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Agone 43
« Comment le genre trouble la classe »
Coordination Thierry Discepolo & Gilles Le Beuze
Parution : 18/06/2010
ISBN : 9782748901221
Format papier : 272 pages (15 x 21 cm)
22.00 €

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Table des matières

Ce que le tournant postmoderne a fait au féminisme La rédaction

Le marxisme et l’origine de l’oppression des femmes : une nécessaire réactualisation Christophe Darmangeat

« Une force féminine consciente et responsable qui agisse en tant qu’avant-garde de progrès » Miguel Chueca

Le mouvement Mujeres Libres (1936-1939)

Une femme de mineur à la tribune de l’Année internationale de la femme (1976) Domitila Barrios de Chungara

Pourquoi le poststructuralisme est une impasse pour le féminisme Barbara Epstein

Féminisme & postmodernisme Sabina Lovibond

Peut-on penser une construction performative du genre ? Bruno Ambroise

Cent ans de sollicitude  en France Jules Falquet et Nasima Moujoud

Domesticité, reproduction sociale,  migration & histoire coloniale

La Leçon des choses

Au service de Robert Walser (1878-1956) Anne-Lise Thomasson et Thierry Discepolo

Notes éditoriales

Un point c’est tout !

Note du traducteur Walter Weideli

Postface à L’Homme à tout faire, Robert Walser (1970)

Histoire radicale

Victor Serge (1890-1947) : De la jeunesse anarchiste à l’exil mexicain Charles Jacquier

Introduction aux textes de Rirette Maîtrejean, Julián Gorkin & Claudio Albertani

De Paris à Barcelone Rirette Maîtrejean

Un homme de pensée et d’action au service de la vérité et de la liberté Julián Gorkin

Le groupe Socialismo y Libertad Claudio Albertani

L’exil anti-autoritaire d’Europe au Mexique et la lutte contre le stalinisme (1940-1950)

Il y a deux choses qui, parce qu’elles sont iniques, commencent à s’effondrer dans le monde : le privilège de la classe qui fonda la civilisation du parasitisme, d’où est né le monstre de la guerre ; et le privilège du sexe mâle qui transforma la ­moitié du genre humain en êtres autonomes et l’autre moitié en êtres esclaves, et créa un type de civilisation unisexuelle : la civilisation masculine.
Suceso Portales, Mujeres Libres, 1938, n° 10

Entre le 20 et le 22 août 1937, naissait à Valence la Federación Nacional de Mujeres Libres. Dans l’article premier des statuts publiés peu après, elle se donne pour objectifs de « créer une force féminine consciente et responsable qui agisse en tant qu’avant-garde de progrès » ; et d’établir à cet effet des écoles, des lycées, des cycles de conférences, des cours spéciaux, etc., visant à former la femme et à l’émanciper du triple esclavage auquel elle a été – et reste – soumise : esclavage de l’ignorance, esclavage en tant que femme et esclavage en tant que productrice.

  • 1 Deux exemples frappants, tirés d’ouvrages essentiels de l’historiographie libertaire espagnole : le (...)

Dans le second article, la Federación de Mujeres Libres affirme son identification « aux finalités générales de la CNT et de la FAI » – la Confédération nationale du travail et la Fédération anarchiste ibérique. Cette double revendication montre l’originalité d’un mouvement longtemps ignoré par les historiens et les mémorialistes de la guerre civile – y compris des libertaires 1. Il a dû d’être (re)découvert avec le surgissement des mouvements féministes radicaux de l’après-Mai 68, bien que la citation précédente dise assez qu’avant d’être une organisation « féministe » – un mot d’ailleurs refusé par ses porte-parole – Mujeres Libres fut une émanation de l’anarchisme ouvrier espagnol.

Femmes, mouvement ouvrier, féminisme

  • 2 Né en 1839, ouvrier relieur membre de l’AIT, élu de la Commune de Paris, Eugène Varlin fut exécuté (...)
  • 3 Cité in Maxime Leroy, La Coutume ouvrière (1913), Éditions CNT-RP, 2007, chap. II : « Composition e (...)

La prise de conscience de l’aliénation du travail salarié émerge sans doute avec les mouvements ouvriers, mais avant même de songer à lutter contre l’« esclavage en tant que productrice », il fallut que les femmes espagnoles s’imposent comme productrices contre tous ceux qui voulaient les cantonner aux rôles d’épouse et de mère. On sait que, dans les sociétés industrielles, la lutte pour l’émancipation féminine a été inséparable du désir des femmes de mettre un terme à l’état de dépendance économique consécutif à leur exclusion du monde du travail. La possibilité d’y entrer – ou d’y revenir – leur fut d’ailleurs refusée par le premier mouvement ouvrier, y compris par ses représentants les plus « avancés », à l’instar des membres de la section française de l’Association internationale des travailleurs (AIT) qui – à l’exception notable d’Eugène Varlin 2 – suivaient sur ce point la position de Proudhon, pour lequel la femme devait rester la « fée du logis ». Pour preuve, cette résolution adoptée à une grande majorité par le bureau parisien (de tendance proudhonienne) de l’AIT, on ne peut plus expressive : « La place de la femme est au foyer domestique, et non au forum ; la nature l’a faite nourrice et ménagère, ne la détournons pas de ces fonctions sociales pour la jeter hors de sa voie ; à l’homme, le labeur et l’étude des problèmes humains ; à la femme, les soins de l’enfance et l’embellissement de l’intérieur du travailleur. 3 »

  • 4 Motion adoptée à l’occasion du IIe congrès de la Fédération régionale espagnole (la section espagno (...)

Quant à leurs homologues espagnols, plus proches là-dessus de Bakounine que de Proudhon, ils affirmaient en revanche, dès 1872, que « la femme est un être libre et intelligent, et, comme tel, responsable de ses actes au même titre que l’homme ; en conséquence, il est nécessaire de lui assurer des conditions de liberté susceptibles de permettre l’épanouissement de ses facultés. Cependant, reléguer la femme à l’exécution des seules tâches domestiques, c’est la mettre sous la dépendance d’un homme et, par conséquent, la priver de sa liberté. Quel est le moyen de rendre la femme libre ? Il n’y en a pas d’autre que le travail 4 ».

  • 5 Mary Nash rapporte le cas d’une grève de quatre mois menée en 1915 dans quelques usines catalanes d (...)

Ces positions de principe n’empêchent cependant pas les travailleurs espagnols de s’opposer – y compris au moyen de la grève 5 – à l’entrée des femmes dans le monde du salariat ou, quand cela n’est plus possible, de tenter de les maintenir strictement dans le cadre de la division sexuelle instituée du travail. On essaya notamment de confiner les femmes au seul travail à domicile, qui devait leur permettre, en théorie, de concilier leurs « devoirs » de maîtresse de maison avec leur contribution économique, indispensable la plupart du temps, à la vie du foyer.

  • 6 Cité ibid., p. 67.
  • 7 Dite la « Louise Michel espagnole », Teresa Claramunt (1862-1931) était une propagandiste anarchist (...)
  • 8 Teresa Claramunt, « La igualdad de la mujer [L’égalité de la femme] », Bandera Social (2 octobre 18 (...)

Toutefois, malgré la condition subalterne dans laquelle elles sont tenues, les femmes espagnoles jouent un rôle non négligeable dans les conflits sociaux de la fin du xixe siècle. Elles sont présentes au sein des premières associations de classe et, en avril 1891, des ouvrières catalanes représentant de nombreux corps de métier fondent même une association autonome, la Agrupación de Trabajadoras de Barcelona : ce « groupement de travailleuses » se propose de « contrecarrer la cupidité des chefs qui [les] condamnent à une honteuse pauvreté et à une souffrance continue 6 ». Sous l’influence de l’une d’entre elles, l’anarchiste Teresa Claramunt, elles adoptent une résolution qui affirme la nécessité d’exclure les hommes de la direction et de l’administration de l’organisation autonome des femmes afin d’éviter « les impositions masculines fondées sur une supposée infériorité féminine » 7. Quelques années auparavant, en 1886, cette même militante dénonçait déjà « les partis réactionnaires, et même beaucoup de ceux qui se disent démocrates, républicains et révolutionnaires, [parce qu’]ils fomentent avec acharnement l’infériorité de la femme et s’opposent systématiquement à ce que celle-ci occupe dans la société le rang qui lui revient 8 ».

Mais si elles intègrent peu à peu le syndicalisme, les ouvrières restent en revanche largement étrangères aux mouvements féministes qui commencent à apparaître peu à peu en Espagne : à cet égard, Teresa Claramunt, qui impulse – aux côtés d’Angeles López Ayala, l’une des pionnières du féminisme espagnol – la création de la Sociedad Autónoma de Mujeres de Barcelone en 1899, fait vraiment figure d’exception.

Les premiers mouvements féministes apparaissent en Catalogne et au Pays basque, à l’ombre des courants nationalistes, mais, dans ces milieux, la revendication « féministe » va de pair avec la défense des « valeurs traditionnelles » sur lesquelles se fondent ces courants fondamentalement conservateurs. En concurrence avec ce féminisme plus qu’édulcoré, surgissent des mouvements de femmes liés à des cercles républicains, libres penseurs et anticléricaux, qui, par peur de l’influence de l’Église sur les femmes du pays, tarderont longtemps à demander pour elles les droits politiques.

  • 9 Publiciste et propagandiste anarchiste, Federica Montseny (1905-1994) reste l’une des figures les p (...)

Si le terme de « féminisme » s’est généralisé en Espagne vers la fin du xixe siècle – aidé en cela par l’influence du livre Feminismo (1899), du juriste Adolfo Posada –, ce n’est qu’en 1918 qu’est fondée la première organisation féministe indépendante, la Asociación Nacional de Mujeres Españolas. Rejointe par d’autres organisations, elle adopte la revendication suffragiste quelques années plus tard et tente même, quoique sans succès, de créer un parti politique féministe. Ce sont ces courants « bourgeois » que Federica Montseny, une des figures essentielles de l’anarchisme espagnol, prend pour cible en 1923-1924 avec des articles parus dans La Revista Blanca, où elle affirme que le féminisme – un mot, dit-elle, qui ne vaut que pour les femmes riches – ne remet pas en question les valeurs ni la structure de la société et ne présente aucune revendication de type social 9.

La double origine de Mujeres Libres

Bien que le mouvement Mujeres Libres ne se constitue en fédération qu’en août 1937, l’organisation existait de fait depuis un an déjà, après les contacts établis entre un groupe de femmes ouvrières de Barcelone – la « Rose de feu », le centre névralgique de l’anarchisme espagnol depuis le xixe – et un petit groupe d’intellectuelles vivant à Madrid, une ville plus traditionnellement proche du socialisme parlementaire mais où l’anarcho-syndicalisme avait connu un grand élan à partir de 1931.

  • 10 Ce « Groupement culturel féminin » n’est pas le seul groupe de femmes anarchistes existant à Barcel (...)
  • 11 Soledad Estorach (1915-1993) était une militante catalane de Mujeres Libres.
  • 12 Propos cités par Martha Ackelsberg, qui précise : « Les hommes ne savaient pas comment intégrer les (...)

À Barcelone, l’initiative – qui s’inscrit dans la continuité des efforts menés autrefois par Teresa Claramunt – est le fait d’un petit groupe de militantes de la CNT catalane qui, début 1935, créent la Agrupación Cultural Femenina (ACF 10), principalement pour retenir dans l’organisation ouvrière des femmes qui ne parvenaient pas à se faire entendre dans les groupes mixtes : « Il y avait beaucoup de femmes dans les syndicats de certaines branches, notamment dans le textile et la confection, se souvient Soledad Estorach 11. Mais, même dans ces syndicats, rares étaient les femmes qui prenaient la parole. Nous avons commencé à nous faire du souci pour toutes ces femmes que nous étions en train de perdre. 12 » Mais, soit qu’elles aient été trop inexpérimentées – elles n’ont pu convaincre les militantes les plus en vue de l’anarchisme catalan comme Libertad Ródenas ou Federica Montseny de les rejoindre –, soit qu’elles aient été trop occupées par leurs tâches militantes, elles ne purent élaborer un véritable programme de captación et de capacitación – d’adhésions et de formation. Elles durent se limiter à quelques activités éparses, dont l’organisation de conférences et de réunions publiques : les meetings qu’elles organisèrent au théâtre Olimpia de Barcelone puis, en juin 1936, au Gran Price attirèrent du reste un public nombreux. Ce n’est qu’au lendemain de l’échec du coup d’État – il a lieu à Barcelone le 19 juillet – que les membres de l’ACF pourront disposer d’un local, qui leur permettra d’attirer bientôt de nombreuses militantes, en particulier celles de la Federación Ibérica de Juventudes Libertarias (FIJL), l’organisation des jeunesses libertaires.

  • 13 Amparo Poch se distinguait de ses camarades par son appartenance au secteur treintista (l’aile modé (...)
  • 14 Mouvement littéraire d’avant-garde, l’ultraísmo est né en 1918 à Madrid, en réaction au modernisme (...)

En vérité, c’est du groupe madrilène que vient l’impulsion décisive qui aboutit, une fois engagée la guerre civile, à la fondation de la Federación Nacional de Mujeres Libres. À l’origine, il n’est question que de fonder une revue de « culture et de documentation sociale », selon le sous-titre choisi par le comité de rédaction. Celui-ci est composé de trois femmes, toutes liées à la CNT. Aucune d’entre elles, cependant, n’est de condition ouvrière. Mercedes Comaposada et Amparo Poch y Gascón ont suivi des études universitaires : la première, bien qu’issue d’un milieu modeste, est licenciée en droit et la seconde en médecine 13. La troisième, Lucía Sánchez Saornil, également d’origine modeste, a fréquenté l’Académie des beaux-arts de San Fernando et a appartenu au cercle des poètes ultraístas 14. Elle a exercé d’abord le métier de standardiste puis, ayant été licenciée de son poste à cause de ses activités syndicales au sein de la Telefónica, elle vit tant bien que mal de sa plume en collaborant aux nombreux organes du mouvement anarchiste, à CNT en particulier, dont elle sera secrétaire de rédaction à partir de 1933. Quant aux deux autres animatrices de la revue, si elles ne sont pas des « professionnelles » de l’écriture journalistique, elles collaborent à de nombreuses publications libertaires : Mercedes Comaposada écrit notamment pour Tierra y Libertad (organe de la FAI) et la revue anarchiste Tiempos Nuevos, où Amparo Poch tient une rubrique régulière sur des thèmes liés à la médecine et à la sexualité. Enfin, le petit groupe peut compter sur l’aide de Concha Sánchez, la sœur de Lucía, et de Consuelo Berges, qui se fera connaître bien plus tard par ses belles ­traductions en langue castillane des œuvres de Stendhal et de Proust.

Quand la revue Mujeres Libres est lancée, en mai 1936, ses trois animatrices sont déjà des figures féminines connues de l’anarcho-syndicalisme espagnol. Leurs multiples interventions dans la presse du mouvement leur ont valu l’estime de nombre de ses lecteurs et lectrices, comme l’attestent les lettres parvenues à la rédaction de la revue peu après la sortie de son premier numéro.

Un échange significatif

Certaines lectrices disent par exemple avoir été frappées par l’échange qui avait eu lieu dans les colonnes du journal de la CNT Solidaridad Obrera (Solidarité ouvrière), entre Lucía Sánchez et Mariano Vázquez, un des militants les plus en vue de la CNT catalane de l’époque, et futur secrétaire national de l’organisation ouvrière. Les positions manifestées par Lucía Sánchez donnent déjà le ton de ce que sera l’inspiration de Mujeres Libres.

Le prétexte de ce long article est un texte de Vázquez, paru en septembre 1935 sous le titre « Mujer : factor revolucionario », qui abordait la question du rôle des femmes dans le mouvement anarcho-syndicaliste espagnol. Le dirigeant cénétiste s’étant plaint de ce qu’on ne fasse pas « assez de propagande des idées [de la CNT] en direction des femmes », Lucía Sánchez reprend au vol l’affirmation et, la poussant plus avant, réplique que « le concours des femmes intéresse peu les camarades anarcho-­syndicalistes ». Elle saisit l’occasion pour faire le procès des préjugés qui dominent l’esprit des « simples militants confédéraux » mais aussi des anarchistes avoués : « ceux-ci, écrit-elle, à l’exception d’une douzaine d’entre eux […], ont une mentalité contaminée par les aberrations bourgeoises les plus caractéristiques. […] Alors qu’ils clament contre la propriété, ils sont les propriétaires les plus furibonds. Alors qu’ils se dressent contre l’esclavage, ils sont les “maîtres” les plus cruels. Et tout cela s’ensuit du concept le plus faux que l’humanité ait pu créer : la prétendue “infériorité féminine” ». D’où elle conclut que ce n’est pas tant aux femmes que doit s’adresser en priorité la propagande confédérale qu’aux hommes eux-mêmes, à commencer par les plus humbles, ceux qui, « une fois passé le seuil de leur demeure, se transforment en seigneurs et maîtres ».

Enfin, après avoir fait remarquer assez vertement à Vázquez combien il se trompe en établissant un parallèle entre la domination de la bourgeoisie sur le prolétariat et celle de l’homme sur la femme – les intérêts de la bourgeoisie, dit-elle en substance, sont par essence contraires à ceux du prolétariat alors que ceux de l’homme et de la femme sont strictement complémentaires –, LucíaSánchez décline sa proposition de prendre en charge une page féminine dans Solidaridad Obrera et lui avoue son ambition « de créer un organe indépendant, qui serve exclusivement les fins qu’[elle s’est] proposées ». C’est la première manifestation publique du projet de créer Mujeres Libres, un dessein qu’elle exprime à la première personne, donnant ainsi la mesure de son implication.

De la revue à l’organisation

  • 15 Lettre du 17 avril 1936, in Jesús María Montero, Anarcofeminismo en España, Fundación Anselmo Loren (...)

Il faudra cependant attendre le 20 mai 1936 pour que le projet devienne réalité. Depuis la fin de la très brève aventure de Conciencia Libre et Humanidad Libre, revues fondées au tout début du xxe siècle, il n’y avait plus eu, en Espagne, de périodique anarchiste fait par (et pour) les femmes – bien qu’en l’occurrence il convienne plutôt de parler de revue liée au mouvement libertaire que de revue anarchiste tout court. Non seulement la volonté de ses animatrices est d’en faire une publication indépendante de la CNT mais, sachant que le mot « anarchisme » effraie les femmes espagnoles, elles souhaitent aussi ne pas la présenter comme une revue explicitement libertaire. Dans la lettre qu’elle adresse à Emma Goldman – venue en Espagne pendant la guerre civile à la demande de militants de la CNT –, afin de lui faire connaître son projet et de lui demander une collaboration écrite, Lucía Sánchez avoue qu’il s’agit d’éveiller « la conscience féminine aux idées libertaires, dont l’immense majorité des femmes espagnoles – très attardées socialement et culturellement – n’a pas la moindre idée 15 ».

La parution de Mujeres Libres (ML) a été précédée de nombreuses démarches en vue d’obtenir la collaboration des militantes libertaires, des plus connues aux plus modestes. Emma Goldman y a répondu favorablement et sa prompte réponse a été intégrée dans le premier numéro de la revue. Federica Montseny a été contactée aussi, mais, pour des raisons que nous ignorons, elle n’a pas satisfait à cette demande. Lucía Sánchez lui enverra cependant une lettre après la sortie de ce numéro pour lui faire part de l’intérêt que présenterait pour la revue la collaboration d’une militante aussi prestigieuse. Ce soutien était d’autant plus précieux que la volonté expresse des animatrices de ML était de ne compter que sur des concours féminins, tant pour les collaborations écrites – l’objectif fut strictement respecté – que pour les tâches administratives.

  • 16 Citation extraite de Mujeres Libres. Luchadoras libertarias, Fundación Anselmo Lorenzo, Madrid, 199 (...)

L’éditorial du premier numéro de Mujeres Libres – non signé mais probablement rédigé par Lucía Sánchez – s’assigne pour objectif de donner à la femme « une vision nouvelle des choses, en évitant que sa sensibilité et son cerveau soient contaminés par les erreurs masculines ». Précisant que, par « erreurs », il faut entendre « tous les concepts actuels de relation et de coexistence : erreurs masculines parce que nous refusons énergiquement toute responsabilité dans le devenir historique, où la femme n’a jamais été actrice, mais témoin obligé et désarmé 16 ».

  • 17 Ibid., p. 25. Cette critique du féminisme comme tentative de remplacement des caractères féminins p (...)
  • 18 Humanisme intégral de Léopold Lacour a paru en 1897 chez Stock.

A-t-on affaire pour autant à une démarche « féministe » ? Pas exactement. Ce qui intéresse ML, ce n’est pas « le féminisme qui cherch[e] son expression hors de ce qui est féminin, en essayant d’assimiler des valeurs et des vertus étrangères 17 », mais une sorte de dépassement du féminisme que l’éditorialiste propose de nommer « humanisme intégral » – terme emprunté au journaliste Léopold Lacour et fort prisé dans les milieux anarchistes espagnols 18.

Enfin, l’orientation libertaire est assez évidente dans les dernières lignes de l’avant-propos, où l’éditorialiste déclare qu’il n’est pas question pour la femme d’abandonner la tyrannie à laquelle elle a été soumise hier pour une autre tyrannie, « non moins raffinée et encore plus brutale : la politique ».

  • 19 Bien plus tard, Carmen Conde sera la première femme à entrer à l’Académie espagnole.

Outil de « culture et de documentation sociale » bien plus qu’arme de combat, ce premier numéro répond à l’objectif que se sont donné ses animatrices. À côté de quelques articles d’analyse politique, la revue ouvre ses pages à des thèmes culturels et sociaux (dont un essai de Lucía Sánchez sur la vie des paysans castillans) ainsi qu’à des sujets habituels dans les publications destinées aux femmes, mode et soins maternels. Elle bénéficiera dès son numéro trois de la collaboration de la poétesse et auteure de récits pour enfants Carmen Conde 19 – qui signe sous le pseudo de Florentina ; puis, à partir d’août 1936, de celle du sculpteur et dessinateur Baltasar Lobo, le compagnon de Mercedes Comaposada, qui agrémente la revue de ses illustrations. D’autres concours viendront pendant les années suivantes, dont celui d’Etta Federn, une Juive allemande exilée en Espagne.

La nouvelle situation qui s’ouvre après le coup d’État de juillet 1936 et les urgences de l’heure ne permettront pas à ses animatrices de respecter la périodicité mensuelle annoncée au moment du lancement de Mujeres Libres. Par ailleurs, le groupe éditeur fait paraître un certain nombre de brochures, rédigées par ses principales animatrices ou par des personnalités extérieures comme Federica Montseny.

  • 20 Cité in Jesús María Montero, Anarcofeminismo en España, op. cit., p. 116.

Le succès rencontré par le premier numéro de la revue, très vite épuisé, amène ses animatrices à exprimer de nouvelles ambitions : « Si nos forces sont à la mesure de nos aspirations, écrit Lucía Sánchez, tout laisse présager que nous pourrons développer intégralement le plan que nous avons conçu autour de l’élévation culturelle de la femme, qui peut apporter tant de bénéfices à la cause de la révolution. Parce que les choses ne vont pas s’arrêter à la revue. 20 »

  • 21 Ibid., p. 106.

Peu après, la même s’ouvre à Josefa de Tena (militante de la CNT de Mérida et correspondante de ML) du désir de la rédaction d’établir « un réseau de sympathisantes parmi les femmes de toute l’Espagne », de créer des groupes culturels qui « devaient être la base la plus large d’une action à venir 21 ». Bien loin de ruiner tous les plans élaborés avant juillet 1936 par les militantes madrilènes, le soulèvement militaire leur donne un élan nouveau : « Nous décidâmes bien vite, poursuit Lucía Sánchez, d’extraire de ces nouvelles conditions tous les avantages qu’elles apportaient à notre objectif et nous mîmes en route, […] un nouveau plan d’action, visant à la fois à soutenir la cause de l’antifascisme et celle de l’émancipation féminine, qui est celle de la révolution. De là naquit la Agrupación Mujeres Libres. »

  • 22 Ouvrière du textile, Suceso Portales (1904-1999) était vice-secrétaire de la Federación Nacional de (...)

En septembre 1936, Mercedes Comaposada présente les statuts du mouvement aux membres du Groupement culturel féminin de Barcelone et les informe de l’existence d’un groupe Mujeres Libres à Madrid et des efforts de Suceso Portales pour en constituer un autre à Guadalajara 22. Cette proposition, se rappelle Soledad Estorach, « fut accueillie avec enthousiasme et une émotion indescriptible », un sentiment qui dut être partagé par de nombreuses femmes si on en juge par la montée très rapide des effectifs : forte de cinq cents membres en septembre 1936, l’organisation, implantée principalement dans la région de Madrid, à Guadalajara, en Catalogne, au Levant et en Aragon, en revendique quelque vingt mille en août 1937.

Une fois l’Espagne installée dans la guerre, le mouvement ne pouvait plus, à l’évidence, limiter ses activités aux seuls domaines que ses militantes s’étaient assignés à l’origine. Dans un article publié en mai 1937 dans Tierra y Libertad, Mercedes Comaposada note que cette « sereine revue d’orientation et de documentation sociale […] s’est transformée en un journal plus vibrant qui, en accord avec les circonstances actuelles, fait une critique constructive et donne une orientation pour aujourd’hui et pour demain ».

Et, en effet, le numéro d’octobre 1936 – daté du « 65e jour de la Révo­lution » – reflète la transformation opérée par la nouvelle, et dramatique, situation du pays : on y relate les activités des femmes sur le front ou dans les usines, les premiers jours des combats à Barcelone, les expropriations d’immeubles, l’expérience des collectivisations menées à Terrassa (Catalogne), et on y défend le point de vue anarcho-syndicaliste sur la guerre et la révolution.

Activités, projets et positions de Mujeres Libres

Une part des activités de Mujeres Libres est consacrée à toutes les tâches généralement réservées aux femmes en temps de guerre. Il s’agit principalement de s’occuper des réfugiés en provenance des régions tombées au pouvoir des franquistes et de porter assistance et réconfort aux combattants eux-mêmes. Les femmes de Mujeres Libres œuvrent parfois en collaboration avec la SIA – la Solidaridad Internacional Antifascista, une sorte de Croix-Rouge anarchiste. En revanche, et contrairement à ce que ­suggère l’utilisation propagandiste de la figure de la milicienne, peu de femmes participèrent à la guerre les armes à la main : dès la fin 1936, le sentiment général, dans le camp républicain, était que les femmes encore présentes sur le front devaient l’abandonner.

Mais les militantes de Mujeres Libres ne pouvaient évidemment pas limiter leurs activités à la réalisation de ces diverses tâches, aussi indispensables qu’elles fussent : « Cette force féminine que nous voulons créer, écrit Lucía Sánchez, et que nous sommes en train de créer, a, incontestablement, un sens et un destin politique bien plus grands que coudre des tuniques aux miliciens ou distribuer des cadeaux aux malades. […] Notre organisation a d’autres objectifs plus lointains en vue, qui constituent ses principes et qui doivent à tout moment régir ses actions. »

Au nombre des principales activités du mouvement, il convient de citer les programmes éducatifs, dont l’objectif premier vise à en finir avec l’analphabétisme trop répandu chez les femmes de la classe ouvrière. Cet enseignement se donne pour but de former les femmes les plus démunies culturellement et de permettre leur incorporation au monde du travail, dans les domaines traditionnellement réservés aux femmes (enseignement, santé, puériculture, etc.) mais aussi dans ceux qui l’étaient aux hommes (transports, métallurgie, industrie chimique, etc.) – notamment pour remplacer ces derniers partis sur le front. Dans ce but, le groupe madrilène crée des « sections de travail » qui parviennent à rassembler près de trois mille affiliées en un mois. À Barcelone, Mujeres Libres fonde, avec le soutien de la CNT, l’École d’adaptation professionnelle de la femme, qui, sous le nom (catalan) d’Institut d’Adaptació Professional de la Dona (IAPD), passera en juillet 1937 sous le contrôle de la Generalitat de Catalogne.

Les cours d’alphabétisation sont complétés de cours plus poussés : ­culture générale, économie et droit, histoire sociale, etc. Pour ce faire, l’organisation dispose dès la fin de l’année 1936 de l’Instituto Mujeres Libres, situé rue Cortes à Barcelone ; puis du Casal de la Dona Treballadora (Maison de la femme travailleuse), qui propose des cours de niveaux divers, depuis les apprentissages de base jusqu’aux classes de formation sociale et de qualification professionnelle. À en croire Soledad Estorach, sa principale animatrice, il devient aussi une sorte d’école de militantes, dont les programmes, fin 1938, touchent journellement entre six cents et huit cents femmes. Ces diverses tâches éducatives sont complétées de programmes radiodiffusés et de tournées de propagande orale dans la région catalane ainsi que de la mise sur pied de bibliothèques ambulantes.

  • 23 Ce diminutif, mujercitas (petites femmes), est utilisé dans Mujeres Libres de manière péjorative po (...)

En ce qui concerne la maternité, les porte-parole de Mujeres Libres sont convaincues que, pour son émancipation, la femme doit être vue et se voir comme une personne à part entière et non comme, au premier chef, une mère : dans sa réponse à Vázquez, Lucía Sánchez s’était insurgée contre le fait que « le concept de mère [soit] en train d’absorber celui de femme, la fonction annulant l’individu » – une indignation qui était loin d’être partagée par toutes les femmes de la CNT, pour ne rien dire des hommes. Cependant, les rédactrices de Mujeres Libres sont convaincues que la maternité n’est pas quelque chose qui « se passe de façon naturelle », d’autant moins que l’éducation donnée aux femmes tend, selon elles, à en faire des mujercitas plutôt que des mères 23. Elles insistent alors sur la nécessité pour les femmes d’apprendre à être de bonnes mères, en retrouvant le thème, habituel dans la propagande anarchiste, de la « maternité consciente » : la revue publiera à cet effet de nombreux articles sur la puériculture, signés par Carmen Conde et Amparo Poch. Par ailleurs, dès les premiers jours qui suivent l’échec du coup d’État en Catalogne, des militantes de ce qui deviendra bientôt la Agrupación de Mujeres Libres, menées par Teresina Torrelles, créent à Terrassa une école d’infirmières puis une maternité. À Barcelone, Aurea Cuadrado, membre de l’ACF, prend la tête de la Casa de Maternidad, une clinique obstétrique qui dispense aussi des cours de « maternité consciente » (santé de la mère, contrôle de la natalité, sexualité). En février 1938, Mujeres Libres et les syndicats de la Santé collaborent avec le docteur Paulís à la fondation de l’Institut Louise Michel de puériculture et de soins maternels.

Il faut dire enfin quelques mots de la position de Mujeres Libres à l’égard de la sexualité, un sujet quasiment inexistant dans les pages de la revue, malgré la propagande menée depuis longtemps par les anarchistes en faveur de l’union libre, de l’éducation sexuelle, de la maternité volontaire et consciente. Or, malgré cette riche tradition, la question sexuelle n’est abordée que sous l’angle de la prostitution : dès son premier numéro d’après le 18 juillet 1936, un des objectifs de l’organisation est l’élimination de la prostitution, « le plus grand des esclavages ». Elle propose l’institution d’un réseau de liberatorios de prostitución, des « instituts de réinsertion des prostituées » qui permettraient d’aller au-delà de l’interdiction théorique de la prostitution, un projet rendu d’autant plus difficile que, comme le constatent les rédactrices de la revue, la guerre n’a fait qu’aggraver le problème. Les liberatorios visaient à offrir aux prostituées des services psychothérapiques, des soins sanitaires, une aide morale et une formation, enfin, qui devait leur permettre de vivre d’un métier.

  • 24 Le néo-malthusianisme anarchiste apparaît en Espagne à la charnière du xixe et du xxe siècle. Il co (...)

Il se peut que, comme cela a été suggéré parfois, le choix de n’aborder le « problème sexuel » que sous l’angle de la prostitution soit l’effet d’un certain puritanisme moral, incontestablement présent chez nombre de militants de la CNT. Cependant, le fait qu’Amparo Poch ait écrit de nombreux articles sur la sexualité féminine – dans Generación Consciente/Estudios et Orto (Aurore) deux revues issues du néo-malthusianisme anarchiste espagnol 24 – montre qu’il n’est pas question ici d’indifférence ni même de puritanisme de la part des rédactrices, mais bien plutôt d’une volonté délibérée de ne pas traiter ce genre de sujets dans ML pour ne pas ­effaroucher le public auquel la revue s’adresse.

  • 25 L’expression est de Mary Nash, Rojas, op. cit., p. 246.

En revanche, en ce qui concerne la question de l’avortement, il s’agit bel et bien d’un refus d’envisager le sujet. Pour preuve l’« incroyable silence 25 » observé dans ML à propos des dispositions prises par la Generalitat de Catalogne, qui légalise (en décembre 1936) « l’interruption artificielle de la grossesse » et crée des services ad hoc pour la mettre en pratique. Un silence d’autant plus frappant que la mesure a été adoptée sous l’impulsion du médecin anarchiste Félix Martí Ibáñez, un des animateurs de la revue Estudios. Parmi les organisations de femmes révolutionnaires, seul le Secrétariat féminin du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste) applaudit à la réforme, en faisant observer cependant que les facilités accordées aux femmes pour avorter pourraient se traduire par un plus grand harcèlement sexuel de la part des hommes, un sentiment sans doute partagé par de nombreuses femmes espagnoles, pour lesquelles le sujet demeurait pratiquement tabou. La position exprimée dès juin 1933 par Lola Iturbe – une des militantes les plus en vue de Mujeres Libres après le 18 juillet 1936 – en faveur de la légalisation de l’avortement et les allusions qu’elle fait, dans les colonnes de Tierra y Libertad, aux mesures prises par la Generalitat incitent à penser que, sur ce sujet aussi, les porte-parole de Mujeres Libres ont peut-être préféré mettre une sourdine à leurs convictions plutôt que de choquer les sentiments intimes des femmes auxquelles elles souhaitaient s’adresser.

Relations avec les autres organisations

  • 26 Créée en 1933 sous le nom de Mujeres contra la Guerra y el Fascismo, ce « Groupement des femmes ant (...)

Naturellement, les relations avec les associations féminines antifascistes vont se ressentir de l’engagement sans ambiguïté de Mujeres Libres dans le mouvement libertaire. Si, malgré tout ce qui l’en sépare, elle entretient des relations cordiales avec le Secrétariat féminin du POUM, il en va tout autrement avec la Agrupación de Mujeres Antifascistas (AMA), une organisation sous tutelle communiste qui a bénéficié du même élan qui profite au PCE au cours de la guerre civile 26. Regroupant nombre de femmes affiliées aux partis du Front populaire, elle est parvenue assez vite à constituer une organisation fortement implantée dans toute la zone républicaine.

Mujeres Libres adopta une attitude clairement belligérante à l’égard de cette organisation tenue pour un satellite du PCE, en critiquant en particulier la propagande incitant les femmes à encourager le recrutement masculin dans les forces républicaines. Défendant la nécessité d’assurer les conquêtes révolutionnaires de juillet 1936 et de ne pas les sacrifier au nom du combat antifasciste, Mujeres Libres se prononça clairement contre les appels de l’AMA à l’unité féminine, qui aboutirait à leur dissolution dans une organisation soumise de fait à l’influence communiste.

  • 27 Ce désir d’autonomie est patent jusque dans le choix de ne pas adjoindre le sigle CNT-FAI aux coule (...)

Bien plus complexes – et surprenantes – furent les relations avec les organisations du mouvement libertaire. Malgré son choix de l’autonomie à l’égard de l’organisation mère 27, Mujeres Libres chercha le soutien de la CNT, indispensable pour pouvoir réaliser ses projets, mais elle s’efforça surtout d’être reconnue en tant que branche du mouvement libertaire. La vérité est que, dans un cas et dans l’autre, les résultats des démarches de Mujeres Libres restèrent toujours bien en deçà de leurs espoirs. Pour ce qui est de l’appui financier, il lui fut accordé par la CNT et la FAI, mais assez chichement, surtout si on le compare au soutien dont bénéficièrent les autres organisations féminines de la part de leur « maison mère ». Quant à la reconnaissance de son existence par la CNT, ce fut là une source permanente de préoccupation pour ces militantes, qui se heurtèrent souvent à l’incompréhension ou à l’indifférence de la part de nombreux militants, les réticences les plus explicites venant de l’organisation de jeunesse, la FIJL, qui regardait Mujeres Libres comme un danger pour sa propre existence et alla même jusqu’à créer un Secrétariat féminin pour faire obstacle au départ de nombreuses jeunes militantes chez sa concurrente.

Plus difficile à comprendre est l’attitude des chefs anarcho-syndicalistes auxquels ont affaire les animatrices de Mujeres Libres. Dès le premier semestre 1937, Lucía Sánchez et Mercedes Comaposada ont intercédé auprès de Vázquez pour que la CNT se décide à reconnaître Mujeres Libres comme une composante du mouvement libertaire ; ce à quoi le dirigeant cénétiste réplique que cela ne pourra pas se faire tant que le mouvement ne se sera pas doté de toute l’armature institutionnelle (comités régionaux, nationaux, etc.) indispensable, selon lui, à toute organisation digne de ce nom. C’est après cette discussion que les animatrices du mouvement décident de fonder la Federación Nacional de Mujeres Libres comme organisation nationale structurée, sans que cela n’incite pour autant les responsables de la CNT à satisfaire à la demande qui leur a été faite.

  • 28 Hanns-Erich Kaminski, Ceux de Barcelone (1937), Allia, 2003 – souligné par nous.

Preuve de plus, si besoin est, des réticences des dirigeants de la CNT-FAI à admettre l’existence de Mujeres Libres, ces étonnants propos tenus par Federica Montseny devant le journaliste Hanns-Erich Kaminski, où celle qui est alors ministre de la Santé va jusqu’à nier l’existence même de Mujeres Libres : « Les deux sexes sont opprimés, dit-elle, pas seulement les femmes. Par conséquent, les hommes comme les femmes doivent lutter pour une seule libération. Voilà la raison pour laquelle nous n’avons aucune organisation exclusivement féminine28 »

L’épisode final, et le plus dramatique, du combat pour la reconnaissance de Mujeres Libres a lieu au cours du plénum d’octobre 1938 de la CNT, où l’organisation a été admise avec beaucoup de réserves. Mis enfin au pied du mur, les délégués présents se voient dans l’obligation de s’exprimer sur la demande de l’organisation féminine. S’ils indiquent d’entrée qu’ils sont tout prêts à lui apporter un appui moral et matériel, ils ne s’en déclarent pas moins opposés à lui concéder, aux côtés de la CNT, la FAI et la FIJL, le statut de quatrième branche du mouvement libertaire : 1. l’anarcho-syndicalisme n’admettant pas de différence sexuelle, une organisation exclusivement féminine ne peut pas se réclamer de l’anarchisme ; 2. l’existence de Mujeres Libres est source de confusion parce que le mouvement réalise des tâches qui incombent aux syndicats. En conséquence, Mujeres Libres ne doit plus fonctionner comme une organisation autonome mais se contenter d’œuvrer au sein des syndicats et des ateneos (centres culturels).

Cette position pourrait passer sans doute pour l’expression de la culture profondément masculine qui inspirait les militants de la CNT. Mais elle est aussi, à notre sens, l’effet de la très forte culture d’organisation qui les anime. Il faut garder à l’esprit ce qui fait l’originalité radicale de Mujeres Libres par rapport aux autres organisations de femmes, l’AMA ou le Secré­tariat féminin du POUM : alors que celles-ci furent les succursales féminines d’organisations majoritairement masculines, Mujeres Libres dut son existence à la seule volonté de certaines femmes de la CNT, qui impo­sèrent sa création sans consulter les instances de l’organisation mère. Si, ce faisant, le mouvement fut conséquent avec l’idéologie anarchiste dont il se réclamait, il est évident qu’il paya largement sa farouche volonté d’autonomie, un « séparatisme » incompréhensible pour de très nombreux militants de la CNT.

La double lutte de Mujeres Libres

  • 29 Lire Yannick Ripa, « Le genre dans l’anarcho-syndicalisme espagnol (1910-1939) », Clio, 1996, n° 3. (...)

Certain(e)s historien(ne)s ont cru voir une relative perte de la radicalité « féministe » de Mujeres Libres au cours de la guerre, qui s’expliquerait par l’alignement de l’organisation sur les positions les plus orthodoxes de l’anarcho-syndicalisme. L’une d’elles va jusqu’à reprocher à Mujeres Libres son refus de se ranger aux côtés des autres organisations de femmes sous prétexte que « la lutte pour la révolution sociale prend le pas sur d’autres combats », en suggérant que ces organisations auraient mené une lutte qu’on pourrait tenir pour « féministe », ce qui est pour le moins discutable 29. Et la même auteure croit voir au sein du mouvement une revalorisation de la maternité pendant les années de guerre, y compris chez Lucía Sánchez, bien qu’elle soit probablement au fait d’une homosexualité dont la militante ne se cachait pas et qui la prédisposait fort peu à la maternité.

  • 30 Martha A. Ackelsberg, Mujeres Libres…, op. cit., p. 239.

Quant à l’alignement sur les positions traditionnelles de l’anarcho-­syndicalisme, aveugle à la différence de genre, la décision du plénum d’octobre 1938 montre qu’il ne dut pas être jugé si grand par les hommes de la CNT qui firent, eux, le reproche aux Mujeres Libres d’être trop « féministes » pour être de bonnes anarchistes. Sur ce point, Martha Ackelsberg précise que, pour ces délégués, « une organisation orientée uniquement vers les femmes ne pouvait pas être véritablement libertaire 30 ».

  • 31 Ibid., p. 129-130. Il est vrai que les responsables cénétistes des industries collectivisées arguai (...)

S’il est bien évident que la situation de guerre dans laquelle l’Espagne s’installa près de trois ans ne pouvait guère inciter à la remise en cause des relations de genre, tout montre que les revendications « féministes » de Mujeres Libres n’en furent pas émoussées pour autant. C’est ainsi que le mouvement n’hésita pas à critiquer durement les miliciens qui, de retour à l’arrière, recouraient sans états d’âme aux services tarifés des prostituées ; et qu’il continua à réclamer l’application du principe « à travail égal, salaire égal » non respecté par les syndicalistes de la CNT là où ils participaient aux décisions – comme l’attestent certains témoignages rapportés par Martha Ackelsberg dans son livre 31.

  • 32 Mary Nash, Rojas, op. cit., p. 144. Martha Ackelsberg va bien plus loin en s’essayant à réfléchir ( (...)

D’autres spécialistes, cependant, mieux informés et probablement mieux disposés à l’égard de Mujeres Libres que Yannick Ripa, font preuve d’une bien plus grande équanimité quant à la portée et à la nature de leur action. Mary Nash, par exemple, observe que « la mobilisation féminine réalisée sous les auspices de l’organisation constitua un pas décisif pour l’accroissement de la conscience féministe, de l’identité et de l’amour-propre des femmes ». Et si elle note que « la pression de la guerre et les événements politiques produisirent un certain affaiblissement de la thèse féministe » dans le mouvement, elle souligne que « l’objectif définitif de l’émancipation féminine et sociale était resté immuable » 32.

Dans cette « double lutte » pour l’émancipation sociale et féminine – pour la « liberté extérieure » et la « liberté intérieure » de la femme –, un des principaux mérites de Mujeres Libres fut certainement de mettre en évidence, y compris au cours des années de guerre, les points aveugles de l’organisation syndicaliste révolutionnaire dont elles étaient issues. C’est ce qu’elles firent encore dans leur réponse à la décision du plénum d’octobre 1938, en faisant observer qu’on « ne pouvait faire valoir contre [leur] autodétermination le fait que l’anarchisme n’admette pas de différence de sexes puisque, en ce cas, il faudrait affirmer que, jusqu’à ­présent, nos organisations libertaires n’étaient pas telles puisque seuls, ou presque, les hommes ont agi en leur sein ».

Mais cela ne doit pas faire oublier que, par son existence même, Mujeres Libres avait mis aussi à découvert les limites et les insuffisances d’un certain féminisme – d’ailleurs encore dominant aujourd’hui –, puisque les militantes du mouvement étaient très conscientes de ce que le combat contre les injustices issues de la différence de genre pouvait éclipser – voire nier – le combat contre les différences de classe et la domination sociale, des sujets auxquels les femmes ouvrières de Mujeres Libres ne pouvaient rester indifférentes. C’est là un aspect de la question qu’il faut garder à l’esprit avant de reprocher ses insuffisances – réelles ou supposées –, du point de vue « féministe », à une organisation qui ne se conçut jamais comme telle.

C’est pourquoi il nous semble que, plutôt que de savoir si on peut faire l’aumône aux femmes de Mujeres Libres d’une épithète qu’elles ne songèrent pas à revendiquer, ni avant juillet 1936 ni après, il faudrait se demander si un terme dont les suffragettes d’hier et leurs émules d’aujourd’hui se sont réclamées et se réclament encore, pour exiger l’accès le plus large des femmes au monde du pouvoir et de l’argent, il faudrait, disions-nous, se demander si un tel terme peut véritablement rendre justice aux Mujeres Libres espagnoles. Et s’il est à la hauteur de ce qu’elles firent, dans les pires conditions qui soient, entre les années 1936 et 1939.

Notes

1 Deux exemples frappants, tirés d’ouvrages essentiels de l’historiographie libertaire espagnole : le mouvement Mujeres Libres est évoqué trois fois dans les quelque mille pages de l’ouvrage de José Peirats, La CNT en la revolución española (Ruedo Ibérico, 1971) – où n’apparaît pas le nom d’une seule de ses porte-parole ; et trois fois dans les mémoires du dirigeant Juan García Oliver, El eco de los pasos (L’Écho des pas, Ruedo Ibérico, 1978). Après la publication du livre Mujeres Libres. España 1936-1939 (Tusquets, Barcelone, 1975), une présentation et un recueil de textes du mouvement par l’historienne irlandaise Mary Nash, les Mujeres Libres ont suscité l’intérêt de quelques historien(ne)s – dont les travaux sont cités dans le présent essai. Leur effort n’a cependant pas été vain si on en juge par l’importance qu’on commence à accorder à cette organisation dans l’historiographie la plus récente de la guerre civile – pour preuve, les quelques pages que l’historien italien Claudio Venza dédie exclusivement à Mujeres Libres dans un passage de son petit livre Anarchia e potere nella guerra civile spagnola (Elèuthera, Milan, 2009), une chose impensable il y a quelques années seulement. Dans un tout autre domaine, signalons le film de Vicente Aranda, Libertarias (1997, avec Ana Belén, Victoria Abril et Ariadna Gil, entre autres), qui relate l’histoire de la rencontre d’une religieuse fuyant son couvent et d’un groupe de miliciennes affiliées à Mujeres Libres.

2 Né en 1839, ouvrier relieur membre de l’AIT, élu de la Commune de Paris, Eugène Varlin fut exécuté le 28 mai 1871.

3 Cité in Maxime Leroy, La Coutume ouvrière (1913), Éditions CNT-RP, 2007, chap. II : « Composition et formation du syndicat », p. 75-76.

4 Motion adoptée à l’occasion du IIe congrès de la Fédération régionale espagnole (la section espagnole de l’AIT), tenu à Saragosse en 1872, cité in Mary Nash, Rojas, Taurus, Madrid, 1999, p. 59.

5 Mary Nash rapporte le cas d’une grève de quatre mois menée en 1915 dans quelques usines catalanes de pâtes alimentaires, visant à exclure les femmes des lieux de production, sous prétexte qu’elles y occupaient des « postes de travail masculins », et à imposer une réglementation du travail les empêchant de réaliser des travaux manuels dans ces usines. De fait, la majorité des syndicats espagnols de l’époque considéraient, tous « principes » mis à part, que la main-d’œuvre féminine constituait une menace déloyale contre les conditions de travail et le niveau des salaires existants (Mary Nash, Rojas, op. cit., p. 64).

6 Cité ibid., p. 67.

7 Dite la « Louise Michel espagnole », Teresa Claramunt (1862-1931) était une propagandiste anarchiste et une ouvrière du textile. En 1905, elle publia une brochure intitulée La mujer. Consideraciones sobre su estado ante las prerrogativas del hombre (La femme. Considérations sur son état devant les prérogatives de l’homme), un des premiers essais sur la condition sociale de la femme espagnole écrit par une ouvrière ; citation ibid., p. 67.

8 Teresa Claramunt, « La igualdad de la mujer [L’égalité de la femme] », Bandera Social (2 octobre 1886), cité in María Amalia Pradas Baena, Teresa Claramunt, la virgen roja barcelonesa, Virus, Barcelone, 2006, p. 175.

9 Publiciste et propagandiste anarchiste, Federica Montseny (1905-1994) reste l’une des figures les plus connues – et les plus discutées – du mouvement libertaire espagnol, des années 1930 à sa mort en exil, à Toulouse. Avec Juan García Oliver, Juan López et Joan Peiró, elle fut au nombre de ces militants de la CNT-FAI auxquels l’organisation anarcho-syndicaliste demanda de participer, à partir de novembre 1936, au gouvernement du socialiste de gauche Francisco Largo Caballero. Nommée au ministère de la Santé et de l’Assistance sociale, elle fut la première femme à occuper un poste ministériel dans un pays d’Europe occidentale. Si elle plaça une des fondatrices de Mujeres Libres, Amparo Poch, à un poste important de son ministère, elle resta cependant assez éloignée des positions de l’organisation. Mary Nash s’est efforcée de mettre en évidence les différences entre ces deux types d’engagement dans l’émancipation des femmes en notant que, là où Federica Montseny l’abordait sous une forme purement individualiste, en proposant une sorte de « modèle de super-femme, produit de la conscience individuelle et de l’autodépassement », les Mujeres Libres envisageaient pour leur part

« une stratégie duale, fondée sur l’initiative individuelle mais aussi sur une réponse collective qui offrît aux femmes l’appui et la formation indispensables leur permettant de devenir libres » (Mary Nash, Rojas, op. cit., p. 137).

10 Ce « Groupement culturel féminin » n’est pas le seul groupe de femmes anarchistes existant à Barcelone avant juillet 1936 ; il faut citer aussi Brisas Libertarias et le Comité Femenino Pro-Amnistía.

11 Soledad Estorach (1915-1993) était une militante catalane de Mujeres Libres.

12 Propos cités par Martha Ackelsberg, qui précise : « Les hommes ne savaient pas comment intégrer les femmes comme militantes. Les hommes et même de nombreuses femmes continuaient de les tenir pour des militantes de second rang. Pour la majorité des hommes, je crois, la situation idéale était d’avoir une compagne qui ne s’oppose pas à leurs idées, mais qui, dans la vie privée, soit à peu près comme les autres. […] Par exemple, quand les hommes étaient emprisonnés, les femmes devaient s’occuper des enfants, travailler pour faire vivre la famille, les visiter en prison… Là-dessus, les compagnes étaient très bonnes, mais pour nous, ce n’était pas suffisant. Ça, ce n’était pas militer. » (Martha A. Ackelsberg, Mujeres Libres. El anarquismo y la lucha por la emancipación de las mujeres, Virus, Barcelone, 1999, p. 157-158 [La vie sera mille fois plus belle, ACL, 2010].)

13 Amparo Poch se distinguait de ses camarades par son appartenance au secteur treintista (l’aile modérée) de la CNT et au Partido Sindicalista créé par Ángel Pestaña, le principal inspirateur de cette faction.

14 Mouvement littéraire d’avant-garde, l’ultraísmo est né en 1918 à Madrid, en réaction au modernisme qui avait dominé la poésie de langue espagnole depuis la fin du xixe siècle. Le noyau du groupe, qui se réunissait au café Colonial de la capitale, autour de son principal animateur, le poète et traducteur Rafael Cansinos Assens, était composé, entre autres, de Guillermo de Torre, Juan Larrea, Gerardo Diego, Pedro Garfias, Ernesto López-Parra, et de Lucía Sánchez Saornil. Influencé à l’origine par le futurisme italien, il s’en distinguait cependant par son caractère spécifiquement littéraire et poétique. Installé à Majorque au début des années 1920, Jorge Luis Borges intégra le mouvement et, en 1921, signait un manifeste ultraísta avec Jacobo Sureda puis, la même année, publiait un article dans la revue Nosotros (Buenos Aires), où il synthétisait les objectifs du nouveau mouvement. Par son entremise, l’Argentine fut le seul pays d’Amérique latine où se créa un groupe ultraísta.

15 Lettre du 17 avril 1936, in Jesús María Montero, Anarcofeminismo en España, Fundación Anselmo Lorenzo, Madrid, 2003, p. 142.

16 Citation extraite de Mujeres Libres. Luchadoras libertarias, Fundación Anselmo Lorenzo, Madrid, 1999, p. 25.

17 Ibid., p. 25. Cette critique du féminisme comme tentative de remplacement des caractères féminins par les masculins avait déjà été formulée par Isaac Puente, médecin de son état, rédacteur du fameux Concepto confederal del comunismo libertario (le programme adopté par la CNT en mai 1936 à son congrès de Saragosse), assassiné par les fascistes en août 1936. En 1923, dans la revue Generación Consciente, Puente s’en était pris au « féminisme actuel, qui tend à substituer les caractères masculins aux féminins», l’accusant de chercher à « diminuer le

contraste [entre les uns et les autres], en diminuant, du coup, la pulsion sexuelle – le plus puissant moteur humain», ce qui, selon lui, ne pouvait que porter préjudice à la femme (cité in Eduard Masjuan, La ecología humana en el anarquismo ibérico, Icaria, Barcelone, 2000, p. 391).

18 Humanisme intégral de Léopold Lacour a paru en 1897 chez Stock.

19 Bien plus tard, Carmen Conde sera la première femme à entrer à l’Académie espagnole.

20 Cité in Jesús María Montero, Anarcofeminismo en España, op. cit., p. 116.

21 Ibid., p. 106.

22 Ouvrière du textile, Suceso Portales (1904-1999) était vice-secrétaire de la Federación Nacional de Mujeres Libres.

23 Ce diminutif, mujercitas (petites femmes), est utilisé dans Mujeres Libres de manière péjorative pour désigner des femmes coquettes et superficielles.

24 Le néo-malthusianisme anarchiste apparaît en Espagne à la charnière du xixe et du xxe siècle. Il connaît un grand regain d’activités avec la création, en 1923, de la revue Generación Consciente, animée par le groupe anarchiste Redención et à laquelle participe Isaac Puente (lire supra, note 15). En 1931, dans Estudios, la revue qui succède à Generación Consciente, Puente expose le programme suivant : « L’éducation sexuelle, l’abolition de la prostitution, la lutte contre les maladies vénériennes ainsi que la diffusion des moyens pour éviter lesdites maladies, la revendication du “mariage de compagnie” et du divorce, la revendication de la liberté sexuelle de la femme, le droit au contrôle de la natalité, […] la désintoxication du sexe de toutes les sanctions et de tous les préjugés religieux qui

l’entourent » (cité in Eduard Masjuan, La ecología humana…, op. cit., p. 396). On peut penser que les Mujeres Libres trouvèrent une partie de leur inspiration dans ce courant fortement actif dans le mouvement libertaire d’Espagne.

25 L’expression est de Mary Nash, Rojas, op. cit., p. 246.

26 Créée en 1933 sous le nom de Mujeres contra la Guerra y el Fascismo, ce « Groupement des femmes antifascistes » avait adhéré en 1934 au Komintern.

27 Ce désir d’autonomie est patent jusque dans le choix de ne pas adjoindre le sigle CNT-FAI aux couleurs rojinegras (rouge et noire) présentes sur la carte d’adhérente à Mujeres Libres ; par ailleurs, le mouvement choisit le bleu – avec frange rouge et noire – pour couleur de son drapeau.

28 Hanns-Erich Kaminski, Ceux de Barcelone (1937), Allia, 2003 – souligné par nous.

29 Lire Yannick Ripa, « Le genre dans l’anarcho-syndicalisme espagnol (1910-1939) », Clio, 1996, n° 3.

30 Martha A. Ackelsberg, Mujeres Libres…, op. cit., p. 239.

31 Ibid., p. 129-130. Il est vrai que les responsables cénétistes des industries collectivisées arguaient de ce que le travail effectué par les femmes était, en général, moins difficile et moins pénible que celui des hommes, et qu’on ne dérogeait donc pas au principe établi « à travail égal, salaire égal ».

32 Mary Nash, Rojas, op. cit., p. 144. Martha Ackelsberg va bien plus loin en s’essayant à réfléchir (dans la voie ouverte par Audre Lorde, Adrienne Rich, Marilyn Frye ou Carole Pateman) à tout ce que le message des Mujeres Libres espagnoles pourrait apporter aujourd’hui encore à une « politique de la différence » qui ne repousse pas au second plan les différences de classe dont pâtissent tant les femmes que les hommes (Martha A. Ackelsberg, Mujeres Libres…, op. cit., « Conclusion »).

Miguel Chueca

Réalisation : William Dodé