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Agone 43
« Comment le genre trouble la classe »
Coordination Thierry Discepolo & Gilles Le Beuze
Parution : 18/06/2010
ISBN : 9782748901221
Format papier : 272 pages (15 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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Table des matières

Ce que le tournant postmoderne a fait au féminisme La rédaction

Le marxisme et l’origine de l’oppression des femmes : une nécessaire réactualisation Christophe Darmangeat

« Une force féminine consciente et responsable qui agisse en tant qu’avant-garde de progrès » Miguel Chueca

Le mouvement Mujeres Libres (1936-1939)

Une femme de mineur à la tribune de l’Année internationale de la femme (1976) Domitila Barrios de Chungara

Pourquoi le poststructuralisme est une impasse pour le féminisme Barbara Epstein

Féminisme & postmodernisme Sabina Lovibond

Peut-on penser une construction performative du genre ? Bruno Ambroise

Cent ans de sollicitude  en France Jules Falquet et Nasima Moujoud

Domesticité, reproduction sociale,  migration & histoire coloniale

La Leçon des choses

Au service de Robert Walser (1878-1956) Anne-Lise Thomasson et Thierry Discepolo

Notes éditoriales

Un point c’est tout !

Note du traducteur Walter Weideli

Postface à L’Homme à tout faire, Robert Walser (1970)

Histoire radicale

Victor Serge (1890-1947) : De la jeunesse anarchiste à l’exil mexicain Charles Jacquier

Introduction aux textes de Rirette Maîtrejean, Julián Gorkin & Claudio Albertani

De Paris à Barcelone Rirette Maîtrejean

Un homme de pensée et d’action au service de la vérité et de la liberté Julián Gorkin

Le groupe Socialismo y Libertad Claudio Albertani

L’exil anti-autoritaire d’Europe au Mexique et la lutte contre le stalinisme (1940-1950)

Depuis les années 1990, le modèle théorique appelé « postmodernisme » (puis « poststructuralisme ») a été adopté par une majorité d’intellectuelles féministes et progressistes aux États-Unis. Il s’est imposé au point de devenir à lui seul synonyme de la « théorie » non seulement dans les écrits des féministes mais aussi dans les études culturelles, en littérature, et à un moindre degré en anthropologie et en histoire. À la fin des années 1970, en même temps que les féministes, d’autres groupes comme les intellectuel-le-s homosexuel-le-s et les critiques littéraires ont également participé à faire le succès de Michel Foucault et des auteurs alors désignés comme postmodernes à l’époque où ils commençaient à être reconnus aux États-Unis. Plus tard, le champ du discours postcolonial a émergé en s’inscrivant à son tour dans le cadre du post-structuralisme. Plusieurs intellectuels américains de couleur ont adopté certains aspects de la pensée poststructuraliste malgré l’idée, auparavant dominante dans ces milieux, que ce qu’on a appelé « tournant linguistique » revenait surtout à tourner le dos à la politique. Mais malgré le fait que la Feminist Theory ne soit donc pas le seul courant participant au mouvement intellectuel plus général d’attirance pour le poststructuralisme, aux États-Unis, c’est le féminisme académique qui a le plus largement contribué à l’influence croissante de cette approche ainsi qu’à l’idée que le post-structuralisme n’était pas seulement radical sur le plan politique mais qu’il constituait le terrain intellectuel même du radicalisme.

Or, il me semble que les hypothèses qui sous-tendent le postmodernisme vont à l’encontre des fondamentaux du radicalisme politique et que sa structure implicite est en contradiction avec les valeurs progressistes. La version du poststructuralisme adoptée par les féministes et d’autres mouvements progressistes a principalement eu pour effet de saper l’analyse du monde social, en remplaçant les préoccupations sociales par des préoccupations intellectuelles et esthétiques. Les principes qui dominent le poststructuralisme radical comprennent l’anti-essentialisme, la compréhension de tout objet comme socialement construit et le rejet des méta-récits en même temps que de toute prétention à la vérité. Bien que n’étant pas motivé par le dessein secret d’anéantir les mouvements progressistes, le postmodernisme a pour effet de déstabiliser les efforts tendant vers une analyse progressiste et décourage l’intérêt pour la réalité sociale.

Le féminisme postmoderne fait campagne contre un certain nombre d’erreurs intellectuelles présumées : parmi celles-ci, l’idée qu’il existerait un substrat naturel qui ne soit pas socialement construit ; le fait de penser par catégories, par paires d’oppositions ou par hiérarchies ; la certitude que la fragmentation et la différence côtoient la similarité et la cohésion ; la préférence pour la stabilité contre l’instabilité ; les croyances que la vérité peut exister et qu’il y a une réalité en dehors du discours. La critique de tout système et de toute assertion par cette version du féminisme en fait une pensée à la fois amorale et moraliste, une association peu propice au progressisme. Sa célébration de la différence et son hostilité à l’unité le rendent particulièrement inapte à fonder des mouvements qui ont besoin d’assertions positives sur les moyens d’améliorer la société et qui doivent intégrer la différence au sein d’une unité collective allant vers le changement social.

Ma critique du poststructuralisme comme (pseudo-)radicalisme ne se résume pas au fait de dénoncer des prétentions théoriques qui, selon moi, n’ont que fort peu à voir avec le progressisme politique. Je suis aussi consternée par le milieu intellectuel qui gravite autour du poststructuralisme féministe, un milieu où l’on affiche son statut et où l’on adore la célébrité ; où le discours intellectuel suit les fluctuations de la mode ; où l’on juge les travaux à leur degré de sophistication ; où l’on prône le charisme individuel, le brio superficiel et l’ironie méprisante ; où le jargon restreint la discussion aux seuls initiés.

Malgré leur célébration de la différence, l’attitude de ces cercles encourage le conformisme intellectuel. Et les dissidents comme les critiques de ce nouvel académisme préfèrent se tenir à distance plutôt qu’endurer l’ostracisme et le mépris – qui ont remplacé le débat libre et ouvert. Par ses principes mêmes – dont le rejet de toute prétention à la vérité –, le post­structuralisme radical ne prête pas plus à la discussion qu’à la contestation, lesquelles supposeraient inévitablement de se référer en dernière instance à un modèle éthique alors que le postmodernisme les rejette tous. À leurs meilleures périodes, le féminisme et les autres mouvements progressistes ont essayé d’établir un climat dans lequel tous les participants étaient traités avec respect et encouragés à exprimer leurs points de vue. Ce modèle communautaire est étranger à l’univers du poststructuralisme féministe et radical.

Origines du féminisme postmoderne

Le poststructuralisme est d’abord apparu en France sous la forme d’un ensemble de rejets de l’humanisme, de la conception moderne de l’humanité (ou de l’Homme) en tant que point focal de l’histoire et de la philosophie ; et de la notion, étroitement liée à celle-ci, du sujet rationnel, autonome, capable d’actions et de choix conscients. Auparavant, le structuralisme avait mis l’accent sur le poids des structures, notamment ­linguistiques, et sur les modèles de pensées, d’organisations sociales et de comportements que ces structures déterminent ; en critiquant le marxisme mais surtout l’existentialisme, dont sa manière de surestimer la liberté des choix individuels et la capacité d’une action collective rationnellement fondée à permettre le changement social. De ce point de vue, le poststructuralisme est plutôt un prolongement du structuralisme qu’une rupture, notamment par l’importance accordée au langage (plutôt qu’au travail ou à la notion de classe), tout en privilégiant le mouvement par rapport à la stabilité des structures qui caractérisait le courant dominant précédent. Le postmodernisme émerge en lien étroit avec le radicalisme politique dans le contexte particulier de l’après-Mai 68 (que les intellectuels concernés y aient participé ou pas) et de la révolte d’une jeunesse contre toutes les formes d’autorité politique – y compris, à gauche, contre celle du parti communiste.

Les circonstances particulières qui ont déterminé l’hostilité du post­structuralisme français envers le marxisme et l’humanisme ne se retrouvent pas dans les autres pays où ce courant s’est implanté. Séparé de ce contexte, il a pu prendre ailleurs un sens politique différent que dans la France de ces années-là. Et c’est notamment le cas aux États-Unis, où il est difficile de considérer le marxisme comme intellectuellement hégémonique – et comme constituant, en tant que tel, le principal obstacle à un mouvement politique libérateur ; ou encore de voir l’humanisme comme le principal rempart théorique de l’ordre existant à l’époque de la montée des idées républicaines de droite.

  • 1 On désigne sous le nom de « philosophie continentale » les courants philosophiques européens qui on (...)

Aux États-Unis, le poststructuralisme est arrivé par plusieurs chemins et plus ou moins simultanément : les universitaires – notamment les spécialistes de critique ou de théorie littéraire ainsi que de philosophie continentale 1 –, qui étaient surtout intéressés par sa dimension proprement philosophique ; mais aussi certains groupes féministes et homosexuels, qui commençaient à lire les écrits de Michel Foucault, dans et en dehors de la sphère académique. Depuis ses origines, l’aile radicale du féminisme – et j’entends par là non seulement le féminisme radical, qui considérait la hiérarchie entre les genres comme la source de toutes les oppressions, mais aussi le féminisme socialiste, qui s’efforçait de tenir ensemble les analyses en termes de genre et de classe – insistait sur le fait que les genres n’étaient pas déterminés par la nature mais socialement construits, dépendants aussi bien des micro- (comme la famille) que des macro- (l’État, les relations de classe) arènes où se jouent les relations de pouvoir.

L’œuvre de Foucault, avec son insistance sur la construction sociale de la sexualité, arrivait à point nommé pour fournir une base théorique et un vocabulaire au féminisme radical ; et sa critique du pouvoir et de l’autorité répondait aux tendances anarchistes des groupes insatisfaits par la définition marxiste des concepts de classe et d’exploitation. L’analyse du pouvoir proposée par Foucault leur permettait de passer de l’exploitation à la domination, de la classe sociale aux rôles sexuels, et de délaisser l’État et les catégories économiques pour porter leur attention sur la famille, la vie quotidienne, la culture et l’idéologie. Même si Foucault ne s’est pas explicitement identifié comme poststructuraliste, son œuvre y est pour le moins étroitement associée. Le poststructuralisme des féministes françaises Luce Irigaray et Monique Wittig a eu moins d’impact parce qu’il était exprimé dans un style difficilement accessible pour les féministes américaines de l’époque et qu’il célébrait la différence alors que ces dernières voulaient en premier lieu abolir un ordre social fondé sur les différences sexuelles.

Pendant les années 1970, le poststructuralisme – ou le postmodernisme comme on l’appelait alors – s’est développé dans les milieux universitaires américains échaudés par l’échec du marxisme et d’un certain radicalisme. Il séduit surtout par ses principes d’instabilité et de fragmentation ainsi que par son rejet des dogmes ; et il fut associé, en dehors de l’université, à des mouvances architecturales et artistiques d’avant-garde, à des militants comme les groupes les plus radicaux du mouvement anti-nucléaire, les mouvements gays et lesbiens et le mouvement écoféministe. Des activistes qui s’appuyaient davantage sur le théâtre et l’expression symbolique que sur l’analyse ou la stratégie politiques. Ces mouvements ajoutaient foi au postmodernisme car il semblait conforter leur conception du radicalisme comme une critique culturelle, mais la connexion entre les deux fonctionnait surtout dans un seul sens : les intellectuels postmodernes aimaient à se référer à ces mouvements qui semblaient illustrer au moins certaines de leur idées, alors que peu d’activistes étaient vraiment intéressés par la théorie poststructuraliste en tant que telle.

Jusqu’au milieu des années 1980, le terme « postmodernisme » faisait référence, au sens restreint du terme, à des tendances en art et en architecture, mais aussi, plus largement, à des évolutions socioculturelles telles que la fragmentation des structures, des organisations et des identités sociales. Il évoquait la perte du sens de la continuité entre le passé, le présent et le futur ainsi que le rejet des grandes théories, des systèmes, la désagrégation des significations autrefois solidement implantées. Du fait de la prolifération des écrits sur ces questions et du développement de ces idées, on en est venu à distinguer le postmodernisme, qui renvoie à des phénomènes socioculturels, du poststructuralisme, qui fait référence à la théorie, et notamment aux écrits qui s’inspirent de la French Theory.

  • 2 Fredric Jameson, Postmodernism, or the Cultural Logic of Late Capitalism, Duke University, Durham, (...)
  • 3 David Harvey, The Condition of Postmodernity, Basil Blackwell, Oxford, 1989.

Parmi les écrits poststructuralistes, j’ai choisi de distinguer quatre catégories pour mieux cerner le genre spécifique développé par les intellectuels progressistes et les féministes américains. La première concerne les pères fondateurs, à savoir Michel Foucault (quel que soit le point de vue qu’il portait lui-même quant à ce supposé statut de fondateur de ce courant), Jacques Derrida, Jacques Lacan et Jean-François Lyotard. La deuxième catégorie comprend les auteurs pour qui le poststructuralisme est un système de pensée, une simple théorie philosophique ou littéraire plutôt qu’un outil pour fonder l’engagement politique sur le plan théorique (c’est cette catégorie qui me concerne le moins). La troisième réunit ceux qui cherchent à comprendre les forces de dislocation et de décomposition socioculturelles à l’œuvre aujourd’hui mais qui n’adhèrent pas à l’ensemble des principes poststructuralistes : ils envisagent le processus de fragmentation dans un contexte historique, le critiquent et souhaitent le transcender, l’utilisant en particulier pour élargir et renforcer une analyse marxiste. C’est le cas de Fredric Jameson, qui analyse le postmodernisme comme une expression de l’aliénation extrême du capitalisme tardif 2 ; et de David Harvey, qui étudie la compression de l’espace et du temps dans la postmodernité en fonction du développement du capitalisme 3. Ces deux auteurs établissent donc des passerelles entre postmodernisme et marxisme ; se démarquant par leurs analyses socioculturelles plutôt que linguistiques et discursives. La quatrième catégorie, enfin, inclut des intellectuel-le-s féministes, homosexuel-le-s et progressistes qui ont adopté plus ou moins ouvertement le poststructuralisme et décrivent leur démarche comme « subversive », voire « transgressive » ou simplement « politique » ; et en général comme « radicale » – bien que le terme ne soit jamais vraiment défini alors qu’il peut renvoyer à deux significations différentes, souvent incompatibles. Ces écrits sont ainsi marqués par une ambivalence jamais dissipée entre le radicalisme entendu comme un engagement politique en faveur d’un changement social progressiste ; et comme une position critique menée pour le salut personnel de celui ou celle qui la mène. Dans le premier cas, en se disant radical, il s’agit d’afficher une proximité avec les mouvements sociaux radicaux – sans toutefois faire forcément siennes les finalités sociales de ces mouvements ou la critique d’un ordre social existant. Mais c’est plutôt au second sens, d’un degré de rupture avec les paradigmes en place – et de la capacité à ébranler ou à choquer son public –, que le terme est employé.

La critique de l’« essentialisme »

Le principal ennemi du radicalisme poststructuraliste est l’« essentialisme », entendu comme le fait d’attribuer des caractéristiques naturelles aux objets, aux personnes, aux groupes, voire aux mots ou aux concepts, lesquelles seraient susceptibles de les définir. Les conceptions politiques fondées sur l’essentialisme seraient marquées par l’idée que les groupes sociaux partagent une série de traits communs qui déterminent leurs relations aux autres groupes, à la politique et à l’idéologie, et sans doute aux structures sociales en général ainsi qu’aux phénomènes naturels. Et que ces relations sont suffisamment stables pour qu’il soit nécessaire de les prendre en compte au moment d’élaborer des stratégies pour le changement social. L’anti-essentialisme considère au contraire que, les iden­tités, les relations sociales et les relations avec le monde naturel étant socialement ou discursivement construites, elles peuvent donc être socialement ou discursivement reconstruites – sans se soucier d’éventuelles contraintes extérieures.

  • 4 Joan W. Scott, « Experience » in Judith Butler et Joan W. Scott (dir.), Feminists Theorize the Poli (...)

Une adhésion rigoureuse à ce principe implique que rien ne préexiste à l’interprétation et à la théorie, qu’on ne peut s’appuyer sur rien pour juger de la validité de la théorie. Dans son article consacré à cette notion, Joan Scott défend ainsi l’idée que toute prise en compte de l’« expérience » est nécessairement essentialiste, dès lors que le recours à l’« expérience » comme explication suppose une croyance en des causes ultimes, qu’il « naturalise » ou prend comme acquis des catégories qui doivent au contraire être questionnées 4. Certes, elle reconnaît qu’il est possible de s’appuyer sur l’expérience pour élaborer des récits historiques alternatifs et que les mouvements politiques d’opposition ont souvent recours à des catégories identitaires (les femmes, les Afro-Américains, les gays, les lesbiennes) susceptibles d’être considérées comme authentiques. Mais dès lors que la catégorie même d’« expérience » présente le danger d’ouvrir la voie à l’essentialisme, elle recommande de ne la retenir qu’en la traitant avec suspicion.

Cette critique de la notion d’expérience, et, au-delà, l’anti-essentialisme en général, repose sur l’étroite association de deux idées très différentes. D’un côté, il est vrai que notre perception et notre expérience du monde sont filtrées et ordonnées selon des valeurs socialement acquises, de même que la culture joue un rôle important dans la construction des catégories qui nous permettent de donner sens à l’expérience. Mais d’un autre côté, le monde réel n’en existe pas moins, et c’est pour fonctionner dans ce monde que nous avons construit des catégories mentales qui décrivent la réalité. Certes, notre compréhension de la réalité ne sera jamais absolue, c’est-à-dire indépendante de notre perception du réel, mais cela ne veut pas dire pour autant que la perception ne dépend que de ces catégories et qu’elle existe indépendamment de la réalité. Le fait est que notre capacité à agir dans le monde s’améliore avec une meilleure compréhension de celui-ci. Mais si les faits n’existent pas, si seule la théorie doit être prise en compte, comme le suppose l’anti-essentialisme poststructuraliste, celle-ci ne peut donc pas être évaluée par sa capacité à expliquer le monde et elle doit être jugée sur d’autres critères.

Le premier critère alternatif que le poststructuralisme féministe et radical propose est la « sophistication », définie comme une qualité interne de la théorie et non en tant que modalité de relation avec la réalité extérieure. Le second critère est politique : une théorie (ou une idée) est jugée en fonction de l’acceptabilité de la position politique qu’elle implique. Par exemple, un de mes groupes d’étudiantes, très influencé par le poststructuralisme, a été choqué lorsque j’ai développé l’idée qu’il y avait effectivement des différences biologiques innées entre les hommes et les femmes, et que ces différences étaient socialement importantes de multiples façons. Pour le groupe, cette position était antiféministe suivant le raisonnement que, puisque les sexistes mettent en avant les différences biologiques pour défendre les rôles traditionnels des hommes et des femmes, croire que ces différences existent est forcément sexiste. Ce qui me frappe, c’est cette qualité « hypothétique » du discours poststructuraliste : au lieu de se demander comment on voit et comprend le monde, on adopte un ­ensemble de règles et l’on s’efforce de regarder le monde à travers elles. Avec le dogmatisme, le conformisme et l’emploi systématique d’un jargon, c’est là une pratique intellectuelle caractéristique des sectes.

La question du lien entre l’expérience et l’interprétation est ici tout particulièrement sensible car, pour de nombreuses féministes, c’est le féminisme même qui repose sur l’affirmation d’un point de vue féminin fondé sur l’expérience des femmes. À l’époque où le slogan du féminisme radical était « the personal is political », ce mouvement se donnait pour objectif d’obtenir une prise de conscience en permettant aux femmes de dire la vérité sur leur expérience propre, ce qui déboucherait sur une mobilisation et un mouvement suffisamment puissant pour renverser le patriarcat. Aux États-Unis, cette insistance sur l’expérience s’est renforcée, à la fin des années 1960, avec la radicalisation du mouvement contre la guerre du Vietnam. Libérateur par de nombreux aspects, ce mouvement avait aussi son versant négatif, avec une tendance à considérer le marxisme en outil qui changerait le monde comme par magie ; et un glissement vers l’autoritarisme, tout particulièrement sensible dans le comportement de certains hommes vis-à-vis des militantes. Certaines femmes ont alors réagi en créant un mouvement féministe qui, plutôt que de tout inféoder à la théorie, tirerait ses analyses et sa politique de l’expérience. Or, ce qui est frappant, c’est que la coupure entre théorie et expérience – que les féministes radicales avaient tant reprochée à la gauche – s’est aujourd’hui installée au sein du féminisme lui-même, et de façon encore plus marquée que dans la gauche des années 1960.

Le point de vue déjà mentionné de Scott sur l’expérience comme entièrement construite par l’interprétation reflète l’idée poststructuraliste que tout est construit par le discours et que le sujet doit être rejeté ou considéré avec suspicion. Le rejet du sujet, déjà amorcé par le structuralisme, s’inspire aussi de l’analyse freudienne de l’inconscient et des divisions du moi. Cependant, Freud croyait en l’existence d’un noyau cohérent et rationnel de la personnalité qui s’affirme progressivement – sauf dans certaines psychoses comme la schizophrénie. En refusant l’existence d’une subjectivité rationnelle et cohérente, les théoriciens postmodernes en viennent à célébrer l’incohérence, voire la schizophrénie et la psychose.

  • 5 Lire par exemple Nancy Hardstock, « Foucault on Power : A Theory for Women ? », et Susan Bordo, « F (...)

Cette position est présentée comme progressiste au nom du fait que la conception moderne des Lumières d’un sujet rationnel et autonome a été élaborée autour de la figure de l’homme blanc européen et que des institutions aussi étroitement liées à ce dernier que le colonialisme et le patriarcat étaient alors présentées comme légitimes et bénéfiques, y compris pour les peuples de couleur et les femmes opprimées. En découlerait l’idée que si la subjectivité des mâles blancs privilégiés avait pu être justifiée dans les termes du rationalisme et de l’humanisme, c’est que ces derniers étaient eux-mêmes impliqués dans les différentes formes de domination. Or, comme beaucoup l’ont remarqué, pourquoi cette critique d’un modèle de subjectivité des Lumières élaboré par l’homme blanc privilégié devrait-elle conduire les femmes et les peuples de couleur à abandonner l’affirmation de leur propre subjectivité 5 ? Et pour quelle raison l’homme devrait-il renoncer à la subjectivité plutôt que de développer des formes de subjectivité compatibles avec des relations égalitaires ? En assimilant l’humanisme au colonialisme et au patriarcat, les penseurs postmodernes oublient que le féminisme du xixe siècle ainsi que les mouvements anti-esclavagistes et pacifistes s’inscrivaient dans l’héritage de l’humanisme des Lumières. Au-delà, si le sujet capable d’agir de manière rationnelle, avec un certain degré d’autonomie par rapport aux structures sociales qui l’entourent et aux idéologies dominantes, n’existe pas, c’est la possibilité même d’un progrès social qui devient problématique. Fina­lement, ne laisser d’autre choix qu’entre une subjectivité essentiellement rationnelle et autonome (et donc dépassée et indéfendable) et le rejet total de toute subjectivité ressemble fort à un pur procédé rhétorique dont on peut se demander si l’enjeu qu’il dissimule n’est pas avant tout de valoriser les idées de désintégration et de plongée dans l’incohérence d’un monde en décomposition dont la littérature postmoderne est remplie.

  • 6 Judith Butler, Gender Trouble. Feminism and the subversion of identity, Routledge, New York, 1990 ( (...)

Dans son ouvrage célèbre Gender Trouble, Judith Butler s’inscrit dans cette tendance poststructuraliste radicale et rigoureusement anti-essentialiste du féminisme 6. Sur les traces de Foucault, elle remet en question la cohérence interne des sexes et la stabilité de la distinction entre masculin et féminin, dont elle défend l’idée qu’elle est toujours produite par des relations de pouvoir. Elle s’appuie sur l’idée, aujourd’hui largement acceptée, que les rôles sexuels ne sont pas innés, qu’ils sont socialement construits. Mais elle pousse la logique de l’anti-essentialisme jusqu’à voir dans la sexualité elle-même un effet des relations de pouvoir et des pratiques culturelles. Pour elle, la vue conventionnelle de la sexualité est plus idéologique que réaliste. À ceux qui l’accusent de ruiner toute forme de politique identitaire, elle répond que là n’est pas son problème et qu’à ses yeux l’objet du radicalisme consiste à saper les identités sexuelles mêmes. Elle suggère que, puisque l’identité sexuelle est une construction socioculturelle, elle peut être déconstruite. Butler développe une argumentation principalement théorique, mais elle cite également des ­exemples précis d’ambiguïté sexuelle, notamment six individus dont le sexe génital est démenti par les chromosomes.

Il est cependant difficile d’accréditer l’idée que les différences sexuelles sont le seul fait d’une construction sociale. Si les situations d’ambiguïté sexuelle existent, ce n’est pas le cas de l’immense majorité de la popu­lation. Par ailleurs, la sexualité a des prolongements biologiques qui ­dépassent de loin l’appareil reproducteur, allant jusqu’à influencer le fonctionnement mental. Aussi longtempsque la grande majorité des êtres humains naîtront hommes ou femmes, la question de savoir si la dissolution des identités sexuelles est souhaitable restera ouverte, de même que celle de savoir comment faire en sorte qu’un grand nombre d’individus puissent se sentir concernés par une telle perspective. Y réduire le projet politique radical pose par ailleurs le problème de la dissolution de la catégorie des femmes en tant que base d’un mouvement féministe – ce qui n’est vraisemblablement pas pour demain. Un danger plus réel est que la théorie féministe se coupe des mouvements de femmes en même temps que d’autres mouvements sociaux progressistes jusqu’à perdre sa crédibilité en dehors de cercles relativement étroits.

  • 7 Ernesto Laclau et Chantai Moufle, Hegemony and Socialist Strategy. Towards a radical democratic pol (...)

Au-delà des questions de genre et de sexualité, la perspective postmoderne et anti-essentialiste a été également appliquée au radicalisme politique, notamment par Ernesto Laclau et Chantai Mouffe 7. Selon ces auteurs, le défaut fondamental du marxisme – son erreur essentialiste – est l’association trop simple qu’il établit entre classe et politique, le lien étroit et trop direct entre classe ouvrière et socialisme. Laclau et Mouffe s’approprient notamment Gramsci pour défendre leurs propres vues anti-essentialistes en remarquant qu’avec la notion d’hégémonie il introduit un élément d’indétermination entre classe et positions politiques. Pour lui, construire un bloc politique socialiste ou progressiste suppose un travail idéologique et des alliances entre plusieurs classes ou fractions de classes. Mais ce que Laclau et Mouffe omettent de rappeler, c’est que, pour Gramsci, le lien entre classe sociale et politique reste essentiel, même si cette relation est complexe, malléable et pas toujours automatique. Tout en considérant que la classe ouvrière peut fort bien ne pas être socialiste, le socialisme, à ses yeux, n’en reste pas moins une politique de classes ancrées dans une histoire et des positions sociales particulières. Contrairement à lui, Laclau et Mouffe insistent sur l’absence de toute corrélation entre position de classe et position politique. Non seulement ils mettent l’accent sur le fait que les ouvriers ne sont pas automatiquement socialistes, mais plus encore qu’ils sont même fréquemment conservateurs alors qu’il existe une longue tradition de radicalisme au sein des classes les plus favorisées. Ils en tirent la conclusion que les positions politiques ne sont construites que sur le discours et l’action politiques.

En donnant du marxisme une version délibérément réductrice, ces auteurs n’ont aucun mal à proposer leur conception du radicalisme comme une solution alternative. Il serait en effet difficile de trouver un seul marxiste du xxe siècle qui défendrait l’idée qu’une position de classe détermine automatiquement une prise de position politique, et Marx lui-même n’a jamais considéré que le développement d’une conscience de classe dans la classe ouvrière serait aisé. Nier toute corrélation automatique entre classe et politique ne permet aucunement d’en déduire l’absence de toute forme de lien entre les deux. Il est difficile, par exemple, de soutenir l’idée que l’existence en Europe occidentale d’un État-providence beaucoup plus développé qu’aux États-Unis n’a rien à voir avec le degré très supérieur d’organisation et d’autonomie politique qu’a pu avoir la classe ouvrière dans cette partie du monde. Considérer que la politique peut avoir un rapport avec les classes sociales donne par ailleurs une base pour penser la stratégie et les alliances d’un mouvement progressiste. Cela renvoie aussi à l’idée qu’une vision progressiste de la société se penche tout particulièrement sur les besoins des ouvriers et des pauvres comme de ceux qui ont plutôt moins que beaucoup de pouvoir. Le fait que les hommes de couleur et les femmes constituent une grande part de cette dernière catégorie suggère l’idée que l’attention portée au genre et à la « race » n’est pas contradictoire avec celle portée aux classes sociales.

D’une manière générale, il apparaît qu’une des faiblesses de l’anti-essentialisme est qu’il dépend essentiellement de l’essentialisme qu’il rejette. Il n’y a pas d’interprétation sans objet à interpréter, pas de construction sociale des significations sans une réalité à laquelle donner un sens. Inversement, tout essentialisme (le fait de définir les caractéristiques d’une catégorie d’objets ou d’un faisceau de relations) est un acte de construction sociale. De ce fait, les efforts pour consacrer l’un (l’anti-essentialisme) contre l’autre (l’essentialisme) sont largement vains. Le premier ne peut se passer du repoussoir que l’autre constitue dans un jeu de fausses dichotomies. Cette dépendance conduit le discours anti-essentialiste vers un type d’arguments polémiques et à une spirale construite sur la seule ­critique des présomptions essentialistes de conceptions antérieures.

Radicalisme du féminisme poststructuraliste

  • 8 Alice Echols, Daring to Be Bad. Radical feminism in America 1967‑1975, University of Minnesota Pres (...)

Cette manière d’utiliser l’opposition essentialisme/anti-essentialisme comme instrument de mesure de la valeur d’une position intellectuelle ou politique s’est répandue chez tous ceux qui se réclament du postmodernisme ; et on le retrouve lorsqu’il s’agit de distinguer plusieurs formes de féminisme. Dans son livre sur le féminisme radical aux États-Unis entre 1967 et 1975, Alice Echols étudie la place et le rôle de ce courant au sein du mouvement de libération des femmes 8. Elle déplore notamment la démission du féminisme radical de cette époque et son remplacement progressif par un féminisme culturel plus orienté vers l’établissement d’institutions féminines, vers la spiritualité, vers l’affirmation de la supériorité éthique des femmes, considérées comme porteuses d’enrichissement, de coopération et de paix. Echols décrit cette évolution comme un déclin depuis le féminisme radical anti-essentialiste vers un féminisme culturel essentialiste. Ce faisant, elle impose une grille de lecture anachronique sur la réalité très différente de l’époque. Le féminisme radical de la fin des années 1960 et du début des années 1970 se donnait pour objectif la transformation complète des rapports de genre à l’époque où l’existence d’un large mouvement de contestation pouvait laisser croire qu’elle serait possible. Et ce qu’Echols appelle « féminisme culturel » est apparu plus tard, à la fin des années 1970, dans un contexte beaucoup moins favorable, marqué par le conservatisme et la disparition du mouvement contre la guerre du Vietnam. C’est peut-être en partie en réponse à ce contexte que certaines féministes se sont alors tournées vers l’affirmation de la féminité et des valeurs féminines – à l’instar du mouvement Black is beautiful pour la communauté afro-américaine. Echols assimile ce féminisme culturel – et l’essentialisme qui le caractérise selon elle – à un détournement de la politique ; mais le féminisme culturel ne s’est pas contenté de promouvoir une contre-culture féminine, il a également mené des luttes militantes – par exemple contre la violence et la pornographie.

Cette manière d’analyser ce moment de l’histoire du féminisme à travers l’opposition d’un (bon) anti-essentialisme positif et d’un (mauvais) essentialisme est d’autant plus problématique que le féminisme radical de la fin des années 1960 et du début des années 1970 n’était pas toujours strictement anti-essentialiste. Le débat portait moins sur les relations entre culture et biologie que sur la question du séparatisme politique et personnel : les femmes devaient-elles s’organiser ou vivre séparées des hommes ? S’engager contre la guerre en combattant en même temps le patriarcat et l’impérialisme ou se cantonner à des questions plus spécifiquement féminines ? Les catégories d’essentialisme et d’anti-essentialisme, qui dominent aujourd’hui la théorie féministe, sont ainsi d’un usage très limité pour ­comprendre ce qui préoccupait les activistes féministes de cette époque.

  • 9 Linda Alcoff, « Cultural Feminism versus PostStructuralism. The identity crisis in Feminist Theory  (...)
  • 10 Sur ce mouvement, lire Elsa Dorlin (dir.), Black Feminism. Anthologie du ­féminisme africain-améric (...)

De son côté, Linda Alcoff se demande pourquoi la théorie féministe, centrée dans les années 1960 et 1970 sur la critique de l’oppression, a, depuis les années 1980, entrepris de déconstruire la catégorie « femmes » 9. Elle remarque l’impact qu’a eu sur la théorie féministe la critique des militantes du Black Feminism, qui ont reproché au féminisme des années 1960 et 1970 de ne concerner que les femmes blanches et d’ignorer les différences de « race » 10. Ce point est aujourd’hui largement reconnu, et Alcoff a raison de replacer ainsi l’évolution de la théorie féministe dans le contexte du changement de terrain des luttes politiques féministes. Alors qu’au cours des années précédentes on pouvait voir le féminisme comme la perspective politique de toutes les femmes, cette idée commence à s’effriter à partir des années 1970. Alors que, d’un côté, certaines femmes de couleur rejettent le féminisme en le voyant comme une querelle de famille entre femmes blanches et que, de l’autre côté, un mouvement de masse anti-avortement émerge, largement composé de femmes, il devenait difficile de croire que toutes les femmes étaient féministes ou enclines à le devenir.

Alcoff présente alors le féminisme culturel et le poststructuralisme comme deux réponses raisonnables à la crise du féminisme politique ; et elle leur reconnaît des points positifs. Mais, en arguant que l’existence de divisions idéologiques profondes parmi les femmes eut surtout pour effet d’inciter à contester l’existence de la catégorie même de « femmes », elle suggère une curieuse façon de considérer l’histoire, où la théorie et l’idéologie pèsent plus lourd que la réalité sociale. C’est un peu comme si les marxistes, s’apercevant qu’un grand nombre de travailleurs n’ont aucun intérêt pour le socialisme, contestaient l’existence de la catégorie « travailleurs » au lieu de reconsidérer leur analyse politique. Pour les féministes, répondre à cette crise en se demandant s’il restait possible de parler de la « femme » plutôt que de s’interroger sur les raisons pour lesquelles certains groupes de femmes se détournaient du féminisme tel qu’il existait, cela suggère un empressement alarmant à faire divorcer la théorie de la réalité sociale lorsque cette dernière se révèle indocile.

Par ailleurs, Alcoff n’explique pas pourquoi le poststructuralisme a fini par occuper une position hégémonique sur le terrain de la théorie et par exercer une influence dominante sur le féminisme universitaire, alors que le féminisme culturel peine à exister en dehors du cercle de plus en plus restreint du spiritualisme féministe. Pour moi, l’enfermement dans la théorie postmoderne au cours des années 1980 et 1990 ne résulte pas seulement de la déception provoquée par les déchirements politiques internes au mouvement. Je pense qu’il est aussi lié aux succès obtenus par le féminisme depuis le début des années 1970, succès limités certes, et qui plus est gagnés par la « mauvaise » part du féminisme, celle qui cadre mal avec le récit poststructuraliste et que celui-ci s’empresse d’ignorer.

De fait, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, alors que les féministes radicales réclamaient des transformations profondes pour mettre fin à l’oppression des femmes, les féministes libérales, membres notamment de la National Organization for Women, se battaient pour l’égalité des femmes dans l’arène politique, un combat considéré comme bourgeois et opportuniste par les premières. Alors que le féminisme radical déclinait dans les années 1970, une série de mesures de discrimination positive étaient adoptées grâce à la convergence des mouvements pour les droits civiques et des mouvements de femmes, notamment dans le domaine éducatif, dont l’une des conséquences fut l’accroissement brutal du nombre de femmes recrutées à l’université. Or, une grande partie de ces universitaires, et notamment celles dont la spécialité est explicitement liée à l’étude des femmes, s’identifie aujourd’hui avec la version poststructuraliste du féminisme radical.

Féminisme poststructuraliste & université

À l’intérieur de l’université, le féminisme a acquis une certaine place, mais il a perdu le sens de l’urgence en même temps que la passion politique et éthique des premiers jours. Il s’est aussi fait contaminer par l’esprit de compétition et par l’individualisme qui prévalent à l’université. Le besoin de réussite individuelle dans l’institution contraint les féministes à suivre les règles du jeu et, étant donné leur précarité dans l’université, à jouer particulièrement serré. C’est dans ce contexte que s’inscrit la course à la théorie, et le résultat en est la préoccupation omniprésente du statut reconnu par l’institution, l’autopromotion et la surenchère, la tendance au dogmatisme politique et intellectuel, la peur du débat contradictoire.

Dans quasiment toutes les universités à forte présence féministe, il existe pourtant des espaces qui défendent un féminisme égalitaire dont les prolongements politiques vont au-delà de l’université. Mais aucune polémique publique contre le postmodernisme n’en émane, probablement par souci d’éviter des confrontations publiques entre féministes ou par pur désintérêt pour les questions soulevées par ce mouvement. Par ailleurs, il est relativement facile pour les féministes poststructuralistes de dévaloriser celles qui n’en sont pas comme étrangères à la théorie [nontheoritical] et donc, implicitement, comme non-intellectuelles. Le danger que pose alors cette identification de l’analyse féministe avec le poststructuralisme et de celui-ci avec la « théorie » est qu’en se perdant celui-ci perdra à la fois la théorie et le féminisme ; et qu’en réaction on pourrait assister au retour de l’empirisme et à une perte d’intérêt pour l’analyse féministe.

  • 11 Jane Flax, Thinking Fragments. Psychoanalysis, feminism and postmodernism in the contemporary West, (...)
  • 12 Joan W. Scott, « Deconstructing Equality‑versus-Difference. Or, the uses of poststructuralist theor (...)
  • 13 Lire Teresa de Lauretis, « The Essence of the Triangle or Taking the Risk of Essentialism Seriously (...)
  • 14 Susan Bordo, « Feminism, Postmodernism, and Gender-Scepticism », in Margaret Ferguson et Jennifer W (...)
  • 15 Jane Roland Martin, « Methodological Essentialism, False Difference, and Other Dangerous Traps », S (...)

Les termes du débat entre féminisme et poststructuralisme ont été fixés par celles qui ont adopté le poststructuralisme comme cadre théorique du féminisme. Selon Jane Flax, le postmodernisme donne au féminisme la perspective dont il a besoin car tous deux critiquent une subjectivité et une compréhension de l’histoire qui prennent l’homme blanc comme modèle 11. Joan Scott, qui redéfinit le féminisme autour de la notion de « différence », va encore plus loin en faisant des questions de langage, de discours et de construction du sens des préoccupations fondamentales du féminisme 12. Certaines théoriciennes sont au contraire nettement ­critiques 13. Susan Bordo avance que la méfiance postmoderne envers les catégories a engendré une peur paralysante des généralisations qui entraîne une fuite effrénée de tout ce qui pourrait ressembler à un point de vue humainement situé, et finalement à l’adoption, dans les faits, de la perspective universaliste refusée en théorie. Elle ajoute que l’obsession de la différence sape le féminisme dès lors qu’en dévalorisant l’identité féminine elle accompagne le déplacement depuis l’activisme féministe vers le mode de vie académique où les comportements masculins sont valorisés et leurs équivalents féminins sanctionnés ; enfin, elle critique l’élitisme de la sous-culture associée au féminisme postmoderne, sa ­déférence au statut académique et son jargon 14. Susan Bordo est rejointe sur ces points par Jane Roland Martin, qui considère l’utilisation de l’accusation d’essentialisme comme un instrument pour réduire au silence la contestation 15.

À mon sens, le féminisme postmoderne souffre de la contradiction entre l’affirmation d’une pensée politique progressiste et la défense d’une théorie enfermée par sa propre logique dans un détachement de plus en plus marqué avec la réalité. Il souffre aussi de la recherche d’un anti-essentialisme inaccessible – qui, s’il était rigoureusement suivi, détruirait non seulement la théorie mais le langage lui-même. C’est un système qui se parodie lui-même. La référence à la politique intervient ici comme pure stratégie rhétorique, reflétée par le manque d’intérêt véritable des féministes postmodernes pour les questions sociales.

  • 16 Pour une réflexion posée dans des termes comparables, lire Noam Chomsky, « Égalité. Sur le développ (...)
  • 17 John Sanbonmatsu, « The Theorist as Stranger. Space, time, and the antinomies of the postmodern int (...)

Le terme-clé qui manque à cette combinaison de féminisme radical et de poststructuralisme est celui d’« aliénation ». Ce concept est incompatible avec le postmodernisme parce qu’il présuppose une nature humaine, des capacités et des besoins innés – aussi difficiles à définir et aussi variables d’un contexte à l’autre soient-ils – qui préexistent aux constructions socioculturelles, et qu’il permet donc d’évaluer un système social en fonction du degré de satisfaction de ces besoins et de développement de ces capacités 16. Fredric Jameson soutient que le postmodernisme doit être compris comme l’expression culturelle d’une aliénation extrême, comme la réponse culturelle à un stade ultime du capitalisme dans lequel toutes les sphères de la société, tous les aspects de la vie sont tombés sous la domination des échanges commerciaux et dans lequel il n’y a plus de fondement pour la critique et la résistance. La force de cette approche est qu’elle place le postmodernisme dans une perspective historique. Mais elle ne laisse aucune issue : si toute la société est sous l’empire des échanges commerciaux, sans espace de résistance, il n’y a pas d’alternative au postmodernisme. De son côté, John Sanbonmatsu avance que le postmodernisme naturalise l’aliénation en la présentant comme universelle et inhérente à la culture, et non pas comme la caractéristique dominante d’une période donnée, mise en valeur par une perspective spécifique. Non seulement le postmodernisme ne critique pas l’aliénation mais il la légitime par son hostilité à l’unité, sa célébration de la différence, sa répudiation de tous les éléments qui servent à former une communauté 17.

Les intellectuels progressistes n’osent pas critiquer le postmodernisme ouvertement parce qu’ils ne souhaitent pas dévoiler les divisions des forces de progrès à une époque où la droite gagne du terrain. Ils ne veulent pas donner des munitions aux conservateurs en dévoilant que le postmodernisme, en particulier dans sa version féministe et radicale, est dogmatique, à la fois amoral et moraliste, qu’il identifie le moralisme à la politique et que, n’ayant aucune autre vision politique, il repose sur une logique circulaire et autodestructrice. Il me semble au contraire que c’est le moment de briser le silence sur les déficiences du paradigme qui domine le discours progressiste aujourd’hui.

Post-scriptum 2010

Ces propos sur le féminisme et le postmodernisme sont tirés d’un article paru en 1995 sous le titre « Pourquoi le poststructuralisme est-il une impasse pour la pensée progressiste ». J’y décrivais l’atmosphère tourmentée de l’époque où, dans plusieurs champs des sciences humaines et tout particulièrement au sein du féminisme, l’expression d’un désaccord avec le poststructuralisme ne rencontrait qu’hostilité et menaces d’ostracisme. Je n’ai rien à ajouter sur la façon dont la théorie féministe s’est développée depuis lors sinon qu’elle m’a semblé demeurer très largement sous la domination du poststructuralisme ; c’est pourquoi je lui ai porté peu d’intérêt.

Au cours des quinze dernières années, le poststructuralisme est en effet devenu, dans certains domaines des sciences humaines et notamment ceux associés à la « théorie », le nouveau canon ; c’est-à-dire le vocabulaire et l’ensemble de concepts dans lesquels s’expriment les intellectuels. Mais certains signes me semblent témoigner d’une perte d’influence du poststructuralisme. J’enseigne dans un cadre interdisciplinaire au sein duquel les étudiants sont enclins à la théorie et, il n’y a pas si longtemps, pour la grande majorité d’entre eux, la théorie, c’était la théorie post­structuraliste. Ces dernières années, un nombre croissant d’entre eux me ­semblent regarder dans d’autres directions. C’est particulièrement vrai des étudiants qui se sentent proches de la gauche, dont beaucoup s’intéressent à nouveau au marxisme. Certains semblent plus à l’aise avec des versions du marxisme qui tendent vers le poststructuralisme – tel celui d’Althusser et de ses héritiers. Mais d’autres rejettent carrément les approches postmodernes – sans que cela produise des remous.

Un mouvement similaire semble se dessiner dans plusieurs secteurs de la gauche intellectuelle. J’écris ceci à mon retour du « Forum de la gauche », une conférence annuelle réunissant des intellectuels et des militants, où j’ai soutenu que l’absence décourageante d’organisation et de stratégie de la part de la gauche est en partie le résultat des dizaines d’années de campagne menée par les poststructuralistes à l’encontre de toute analyse unitaire et globale, au profit de la fragmentation. Aucun désaccord ne fut exprimé. Plus tard, un de mes étudiants expliquait que nous savons déjà ce qui ne va pas dans le poststructuralisme ; et que nous devons maintenant comprendre par quoi le remplacer. Bien sûr, nombreux sont ceux qui rejetteraient cette proposition. Mais le fait que, pour certains, le poststructuralisme a déjà été délogé de sa position dominante me semble indiquer qu’une page a été tournée dans la vie intellectuelle de la gauche.

Comment expliquer ce tournant ? Premièrement, le cachet initial du postmodernisme reposait beaucoup sur sa prétention à tout critiquer, en particulier le canon intellectuel. Lorsqu’une théorie qui prétend refuser toute hégémonie devient elle-même hégémonique – même si ce n’est que dans l’enceinte étroite des départements d’élite en sciences humaines –, elle devient vulnérable à l’examen critique. Deuxièmement, on peut désormais considérer que les dernières décennies constituent une période d’essor du néolibéralisme et de défaite de la gauche. Bien que le post­structuralisme ne soit pas la simple expression de ces évolutions, il s’y trouve clairement lié. Le rejet postmoderne du sujet, sa conviction que le pouvoir est partout, que l’idéologie est un brouillard auquel nous ne pouvons échapper, etc., nous empêchent de rassembler nos efforts dans la perspective d’un monde meilleur.

L’approche postmoderne est le reflet de nombreux aspects de l’expérience consistant à vivre sous le néolibéralisme. Mais elle laisse peu de place à d’autres questions, qui sont toutefois devenues plus aiguës. L’une d’entre elles est celle des classes sociales : à mesure que l’écart s’élargit entre les très riches et les autres, il devient impossible, dans une perspective de gauche, d’ignorer les classes sociales. Une autre question touche au besoin d’une alternative. Par le passé, la réflexion critique de gauche se préoccupait de l’oppression – ou de l’exploitation, ou encore de la domination – et de la libération. Ces dernières années, la perception des périls auxquels nous sommes exposés a intégré les risques d’une guerre mondiale et la dégradation environnementale en même temps que celle des conditions de vie à un niveau tel que l’espèce humaine elle-même est en danger. Le tournant théorique vers la différence, le langage et les textes laisse un vide pour ce qui est de la tâche urgente d’œuvrer pour un monde meilleur.

La réflexion féministe constitua l’un des lieux principaux du glissement [du monde intellectuel] vers le poststructuralisme. À la fin des années 1960 et au cours des années 1970, la plupart des mouvements féministes travaillaient à la libération des femmes, fondant leurs théories et leurs politiques sur l’histoire et la sociologie, sur l’analyse de l’oppression des femmes passée et présente, et sur l’étude des luttes pour l’éradiquer. L’orientation poststructuraliste a conduit au divorce de la théorie d’avec l’histoire et la sociologie, en raison de la suspicion portée à l’encontre des récits que les femmes (ou quiconque) faisaient de leur propre expérience vécue. De ce fait, la préoccupation féministe initiale pour la création de politiques d’émancipation a régressé.

Au cours des décennies durant lesquelles le poststructuralisme a gagné de l’influence dans le milieu académique, ses liens avec les mouvements sociaux se sont effilochés et nombre de ces derniers ont dépéri. C’est particulièrement vrai du féminisme : on trouve aux États-Unis des organisations au service des femmes ou qui les défendent dans la sphère publique, mais les mouvements féministes de masse ont disparu. Il ne s’agit pas de rendre le poststructuralisme responsable du déclin du mouvement des femmes. Mais on doit se demander si la séparation entre la théorie et l’expérience vécue, ainsi qu’entre les principaux courants de la gauche intellectuelle et les mouvements sociaux, ne les affaiblit pas tous deux.

Notes

1 On désigne sous le nom de « philosophie continentale » les courants philosophiques européens qui ont ignoré l’émergence, au début du xxe siècle, de la philosophie analytique (nourrie de logique et proche des sciences) en poursuivant des courants du xixe siècle, comme le néo-kantisme, l’hégélianisme et le marxisme, ou en inaugurant de nouvelles traditions, comme la phénoménologie, l’existentialisme, le structuralisme et le poststructuralisme. [ndlr]

2 Fredric Jameson, Postmodernism, or the Cultural Logic of Late Capitalism, Duke University, Durham, 1991.

3 David Harvey, The Condition of Postmodernity, Basil Blackwell, Oxford, 1989.

4 Joan W. Scott, « Experience » in Judith Butler et Joan W. Scott (dir.), Feminists Theorize the Political, Routledge, New York, 1992, p. 22-40.

5 Lire par exemple Nancy Hardstock, « Foucault on Power : A Theory for Women ? », et Susan Bordo, « Feminism, Postmodernism and Gender Scepticism » in Linda J. Nicholson (dir.), Feminism/ Postmodernism, Routledge, New York, 1990, p. 163 et 135.

6 Judith Butler, Gender Trouble. Feminism and the subversion of identity, Routledge, New York, 1990 (Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, La Découverte, 2006).

7 Ernesto Laclau et Chantai Moufle, Hegemony and Socialist Strategy. Towards a radical democratic politics, Verso, Londres, 1985.

8 Alice Echols, Daring to Be Bad. Radical feminism in America 1967‑1975, University of Minnesota Press, Minneapolis, 1989.

9 Linda Alcoff, « Cultural Feminism versus PostStructuralism. The identity crisis in Feminist Theory », in Micheline R. Maison et al. (dir.), Feminist Theory in Practice and Process, University of Chicago Press, 1989, p. 295-326.

10 Sur ce mouvement, lire Elsa Dorlin (dir.), Black Feminism. Anthologie du ­féminisme africain-américain, L’Harmattan, 2008. [ndlr]

11 Jane Flax, Thinking Fragments. Psychoanalysis, feminism and postmodernism in the contemporary West, University of California Press, Berkeley, 1990.

12 Joan W. Scott, « Deconstructing Equality‑versus-Difference. Or, the uses of poststructuralist theory for feminism », in Marianne Hirsch et Evelyn Fox Keller (dir.), Conflicts in Feminism, Routledge, New York, 1990, p. 134-148.

13 Lire Teresa de Lauretis, « The Essence of the Triangle or Taking the Risk of Essentialism Seriously. Feminist theory in Italy, the US, and Britain », in Naomi Schor et Elizabeth Weed (dir.), The Essential Difference, Indiana University Press, Bloomington, 1991, p. 1-27 ; et Christine di Stefano, « Dilemmas of Difference. Feminism, modernity, and postmodernism », in Margaret Ferguson et Jennifer Wick (dir.) Feminism/Postmodernism, Duke University Press, Durham, 1994, p. 75-76.

14 Susan Bordo, « Feminism, Postmodernism, and Gender-Scepticism », in Margaret Ferguson et Jennifer Wick (dir.), Feminism/ Postmodernism, op. cit., p. 133-156 ; « Postmodern Subjects, Postmodern Bodies », Feminist Studies, printemps 1992, 18 (I), p. 159-176.

15 Jane Roland Martin, « Methodological Essentialism, False Difference, and Other Dangerous Traps », Signs, printemps 1994, 19 (3), p. 630-657.

16 Pour une réflexion posée dans des termes comparables, lire Noam Chomsky, « Égalité. Sur le développement du langage, l’intelligence humaine et l’organisation sociale » (1987), in Raison et liberté. Sur la nature humaine, l’éducation et le rôle des intellectuels, Agone, 2010, p. 79 sq. [ndlr]

17 John Sanbonmatsu, « The Theorist as Stranger. Space, time, and the antinomies of the postmodern intellectuel », manuscrit non publié, History of Consciousness Board, University of California (Santa Cruz), 1er juin 1995.

Barbara Epstein

Réalisation : William Dodé