couverture
Agone 43
« Comment le genre trouble la classe »
Coordination Thierry Discepolo & Gilles Le Beuze
Parution : 18/06/2010
ISBN : 9782748901221
Format papier : 272 pages (15 x 21 cm)
22.00 €

Commander

Lire en ligne 
Format PDF 
Format EPUB 

Accès libre

PDF 
EPUB 

Table des matières

Ce que le tournant postmoderne a fait au féminisme La rédaction

Le marxisme et l’origine de l’oppression des femmes : une nécessaire réactualisation Christophe Darmangeat

« Une force féminine consciente et responsable qui agisse en tant qu’avant-garde de progrès » Miguel Chueca

Le mouvement Mujeres Libres (1936-1939)

Une femme de mineur à la tribune de l’Année internationale de la femme (1976) Domitila Barrios de Chungara

Pourquoi le poststructuralisme est une impasse pour le féminisme Barbara Epstein

Féminisme & postmodernisme Sabina Lovibond

Peut-on penser une construction performative du genre ? Bruno Ambroise

Cent ans de sollicitude  en France Jules Falquet et Nasima Moujoud

Domesticité, reproduction sociale,  migration & histoire coloniale

La Leçon des choses

Au service de Robert Walser (1878-1956) Anne-Lise Thomasson et Thierry Discepolo

Notes éditoriales

Un point c’est tout !

Note du traducteur Walter Weideli

Postface à L’Homme à tout faire, Robert Walser (1970)

Histoire radicale

Victor Serge (1890-1947) : De la jeunesse anarchiste à l’exil mexicain Charles Jacquier

Introduction aux textes de Rirette Maîtrejean, Julián Gorkin & Claudio Albertani

De Paris à Barcelone Rirette Maîtrejean

Un homme de pensée et d’action au service de la vérité et de la liberté Julián Gorkin

Le groupe Socialismo y Libertad Claudio Albertani

L’exil anti-autoritaire d’Europe au Mexique et la lutte contre le stalinisme (1940-1950)

Présentation

Née en 1937 dans les Andes boliviennes, Domitila Barrios de Chungara était mariée à un mineur et mère de sept enfants quand elle est devenue porte-parole, non seulement des femmes, mais des mineurs engagés dans les violentes luttes sociales qui agitaient la localité de Siglo XX, l’un des principaux complexes miniers du pays. Au cours des années 1960 et 1970, celle-ci fut le théâtre de conflits répétés liés aux transformations économiques et sociales de l’époque, avec leur cortège de répressions.

En 1961, période de crise financière, la Corporation minière de Bolivie (Comibol), société nationalisée, ne paye pas les mineurs pendant trois mois ; ceux qui revendiquent une augmentation des salaires sont envoyés en prison. Un groupe de soixante femmes organise alors une grève de la faim pour obtenir la liberté de leurs compagnons et des dirigeants ­syndicaux. Après dix jours, elles obtiennent satisfaction. Cet événement est à l’origine du « Comité des ménagères » de Siglo XX, en soutien au syndicat des mineurs, dont le modèle se développera dans les autres mines nationalisées.

Domitila vivait avec sa famille dans un deux-pièces mis à disposition par la Comibol (tant que son mari y travaillait), principalement occupée aux tâches ménagères, à l’éducation de ses enfants, et à faire la queue à la pulpería pour se procurer les produits de première nécessité. A-t-elle été influencée par les activités politiques de son père (un ancien dirigeant syndical qui l’éleva seul après la mort de sa mère) ? Toujours est-il qu’en 1963 elle rejoint le « Comité des ménagères » pour garder en otage les gringos qui seront échangés avec deux dirigeants du syndicat des mineurs.

  • 1 Après ce massacre de septembre 1965 aura lieu, en 1967, celui dit « de la Saint-Jean » : depuis deu (...)

Un an plus tard, Domitila est nommée secrétaire remplaçante du comité par la secrétaire générale en titre qui doit se rendre aux obsèques d’étudiants tués lors d’une manifestation. Cette dernière se faisant arrêter puis emprisonner, Domitila se trouve en charge de toutes les responsabi­lités du Comité des ménagères. Nommée officiellement secrétaire générale en 1965, sans expérience ni formation, Domitila avouera qu’elle ne prenait pas la mesure de la situation. C’est alors qu’elle assiste personnellement à l’assassinat de nombreux mineurs par l’armée, suivi d’une répression qui laisse des centaines de veuves sans logement ni argent, avec jusqu’à huit enfants à nourrir 1.

Constatant que beaucoup de femmes sont sans emploi, et en particulier que les veuves et la plupart de celles dont les maris sont atteints de la silicose n’ont pour seule ressource financière qu’une pension insuf­fisante versée par l’État, Domitila Barrios de Chungara fait de ce problème l’une de ses priorités. En plus d’avoir trouvé un travail à des dizaines de femmes, elle s’est battue pour leurs droits et, aux côtés des mineurs, pour l’amélioration de leurs conditions de travail et l’augmentation de leurs salaires. Mais Domitila a aussi œuvré pour la solidarité, au sein de la classe laborieuse, entre les hommes et les femmes, entre les ouvriers et les paysans. Ses actions ont souvent provoqué la répression par l’armée, lui valant deux emprisonnements et un exil dans une zone rurale proche de La Paz.

  • 2 Utilisée en titre, cette phrase est celle par laquelle Domitila introduisait souvent ses discours, (...)

Le texte qui suit est extrait de la retranscription du récit par Domitila de ces événements sous le titre Si on me donne la parole… 2. Dans la préface à ce livre, Moema Viezzer précise que « ses années de lutte et l’authenticité de son engagement avaient valu [à Domitila] une invitation officielle des Nations unies » pour se rendre à la tribune de l’Année internationale de la femme, organisée cette année-là à Mexico, où elle représentera le Comité des ménagères de Siglo XX.

Réélue secrétaire générale, Domitila Barrios de Chungara est ensuite envoyée au congrès des mineurs à Corocoro. Ses discours pour l’indexation des salaires sur le coût de la vie seront à l’origine d’une longue grève, brisée par l’armée. Les mineurs de Siglo XX reprennent le travail en août 1976 sans obtenir gain de cause et la Comibol ne reconnaît plus le syndicat ni le Comité des ménagères. Néanmoins, Domitila gardera espoir en la création d’un système socialiste adapté à la Bolivie.

  • 3 Par exemple, ce témoignage est absent de la toute récente Nouvelle encyclopédie politique et histor (...)
  • 4 Alors que la Révolution nationale de 1952 s’était articulée autour des identités de classe en faisa (...)
  • 5 « Il fallait voir l’éclat de rire des hommes ! Ils disaient : “Les femmes se sont organisées en fro (...)

Traduit en France en 1978, deux ans après son édition bolivienne, ce témoignage aujourd’hui passé aux oubliettes de l’histoire 3 illustre comment les relations Nord/Sud – comme modalité de conflit de classes – ont pu traverser le féminisme. Dans une période où le tiers-monde constituait un terrain de jeu privilégié de la guerre froide, les mouvements de libération étaient plus ou moins directement sous l’influence de l’URSS et sa version d’un marxisme le plus orthodoxe, produisant des décalages théoriques qui redoublaient les difficultés à mettre en pratique un programme de lutte contre les dominations dites « secondaires ». Ainsi, alors que cette revendication est désormais au cœur de la société bolivienne, Domitila n’évoque que rarement son « indianité » 4 ; de même, en tant qu’élément de l’oppression dont les siens sont les victimes, le racisme n’est présent que dans les récits de son enfance ; et on ne trouve, dans son témoignage, à peu près aucune critique du sexisme quotidien au sein de sa propre communauté – qui n’y échappe pourtant pas, comme Domitila l’évoque en passant lors de la création du Comité des ménagères 5.

  • 6 Ibid., p. 39.
  • 7 Ibid., p. 71-79.

Comme on va le voir à ses réactions face aux débats menés à Mexico, celle-ci ne partage pas les urgences de la plupart des conférencières. Dans le Comité des ménagères de Siglo XX qu’elle représentait, on considérait que la libération des femmes passait avant tout par la libération du pays du joug de l’impérialisme et par l’arrivée au pouvoir d’ouvriers issus du peuple, qui contrôleraient les lois, l’éducation, et tous les ministères 6. N’y avait-il pour autant rien de féministe dans leurs luttes pour la création d’emplois et l’amélioration des conditions de travail des femmes, en faveur de leur éducation et pour améliorer leur propre ­existence, échapper à leur statut de femme au foyer 7 ?

  • 8 Sur ce mouvement, lire Elsa Dorlin (dir.), Black Feminism. Anthologie du féminisme africain-américa (...)

Il est remarquable qu’au moment où Domitila Barrios de Chungara donne son témoignage se développe aux États-Unis le Black Feminism, un mouvement en réaction aux limites du féminisme blanc et de classe moyenne quant à la perception (et donc l’intégration dans les luttes) de l’oppression spécifique subie par la femme noire. Ce qui poussera certaines militantes afro-américaines à tenir pour insuffisante la seule lutte contre le patriarcat et à considérer que leur libération passe aussi par des alliances avec les hommes de leurs groupes sociaux racialisés 8. Cette analyse, le Black Feminism l’étendra aux autres femmes non blanches ainsi qu’aux femmes du tiers-monde, en particulier pour répondre au prétendu antiféminisme de ces dernières lorsqu’elles s’engagent dans le syndicalisme révolutionnaire ou des mouvements sociaux radicaux dominés par la « contradiction principale », la seule lutte des classes.

Elsa Laval

Une femme de mineur à la tribune de l’Année internationale de la femme (1976)

En 1976, une cinéaste brésilienne envoyée par les Nations unies est venue en Bolivie. Elle parcourait l’Amérique latine, elle cherchait des leaders féminines, elle recueillait l’opinion des femmes sur leur condition, elle voyait dans quelle mesure et de quelle manière elles participaient à la promotion de la femme.

  • 9 Film réalisé en 1971 par le groupe Ukhamau, composé de journalistes et de cinéastes engagés. Après (...)

En Bolivie, le « front des ménagères » avait attiré son attention, elle en avait entendu parler à l’étranger, et puis elle avait vu les femmes de Siglo XX jouer dans Le Courage du peuple 9. Elle a donc obtenu une autorisation du gouvernement pour venir dans les mines. Et elle m’a rendu visite. La discussion qu’elle a eue avec moi lui a plu et elle m’a dit que tout ce que je savais, il fallait que je le fasse connaître au reste du monde. Elle m’a demandé si je pouvais voyager. Je lui ai dit que non, que je n’avais même pas d’argent pour me déplacer dans mon propre pays.

Alors elle m’a demandé si j’accepterais de participer à un congrès de la femme qui allait se tenir à Mexico, au cas où elle pourrait m’obtenir de l’argent. J’ai appris à ce moment-là qu’il y avait une Année internationale de la femme.

Je n’y croyais pas beaucoup, mais je lui ai quand même répondu oui. Mais j’ai pensé que ce n’était qu’une promesse de plus et je n’y ai pas attaché d’importance.

J’ai été plutôt surprise et déconcertée quand j’ai reçu le télégramme qui disait que j’étais invitée par les Nations unies. J’ai convoqué une réunion du comité et elles ont toutes été d’accord que ça serait bien que je fasse le voyage avec une autre camarade. Mais le manque d’argent ne nous a pas permis d’être deux. Le lendemain, je suis allée à une réunion des dirigeants du syndicat et des délégués de base, je lui ai fait mon rapport et ils ont tous approuvé ma participation à cet événement, ils m’ont même aidée économiquement pour que je puisse commencer les démarches.

Alors je suis allée à La Paz avec d’autres camarades, et là nous avons tout vérifié et je suis restée seule pour faire les démarches. J’y ai passé plusieurs jours. Et j’étais sur le point de renoncer au voyage parce qu’on ne voulait pas me donner le visa.

Là-dessus, plusieurs dirigeants de Siglo XX sont arrivés à La Paz et se sont étonnés de me trouver toujours là. Alors ils sont allés avec moi au secrétariat du ministère de l’Intérieur et ils ont demandé :

« Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi la camarade n’est-elle pas à Mexico ? C’est aujourd’hui qu’on inaugure la conférence de l’Année internationale de la femme. Est-ce que nos épouses ont le droit de participer à cette conférence, ou bien est-ce qu’il n’y a que vos femmes qui peuvent y aller ? »

Et à moi, ils m’ont dit :

« Eh bien, camarade, puisqu’ils ne veulent pas vous laisser y aller, allons-nous-en. Vous aviez une invitation des Nations unies et, malgré ça, ils ne veulent pas vous laisser y aller. Dans ces conditions, nous, nous allons nous plaindre aux Nations unies. Et puis nous allons aussi faire une grève de protestation. Allons-nous-en, camarade. »

Et ils m’emmenaient déjà, mais voilà que les gens du ministère ont réagi :

« Mais il fallait commencer par là ! Un instant, un instant, il ne faut pas vous mettre dans cet état-là. Si la dame a une invitation des Nations unies, il fallait commencer par là. Où est-elle cette invitation ? »

L’invitation ! Pendant toutes ces journées, chaque fois que je leur en donnais une copie, ils la perdaient. Mais les camarades mineurs ont de l’expérience, ils me l’avaient fait photocopier. Alors, bien sûr, quand ils en perdaient une, j’en sortais une autre, et ainsi de suite. Et l’original, c’étaient les dirigeants eux-mêmes qui la gardaient pour qu’au cas où les premières copies seraient épuisées ils puissent en tirer d’autres.

Je leur ai donné une copie de plus et, à peu près une heure plus tard, ils m’ont donné mes papiers. L’avion partait le lendemain à neuf heures du matin.

Au moment où je montais dans l’avion, une demoiselle du ministère de l’Intérieur m’a abordée. Je l’avais vue plusieurs fois au ministère, elle était toujours derrière ses papiers. Elle m’a dit :

« Alors, madame, vous avez eu votre passeport ? Comme je suis contente ! Vous le méritez tant ! Comme je vous félicite ! Et comme j’aimerais me faire toute petite pour aller à Mexico avec vous ! Je vous félicite. »

Mais, ensuite, elle, a pris un ton très mystérieux :

« Seulement, madame, votre retour au pays dépendra beaucoup de ce que vous allez dire là-bas. Alors il faut faire attention à ne pas dire n’importe quoi… Il faut bien réfléchir. Vous devez penser avant tout à vos enfants que vous laissez ici. C’est un conseil que je vous donne. Bonne chance. »

Je pensais à mes responsabilités de mère et de dirigeante et, après ce que m’avait dit cette demoiselle, mon rôle à Mexico m’apparaissait très difficile. Je me sentais prise entre la croix et l’épée, entre l’enclume et le marteau. Mais j’étais décidée à remplir la mission que m’avaient confiée mes compagnons et mes compagnes.

Nous sommes allés de La Paz à Lima, puis de là à Bogota et enfin à Mexico.

Pendant le voyage, je pensais… je pensais que je n’avais jamais pensé que je voyagerais un jour en avion et surtout pas pour aller dans un pays aussi lointain que le Mexique. Non, jamais, car nous étions si pauvres que parfois nous n’avions presque pas de quoi manger et que nous ne pouvions même pas aller voir notre propre pays. Je pensais que j’avais toujours rêvé de connaître mon pays, chaque coin l’un après l’autre… et puis voilà. J’étais partie, beaucoup plus loin. Cela me causait une émotion agréable et triste en même temps. Comme j’aurais voulu que d’autres camarades aient la même possibilité !

Dans l’avion, tout le monde parlait des langues étrangères, ils discutaient, ils riaient, ils buvaient, ils jouaient. Je ne pouvais parler à personne. C’était comme si je n’étais pas là. Quand nous avons fait le transit à Bogota, j’ai rencontré une Uruguayenne qui allait également à Mexico pour participer à la tribune et j’ai donc eu quelqu’un avec qui parler.

En arrivant à Mexico, j’ai été impressionnée par la quantité de jeunes qui étaient là pour recevoir les gens qui débarquaient, ils parlaient toutes les langues. Et ils demandaient qui étaient les personnes qui venaient pour la conférence de l’Année internationale de la femme. Ils nous ont aidées à passer la douane. Ensuite, j’ai été dans un hôtel qu’on m’a indiqué.

J’avais lu dans les journaux boliviens que, pour l’Année internationale de la femme, il y avait deux endroits : le premier, la « conférence », pour les représentants officiels de tous les pays. L’autre, la « tribune », pour les représentants des organismes non gouvernementaux.

Le gouvernement avait envoyé ses déléguées à la conférence. Elles étaient venues pour expliquer à coups de grosses caisses et de cymbales qu’en Bolivie la femme avait atteint l’égalité avec le mâle plus que dans aucun pays du monde. Moi j’étais la seule Bolivienne invitée à la tribune. J’ai rencontré des camarades boliviennes, mais elles habitaient Mexico.

Donc je m’imaginais qu’il y avait deux groupes : le premier, au niveau gouvernemental, avec les dames de la classe supérieure ; et l’autre, au niveau non gouvernemental, avec des personnes comme moi, ayant les mêmes problèmes, des personnes comme ça, humbles. Je me faisais vraiment des illusions. Je me disais : « ¡ Caramba ! Je vais rencontrer des ouvrières et des paysannes du monde entier. Elles vont être toutes comme nous, des femmes opprimées et persécutées. »

C’est ce que j’avais vu dans le journal, non ?

À l’hôtel, j’ai fait connaissance avec une Équatorienne et je suis allée avec elle au siège de la tribune. Mais je n’ai pu y aller que le lundi. Les séances avaient commencé depuis le vendredi.

Nous sommes entrées dans un très grand salon où se trouvaient quatre ou cinq cents femmes. L’Équatorienne m’a dit :

« Venez, venez camarade. C’est ici qu’on traite les problèmes les plus brûlants de la femme. C’est donc ici que nous devons faire entendre notre voix. »

Il n’y avait plus de sièges. Alors nous nous sommes assises sur une marche. Nous étions pleines d’enthousiasme. Nous avions déjà perdu une journée de la tribune et nous voulions récupérer et participer à tout ce qui se passait. Nous voulions savoir ce que pensaient toutes ces femmes, ce qu’elles disaient de l’Année internationale de la femme, quelles étaient leurs préoccupations les plus urgentes.

C’était ma première expérience et je m’imaginais que j’allais entendre des choses qui pourraient me faire progresser dans la vie, dans la lutte, dans mon travail, vous comprenez ?

Alors, bon, voilà qu’une gringa a pris le micro, avec ses cheveux bien blonds, des tas de choses autour du cou et ailleurs, les mains dans les poches. Et elle a dit à l’assemblée :

« Si j’ai demandé le micro, c’est simplement pour vous parler de mon expérience et vous dire que les hommes nous doivent mille et une médailles, à nous les prostituées, parce que nous avons le courage de coucher avec tellement d’hommes. »

« Bravo !… »

Et les voilà qui applaudissent.

Ma camarade et moi, nous sommes sorties de cet endroit. En réalité, c’était une réunion de centaines de prostituées qui traitaient de leurs problèmes. Et nous sommes allées dans un autre endroit. Là, c’étaient les lesbiennes. Et, là aussi, leur discussion c’était qu’elles se sentaient heureuses et fières d’aimer une autre femme, qu’elles devaient lutter pour leurs droits… Comme ça !

Ce n’était pas cela qui m’intéressait. Et je ne comprenais pas du tout qu’on dépense tellement d’argent pour discuter de ces choses-là à la tribune. Parce que moi, j’avais laissé mon compagnon avec nos sept enfants et son travail quotidien à la mine. J’avais quitté mon pays pour faire connaître la réalité de ma patrie, ses souffrances, pour dire qu’en Bolivie la Charte des Nations unies n’est pas appliquée. Je voulais faire connaître tout cela et écouter ce qu’on me dirait des autres pays exploités et des autres groupes qui s’étaient déjà libérés. Et voilà que c’est sur ces problèmes-là que je tombais… Je me sentais plutôt perdue. Dans d’autres salons encore, il y en avait qui se levaient et qui disaient :

« Le bourreau, c’est l’homme… C’est l’homme qui fait les guerres, c’est l’homme qui fait les armes nucléaires, c’est l’homme qui bat la femme… Et alors, quelle est la première bataille à mener pour obtenir l’égalité des droits pour la femme ? C’est d’abord de faire la guerre au mâle. Si le mâle a dix femmes comme maîtresses, eh bien la femme n’a qu’à avoir dix hommes comme amants elle aussi ; si l’homme dépense tout son argent au café à perdre son temps, la femme n’a qu’à faire la même chose. Et quand nous aurons atteint ce niveau, alors l’homme et la femme pourront se prendre par la main et se mettre à lutter pour la libération de leur pays, pour l’amélioration des conditions de vie dans leur pays. »

Telle était la mentalité, la préoccupation de beaucoup de groupes, et pour moi ç’a été un choc très violent. Nous parlions des langages complètement différents, non ? Et ça rendait le travail très difficile. Et en plus, les micros étaient très contrôlés.

Alors nous avons formé un groupe de Latino-Américaines et nous avons renversé tout ça. Nous avons fait entendre ce qu’étaient nos problèmes communs, en quoi consistait pour nous notre promotion, comment vit la majorité des femmes. Et nous avons dit aussi que, pour nous, le premier, le principal travail ne consiste pas à nous battre contre nos compagnons mais à changer avec eux le système dans lequel nous vivons pour un autre, où hommes et femmes auront droit à la vie, au travail, à l’organisation.

Au début, on ne remarquait pas tellement le contrôle qui était exercé sur la tribune. Mais à mesure que se précisaient les prises de position et les revendications, les choses ont commencé à changer. Par exemple, ces femmes qui défendaient la prostitution, le contrôle des naissances, elles voulaient en faire les problèmes primordiaux à discuter à la tribune. Pour nous, c’étaient des problèmes réels mais pas fondamentaux.

Par exemple, quand elles parlaient du contrôle des naissances, elles nous disaient que nous ne pouvions pas faire autant d’enfants en vivant dans une telle misère, puisque nous n’avons même pas de quoi nous nourrir. Et elles voyaient dans le contrôle des naissances la solution de tous les problèmes de la faim et de la dénutrition.

  • 10 En plus d’importants gisements de pétrole et de gaz, la Bolivie est un pays riche en minerais (étai (...)

Mais en réalité le contrôle des naissances tel qu’elles le concevaient ne peut pas s’appliquer à mon pays. Nous autres, Boliviens, nous sommes déjà tellement peu nombreux que si on limite encore la natalité, la Bolivie va finir par rester sans habitants. Et alors les richesses de notre pays vont rester en cadeau à ceux qui veulent nous contrôler complètement, non ? Mais il n’y a aucune justification non plus à ce que nous vivions ainsi dans la misère. Tout pourrait être différent, car la Bolivie est un pays très privilégié sur le plan des richesses naturelles 10. Mais notre gouvernement préfère voir les choses comme ça, pour justifier le bas niveau de vie du peuple bolivien et les salaires très bas qu’il donne aux travailleurs. Et c’est pour cela qu’il recourt au contrôle des naissances.

On a essayé de plusieurs manières de détourner la tribune avec des problèmes qui n’étaient pas les problèmes fondamentaux. Il a donc fallu que nous fassions connaître à tout le monde ce qui était primordial pour nous dans tout ça. Pour moi, je suis intervenue plusieurs fois personnellement. C’étaient de petites interventions parce que nous ne pouvions pas garder le micro plus de deux minutes.

  • 11 C’est-à-dire à la retraite, en général pour cause d’invalidité ou de maladie – et chez les mineurs (...)

Le film La Double Journée, tourné par la camarade brésilienne qui m’avait invitée à la tribune, a servi à orienter les participantes qui n’avaient aucune idée de ce qu’est la vie de la femme paysanne ou ouvrière en Amérique latine. La Double Journée montre le système de vie de la femme, et particulièrement en ce qui concerne son travail. On y voit comment vit la femme aux États-Unis, au Mexique, en Argentine. Cela fait un grand contraste. Mais il est encore plus grand quand on présente la Bolivie, parce que la camarade a interviewé une travailleuse de Las Lamas qui attend un enfant. Elle lui demande dans l’interview : « Vous allez bientôt avoir votre enfant, alors pourquoi ne restez-vous pas à vous reposer comme il faut ? » La travailleuse répond qu’elle ne peut pas, parce qu’elle doit gagner le pain de ses enfants et aussi celui de son mari, qui est pensionné 11, et la pension est très faible. « Et les indemnités ? » demande la Brésilienne. Alors la femme explique que son mari est parti de la mine complètement détruit et que tout l’argent des indemnités a été dépensé à essayer de le soigner. Et c’est pour ça qu’elle est obligée maintenant de travailler, ainsi que ses enfants, pour entretenir aussi son mari.

Bien sûr, c’était très violent, c’était dramatique. Et les compagnes de la tribune se sont rendu compte que je n’avais pas menti en parlant de notre situation dans la mine.

  • 12 À l’époque de ce récit, un programme de travail avait été proposé, à Siglo XX, aux nombreuses veuve (...)

Après la projection, comme j’avais moi aussi participé au film, on m’a donné la parole. Alors j’ai dit que cette situation était due au fait qu’aucun gouvernement ne s’était préoccupé de créer des sources de travail pour les femmes pauvres12. J’ai dit que l’unique travail que l’on reconnaît aux femmes, c’est le travail domestique, et celui-là il est gratuit. Moi, par exemple, on me donne 14 pesos par mois, c’est-à-dire deux tiers de dollars ; c’est le montant de l’allocation familiale qui est ajoutée au salaire de mon mari. Combien font 14 pesos boliviens ? Avec ça je peux m’acheter deux mesures de lait ou la moitié d’un paquet de thé…

« C’est pour cela, leur ai-je dit, que vous devez comprendre que nous ne voyons aucune solution à nos problèmes tant qu’on ne changera pas le système capitaliste dans lequel nous vivons. »

Beaucoup de femmes m’ont dit qu’elles commençaient tout à coup à me comprendre. Il y en avait qui pleuraient.

  • 13 En 1956, le Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR) au pouvoir relance les mines nationalisées (...)

Le jour que les femmes ont parlé contre l’impérialisme, j’ai parlé moi aussi. Et j’ai montré comment nous vivions dans une dépendance complète des étrangers pour tout, comment ils nous imposent toutes leurs volontés du point de vue économique ou du point de vue culturel 13.

J’ai aussi beaucoup appris à la tribune. Et, d’abord, j’ai appris à mieux valoriser la sagesse de mon peuple. Toutes celles qui se présentaient au micro disaient : « Je suis diplômée, je représente telle organisation… » Et bla bla bla, elles sortaient leur intervention… « Je suis professeur, je suis avocate, je suis journaliste… » Et bla bla bla, elles se mettaient à donner leur opinion.

Alors moi, je me disais : « Voilà des diplômées, des avocates, des professeurs, des journalistes… Et moi ? Comment me présenter ? » Je me sentais un peu complexée, intimidée. Je finissais par ne pas oser prendre la parole. La première fois que je me suis trouvée devant le micro, face à tous ces titres, je me suis présentée humblement en disant : « Eh bien, voilà, je suis la femme d’un travailleur de la mine de Bolivie. » J’avais encore un peu peur.

Je me sentais dans l’obligation d’intervenir dans la discussion, de poser nos problèmes pour qu’à travers la tribune le monde entier nous entende.

  • 14 Féministe américaine, Betty Friedman (1921-2006) – plus connue sous le nom de Friedan – est à l’ori (...)

C’est comme ça que j’ai eu une discussion avec Betty Friedman, qui est la grande leader féministe des États-Unis 14. Avec son groupe, elles avaient proposé plusieurs amendements au « plan d’action mondial ». Mais il s’agissait surtout de propositions féministes, et nous, les Latino-Américaines, nous n’étions pas d’accord avec elles parce qu’elles n’abordaient pas ­certains problèmes qui sont fondamentaux pour nous.

Betty Friedman nous a invitées à la suivre. Elle nous a demandé de laisser notre « activité belliciste » en disant que nous étions manipulées par les hommes, que nous ne pensions seulement qu’en « politiques », que nous ignorions même complètement tous les problèmes féminins, « comme la délégation bolivienne, par exemple », a-t-elle ajouté.

J’ai donc demandé la parole. Mais elles ne me l’ont pas donnée. Alors, bon, je me suis levée et j’ai dit :

« Excusez-moi si je transforme cette tribune en foire d’empoigne. Mais j’ai été citée et j’ai le droit de me défendre. J’ai été invitée à la tribune pour parler des droits de la femme et, avec l’invitation qu’on m’a envoyée, il y avait aussi la déclaration approuvée par les Nations unies, leur Charte, qui reconnaît le droit de la femme à la participation et à l’organisation. Et la Bolivie a signé cette déclaration, mais dans la réalité elle ne l’applique que pour la bourgeoisie. »

Et je continuai, comme cela, à exposer mon point de vue. Mais une dame, la présidente de la délégation mexicaine, s’est approchée de moi. Elle voulait m’expliquer à sa manière le thème de la tribune de l’Année internationale de la femme : « Égalité, développement et paix ». Et elle m’a dit :

« C’est de nous qu’il faut parler, madame… Oui, nous les femmes. Voyons, madame, oubliez les souffrances de votre peuple. Oubliez un instant les massacres. Nous avons déjà parlé suffisamment de tout cela. Nous vous avons déjà suffisamment écoutée. Il faut parler de nous… de vous et de moi… c’est-à-dire de la femme. »

Alors je lui ai dit :

« Eh bien, parlons donc de nous deux. Mais si vous me permettez, je vais commencer par moi. Madame, cela fait une semaine que je vous connais. Tous les matins, vous arrivez avec une robe différente ; moi pas. Tous les matins, vous arrivez coiffée et maquillée et ça montre que vous avez le temps d’aller dans un salon de beauté élégant et de l’argent à dépenser ; moi pas. J’ai vu que vous avez tous les soirs un chauffeur qui vous attend à la sortie pour vous ramener chez vous ; moi pas. Et à voir comment vous vous présentez ici, je suis sûre que vous avez une maison très élégante, dans un quartier aussi très élégant. Nous, les femmes de mineurs, nous n’avons qu’un petit logement prêté, et si notre mari meurt ou s’il tombe malade ou s’il est licencié de l’entreprise, nous avons quatre-vingt-dix jours pour quitter notre logement et nous nous retrouvons à la rue. Et maintenant, madame, dites-moi qu’est-ce que votre situation a à voir avec la mienne ? Et ma situation avec la vôtre ? Alors de quelle égalité entre nous allons-nous parler ? Si vous et moi nous ne nous ressemblons pas, si nous sommes si différentes, nous ne pourrons pas pour l’instant être égales, même en tant que femmes, vous ne croyez pas ? »

Mais là-dessus est arrivée une autre Mexicaine et elle m’a dit :

« Eh bien, qu’est-ce que vous voulez ? Cette dame est la présidente de la délégation du Mexique, et c’est elle qui a la préséance. Et puis, nous toutes ici, nous avons été très généreuses avec vous, nous vous avons entendue à la radio, à la télévision, dans la presse, à la tribune. Je suis fatiguée de vous applaudir. »

Ce qu’elle a dit m’a mise très en colère, j’ai eu l’impression que les problèmes que je posais avaient seulement servi à faire de moi un personnage de théâtre qu’on applaudit… C’était comme si on m’avait traité de clown.

« Mais écoutez, madame, lui ai-je demandé, qui vous a demandé de m’applaudir ? Si on pouvait résoudre les problèmes comme ça, je n’aurais pas assez de mains pour applaudir et je n’aurais pas fait le voyage de la Bolivie jusqu’au Mexique en laissant mes enfants pour venir exposer nos problèmes. Gardez vos applaudissements pour vous, j’ai déjà reçu les plus beaux de ma vie des mains calleuses des mineurs. »

Et nous avons eu une altercation très violente. Finalement elles m’ont dit :

« Eh bien, puisque vous vous croyez tellement, montez donc à la tribune. »

J’y suis montée et j’ai parlé. Je leur ai montré qu’elles ne vivaient pas dans le même monde que nous. Je leur ai montré qu’en Bolivie on ne respecte pas les droits de l’humanité et qu’on y applique ce que nous appelons la « loi de l’entonnoir » : large pour quelques-uns, étroit pour les autres. Que les dames qui s’organisent pour jouer à la canasta et applaudir le gouvernement ont droit à toutes les garanties et à tous les respects. Mais les femmes comme nous, les ménagères, qui nous organisons pour que se lèvent nos peuples, nous sommes battues, nous sommes poursuivies. Elles ne voyaient pas toutes ces choses. Elles ne voyaient pas les souffrances de mon peuple… Elles ne voyaient pas nos compagnons cracher leurs poumons sanglants, morceau par morceau… Elles ne voyaient pas la dénutrition de nos enfants. Et, bien sûr, elles ne savaient pas, comme nous, ce que c’est de se lever à quatre heures du matin et de se coucher à onze heures ou à minuit, rien que pour arriver à accomplir son travail domestique, parce que nous manquons de tout.

« Mais qu’est-ce que vous savez de tout cela, vous autres ? Alors, pour vous, la solution c’est de combattre l’homme ? Et c’est tout ? Mais pour nous, non, ce n’est pas la solution principale. »

J’ai dit tout cela guidée par la colère et je suis descendue. Et beaucoup de femmes m’ont suivie… Et, à la sortie du salon, beaucoup étaient heureuses, elles m’ont dit qu’il fallait que je retourne à la tribune, que je devais représenter les Latino-Américaines à la tribune.

Je me suis sentie honteuse en pensant que je n’avais pas su valoriser suffisamment la sagesse du peuple. Voyez donc : moi qui n’avais pas été à l’université, moi qui n’avais même pas pu aller au collège, moi qui n’étais ni professeur, ni diplômée, ni avocate… qu’est-ce que j’avais fait à la tribune ? Tout ce que j’avais dit, je l’avais entendu dire à mon peuple depuis le berceau, à travers mes parents, mes camarades, les dirigeants, et je voyais que l’expérience du peuple est la meilleure école. Le meilleur enseignement que j’ai eu, c’est ce que j’ai appris de la vie du peuple. Et j’ai pleuré en pensant : « Comme il est grand, mon peuple ! »

Avec les Latino-Américaines, nous avons rédigé un texte sur la manière dont nous voyions le rôle de la femme dans les pays sous-développés et sur tout ce qu’il nous paraissait important de dire à cette occasion. Et la presse l’a publié.

Ce qui m’a été aussi très utile à la tribune, ça a été de rencontrer des camarades des différents pays, particulièrement des Boliviennes, des Argentines, des Uruguayennes, des Chiliennes, qui étaient passées par des situations semblables à celles que j’avais connues, les arrestations, la prison et tous ces problèmes. Elles m’ont beaucoup appris.

Je pense avoir rempli la mission que m’ont confiée mes compagnes et mes compagnons de Siglo XX. À la tribune, nous nous sommes retrouvées avec beaucoup d’autres femmes du monde et nous avons fait que le monde entier représenté là s’occupe de notre pays.

Cela a été une grande expérience d’être avec tellement, tellement de femmes et de me rendre compte du nombre immense de tous ceux qui sont engagés dans la lutte pour libérer leurs peuples opprimés.

Je crois que cela a été aussi important pour moi de constater encore une fois, à l’occasion de ce contact avec plus de cinq mille femmes de tous les pays, que les intérêts de la bourgeoisie n’ont absolument rien à voir avec les nôtres.

Notes

1 Après ce massacre de septembre 1965 aura lieu, en 1967, celui dit « de la Saint-Jean » : depuis deux ans, la Comibol retenait la moitié du salaire des mineurs pour « améliorer les finances de l’entreprise », promettant le partage des bénéfices futurs. C’était l’époque de la guérilla bolivienne d’Ernesto « Che » Guevara, dont les mineurs avaient menacé de rejoindre les rangs si leur salaire ne leur était pas restitué. La répression fut particulièrement féroce.

2 Utilisée en titre, cette phrase est celle par laquelle Domitila introduisait souvent ses discours, par exemple à la radio qui diffusa plusieurs de ses critiques de la politique gouvernementale et de ses appels à la lutte ; pour prévenir les mineurs de l’arrivée de l’armée, etc. – lire Domitila Barrios de Chungara, Si on me donne la parole… La vie d’une femme de la mine bolivienne, Maspero, (1978) 1981.

3 Par exemple, ce témoignage est absent de la toute récente Nouvelle encyclopédie politique et historique des femmes (Belles lettres, 2010), pas même mentionné en passant, y compris dans l’article sur « Femmes, dictatures et répression » en Amérique du Sud.

4 Alors que la Révolution nationale de 1952 s’était articulée autour des identités de classe en faisant accéder les paysans et les ouvriers à la citoyenneté, les aléas de la politique bolivienne produisent une résurgence des mouvements indianistes à partir des années 1970. Ils vont se développer, dans les années 1990, grâce aux alliances nouées entre leaders indianistes modérés et politiciens libéraux ; mais le refus de l’« idéal multiculturaliste » promu par ces derniers débouche sur une radicalisation politique de l’indianisme – lire Yvon Le Bot, « Le renversement historique de la question indienne en Amérique latine », Amérique latine, histoire et mémoire, 2004, n° 10, <http://alhim.revues.org/index100.html>.

5 « Il fallait voir l’éclat de rire des hommes ! Ils disaient : “Les femmes se sont organisées en front, laissons-les donc !… Ce front ne va pas durer plus de quarante-huit heures.” […] Les hommes n’étaient pas habitués à ce qu’une femme parle comme eux. Alors ils criaient : “Rentrez à la maison ! Allez faire la cuisine, allez faire la lessive ! Occupez-vous de vos affaires !” Et ils les sifflaient. » (Domitila Barrios de Chungara, Si on me donne la parole…, op. cit., p. 74.)

6 Ibid., p. 39.

7 Ibid., p. 71-79.

8 Sur ce mouvement, lire Elsa Dorlin (dir.), Black Feminism. Anthologie du féminisme africain-américain, L’Harmattan, 2008.
Sur les insuffisances théoriques et stratégiques des diverses variantes du communisme et la nécessité d’établir l’« exploitation patriarcale [comme] l’oppression commune, spécifique, principale des femmes », lire Christine Delphy,
L’Ennemi principal 1. Économie politique du patriarcat, Syllepse (1998), 2002, spéc. « L’ennemi principal ».
Signalons que, lorsque paraît le témoignage de Domitila Barrios de Chungara, les féministes matérialistes n’entretiennent pas les meilleures relations avec la maison qui l’édite en France : les éditions François Maspero, qui avaient publié « L’ennemi principal » dans
Partisans en 1970, sont la première cible de l’article de Christine Delphy paru sous le titre « Nos amis et nous. Des fondements réels de quelques discours pseudo-féministes » dans Questions féministes en 1977 (art. rééd. ibid.).

9 Film réalisé en 1971 par le groupe Ukhamau, composé de journalistes et de cinéastes engagés. Après avoir soutenu auprès du gouvernement la baisse des impôts sur leurs productions, le Comité des ménagères proposera à Ukhamau un film sur Siglo XX. À l’époque du témoignage, le film n’avait jamais été diffusé en Bolivie. Domitila le découvrira à Mexico. [ndlr]

10 En plus d’importants gisements de pétrole et de gaz, la Bolivie est un pays riche en minerais (étain, argent, or, bismuth, zinc, fer). [ndlr]

11 C’est-à-dire à la retraite, en général pour cause d’invalidité ou de maladie – et chez les mineurs il s’agit presque toujours de la silicose. [ndlr]

12 À l’époque de ce récit, un programme de travail avait été proposé, à Siglo XX, aux nombreuses veuves que les répressions ajoutaient à la mortalité « naturelle » des mineurs. Plusieurs centaines d’entre elles, grâce notamment à l’action de Domitila, sont devenues palliris – c’est-à-dire qu’elles ramassaient et triaient le minerai. Une fois écoulée la période d’essai de ce travail de misère, un agent du gouvernement négocia pour elles un contrat perpétuant les mêmes conditions… Le syndicat réussit tout de même à obtenir quelques palliatifs pour améliorer les conditions de vie des palliris – comme un accès à la pulpería de l’entreprise pour les ménagères et à son école pour leurs enfants. Mais après quelques années la majorité ­d’entre elles demandèrent à être licenciées et indemnisées. Pour une minorité, la Comibol ouvrit une coopérative de couture. Mais ces emplois ne pesaient rien face à l’absence d’offre de travail pour les veuves et les épouses d’ouvriers – lire Domitila Barrios de Chungara, Si on me donne la parole…, op. cit., p. 109-118. [ndlr]

13 En 1956, le Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR) au pouvoir relance les mines nationalisées avec le « soutien » des États-Unis, de l’Allemagne fédérale et la Banque interaméricaine de développement (BID) ; ce « plan triangulaire » comprenait la diminution du nombre de travailleurs des mines, le blocage des salaires, le contrôle total du mouvement syndical et la livraison du minerai aux puissances étrangères « à n’importe quel tarif » – lire ibid., p. 67.
Non sans un certain humour (un peu amer), Domitila raconte l’arrivée de la télévision à Siglo XX, et notamment des chaînes étrangères, qui vont donner aux Boliviens des envies d’Occidentaux. D’un côté, le gouvernement utilisera la télévision comme moyen de propagande ; de l’autre, il interdira tous les disques de musique bolivienne puis, en janvier 1975, confisquera les émetteurs de radio utilisés par les militants pour contrer la propagande d’État et s’organiser face aux attaques de l’armée. Après une grève organisée par cinq grands syndicats, le gouvernement rendra les émetteurs mais continuera la distribution des postes de télévision dans les mines – lire
ibid., p. 197. [ndlr]

14 Féministe américaine, Betty Friedman (1921-2006) – plus connue sous le nom de Friedan – est à l’origine de la fondation, au milieu des années 1960, de la National Organization for Women (NOW), de la National Abortion Rights Action League et de la National Women’s Political Caucus. Dans son livre The Feminine Mystique (1963), elle défend l’ambition des femmes à affirmer une identité indépendamment de la vie de famille ; néanmoins, le mouvement des femmes doit selon elle s’intégrer à la société américaine et considérer les hommes comme des alliés. [ndlr]

Domitila Barrios de Chungara

Réalisation : William Dodé