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Agone 43
« Comment le genre trouble la classe »
Coordination Thierry Discepolo & Gilles Le Beuze
Parution : 18/06/2010
ISBN : 9782748901221
Format papier : 272 pages (15 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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Table des matières

Ce que le tournant postmoderne a fait au féminisme La rédaction

Le marxisme et l’origine de l’oppression des femmes : une nécessaire réactualisation Christophe Darmangeat

« Une force féminine consciente et responsable qui agisse en tant qu’avant-garde de progrès » Miguel Chueca

Le mouvement Mujeres Libres (1936-1939)

Une femme de mineur à la tribune de l’Année internationale de la femme (1976) Domitila Barrios de Chungara

Pourquoi le poststructuralisme est une impasse pour le féminisme Barbara Epstein

Féminisme & postmodernisme Sabina Lovibond

Peut-on penser une construction performative du genre ? Bruno Ambroise

Cent ans de sollicitude  en France Jules Falquet et Nasima Moujoud

Domesticité, reproduction sociale,  migration & histoire coloniale

La Leçon des choses

Au service de Robert Walser (1878-1956) Anne-Lise Thomasson et Thierry Discepolo

Notes éditoriales

Un point c’est tout !

Note du traducteur Walter Weideli

Postface à L’Homme à tout faire, Robert Walser (1970)

Histoire radicale

Victor Serge (1890-1947) : De la jeunesse anarchiste à l’exil mexicain Charles Jacquier

Introduction aux textes de Rirette Maîtrejean, Julián Gorkin & Claudio Albertani

De Paris à Barcelone Rirette Maîtrejean

Un homme de pensée et d’action au service de la vérité et de la liberté Julián Gorkin

Le groupe Socialismo y Libertad Claudio Albertani

L’exil anti-autoritaire d’Europe au Mexique et la lutte contre le stalinisme (1940-1950)

Je veux vivre avec le peuple et disparaître en son sein. C’est ce qui me convient le mieux.
Promenades avec Robert Walser, avril 1945

Pourquoi rassembler ici un court texte resté longtemps inédit de Robert Walser et l’introduction à la deuxième traduction française de cet auteur ? Pour ce qu’il permet de dire sur son entrée dans le temple de la littérature de langue française en même temps que pour donner à voir le souci politique de cette œuvre habituellement confinée à la littérature pour elle-même.

  • 1 Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser, Rivages, « Poche Bibliothèque étrangère », (1992) 2005, (...)
  • 2 Peter Utz, « Entretien à propos de Robert Walser », propos recueillis par Francesco Biamonte, 14 se (...)
  • 3 « Basta » paraît pour la première fois dans le recueil Der Spaziergang (La Promenade), édité en avr (...)

En 1938, Walser racontait à Carl Seelig que la période la plus heureuse de sa vie fut la période biennoise (1913-1920 1), alors qu’il a quitté Berlin, fatigué de son quotidien de misère, pour rentrer « chez lui », en Suisse, pays d’élection de la bonhomie petite-bourgeoise. La fuite vers la contemplation semblait de mise, alors que la Grande Guerre ravageait l’Europe, « mais Walser, dans sa mansarde de l’hôtel de la Croix-Bleue à Bienne, tend tout de même l’oreille vers ces bruits contemporains », précise Peter Utz ; qui conclut sur la manière dont Walser « vise le nerf d’une époque extrêmement tendue, et s’éloigne d’autant plus de tout romantisme contemplatif » 2. C’est en 1917 que Walser écrit « Basta 3» – dont nous reproduisons ci-après une traduction sous le titre « Un point c’est tout ! » : portrait du bon citoyen, un homme tranquille, qui n’aime pas réfléchir, qui s’interdit d’avoir des idées, qu’il préfère laisser à ceux dont c’est le travail ; à lui, ce qu’il lui faut, c’est une bonne bière.

On le voit, Walser n’est pas plus réductible à un romantique allemand qu’à un contemplatif helvète. Son œuvre est celle d’un « homme exact », la prose d’un réaliste : le portraitiste virtuose du jeu des relations humaines, détachées, se perpétuant comme en apesanteur.

  • 4 Sur le rapport de Robert Walser et de ses personnages de domestique au service, lire notamment Isab (...)
  • 5 Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser, op. cit., p. 57.

Cet interdit porté sur les idées est fondamental chez la plupart des personnages de Walser, qu’il s’agisse du « petit bourgeois à la bière » ou des domestiques. (Bien que Joseph Marti, protagoniste de son roman de 1908, Der Gehülfe, redouble parfois d’insolence.) Antithèse du bourgeois qui hérite (et transmettra) sa soumission à l’ordre établi, la condition domestique est conçue par Walser à la façon d’une nécessité vécue comme accès à une certaine liberté : l’inscription dans les sous-couches de la réalité sociale servie par une littérature vue comme inversion des hiérarchies 4. Retenue, dévouement et servilité, Walser illustre l’héroïsme d’en bas développé à partir de sa propre expérience (formé dans une école de domestiques, tour à tour valet, secrétaire, employé de banque, de compagnie d’assurance, etc.) : « C’est un roman tout à fait réaliste. Je n’ai rien eu à inventer. La vie m’a fourni tout le nécessaire »  (juillet 1943 5).

  • 6 Ibid., p. 43.
  • 7 Ibid., p. 14.
  • 8 Ibid., p. 75.

Pour Walter Weideli, son deuxième traducteur en langue française, Walser a passé un « accord ouvrier » avec la littérature (infra, p. 214). Plutôt que réussir dans le monde – « Savez-vous pourquoi je ne suis pas monté en grade comme écrivain ? […] Je ne jouais pas assez la comédie qu’il eût fallu jouer pour plaire » (janvier 1943 6) –, Walser choisit de l’éprouver : « Il ne faut pas nier la société. Il faut vivre dedans et lutter pour ou contre elle » (janvier 1937 7). Ce qui donne un autre éclairage à son départ de la capitale littéraire allemande puis à son arrêt de toute écriture avec l’accession de Hitler au pouvoir en 1933 : « Je n’ai plus rien écrit. À quoi bon ? Mon univers avait été démoli par les nazis. Les journaux pour lesquels j’écrivais avaient disparu. Leurs rédacteurs avaient été chassés ou bien étaient morts. J’étais pratiquement transformé en fossile » (janvier 1944 8).

  • 9 Cette édition du centenaire de la naissance de Walser, tirée à 10 000 exemplaires, est presque immé (...)

À côté des quatre premiers romans, édités de 1904 à 1908, et du dernier, paru en 1925, l’œuvre de Walser est surtout constituée de petites proses, notamment de feuilletons pour la grande presse ; l’ensemble se compose de quatorze livres édités de son vivant, en Allemagne et en Suisse, chez différents éditeurs. Un choix de textes publiés par Suhrkamp (Francfort) paraît en 1960 et inaugure la redécouverte de cet auteur en Allemagne. Mais il faut attendre 1978 pour une reprise des œuvres complètes, en collection de poche, à nouveau chez Suhrkamp, à partir de textes rassemblés et initialement édités par Helmut Kossodo en Suisse 9.

  • 10 On a réuni, sous le nom de « Microgrammes », cinq cent vingt-six feuillets couverts d’une écriture (...)

En France et en langue française, tout commence par une anomalie : la parution en 1960 de Jakob von Gunten (1909) sous le titre L’Institut Benjamenta, traduit par Marthe Robert chez Grasset. Le roman passe inaperçu. Le suivant, Der Gehülfe (1908), traduit sous le titre L’Homme à tout faire par Walter Weideli, paraît chez Le Livre du mois à Lausanne en 1970 – c’est la postface à cette édition que nous reproduisons ici (infra, p. 207 sq). L’édition en langue française de l’œuvre de Walser se normalise à partir de 1981, quand les éditions Gallimard rééditent la version par Marthe Robert de L’Institut Benjamenta ; puis, en 1985, lancent une nouvelle traduction du Gehülfe sous le titre Le Commis. En parallèle, les petites proses et microgrammes 10 sont rassemblés par les éditions Zoé en Suisse, où les éditions de L’Âge d’homme persévèrent dans l’anomalie salutaire : donner à lire la première traduction de L’Homme à tout faire

Notes

1 Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser, Rivages, « Poche Bibliothèque étrangère », (1992) 2005, p 21.

2 Peter Utz, « Entretien à propos de Robert Walser », propos recueillis par Francesco Biamonte, 14 septembre 2006, <www.culturactif.ch/invite/utz.htm> – consulté le 10 mars 2009.

3 « Basta » paraît pour la première fois dans le recueil Der Spaziergang (La Promenade), édité en avril 1917 par Huber & Co (Frauenfeld, Suisse) puis est intégré au recueil Seeland en 1920 par Rascher (Zurich) ; ce texte est resté inédit en français jusqu’à sa traduction par Marion Graf, en 2010, aux éditions Zoé dans le recueil Petite prose.

4 Sur le rapport de Robert Walser et de ses personnages de domestique au service, lire notamment Isabelle Kalinowski, « Trois personnages de domestiques », Agone, n° 37, « La joie de servir », 2007, p. 21-29.

5 Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser, op. cit., p. 57.

6 Ibid., p. 43.

7 Ibid., p. 14.

8 Ibid., p. 75.

9 Cette édition du centenaire de la naissance de Walser, tirée à 10 000 exemplaires, est presque immédiatement écoulée ; après une nouvelle édition complète en 1985-1986, la dernière date de 1998-2002.

10 On a réuni, sous le nom de « Microgrammes », cinq cent vingt-six feuillets couverts d’une écriture minuscule au crayon retrouvés dans les archives de Robert Walser. Décryptés, ils ont révélé un pan de sa création : proses, poèmes, roman, scènes dialoguées (lire notamment Robert Walser, Le Territoire du crayon. Microgrammes, textes réunis par Peter Utz, Werner Morlang et Bernhard Echte, traduction de Marion Graf, Zoé, 2004).

Anne-Lise Thomasson et Thierry Discepolo

Réalisation : William Dodé