolo & Gilles Le Beuze
Parution : 18/06/2010
ISBN : 9782748901221
Format papier : 272 pages (15 x 21 cm)
22.00 €

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Table des matières

Ce que le tournant postmoderne a fait au féminisme La rédaction

Le marxisme et l’origine de l’oppression des femmes : une nécessaire réactualisation Christophe Darmangeat

« Une force féminine consciente et responsable qui agisse en tant qu’avant-garde de progrès » Miguel Chueca

Le mouvement Mujeres Libres (1936-1939)

Une femme de mineur à la tribune de l’Année internationale de la femme (1976) Domitila Barrios de Chungara

Pourquoi le poststructuralisme est une impasse pour le féminisme Barbara Epstein

Féminisme & postmodernisme Sabina Lovibond

Peut-on penser une construction performative du genre ? Bruno Ambroise

Cent ans de sollicitude  en France Jules Falquet et Nasima Moujoud

Domesticité, reproduction sociale,  migration & histoire coloniale

La Leçon des choses

Au service de Robert Walser (1878-1956) Anne-Lise Thomasson et Thierry Discepolo

Notes éditoriales

Un point c’est tout !

Note du traducteur Walter Weideli

Postface à L’Homme à tout faire, Robert Walser (1970)

Histoire radicale

Victor Serge (1890-1947) : De la jeunesse anarchiste à l’exil mexicain Charles Jacquier

Introduction aux textes de Rirette Maîtrejean, Julián Gorkin & Claudio Albertani

De Paris à Barcelone Rirette Maîtrejean

Un homme de pensée et d’action au service de la vérité et de la liberté Julián Gorkin

Le groupe Socialismo y Libertad Claudio Albertani

L’exil anti-autoritaire d’Europe au Mexique et la lutte contre le stalinisme (1940-1950)

  • 1 Les noms suivis d’un astérisque font l’objet d’une courte notice dans le glossaire situé à la fin d (...)
  • 2 Lire supra l’article de Julián Gorkin, p. 235-240. [ndlr]

À la fin de la guerre civile espagnole, le Mexique fut un des rares pays qui laissèrent la porte ouverte aux militants antifascistes européens, sans souci d’idéologies ni d’étiquettes. Cependant, si nous sommes bien informés de la présence des communistes, des républicains et des socialistes, les autres tendances, en revanche, ont été moins étudiées. Au début des années 1940, après de multiples péripéties, un groupe d’exilés d’orientation antitotalitaire se forma à Mexico. Parmi eux, il y avait Victor Serge ; son fils, le jeune peintre Vlady (Vladimir Kibaltchitch* 1) ; Marceau Pivert* ; Julián Gorkin 2 ; Gustav Regler*, et Paul Chevalier*.

Le mouvement Socialismo y Libertad et la revue Mundo

  • 3 Lire El socialismo revolucionario ante la guerra, publication du Frente Obrero Internacional (FOI), (...)

Ensemble ils firent vivre la section mexicaine de Socialismo y Libertad, mouvement affilié au Front ouvrier international, un organisme de relations internationales regroupant différents groupes politiques révolutionnaires non affiliés à la IVe Internationale trotskiste, comme le parti ouvrier d’unification marxiste* (POUM) espagnol, l’Independent Labour Party (ILP, où militait George Orwell) de Grande-Bretagne, le parti socialiste révolutionnaire des Pays-Bas (RSAP), le parti communiste d’opposition d’Allemagne (KPO) et le parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP) français, entre autres organisations 3.

De la lecture de la revue qu’ils publiaient, Mundo, il ressort que le mouvement Socialismo y Libertad était implanté dans au moins trois autres pays latino-américains, le Chili, l’Argentine et l’Uruguay, alors que d’autres réseaux proches existaient à Cuba, dans la République dominicaine, le Venezuela, la Bolivie et le Pérou (des pays – surtout les deux premiers – où étaient présents des exilés espagnols de tendance poumiste et anarchiste).

  • 4 Sur l’exil allemand au Mexique, j’ai consulté : Fritz Pohle, Das mexikanische Exil, Ein Beitrag zur (...)
  • 5 Lire le livre sur l’anarchiste russe Mollie Steimer (1897-1980), Toda una vida de lucha. La rebelió (...)

D’autres exilés se joignirent bientôt au groupe. Parmi eux figuraient l’écrivain polonais Jean Malaquais*, le poète surréaliste Benjamin Péret*, le militant trotskiste Grandizo Munis*, le communiste conseilliste allemand Otto Rühle* et son épouse la psychanalyste Alicia Gerstel* 4, l’anarcho-syndicaliste catalan Ricardo Mestre (fondateur en 1947 de la revue Cuadernos Sociales) et les anarchistes juifs Jacob Abrams*, Mollie Steimer et son compagnon, le photographe Senia Fleshin, acteurs, quelques années auparavant, d’un spectaculaire procès aux États-Unis 5.

  • 6 Sur les divergences entre Trotski et le POUM, on lira en particulier le récent livre d’Ignacio Igle (...)
  • 7 Cité par Mundo (Mexico), 15 juillet 1943, n° 2.

Bien que le parti communiste mexicain qualifiât le groupe de « trot­skiste », on peut difficilement le définir de la sorte. Certes, les militants de Socialismo y Libertad admiraient le vieux révolutionnaire vilement assassiné au Mexique, mais ils allaient bien au-delà de ses critiques contre l’URSS, l’Internationale communiste et le modèle bolchevique 6. Cela est si vrai que, dans le bulletin de la IVe Internationale publié au Mexique correspondant à l’année 1943, on pouvait lire un dur commentaire sur les membres du groupe Socialismo y Libertad, « irresponsables et mégalomanes, qui, attachés autrefois à des actions et des pensées révolutionnaires, ont fini […] par s’éloigner progressivement du marxisme 7 ».

  • 8 Victor Serge, Julián Gorkin, Marceau Pivert et Paul Chevalier, Los problemas del socialismo en nues (...)

En réalité, les divergences entre nos exilés et les trotskistes se faisaient de plus en plus profondes. Sous le titre Los problemas del socialismo en nuestro tiempo, Serge, Gorkin, Pivert et Chevalier publièrent, fin 1943, une brochure qu’on peut considérer comme une sorte de manifeste du groupe 8. Les auteurs y analysaient les grands problèmes du moment : la guerre, les économies dirigées, le néo-impérialisme nazi, la décomposition du capitalisme libéral, la crise morale et doctrinale du mouvement ouvrier, la psychologie des masses, la dégénérescence de l’URSS et de l’Internationale communiste, les perspectives révolutionnaires, etc.

  • 9 Bruno Rizzi, La Bureaucratisation du monde, édité par l’auteur, Les Presses modernes, 1939. Traduct (...)
  • 10 Victor Serge, « Guerra de transformación social », in Los problemas del socialismo en nuestro tiemp (...)
  • 11 Julián Gorkin, « Situación del movimiento obrero y del socialismo », ibid., p. 65.

Tous ces thèmes étaient des sujets polémiques et même brûlants. L’analyse se fondait sur le concept de « collectivisme bureaucratique », introduit quelques années auparavant par Bruno Rizzi*, un auteur qui avait influencé Dwight Macdonald* et James Burnham*, entre autres, et Trotski lui-même 9. « Le régime soviétique, le fascisme, le nazisme et le New Deal, écrivait Victor Serge dans sa contribution, ont indubitablement des traits communs déterminés en dernière instance par les tendances collectivistes de l’économie moderne. […]À cause de la prostration de la classe ouvrière, ces tendances revêtent la forme du collectivisme bureaucratique. 10 » Pour sa part, Gorkin se démarquait ouvertement du trotskisme, parce que, selon lui, « loin de représenter une rectification fondamentale du stalinisme, le trotskisme n’est qu’un opposant et un rival du stalinisme. Au-delà des tragiques luttes de ces dernières années, ils ne sont l’un et l’autre que les deux faces d’une même médaille. Séparé de l’organisation communiste officielle, le trotskisme est tombé dans un sectarisme étroit qui l’a réduit à l’impuissance 11 ».

Outre quelques autres brochures, Socialismo y Libertad édita deux revues : d’abord Análisis (trois numéros entre janvier et mai 1942), et ensuite la revue déjà citée, Mundo, « tribune libre de discussion à laquelle peuvent collaborer tous les socialistes révolutionnaires et libertaires, où qu’ils se trouvent ». Hélas, bien qu’elle ait réuni tant de noms prestigieux, pas une seule bibliothèque de Mexico ne conserve une collection complète de la revue et la majorité d’entre elles n’ont pas même connaissance de son existence.

  • 12 Barbusse fut directeur de Monde entre 1928 et 1935. Il nous faut aussi rappeler l’existence de Clar (...)
  • 13 Communication personnelle à l’auteur (janvier 2005), six mois avant la mort de Vlady, dans sa maiso (...)

Le titre de la revue évoque Monde, une publication parisienne de grand prestige, créée en 1928 par l’écrivain Henri Barbusse, dont Gorkin avait été rédacteur et qui avait eu Victor Serge et Regler comme collaborateurs assidus. Il faut noter qu’à la fin de sa vie Barbusse – mort en 1935 – était devenu un partisan enthousiaste de Staline et, du coup, une icône du régime soviétique. Alors, pourquoi choisir ce titre ? De fait, en reprenant le nom de la revue fondée par cet intellectuel français, le groupe se proposait de faire revivre les critères critiques pluralistes et révolutionnaires qui avaient caractérisé l’étape initiale de la publication 12. Telle était du moins l’opinion de Vlady 13.

Influences sur le continent

  • 14 Au Mexique, seule la Biblioteca SocialReconstruir, fondée par Ricardo Mestre en 1978 (et actuelleme (...)
  • 15 Lire Olivia Gall, Trotsky en México y la vida política en el periodo de Cárdenas 1937-1940, ERA, Me (...)

Le premier numéro de Mundo a paru en juillet 1943 et le dernier en juillet 1945, pour un total de douze numéros (dont un numéro double) 14. Son directeur de publication était Gustavo de Anda, ex-membre de l’OPI (Oposición Comunista de Izquierda [Opposition communiste de gauche], une organisation mexicaine d’orientation trotskiste 15), mais la direction politique dépendait, collectivement – et non sans conflits – de Pivert et des membres du POUM. Selon Vlady, Victor Serge était quelque peu isolé dans le groupe et, bien qu’il en fût la figure la plus intéressante, il n’y jouait aucun rôle dirigeant. Au nombre des collaborateurs mexicains, on comptait Luz Cienfuegos, l’intellectuel trotskiste Rodrigo García Treviño, le fonctionnaire gouvernemental et proche collaborateur de Trotski au Mexique Antonio Hidalgo, l’écrivain et journaliste Magdalena Mondragón, Manuel Rodríguez et Francisco Zamora*.

  • 16 Margareth Rago, Entre la historia y la libertad. Luce Fabbri y el anarquismo contemporáneo, Editori (...)

Il y avait cependant d’autres collaborateurs latino-américains : l’écrivain chilien Julio César Jobet* ; le socialiste Manuel Hidalgo Plaza*, ex-ambassadeur du Chili au Mexique ; l’écrivain argentin José Gabriel ; et enfin Jorge Reynoso, qui résidaient respectivement en Bolivie et au Pérou. À partir du numéro 3, Luce Fabbri* figurait comme correspondante en Uruguay, éditant en même temps Socialismo y Libertad, une revue qui publiait des textes en langue espagnole, française et italienne. Luce se chargeait de la section italienne, avec Torquato Gobbi* (vieil ami et collaborateur de son père, Luigi Fabbri) ; Julien Coffinet* de la section française ; tandis que les républicains espagnols Fernando et Pilar Cárdenas écrivaient en castillan 16.

  • 17 Margareth Rago, Entre la historia y la libertad, op. cit., p. 151.

« Vers 1943, raconte Luce, nous vécûmes une expérience très intéressante, le travail en commun de personnes qui appartenaient à des tendances différentes : socialistes, anarchistes, républicains. L’idée était que, dans tous les pays, les réfugiés européens devaient se rassembler en vue de lutter pour une Europe unie. Ce que nous voulions démontrer était que, même en pensant différemment, un objectif fondamental commun pouvait ouvrir sur la convergence de nos efforts. […] Chacun écrivait à partir de sa propre position et nous nous efforcions de présenter la guerre du point de vue de la résistance, des courants internationalistes et anticapitalistes existant au sein de la résistance. 17 »

La section uruguayenne dura peu – elle ne publia que six numéros –, mais elle illustra de façon exemplaire la possibilité de faire collaborer des courants divers, dans le respect des différences politiques, sans souci d’une unité artificielle et appauvrissante.

La section la plus forte était apparemment celle du Chili, un pays où, une fois épuisée l’expérience mexicaine, devait paraître une seconde édition de Mundo à partir de 1946 (je n’ai pas pu établir le nombre de numéros publiés). Parmi les membres de la section chilienne de Socialismo y Libertad, nous trouvons Pierre Letelier, Juan Sandoval, Julio Lagos et Clodomiro Almeyda (lequel, longtemps après, serait ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de Salvador Allende).

  • 18 Courant idéologique et système politique associé à la figure du général Lázaro Cárdenas del Río (18 (...)

En parcourant les pages de la revue, le lecteur est impressionné par l’actualité des thèmes traités et la rigueur des analyses. Outre d’abondantes informations sur la résistance antifasciste dans les principaux pays européens (n’oublions pas que les communications intercontinentales étaient rendues très difficiles par la guerre et qu’il fallait se jouer de la censure), nous trouvons des réflexions théoriques de très haut niveau sur la culture mexicaine ; sur le bolchevisme, le stalinisme et le trotskisme ; sur la nature socio-économique de l’URSS ; sur la question juive ; sur le nationalisme ; sur la révolution en Inde ; sur le cardenismo 18 ; sur la situation dans divers pays latino-américains, etc. Nous y voyons aussi des recensions de livres, une page culturelle, ainsi que des illustrations du peintre Vlady ou du dessinateur Bartolí*. Deux psychanalystes, Fritz Fränkel* et Herbert Lennhof, y donnent des essais sur le thème « socialisme et psychologie ».

  • 19 Sur les relations entre Victor Serge et la gauche nord-américaine, on lira Alan Wald, « Victor Serg (...)
  • 20 Sur la trajectoire de ce militant indien (1902-1979), compagnon de Gandhi et Nerhu et fondateur du (...)

Parmi les correspondants à l’étranger, on peut citer le fameux anarchiste allemand Rudolf Rocker* et le socialiste libertaire Sebastian Franck*, tous les deux exilés aux États-Unis ; le socialiste libertaire nord-américain Dwight Macdonald, collaborateur de la Partisan Review 19; Jay Prakash Narayan, secrétaire général du parti socialiste de l’Inde 20, et Angelica Balabanov*, une militante socialiste de renom qui avait été secrétaire du Komintern avant de rompre avec les bolcheviks entre 1921 et 1924. Le lecteur est fasciné par l’éventail des rédacteurs : jusque aujourd’hui Mundo reste une des rares tentatives où des socialistes de plusieurs tendances essayèrent de mettre sur pied un échange d’idées au-delà de tout sectarisme.

  • 21 Le Bund était l’organisation des ouvriers juifs russes et un des groupes fondateurs de la social-dé (...)

Dans le numéro 11 de la revue (janvier 1945), nous lisons ce qui suit : « Socialismo y Libertad représente la synthèse idéologique des concepts libertaires et humains de la philosophie anarchiste et du réalisme constructif du socialisme marxiste. » Et le fait est que, parmi les membres du groupe, il y avait des marxistes luxemburgistes comme Pivert, des marxistes libertaires comme Victor Serge, des anarchistes comme Mestre, Fidel Miró* et Mollie Steiner, ou encore des bundistes 21. Ce fut donc une tentative – on nous passera le mot – « œcuménique » de repartir à zéro à partir d’un sévère diagnostic des vicissitudes du mouvement ouvrier international et d’une synthèse de l’expérience des différents courants socialistes. Bien que son échec soit patent, cette tentative n’en demeure pas moins un effort sérieux dans ce sens.

Mundo avait son siège au Centre culturel ibéro-mexicain (50, rue V. Carranza, Col. Centro, Mexico, D.F.). Les exilés y organisaient des rencontres et des débats sur des thèmes d’actualité, ce qui leur valut d’être attaqués maintes fois par des militants du parti communiste mexicain (PCM), souvent dirigés par l’Italien Vittorio Vidali, alias Carlos Contreras, agent de la GPU, ex-commissaire politique du Ve régiment pendant la guerre d’Espagne, alors en exil au Mexique.

La marginalisation du groupe

  • 22 Lire, par exemple, de Barry Carr, La izquierda mexicana a través del siglo XX, Era, Mexico, 1996.

Le mouvement Socialismo y Libertad eut peu de succès au Mexique et, au fur et à mesure que la fin de la guerre approchait, il s’affaiblit de plus en plus. Comment expliquer le manque d’influence d’un cercle qui regroupait pourtant des personnalités de premier plan, toutes dotées d’un curriculum vitae révolutionnaire impressionnant ? Comment se fait-il que les principaux livres d’histoire de la gauche ne les mentionnent même pas 22?

  • 23 Voir Gustav Regler, Terre bénie, terre maudite. Le Mexique à l’ombre des siècles, Éditions du Roche (...)

De fait, cela est dû en partie à ce que beaucoup de nos exilés ne s’intégrèrent jamais dans la vie sociale et politique du pays et qu’ils ne souhaitaient pas prolonger leur résidence une fois la guerre finie. À l’exception de Victor Serge – lequel portait un diagnostic plutôt pessimiste sur l’avenir, qui lui valut de nombreuses critiques mais qui se révéla correct au bout du compte –, la majorité d’entre eux pensaient que, en Europe, la défaite du nazisme et du fascisme allait déboucher sur une situation prérévolutionnaire semblable à celle des années 1919-1921, et en conséquence ils désiraient participer aux événements à venir. Entre 1945 et 1946, presque tous les membres du groupe partirent pour la France, sauf Victor Serge – mort, dit-on, d’une crise cardiaque à Mexico en 1947 – et Gustav Regler, qui s’établit à Tepoztlán (État de Morelos), se consacrant dans les années qui suivirent à la littérature et à l’étude des cultures pré-hispaniques (il devait mourir en 1966 au cours d’un voyage en Inde) 23.

  • 24 Sur le lombardismo en Amérique latine, on se reportera à Lourdes Quintanilla, Lombardismo y sindica (...)

Il est cependant d’autres raisons, bien plus importantes, qui peuvent expliquer cet insuccès. Le groupe dut affronter tous les dogmatismes : non seulement le stalinisme du PCM – alors proche du PRI, le parti au pouvoir, pour lequel il appelle à voter aux élections présidentielles de 1940 et 1946 – mais aussi le trotskisme et, surtout, le lombardismo, l’idéologie officielle du mouvement ouvrier au Mexique, une idéologie particulièrement curieuse qu’on pourrait définir comme un mélange de stalinisme et d’anti­communisme, dotée d’importantes ramifications en Amérique latine et aux États-Unis 24. À tout cela il convient d’ajouter, bien entendu, l’hostilité de la droite, dont le principal porte-parole était José Vasconcelos. D’une certaine façon, le groupe apparaît ainsi comme le révélateur de l’ensemble des caractéristiques de la politique mexicaine, de telle sorte que son « absence » de la scène nationale est assez symptomatique.

  • 25 Dolores Pla, « Una convivencia difícil. Las diferencias dentro del exilio republicano español en Mé (...)
  • 26 Arthur Koestler, La Lie de la terre (1941), in Œuvres autobiographiques, Robert Laffont, « Bouquins (...)
  • 27 Jean Malaquais, Journal de guerre suivi de Journal du métèque, 1939-1942, Phébus, 1997, et Planète (...)
  • 28 Max Aub, Campo Francés (1965), Alfaguara, Madrid, 1998. Cette énorme fresque en six volumes sur la (...)
  • 29 Victor Serge, Les Derniers Temps, Grasset, 1951.

Une historienne spécialisée dans l’étude des migrations, Dolores Pla, signale que quelques réfugiés espagnols vécurent un « double » exil au Mexique 25. Bien qu’elle se réfère essentiellement au problème de la minorité catalane, on peut appliquer la même hypothèse aux dissidents du communisme soviétique. En changeant quelque peu la fameuse phrase de George Orwell, on pourrait dire de certains exilés qu’ils étaient « plus exilés » que d’autres. Relatant son expérience du camp de concentration français du Vernet, Arthur Koestler – qui avait partagé cette expérience avec Gustav Regler – définit comme « scorie de l’humanité » la figure du dissident déraciné, dépouillé même de son identité politique 26. À la même époque, d’autres œuvres littéraires évoquent des sentiments semblables : Jean Malaquais le fit dans son Journal du métèque et dans Planète sans visa 27; de même que Max Aub (interné aussi au Vernet) dans Campo Francés, un des livres de El laberinto mágico 28, ou encore Victor Serge qui raconta sa propre expérience dans son déchirant roman Les Derniers Temps, écrit au Mexique 29.

L’emploi de termes comme « métèque », « déraciné », « scorie de l’humanité », etc., nous renvoie à l’univers spirituel dans lequel évoluèrent ces auteurs. Il n’est pas inutile, nous semble-t-il, de rappeler que les communistes accusèrent Victor Serge, Pivert et les gens du POUM d’être la cinquième colonne des « nazis-fascistes » au Mexique. Cela avait lieu à un moment extrêmement délicat, alors que le Mexique était sur le point de déclarer la guerre aux puissances de l’Axe et qu’une semblable accusation pouvait signifier l’expulsion ou l’emprisonnement.

  • 30 Horacio Tarcus, lettre à l’auteur, 13 juin 2007.

Comme l’écrit Horacio Tarcus, « outre la condition d’expatriés de ses animateurs, je crois que le positionnement politique assumé par le groupe Socialismo y Libertadétait impossible pour l’époque. “Impossible” en ce sens que personne – ni les populistes, ni les staliniens, ni les socialistes réformistes, ni les trotskistes orthodoxes – ne voulait ni ne pouvait entendre des idées de ce genre. Dans les années 1930 et même 1940, il n’était pas possible de faire de la politique, dans le sens le plus fort du terme, avec ces idées. C’est à peine si, aujourd’hui, elles sont devenues un peu plus audibles 30 ».

Cinquième colonne ?

  • 31 Galería 3, Ávila Camacho, dossier Extranjeros perniciosos. Encuentros sangrientos entre nazi-fascis (...)

Au cours de quelques-unes de mes recherches dans les Archives générales de la nation, j’ai trouvé des informations sur nos exilés dans des dossiers consacrés précisément aux « nazis-fascistes » 31. Les documents en question sont des rapports confidentiels d’agents des services du renseignement mexicain qui, curieusement, révèlent un point de vue très similaire à celui de la gauche stalinienne. Est-ce que cela signifie que les communistes disposaient de sympathisants qui fournissaient des informations aux services du renseignement ? Cela se peut mais encore faudrait-il en apporter la preuve.

  • 32 Selon Pierre Broué, Lombardo Toledano, secrétaire général de la centrale syndicale officielle, la C (...)

Le fait est que ces calomnies avaient leur origine dans la presse communiste de l’exil – tant l’espagnole (Nuestra Bandera) que l’allemande (Alemania Libre) –, dans La Voz de México (l’organe du PCM) et dans le journal El Popular dirigé par Vicente Lombardo Toledano 32. Il vaut la peine de s’appesantir un peu sur cette question de la « cinquième colonne ». Le terme fut inventé par le général Francisco Franco, lequel, dans un discours fameux retransmis sur les ondes durant le siège de Madrid (1936), avait dit que la marche des quatre colonnes nationalistes vers la capitale se verrait bientôt appuyée par une « cinquième » colonne déjà présente sur les lieux.

Cette image – qui évoque le spectre de la trahison – se propagea dans le monde entier et elle fut adoptée dans l’enthousiasme par les partis communistes dépendant de Moscou, qui mirent l’occasion à profit pour discréditer toute opposition interne. Dans un texte publié vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, le philosophe Alexandre Koyré avait signalé l’ancienneté du phénomène de la « cinquième colonne », qui existait déjà dans les cités-États de la Grèce classique et était réapparu régulièrement au cours de l’histoire. Il est l’équivalent de l’« ennemi intérieur », un ennemi particulièrement dangereux en temps de guerre civile et de contre-révolution. Koyré pensait que le phénomène de la « cinquième colonne » avait déterminé le caractère spécifique de la Seconde Guerre mondiale 33.

  • 33 Alexandre Koyré, La Cinquième Colonne (1945), Allia, 1997.

À ce qu’il semble, on vit apparaître le même paradigme au Mexique et dans le reste de l’Amérique latine. Dans le « fonds Pivert » du Centre d’histoiresociale du xxe siècle à Paris, j’ai trouvé un article du journal El Siglo (publié à Santiago du Chili), daté du 18 avril 1942 et signé par le dirigeant communiste chilien Volodia Teitelboim, où celui-ci attaquait violemment Victor Serge en l’accusant d’être un agent de l’Axe et en exigeant qu’on lui appliquât l’article 33 (et il le demandait du Chili !) en tant qu’étranger indésirable.

  • 34 Voir « Le nazisme au Mexique », Archives générales de la nation, Galería 2, Dirección General de In (...)

Il est vrai qu’au Mexique l’ultra-droite en général et les « nazis-fascistes » en particulier pouvaient compter sur de nombreux sympathisants. Des rapports issus des services de renseignements conservés aux Archives générales de la nation, ainsi que des témoignages et des études historiques, tiennent le Liceo Alemán et la revue de José Vasconcelos, El Timón, pour les principaux foyers de la propagande nazie dans le pays 34.

  • 35 Tous intellectuels et militants proches du Komintern réfugiés au Mexique, et membres pour la plupar (...)
  • 36 Marceau Pivert, Gustav Regler, Victor Serge, Julián Gorkin, ¡ La G.P.U. ­prepara un nuevo crimen !, (...)

Victor Serge et ses amis n’avaient évidemment rien à voir avec ces milieux et, par ailleurs, il est clair que ces accusations n’étaient rien moins qu’innocentes : on a plutôt l’impression qu’il s’agissait là d’une conspiration orchestrée depuis Moscou, mise en œuvre par le PCM (en la personne de Miguel Ángel Velasco), et soutenue par la presse espagnole (Juan Comorera) et allemande de l’exil (Otto Katz, Ludwig Renn, Anna Seghers, Paul Merker, Leo Zuckermann et Erwin Egon Kisch, entre autres 35), ainsi que par El Popular et même par quelques fonctionnaires du gouvernement d’Alemán en vue de discréditer ces exilés en les qualifiant de membres de la cinquième colonne. La conspiration concernait même un groupe de huit députés qui, au début de l’année 1942, publièrent un article de dénonciation qui avalisait les calomnies. Le scandale fut répercuté jusque dans la presse américaine qui donna des informations détaillées sur l’affaire. Ce fut là le moment le plus dangereux pour nos exilés puisque l’objectif final était leur élimination physique 36.

Pourquoi ces absurdes accusations ? Eh bien parce que la gauche officielle (pour l’essentiel le PCM et la CTM [Confédération des travailleurs mexicains] de Lombardo Toledano) percevait les critiques contre l’URSS formulées par Victor Serge et ses amis comme une grave menace politique. Ils disaient la vérité sur le « communisme », ce qu’elle tenait pour un crime impardonnable. Bien que, comme je l’ai dit plus haut, la position de Socialismo y Libertad ne coïncidât pas avec celle des trotskistes, le péril qu’ils représentaient pour le régime soviétique était analogue. De là vient que, comme on l’avait déjà vu en Espagne, leurs ennemis n’aient fait aucune différence entre les uns et les autres.

Cette attitude eut de graves conséquences pour la gauche mexicaine puisqu’elle empêcha pendant des années la possibilité d’un débat sérieux et franc sur le sens du socialisme, la nature socio-économique de l’URSS, la question de l’État et les tâches du mouvement ouvrier. Au nom du nationalisme et de l’antifascisme, les porte-parole du marxisme officiel (Lombardo Toledano et le PC, agissant pour le compte du Kremlin) firent tout pour marginaliser notre groupe d’exilés. Une telle attitude causa un préjudice énorme au pays et elle marqua (à côté d’épisodes encore plus graves comme l’assassinat de Trotski) l’histoire de la gauche mexicaine, qui ne put jamais mener une critique radicale du stalinisme.

Les courants souterrains

  • 37 Victor Serge, Hitler contra Stalin, Quetzal, Mexico, 1941.
  • 38 Peint entre 1973 et 1982, ce tableau mural de 2 000 mètres carrés orne les murs de la Bibliothèque (...)

Quelles furent les relations du groupe avec l’intelligentsia mexicaine ? Quelques membres du cercle comme Victor Serge, Malaquais, Péret et Regler étaient des littérateurs de haute volée. Pourtant, ils durent tous batailler pour publier leurs textes, les portes des maisons d’édition leur étant fermées. Victor Serge ne put éditer qu’un seul livre au Mexique, Hitler contra Stalin, publié par son ami Bartolomeu Costa Amic*, par ailleurs membre du groupe Socialismo y Libertad 37. Vlady avait un talent énorme pour la peinture mais, bien qu’auteur d’œuvres importantes comme la fresque La revolución y los elementos, il est toujours absent des histoires de l’art mexicain 38.

  • 39 Fabienne Bradu, Benjamín Péret en México, Aldus, Mexico, 1998.

J’ai déjà fait allusion à l’absence du groupe dans les histoires politiques du Mexique, mais les livres d’histoire culturelle ne font pas référence non plus à sa présence. À titre d’exemple, je citerai l’étude de Fabienne Bradu sur Benjamin Péret, qui ne mentionne pas sa participation à la revue Mundo, alors même que le poète figure parmi ses collaborateurs dès le premier numéro 39.

  • 40 Octavio Paz, Itinéraire, Gallimard, 1996, p. 73-75(Itinerario, FCE, Mexico, 1993). Il y a de nombre (...)

Une exception, toutefois : Octavio Paz*, qui écrit ce qui suit dans Itinerario : « Au début de l’année 1942, j’ai rencontré un groupe d’intellectuels qui ont exercé une influence bénéfique dans l’évolution de mes idées politiques : Victor Serge, Benjamin Péret, l’écrivain Jean Malaquais, Julián Gorkin, dirigeant du POUM, et quelques autres. (Je devais connaître Víctor Alba* quelques mois plus tard.) Parfois, le poète péruvien César Moro* se joignait à ce groupe. Nous nous réunissions quelquefois dans l’appartement de l’anthropologue Paul Rivet, qui devint ensuite le directeur du musée de l’Homme, à Paris. Mes nouveaux amis étaient issus de l’opposition de gauche. Le plus âgé – et le plus remarquable – était Victor Serge […]. Le personnage de Victor Serge m’a tout de suite captivé. J’ai longuement discuté avec lui et je conserve encore deux de ses lettres. Il faut dire que, exception faite de Péret et de Moro, deux poètes dont je me sentais proche, les autres membres du groupe avaient gardé de leurs années marxistes un langage hérissé de formules et de sèches définitions. […] Leurs critiques m’ont ouvert de nouvelles perspectives, mais leur exemple m’a montré qu’il ne suffit pas de changer d’idées : il faut changer d’attitude. Il faut changer à la racine. Rien de plus éloigné de la pédanterie des dialecticiens que la sympathie humaine de Victor Serge, sa simplicité, sa générosité. Une intelligence qui était tout le contraire de la sécheresse. […] Victor Serge a été pour moi un exemple de fusion de deux qualités opposées : l’intelligence morale et intellectuelle, doublée de tolérance et de compassion. J’ai appris que la politique ne se réduit pas à l’action, qu’elle est aussi participation. 40 »

  • 41 Sur les sentiments pro-communistes du jeune Paz, il est indispensable de lire le récit d’Elena Garr (...)

Nous avons ici une piste intéressante : le jeune Paz – alors sympathisant du communisme et participant au Congrès antifasciste de Valence de 1937 41 rencontra ce groupe d’exilés à un moment important de sa vie, quand son idéologie stalinienne entrait en crise. Bien qu’il les ait fréquentés peu de temps (Paz quitta le Mexique en 1943 pour n’y revenir que dix ans plus tard), il est évident qu’il en fut fortement marqué. On peut ainsi à bon droit se demander si cette rencontre n’a pas durablement marqué le développement intellectuel ultérieur de Paz et influencé sa critique antitotalitaire.

  • 42 Fabienne Bradu, Benjamin Péret…, op. cit., p. 30.

Victor Serge et Péret collaborèrent aussi aux revues Así et El Hijo Pródigo, ce qui nous renvoie à d’autres possibles réseaux culturels qu’il serait ­intéressant d’étudier. D’après Fabienne Bradu, en 1944, Victor Serge publia dans El Hijo Pródigo un article sur « Le message de l’écrivain », traduit en espagnol par le poète péruvien César Moro 42.

  • 43 Lire Benjamin Péret, Anthologie des mythes, légendes et contes populaires d’Amérique (1959), Albin (...)
  • 44 Michel Graulich, « Le couple Kibaltchitch et la civilisation mexicaine », Socialisme (Bruxelles), n (...)

Par ailleurs, quelle influence eut l’expérience de l’exil mexicain sur le développement intellectuel des membres du groupe ? On pourrait citer, en particulier, l’intérêt de certains d’entre eux pour les cultures pré-­hispaniques. Auteur d’une anthologie sur les mythes, les légendes et les contes populaires d’Amérique, Péret fut un admirateur et un diffuseur de ces cultures en France 43. Regler est l’auteur d’un livre sur le Mexique pré-hispanique et Victor Serge de contes et d’essais inédits sur le même thème, que j’ai trouvés dans les archives de Vlady (les originaux sont à la bibliothèque de l’université de Yale, qui possède un fonds Victor Serge). En outre, Victor Serge influença l’œuvre de celle qui était alors son épouse, la future archéologue Laurette Séjourné*, auteur de livres de référence sur le Mexique pré-hispanique 44.

  • 45 Lire Claudio Albertani, « Victor Serge en la Ciudad de México », A pie. Crónicas de la Ciudad de (...)
  • 46 Babel. Revista de Arte y Crítica (1921-1951) a d’abord paru en Argentine, où son fondateur Samuel G (...)

Il est intéressant de suivre la trace de Victor Serge, qui vécut au Mexique les six dernières années de sa vie (1941-1947), y rédigeant une partie de ses monumentaux Mémoires d’un révolutionnaire (qui ne comprennent cependant pas sa période mexicaine), ainsi que les romans Les Années sans pardon, Les Derniers Temps, les Carnets et Vie et mort de Léon Trotski (ce dernier en collaboration avec la veuve de Trotski, Natalia Sedova*), plus quelques nouvelles, des poèmes et une infinité d’articles et d’essais en grande partie inédits 45. Il faut préciser que cet auteur n’était pas inconnu en Amérique latine. Dans les années 1920 et 1930, la revue Claridad de Buenos Aires avait publié ses reportages sur la vie culturelle et sociale en Union soviétique et rendu compte de certains de ses livres. Dans son numéro 315 du mois de juillet 1937, Claridad (une revue qui avait un certain renom au Mexique) avait publié la lettre que Victor Serge avait écrite à ses amis quand il était parvenu à quitter l’URSS. Grâce au travail de la maison d’édition espagnole Cenit (également distribuée en Amérique latine), les lecteurs de langue espagnole connaissaient certains de ses romans, outre les articles et les essais parus dans les colonnes de Bohemia (Cuba), Argentina Libre (Buenos Aires) et Así (Mexico). Parmi les autres publications qui s’intéressèrent à Victor Serge, signalons La Protesta, quotidien anarchiste de Buenos Aires, et la revue chilienne Babel, dirigée par Samuel Glusberg 46.

  • 47 Gustav Regler, Le Glaive et le Fourreau, Actes Sud/Babel, 1999.
  • 48 Marceau Pivert, ¿ A dónde va Francia ? De Versailles a Compiègne, Costa-Amic, Mexico, 1942.

Gustav Regler écrivit ses Mémoires (Das Ohr des Malchus, 1958) au Mexique ; récemment réédités en France sous le titre Le Glaive et le Fourreau, ils sont généralement considérés comme une des plus importantes sources de l’histoire du communisme européen des années trente 47. Pivert, qui publia au Mexique la brochure ¿ A dónde va Francia ? De Versailles a Compiègne, fut un des fondateurs de l’Institut français d’Amérique latine (IFAL), dont il assura aussi la direction 48.

Victor Serge mourut en 1947, dans un taxi, comme Tina Modotti*, ex-agent soviétique et ex-compagne de l’agent stalinien Vittorio Vidali. Fut-il victime d’une crise cardiaque ou bien d’un assassinat ? Bien que ces questions ne pourront sans doute jamais trouver de réponses, il convient de garder à l’esprit que de nombreux agents soviétiques étaient présents dans le pays à cette époque. N’oublions pas que, avec la complicité de membres connus du PCM, Ramón Mercader avait assassiné Léon Trotski peu d’années auparavant.

Épilogue : qui découvrit l’identité de Ramón Mercader ?

  • 49 Leandro Sánchez Salazar, Así asesinaron a Trotsky, Populibro, Mexico, 1955.

On trouvera un exemple de l’ostracisme auquel fut soumis Socialismo y Libertad dans le mystère qui entoure l’identité de l’assassin de Trotski, véritable roman dans ce roman policier qu’est le crime de Coyoacán. On attribue aujourd’hui la découverte de cette identité à deux personnes : le général Leandro Sánchez Salazar, auteur présumé d’une monographie sur le sujet, et le criminologue Alfonso Quiroz Cuarón, censé être le véritable responsable de la découverte de l’identité de Ramón Mercader 49.

La réalité est tout autre et l’énigme n’est guère difficile à résoudre : il suffit pour cela de suivre la trace de nos exilés. Julián Gorkin arriva au Mexique en mai 1940, trois mois avant l’assassinat de Trotski. L’ex-directeur de La Batalla connaissait personnellement le leader bolchevique, mais les deux hommes ne s’étaient plus rencontrés depuis les tensions créées par leurs graves désaccords sur la fondation de la IVe Internationale et la participation du POUM au gouvernement du Front populaire en Espagne.

  • 50 Lire Julián Gorkin, El revolucionario profesional (Testimonio de un hombre de acción), Aymá, Barcel (...)
  • 51 Leandro Sánchez, op. cit., p. 196 et 253-256. Le livre est précédé d’une introduction et suivi de p (...)

Une fois le drame consommé, Gorkin – qui connaissait bien les dessous du mouvement communiste international pour avoir été lui-même un de ses agents 50 entama une précieuse collaboration avec Sánchez Salazar, un ex-chef des services secrets de la police mexicaine, chargé de l’enquête policière. C’est leur travail en commun qui déboucha sur le livre Así asesinaron a Trotski, publié en français en 1948 et rapidement traduit en plusieurs langues. Dans l’édition mexicaine de 1955, apparaissent quelques annexes où on précise que le tristement célèbre Jacson-Mornard était en réalité le communiste catalan Ramón Mercader 51.

  • 52 Julián Gorkin, L’Assassinat de Trotsky, Julliard, 1970. Après l’effondrement de l’URSS, les découve (...)
  • 53 Julián Gorkin, El asesinato de Trotsky, Editorial Círculo de Lectores, Barcelone, 1972.
  • 54 L’adaptation fut retransmise sur les ondes de Radio UNAM. Cf. La Jornada, 19 mai 2005.

Le livre porte la signature du seul Sánchez Salazar, mais il est clair que ce dernier se contenta de fournir les documents – du plus haut intérêt – se rapportant à ses enquêtes et ses interrogatoires. L’auteur principal de l’ouvrage est Gorkin, comme l’atteste le fait que le livre contient une quantité impressionnante de données sur le stalinisme, la guerre civile espagnole et les mécanismes de la GPU, toutes choses que Sánchez Salazar pouvait difficilement connaître. Dans l’édition française augmentée parue en 1970 figure le nom de Gorkin alors que celui de Salazar a disparu 52. Sous le titre El asesinato de Trotski, cette version fut largement diffusée au Mexique sans que Sánchez Salazar ni ses héritiers n’y trouvent rien à redire 53. Il n’est pas inutile de relever par ailleurs qu’un ex-membre du parti communiste mexicain, José Woldenberg, réalisa en 2005 une adaptation radiophonique du livre où on attribue encore la responsabilité de l’ouvrage au seul Sánchez Salazar, sans même mentionner Gorkin, en dépit des éditions citées 54.

  • 55 Olivia Gall, Trotsky en México y la vida política en el periodo de Cárdenas. 1937-1940, Editorial E (...)

Mais ce n’est pas tout. L’explication acceptée par tous – même par une historienne sérieuse et bien informée comme Olivia Gall – est toujours que l’identité de Mercader fut révélée par le docteur Alfonso Quiroz Cuarón, en tant qu’auteur d’une longue étude de la personnalité de l’assassin réalisée dans les mois qui suivirent le crime de Coyoacán 55.

  • 56 José Ramón Garmabella, El grito de Trotsky. Ramón Mercader, el hombre que mató al líder revoluciona (...)

Il est certes vrai qu’en 1950, le fameux criminologue fit un voyage en Espagne, au cours duquel il put consulter des fiches de police relatives à la guerre civile, comparer des empreintes digitales et réaliser un certain nombre d’entrevues, dont une avec Pablo, le père de Ramón. Peu après, il publia un long article dans la revue Études internationales de psycho-sociologie criminelle, éditée à Paris, où il « révélait » que l’assassin de Trotski ne s’appelait ni Jacques Mornard ni Frank Jacson, mais Jaume Ramón Mercader del Río, un communiste catalan né à Barcelone en 1913 56.

  • 57 Victor Serge, Carnets, op. cit., p. 91. « A. S. P. » est Agustí S. Puértola, photographe de presse (...)

La vérité est que l’auteur du crime fut identifié au début des années 1940 par des réfugiés espagnols membres du groupe Socialismo y Libertad, qui le connaissaient bien depuis les jours de la guerre civile. Les témoignages sur le sujet sont fort nombreux, bien qu’ils aient été systématiquement passés sous silence. Vlady eut l’occasion de me dire maintes fois que la responsabilité de la découverte de la véritable identité de l’assassin de Trotski incombait à ses anciens camarades du POUM. Il suffit du reste de lire les Carnets de Victor Serge pour y trouver corroborée l’affirmation de Vlady. En date du 17 avril 1944, nous lisons que « quelques camarades espagnols sont arrivés à la conclusion que “Mornard” est un Catalan nommé Mercader ». Et il ajoute : « A. S. P. était tout à fait convaincu de l’avoir reconnu. 57 »

  • 58 Victor Serge, « The Assassin and Its Crime », The New International, septembre-octobre 1950, vol. X (...)

Il y a plus. En 1950, la revue nord-américaine The New International publia la traduction anglaise de trois autres extraits des Carnets qui – pour des raisons incompréhensibles – ne figurent pas dans l’édition française citée plus haut. On y apprend que, le 6 août 1947, l’écrivain russo-belge put accéder à la prison de Lecumberri et y rencontrer personnellement l’assassin de Trotski (qu’il mentionne sous son vrai nom) et sa femme, la Mexicaine Roquelia Mendoza. Avec son talent habituel pour dépeindre les personnes qu’il rencontrait, Victor Serge esquisse une longue et effrayante description de Mercader : « un être doté d’une vitalité animale […], au regard évasif, parfois dur et révélateur 58 ». Il note aussi que « le docteur Q. pense que l’assassin pourrait être d’origine balkanique », ce qui confirme l’évidence : bien qu’il se soit entretenu avec lui durant six mois (sur un total de 972 heures retranscrites sur 1 359 feuillets, selon Garmabella) dans les années 1940-1941, Quiroz Cuarón n’aurait jamais découvert la véritable identité de Mercader s’il n’avait reçu l’information de Gorkin et autres exilés antistaliniens. Ce que fit le criminologue – et ce n’est pas négligeable – fut de vérifier que l’information correspondait bel et bien à la vérité.

Un autre témoignage important et systématiquement ignoré est celui de Bartolomeu Costa Amic, ex-militant du POUM et fondateur des éditions Quetzal (qui deviendraient ensuite les éditions Costa-Amic). Dans son livre, León Trotski y Andreu Nin. Dos asesinatos del estalinismo, Costa raconte qu’entre novembre 1936 et février 1937, il visita le Mexique en tant que membre d’une délégation du POUM chargée de solliciter de l’aide pour la République espagnole. Avec ses camarades, ils s’entretenaient quotidiennement avec Lombardo Toledano et Miguel Ángel « El Ratón » [La Souris] Velasco dans les installations du journal El Popular. Ensemble ils mettaient sur pied des visites à des organisations ouvrières et à des syndicats pour faire connaître les détails de la guerre antifranquiste en Espagne.

  • 59 Bartolomeu Costa-Amic, León Trotsky y Andreu Nin. Dos asesinatos del ­estalinismo, Altres/Costa-Ami (...)
  • 60 Ibid., p. 86, 97.

Tout allait pour le mieux jusqu’à ce que Caridad Mercader – la mère du futur assassin de Trotski – vienne au Mexique et s’entretienne avec Lombardo et les dirigeants de la CTM. À partir de ce moment, le directeur d’El Popular ne reçut plus jamais les militants du POUM. Costa connaissait Caridad – de même que son fils Ramón –, puisqu’elle avait été une collègue de sa première épouse dans les magasins La Innovación de Barcelone 59et il la considérait comme une stalinienne fanatique « prête à mourir et à tuer pour ses idées ». L’auteur publie deux photos parues dans les journaux du défilé du 20 novembre 1936 à Mexico où on reconnaît Caridad Mercader, manifestant à côté de Lombardo Toledano, de « Ratón » Velasco et du futur dirigeant perpétuel de la CTM, Fidel Velásquez 60.

  • 61 Selon Costa, quand Diego Rivera et les militants trotskistes mexicains ­intervinrent, Cárdenas avai (...)
  • 62 Nin fut arrêté le 16 juin 1937 à Barcelone avant d’être assassiné par des agents de la GPU, qui ne (...)

De plus, Costa devait remplir une mission qui lui avait été commandée par Andreu Nin, ministre de la Justice du gouvernement autonome de la Catalogne, dirigeant du POUM et ex-collaborateur de Trotski, qui était de fournir un visa pour le chef bolchevique, alors exilé en Norvège. Grâce aux bons offices du général Mújica, le représentant du POUM put avoir un entretien avec le président Cárdenas, lequel accéda aussitôt à la demande 61. Trotski arriva à Tampico le 9 janvier 1937 et Costa put s’entretenir deux fois avec lui, comme le démontrent les photos publiées dans son livre. Quelques mois plus tard, Nin paierait de sa vie sa loyauté à l’égard du créateur de l’Armée rouge 62.

  • 63 Bartolomeu Costa-Amic, op. cit., p. 24, 57.

Personne ne savait à cette époque que Caridad Mercader était l’amante de Leonid Eitingon, l’agent de la GPU chargé de la direction technique de l’assassinat de Trotski. Peu après, la fanatique stalinienne mettait son fils Ramón à la disposition des bourreaux de Staline pour en finir avec la vie du fondateur de l’Armée rouge. Costa rapporte que, ayant mis à jour ses intentions, il avait lâché les mots suivants, en catalan, à Caridad : « Toi, cabrona [salope], tu es venue préparer l’assassinat de Trotski. 63 »

  • 64 Victor Serge, Vie et mort de Trotsky, Amiot-Dumont, 1951 (réédition La Découverte, 2003).

Une dernière question s’impose enfin : pourquoi Victor Serge ne révéla-t-il pas l’identité de Mercader dans son livre posthume sur Trotski et pourquoi Gorkin attendit-il tant de temps pour le faire 64?

  • 65 La citation met en lumière la mauvaise foi de Garmabella qui, tenant pour acquise l’ignorance de se (...)
  • 66 Julián Gorkin, « Así mataron a Trotsky », Mundo (Santiago du Chili), avril-mai 1948, n° 3.

Dans un article publié en 1948 dans l’édition chilienne de la revue Mundo – où, deux ans avant la « révélation » de Quiroz Cuarón, il mentionne déjà le nom de Mercader 65, Gorkin nous donne la réponse à la question : « Des circonstances internationales y firent obstacle. […] Après l’invasion de l’URSS par les nazis (1941), Staline devint un allié de l’Occident : on me suggéra alors que publier ce livre dans de telles circonstances était tout à fait inapproprié »66

Si on avait su que l’assassin de Trotski était un communiste espagnol, cela n’aurait fait qu’augmenter les sentiments contraires aux exilés et mis dans un embarras extrême le gouvernement mexicain, lequel, malgré les attaques de la droite, reconnaissait toujours la République espagnole. Telle est la raison pour laquelle les militants de Socialismo y Libertad choisirent de garder le silence sur ce point. Et, incroyablement, soixante ans après, on continue à leur marchander la reconnaissance qui leur est due.

Notes

1 Les noms suivis d’un astérisque font l’objet d’une courte notice dans le glossaire situé à la fin de l’article de Claudio Albertani, p. 262-266. [ndlr]

2 Lire supra l’article de Julián Gorkin, p. 235-240. [ndlr]

3 Lire El socialismo revolucionario ante la guerra, publication du Frente Obrero Internacional (FOI), Mexico, novembre 1940.

4 Sur l’exil allemand au Mexique, j’ai consulté : Fritz Pohle, Das mexikanische Exil, Ein Beitrag zur Geschichte der politisch-kulturellen Emigration aus Deutschland (1937-1946), J. B. Metzlersche Verlagsbuchhandlung, Stuttgart, 1986 (cet auteur mentionne Victor Serge et la revue Mundo). En espagnol : Jorge Fuentes Morúa, « El exilio alemán en México y la difusión del marxismo », Perspectivas Históricas, publication du Centre d’études historiques internationales, juillet-décembre 2000, 3e année, nº 5/6.

5 Lire le livre sur l’anarchiste russe Mollie Steimer (1897-1980), Toda una vida de lucha. La rebelión de una anarquista condenada por ambos imperios, Antorcha, Mexico, 1980, ainsi que la contribution d’Anna Ribera Carbó (« Semo : fotografía y anarquismo ») au volume dirigé par Pablo Yankelevich, México, país refugio. La experiencia de los exilios en el siglo XX, Plaza y Janés/Conaculta/Inah, Mexico, 2003.

6 Sur les divergences entre Trotski et le POUM, on lira en particulier le récent livre d’Ignacio Iglesias, Experiencias de la revolución, op. cit.

7 Cité par Mundo (Mexico), 15 juillet 1943, n° 2.

8 Victor Serge, Julián Gorkin, Marceau Pivert et Paul Chevalier, Los problemas del socialismo en nuestro tiempo, Ediciones Iberoamericanas, Mexico, 1944. [La contribution de Julián Gorkin à ce livre, intitulée « Situation du mouvement ouvrier et du socialisme », a été publiée dans une traduction de Miguel Chueca dans Agone, 2007, n° 37, p. 223-269 – ndlr.]

9 Bruno Rizzi, La Bureaucratisation du monde, édité par l’auteur, Les Presses modernes, 1939. Traduction en castillan, La burocratización del mundo, Península, Barcelone, 1978. [Lire les deux textes d’après-guerre de Bruno Rizzi sur le thème de la critique prolétarienne de la bureaucratie révolutionnaire, « Circulaire » et « Étudiants & ouvriers », reproduits dans Agone, 2009, n° 41-42, p. 59-72 – ndlr.]

10 Victor Serge, « Guerra de transformación social », in Los problemas del socialismo en nuestro tiempo, op. cit., p. 20.

11 Julián Gorkin, « Situación del movimiento obrero y del socialismo », ibid., p. 65.

12 Barbusse fut directeur de Monde entre 1928 et 1935. Il nous faut aussi rappeler l’existence de Clarté, la revue culturelle et de critique politique proche des bolcheviks fondée par Barbusse en 1919, qui avait exercé une grande influence dans toute l’Amérique latine.

13 Communication personnelle à l’auteur (janvier 2005), six mois avant la mort de Vlady, dans sa maison de Cuernavaca, dans l’État de Morelos.

14 Au Mexique, seule la Biblioteca SocialReconstruir, fondée par Ricardo Mestre en 1978 (et actuellement fermée), possède la collection complète de la revue.

15 Lire Olivia Gall, Trotsky en México y la vida política en el periodo de Cárdenas 1937-1940, ERA, Mexico, 1991, p. 63, 68, 69.

16 Margareth Rago, Entre la historia y la libertad. Luce Fabbri y el anarquismo contemporáneo, Editorial Nordan, Montevideo, 2002, p. 149-151. Sur Julien Coffinet, voir Charles Jacquier, « L’esilio di Julien Coffinet o un marxista eretico a Montevideo », Rivista storica dell’anarchismo, janvier-juillet 2004, 11e année, n° 1, Biblioteca Franco Serantini, Pise. [Lire également le dossier « Modestes contributions de Julien Coffinet à l’érosion de l’imaginaire fondateur du système capitaliste », Agone, 2005, n° 33, p. 205-231 – ndlr.]

17 Margareth Rago, Entre la historia y la libertad, op. cit., p. 151.

18 Courant idéologique et système politique associé à la figure du général Lázaro Cárdenas del Río (1895-1970), président du Mexique de 1934 à 1940. Appuyé sur un parti hégémonique semi-officiel (le futur PRI – parti révolutionnaire institutionnel), il met en avant la nécessaire collaboration des forces politiques, syndicales et ­institutionnelles du pays sous l’égide d’un État fort et corporatiste. [ndlr]

19 Sur les relations entre Victor Serge et la gauche nord-américaine, on lira Alan Wald, « Victor Serge and the New York Antistalinist Left », in Susan Weissman (dir.), The Ideas of Victor Serge. A life as a work of art, Critique Books, Glasgow, 1997, p. 99-117.

20 Sur la trajectoire de ce militant indien (1902-1979), compagnon de Gandhi et Nerhu et fondateur du All-India Congress Socialist Party, on lira Allan et Wendy Scarfe, J. P. His Biography, Orient Longman, New Delhi, 1998.

21 Le Bund était l’organisation des ouvriers juifs russes et un des groupes fondateurs de la social-démocratie russe. Lire Henri Minczeles, Histoire générale du Bund. Un mouvement révolutionnaire juif, Denoël, 1999.

22 Lire, par exemple, de Barry Carr, La izquierda mexicana a través del siglo XX, Era, Mexico, 1996.

23 Voir Gustav Regler, Terre bénie, terre maudite. Le Mexique à l’ombre des siècles, Éditions du Rocher, 1953 (Vulkanisches Land, 1947).

24 Sur le lombardismo en Amérique latine, on se reportera à Lourdes Quintanilla, Lombardismo y sindicatos en América Latina, Fontamara, Mexico, 1982. Sur le lombardismo aux États-Unis, lire Luis Fernando Álvarez, Vicente Lombardo Toledano y los sindicatos de México y Estados Unidos, UNAM/Praxis, Mexico, 1995.

25 Dolores Pla, « Una convivencia difícil. Las diferencias dentro del exilio republicano español en México », in Pablo Yankelevich (dir.), México, país refugio, op. cit.

26 Arthur Koestler, La Lie de la terre (1941), in Œuvres autobiographiques, Robert Laffont, « Bouquins », 1994, p. 953-1180.

27 Jean Malaquais, Journal de guerre suivi de Journal du métèque, 1939-1942, Phébus, 1997, et Planète sans visa, Phébus, 1999 – dans ce livre-ci, apparaissent tant Victor Serge que son fils Vlady.

28 Max Aub, Campo Francés (1965), Alfaguara, Madrid, 1998. Cette énorme fresque en six volumes sur la guerre civile espagnole (Le Labyrinthe magique) est en cours de traduction aux éditions Les Fondeurs de briques ; deux tomes ont déjà paru.

29 Victor Serge, Les Derniers Temps, Grasset, 1951.

30 Horacio Tarcus, lettre à l’auteur, 13 juin 2007.

31 Galería 3, Ávila Camacho, dossier Extranjeros perniciosos. Encuentros sangrientos entre nazi-fascistas y comunistas [Étrangers dangereux. Chocs entre nazis-fascistes et communistes].

32 Selon Pierre Broué, Lombardo Toledano, secrétaire général de la centrale syndicale officielle, la Confederación de Trabajadores de México (CTM), « était surtout le porte-parole du GPU au Mexique, contre Trotski et ses amis, assumant les charges de la campagne publique » Lire Léon Trotski, Œuvres, tome XX, Publications de l’Institut Léon Trotski, 1985, p. 75. [ndlr]

33 Alexandre Koyré, La Cinquième Colonne (1945), Allia, 1997.

34 Voir « Le nazisme au Mexique », Archives générales de la nation, Galería 2, Dirección General de Investigaciones Políticas y Sociales, Caja 83. Lire aussi Ricardo Pérez Monfort, Hispanismo y Falange. Los sueños imperiales de la derecha española, FCE, Mexico, 1992.

35 Tous intellectuels et militants proches du Komintern réfugiés au Mexique, et membres pour la plupart de l’association Freies Deutschland (et de la revue du même nom) dirigée par Ludwig Renn et animée par Merker et Zuckermann. [ndlr]

36 Marceau Pivert, Gustav Regler, Victor Serge, Julián Gorkin, ¡ La G.P.U. ­prepara un nuevo crimen !, Análisis, México, 1942.

37 Victor Serge, Hitler contra Stalin, Quetzal, Mexico, 1941.

38 Peint entre 1973 et 1982, ce tableau mural de 2 000 mètres carrés orne les murs de la Bibliothèque Miguel Lerdo de Tejada de Mexico.

39 Fabienne Bradu, Benjamín Péret en México, Aldus, Mexico, 1998.

40 Octavio Paz, Itinéraire, Gallimard, 1996, p. 73-75(Itinerario, FCE, Mexico, 1993). Il y a de nombreuses références à Victor Serge dans l’œuvre d’Octavio Paz. On notera qu’il se trompe au passage à propos de Paul Rivet qui dirige déjà le musée de l’Homme depuis l’avant-guerre.

41 Sur les sentiments pro-communistes du jeune Paz, il est indispensable de lire le récit d’Elena Garro, Memorias de España 1937, Siglo XXI, Mexico, 1992.

42 Fabienne Bradu, Benjamin Péret…, op. cit., p. 30.

43 Lire Benjamin Péret, Anthologie des mythes, légendes et contes populaires d’Amérique (1959), Albin Michel, 1989 et son magnifique poème, Air mexicain, Éric Losfeld, « Arcanes », 1952.

44 Michel Graulich, « Le couple Kibaltchitch et la civilisation mexicaine », Socialisme (Bruxelles), nº 226-227, 1991 (numéro spécial consacré à Victor Serge).

45 Lire Claudio Albertani, « Victor Serge en la Ciudad de México », A pie. Crónicas de la Ciudad de México, juillet-septembre 2005, 3e année, nº 9.

46 Babel. Revista de Arte y Crítica (1921-1951) a d’abord paru en Argentine, où son fondateur Samuel Glusberg (1898-1951) avait émigré. Lire Horacio Tarcus, « Huellas de un socialista libertario en nuestra cultura », <http://www.fundanin.org/tarcus1.htm>. Du même auteur, on lira aussi Mariátegui en la Argentina o las políticas culturales de Samuel Glusberg, Ediciones El Cielo por Asalto, Buenos Aires, 2001.

47 Gustav Regler, Le Glaive et le Fourreau, Actes Sud/Babel, 1999.

48 Marceau Pivert, ¿ A dónde va Francia ? De Versailles a Compiègne, Costa-Amic, Mexico, 1942.

49 Leandro Sánchez Salazar, Así asesinaron a Trotsky, Populibro, Mexico, 1955.

50 Lire Julián Gorkin, El revolucionario profesional (Testimonio de un hombre de acción), Aymá, Barcelone, 1975.

51 Leandro Sánchez, op. cit., p. 196 et 253-256. Le livre est précédé d’une introduction et suivi de plusieurs annexes dues à Julián Gorkin.

52 Julián Gorkin, L’Assassinat de Trotsky, Julliard, 1970. Après l’effondrement de l’URSS, les découvertes de Gorkin furent corroborées par Lev Vorobiev, auteur de « L’assassinat de Trotsky décrit par ses assassins » (trad. du russe par Jean-Michel Krivine), Critique communiste, 1998, p. 92-94.

53 Julián Gorkin, El asesinato de Trotsky, Editorial Círculo de Lectores, Barcelone, 1972.

54 L’adaptation fut retransmise sur les ondes de Radio UNAM. Cf. La Jornada, 19 mai 2005.

55 Olivia Gall, Trotsky en México y la vida política en el periodo de Cárdenas. 1937-1940, Editorial ERA, Mexico, 1991, p. 324. Gall écrit qu’en 1950, un réfugié catalan avait déclaré à Vlady avoir reconnu un autre exilé catalan sur les photos du prétendu Mornard. Le réfugié en question s’appelait Bartolí et, si cette information est correcte, l’année ne l’est pas. L’épisode n’eut pas lieu en 1950, mais au début des années 1940, ce qui est quand même très différent.

56 José Ramón Garmabella, El grito de Trotsky. Ramón Mercader, el hombre que mató al líder revolucionario, Editorial Debate, Mexico, 2006, p. 283. Ce livre est une nouvelle version d’un texte antérieur du même auteur, Operación Trotsky, Editorial Diana, Mexico, 1972, bourré d’erreurs et d’affirmations tendancieuses.

57 Victor Serge, Carnets, op. cit., p. 91. « A. S. P. » est Agustí S. Puértola, photographe de presse catalan.

58 Victor Serge, « The Assassin and Its Crime », The New International, septembre-octobre 1950, vol. XVI, n° 5, p. 309-313. Les deux autres entrées sont datées du 21 juillet 1945 et du 3 juillet 1946. Je remercie Alejandro Gálvez Cancino de m’avoir fourni ce document.

59 Bartolomeu Costa-Amic, León Trotsky y Andreu Nin. Dos asesinatos del ­estalinismo, Altres/Costa-Amic, Mexico, 1994, p. 57-59.

60 Ibid., p. 86, 97.

61 Selon Costa, quand Diego Rivera et les militants trotskistes mexicains ­intervinrent, Cárdenas avait déjà pris sa décision.

62 Nin fut arrêté le 16 juin 1937 à Barcelone avant d’être assassiné par des agents de la GPU, qui ne parvinrent pas à lui arracher l’« aveu » qu’il était un espion à la solde de Franco. Sur le sujet, je renvoie à Claudio Albertani, « Vittorio Vidali, Tina Modotti, el estalinismo y la revolución », <www.fundanin.org/albertani3.htm>.

63 Bartolomeu Costa-Amic, op. cit., p. 24, 57.

64 Victor Serge, Vie et mort de Trotsky, Amiot-Dumont, 1951 (réédition La Découverte, 2003).

65 La citation met en lumière la mauvaise foi de Garmabella qui, tenant pour acquise l’ignorance de ses lecteurs, écrit que Gorkin reçut l’information de Quiroz Cuarón (op. cit., p. 311). Il ne vaut même pas la peine de réfuter les autres (nombreuses) contrevérités que contient ce livre.

66 Julián Gorkin, « Así mataron a Trotsky », Mundo (Santiago du Chili), avril-mai 1948, n° 3.

Claudio Albertani

Réalisation : William Dodé