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Agone 44
Rationalité, vérité & démocratie 
Coordination Jean-Jacques Rosat
Parution : 28/10/2010
ISBN : 9782748901306
Format papier : 240 pages (15 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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Table des matières

Éditorial Jacques Bouveresse

Russell, Orwell, Chomsky : une famille de pensée et d’action Jean-Jacques Rosat

La vérité peut-elle survivre à la démocratie ? Pascal Engel

Tout ça n’est pas seulement théorique Thierry Discepolo

Notes sur la pratique d’une politique éditoriale

Bertrand Russell, la science, la démocratie et la « poursuite de la vérité » Jacques Bouveresse

La soif de pouvoir tempérée par l’auto-aveuglement  Noam Chomsky

Dialogue sur la science et la politique Jacques Bouveresse et Noam Chomsky

entretien avec Daniel Mermet

La Leçon des choses

« Les intellectuels, la critique et le pouvoir » – II Thierry Discepolo

Recadrer Mai 68 Une révolution prêt-à-porter Alexander Zevin

Racisme, sexisme et mépris de classe Walter Benn Michaels

Conjonctions, conjonctures, conjectures Pierre Bourdieu

Introduction aux notes prises par Pierre Bourdieu en décembre 1981 et janvier 1982 lors des réunions à la CFDT et des conférences de presse en soutien à Solidarnosc

Histoire radicale

Au-delà du marxisme, de l’anarchisme et du libéralisme : le parcours scientifique et révolutionnaire de Bruno Rizzi Paolo Sensini

Présentation

  • 1  Pierre Bourdieu, Interventions. 1961-2001. Science sociale et action politique, textes rassemblés (...)
  • 2  Il s’agit à l’évidence du Pourquoi Bourdieu ? deNathalie Heinich, édité chez Gallimard en 2007 ; e (...)

Issues des archives du Collège de France et restées inédites jusqu’à ­présent, ces notes ont été prises par Pierre Bourdieu lors des réunions organisées au cours de la mobilisation de décembre 1981 après le coup d’État survenu en Pologne. Observateur critique en même temps que protagoniste du mouvement, le sociologue y livre une vision particuliè­rement désenchantée des luttes symboliques menées par les universitaires, les intellectuels et les syndicalistes engagés dans l’action politique. Ces notes – qui n’épargnent ni les « intellectuels organiques » de la CFDT, alors dirigée par Edmond Maire, ni son « allié » du moment, Michel Foucault – n’avaient pas été retenues dans la première édition du recueil de textes d’« interventions » de Pierre Bourdieu composé dans les dernières semaines de la vie du sociologue 1. La période était déjà assez chargée en polémiques… Cette prudence fut en quelque sorte confirmée par les « biographies » parues depuis, plus ou moins bien intentionnées et citant avec plus moins de bonheur ce recueil 2.

  • 3  « La représentation politique », Actes de la recherche en sciences sociales, février-mars 1981, n° (...)
  • 4  Du désenchantement que laisse deviner Pierre Bourdieu dans ces notes on trouvera trace dans « La d (...)

Sans rien espérer d’une nouvelle bienveillance dans leur réception, il semble que, remises dans leur contexte de production, ces notes de travail ne sont pas seulement éclairantes quant aux « coulisses » de la mobilisation des intellectuels et des syndicalistes français au moment de l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Elles s’inscrivent aussi dans les analyses par Pierre Bourdieu des ressorts de la délégation politique, des conditions institutionnelles de l’efficacité de la prise de parole publique du savant, des effets de la séparation entre professionnels et profanes de la politique. Ces notes – prises en décembre 1981 et janvier 1982 – peuvent donc apparaître comme un travail sociologique en actes, qui suit des enquêtes et des articles parus ailleurs 3. Toutefois, on ne retrouve pas ici les organisations communistes (le PC et la CGT), mais la CFDT, alors perçue comme l’incarnation de la « rénovation » d’une gauche « moderne », débarrassée des « archaïsmes » communistes 4.

Ensemble de remarques reconstituées dans les jours qui ont suivi les événements relatés, le statut de ces notes est particulier : s’y insèrent analyses, interprétations et conjectures sur le sens qu’il fallait attribuer à ce qui a été dit ou fait. Il ne s’agit donc pas d’observations écrites « sur le vif », en situation, mais plutôt d’une esquisse d’objectivation participante. En outre, ces notes n’ayant jamais été reprises par leur auteur, elles ont échappé au travail de censure académique. On y trouve donc la première formulation, brute et brutale, en dehors des formes convenues et convenables, des problèmes sociologiques posés par la mobilisation politique : autonomie intellectuelle, récupération institutionnelle et glissement de la mobilisation sous l’influence de l’appareil syndical et des « intellectuels organiques ».

Une conjonction de forces intellectuelles et syndicales

  • 5  Consulter <www.beskid.com/solidarnosc/>.

En août 1980, le licenciement d’Anna Walentynowicz – une ouvrière du chantier naval Lénine de Gdansk qui avait fondé la première association de travailleurs indépendante du parti communiste au pouvoir – donne le départ d’une importante mobilisation. Avec l’extension de la grève, Anna Walentynowicz et un autre ouvrier du même chantier naval, Lech Walesa, créent le syndicat Solidarnosc, qui devient vite le symbole de la résistance au régime communiste. Soutenu par l’Église catholique romaine (dont le pape élu en 1978, Jean-Paul II, était d’origine polonaise) ainsi que par des intellectuels dissidents, Solidarnosc présente un programme qui ouvre la voie à la constitution de syndicats indépendants 5. Ce mouvement ­bénéficie d’un contexte de crise économique et idéologique des régimes socialistes. Ainsi l’inflation du prix des produits alimentaires sur le marché national, qui génère des occupations d’usines : près de dix millions de salariés, sur les treize que compte le pays, sont alors en grève, reprenant des formes d’auto-­organisation ouvrière érigées en revendication par le premier congrès de Solidarnosc en septembre 1981. Le syndicat y avait présenté un projet de « république autogérée » comprenant « une réforme autogestionnaire et démocratique à tous les niveaux de gestion, un nouvel ordre économique et social qui liera le plan, l’autogestion et le marché », conditions d’instauration d’un régime authentiquement ouvrier et socialiste.

  • 6  Michael Christofferson, Les Intellectuels contre la gauche. L’idéologie antitotalitaire en France (...)

Un tel programme ne pouvait que séduire nombre d’intellectuels français « revenus » du gauchisme ou du communisme : certains « heurtés » par le Programme commun de 1972 entre les partis communiste et socialiste ; d’autres déçus de ne pouvoir jouer le rôle central qu’ils avaient espéré en intégrant ce dernier. Un programme comme celui de Solidarnosc faisait en effet directement écho à la recomposition idéologique du moment, menée sous la bannière de l’« antitotalitarisme » ; et au recyclage du projet de réformisme social de ces intellectuels, où l’autogestion allait jouer un rôle central, requalifiée par le PS de « clé de voûte d’un socialisme démocratique » 6.

  • 7  Dans sa biographie de Michel Foucault, Didier Éribon décrit en détail cette réception de la pétiti (...)
  • 8  Cité ibid., p. 318.

Le 13 décembre 1981, le coup d’État du général Jaruzelski (pour mettre fin à la mobilisation) ébranle le régime communiste polonais. Aussitôt la nouvelle relayée dans le « monde libre », le ministre français des Affaires étrangères Claude Cheysson affirme que le gouvernement (où figuraient plusieurs ministres communistes) n’interviendrait pas dans les affaires intérieures de la Pologne. Dès le lendemain, un comité de soutien à Solidarnosc est initié par Michel Foucault et Pierre Bourdieu. Sous le titre « Les rendez-vous manqués » paraît le 15 décembre, dans le quotidien Libération, une pétition co-signée par plusieurs personnalités, dont Marguerite Duras, Yves Montand, Simone Signoret, Claude Mauriac, Jorge Semprun et Bernard Kouchner. Rencontrant immédiatement un large écho, elle est republiée les jours suivants avec de nouvelles signatures – dont celles de Guy Bedos, Pierre Vidal-Naquet, Paul Veyne, Georges Canguilhem et Emmanuel Leroy-Ladurie 7. Cette visibilité et cette indépendance critique provoquent une vive réaction du gouvernement de François Mitterrand ; « Quels clowns, quelle malhonnêteté », déclare le ministre de la Culture Jack Lang dans Les Nouvelles littéraires avant de dénoncer, dans Le Matin, « l’inconséquence typiquement structuraliste » des instigateurs de la pétition 8.

Des affinités conjoncturelles

  • 9  Cité ibid., p. 321.

Selon Didier Éribon, c’est Pierre Bourdieu qui était entré en contact avec la CFDT en téléphonant aux collaborateurs d’Edmond Maire, dont une interview paraissait dans Libération en même temps que la pétition. Edmond Maire déclare alors : « Nous avons eu ce matin contact avec un certain ­nombre d’intellectuels qui n’avaient pas de rapports particuliers avec la CFDT jusqu’ici. Ils souhaitent que se manifeste en France le lien ouvriers/intellectuels qui a été une des trames et une des forces de Solidarité. 9 »

  • 10  Didier Éribon, Michel Foucault…, op. cit., p. 321.

Une première réunion est organisée le 16 décembre, dans les locaux de la CFDT, rue Cadet (Paris, 9e) : c’est sur son déroulement que commencent les notes de Pierre Bourdieu, qui arrive peu après Michel Foucault, accompagné par Didier Éribon. Ce dernier relate ainsi la réunion : « Plusieurs dirigeants de la centrale y assistent, parmi lesquels Edmond Maire, qui ne restera pas très longtemps : il doit être reçu quelques instants plus tard par le Premier Ministre. Sont présents : Michel Foucault, Pierre Bourdieu et le mathématicien Henri Cartan, ainsi que des universitaires proches de la CFDT, Alain Touraine, Jacques Julliard, Pierre Rosanvallon. […] Bourdieu insiste sur la nécessité de mettre en place une liaison permanente entre le syndicat et le groupe des intellectuels rassemblés pour l’occasion, afin de pouvoir réagir rapidement en cas d’urgence. Foucault insiste pour sa part sur la création d’un centre d’information ou d’une agence de presse qui serait chargée de réunir, filtrer, rediffuser les informations de toute nature, politique, judiciaire, etc., sur la situation en Pologne. 10 »

Dans son compte rendu, Didier Éribon emploie la formule « universitaires proches de la CFDT » ; terminologie qui, selon Pierre Bourdieu, a entraîné une « grande crise » chez ceux qui se voyaient privés de la qualification d’« intellectuels ». D’après Pierre Bourdieu, c’est la CFDT qui a imposé Alain Touraine, Pierre Rosanvallon, Paul Thibaud et Jacques Julliard ; « manipulation » à laquelle le sociologue avait tenté de riposter en faisant venir Didier Éribon, qui fera paraître des articles sur ces ­réunions dans Libération.

Dès les premières notes de Pierre Bourdieu on voit poindre le conflit : contre ce que la CFDT nomme « divisions » entre intellectuels pour mieux faire valoir l’importance de ses propres « intellectuels », le syndicat joue d’abord la carte d’une unité qui ne peut que favoriser les plus proches de l’organisation ; et ensuite, comme le dit clairement Pierre Bourdieu, le syndicat veut « noyer » ceux qu’il ne contrôle pas. Les réunions suivantes confirment cette tendance : au sujet de la rédaction d’un texte public, il écrit même que « les jeux étaient prévus à l’avance ». À propos de cette seconde réunion, Didier Éribon évoque la rédaction d’« un texte commun, destiné à être rendu public quelques jours plus tard. Et cette fois, le 22 décembre, c’est au siège principal du syndicat, square Montholon, toujours dans le 9e arrondissement, que se tient le rassemblement. Car il ne s’agit plus simplement d’une réunion en comité restreint. Une centaine de personnes se trouvent dans la salle. À la tribune, côte à côte : Edmond Maire, Pierre Bourdieu, Michel Foucault, Jacques Chérèque. […] C’est le mathématicien Laurent Schwartz qui lit la motion rédigée quelques jours auparavant : “Il ne suffit pas de condamner le coup de force. […] Il faut s’associer au combat du peuple polonais.” »

Les notes reviennent aussi sur la seconde réunion, qui donne lieu à la rédaction du texte commun. Premier élément d’analyse : le souci d’Edmond Maire de ne pas laisser filtrer d’attaques directes contre le gouvernement français, surtout après les polémiques des premiers jours. Accepter de s’associer à Bourdieu et Foucault, pour mieux les contrôler, pourrait être vu comme une stratégie de l’appareil de la CFDT, lié au gouvernement socialiste, auquel le syndicat et ses « intellectuels organiques » veulent imposer une « refondation », sur la voie d’une « modernité », en rupture à la ligne « gauche archaïque » des premiers mois. Selon le sociologue, « le scénario [de la conférence de presse] avait été prévu » pour faire disparaître peu à peu les deux initiateurs de la mobilisation, devenus gênants. En réponse, Bourdieu tente de promouvoir la prise de parole de Foucault, alors l’allié le plus prestigieux et sur une ligne d’autonomie du champ intellectuel.

En même temps, Bourdieu fait le portrait d’un Foucault – qu’il définit, face aux « intellectuels organiques » de la CFDT, comme un intellectuel « libre » – menant son propre jeu sur la scène « politico-médiatique ». À cette occasion, Foucault se voit qualifié de « pétroleur », en référence à son goût pour l’intervention publique « scandaleuse », conformément au style radical des années 1960-1970 en France. Bourdieu révèle aussi les tensions de la stratégie de la CFDT, entre instrumentalisation du capital symbolique de deux des intellectuels les plus prestigieux du moment (face à eux, Rosanvallon ou Julliard ne pèsent rien) et nécessité de ne pas heurter de front le gouvernement.

  • 11  Frédéric Lebaron, « De la critique de l’économie à l’action syndicale », in Didier Éribon (dir.), (...)

Ce que Bourdieu, au moment de ces notes, ne peut pas voir, c’est comment la création de ce comité de soutien correspond à un rapprochement de Michel Foucault avec la CFDT. Dans un contexte d’effondrement du « marxisme-léninisme » sur le marché des biens intellectuels et politiques en France depuis la fin des années 1970, ce rapprochement constituera, comme Frédéric Lebaron l’a montré, une « opération d’échange symbolique » 11 : d’un côté une organisation syndicale partie prenante d’une recomposition autour de thématiques d’inspiration « autogestionnaire » – qui seront plus tard requalifiées « néolibérales » ; de ­l’autre un professeur au Collège de France ayant adopté une vision « spécifique » des luttes politiques, prenant en compte, au-delà des dominations de classe, celles qui touchent les femmes, les homosexuels, les prisonniers ou les immigrés.

Conjectures sociologiques sur les recompositions du champ intellectuel

  • 12  Le premier appel (15 décembre) puis l’entretien donné le lendemain par Bourdieu à Didier Éribon (m (...)

Si Pierre Bourdieu analyse, à l’issue de la première conférence de presse, le jeu de la CFDT comme un détournement de la mobilisation au nom des « intérêts d’appareil », il lui reste à découvrir comment la mobilisation va être ensuite « récupérée » sur le terrain médiatique. D’abord, bien sûr, par l’entrée en scène des « anticommunistes » de service, André Glucksmann en tête, qui réussit à intervenir (sans mandat) à la télévision publique – ce qui traduit une situation déjà tout à fait normale : l’omniprésence de l’« intellectuel médiatique », dont les « nouveaux philosophes » constituent la version à paillettes. Il y a ensuite le contrôle, parla presse, de l’exposition publique de la parole intellectuelle, qui encadre la pétition et décale l’interview donnée par Bourdieu 12. Mais il n’y a là rien de plus que les habituels détournements du champ médiatique. L’important est ailleurs : dans les effets de ces transformations structurelles sur le champ intellectuel, sur les relations des intellectuels entre eux, et plus particulièrement sur le conflit entre « intellectuels organiques » et intellectuels « libres ».

  • 13  Sur ce thème, lire Pierre Bourdieu, « La délégation et le fétichisme politique », art. cit. (...)

Quand Pierre Bourdieu parle des « intellectuels organiques », il insiste sur leur volonté de contrôle – « réflexe d’apparatchik typique » – de la parole des autres intellectuels, et notamment des intellectuels « libres ». Mais il montre aussi que l’action des « intellectuels organiques » ne s’explique pas seulement par leur proximité idéologique ou institutionnelle avec une organisation politique ou syndicale : ils se reconnaissent au mépris des formes élémentaires de l’autonomie intellectuelle, des valeurs et des règles du groupe social qui leur a délégué une prise de parole publique – en l’occurrence, médiatique. Après que ces porte-parole ont détourné le « fétichisme de la délégation politique 13» à leurs propres fins, ils placent l’avenir de leurs initiatives dans un agenda institutionnel qui va changer la donne : un voyage en Pologne n’est pas seulement coûteux, il nécessite aussi l’appui du ministère des Affaires étrangères pour obtenir, par exemple, un visa. Ce qui a pour effet, à ce niveau du jeu d’alliances, de permettre aux représentants de l’« antitotalitarisme » de gauche de côtoyer ouvertement ceux de l’anticommunisme de droite sous le giron des médias et de l’État – en l’occurrence socialiste. À ce stade, le détournement de la mobilisation initiale est accompli.

  • 14  Sur la manière dont Pierre Bourdieu se dégage de toute intention stratégique, Didier Éribon fait r (...)
  • 15  Didier Éribon, Michel Foucault…, op. cit., p. 322.

On pourra trouver que les intellectuels « libres » sont bien naïfs… Ou du moins juger illusoire leur peu d’autonomie dans la représentation publique puisque ceux qui contrôlent le jeu – ou, plus exactement, le « nouveau jeu », qui consiste à apparaître dans les médias sans même plus de délégation – sont précisément des « intellectuels organiques ». Mais les observations de Pierre Bourdieu portent aussi sur l’attitude des intellectuels « libres ». En l’occurrence, ici, Michel Foucault, que le sociologue présente en stratège laissant les autres le placer, finalement, aux côtés des syndicalistes, dans la prise de parole publique, avec en mains un discours déjà préparé 14. Ensuite, Foucault insiste – malgré les détournements, désormais visibles, de l’initiative intellectuels/syndicalistes – pour poursuivre les réunions ; avant de se retirer, quelques semaines plus tard. Voici comment Didier Éribon raconte cette période : « Cette manifestation dans les locaux de la CFDT sera suivie par une série de réunions qui se tiendront à la faculté de Jussieu et qui déboucheront sur une “journée d’études” sur la Pologne, le 20 février, avec pour thème central “Faire le point sur les rapports Est-Ouest”. Michel Foucault assiste avec une belle assiduité aux séances de préparation puis à la journée elle-même, qui rassemblera plusieurs centaines de personnes. Mais quelques-uns des participants aux groupes de réflexion vont pourtant s’interroger sur la nature de leurs rapports avec la CFDT, parfois les mettre sérieusement en question. Le malaise éclate brutalement peu avant la journée d’étude : “On ne veut pas devenir les compagnons de route de la CFDT, déclarent-ils. Vous êtes là en tant qu’organisation, nous sommes là en tant qu’individus, nous allons être satellisés.” Michel Foucault s’emploie à calmer les esprits, et il conclut l’échange assez vif qui a éclaté par ces paroles conciliatrices : “Il ne s’agit pas de devenir des compagnons de route. Il ne s’agit pas de marcher à côté, mais de travailler avec.” Formule qui définit très bien l’optique dans laquelle il a voulu mener cette action. Il finira malgré tout par abandonner les réunions de Jussieu, un peu fatigué de leur aspect “folklorique”, et surtout de leur totale absence d’utilité et d’efficacité. Bourdieu a décroché depuis longtemps. 15»

  • 16  Frédéric Lebaron, « De la critique de l’économie… », art. cit., p. 162 sq.

Autre choix déterminant du philosophe : Michel Foucault prolongera ses interventions aux côtés de la CFDT par un entretien avec Edmond Maire dans la revue Le Débat – « l’un des principaux organes intellectuels de la restauration néolibérale des années 1980-1990 », pour reprendre l’expression de Frédéric Lebaron, selon qui les « affinités électives » entre la CFDT et Michel Foucault ont permis son instrumentalisation sur la base d’une critique anti-institutionnelle de l’État social 16.

Reste toutefois à expliquer les ressorts de ce rapprochement. À la fin de ces notes, Pierre Bourdieu rapporte les propos de la sociologue Jeannine Verdès-Leroux, qui présente un Michel Foucault faisant converger vers lui les mécanismes de la délégation dans un champ politique désormais soumis à des impératifs de visibilité médiatique. Le philosophe semble alors se comporter en « intellectuel organique » ; mais, n’en ayant pas les ressources, il troque son autonomie contre un soutien organisationnel, sacrifiant les objectifs politiques initiaux de la mobilisation, incompatibles avec les calculs tactiques de la CFDT.

Une telle conjonction, quoique encore, alors, conjoncturelle, s’avère lourde de conséquences sur la recomposition du champ intellectuel : si le pôle médiatique domine désormais, n’est-ce pas que les intellectuels « libres » ont cédé le prestige du savoir autonome aux organisations (partis, syndicats, etc.) et aux médias qui leur en facilitent l’accès, légitimant par là même un type de valorisation dont les intellectuels médiatiques seront les premiers à bénéficier ?

Franck Poupeau & Thierry Discepolo, Été 2010

Notes prises en décembre 1981 et janvier 1982 lors des réunions à la CFDT et des conférences de presse en soutien à Solidarnosc 17

  • 17 Toutes les notes qui suivent sont de la rédaction ; et notamment de Charles Jacquier pour les notic (...)
  • 18  Né en 1953, Didier Éribon est devenu, après des études de philosophie, critique littéraire à Libér (...)
  • 19  Né en 1931, Edmond Maire, adhère à la CFTC en 1954 et devient permanent du syndicat des travailleu (...)
  • 20  Né en 1948, Pierre Rosanvallon est recruté, dès sa sortie d’HEC en 1969, comme conseiller économiq (...)

La première réunion est fixée le mardi 16 décembre à 6 heures 30. Je dis à Éribon de se pointer à 6 heures 25 à l’entrée et que j’entrerai avec lui 18. Je suis retardé par un embouteillage. Il entre donc avec Foucault. Quand j’arrive, ils sont déjà assis. Table carrée, je suis près de la porte d’entrée avec Foucault à ma gauche, Éribon au-delà. En face, les types de la CFDT (Edmond Maire 19 arrive plus tard, en fin de réunion, il revenait d’une réunion avec le président du Conseil, à propos de la Pologne, pour demander une intervention auprès du BIT [Bureau international du travail] ou quelque chose comme ça). Sur le côté du carré, il y avait Rosanvallon, Touraine et Julliard 20.

  • 21  Né en 1933, Paul Thibaud fut directeur de la revue Esprit (1977-1988), dont la version officielle (...)

Éribon rendra compte de la réunion en disant : « Il y avait la CFDT, des intellectuels, Foucault et Bourdieu, et des universitaires proches de la CFDT, Touraine, Rosanvallon et Julliard. » Ce qui a déclenché une grande crise : Julliard a protesté, Touraine colère épouvantable… (À la réunion suivante, au cours de laquelle on devait rédiger le texte de l’appel commun, Maire a commencé par une mise en garde solennelle, reprochant à Libé d’avoir dit « universitaires » et non « intellectuels » et « proches de la CFDT ». Ce qui est pourtant vrai. C’était la CFDT qui les avait imposés et les syndicalistes s’adressaient à Julliard et à Rosanvallon en leur disant Jacques et Pierre, c’était évident qu’ils étaient des familiers.) Dès que je leur avais téléphoné, ils avaient proposé de « convoquer » pour cette réunion X et Y sans même tenir compte de ce que je disais, entre autres Thibaud, et puis Julliard et Rosanvallon et Touraine. C’était comme une épreuve, comme s’ils voulaient me faire avaler quelque chose d’un peu dur à avaler pour moi, en commençant par Thibaud 21.

De plus, pendant la première réunion, les choses évoluaient de telle façon que c’était devenu pratiquement une initiative de Touraine et Rosanvallon. Ils disaient : « J’avais pris quelques minutes la parole disant qu’il fallait que les intellectuels s’associent à la CFDT » ; et ça a été repris : tous avaient compris que c’était important symboliquement, que ça allait faire du bruit et ils se l’annexaient – « notre appel », etc.

Je n’avais fait qu’opposer à la manipulation de la CFDT une contre-manipulation en faisant venir Éribon, qui a fait un compte rendu de la réunion dans lequel il disait : « Foucault rend compte des activités d’un groupe de travail et de documentation sur la Pologne et Bourdieu propose un comité de coordination entre la CFDT et les intellectuels, etc. »

Dès le début, les types de la CFDT donnaient dans l’œcuménisme : il fallait que tout le monde y soit ; le thème c’était : Vous, les intellectuels, vous êtes divisés, etc. On n’a pas à entrer dans vos divisions, etc.

  • 22 Membre de l’Académie des sciences, l’éminent mathématicien Henri Cartan (1904-2008) s’était engagé (...)
  • 23  Journaliste à L’Est républicain à partir de 1937, Jacques Fauvet (1914-2002) devient rédacteur au (...)

À la deuxième réunion apparaissent aussi Cartan et Schwartz, peut-être avertis par Vidal-Naquet, qui était signataire 22. Il s’agissait de rédiger un texte. Les jeux étaient prévus à l’avance : Garnier, responsable pour la CFDT de cette affaire, s’est proposé, Rosanvallon aussi. On est parti dans une pièce à côté ; c’était moi qui tenais la plume. Là-dessus, on nous envoie les deux mathématiciens, complètement allumés. Pendant un moment, Rosanvallon discute avec eux ; pendant ce temps, je rédige avec Garnier un texte très mauvais. J’ai dit à Garnier : « On ne peut pas travailler dans ces conditions-là. » On est redescendu. Le texte a été effectivement jugé très mauvais. On a refait un texte tous ensemble. Un des soucis manifeste de Maire, c’était qu’il n’y ait pas d’attaques contre le gouvernement. Dès le début, au fond, nous étions gênants, Foucault et moi. Notre présence rappelait trop le premier appel, considéré comme antigouvememental (Lang avait répondu et Fauvet avait attaqué dans Le Monde 23). Donc, Maire voulait nous avoir et en même temps nous noyer :pour la conférence de presse, j’avais insisté auprès de Foucault pour qu’il prenne la parole. Or, quand on est arrivé, le scénario avait été prévu : Maire devait parler et ensuite donner la parole à la salle. J’ai protesté auprès de Maire et de Garnier en leur disant que c’était absolument indispensable que Foucault parle. Maire, je crois, avait très peur que Foucault, très pétroleur, fasse un truc contre le gouvernement.

Au téléphone, Garnier résistait : très embêtant, etc. Il invoquait toujours les autres intellectuels organiques de la CFDT. Parce que le cœur de l’histoire, c’est le conflit entre les intellectuels libres et les intellectuels organiques, qui voulaient se hisser sur le même plan que les intellectuels libres à la faveur de leur position organique et en même temps se servir de leur position dans l’appareil pour contrôler.

Donc je téléphone à Garnier, après avoir discuté avec Foucault. Il dit : « Je vais voir, je vais demander » ; j’insiste : « Il faut absolument que Foucault parle au nom des intellectuels. »

Tout au long d’ailleurs, Foucault insistait : « Ce sera toi qui parleras », etc. En fait, depuis le début il avait préparé son papier. Finalement, je réussis à imposer que Foucault parle. Donc Maire parle. Tout un scénario étudié à l’avance : Maire en premier, ensuite Solidarnosc ; de manière à ce que les intellectuels disparaissent. Foucault fait un topo, pas du tout sur le fond : dans la motion commune CFDT-intellectuels, il y avait deux parties, une partie générale et puis une série de propositions, débiles d’ailleurs. L’idée qu’on avait eue avec Foucault, c’était qu’il fallait essayer de rendre ces propositions plus précises. Garnier avait dit : « Oui mais Foucault lira l’appel. » J’avais répondu : « Impossible, cet appel est débile, on va pas traiter Foucault comme un acteur, etc. » Alors, décision de faire lire le texte par Schwartz. Finalement, voilà comment ça s’est passé : Maire-Schwartz-Solidarnosc-Foucault, avec un papier rassurant assez la CFDT. Maire était plutôt soulagé. Au fond, il voulait nous avoir mais avec une trouille bleue du clash avec le gouvernement. Ce qui vérifie l’idée qu’il joue avec le feu : ils font leur possible pour que le gouvernement soit obligé de compter avec eux sans jamais passer le seuil du conflit ouvert.

  • 24  Ancien nom de la chaîne de télévision publique France 2.
  • 25  Sur l’« antitotalitarisme » visant les communistes de ces années, lire Michael Christofferson, Les (...)

Après cette conférence de presse (j’étais sur l’estrade, je me cachais derrière Touraine), cocktail. Antenne 2 était là 24. Comme par hasard, ils tombent sur Glucksmann, qui se fait le porte-parole de cette entreprise alors qu’il n’était pas dans le coup (raccroché par l’AFP la première fois mais la seconde fois pas du tout). Il n’était même pas signataire, pas aux réunions préparatoires où il y avait Schwartz, Foucault et moi plus les trois organiques et c’était ces gens-là qui étaient sur la tribune à la conférence de presse. C’est la première récupération par les anticommunistes de service 25. On ne s’en est pas aperçu pendant le cocktail. C’est quelqu’un, catastrophé, qui est venu me le dire. Les gens d’Antenne 2 ont demandé quelqu’un, et lui est toujours prêt.

Le lendemain de la conférence de presse

  • 26  Sur le montage par ce quotidien de la pétition et de l’entretien de Pierre Bourdieu, lire supra, p (...)
  • 27  Philippe Boucher était alors journaliste au Monde.

Il y avait eu auparavant l’article de Libé, qui était une tentative pour contrôler 26. Et au même moment Jean Daniel avait fait un papier dans le Nouvel Obs, qui paraissait le lundi, où il disait : « Deux philosophes, Bourdieu et Foucault, et des éditorialistes du Nouvel Observateur ont fait, etc. » Autre récupération. Alors, Julliard et Cie, qui avaient protesté contre le fait qu’on les appelle « intellectuels de la CFDT », trouvaient très bien d’être appelés « éditorialistes du Nouvel Obs ». Et Foucault dans le même numéro avait donné un article sur la Pologne qui paraissait à côté du papier de Jean Daniel. Libé voulait faire une double page sur cette conférence de presse. Alors que Le Monde n’en a pratiquement pas parlé (c’était encore pas très bon puisque Fauvet avait critiqué très violemment les intellectuels irresponsables). Foucault avait eu une espèce de débat avec Boucher qui avait téléphoné 27. Foucault avait demandé des excuses par écrit.

Donc la double page de Libé. Foucault se désiste au dernier moment. (En fait, Libé nous avait demandé de faire une interview à deux. Il commence par dire « Non, on en fait une chacun » puis il se défile au dernier moment.)

  • 28  Serge July, alors rédacteur en chef de Libération ; pour un récit sans fard de son rôle dans la «  (...)

Je fais l’interview dans Libé qui m’annexe complètement : édito de July 28 qui prolongeait mon papier plus un compte rendu d’Éribon et d’un autre sur la réunion. Dans mon interview, je disais ce qui me paraissait être le sens de toute l’affaire : très antigouvernemental, anti-apparatchiks, etc., appareil d’État ; l’idée que la conjonction (?) avec la CFDT était purement conjoncturelle, que ce n’était pas pour la vie. Là-dessus pas un mot. Foucault sur le coup m’a dit qu’il n’avait pas lu, après que c’était très bien… Et à la CFDT, c’était comme si je n’avais jamais rien dit. Pas la moindre question.

24 ou 25 décembre

  • 29 Né en 1924, l’historien médiéviste Jacques Le Goff, une des figures clés de l’école des Annales, di (...)

La pétition européenne de Le Goff-Montand-Signoret très fâchés parce qu’ils n’en étaient pas 29. Éribon a fait en sorte que ce soit publié dans Libé en premier. Puis Le Monde a fait un petit entrefilet dans un coin.

Début janvier, deuxième conférence de presse

  • 30  Né en 1946, militant maoïste et professeur de philosophie, François Ewald devient assistant de Mic (...)

Comme tout avait glissé dans le sens que je craignais dès le début, je ne voulais même pas y aller. Pression de Foucault. J’y suis allé. Le matin même, il m’a dit : « Il y a Deferre qui, au nom du groupe qui a travaillé sur l’économie des pays de l’Est, voudrait parler » (une des idées qui étaient sorties des propositions était qu’il fallait étudier les liens de dépendance entre les économies socialistes et les économies occidentales de manière à proposer des mesures rationnelles de rétorsion). Et Ewald devait me contacter pour me dire ce qu’ils avaient fait et je devais parler au nom du groupe. Je dis que je ne tenais pas à parler mais je peux faire parler Ewald 30.

J’arrive. Je vais voir Garnier, qui était en train de parler avec Maire. Je leur dis : « Il faudrait que le groupe des économistes qui travaillent sur les pays de l’Est puisse s’exprimer. » C’était très vague. Là-dessus, Julliard arrive et dit : « Moi aussi je dois parler pour les économistes, etc. » Alors Ewald demande à Julliard : « Comment ? il y a un autre groupe ? » Aussitôt, la CFDT, toujours anti-division : « Mais il faudrait coordonner tout ça. » Alors Julliard dit : « Non, je n’y étais pas moi-même mais c’est Rosanvallon qui m’a téléphoné pour que je parle. » Ewald dit : « Mais Rosanvallon, nous l’avions invité à venir dans notre groupe. » On s’aperçoit donc que Julliard allait parler au nom de Rosanvallon parlant au nom d’un groupe dans lequel il n’était pas allé. Réflexe d’apparatchik typique : il voulait contrôler.

  • 31  Alexis ou Wladimir Berelowitch, tous deux universitaires et spécialistes de la Russie. Communiste (...)
  • 32  Animateur du collectif Change (1968-1983), issu d’une scission de la revue Tel quel en 1967, le ph (...)
  • 33  L’écrivain et polémiste Jean-Edern Hallier (1936-1997), habitué des coups médiatiques, mit en scèn (...)
  • 34 Collaborateur du Figaro à partir de 1947, puis de L’Express à partir de 1977, Raymond Aron (1905-19 (...)

La discussion a continué et, peu à peu, les gens du groupe Bourdieu-Foucault ont été oubliés. Dans cette réunion, il y avait Berelovitch, l’âme damnée de Besançon 31, qui a amené une pétition sur le gazoduc (c’était une conférence de presse, tout le monde venait, quoi…) avec tous les noms. (Au moment où il a lu la pétition, il n’y avait pas le nom de Foucault mais celui de Glucksmann. Mais quand c’est paru dans Le Monde, il y était – et pas celui de Glucksmann ; c’était l’inverse.) Ensuite, Faye 32 est venu dire qu’il était signataire de la pétition CFDT-intellectuels et qu’il avait fait une entreprise qui prolongeait à la fois celle des intellectuels-CFDT et celle de l’Opéra (c’est-à-dire Lang) – il allait demander un visa pour aller en Pologne, etc. Le truc typique à la Jean-Edern Hallier 33 : on va en Pologne puis on se fait refouler, on parle devant les flash, etc. De plus, ils demandaient au ministre de la Culture d’appuyer leurs demandes de visa et si le ministre de la Culture n’acceptait pas on irait jusqu’à l’Élysée. Intervention typiquement gouvernementale avec des déclarations hystériques sur l’antisémitisme soviétique, etc. Bref, l’entreprise Bourdieu-Foucault+CFDT devenait Aron-Kriegel-Besançon 34 d’un côté et de l’autre Lang, etc.

Après, comme j’avais refusé d’être commissaire aux comptes de Solidarnosc et accepté d’être aux comptes de la vente des toiles pour Solidarnosc, je téléphone et j’apprends que le vernissage de cette vente en faveur de la Pologne serait présidé par Lang.

Autrement dit, tout le travail pour laisser dehors (?) la droite et pour faire un truc indépendant du gouvernement avait été entièrement détruit. Pourquoi ? La CFDT avait un intérêt d’appareil à faire venir le plus possible de gens quels qu’ils soient : eux qui ne sont pas unitaires du tout quand il s’agit de FO ou de la CGT, ils jouaient toujours vis-à-vis de nous les unitaires pour essayer d’affaiblir la tendance « intellectuels » proprement dite. Au départ, ils avaient imposé leurs intellectuels organiques puis, de proche en proche, c’étaient les intellectuels de droite, etc.

Par ailleurs, leur lutte aux frontières de l’exclusion leur permet de faire pression sur le gouvernement à un moment où, avec les nationalisations, il va y avoir des tas de postes (Rosanvallon est, dit-on, pressenti pour une présidence).

L’intérêt vital qu’ont les gens à être « présents » : Glucksmann, scène à F., scène à l’AFP ; s’accroche à toutes les manifestations.

  • 35 .La sociologue Jeannine Verdès-Leroux – qui avait eu un rôle central dans la diffusion et le recuei (...)
  • 36  Metteur en scène de théâtre et d’opéra, réalisateur de films et acteur né en 1944, Patrice Chéreau (...)

Selon Verdès 35, Foucault est démagogue. Ses jeunes gens lui servent à faire ses coups : il ne les fait jamais directement. Par exemple, elle racontait que Berelovitch s’est fait engueuler parce qu’il a fait signer Aron et Cie ; en fait, Foucault était derrière Berelovitch. Il agit par personne interposée et surtout n’associe jamais son nom à personne : par exemple, pendant qu’on était en train de rédiger le premier appel, il recevait des coups de téléphone ; il disait : « Je suis avec quelqu’un en train de rédiger »… jamais « avec Bourdieu ». On a eu une première réunion des signataires du premier appel que j’ai oublié de mentionner (Montand, Chéreau 36, etc.). Là, il avait fait explicitement allusion à la rédaction avec moi. Autrement, son jeu c’est toujours d’être au-dessus des partis – des tendances – il est transfaction pour que tout le monde converge vers lui.

Notes

1  Pierre Bourdieu, Interventions. 1961-2001. Science sociale et action politique, textes rassemblés et présentés par Franck Poupeau et Thierry Discepolo, Agone, 2002.

2  Il s’agit à l’évidence du Pourquoi Bourdieu ? deNathalie Heinich, édité chez Gallimard en 2007 ; et, accessoirement, du Pierre Bourdieu de Marie-Anne Lescourret, chez Flammarion en 2008. [ndlr]

3  « La représentation politique », Actes de la recherche en sciences sociales, février-mars 1981, n° 36/37, p. 3-24 ; « Décrire et prescrire. Note sur les conditions de possibilité et les limites de l’efficacité politique », Actes…, mai 1981, n° 38, p. 71-73 ; ou même « La production de l’idéologie dominante », avec Luc Boltanski, Actes…, 1976, n° 2/3, p. 4-73. Ces textes sont en accès libre sur <Persee.fr>.

4  Du désenchantement que laisse deviner Pierre Bourdieu dans ces notes on trouvera trace dans « La délégation et le fétichisme politique », Actes…, 1984, n° 52/53, p. 49-55.

5  Consulter <www.beskid.com/solidarnosc/>.

6  Michael Christofferson, Les Intellectuels contre la gauche. L’idéologie antitotalitaire en France (1968-1981), Agone, 2009.

7  Dans sa biographie de Michel Foucault, Didier Éribon décrit en détail cette réception de la pétition : Michel Foucault (1926-1984), Flammarion, 1991, chap. VII, « Les rendez-vous manqués ».

8  Cité ibid., p. 318.

9  Cité ibid., p. 321.

10  Didier Éribon, Michel Foucault…, op. cit., p. 321.

11  Frédéric Lebaron, « De la critique de l’économie à l’action syndicale », in Didier Éribon (dir.), L’Infréquentable Michel Foucault, Epel, 2001, p. 157-167.

12  Le premier appel (15 décembre) puis l’entretien donné le lendemain par Bourdieu à Didier Éribon (mais paru dans Libération le 23 décembre), sont reproduits in Pierre Bourdieu, Interventions…, op. cit., resp. p. 159-160, 164 et 165-169. Lire également « Les intellectuels et les pouvoirs », où Bourdieu, qui revient en 1985 sur cette intervention, en rappelle le contexte et analyse ses motivations en faisant le point sur les rapports entretenus par les intellectuels avec le PC, le PS et les syndicats (ibid., p. 171-172).

13  Sur ce thème, lire Pierre Bourdieu, « La délégation et le fétichisme politique », art. cit.

14  Sur la manière dont Pierre Bourdieu se dégage de toute intention stratégique, Didier Éribon fait remarquer que l’un des enjeux, pour le sociologue, était qu’on parle de « Foucault et Bourdieu » ; tandis que le philosophe faisait tout pour défaire cette association et rester dans sa position isolée et dominante (correspondance avec Franck Poupeau, 7 juillet 2009).

15  Didier Éribon, Michel Foucault…, op. cit., p. 322.

16  Frédéric Lebaron, « De la critique de l’économie… », art. cit., p. 162 sq.

17 Toutes les notes qui suivent sont de la rédaction ; et notamment de Charles Jacquier pour les notices biographiques.

18  Né en 1953, Didier Éribon est devenu, après des études de philosophie, critique littéraire à Libération notamment à l’époque de ce récit. Ensuite collaborateur au Nouvel Observateur, il a consacré en 1989 une biographie à Michel Foucault.

19  Né en 1931, Edmond Maire, adhère à la CFTC en 1954 et devient permanent du syndicat des travailleurs des industries chimiques de la région parisienne dès 1958. Il sera un des artisans de la « déconfessionalisation » de la centrale syndicale et de la création de la CFDT en 1964. Il accède en 1970 à la commission exécutive puis, l’année suivante, au secrétariat général de la CFDT. Il entame alors le processus dit de « recentrage » de la confédération sur l’action syndicale – en clair, l’exclusion successive des courants et secteurs partisans d’un syndicalisme de lutte –, qui sera poursuivi jusqu’à la caricature par ses successeurs, transformant de fond en comble aussi bien les pratiques syndicales que l’image de la confédération dans l’opinion publique. (Pour un complément sur les relations d’Edmond Maire avec les intellectuels organisationnels, lire Christophe Gaubert, « Genèse sociale de Pierre Rosanvallon en “intellectuel de proposition” », Agone, 2009, n° 41/42, p. 123.)

20  Né en 1948, Pierre Rosanvallon est recruté, dès sa sortie d’HEC en 1969, comme conseiller économique de la CFDT et rédacteur en chef de sa revue théorique, CFDT aujourd’hui. En 1982, il sera l’un des fondateurs de la Fondation Saint-Simon avec François Furet. (Pour une socio-analyse de Pierre Rosanvallon, lire ibid.) Né en 1925, le sociologue Alain Touraine est très proche de la CFDT durant les années 1970 ; avant de diagnostiquer la « mort de la gauche » il s’intéresse à des « nouveaux mouvements sociaux » (contestation antinucléaire, mouvements des femmes, régionalismes) censés prolonger plutôt que remplacer l’action ouvrière. Historien et journaliste né en 1933, Jacques Julliard a collaboré à la revue Esprit dès le milieu des années 1950 tout en militant dans la tendance «Reconstruction» de la CFTC (devenue CFDT en 1964). Il sera ainsi secrétaire du SGEN puis ­membre du bureau confédéral de la CFDT (1973-1976), tout en poursuivant une carrière d’enseignant et d’universitaire ainsi que des activités au sein des éditions du Seuil. Il s’éloigne de l’édition et du syndicalisme pour devenir, en 1978, ­éditorialiste au Nouvel Observateur et être élu directeur d’études à l’EHESS.

21  Né en 1933, Paul Thibaud fut directeur de la revue Esprit (1977-1988), dont la version officielle de son histoire indique qu’il en marqua l’abandon du personnalisme (d’Emmanuel Mounier) qui la caractérisait depuis sa naissance pour laisser « la place à une réflexion multidimensionnelle sur la démocratie qui prend en compte aussi bien la culture politique française, la dynamique européenne et le monde moderne ». Quant à la remarque de Pierre Bourdieu sur le fait que la présence de Thibaud est « un peu dure à avaler », on se rappellera que la revue Esprit se voit attribuer dans les Actes de la recherche en sciences sociales un rôle central dans la production de l’idéologie dominante ; et que c’est également cette revue qui publie certains des articles les plus virulents à l’égard du sociologue, notamment à la sortie de La Reproduction en 1970, puis de La Distinction en 1979. À ces attaques, Pierre Bourdieu répond fin 1980 avec un texte titré « Où sont les terroristes ? » – réédité sous le titre « Heureux les pauvres en Esprit » in Pierre Bourdieu, Interventions…, op. cit., p. 109-116 ; sur ces questions, lire aussi ibid., p. 130-149 et 52.

22 Membre de l’Académie des sciences, l’éminent mathématicien Henri Cartan (1904-2008) s’était engagé en 1974 dans la défense du mathématicien ukrainien Léonid Pliouchtch et avait fondé avec des collègues comme Laurent Schwartz le Comité des mathématiciens qui, avec l’aide de la Ligue des droits de l’homme, obtint la libération de Pliouchtch en 1976 et défendit plusieurs mathématiciens persécutés dans différents pays (Maroc, Uruguay, URSS). Également mathématicien éminent (médaille Fields en 1950), Laurent Schwartz (1915-2002) avait été trotskiste dans sa jeunesse puis membre du PSU. Engagé dans les luttes anticoloniales puis contre la guerre du Vietnam, il a milité toute sa vie pour les droits de l’homme. Historien, spécialiste des études grecques, Pierre Vidal-Naquet (1930-2006) a milité contre la guerre d’Algérie (comité Audin, Manifeste des 121) et conçut, sa vie durant, son engagement de citoyen comme inséparable de son métier ­d’historien, devenant ainsi une des consciences du monde intellectuel de son temps.

23  Journaliste à L’Est républicain à partir de 1937, Jacques Fauvet (1914-2002) devient rédacteur au service politique du Monde en 1945, où il fera toute sa carrière, devenant chef du service politique (1948-1958), puis rédacteur en chef adjoint (1958-1963) et rédacteur en chef (1963-1969), enfin directeur (1969-1982). Ses prises de position en faveur des partis de gauche au cours des années 1970 écornèrent la réputation d’impartialité du quotidien vespéral et suscitèrent de nombreuses polémiques.

24  Ancien nom de la chaîne de télévision publique France 2.

25  Sur l’« antitotalitarisme » visant les communistes de ces années, lire Michael Christofferson, Les Intellectuels contre la gauche, op cit.

26  Sur le montage par ce quotidien de la pétition et de l’entretien de Pierre Bourdieu, lire supra, p. 187.

27  Philippe Boucher était alors journaliste au Monde.

28  Serge July, alors rédacteur en chef de Libération ; pour un récit sans fard de son rôle dans la « normalisation » de la gauche après 1981, lire Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, Agone, 2003.

29 Né en 1924, l’historien médiéviste Jacques Le Goff, une des figures clés de l’école des Annales, disposait d’un grand pouvoir intellectuel et institutionnel. Son engagement à l’égard de la Pologne s’explique, entre autres, par ses liens familiaux et ses amitiés avec des intellectuels polonais comme Bronislaw Geremek. Le couple Yves Montand (1921-1991) et Simone Signoret (1921-1985) est, à partir des années 1950, un des plus en vue du monde du spectacle français. D’abord considéré comme un compagnon de route du PCF, Montand incarne ensuite l’acteur engagé, notamment pour ses rôles dans les films de Costa-Gavras (de Z, 1968 à L’Aveu, 1970) ou de Jean-Luc Godard (Tout va bien, 1972) et le soutien qu’il apporte avec sa compagne à de nombreuses pétitions et comités de défense. Durant le premier mandat de François Mitterrand, il présente sur Antenne2 l’émission «Vive la crise» (1984), qui symbolisa le ralliement de la gauche de gouvernement à un réalisme économique devenu la forme hexagonale de la contre-révolution néoconservatrice déjà entamée dans les pays anglo-saxons.

30  Né en 1946, militant maoïste et professeur de philosophie, François Ewald devient assistant de Michel Foucault au Collège de France puis enseigna au CNAM avant de finir conseiller du MEDEF sous la présidence d’Ernest-Antoine Seillière.

31  Alexis ou Wladimir Berelowitch, tous deux universitaires et spécialistes de la Russie. Communiste de 1951 à 1956, l’historien Alain Besançon, né en 1932, se définit comme un « repenti » ; directeur d’études à l’EHESS, où il enseignait la culture russe, il participe en mars 1978 à la naissance de la revue Commentaire autour de Raymond Aron.

32  Animateur du collectif Change (1968-1983), issu d’une scission de la revue Tel quel en 1967, le philosophe Jean-Pierre Faye, né en 1925, fut l’un des initiateurs du Collège international de philosophie durant les années 1981-1983.

33  L’écrivain et polémiste Jean-Edern Hallier (1936-1997), habitué des coups médiatiques, mit en scène son opposition virulente à François Mitterrand dès son accession au pouvoir en 1981.

34 Collaborateur du Figaro à partir de 1947, puis de L’Express à partir de 1977, Raymond Aron (1905-1983) est élu à la Sorbonne en 1955 et fonde, en 1961 avec le soutien de la Fondation Ford, le Centre de sociologie européenne – dont il cède la direction à Pierre Bourdieu. Longtemps figure de l’intellectuel de droite, il devient, notamment avec son livre d’entretiens Le Spectateur engagé (1981), une référence obligée d’une gauche intellectuelle marquée par la critique du totalitarisme soviétique, la «découverte» du Goulag et la défense de causes humanitaires comme les boat people. Engagée en 1942 dans la résistance communiste (FTP-MOI), puis permanente de la fédération de la Seine du PCF après-guerre, Annie Kriegel (1926-1995) quitte le parti en 1958. Professeur de sociologie politique à Paris-X et éditorialiste au Figaro, elle s’est surtout consacrée à une histoire critique du mouvement communiste français et international.

35 .La sociologue Jeannine Verdès-Leroux – qui avait eu un rôle central dans la diffusion et le recueil des signatures à la première pétition de soutien à Solidarnosc.

36  Metteur en scène de théâtre et d’opéra, réalisateur de films et acteur né en 1944, Patrice Chéreau, après avoir dirigé, avec Roger Planchon, le Théâtre national populaire de Villeurbanne de 1971 à 1977 et s’être fait connaître internationalement pour son travail sur la tétralogie de Richard Wagner, L’Anneau du Nibelung, dirige le théâtre des Amandiers à Nanterre, de 1982 à 1990 (pour un portrait au vitriol, lire Guy Hocquenghem, Lettre ouverte…, op. cit., spéc. p. 141-154).

Pierre Bourdieu

Table des matières

Éditorial Jacques Bouveresse

Russell, Orwell, Chomsky : une famille de pensée et d’action Jean-Jacques Rosat

La vérité peut-elle survivre à la démocratie ? Pascal Engel

Tout ça n’est pas seulement théorique Thierry Discepolo

Notes sur la pratique d’une politique éditoriale

Bertrand Russell, la science, la démocratie et la « poursuite de la vérité » Jacques Bouveresse

La soif de pouvoir tempérée par l’auto-aveuglement  Noam Chomsky

Dialogue sur la science et la politique Jacques Bouveresse et Noam Chomsky

entretien avec Daniel Mermet

La Leçon des choses

« Les intellectuels, la critique et le pouvoir » – II Thierry Discepolo

Recadrer Mai 68 Une révolution prêt-à-porter Alexander Zevin

Racisme, sexisme et mépris de classe Walter Benn Michaels

Conjonctions, conjonctures, conjectures Pierre Bourdieu

Introduction aux notes prises par Pierre Bourdieu en décembre 1981 et janvier 1982 lors des réunions à la CFDT et des conférences de presse en soutien à Solidarnosc

Histoire radicale

Au-delà du marxisme, de l’anarchisme et du libéralisme : le parcours scientifique et révolutionnaire de Bruno Rizzi Paolo Sensini

Réalisation : William Dodé