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Agone 44
Rationalité, vérité & démocratie 
Coordination Jean-Jacques Rosat
Parution : 28/10/2010
ISBN : 9782748901306
Format papier : 240 pages (15 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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Table des matières

Éditorial Jacques Bouveresse

Russell, Orwell, Chomsky : une famille de pensée et d’action Jean-Jacques Rosat

La vérité peut-elle survivre à la démocratie ? Pascal Engel

Tout ça n’est pas seulement théorique Thierry Discepolo

Notes sur la pratique d’une politique éditoriale

Bertrand Russell, la science, la démocratie et la « poursuite de la vérité » Jacques Bouveresse

La soif de pouvoir tempérée par l’auto-aveuglement  Noam Chomsky

Dialogue sur la science et la politique Jacques Bouveresse et Noam Chomsky

entretien avec Daniel Mermet

La Leçon des choses

« Les intellectuels, la critique et le pouvoir » – II Thierry Discepolo

Recadrer Mai 68 Une révolution prêt-à-porter Alexander Zevin

Racisme, sexisme et mépris de classe Walter Benn Michaels

Conjonctions, conjonctures, conjectures Pierre Bourdieu

Introduction aux notes prises par Pierre Bourdieu en décembre 1981 et janvier 1982 lors des réunions à la CFDT et des conférences de presse en soutien à Solidarnosc

Histoire radicale

Au-delà du marxisme, de l’anarchisme et du libéralisme : le parcours scientifique et révolutionnaire de Bruno Rizzi Paolo Sensini

Présentation

En novembre 1958, le poète surréaliste égyptien Georges Henein publiait dans la revue de Boris Souvarine, Le Contrat social (vol. II, n° 6), une étude intitulée, « Bruno R. et la “nouvelle classe” ». Ainsi, presque vingt ans après la publication à compte d’auteur de La Bureaucratisation du monde, un périodique aussi bien informé que celui-là continuait à ignorer le nom de l’auteur de cette étude. Elle avait pourtant résolu, dès 1939, un des principaux problèmes que ce siècle a rencontré : « la nature de la nouvelle société russe », selon les mots de Guy Debord. Mais elle avait aussi posé des jalons essentiels pour comprendre la place de la bureaucratie dans ce pays ainsi que dans les autres grandes formations sociales capitalistes (Allemagne nazie, États-Unis du New Deal, etc.) sous le nom de « collectivisme bureaucratique », bien que son auteur demeurât dans une obscurité propice à toutes les récupérations et sans qu’aucune revue française prît le soin de le traduire.

  • 1  Il a écrit notamment La rovina antica e l’età feudale (Editrice Razionalista, Bussolengo, 1969-197 (...)

Pourtant, après cet ouvrage, Bruno Rizzi (1901-1977) a continué à écrire et à travailler jusqu’à ses derniers jours en Italie 1, en particulier pour des revues libertaires, afin de comprendre les évolutions des sociétés capitalistes comme un militant engagé pour qui cette compréhension était le meilleur moyen de contribuer à l’émancipation des dominés.

L’étude de Paolo Sensini présente ici une synthèse des idées de Bruno Rizzi dans l’après-guerre qui rend enfin justice à leur auteur de son originalité et de son importance – loin du mythe de l’auteur d’un livre obscur et maudit, mais comme un penseur de l’émancipation à découvrir enfin.

Charles Jacquier

Au-delà du marxisme, de l’anarchisme et du libéralisme : le parcours scientifique et révolutionnaire de Bruno Rizzi

La croyance connaît a priori : la science est un travail, une connaissance acquise a posteriori. Renoncer à la croyance revient à renoncer à la paresse.
Joseph Dietzen
L’Essence du travail intellectuel humain (1865)

Dans les pages qui suivent, nous nous proposons de suivre une phase peu connue, et même occultée jusqu’ici, du parcours de Bruno Rizzi. Nous nous référons à sa collaboration à diverses publications anarchistes, des premières années de l’après-guerre à sa mort, en 1977, et à la confrontation – quand il y en eut – entre les positions traditionnelles de l’anarchisme et « son » marxisme, sans doute sui generis mais marxisme quand même. Nous pensons que cela peut être utile et profitable, encore aujourd’hui, pour reprendre le fil d’un débat interrompu mais non exempt d’un certain intérêt.

Juste après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Rizzi accepta l’invitation que lui firent ses amis Randolfo Vella et Ugo Fedeli de collaborer aux publications anarchistes, et un certain nombre de ses articles parurent dans des revues libertaires comme L’Èra Nuova, Volontà, Palingenesi, Anarchismo, Controcorrente, Umanità Nova et A Rivista anarchica. Mais sa collaboration la plus importante fut, sans aucun doute, celle qu’il eut avec Il Libertario, l’hebdomadaire de la Fédération anarchiste lombarde. De 1946 à 1950, il y publia régulièrement des articles, bien que la revue restât plutôt imperméable à ses sollicitations, l’attitude dominante parmi les animateurs de cette publication étant de recevoir avec un froid détachement tout ce qui, même vaguement, se définissait comme marxiste.

Ladite attitude n’était certes pas dépourvue de justifications. L’évocation du terme de « marxiste » amenait – amène – immédiatement à l’esprit le cas de l’URSS, son empire, et toutes les infamies commises durant ses longues années d’existence.

Le marxisme, aux yeux des anarchistes, était – et reste – synonyme d’autoritarisme, de tyrannie, d’atteinte aux libertés les plus fondamentales. Et il est hors de doute que les anarchistes furent les premiers à dénoncer ce qui allait se produire en Union soviétique avec l’accession au pouvoir d’un parti unique. Mais il n’en est pas moins vrai que, parmi ceux qui, quelques années à peine après son instauration, dénoncèrent implacablement l’imposture soviétique, il y eut aussi quelques marxistes confessés. Des marxistes sui generis, sans doute, ou peut-être « marxistes » comme l’était Marx lui-même quand il s’était exclamé « Moi, je ne suis pas marxiste » en soupçonnant peut-être les monstrueuses falsifications et les futurs développements de sa doctrine.

  • 2  Lire l’article de Bruno Rizzi, « Trotzkisti italiani in Francia », reproduit dans les appendices d (...)
  • 3  Sur la genèse de cette « nouvelle classe », nous nous permettons de renvoyer à notre introduction (...)

Parmi ces « marxistes critiques », il y avait aussi Bruno Rizzi, lequel, dès 1927, affirmait son opposition à la forme russe de la vulgate marxiste : le stalinisme 2. Une forme sociale que, quelques années plus tard, il allait définir comme un « collectivisme bureaucratique », c’est-à-dire une nouvelle formation sociale ni socialiste ni capitaliste, mais dominée par une nouvelle classe sociale : la bureaucratie 3.

Dans cette formation sociale inédite, caractérisée par une propriété de classe, se révélait tout ce que Marx avait exposé comme étant la négation même du communisme : l’hypertrophie de l’appareil d’État et la militarisation intégrale de la société. Logiquement, son corollaire ne pouvait être que la négation complète de toute autonomie et de toute liberté, individuelle ou collective.

  • 4  Les mots en italique suivis d’un astérisque sont en français dans le texte.

Dans la pensée de Marx, une fois « expropriés les expropriateurs », c’est-à-dire les capitalistes, le prolétariat organisé devait instaurer une « dictature du prolétariat » qui, provisoirement, concentrerait tous les pouvoirs dans un État « administrant » au nom du prolétariat la phase de transition du socialisme au communisme, soit le règne de la liberté et de l’égalité entre tous les hommes. Le marché et la propriété privée, en conséquence, finiraient alors dans les poubelles de l’histoire*4.

Cependant, à la lumière de l’expérience historique, la voie de la transition étatique au communisme s’est révélée entièrement impraticable pour instaurer un régime de liberté et d’égalité. Il devait donc y avoir une erreur quelque part, soit dans la théorie soit dans la pratique, soit dans les deux domaines à la fois.

Cela étant dit, la pensée de Marx ne se réduit pas à sa seule projection politique, ou plutôt à la pars construens de la doctrine. Sa recherche avait sondé le fond même sur lequel la modernité s’était bâtie, c’est-à-dire le mode de production capitaliste. Et c’est sur cette base qu’on avait pu constituer la plate-forme à laquelle avaient adhéré les anarchistes en vue de fonder l’Association internationale des travailleurs (AIT).

  • 5  Lire Nico Berti, « Marxismo e anarchismo nella Prima Internazionale : il significato di uno scontr (...)

Après 1868, « tout le courant anarchiste de l’Internationale, à commencer par Bakounine, fut de fait, et très catégoriquement, collectiviste, ce qui prouve que la lutte entre le marxisme et l’anarchisme n’eut pas lieu sur ce terrain mais sur le terrain, bien plus général, de l’opposition entre le principe de la liberté et celui de l’autorité 5 ».

  • 6  Mikhaïl Bakounine, Étatisme et anarchie, E.J. Brill, Leyde, 1967, p. 317.

Du côté anarchiste, on tombait d’accord avec Marx sur un point ­fondamental, c’est-à-dire sur le primat de l’économie dans la société. « Marx, écrit Bakounine, contrairement à [Proudhon], a énoncé et démontré l’incontestable vérité, confirmée par toute l’histoire ancienne et moderne de la société humaine, des nations et des États, que le fait économique a toujours précédé et continue de précéder le droit politique et juridique. Un des principaux mérites de Marx est d’avoir énoncé et démontré cette vérité. 6 »

  • 7  Karl Marx, Il capitale. Critica dell’economia politica, III, 2, Editori Riuniti, Rome, 1980, p. 90 (...)
  • 8  Mikhaïl Bakounine, « L’Internationale et Mazzini », Œuvres complètes, tome I, Bakounine et l’Itali (...)

En d’autres termes, ce fut en vertu de la conviction que « c’est toujours dans les rapports immédiats entre les propriétaires des moyens de production et les producteurs directs que nous découvrons le secret intime, le fondement caché de toute la structure sociale 7 » que se stabilisèrent les rapports pourtant bien vacillants entre les deux factions révolutionnaires. En 1871, polémiquant contre les conceptions idéalistes de Mazzini, le révolutionnaire russe avait reconnu la justesse de la découverte marxienne, selon laquelle « il faut […] chercher [les causes réelles des faits] dans le développement ascendant des besoins économiques et des forces organisées et actives, non idéales mais réelles de la société, l’idéal n’étant jamais que l’expression plus ou moins fidèle et comme la dernière résultante, soit positive, soit négative, de la lutte de ces forces dans la société 8 ». Et, partageant cet axiome marxiste, Bakounine travailla en décembre 1869 et en janvier 1870 à la traduction en langue russe du Capital.

  • 9  Passage de L’Adresse inaugurale [Adress of Working Men’s International Association], écrit par Mar (...)
  • 10  Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste. Commandé par la Ligue des communiste (...)

Toutefois, la distance entre les deux ne faisait que se creuser sur le plan proprement politique et sur celui de l’action révolutionnaire. Dans L’Adresse inaugurale de l’Association internationale, rédigée par Marx en 1864, celui-ci écrivait que « la conquête du pouvoir politique est devenue le premier devoir de la classe ouvrière 9 ». Pour Marx et Engels, cela signifiait que la révolution prolétarienne devait coïncider avec « la concentration de tous les moyens de production entre les mains de l’État 10 » ou, pour être plus précis, entre les mains du parti-État qui l’aurait conquis au nom des travailleurs. Mais, avec une telle hypothèse heuristique, la passion révolutionnaire de Marx entrait en un conflit insoluble avec sa passion scientifique.

  • 11  Francesco Saverio Merlino, Pro e contro il socialismo, Treves, Milan, 1897, p. 25.

Une telle conception politique, notait opportunément Saverio Merlino, était en outre viciée par « une erreur fondamentale, qui consiste à croire que le pouvoir peut être possédé réellement par la multitude, et que, une fois parvenue au pouvoir, la classe ouvrière – ou ses représentants – le détruirait ensuite pour le remettre à la société en tant que telle. La “dictature du prolétariat” dont parlent les social-démocrates ne serait dans les faits que la dictature du parti, ou plutôt de l’état-major du parti 11 ».

  • 12  Mikhaïl Bakounine, Étatisme et anarchie, op. cit., p. 317.
  • 13  Francesco Saverio Merlino, Pro e contro il socialismo, op. cit., p. 172.

Pour ce qui est de la proposition politique de Marx, Bakounine se situait aux antipodes du « savant allemand », lequel, « en sa triple qualité d’hégélien, de Juif et d’Allemand », prêchait « le communisme autoritaire » et l’étatisme 12. Si l’État était « le propriétaire de toutes les usines – notait encore Merlino –, l’ouvrier devrait se soumettre aux conditions qu’il plairait au gouvernement d’édicter, parce qu’il ne trouverait pas à travailler hors des usines étatisées. Et ce prétendu socialisme d’État – qui est, en réalité, un capitalisme d’État – ne ferait qu’accentuer consi­dérablement la dépendance politique et économique des masses. La contrainte légale s’ajouterait à l’économique, et, comme le dit Liebknecht lui-même, “au fouet du patron se joindraient les menottes du policier”. Non seulement la condition de l’ouvrier ne s’améliorerait pas mais elle ne ferait qu’empirer matériellement et moralement 13 ».

  • 14  Mikhaïl Bakounine, Étatisme et anarchie, op. cit., p. 346.

Avec une logique implacable, on sautait par-dessus l’espace et le temps pour capter les traits essentiels de l’expérience soviétique, située dans un avenir pas si lointain, d’ailleurs. En ce sens, les anarchistes et les socialistes libertaires purent immédiatement entrevoir ce qui aurait lieu en Russie après la prise du pouvoir par le parti bolchevique. Mieux encore, la critique anarchiste s’en prenait à tous les partis qui reproduisaient en eux-mêmes la dichotomie bourgeoise entre dirigeants et exécutants, entre révolutionnaires professionnels et militants de base. Pour eux, c’était la forme du moyen et non le sujet historique qui devait déterminer les effets pratiques de l’expérience. De ce point de vue, il était absurde de vouloir conquérir l’État pour s’en défaire ensuite. Comme organisme de tutelle et de monopole de la violence de la classe dominante, il devait être détruit immédiatement, sans passer par aucune médiation. « Qui dit État, écrivait Bakounine, dit nécessairement domination et, par conséquent, esclavage ; un État sans esclavage, avoué ou masqué, est inconcevable, voilà pourquoi nous sommes ennemis de l’État 14. »

  • 15  Nico Berti, « Marxismo e anarchismo nella Prima Internazionale : il significato di uno scontro », (...)

En d’autres termes, alors que l’objet de la science marxiste était l’ensemble des rapports historiques entre la bourgeoisie et le prolétariat, entre le capital et la force de travail, c’est-à-dire la science d’un objet concret spécifique, l’objet de la théorie anarchiste était l’ensemble des rapports généraux, neutres et reproductibles du principe d’autorité, en d’autres mots une science de la domination existante vue comme forme particulière de la domination possible, de la possibilité même de la domination 15.

  • 16  Ibid., p. 255.

Les anarchistes soutenaient que, si on ne combat pas le principe d’autorité en tant que tel, il peut toujours se reconstituer sous d’autres formes historiques et avec d’autres fonctions sociales. En revanche, dans la vision marxiste, selon laquelle le renversement du capitalisme ouvrirait inévitablement la route au socialisme, la réalisation positive de la liberté et de l’égalité apparaissait comme un effet simple et implicite de ce renversement. De la sorte, « alors que l’anarchisme parvenait à repérer l’autonomie structurelle des formes politiques de la domination, en ce sens que celles-ci étaient considérées en tant que telles, indépendamment du sujet historique qui les personnifiait ou qui aurait pu les personnifier, le marxisme continuait d’affirmer leur totale dépendance à l’égard des conditions socio-économiques et, partant, historiques du progrès humain 16 ».

Cela venait de ce que, aux yeux de Marx, le prolétariat industriel avait une énorme importance, soit comme résultante du processus d’expansion capitaliste, soit comme vecteur de l’approfondissement et de la résolution en dernière instance des contradictions créées au sein de la société capitaliste elle-même. Pour les anarchistes, au contraire, tout sujet social – paysans, sous-prolétariat, etc. – avait la même dignité politique et révolutionnaire que la classe ouvrière stricto sensu. Il n’y avait donc pas, pour ces derniers, de lieux plus ou moins « privilégiés » pour y faire la révolution. Toute révolte et toute insurrection jouaient un rôle particulier pour la réalisation de la révolution sociale. C’est le pouvoir comme invariant historique qui constituait la cible de la critique et de leur activité révolutionnaire.

Une fois aboli l’État – instrument de « domination de classe » –, une communauté socialiste, qui ne serait plus régie par une autorité plus ou moins charismatique mais sur la base d’un fédéralisme construit de bas en haut, se constituerait librement en une société d’égaux. Le pouvoir ne s’exercerait plus du haut vers le bas, mais, au contraire, il reviendrait à la société elle-même de sécréter ses propres organismes et de prendre ses propres décisions sans aucune contrainte externe. Cela serait possible grâce à une nouvelle organisation des rapports sociaux entre les individus puisque, comme l’affirmait Bakounine lui-même, « le fait économique a toujours précédé et continue de précéder le droit politique et juridique ». Sur ce point – le seul qu’ils aient eu en commun – il était en accord total avec Marx, qui avait, à ses yeux, le mérite « d’avoir énoncé et démontré cette vérité incontestable ».

Comme nous le rappelions plus haut, le diagnostic anarchiste s’est révélé, à l’épreuve des faits, des plus vrais et clairvoyants. Cependant, un point – et pas des moindres – demeurait encore irrésolu. Quelle aurait dû être cette « forme » des nouveaux rapports sociaux entre les individus ? Pour nombre d’anarchistes, si ce n’est pour tous, il était évident que répondre à une telle question équivalait à « mettre la charrue avant les bœufs » et que « le génie créatif du prolétariat se chargerait de résoudre le problème ». Toutefois le problème restait entier.

  • 17  Francesco Saverio Merlino, L’utopia collettivista e la crisi del « Socialismo Scientifico », Treve (...)

On admet que la solution du problème social « n’est pas dans l’application d’une formule doctrinaire, dans la construction schématique d’un système conçu en chambre avec la règle et le compas, mais qu’elle consiste en une transformation totale de l’organisation sociale jusque dans ses détails les plus intimes et les plus infimes 17 ».

Mais comment réaliser pratiquement cette transformation sociale « dans ses détails les plus intimes et les plus infimes » ? Si on accepte – à l’instar de Bakounine et des anarchistes – le primat du « fait économique » sur la politique et le droit, il est tout à fait évident que la condition sine qua non de toute authentique mutation sociale réside dans la conquête des moyens de production et non du gouvernement ou de l’État. Une fois remplie cette condition préliminaire, il ne resterait plus qu’à « organiser » les moyens de production de sorte à ne reproduire ni la possibilité d’un monopole ni le retour d’élites sociales ou de classes privilégiées.

Après cet exposé synthétique des points de contact et de divergence surgis au sein de l’Association internationale des travailleurs, la critique et les propositions avancées par Rizzi apparaîtront plus clairement.

Comme on l’a dit au début, Rizzi se considéra toujours comme marxiste, adhérant à la vision de Marx selon laquelle le fondement de la société est l’économie et pas la politique ou le droit. C’est-à-dire que Rizzi retenait l’idée que l’Économie (avec un « É » majuscule) était le facteur déterminant dans le mouvement historique et dans la construction de l’édifice social. C’est là que résidait l’essence de son marxisme. Mais, contrairement à Marx, il ne croyait pas à la possibilité d’accéder au communisme par la conquête de l’État. Au contraire, sa conviction profonde était que cette voie condamnerait définitivement toute authentique aspiration à la liberté et à l’égalité.

  • 18  Bruno Rizzi, Il socialismo dalla religione alla scienza, vol. IV : Il capitale, Editrice Razionali (...)

« Si le fond philosophique et scientifique du marxisme repose sur la priorité du facteur économique considéré comme originaire, écrit-il, alors presque toute l’action de la IIe et de la IIIe Internationale est antimarxiste puisque, dans leurs actes sinon dans leurs paroles, celles-ci ont toujours accordé la priorité au facteur politique, même là où avait triomphé la révolution prolétarienne. 18 »

Néanmoins, une fois le « marxisme » épuré de sa partie programmatique, Rizzi demeura, sa vie durant, attaché au principe sociologique énoncé par Marx avec sa théorie du matérialisme historique ou dialectique.

  • 19  Il socialismo dalla religione alla scienza, 6 vol., Editrice Razionalista, Milan, 1947-1950, mais (...)

Dans un essai conclu au début des années 1940, durant son exil parisien, il affirme franchement – en paraphrasant une œuvre célèbre d’Engels – avoir porté « le socialisme de la religion à la science 19 ». Le caractère péremptoire de cette assertion procédait de la conviction d’avoir démontré historiquement que l’État naît avec l’avènement des classes économiques et que, logiquement, il ne pourra disparaître qu’avec la disparition de ces dernières. C’est là-dessus que, d’après lui, il fallait concentrer les « tirs » et pas sur la démolition directe de l’État. Il y avait là, déjà, une différence avec la praxis anarchiste, même si, à l’origine, Bakounine n’aurait pas trouvé ce point de vue illogique.

C’est pourquoi, afin de comprendre l’évolution originale de la pensée de Rizzi et d’éclairer sa démarche* dans son approche de la question sociale, nous chercherons maintenant à esquisser, de façon synthétique, l’analyse de l’économie proposée par Rizzi et, plus particulièrement, le thème des rapports de production, qui est la clé, à ses yeux, de tout l’édifice social.

  • 20  Bruno Rizzi, La rovina antica e l’età feudale [La Ruine antique et l’Âge féodal], texte établi, an (...)
  • 21  Joseph Schumpeter, Capitalismo, socialismo, democrazia, Edizioni di Comunità, Milan, 1964, p. 42. (...)
  • 22  Bruno Rizzi, « Ad uso d’un nuovo Manifesto Socialista », in Il capitale, op. cit., p. 70.

C’est dans La rovina antica e l’età feudale 20, une étude menée dans ­l’intention de sonder le devenir social à la lumière du matérialisme his­torique, que Rizzi, pour la première fois, expliqua historiquement, ­documents à l’appui, comment la société mercantile, sous une forme bourgeoise non encore capitaliste, était née – sans contradiction d’aucune sorte – de l’avènement du marché, un organe économique inexistant dans la société féodale et réapparu vers la fin de cette époque. C’est ainsi qu’il étaya et démontra la vérité historique de l’affirmation marxiste à propos du rôle central des rapports de production qui, chez Marx, était restée à l’état de pure affirmation théorique, privée de toute démonstration factuelle. Élargissant son principe explicatif à l’histoire de l’Antiquité, il tombait implicitement d’accord avec le jugement formulé par Joseph Schumpeter, selon lequel Marx « fut le plus grand économiste qui ait compris et enseigné de manière systématique comment la théorie économique pouvait se transformer en analyse historique et le récit historique en histoire raisonnée*21 ». La différence, cependant, résidait dans le fait que Marx étudia exclusivement le mode de production capitaliste : de fait, Le Capital s’ouvre sur l’analyse de la marchandise, c’est-à-dire de la « cellule de base » du mode de production de la société capitaliste. De là l’idée de l’étatisation des moyens de production et de la force de travail, avec une abolition relative du marché et de la propriété privée comme première réalisation tangible sur le chemin du communisme. Cela eut lieu, selon Rizzi, parce que « Marx et Engels ne connaissaient pas la société féodale et ne savaient pas que le système économique en vigueur à l’époque était fondé, lui aussi, sur un monopole étatique simultané des moyens de production et de la force de travail 22 ».

Approfondissant les traits saillants de ce lointain contexte socio-­économique, il comprit que, dans le monde féodal, on ne pouvait parler de propriété mais d’un pouvoir indistinct sur les hommes et les choses, un dominium eminente ou seigneurie. Et la preuve en est dans le fait que, au sein du monde féodal, la monnaie est pratiquement inexistante et les prestations de travail sont fournies sous forme de services, c’est-à-dire sous la forme d’un travail gratuit. La propriété comme telle n’existant pas, les hommes et les choses étaient assimilés en une seule et inséparable ­possessio.

  • 23  Karl Marx, Il capitale, op. cit., I, 2, p. 475.
  • 24  Bruno Rizzi, Il socialismo dalla religione alla scienza, vol. I : Potere e proprietà, op. cit., p. (...)
  • 25  Bruno Rizzi, « La proprietà nell’età feudale », L’Èra nuova, février-mars 1947, n° 2-3, p. 17 (rep (...)

Le décalage* ultérieur du pouvoir social eut lieu avec l’avènement du marché et du capital : là s’opéra une séparation entre le pouvoir sur les hommes et le pouvoir sur les moyens de production. « Tout le système de production capitaliste, écrivait Marx, repose sur le fait que l’ouvrier vend sa force de travail comme une marchandise 23. » En d’autres termes, avec l’avènement du marché, le travailleur pouvait vendre sa force de travail comme une marchandise quelconque, parce que l’avènement d’un tertium – la monnaie, en l’occurrence – rendait possible une médiation impossible dans le passé. C’est pourquoi, dans ce nouveau contexte social, la propriété « était réellement un pouvoir et que le droit de propriété représentait uniquement l’enveloppe juridique créée par la classe dominante en vue de défendre son pouvoir particulier sur les moyens de production 24 ». Dit en d’autres termes, « la propriété est cette partie du pouvoir social qui a un rapport avec les choses, alors que les pouvoirs publics représentent une autre partie du pouvoir social, celle qui concerne les hommes 25 ». De la sorte, le pouvoir indistinct portant sur les hommes et les choses qui avait caractérisé toute l’époque féodale s’était disjoint, en rendant possible du coup le concept même de propriété.

Après avoir séparé les termes du problème, Rizzi se concentra sur l’étude des rapports de production en soi, analysant la façon d’être des éléments mis en relation dans la production et la distribution.

  • 26  Bruno Rizzi, Critica marxista, vol. III de Il Socialismo dalla religione alla scienza, op. cit., p (...)

Vue sous cet angle, l’économie, contrairement à l’interprétation qu’on en donne habituellement, n’a rien de matériel : « De fait, elle est ce que l’esprit humain a conçu de plus immatériel et de plus changeant jusqu’ici et […] elle considère les choses et les hommes d’un point de vue nettement immatériel et dynamique : de fait, les choses en soi ne l’intéressent pas. Ce que l’économie veut saisir est l’aspect, la façon d’être des hommes et des choses dans les relations changeantes qu’ils entretiennent les uns avec les autres à travers le phénomène productif-distributif 26. »

  • 27  Friedrich Engels, « Per la critica dell’economia politica » (recension), in Karl Marx, Per la crit (...)
  • 28  Bruno Rizzi, Il capitale, op. cit., p. 13.
  • 29  Ibid., p. 29.

Définition qui s’accorde avec ce qu’affirme Engels, selon lequel « l’économie n’a pas affaire aux choses, mais aux rapports entre les personnes et, en dernière instance, entre les classes ; cependant, ces rapports sont toujours liés à des choses et apparaissent comme des choses 27 ». C’est pourquoi le capital « n’est pas une chose, il est immatériel, […] il est l’aspect économique de la richesse dans certaines circonstances bien déterminées : quand il entre dans un cycle productif et distributif de type mercantile 28 » ou, en d’autres termes, « un rapport historique de production et de distribution établi entre les hommes et les choses, dans lequel la richesse remplit une fonction économique spécifique 29 ».

  • 30  Bruno Rizzi, La rovina antica e l’età feudale, op. cit., p. 580.
  • 31  Bruno Rizzi, Il capitale, op. cit., p. 11.

Dans la théorisation de Rizzi, c’est le mode économique de production qui crée des systèmes économiques spécifiques, d’où sont issues autant de superstructures sociales particulières. Plus précisément, le rapport de production est ce qui détermine les structures morphologiques, techniques, politiques, juridiques et morales de la société humaine. C’est pour cela qu’à tout rapport de production particulier correspond un ordre social particulier, un type de société particulier. Selon Rizzi, ce n’est donc pas l’« idée » qui est le moteur du développement historique et social, mais c’est le rapport de production qui devient le germe créateur, la matrice de l’édifice social 30. C’est pourquoi l’idée « surgit après le fait et après la cristallisation de celui-ci en un vocable nouveau 31 ». Voyons de manière plus approfondie de quoi il s’agit.

  • 32  Bruno Rizzi, La rovina antica e l’età feudale, op. cit., p. 585.
  • 33  Sur ce sujet, on lira l’étude approfondie que Nico Berti a consacrée à cet aspect fondamental de l (...)

Les éléments de tout cycle productif sont au nombre de quatre : les travailleurs, les dirigeants, les moyens de production et les produits. L’histoire, cependant, montre que ces éléments revêtent des aspects divers : serf, feudataire, faveurs et services. Puis, dans la série capitaliste : prolétaire, capitaliste, capital et marchandises, par exemple. Cela démontre que les éléments du cycle productif ont la propriété de constituer divers rapports, ni arithmétiques ni chimiques mais économiques. La variation des éléments ne dépend pas des éléments eux-mêmes – serfs ou prolétaires sont tous deux des producteurs – mais des relations qui lient entre eux les éléments du cycle. Le travailleur devient serf, esclave, artisan, paysan ou prolétaire par suite des relations qui le lient au dirigeant social et de la manière dont il est rétribué ou de la façon dont le sur-­travail lui est extorqué. Il est serf quand le sur-travail est un service, prolétaire quand il vend son travail comme une marchandise quelconque. De même, les produits sont des services ou des marchandises selon qu’ils approvisionnent des consommateurs fixes ou le marché. Les moyens de production sont du capital s’ils sont immergés dans un cycle mercantile et ils sont faveur si, en absence de marché, ils sont concédés pour être exploités en échange de prestations obligatoires. Et il en va ainsi parce que le capital est la forme économique fondamentale de la société mercantile et la faveur la forme économique de base de la société féodale. De même, le dirigeant social est un capitaliste lorsque, détenteur des moyens de production introduits dans un cycle mercantile, il s’approprie en outre le travail comme une marchandise quelconque. Le feudataire, au contraire, est ce dirigeant qui détient à la fois le pouvoir sur les moyens de production et sur les travailleurs, accordant les premiers aux seconds pour en obtenir des services. « Nous appelons rapport de production le complexe harmonique et constant de la relation entre les éléments d’un cycle productif parce que, avec la variation de leurs relations, les formes économiques des éléments eux-mêmes varient harmonieusement et constamment. On n’exploitera pas les travailleurs en leur extorquant des services alors que les moyens de production sont du capital. Les produits issus d’un cycle productif où les moyens de production revêtent la forme économique de la faveur ne sauraient se présenter sous la forme de marchandises. Et cela, très précisément, parce que le mode d’être des éléments du cycle productif est interdépendant et constant, et qu’il ne dépend pas du hasard : il constitue un rapport économique. 32 » Voici, synthétisée à l’extrême, la façon dont Rizzi explique le rapport ­économique dans son essence 33.

  • 34  Bruno Rizzi, « Sintesi rivoluzionaria », Il Libertario, 3 avril 1946, p. 2.
  • 35  Bruno Rizzi, « Il rapporto di produzione è la matrice dell’ordinamento sociale », L’Èra Nuova, nov (...)
  • 36  Bruno Rizzi, « Intermezzo sul “practicismo anarchico” », Il Libertario, 15 décembre 1948, p. 2. (...)

Radicalement hostile à l’État et à tous ses porte-parole, et en se fondant sur cette méthode particulière de recherche scientifique, il tenta d’établir un contact avec les anarchistes, qu’il tenait pour les plus proches de ses propres convictions révolutionnaires. Sur cette base, et dès sa première intervention dans les pages de Il Libertario, il constatait qu’il « existe un ordre économique sur la nature duquel Marx n’a fait que lever le voile. Ou on le lève totalement ou tous nos efforts sont voués à l’échec ». C’est pourquoi il y invitait à « procéder à l’étude et à la définition des rapports socialistes de production 34 ». À la demande de Paolo Schicchi, il publia dans la revue de ce dernier, L’Èra Nuova, un long essai consacré à ce thème, dans lequel il revenait, de manière analytique, sur ce qu’il tenait pour les éléments constitutifs du « contrat social » 35. Selon lui, « la société pourra se dire anarchiste quand le travail de ses membres sera volontaire et au-delà du principe économique communiste : à chacun selon ses besoins et de chacun selon ses possibilités. La société anarchiste disposera d’une telle puissance productive qu’il lui sera possible de dire à ses enfants : travaillez quand il vous plaira, si cela vous plaît et dans le domaine qui vous plaît. […] L’homme ne sera jamais totalement libre qu’une fois débarrassé du joug ultra-millénaire du travail qui pèse sur ses solides épaules. [Toutefois] les prémisses de la société future sont présentes dans la nôtre [et] notre objectif est l’essor continuel, le plus rapide possible, de la puissance productive jusqu’au moment où on pourra dire : “Ça suffit maintenant, parce que cette puissance est si formidable qu’elle permet l’activité volontaire des individus singuliers.” 36».

  • 37  Bruno Rizzi, « Anarchismo e liberalismo », Il Libertario, 9 mars 1949, p. 2.

Cependant, pour arriver à un tel résultat, il fallait « porter les principes du libéralisme économique à leurs plus extrêmes conséquences ». Voici ce qu’il écrivait à ce sujet : « Nous ne nous proposons pas de chanter la sérénade aux libéraux moisis de notre époque. Nous nous proposons d’affirmer que c’est à nous, et pas à eux, qu’il revient de remettre sur pied le libéralisme, le véritable libéralisme. Nous seuls, nous aurons le courage de ré-établir un marché unique international en tant que prémisse de la construction socialiste à venir. Les libéraux sans courage de notre époque tombent inéluctablement dans le dirigisme et le monopole étatique, précisément parce que, pour être libéral aujourd’hui, il faut aussi être révolutionnaire. Attendre des mesures drastiques et d’une telle gravité d’hommes qui ont créé le protectionnisme, les monopoles et le… fascisme équivaut à attendre le messie. 37 »

  • 38  Bruno Rizzi, « Mercato e pupi », Volontà, février 1949, n° 8, p. 446-447.
  • 39  Bruno Rizzi, « Ritorno al mercato », Volontà, 15 novembre 1948, n° 4-5, p. 259-260.

C’est pourquoi il souhaitait une extension mondiale du marché parce que « le socialisme sera encore fondé sur le marché (excepté le travail-marchandise) et parce que […] la civilisation antique a sombré dans le féodalisme des prêtres et des vassaux à cause de la mort du marché 38 ». Sur la base de ces convictions, il constatait que « le système économique est en équilibre quand la production (non corrosive) est en augmentation continue. Étrange, mais fatal. Cette loi économique qui impose l’essor continu de la production est néanmoins parfaitement logique : elle représente la projection, dans le champ économique, de la loi biologique de la multiplication des individus. […] L’économie a ses propres lois : celle-ci exige que le changement soit obtenu par des modes économiques toujours plus parfaits 39 ».

  • 40  Francesco Saverio Merlino, L’utopia collettivista e la crisi del « Socialismo Scientifico », op. c (...)

D’une manière assez semblable, Merlino lui-même avait observé, quelques années auparavant, que « le mouvement socialiste n’est pas ­l’effet de la misère croissante – et pas plus d’une aisance croissante –, mais procède plutôt du nombre toujours plus grand d’hommes qui ressentent ce besoin, de l’intelligence et de la conscience morale croissantes des masses […], et le bouleversement politique n’est que la manifestation externe, explosive du changement intime qui advient dans les relations sociales 40 ».

Il s’agissait ainsi de réfuter la théorie selon laquelle le désir de transformation sociale et la révolte des masses ne seraient que le résultat ­inévitable de l’appauvrissement croissant de la société.

  • 41  Bruno Rizzi, Potere e proprietà, op. cit., p. 27.

Précisons que la façon dont Rizzi comprenait authentiquement l’économie était de la concevoir comme un effort réitéré d’adéquation aux lois naturelles de la société, comme un perfectionnement continu vers des formes sociales supérieures. Conçue de la sorte, l’Économie est un « livre ouvert » qui concerne non seulement l’époque capitaliste mais qui donne aussi une clé de lecture des époques antérieures. L’objet de l’étude n’est pas la « matière » ou les choses physiques. Il s’agit plutôt d’un « monde extra-sensible, mais réel, qui régit la nature sociale et en règle le mouvement. Il change la nature sociale des choses et des hommes sans faire subir de transformations à la matière 41 ».

  • 42  Bruno Rizzi, Socialismo infantile, vol. II-III, Bilanci e sbilanci del marxismo (Bilanci socialdem (...)

D’un point de vue strictement sociologique, cependant, la société est, aux yeux de Rizzi, « un être particulier, dont l’homme est partie intégrante sans en être la cellule constitutive. La sociologie d’aujourd’hui doit être regardée comme une anthropologie sociale parce qu’elle étudie le comportement de l’homme et des groupes humains en société, et non le comportement de cette dernière, ses lois de vie et de développement 42 ».

  • 43  Mario Mariani, Bruno Rizzi, « Circolare », Anarchismo, mai 1950-mars 1951, p. 51 (repris in Bruno (...)

S’essayant, entre les années 1949 et 1951, à concilier le travail, l’étude et les activités politiques, Rizzi s’engagea, aux côtés de l’écrivain Mario Mariani, de Michele Concordia et de quelques autres camarades autour du projet pour un Mouvement d’unité prolétarienne. L’idée était de créer un rassemblement de forces capable de se situer comme alternative aux tentatives hégémoniques du PCI et de ses diverses branches en direction du prolétariat italien. Dans leur Circulaire de présentation, sorte de ­plate-forme programmatique de leur mouvement « anti-parti », ils écrivaient : « Notre mouvement est quelque chose de si neuf et de si sincère que nous sommes convaincus qu’on ne pourra opposer d’obstacles excessifs à son triomphe. Aucune époque n’a démontré plus que la nôtre l’inutilité, la désagrégation, la putréfaction des partis, et à aucune autre époque que la nôtre des dizaines de millions d’hommes n’ont ressenti plus d’écœurement et de dégoût à l’égard de la politicaillerie, considérée par les penseurs honnêtes comme le dégorgement des bas-fonds de la nation. 43 »

  • 44  Ibid., p. 51 (repris in Bruno Rizzi, La burocratizzazione del mondo, op. cit., p. 391-392).

Avec leur appel lancé « à une époque angoissante de confusion des idées et des critères, de mensonges éhontés, d’intrigues, d’apathie, de résignation des gens de bonne foi qui ne font pas de la politique pour chercher un emploi et des appointements », ils affirmaient miser « encore sur le réveil d’un idéal rayonnant d’émancipation et de bonheur pour les humains, un idéal qui serait facilement accessible si les forces arrachées à la nature étaient mises au service de notre espèce au lieu d’être consacrées aux ­puissances de mort 44 ».

  • 45  Ibid. (repris in Bruno Rizzi, La burocratizzazione del mondo, op. cit., p. 392).

Le but qu’ils se fixaient était de créer une organisation capable d’atteindre un objectif dont les partis révolutionnaires, malgré leurs bonnes intentions originelles, restaient fort éloignés. Et contrairement à tous les modèles organisationnels expérimentés jusque-là, la réalité première du mouvement n’était pas, pour eux, « dans ses programmes, dans ses drapeaux, dans ses symboles, mais dans le principe organisationnel qui le régit. Et elle n’est pas non plus dans les hommes que les masses adorent puérilement aussitôt qu’elles les ont hissés au pouvoir. Il faut inculquer aux masses l’idée que l’autorité vient d’elles et qu’elles ne doivent jamais la laisser s’échapper d’entre leurs mains et la déléguer durablement à qui que ce soit. Jamais, en aucune façon. S’accrochant à leurs postes, les représentants des masses ont toujours fini par former une catégorie en soi, avec des intérêts qui leur sont propres et sont toujours en contradiction avec ceux de la base qui les a élus 45 ».

  • 46  Ibid. (repris in Bruno Rizzi, La burocratizzazione del mondo, op. cit., p. 392-393).

Mais comment remédier à un tel état de choses ? « Eh bien, en faisant exactement le contraire de tout ce qu’on a fait jusqu’ici. En abolissant les charges fixes et rémunérées. Et cela aura aussi une fonction pédagogique parce qu’on donnera aux masses la possibilité de se préparer à la gestion directe et d’affirmer leur volonté et leur génie. […] S’il est vrai que les rapports de production modifient les rapports sociaux et impriment leur sceau sur l’évolution, il convient de les laisser se développer spontanément sous le contrôle des masses concernées et ne pas créer une race d’organisateurs qui en entravent le libre développement en l’accommodant à leurs petits intérêts particuliers. 46 »

  • 47  Bruno Rizzi, « Fisiologia del Partito », Palingenesi, novembre-décembre 1949, p. 2.
  • 48  Ibid., p. 3.
  • 49  Ibid.

L’objectif était d’intervenir sur l’actualité, et de façon radicale, sur deux registres : faire en sorte que l’organisation de lutte ne fasse qu’un avec les travailleurs eux-mêmes et éviter au prolétariat de continuer à « croire qu’un instrument de lutte comme le parti, créé par leurs dominateurs pour leur propre usage et consommation, puisse servir à l’émancipation des travailleurs eux-mêmes 47 ». Le problème de l’organisation était vu – et ce n’est pas un hasard – comme un moment fondamental, ne serait-ce que parce que là où il y a organisation il y a inévitablement autoritarisme, « fils du fonctionnarisme, des charges fixes et des fonctions permanentes dans le parti 48 ». Introduire la rotation des tâches signifiait donc dégager « de ce mode d’organisation du mouvement un génie latent et stupidement comprimé. […] Sur les questions de principe, on ne doit pas transiger, nous devons imaginer les façons et les moyens les plus adaptés à l’application du principe d’organisation anarchiste et nous ne serons pas tels si nous sommes incapables de résoudre ces problèmes vitaux 49 ».

  • 50  Le groupe ne parvint à produire qu’un seul numéro d’Unità proletaria (24 mai 1951), l’organe dont (...)

Cependant, malgré ces préambules et les exigences du moment, le Mouvement d’unité prolétarienne ne parvint pas à décoller. Le cordon sanitaire établi autour de lui et le boycott opéré par le parti communiste lui furent fatals. Le mouvement commença rapidement à se désagréger, et déboucha bientôt sur le néant 50. En juin 1951, Mario Mariani repartit au Brésil, où il avait passé de longues années d’exil au moment du fascisme, et il y mourut peu après. En revanche, Rizzi persévéra dans ses recherches, en œuvrant à la révision de ses écrits.

Le fil de la discussion allait être repris quelques années plus tard, dans les colonnes d’une revue libertaire sicilienne, Previsioni. L’occasion de la reprise des débats surgit de la campagne politique et culturelle lancée autour du milieu des années 1950 par le PCI, qui exaltait alors la « voie italienne vers le socialisme ». Cela servit de prétexte à Rizzi pour reprendre son argumentation sur les « principes » du socialisme. Il est superflu de rappeler que, pour le parti communiste et ses adhérents, il allait de soi que le socialisme existait réellement en URSS et qu’il s’agissait donc, pour les communistes italiens, de trouver leur propre voie nationale.

  • 51  Bruno Rizzi, « La via degli asini [La voie des ânes] », Previsioni, janvier-février 1957, n° 1-2, (...)

Aux yeux de Rizzi, comme nous le rappelions précédemment, l’URSS était aussi éloignée que possible du socialisme, et en représentait même la négation la plus patente. Et il faisait remarquer aux thuriféraires d’une voie nationale vers le socialisme qu’« il n’existe pas une voie italienne, russe ou ostrogothe menant au socialisme. Il n’existe qu’une voie, et nous ne l’avons pas encore trouvée. Toutes les victoires politiques seront donc nulles et non avenues si nous ne savons pas que faire de nos mains quand nous voudrons édifier la nouvelle société. […] Cependant, on a toujours le cœur plus grand que la tête et on s’illusionne encore en croyant que la destruction du capitalisme et la démolition de l’État déboucheront sur un nouvel ordre social progressif 51 ».

  • 52  Ibid., p. 11.

Défendant sa position, il concluait son article en constatant que l’édifice social est construit « non selon une voie propre à tel ou tel autre ­peuple, mais d’après la voie économique, exactement comme Marx le soutient et comme les marxistes actuels le nient sans le vouloir. On est en train ­d’expliquer aux masses bien-aimées qu’il existe une voie italienne vers le socialisme. Le fait de chercher le rapport de production et de distribution et… le système économique sur la base duquel on pourra ériger l’édifice socialiste n’est pas encore entré dans la tête de nos marxistes 52 ».

  • 53  Bruno Rizzi, « Discorrendo di socialismo (e di marxismo) », Previsioni, avril-septembre 1957, n° 3 (...)

L’article fut suivi d’une note de la rédaction dans lequel on affirmait espérer une confrontation constructive entre les positions du marxiste atypique Rizzi et celles des anarchistes. Dans le numéro suivant, Rizzi revenait à son argumentation préférée, en notant que, « alors que tous les types de société antérieurs à la société socialiste sont venus au monde naturellement, dans l’inconscience sociologique des hommes, pour le socialisme cela n’est pas admissible. Il faut que l’homme découvre avec sa cervelle comment est fait le système socialiste et qu’il applique sa découverte à la production et à la distribution. […] L’ordre socialiste ne sera plus le fruit d’une action humaine inconsciente mais, tout au contraire, le produit de la volonté humaine elle-même qui, ayant découvert la façon dont les sociétés viennent au monde, s’appliquera à construire selon les règles de la nature sociale les types de société successifs et progressifs qui nous mèneront du capitalisme à l’anarchie, à un ordre social tellement puissant sur le terrain de la production que le travail cessera d’être coercitif pour devenir une libre contribution de l’individu à la communauté 53 ».

  • 54  Ibid., p. 26.

En ce sens, la compréhension du fiasco soviétique était emblématique : « Lénine et compagnie furent trop peu marxistes. Plutôt que d’agir sur l’économie, ils se servirent du droit. Ils remirent la terre et les usines juridiquement aux travailleurs, sans s’enquérir des moyens de production par lesquels les entreprises auraient acquis un caractère socialiste. Et ils se sont trompés, comme mauvais marxistes, pour se servir de la définition que Marx s’appliqua, à juste titre, à lui-même. […] Nous affirmons que, n’ayant pas encore découvert le système économique socialiste, les expérimentations socialistes étaient, et sont toujours, vouées à l’échec. 54 »

Il était clair que de tels arguments, tôt ou tard, devaient susciter des réactions au sein de la rédaction. Certes, Rizzi était contre toute forme d’État, mais le fait qu’il se déclarât marxiste créait une certaine perplexité chez les anarchistes, ne serait-ce qu’à cause du fait tout simple que, d’après eux, un marxiste qui refusait l’État était ipso facto un anarchiste.

  • 55  « Il problema del socialismo (una lunga e interessante lettera inedita di Bruno Rizzi a Renato Sou (...)
  • 56  Ibid., p. 18.

Afin d’expliciter un certain nombre de points restés obscurs, on décida de reproduire intégralement, dans les numéros suivants, une très longue lettre de Rizzi à Renato Souvarine, qui concluait un échange épistolaire entre les deux hommes. Dans le chapeau introductif, on exposait sans ambages le point autour duquel tournait la controverse entre eux : « Collectivisation et socialisation ne sont pas des synonymes et la simple annulation de la propriété privée n’équivaut pas à la socialisation des entreprises 55 ». À un moment donné de cette controverse, Rizzi notait que « de nombreux compagnons anarchistes identifient le pouvoir social et l’État, qui n’en est pourtant que le gardien. Le pouvoir social gît dans les moyens de production et de distribution. Celui qui en est le propriétaire et en tire des profits détient le pouvoir et il organise l’État pour éviter qu’on ne lui prenne ce pouvoir. Mais vous, vous prenez ces “élucubrations” pour des subtilités, considérant le pouvoir, l’État et le gouvernement comme une seule chose horrible, vous excommuniez l’imprudent qui prononce la parole “pouvoir” 56 ».

  • 57  Ibid., p. 18-19.

Cela étant, il se déclarait d’accord, pour l’essentiel, avec nombre ­d’argumentations anarchistes « mais pas avec la conception idéaliste de l’histoire, critiquée par Bakounine lui-même. En somme, je partage les positions de Bakounine sans le savoir, pour avoir critiqué vertement le marxisme en tout, excepté sur la question du matérialisme dialectique que j’ai, je crois, prolongé, perfectionné, expliqué et étayé à partir de documents historiques. […] L’autoritarisme, le fatalisme, l’automatisme, la politique et toutes les scories marxistes apparues à la surface depuis quatre-vingts ans à cause de l’erreur théorique commise par Marx au temps de la scission au sein de la Ire Internationale, j’ai jeté cela à tous les vents depuis deux décennies et je suis parti, la lance en arrêt, contre le communisme, aujourd’hui dépositaire du marxisme 57 ».

  • 58  Ibid., p. 19.

Reprenant le fil de l’argumentation contenue dans sa lettre, en mettant ainsi en évidence un aspect essentiel de sa personnalité, il déclarait, de façon plutôt inattendue : « Ma volonté m’a fait travailler sur l’économie, qui, pourtant, ne m’a jamais plu et m’est encore antipathique, parce que j’ai vu que le nœud du problème était là. J’essaie d’influer sur les têtes, sur les consciences, sur les idées et sur l’esprit révolutionnaire pour inciter les hommes à agir sur l’économie. […] J’ai beaucoup travaillé pour y parvenir parce que j’étais bien conscient de sa grande importance : quand on a constaté comment est advenu le devenir social du passé, on pourra déterminer consciemment et volontairement le devenir du futur. 58 »

  • 59  Ibid., p. 19.

Et il hasardait une ébauche de solution : « Il importe que les relations entre les éléments du rapport de production soient agencées de telle sorte que les dirigeants sociaux ne seront plus les capitalistes, mais la société elle-même. Il importe que les travailleurs ne soient plus des prolétaires, mais des producteurs qui encaissent tout le produit de leur travail ; il importe que les moyens de production ne fassent plus fonction de capital, mais assument un autre rôle économique sans prélèvements sur le travail. Les produits resteront des marchandises parce que le marché est toujours nécessaire dans une économie qui n’a pas atteint une puissance productive suffisante pour répondre aux nécessités de la consommation, mais le travail ne sera plus une marchandise comme il l’est aujourd’hui. Nous ne devons pas abolir le salariat ingénument, par décret révolutionnaire, mais en faire plutôt le moyen d’un nouveau rapport économique de production et de distribution. 59 »

  • 60  Sur cette formule, lire le post-sciptum à ce texte, infra, p. 236-237.
  • 61  « Il problema del socialismo (una lunga e interessante lettera inedita di Bruno Rizzi a Renato Sou (...)

L’idée de « changer la formule du profit 60» afin d’établir un rapport socialiste de production lui était venue à l’esprit à la fin de l’année 1939 à Paris, au moment même où il se disposait à mettre en évidence les ­éléments constitutifs du rapport de production de l’époque féodale : « L’économie capitaliste repose sur une soustraction (prix et coût) : on la remplace par un pourcentage. Une bagatelle pour toi. Mais moi, je sais que la formule du profit est un des stigmates fondamentaux de la société. En la changeant, on transforme le rapport de production, les formes économiques des éléments qui le composent et c’est la société humaine qui va changer. Elle changera dans un sens socialiste parce que la formule du profit des entreprises au pourcentage accomplit, par exemple, le miracle d’harmoniser l’intérêt des vendeurs avec celui des acheteurs et de donner à chacun le fruit intégral de son travail. 61 »

Bien qu’exprimant son accord avec les affirmations de Bakounine à propos du primat du « fait économique », Renato Souvarine reprochait à Rizzi de nier in toto l’influence des idées dans les déterminations des événements sociaux.

  • 62  Ibid., p. 20.

« Personne ne nie l’idéal, répliquait Rizzi, le monde des convictions intellectuelles ou morales, les idées. Mais il reste à voir si ce sont elles qui font évoluer la machine sociale dans son devenir et dans ses transfor­mations organiques ou si ce rôle revient à l’économie. Mais Bakounine se disait matérialiste en philosophie, et il opta donc pour l’économie et pas pour les idées. […] Avec Marx, il dit également que le moteur du développement social est dans l’économie. C’est pourquoi il défendit son adversaire contre les attaques des idéalistes de ton genre. Il fut un positiviste social qui n’eut ni le temps ni la possibilité de développer plus tard la théorie matérialiste. 62 »

  • 63  Ibid., p. 10.
  • 64  Ibid.

Tout en faisant sien le principe selon lequel le fait économique est générateur de tout ce qui concerne le devenir social, Rizzi n’en tenait pas moins pour une erreur cette conviction de Marx et des marxistes tendant à « expliquer toute l’histoire et toutes les actions des hommes. Bakounine a raison, admettait-il, et je suis de son avis, pas seulement d’aujourd’hui, mais depuis longtemps déjà 63 ». En d’autres termes, l’économie peut expliquer les grandes lignes d’une époque historique et le sens général de l’évolution, mais pas les actions des individus et des groupes. Ce sur quoi Rizzi s’écartait de Bakounine, c’était sur « les digressions relatives au tempérament et au caractère des peuples en tant que fait primordial dans le développement historique de l’humanité 64 ».

  • 65  Ibid., p. 21.

En conclusion, il insistait sur le caractère inconscient, jusqu’ici, du développement social, en soulignant que « les classes sociales viennent toujours au monde de la façon la plus pacifique et inconsciente. Quelqu’un commence à organiser une exploitation d’une manière économiquement différente. Le système se généralisant, son poids social se fait sentir et on passe alors à la violence pour l’affirmer et l’étendre. […] Nous ne devons pas nous occuper de la manière dont un système économique se fortifie et s’étend, mais plutôt de la façon dont il vient au monde. […] Tout notre féodalisme vient au monde dans l’inconscience la plus absolue alors même que dominait le néoplatonisme et l’idéologie chrétienne. Il fallait s’attendre à ce que ces doctrines s’opposent à cette évolution. Il en alla autrement, les prêtres sortirent politiquement vainqueurs du combat, ils se transformèrent en feudataires en soutane et leurs brebis égarées en serfs de la glèbe 65 ».

L’objection avancée par Renato Souvarine était que toutes les recherches de Rizzi autour de l’ordre économique étaient inutiles puisque, d’après lui, les anarchistes avaient résolu le problème depuis longtemps déjà.

  • 66  Ibid., p. 22.

« Mais, cher Souvarine, concluait Rizzi, depuis le début de cette polémique je te répète que personne jusqu’ici n’a su socialiser ; tu n’en sais pas plus que les autres et tu ne te poses même pas la question : “Comment fait-on pour socialiser ?” Pourtant, tu vois bien que tout le monde s’est trompé. On a exproprié les capitalistes, mais sans rien socialiser du tout et toi, après des centaines de pages de polémiques, tu me dis, la bouche en cœur, qu’il faut socialiser les moyens de production. Mais dis-moi comment, par le moyen de quel rapport de production, par quelle voie économique et par quel miracle anarchiste ? En somme, tu n’as même pas envisagé le problème que je posais. Je n’ose même pas imaginer ce qui se passerait si je te présentais une solution ! 66 »

  • 67  Carmelo R. Viola, « In risposta a “Discorrendo di socialismo (e di Marxismo)” », Previsioni, 1957, (...)

En dépit de la complexité du problème, les termes de la controverse étaient assez clairs. Même le « directeur responsable » de la revue, Carmelo R. Viola, entra alors dans la polémique, avec une série de réponses aux articles de Rizzi 67. Ce qu’il reprochait à Rizzi, en substance, était de sous-estimer l’« homme » dans le processus de transformation sociale, mais ce qui ressortait surtout des réponses de Viola, c’était son trouble et son incompréhension devant le sens attribué par Rizzi aux mots « économie » ou « matérialisme dialectique ».

  • 68  Bruno Rizzi, « Marxismo e socialismo », Previsioni, avril-juin 1958, n° 9, p. 24-25.

« Pour toi, matérialisme veut dire matière. Pas pour nous, répliquait Rizzi. Le matérialisme dialectique est la théorie sociologique qui voit dans le facteur économique le déterminant et le générateur des superstructures morphologiques, politiques, juridiques et morales de la société. Là est le noyau du marxisme et je suis d’accord là-dessus ; il s’agit d’un élément fondamental, et c’est pourquoi je n’ai pas honte de me déclarer marxiste même si je me sépare de tous les marxistes, de Marx à Lénine, à Trotski, etc., pour ce qui concerne la construction du socialisme. […] Toi, cette “voie”, tu la situes dans l’homme, alors que, pour ma part, je précise que l’homme doit trouver la solution économique et, ensuite, l’appliquer. On peut se gargariser de psychologie et d’éthique, comme toi, mais je sais parfaitement que seuls des rapports économiques socialistes nous donneront la société homonyme. Avec des prêches, tu obtiendras ce que l’Église a obtenu avec vingt siècles de propagande. 68 »

  • 69  Viola Espero [Carmelo R. Viola], « Per un incontro senza equivoci », ibid., p. 25-28.
  • 70  Ibid., p. 25.

L’article de Rizzi était suivi d’une réponse de Viola 69, où celui-ci mettait en évidence toutes les apories et les ambiguïtés contenues dans le terme « marxiste » s’agissant de la question de l’État. Rizzi était d’ailleurs invité à ne plus se définir comme « marxiste », mais plutôt à trouver sa place dans une des branches d’un mouvement anarchiste doté d’une capacité suffisamment grande pour l’accueillir. D’après Viola, continuer à se définir comme « marxiste » représentait un obstacle pour une compréhension réciproque, sans parler du fait que cela pouvait entraîner une méprise autour de la pensée de Rizzi, qu’il regardait, pour sa part, comme « substantiellement anarchiste ». Selon lui, il fallait prendre Marx en bloc ou le refuser en bloc, tertium non datur 70.

  • 71  Bruno Rizzi, « Marxismo e anarchismo », Previsioni, déc. 1959, n° 12, p. 6-7

Dans sa dernière intervention, Rizzi, tout en se refusant à répondre à nombre des questions soulevées par Viola – cela aurait demandé « beaucoup d’espace et beaucoup de patience de la part des lecteurs » –, n’en précisait pas moins, une fois de plus, que « le fondement du marxisme est le matérialisme dialectique, autrement dit la théorie sociologique qui tient le facteur économique pour l’élément germinateur et déterminant, constitutif de l’édifice social et des lignes directrices d’une époque historique. Qui considère les choses de la sorte est qualifié de marxiste et c’est pourquoi j’accepte cette qualification. Cela étant, rien ne dit que tous les matérialistes doivent tirer de cette méthode sociologique et historique les mêmes conclusions et les mêmes points fondamentaux de stratégie révolutionnaire. Ceux qui ont été tirés de Marx, sont, à mes yeux, réduits en poussière. Pas à cause de ma critique, mais de l’expérience historique. Je suis donc d’accord avec Marx sur la méthode et contre Marx relativement aux questions socialistes dérivées de ses études. Le leitmotiv de Viola et de tous les compagnons anarchistes est que l’Homme, avec un “H” majuscule, est l’instance ultime du devenir social. Que l’acteur social doive être l’homme, personne ne peut ou ne veut le nier. Les chats, les chiens, les singes ne peuvent pas prendre sa place et ils garderont la place qui leur revient dans les sociétés de chats, de chiens et de singes. Ce que vous m’avez obligé à préciser, c’est que l’homme, quand il crée du droit, de la politique, de la philosophie, de la religion, ne change pas la société. En revanche, quand il agit sur les faits économiques, tout le corps social en ressent les contrecoups et doit s’accorder aux mesures économiques qu’on vient d’introduire. C’est pourquoi, sociologiquement, c’est le facteur économique qui est déterminant et pas l’Homme, même en dernière instance. S’agissant de la vie en société, c’est une lapalissade de dire que tout procède de l’Homme : mais le Christ n’a rien fait avec sa morale, Robespierre n’a rien fait avec le droit et la politique. Par contre, Lénine et Staline ont fait quelque chose avec l’économie : ils ont créé une société nouvelle. Mais, précisément parce qu’ils se sont trompés en économie, le résultat n’a pas été positif 71 ».

  • 72  Ibid., p. 7.
  • 73  Bruno Rizzi, Potere e proprietà, op. cit., p. 23.

Une fois ces deux points bien fixés, il espérait que la « polémique Rizzi-Viola » pouvait devenir « plus assimilable ». Son hostilité quant aux débats sur l’éthique, la pédagogie et la psychologie ne désarmait pas, puisque, comme sociologue, il ne s’intéressait qu’à la « société comme être en soi et pour soi, où la cellule constitutive n’est pas l’Homme mais bel et bien l’Azienda [l’unité de production] 72 », c’est-à-dire le rapport de production qui opère à telle ou telle époque. De l’approche de Rizzi, émergeait, sans trop de circonlocutions, sinon un refus de la politique du moins un fort redimensionnement de son rôle dans le processus de transformation sociale. Ou, plus précisément, la position ancillaire qu’il lui accordait par rapport à l’économie : « Une action politique, disons pure, a lieu : elle est l’effort physique d’une classe qui terrasse celle de ses exploiteurs. Des faits, donc, pas du bavardage. Mais, une fois conquis le pouvoir, ces mêmes forces qui en ont été les artisans devront le remettre aux organes des consommateurs et des producteurs en se plaçant sous leurs ordres. 73 »

  • 74  Contrairement à ce que soutient Nico Berti, Rizzi ne cherchait pas une voie politique mais plutôt (...)

Tel est le rôle que Rizzi attribuait au moment politique 74.

  • 75  Georges Henein, « Bruno Rizzi et la “nouvelle classe” », Le Contrat social, novembre 1958, vol. II (...)
  • 76  Toujours dans Le Contrat social, apparaissait un article de Pierre Naville, où celui-ci affirmait (...)
  • 77  Domenico Falco, « Polemica marxista », Previsioni, décembre 1959, n° 12, p. 7.

Par ailleurs, dans le même numéro de la revue figurait aussi un article de Domenico Falco, lequel rendait compte des développements d’une polémique qui « impliquait les plus grands noms de la critique marxiste européenne » au sujet de Bruno Rizzi et de sa critique du « collectivisme bureaucratique » et se déroulait au cours de ces mêmes mois dans les colonnes de la revue dirigée par Boris Souvarine, Le Contrat social. La cause de la polémique était un texte du surréaliste Georges Henein 75, auquel avaient succédé une série d’interventions et de mises au point 76. En conclusion, Falco, tout en se félicitant de ce qu’un débat aussi important ait lieu dans une revue transalpine prestigieuse, se déclarait néanmoins « mortifié par le fait que même les publications prétendument “libres” [aient] ignoré, volontairement, un tel débat à propos d’un homme avec un H majuscule dans ce siècle de pygmées qui, ajoutait-il, a tant donné et donne encore au mouvement pour le vrai socialisme 77 ».

C’est ainsi que s’acheva la confrontation entre le « marxiste » Rizzi et les « anarchistes » Viola et Renato Souvarine. La discussion avait illustré, avec une certaine richesse d’éléments, leurs positions réciproques. Celles du marxiste atypique qu’était Rizzi, lequel acceptait la méthode de Marx mais refusait les conclusions politiques tirées de ses études, et celles des anarchistes, qui mettaient l’Homme – avec ses pulsions et son immédiateté révolutionnaire – au centre de leur réflexion et de leur action politique. L’utilité d’une telle rencontre-malencontre résidait aussi dans le fait que la reprise de cette discussion supposait une sorte de réactivation d’un débat interrompu irrémissiblement avec la fin de la Ire Interna­tionale. À partir de ce moment, chaque camp avait poursuivi son chemin, en creusant de plus en plus le fossé ouvert entre l’un et l’autre, le camp marxiste s’orientant de plus en plus vers la conquête du pouvoir politique et de l’État, l’anarchiste restant hostile par vocation à tout pouvoir étatique et à toute autorité.

  • 78  Bruno Rizzi, « La contestazione marxista ed i suoi precursori », Rassegna italiana di sociologia, (...)

En dépit des barrières idéologiques, était apparu, de la façon la plus transparente qui soit, le sens profond d’un discours et d’une réflexion interrompue mais non achevée. Plus tard, dans un climat culturel ­totalement différent, Rizzi reconnaîtrait « que des hommes comme Proudhon, Bakounine, Cafiero, Merlino et tant d’autres avaient prévu, avec une exactitude extraordinaire, quelle belle sorte de socialisme pouvait naître des réalisations marxistes de la dictature du prolétariat et de l’économie d’État. Il y eut, chez ces hommes, une puissance prophétique qui nous stupéfie encore aujourd’hui. En revanche, ils étaient démunis quand on leur demandait comment ils auraient organisé, pratiquement, la vie en société. L’“organisation”, pour eux, était déjà une énormité parce qu’elle était source d’autorité, c’est-à-dire exactement ce qu’ils souhaitaient éliminer. […] En somme, le vide sociologique, et ­économique en particulier, de l’anarchisme éloigna les masses de ce ­mouvement socialiste qui avait eu une intuition parfaite du rôle délétère de l’État 78 ».

  • 79  Bruno Rizzi, « Socialismo e collettivismo burocratico », Critica sociale, novembre 1961, n° 22, p. (...)
  • 80  Carmelo R. Viola, « La costruzione del socialismo », Critica sociale, 20 février 1962, n° 4, p. 97 (...)
  • 81  Ibid., p. 98.

Au cours des années suivantes, Rizzi continua à collaborer à la revue libertaire italo-américaine Controcorrente, en y publiant, entre la fin des années 1950 et le début des années 1960, diverses contributions et engageant quelques joutes polémiques. Vers la fin de l’année 1961, la publication d’un essai signé par lui dans Critica sociale 79 mettait à mal pour un temps le conformisme régnant dans les rangs des continuateurs de la revue du parti socialiste et, au fil des mois, apparurent plus de vingt interventions suscitées par la contribution de Rizzi. Parmi celles-ci figurait même un article de Viola, lequel reconnaissait que « l’anarchisme traditionnel » était confronté à la « nécessité pressante de se reconstituer aux sources vitales de la science » s’il ne voulait pas « étouffer dans le repli sur un puritanisme absurde, sentimental et hargneux 80 ». Et de façon inattendue, il passait l’éponge sur la querelle* qui l’avait opposé à Rizzi peu de temps avant, en se proclamant marxiste, « si marxiste veut dire appliquer à l’interprétation du devenir social une méthode qui soit la plus rigoureuse possible », et allant même jusqu’à déclarer partager « la substance effective du socialisme de Rizzi 81 ».

Au fil des interventions, la discussion développée dans Critica sociale déborda rapidement les rassurantes digues derrière lesquelles stagnait depuis longtemps la « théorie socialiste », en risquant sérieusement d’échapper à tout contrôle et de mettre en cause les principes fondamentaux de la vulgate social-marxiste. C’est pourquoi la rédaction décida d’interrompre ex abrupto et sans trop de ménagements une confrontation qui, déjà difficile à mener, pouvait devenir passablement embarrassante. Au fond, si l’hebdomadaire fondé par Filippo Turati jouissait d’une liberté d’expression significative, il n’en restait pas moins l’organe de débats théoriques du Parti socialiste italien.

  • 82  Organe hebdomadaire de la Fédération anarchiste italienne. [ndt]
  • 83  Bruno Rizzi, « La contestazione marxista e i suoi precursori », art. cité, p. 93‑107.

C’est avec l’explosion des thèmes soixante-huitards que s’ouvre pour Rizzi une phase totalement nouvelle et pleine d’événements imprévisibles. Pour lui, le Mai français équivaut, de fait, à l’avènement d’une seconde jeunesse. Avec les vents qui soufflent d’au-delà des Alpes, ses fré­quen­tations des milieux libertaires et les échanges avec lui se font plus ­nombreux et, vers le milieu de l’année 1968, il publie diverses contributions dans Umanità nova 82. De longues années étaient passées depuis qu’il avait croisé le fer avec ses interlocuteurs libertaires, mais la passion avec laquelle il avait défendu ses arguments ne s’était en rien atténuée. De son point de vue, le principal risque qui se profilait à l’horizon de la contestation étudiante et ouvrière était celle d’une dérive « politique » du ­mouvement. Dans un caléidoscope d’enseignes et de bannières des plus contradictoires, une telle éventualité n’était pas à écarter étant donné le manque de préparation théorique de la jeunesse, qui en faisait une proie facile pour les « professionnels de la révolution ». Portée par une vague émotionnelle, elle courait le risque de commettre une série d’erreurs que l’histoire s’était déjà chargée de réfuter, parfois tragiquement. Et c’est précisément dans le but de mettre son expérience au service des jeunes (et des moins jeunes) qu’il tenta de dresser un bilan de la contestation marxiste et de ses précurseurs 83. Son objectif était de fournir, en partant de l’expérience historique du mouvement révolutionnaire, les éléments de base pour que le mouvement puisse asseoir ex novo sa plate-forme théorique.

  • 84  Ibid., p. 97.

À ses yeux, les priorités étaient les suivantes. En premier lieu, en se fondant sur le refus radical, au sein de ce mouvement, du « professionnalisme politico-syndical », il accordait la plus haute importance au fait d’éviter l’occupation permanente des postes, gage d’une défaite immédiate. Tel était « le problème organisationnel le plus important et de la plus urgente nécessité » qui s’imposait au nouveau mouvement s’il ne souhaitait pas « dégénérer comme les autres ». Mais pour y parvenir, il ne suffisait pas de vouloir : il ­fallait « introduire la rotation des tâches et rendre ce système opératoire 84 ».

  • 85  Ibid., p. 105.

En second lieu, pour devenir une chose sérieuse, la contestation devait « chercher par elle-même » et elle ne pouvait le faire qu’en « renouant la pelote des expériences vécues, racontées, traitées et étudiées par ses précurseurs au cours de cinquante années de défaites politiques et de désillusions sociales 85 ».

  • 86  Ibid., p. 103.
  • 87  Ibid., p. 102.

En troisième lieu, elle « devait démasquer et redimensionner les vieilles et les nouvelles idoles prolétariennes », « documenter une mystification communiste vieille de quarante ans et la nullité, aussi ancienne, du socialisme ». En outre, il convenait de « faire savoir aux travailleurs du monde entier que, par le moyen de l’État, on n’avance pas vers le socialisme, mais qu’au contraire on ne fait que reculer vers une sorte de servage d’État 86 ». Par ailleurs, il affirmait tenir pour trompeuses et dépourvues de sens des expressions comme « société de consommation », « société de masses », « société industrielle », qui commençaient à apparaître à l’époque dans le débat politique et sociologique. Pour Rizzi, comme nous l’avons rappelé plus haut, la société humaine est régie par un certain système économique, auquel correspondent certaines classes sociales et un régime politique et juridique particulier. C’est pourquoi, d’après lui, « se référer, de façon arbitraire, à la consommation, à l’industrie ou aux masses » équivalait à « se gargariser de formules sociologiques. De plus, la technique, par exemple, a changé cinq ou six fois depuis la “révolution industrielle” étudiée par Marx sans que cela ne provoque la plus minime secousse dans les fon­dements de la société. La technique n’a rien à faire avec l’économie 87 », ou, du moins, avec la conception que Rizzi avait de l’économie.

  • 88  Ibid., p. 106.

Quant au positif, il faisait sien, pour le relancer, le mot d’ordre de l’autogestion généralisée invoqué au cours du Mai français par les composantes les plus radicales du mouvement de contestation, lequel n’avait été repris en Italie que de façon très marginale. Tout cela était suivi d’une série de points de vue issus de sa recherche théorique visant à caractériser la notion de rapport de production socialiste. Il concluait enfin : « Ou la contestation révolutionnaire se montrera à la hauteur de la situation ou elle sera écrasée par la contestation nationaliste. On doit affronter cette dernière sans plus tarder : sur le terrain idéologique, si on reste sur le terrain de la démocratie, sur celui de la violence si, en face, on entend y recourir. Si les choses restent en l’état, on ne peut pas avancer. Une époque historique est terminée. Ou le socialisme ou la barbarie. 88 »

  • 89  Bruno Rizzi, « Socialismo e marxismo », Umanità nova, 8 août 1970, p. 3.
  • 90  Ibid.

Une des autres nécessités impérieuses du moment, à ses yeux, était de dissocier les différentes variantes du « socialisme » de celles du « marxisme », pas seulement et pas tant sur le plan sémantique que sur celui de la substance, puisque les avoir confondues avait eu « des conséquences létales pour le mouvement et pour le prolétariat 89 ». Il pensait que la plus grande erreur de Marx fut d’être trop peu marxiste, et regrettait que, ayant donné une silhouette et des couleurs à un nouveau ­principe sociologique, « il en ait tiré des conclusions précipitées, peu méditées et forcément erronées parce qu’elles étaient issues d’une théorie très incomplète dont il n’avait fait qu’établir le principe sociologique fondamental 90 ».

  • 91  Ibid.
  • 92  Ibid.

Mais cela avait suffi à étouffer systématiquement ses critiques et faire en sorte que, « pour les socialistes du monde entier, le marxisme fût synonyme de socialisme », en obligeant de la sorte à expier pendant de longues années « les conséquences amères de cette bévue 91 ». C’est pourquoi la constatation que le monopole marxiste avait conduit le socialisme « à la dégénérescence et à la débâcle* » montrait nettement « la déroute théorique et pratique du marxisme ». En même temps, Rizzi restait fermement convaincu que décréter pour autant la déroute du socialisme aurait été une erreur, précisément parce que « des erreurs marxistes [il importait] de tirer une indication sur la voie à suivre pour parvenir à une société progressive et sans classes, à la lumière du principe sociologique du marxisme, le seul rescapé, ou presque, de la ruine théorique de tout ce que Marx avait prédit et déduit à partir d’un coin insaisissable arraché à la nature de la société humaine 92 ».

  • 93  Entre 1963 et 1971, Rizzi fit paraître une douzaine d’articles « scientifiques » dans la Rassegna (...)

Voici, en substance, le registre sur lequel s’articulaient ses nombreuses interventions militantes accueillies dans les colonnes de Umanità nova et d’autres revues du mouvement, pour ne rien dire des publications proprement scientifiques, qui se complétaient les unes les autres 93.

  • 94  Bruno Rizzi, « Scacco al re », A Rivista anarchica, octobre 1971, n° 7, p. 11.

En octobre 1971, il fait paraître un article dans A Rivista anarchica, consacré à l’événement le plus important de cette année et qui aura tant d’influence sur l’avenir de l’ordre politico-économique mondial : le décrochage du dollar par rapport au gold standard. La thèse défendue par Rizzi, « pleinement partagée par la rédaction de la revue », qui évitait de se fourrer dans les obscurités et les contradictions des discussions entre spécialistes, ramenait l’épisode aux données essentielles du phénomène général dont la « crise du dollar » n’était qu’un aspect particulier : l’extinction progressive du libre marché et l’affirmation parallèle d’un nouveau rapport de production qui n’était plus capitaliste, sans être socialiste pour autant. Par la mesure prise par Nixon, soutenait Rizzi, le système capitaliste recevait « un autre grand coup de massue comme en 1929 » avec les mesures du New Deal de Franklin Delano Roosevelt 94. Et il voyait dans l’effondrement de la monnaie américaine « l’acmé de la dénaturalisation du secteur des devises du système économique capitaliste ». Niant la conversion en métal des billets de la banque d’émission, comme cela avait eu lieu dans toute l’histoire du système capitaliste, on reconnaissait l’incapacité de la monnaie à continuer « à remplir le rôle de signe d’échange », en devenant de ce fait un « bon de consommation, une unité de temps-travail comme le rouble en Russie. Voilà le sens de la “crise du dollar” ».

L’incapacité à comprendre entièrement la portée de l’opération venait du fait que la monnaie-travail était un artifice économique tout à fait nouveau et « jamais, à aucun moment dans l’histoire, la distribution des produits n’avait été résolue de cette façon ». Qui la garantissait à présent ? Non plus l’or, mais le stock de marchandises présentes sur le marché et, en dernière instance, la production. L’argent, dépouillé de sa valeur intrinsèque, imposait une série de mesures qui menaient au démantèlement du marché et à une économie de plus en plus gérée par l’État. Ce dernier devenait de la sorte l’organisme qui détenait le pouvoir de stabiliser la valeur de la ­monnaie et de décider même de la quantité de monnaie à émettre.

  • 95  Ibid.

Avec l’échec du dollar, commençait selon lui « la phase descendante d’élimination du système économique mercantile du monde ». Une phase qui, elle, ne serait plus scandée par des événements traumatisants ou consciemment perceptibles : « D’une certaine façon, nous sommes déjà habitués à un nouveau monde né sous notre nez mais dans une inconscience absolue. Bientôt les mandarins étatiques feront presque fonction de feudataires et les travailleurs de l’État de serfs. 95 »

  • 96  Ibid., p. 12.

Cette analyse pouvait s’appuyer, par exemple, sur l’examen d’une économie comme la soviétique, où les crises cycliques avaient été éliminées. On assistait alors à une crise endémique de sous-production, lesdites récessions, qui, déjà dans ces années-là, commençaient à faire leur apparition dans les pays occidentaux, comme le montraient les difficultés de leurs monnaies. Dans la conclusion de son article, prévoyant le désastre à venir pour ce « nouveau » modèle économique, il affirmait que le seul salut résidait dans l’Internationale : « Il y a cent ans, nos grands-parents en avaient créé au moins l’emblème. Nous, nous en avons perdu jusqu’aux traces. Prolétaires de tous les pays, comme vous êtes désunis ! 96 »

  • 97  Bruno Rizzi, « Il suicidio del capitalismo », A Rivista anarchica, novembre 1974, n° 8, p. 6-10. L (...)

Avec l’approfondissement de la crise internationale, se multiplièrent même les indices qui rendaient plausibles, selon Rizzi, l’hypothèse du début d’une métamorphose sociale en Occident. La crise pétrolière de 1973 mais surtout l’envolée inflationniste qui s’était produite au cours de cette époque dans tous les principaux pays industrialisés lui semblaient « l’agent suprême, le moteur en marche arrière » qui canalisait « les eaux économiques dans le grand étang de l’État ». Et tel fut le thème traité par lui dans un écrit publié dans les colonnes de cette même revue 97.

  • 98  Ibid., p. 7.
  • 99  Ibid., p. 8.
  • 100  Ibid., p. 10.
  • 101  Ibid., p. 10.

Se rattachant au diagnostic déjà établi trois ans avant, il notait que s’il y avait « une inflation de monnaie-travail » il était mathématiquement sûr que la consommation était supérieure à la production 98. Si la monnaie était la mesure du travail, il fallait, pour qu’elle ait une valeur, qu’il existât un correspondant relatif « en produits vendables ». « Et si l’inflation » se configurait comme « un fait générique », cela signifiait que les produits vendus étaient en nombre insuffisant. « D’où la montée des prix et une inflation qui se propage avec les conséquences qu’on peut en attendre. 99 » En ce sens, l’apparition brutale sur la scène des pays occidentaux du ­processus inflationniste devait être interprétée comme un phénomène de sous-production qui mettait en évidence la prépondérance de la consommation sur la production et où les manques de cette dernière étaient cachés par l’émission de papier-monnaie. Il en déduisait que, pour la première fois dans l’histoire, on passait « graduellement et sans le savoir à un renversement du système de circulation 100 ». Mais les métamorphoses sociales, selon lui, étaient longues, et celle qui pointait sous ces symptômes n’en était qu’à ses débuts : « Il convient d’en dévoiler le sens et alors on pourra comprendre où elle va nous mener. » Entre-temps, les contre-coups tangibles d’une telle mutation commençaient à produire des effets manifestes dans les régimes politiques occidentaux, et de façon particulièrement évidente aux États-Unis, avec un essor de l’autoritarisme et de la centralisation politico-militaire qui va s’exercer dans les points stratégiques du globe, en déployant de manière flagrante tout le « terrorisme économique et le spectacle qui l’accompagne ». C’est pourquoi l’inflation et la récession, contrairement aux idées admises, n’étaient pas, selon lui, « des symptômes de la crise du vieux capitalisme, mais du collectivisme bureaucratique 101 ».

Posée en ces termes, son analyse trouvait sa confirmation dans ce qu’il avait théorisé dès 1939 dans La Bureaucratisation du monde, quand il avait entrevu dans la convergence des pays totalitaires l’intention délibérée d’abattre le capitalisme mondial pour lui substituer leurs propres régimes fondés sur la propriété de classe. Bien que le phénomène de bureaucratisation ait été temporairement suspendu avec la déroute des pays totalitaires, Rizzi n’en pensait pas moins que le ver rongeur continuait à se reproduire souterrainement, de façon irrésistible, y compris même dans lesdites démocraties bourgeoises. Et le poids croissant de l’État dans la vie économique de tous les pays occidentaux depuis les années de l’après-guerre était interprété par lui comme une confirmation de son diagnostic.

  • 102  Lire Bruno Rizzi, Socialismo infantile, 4 volumes, Editrice Razionalista, Bussolengo, 1969-1970, e (...)

Dans les dernières années de sa vie, Rizzi s’occupa de mettre de l’ordre dans ses écrits et d’approfondir ses précédentes recherches, en particulier pour ce qui touchait au rapport de production socialiste 102. Il entreprit également la réédition de quelques-uns des écrits élaborés au cours de son exil parisien, notamment de celui qu’il regardait comme le plus important, La rovina antica e l’età feudale. De temps en temps, apparaissait un article signé de lui dans les revues du mouvement et il continua à suivre de près, avec un intérêt non démenti, les faits politiques et sociaux qui avaient lieu alors en Italie.

  • 103  Bruno Rizzi, « L’inedito di Bruno Rizzi… », art.cit., p. 26.

Mais, globalement, sa pensée et l’œuvre issue de recherches menées sur plus de quarante ans, discutées et méditées soigneusement dans d’autres pays, furent – à de rares exceptions près – ignorées en Italie parce que, comme il l’écrivit lui-même, « la passion politique et la spéculation philosophique ou institutionnelle ont attiré, et attirent, plus que certaines questions économiques ingrates mais aussi passablement délicates. Elles conviennent plus sans doute à la personnalité des mages modernes voués à leur carrière politique, mais nous payons depuis un siècle notre ignorance et la délégation de pouvoir que nous avons concédée aux charlatans 103 ».

En outre, son hostilité déclarée et inflexible, dans les débats, à tout ce qui tournait autour de la politique communiste traditionnelle et de ses effets fut la cause de ce boycott et de cette « conspiration du silence » qui, en les reléguant dans le limbe de « l’inactualité scientifique », interdirent la discussion et même la diffusion de ses écrits. Une « inactualité scientifique » qui, aujourd’hui, nous paraît plus que jamais actuelle et urgente.

Post-scriptum

Pour donner une idée de ce que Rizzi appelle la « formule du profit », on peut dire que, dans la société mercantile, le fait que le profit de l’entrepreneur consiste en une soustraction entre prix et coût incite naturellement les vendeurs et les producteurs à faire monter les prix le plus haut possible. De fait, pour tout capitaliste, le prix idéal est le plus haut des prix du marché. Plus il vend cher, plus il gagne.

« Il en résulte – si on suit le raisonnement de Rizzi – que le marché capitaliste est entièrement saturé bien avant que les besoins sociaux soient satisfaits, puisque le pouvoir d’achat est inversement proportionnel à la hausse des prix. Plus ils sont élevés, moins on peut acheter, et vice-versa. Alors que, si la formule du profit de l’entrepreneur est un pourcentage, l’entreprise ne gagne plus que si elle augmente le “volume” de ses affaires. Des prix élevés incident à peine sur le montant du profit-pourcentage. Au fond, le pourcentage qui revient aux producteurs n’est pas un profit, mais plutôt le paiement du travail fourni par eux puisqu’ils sont dépourvus de titres de propriété.

» Si l’entreprise veut gagner plus, elle doit vendre plus. Mais elle ne peut accroître sérieusement ce qu’elle vend qu’à condition de pratiquer des prix minimes (dans la mesure, naturellement, où ils sont compatibles avec le coût) et de fournir des produits de bonne qualité. Il en résulte que le prix idéal n’est plus le prix maximal mais le minimal, parce que c’est seulement en pratiquant des prix bas (sans altération de la qualité) qu’on peut augmenter le volume des affaires et augmenter de façon correspondante le pourcentage dû aux ouvriers pour le travail qu’ils ont fourni.

» Si des prix minimes et de bons produits favorisent les gains des travailleurs et des vendeurs, il est clair qu’ils seront les bienvenus pour les consommateurs et il est évident également que l’antagonisme que nous connaissons aujourd’hui n’aura plus de raison d’être. Toute l’hypocrisie et les tromperies qui président aux actuelles tractations marchandes appartiendront à un passé révolu, où elles feront compagnie aux totems et aux rites d’initiation. Qui tire son bénéfice d’un simple pourcentage n’a plus besoin de tromper personne. […] Il nous semble que des entreprises dont la fonction organique viserait à répondre de la façon la plus satisfaisante possible aux besoins du public ne pourraient plus être qualifiées de privées ou de collectivistes-étatiques ou de para-étatiques mais d’entreprises sociales, donc socialistes.

  • 104  Extrait de Bruno Rizzi, Socialismo infantile, op. cit., p. 54-56.

» Dans ces conditions, en conséquence, personne n’est propriétaire et il n’y a plus de profit pour des personnes singulières. Or, quand personne n’est propriétaire, tout le monde est propriétaire. Une entreprise qui ne rapporte pas de profits à des personnes privées ne peut pas créer d’exploitation. […] Les moyens de production remplissent donc une fonction économique différente de celle du capital. Nous qualifions cette fonction de sociale. L’entreprise ne fonctionne plus en vue de l’accumulation de profits singuliers mais pour rendre service soit aux producteurs soit aux consommateurs, autrement dit à la société entière. » 104

Notes

1  Il a écrit notamment La rovina antica e l’età feudale (Editrice Razionalista, Bussolengo, 1969-1975, 4 vol.), et Socialismo dalla religione alla scienza (Editrice Razionalista, Milano 1947-1950, 6 vol.).

2  Lire l’article de Bruno Rizzi, « Trotzkisti italiani in Francia », reproduit dans les appendices de Il Collettivismo Burocratico, 2e édition, Editrice Razionalista, Bussolengo, 1976, p. 217-240 ; et aussi, dans le même volume, les articles « Cose di Francia », p. 165-180 et « Naville e la teoria del Collettivismo Burocratico », p. 181-216.

3  Sur la genèse de cette « nouvelle classe », nous nous permettons de renvoyer à notre introduction à Bruno Rizzi, La burocratizzazione del mondo (première édition intégrale, établie, annotée et présentée par Paolo Sensini, Edizioni Colibrì, Milan, 2002).

4  Les mots en italique suivis d’un astérisque sont en français dans le texte.

5  Lire Nico Berti, « Marxismo e anarchismo nella Prima Internazionale : il significato di uno scontro », An.Archos, automne 1979, n° 3, p. 224.

6  Mikhaïl Bakounine, Étatisme et anarchie, E.J. Brill, Leyde, 1967, p. 317.

7  Karl Marx, Il capitale. Critica dell’economia politica, III, 2, Editori Riuniti, Rome, 1980, p. 903.

8  Mikhaïl Bakounine, « L’Internationale et Mazzini », Œuvres complètes, tome I, Bakounine et l’Italie, Ire partie, E.J. Brill, Leyde, 1961, p. 56.

9  Passage de L’Adresse inaugurale [Adress of Working Men’s International Association], écrit par Marx et paru dans le numéro de Bee-Hive Newspaper du 5 novembre 1864, il est repris le même mois sous forme d’opuscule avec les statuts provisoires de l’AIT.

10  Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste. Commandé par la Ligue des communistes et destiné surtout à être diffusé entre ses affiliés et les adhérents aux cercles d’études sociales, Le Manifeste communiste fut publié à Londres sans nom d’auteur, en février 1848, sous le titre Manifest der Kommunistichen Partei.

11  Francesco Saverio Merlino, Pro e contro il socialismo, Treves, Milan, 1897, p. 25.

12  Mikhaïl Bakounine, Étatisme et anarchie, op. cit., p. 317.

13  Francesco Saverio Merlino, Pro e contro il socialismo, op. cit., p. 172.

14  Mikhaïl Bakounine, Étatisme et anarchie, op. cit., p. 346.

15  Nico Berti, « Marxismo e anarchismo nella Prima Internazionale : il significato di uno scontro », art. cit., p. 248-249.

16  Ibid., p. 255.

17  Francesco Saverio Merlino, L’utopia collettivista e la crisi del « Socialismo Scientifico », Treves, Milan, 1898, p. 76.

18  Bruno Rizzi, Il socialismo dalla religione alla scienza, vol. IV : Il capitale, Editrice Razionalista, Bussolengo, 1970, p. 48.

19  Il socialismo dalla religione alla scienza, 6 vol., Editrice Razionalista, Milan, 1947-1950, mais écrit dans les années 1939-1943. Le premier volume de cette œuvre (Potere e proprietà) fut recensé dans la revue anarchiste La Battaglia (1er mai 1947) et dans Umanità nova (mars 1947, n° 9).

20  Bruno Rizzi, La rovina antica e l’età feudale [La Ruine antique et l’Âge féodal], texte établi, annoté et présenté par Paolo Sensini et Barbara Chiorrini Dezi, Marco Editore, Lungro di Cosenza, 2006. Cet ouvrage fut rédigé également au cours des années 1939-1943.

21  Joseph Schumpeter, Capitalismo, socialismo, democrazia, Edizioni di Comunità, Milan, 1964, p. 42.

22  Bruno Rizzi, « Ad uso d’un nuovo Manifesto Socialista », in Il capitale, op. cit., p. 70.

23  Karl Marx, Il capitale, op. cit., I, 2, p. 475.

24  Bruno Rizzi, Il socialismo dalla religione alla scienza, vol. I : Potere e proprietà, op. cit., p. 32-33.

25  Bruno Rizzi, « La proprietà nell’età feudale », L’Èra nuova, février-mars 1947, n° 2-3, p. 17 (repris in Paolo Sensini, La rovina antica e la nostra. Sei lettere di Guglielmo Ferrero a Bruno Rizzi, Aracne, Rome, 2006, p. 69).

26  Bruno Rizzi, Critica marxista, vol. III de Il Socialismo dalla religione alla scienza, op. cit., p. 17-18.

27  Friedrich Engels, « Per la critica dell’economia politica » (recension), in Karl Marx, Per la critica dell’economia politica, Editori Runiti, Rome, 1984, p. 209.

28  Bruno Rizzi, Il capitale, op. cit., p. 13.

29  Ibid., p. 29.

30  Bruno Rizzi, La rovina antica e l’età feudale, op. cit., p. 580.

31  Bruno Rizzi, Il capitale, op. cit., p. 11.

32  Bruno Rizzi, La rovina antica e l’età feudale, op. cit., p. 585.

33  Sur ce sujet, on lira l’étude approfondie que Nico Berti a consacrée à cet aspect fondamental de la pensée de Rizzi, « Bruno Rizzi tra marxismo, anarchismo e liberalsocialismo » (MondOperaio, mars 1991, n° 3, p. 61-69), devenue aujourd’hui le chapitre XXV de l’ouvrage Il pensiero anarchico dal Settecento al Novecento, Lacaita, Manduria, 1998, p. 987-1009.

34  Bruno Rizzi, « Sintesi rivoluzionaria », Il Libertario, 3 avril 1946, p. 2.

35  Bruno Rizzi, « Il rapporto di produzione è la matrice dell’ordinamento sociale », L’Èra Nuova, novembre-décembre 1947, n° 11-12, p. 13-18, et janvier-février 1948, n° 1-2, p. 17-22.

36  Bruno Rizzi, « Intermezzo sul “practicismo anarchico” », Il Libertario, 15 décembre 1948, p. 2.

37  Bruno Rizzi, « Anarchismo e liberalismo », Il Libertario, 9 mars 1949, p. 2.

38  Bruno Rizzi, « Mercato e pupi », Volontà, février 1949, n° 8, p. 446-447.

39  Bruno Rizzi, « Ritorno al mercato », Volontà, 15 novembre 1948, n° 4-5, p. 259-260.

40  Francesco Saverio Merlino, L’utopia collettivista e la crisi del « Socialismo Scientifico », op. cit., p. 13.

41  Bruno Rizzi, Potere e proprietà, op. cit., p. 27.

42  Bruno Rizzi, Socialismo infantile, vol. II-III, Bilanci e sbilanci del marxismo (Bilanci socialdemocratici), Editrice Razionalista, Bussolengo, 1970, p. 53.

43  Mario Mariani, Bruno Rizzi, « Circolare », Anarchismo, mai 1950-mars 1951, p. 51 (repris in Bruno Rizzi, La burocratizzazione del mondo, op. cit., p. 391) [La Circulaire est parue en français dans Agone, 2009, n° 41/42, p. 61-68.]

44  Ibid., p. 51 (repris in Bruno Rizzi, La burocratizzazione del mondo, op. cit., p. 391-392).

45  Ibid. (repris in Bruno Rizzi, La burocratizzazione del mondo, op. cit., p. 392).

46  Ibid. (repris in Bruno Rizzi, La burocratizzazione del mondo, op. cit., p. 392-393).

47  Bruno Rizzi, « Fisiologia del Partito », Palingenesi, novembre-décembre 1949, p. 2.

48  Ibid., p. 3.

49  Ibid.

50  Le groupe ne parvint à produire qu’un seul numéro d’Unità proletaria (24 mai 1951), l’organe dont le mouvement s’était doté sous la direction de Mario Mariani. Parmi plusieurs contributions, figurait un essai de Rizzi, intitulé « Socialismo vecchio e nuovo ».

51  Bruno Rizzi, « La via degli asini [La voie des ânes] », Previsioni, janvier-février 1957, n° 1-2, p. 10.

52  Ibid., p. 11.

53  Bruno Rizzi, « Discorrendo di socialismo (e di marxismo) », Previsioni, avril-septembre 1957, n° 3-4, p. 25.

54  Ibid., p. 26.

55  « Il problema del socialismo (una lunga e interessante lettera inedita di Bruno Rizzi a Renato Souvarine) », Previsioni, janvier-mars 1958, n° 8, p. 11.

56  Ibid., p. 18.

57  Ibid., p. 18-19.

58  Ibid., p. 19.

59  Ibid., p. 19.

60  Sur cette formule, lire le post-sciptum à ce texte, infra, p. 236-237.

61  « Il problema del socialismo (una lunga e interessante lettera inedita di Bruno Rizzi a Renato Souvarine) », art. cit.

62  Ibid., p. 20.

63  Ibid., p. 10.

64  Ibid.

65  Ibid., p. 21.

66  Ibid., p. 22.

67  Carmelo R. Viola, « In risposta a “Discorrendo di socialismo (e di Marxismo)” », Previsioni, 1957, n° 3/4, p. 26-28.

68  Bruno Rizzi, « Marxismo e socialismo », Previsioni, avril-juin 1958, n° 9, p. 24-25.

69  Viola Espero [Carmelo R. Viola], « Per un incontro senza equivoci », ibid., p. 25-28.

70  Ibid., p. 25.

71  Bruno Rizzi, « Marxismo e anarchismo », Previsioni, déc. 1959, n° 12, p. 6-7

72  Ibid., p. 7.

73  Bruno Rizzi, Potere e proprietà, op. cit., p. 23.

74  Contrairement à ce que soutient Nico Berti, Rizzi ne cherchait pas une voie politique mais plutôt une voie fondée sur un rapport de production socialiste qui éliminerait l’exploitation et rendrait possible la liberté et le bien-être à une échelle internationale (voir Nico Berti, « Bruno Rizzi tra marxismo, anarchismo e socialiberalismo », art. cit., p. 69).

75  Georges Henein, « Bruno Rizzi et la “nouvelle classe” », Le Contrat social, novembre 1958, vol. II, n° 6, p. 365-368.

76  Toujours dans Le Contrat social, apparaissait un article de Pierre Naville, où celui-ci affirmait que « la Managerial Revolution de James Burnham était une copie pure et simple de La Bureaucratisation du monde de Bruno Rizzi » (lire « Un revenant : Bruno Rizzi », Le Contrat social, janvier 1959, vol. III, n° 1, p. 60-61). Dans le numéro suivant (mars 1959, n° 2), on pouvait lire un article de Bruno Rizzi (« La nouvelle classe », p. 119-120), une lettre de Hal Draper (p. 120-121) et un extrait d’une lettre de René Selitrenny (p. 121), suivi d’une note de Boris Souvarine. Dans le numéro de mai, la revue publiait une mise au point de Georges Henein (« Une nouvelle classe », p. 186) et un bref extrait d’une lettre envoyée par Rizzi en réponse à celle de Hal Draper, que Souvarine jugea bon de ne pas publier en entier.

77  Domenico Falco, « Polemica marxista », Previsioni, décembre 1959, n° 12, p. 7.

78  Bruno Rizzi, « La contestazione marxista ed i suoi precursori », Rassegna italiana di sociologia, janvier-mars 1969, n° 1, p. 95.

79  Bruno Rizzi, « Socialismo e collettivismo burocratico », Critica sociale, novembre 1961, n° 22, p. 563-567.

80  Carmelo R. Viola, « La costruzione del socialismo », Critica sociale, 20 février 1962, n° 4, p. 97.

81  Ibid., p. 98.

82  Organe hebdomadaire de la Fédération anarchiste italienne. [ndt]

83  Bruno Rizzi, « La contestazione marxista e i suoi precursori », art. cité, p. 93‑107.

84  Ibid., p. 97.

85  Ibid., p. 105.

86  Ibid., p. 103.

87  Ibid., p. 102.

88  Ibid., p. 106.

89  Bruno Rizzi, « Socialismo e marxismo », Umanità nova, 8 août 1970, p. 3.

90  Ibid.

91  Ibid.

92  Ibid.

93  Entre 1963 et 1971, Rizzi fit paraître une douzaine d’articles « scientifiques » dans la Rassegna italiana di sociologia et dans Il Molino. La liste complète des ­articles écrits par Rizzi entre 1946 et 1975 figure dans l’appendice de la version italienne de La Bureaucratisation du monde.

94  Bruno Rizzi, « Scacco al re », A Rivista anarchica, octobre 1971, n° 7, p. 11.

95  Ibid.

96  Ibid., p. 12.

97  Bruno Rizzi, « Il suicidio del capitalismo », A Rivista anarchica, novembre 1974, n° 8, p. 6-10. Le même article, légèrement augmenté et comportant un échange épistolaire en appendice, a été repris par Howard Moss sous le titre « L’inedito di Bruno Rizzi : “Inflazione e controrivoluzione” », Il Politico, janvier-mars 1989, n° 149, p. 19-41.

98  Ibid., p. 7.

99  Ibid., p. 8.

100  Ibid., p. 10.

101  Ibid., p. 10.

102  Lire Bruno Rizzi, Socialismo infantile, 4 volumes, Editrice Razionalista, Bussolengo, 1969-1970, en particulier le volume I, Bilanci et sbilanci del marxismo, p. 7-62.

103  Bruno Rizzi, « L’inedito di Bruno Rizzi… », art.cit., p. 26.

104  Extrait de Bruno Rizzi, Socialismo infantile, op. cit., p. 54-56.

Paolo Sensini

Table des matières

Éditorial Jacques Bouveresse

Russell, Orwell, Chomsky : une famille de pensée et d’action Jean-Jacques Rosat

La vérité peut-elle survivre à la démocratie ? Pascal Engel

Tout ça n’est pas seulement théorique Thierry Discepolo

Notes sur la pratique d’une politique éditoriale

Bertrand Russell, la science, la démocratie et la « poursuite de la vérité » Jacques Bouveresse

La soif de pouvoir tempérée par l’auto-aveuglement  Noam Chomsky

Dialogue sur la science et la politique Jacques Bouveresse et Noam Chomsky

entretien avec Daniel Mermet

La Leçon des choses

« Les intellectuels, la critique et le pouvoir » – II Thierry Discepolo

Recadrer Mai 68 Une révolution prêt-à-porter Alexander Zevin

Racisme, sexisme et mépris de classe Walter Benn Michaels

Conjonctions, conjonctures, conjectures Pierre Bourdieu

Introduction aux notes prises par Pierre Bourdieu en décembre 1981 et janvier 1982 lors des réunions à la CFDT et des conférences de presse en soutien à Solidarnosc

Histoire radicale

Au-delà du marxisme, de l’anarchisme et du libéralisme : le parcours scientifique et révolutionnaire de Bruno Rizzi Paolo Sensini

Réalisation : William Dodé