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Agone 44
Rationalité, vérité & démocratie 
Coordination Jean-Jacques Rosat
Parution : 28/10/2010
ISBN : 9782748901306
Format papier : 240 pages (15 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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Table des matières

Éditorial Jacques Bouveresse

Russell, Orwell, Chomsky : une famille de pensée et d’action Jean-Jacques Rosat

La vérité peut-elle survivre à la démocratie ? Pascal Engel

Tout ça n’est pas seulement théorique Thierry Discepolo

Notes sur la pratique d’une politique éditoriale

Bertrand Russell, la science, la démocratie et la « poursuite de la vérité » Jacques Bouveresse

La soif de pouvoir tempérée par l’auto-aveuglement  Noam Chomsky

Dialogue sur la science et la politique Jacques Bouveresse et Noam Chomsky

entretien avec Daniel Mermet

La Leçon des choses

« Les intellectuels, la critique et le pouvoir » – II Thierry Discepolo

Recadrer Mai 68 Une révolution prêt-à-porter Alexander Zevin

Racisme, sexisme et mépris de classe Walter Benn Michaels

Conjonctions, conjonctures, conjectures Pierre Bourdieu

Introduction aux notes prises par Pierre Bourdieu en décembre 1981 et janvier 1982 lors des réunions à la CFDT et des conférences de presse en soutien à Solidarnosc

Histoire radicale

Au-delà du marxisme, de l’anarchisme et du libéralisme : le parcours scientifique et révolutionnaire de Bruno Rizzi Paolo Sensini

  • 2  Selon cette hypothèse, les cours d’un marché financier libre suffisamment vaste ne sont rien d’aut (...)
  • 3  Selon cette théorie, dans un marché libre, les agents économiques sont capables de tirer parti de (...)
  • 4  Entre 1944 et 1971, le système de Bretton Woods visait à maintenir la stabilité monétaire autour d (...)

Il y a trente ou quarante ans, on a assisté à une expérimentation éclairante qui est en rapport direct avec les thèmes de ce colloque, et avec les aspects spécifiques que l’on m’a demandé de traiter et qui sont indiqués par le titre de mon intervention. Bien sûr, il y a eu de nombreuses attaques au sein du monde intellectuel contre les concepts mêmes de rationalité et de vérité, et contre les valeurs de la démocratie. Très franchement, je ne trouve pas ces attaques impressionnantes (pour le dire poliment) et elles ne sont pas ce qui m’intéresse ici. Je veux plutôt parler d’une expérimentation d’ingénierie sociale à grande échelle, qui a été organisée dans les démocraties industrielles les plus avancées et imposée au monde entier au nom de la rationalité et de la vérité : les programmes de gestion sociale et économique que l’on appelle souvent « rationalité économique », ou « néolibéralisme », ou « consensus de Washington », ou encore « fondamentalisme du marché ». Il en existe différentes variantes, mais toutes sont étroitement liées à deux doctrines de base : l’hypothèse d’efficience des marchés 2 et la théorie des anticipations ­rationnelles 3. Malgré un certain nombre de critiques, ces doctrines sont devenues quasiment l’orthodoxie au sein des milieux économiques après la disparition, dans les années 1970, du système de Bretton Woods, qui avait été mis en place au sortir de la Seconde Guerre mondiale 4. Dans les cercles de décideurs et dans la classe politique, on les associe, de manière tout à fait discutable, à Ronald Reagan et à Margaret Thatcher.

Un éminent critique de ces doctrines est le lauréat du prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz. Bien avant de devenir l’économiste en chef de la Banque mondiale, il tournait déjà en dérision ce qu’il appelait la « religion » selon laquelle les marchés savent toujours mieux. Un de ses premiers travaux d’économiste concluait que des changements même minimes dans l’accessibilité à l’information montrent que « des marchés sans entraves ne sont pas efficaces, et qu’on peut les caractériser par un chômage chroni­que », contrairement à ce que prétend la doctrine en vigueur. Nous disposons désormais de preuves suffisantes pour soutenir la conclusion de l’économiste international David Felix : « La libéralisation et la mondialisation du marché des capitaux, qui sont la clé de voûte de la stratégie ­néolibérale, n’ont pas accéléré la croissance économique des pays en développement en orientant chez eux de manière plus efficace l’accumulation du capital et le progrès technologique. Au contraire, elles sont allées de pair avec une croissance plus lente et plus instable. En outre, il est probable que cet échec persistera, car les arguments néolibéraux en faveur de la libéralisation du marché de capitaux ont des bases extrêmement faibles dans la théorie économique ; la prise de conscience grandissante de ce fait ébranle la confiance du FMI et des autres défenseurs de la libéralisation du marché des capitaux dans le bien-fondé de leurs propres politiques. » Ces observations ont été faites bien avant l’effondrement des marchés de 2008 et la faillite simultanée de l’orthodoxie doctrinale – orthodoxie si aveuglante que pratiquement aucun économiste professionnel, ni même la Réserve fédérale américaine, n’avait prêté attention à la bulle immobilière, laquelle s’élevait à huit milliards de dollars avant d’éclater.

Les analyses critiques émises par une poignée d’économistes jusqu’alors ignorés, notamment celles de Hyman Minsky, ont progressivement focalisé l’attention tandis que l’orthodoxie s’effondrait de façon spectaculaire, non sans avoir préalablement engendré une crise financière qui a fait frôler la récession et qui reste profondément dangereuse, jusques et y compris pour l’existence de la zone euro, et bien au-delà. Les principales victimes de cette expérimentation de la rationalité économique ont été les sociétés les plus pauvres, ou, pour être plus précis, les pauvres et les travailleurs de partout, alors que l’ensemble des classes privilégiées s’en sont très bien sorties, y compris les poches d’extrêmes privilèges dans les sociétés les plus pauvres. Il y a eu des exceptions notables aux effets globalement néfastes de cette expérimentation, notamment les États qui ont ignoré les règles, en Asie de l’Est principalement ; ils ont adopté les pratiques effectives des sociétés développées tout en rejetant les exigences de celles-ci, s’appuyant ainsi sur des précédents historiques importants sur lesquels je vais revenir dans un instant.

  • 5  La phrase que cite Noam Chomsky semble tirée de l’ouvrage de Martin et Annelise Anderson Reagan’s (...)

Faire de Reagan et de Thatcher les icônes de l’orthodoxie néolibérale est un choix contestable, pour plusieurs raisons. Je m’en tiendrai à Reagan, qui est le plus important du fait de la domination américaine sur le reste du monde. Je parle ici du vrai Reagan, pas de la figure imaginaire construite par l’industrie des relations publiques. Comme l’ont montré les sondages tout au long de ses deux mandats, Reagan n’a pas été un président particulièrement populaire ; ses pourcentages d’opinion favorable étaient tout à fait dans les normes. Mais, après son départ, on l’a élevé au statut de mythe grâce à une stupéfiante campagne de propagande, conçue et mise en œuvre par le très puissant monde des affaires, qui avait de bonnes raisons de faire de lui un saint. Ainsi nous apprenons, dans une publication de la prestigieuse Hoover Institution de l’université de Stanford, que Reagan était une figure colossale dont « l’esprit semble arpenter le pays, veillant sur nous comme un fantôme amical et chaleureux » 5. On trouve le même genre de louanges d’un bord à l’autre du monde politique.

  • 6  Crise des caisses d’épargne américaines déclenchée en 1987 à la suite ­d’investissements risqués e (...)

Reagan est porté aux nues comme apôtre du gouvernement minimal [small government], de la responsabilité fiscale, du libre-échange et ­d’autres principes de base du rationalisme économique. Comme souvent dans les cultes religieux, les faits n’ont aucune importance. Peu importe, par ­exemple, que sous les mandats de Reagan les dépenses gouvernementales aient grossi plus vite que le PIB ; ou que son irresponsabilité en matière fiscale ait rapidement fait des États-Unis le premier débiteur de la planète (ils en étaient jusqu’alors le premier créditeur), et qu’elle ait légué une situation financière désastreuse, débouchant notamment sur la crise des Saving and Loans 6 qui a rendu nécessaire un gigantesque plan de sauvetage gouvernemental ; il importe peu que Reagan ait été de loin le président le plus protectionniste depuis la Seconde Guerre mondiale, qu’il ait doublé les barrières protectrices et qu’il ait mis en œuvre diverses formes d’intervention étatique pour protéger des patrons incompétents contre une production japonaise plus efficace. Sans même parler des crimes horribles perpétrés sous sa responsabilité : non seulement des massacres et des destructions à grande échelle à travers le monde, mais aussi une contribution substantielle à la prolifération nucléaire et, en prime, au terrorisme djihadiste.

  • 7  Les quatre pays d’Asie orientale qui ont connu une très forte croissance industrielle à la fin du (...)

En insistant sur le fait que les pratiques de Reagan ressemblent assez peu à l’image qu’en ont forgée ses adorateurs, je ne veux aucunement insinuer qu’il se serait radicalement écarté de la norme. Bien avant lui déjà, la plus grande partie de l’économie des hautes technologies avait pour moteur un secteur étatique dynamique, incluant les ordinateurs, Internet et toute la révolution informatique, l’industrie des avions de ligne et avec elle l’énorme industrie du tourisme, la technologie de base du commerce international, et bien d’autres choses encore. En effet, une constante essentielle du développement économique moderne est que le secteur public paie les coûts et prend les risques tandis que les profits, là où ils existent, sont privatisés. L’ampleur de ce phénomène n’est d’ailleurs guère surprenante lorsqu’on sait par qui sont définies les politiques économiques et sociales. Il existe de nombreux moyens pour atteindre ces fins – parmi lesquels la recherche-développement financée par le gouvernement, le protectionnisme, la cession de marchés publics ainsi que les plans de sauvetage –, tous appliqués de manière intensive pendant les années Reagan, mais en fait tout au long de la période d’après-guerre, et dans la continuité d’un héritage de longue durée dans toutes les sociétés développées, depuis l’Angleterre d’autrefois jusqu’aux dragons asiatiques aujourd’hui 7.

L’histoire réelle est des plus utiles pour comprendre et évaluer l’expérimentation récente faite avec la rationalité économique. La première puissance mondiale d’aujourd’hui en est une bonne illustration. Après avoir gagné leur souveraineté, les États-Unis sont vite devenus « la mère patrie et le bastion du protectionnisme » (selon les termes de l’éminent historien de l’économie Paul Bairoch), bénéficiant aussi du plus fort taux de croissance et devenant de loin la première puissance économique mondiale il y a un siècle. Ce haut degré de protectionnisme n’était que l’un des nombreux moyens d’intervention de l’État dans l’économie. Prenons par exemple le coton, qui fut le moteur de la première révolution industrielle. La domination des États-Unis sur la production de coton fut établie par l’extermination des populations indigènes, par l’expansion territoriale et par l’esclavage – des formes d’interférence plutôt drastiques avec le marché. Un des motifs pour l’annexion du Texas et la conquête de la moitié du Mexique était d’obtenir le monopole de la production de coton. Agir de la sorte « met toutes les autres nations à nos pieds », exultait le président Tyler : « Un embargo d’un an [sur le coton] suffirait à produire en Europe plus de souffrances que cinquante ans de guerre, poursuivait-il. Je doute que la Grande-Bretagne pourrait alors éviter les convulsions. » De cette manière les États-Unis auraient été en mesure de l’emporter malgré la supériorité militaire de leur ennemi juré, supériorité qui était alors un moyen de dissuasion contre toute velléité d’expansion américaine.

  • 8  Considéré comme l’un des « pères fondateurs » des États-Unis, Alexander Hamilton (1757-1804) fut l (...)
  • 9  Principal argument économique en faveur du libre-échange, la théorie de l’avantage comparatif démo (...)
  • 10  Adam Smith, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776, livre II, chap (...)

Les programmes de base de développement économique furent immédiatement établis par Alexandre Hamilton, le pionnier de l’industrialisation par substitution aux importations 8 – une grave erreur selon la doctrine économique d’hier et d’aujourd’hui, mais un mode parfaitement normal de développement dans l’histoire réelle. Hamilton choisit donc de passer outre aux injonctions des plus grands économistes de l’époque, qui préconisaient vivement l’adhésion aux principes de la rationalité économique, selon lesquels les États-Unis devaient importer les produits britanniques à forte valeur ajoutée pour se concentrer sur leur avantage comparatif 9 en exportant des produits de base. Adam Smith avait averti que « si, par un projet concerté ou toute autre sorte de violence, les Américains venaient à arrêter l’importation des manufactures européennes et, en donnant par là un monopole à ceux de leurs compatriotes qui fabriqueraient les mêmes produits, à détourner pour ce genre d’emploi une grande partie de leur capital actuel, ils retarderaient par cette conduite l’accroissement ultérieur de la valeur de leur production annuelle, au lieu de l’accélérer, et ils entraveraient la marche de leur pays vers la richesse et la grandeur, au lieu de la favoriser. Ce qui serait encore plus vrai s’ils entreprenaient de se donner de la même manière le monopole de tout leur commerce d’exportation » 10 – comme celui du coton par exemple. Ce genre de propos fait incontestablement partie des prédictions les plus spectaculairement réfutées de l’histoire économique, mais elle était solidement basée sur les théories abstraites que l’on continue d’imposer aujourd’hui aux plus faibles. C’est en violant ces principes de manière radicale que les États-Unis ont prospéré, et ils continuent de les violer, tout comme l’Angleterre l’avait fait avant eux, et plus généralement toutes les sociétés développées jusqu’à maintenant.

Bairoch va jusqu’à affirmer que le protectionnisme, paradoxalement, a généralement permis l’accroissement des échanges ; en effet, le protectionnisme a tendance à stimuler la croissance, et celle-ci mène aux échanges ; tandis que, depuis le xviiie siècle, la libéralisation forcée a généralement produit des effets économiques néfastes. Il conclut ainsi qu’« il est difficile de trouver un autre cas où les faits contredisent autant une théorie dominante que la théorie concernant l’impact négatif du protectionnisme ». Or, comme je l’ai indiqué, le protectionnisme n’est qu’un des modes possibles de violation de l’orthodoxie économique récemment rebaptisée « néolibéralisme ».

Je ne suis pas en train de dire que le dossier est clos. On en connaît bien trop peu sur la croissance économique pour pouvoir tirer des conclusions définitives de l’histoire. Robert Solow – le fondateur de la théorie moderne de la croissance et lauréat du prix Nobel d’économie – a fait observer qu’en dépit de l’énorme accumulation de données depuis ses travaux pionniers, écrits il y a plus d’un demi-siècle, « la direction de la causalité » est inconnue : selon lui, il est difficile de dire si c’est l’investissement de capitaux qui entraîne la productivité, ou si c’est la productivité qui conduit à l’investissement de capitaux ; si c’est l’ouverture aux échanges qui favorise la croissance économique, ou si c’est la croissance qui favorise les échanges. Et des difficultés du même genre apparaissent à d’autres niveaux. À la lumière de cette compréhension théorique très partielle, et de ce que nous savons de l’histoire, il est éclairant d’observer la confiance absolue avec laquelle les principes de base de la « rationalité économique » ont été défendus jusqu’à leur récent effondrement, et la révérence persistante pour des gens qui les ont radicalement violés à la moindre occasion, Reagan étant sans doute ici l’exemple le plus frappant.

  • 11  David Ricardo, Des Principes de l’économie politique et de l’impôt, 1817, chap. VII, « Du commerce (...)

Le cas d’Adam Smith est bien plus intéressant. Il n’est en aucun cas l’absurde figure de la foi religieuse qu’on a construite autour de son image. Prenez la fameuse expression « la main invisible », constamment invoquée pour justifier la doctrine néolibérale. Dans son ouvrage classique, La Richesse des nations, l’expression n’apparaît qu’une fois – dans une discussion sur les dangers de ce qu’on appelle aujourd’hui le « néolibéralisme ». Bien évidemment, il s’intéressait en premier lieu à l’Angleterre. Il mettait en garde : si les fabricants et les marchands anglais étaient totalement libres d’importer, d’exporter et d’investir à l’étranger, eux seuls en tireraient profit et cela porterait préjudice à la société anglaise en général. Mais il était peu probable, affirmait-il, que cela se produise. La raison en était que les capitalistes anglais préféreraient investir et acheter chez eux de sorte que, comme s’il y avait une « main invisible », les ravages du libéralisme ­économique épargneraient l’Angleterre. L’autre père fondateur de l’économie classique, David Ricardo, tirait les mêmes conclusions. Utilisant son célèbre exemple des textiles anglais et des vins portugais, il concluait que sa théorie de l’avantage comparatif s’effondrerait si les capitalistes anglais décidaient d’investir au Portugal à la fois dans l’industrie et dans l’agriculture. Mais, affirmait-il, grâce à la « répulsion naturelle qu’a chaque homme de quitter sa patrie et son entourage », ainsi qu’à « l’insécurité réelle ou imaginaire du capital » à l’étranger, la plupart des propriétaires « se [satisferaient] d’un taux de profits moins élevé dans leur propre pays, plutôt que d’aller chercher dans des pays étrangers un emploi plus lucratif pour leurs fonds » 11. Il est inutile de s’attarder sur la force des arguments des grands économistes classiques, mais leur intuition était juste, et elle s’écartait radicalement de ce qu’on avance aujourd’hui en leurs noms. Ces exemples sont loin d’être les seuls qu’on puisse trouver.

Les doctrines du rationalisme économique qui, depuis une génération, constituent le discours dominant dans les sociétés avancées ont donc façonné les politiques menées, mais elles l’ont fait de manière sélective : une recette pour les plus faibles, une autre radicalement différente pour les puissants, en somme comme par le passé. Il ne semble pas injuste de dire que cette domination ne reflète ni une quelconque rationalité ni un attachement à la vérité, mais plutôt un engagement en faveur des privilèges et du pouvoir. Les conséquences sont immanquables. Aux États-Unis par exemple, pendant toutes ces années, les institutions financières, qui étaient à la fois les principales bénéficiaires de ces doctrines et leurs avocates les plus vibrantes, ont considérablement étendu leur pouvoir, avec un impact correspondant sur la vie politique. Pendant ce temps, pour la majorité de la population, les salaires réels ont stagné et les revenus familiaux n’ont été maintenus que par l’augmentation du temps de travail, l’endettement et l’inflation du prix des actifs, tandis que les diverses bulles s’effondraient régulièrement. Alors qu’ils paraissent très riches en comparaison des autres pays, les États-Unis sont en train de revêtir certaines des caractéristiques structurelles des anciennes colonies, qui ont typiquement des secteurs incroyablement prospères et privilégiés au milieu d’un océan de souffrance et de misère.

Pour en venir au titre donné à ces remarques, peut-on considérer que ces conséquences résultent de la soif de pouvoir et de l’auto-aveuglement ? En des termes aujourd’hui répandus, peut-on pointer du doigt les « banquiers avides » coupables d’« exubérance irrationnelle », selon la célèbre expression d’Alan Greenspan, l’économiste de la génération précédente le plus adulé avant la crise, qui ici s’écarte exceptionnellement de l’ortho­doxie ? Cela ne semble pas juste. Quand les banquiers sont « avides », ils ne font que respecter leur engagement institutionnel, qui est de ­maximiser les profits – rappelons que dans le droit des entreprises anglo-­américain, c’est une responsabilité légale. Si certains rejettent cet engagement, ils seront renvoyés et d’autres prendront leur place. La « soif de pouvoir » est un des traits institutionnels du système concurrentiel. En outre, l’exubérance des banquiers nécessairement avides n’avait rien d’irrationnel. Les plus grosses banques savaient qu’elles ne prenaient pas de risques sérieux avec des transactions qui pouvaient tout à fait échouer, car elles pouvaient s’appuyer sur une police d’assurance gouvernementale implicite, synthétisée par la formule too big to fail [trop gros pour disparaître]. L’existence même de cette assurance leur procure des bénéfices substantiels par rapport à leurs rivales. Et elles se font donc régulièrement renflouer quand cela est nécessaire. Sous Reagan, par exemple, l’une des plus grosses banques, Continental Illinois, a été sauvée par le contri­buable. Sous Reagan encore, l’ancêtre de l’énorme compagnie Citigroup a été sauvé du désastre par le FMI – le « gendarme de la communauté de crédit », ainsi que l’a justement décrit son directeur exécutif américain –, qui revient aujourd’hui à son rôle traditionnel. Comme l’a souligné Martin Wolf du Financial Times, sans doute le correspondant économique le plus respecté du moment, le renflouage actuel « est officiellement un sauvetage de la Grèce, mais officieusement un renflouage des banques ».

La même conclusion s’applique à l’actuelle crise financière aux États-Unis : les grosses banques ont non seulement été sauvées par le contribuable, mais elles sont sorties de la crise plus grosses et plus rentables qu’avant, se préparant à la prochaine crise, qui sera sans doute pire. On ne peut pas vraiment en vouloir aux banquiers d’avoir fait ce que les règles du jeu leur demandaient de faire.

Après l’explosion de la crise financière actuelle, les économistes sont tous tombés d’accord sur le fait qu’il était téméraire d’ignorer les risques systémiques – c’est-à-dire la menace pour le système entier si quelques transactions échouent. Mais cela n’a rien de nouveau. Un trait fondamental des marchés est que les transactions ignorent les externalités – le terme économique pour désigner les effets sur les autres. Or, s’agissant des transactions financières, cela revient précisément à ignorer le risque systémique. On sait depuis longtemps que cette pratique est dangereuse, et certains ont occasionnellement mis leurs pairs en garde. À elle seule, cette inefficacité du marché augmente grandement l’éventualité d’une crise financière, et le risque est amplifié par les récompenses perverses qui découlent de l’influence du monde des affaires sur le système politique ; parmi ces récompenses, il y a la police d’assurance gouvernementale du too big to fail, mais d’autres également.

On pourrait alors soutenir que c’est la structure institutionnelle elle-même qui est irrationnelle, tandis que ceux qui remplissent leur rôle en son sein peuvent agir de manière tout à faire rationnelle quand ils choisissent de faire s’écrouler les murs du temple – tout en cherchant à en sortir, et éventuellement même à en tirer profit, comme dans le cas de la crise financière actuelle. Il y a peut-être là une part d’auto-aveuglement : la tentation est toujours grande de recouvrir les actes criminels et antisociaux d’une auréole de bienveillance et de nobles intentions. Il suffit de jeter un œil sur la littérature traitant de la politique étrangère des États puissants pour en trouver une foule d’illustrations. Mais les accusations d’irrationalité sont au mieux discutables.

  • 12  George Orwell, « Préface inédite à Animal Farm », in Essais, articles, lettres, Ivrea/Encyclopédie (...)

Passant de la rationalité à la vérité, nous pourrions nous rappeler une observation d’Orwell dans son essai sur « la censure littéraire en Angle­terre. » Il y suggère que nous ne devrions pas nous sentir trop satisfaits de nous-mêmes lorsque nous condamnons les vulgaires moyens de contrôle de l’expression dans la totalitaire Union soviétique. Dans l’Angleterre libre, écrit Orwell, « les idées impopulaires peuvent être étouffées, et les faits dérangeants passés sous silence, sans qu’il y ait besoin pour cela d’une interdiction officielle », et « quiconque défie l’orthodoxie régnante se voit réduit au silence avec une surprenante efficacité ». Ce processus est volontaire ; il s’agit d’« un accord tacite et général en vertu duquel “il est inconvenant” de mentionner tel ou tel fait », renforcé par la concentration de la presse dans les mains d’« hommes très fortunés qui ont toutes les raisons de se montrer malhonnêtes sur certains sujets importants » 12. Le fait même que cet essai est resté méconnu est sans doute une illustration de la thèse ici exposée par Orwell. Il devait servir de préface à sa célèbre Ferme des animaux mais ne fut pas publié, et seulement découvert des années plus tard dans ses papiers. Le message de cet essai est simple. La vérité peut être utile dans certaines circonstances, mais ce n’est pas une valeur que les privilégiés doivent trop chérir.

Si on se penche maintenant sur le troisième concept de l’intitulé de ce colloque, la démocratie, la crise financière actuelle nous donne aussi des leçons, dont certaines sont assez simples. Il est difficile de négliger le fait suivant : à mesure que les institutions financières ont, depuis les années 1970, pris en main l’économie, elles ont également acquis du pouvoir politique, suffisamment pour démanteler l’appareil régulateur qui avait été établi pendant la Grande Dépression et qui avait réussi depuis à empêcher les crises financières. Plus généralement, la libéralisation financière que ces institutions ont contribué à mettre en place crée ce que certains économistes internationaux appellent un « parlement virtuel » d’investisseurs et de bailleurs, qui « organise en permanence des référendums » sur les politiques gouvernementales. Si le parlement virtuel décide que les politiques de certains gouvernements sont irrationnelles – c’est-à-dire qu’elles sont conçues pour profiter aux gens, et non pour accroître les profits –, il peut exercer son droit de veto par des fuites de capitaux, des attaques sur les monnaies et d’autres moyens. La France a connu cette expérience sous Mitterrand. Pour prendre un exemple plus récent, après l’investiture d’Hugo Chávez, la fuite de capitaux a été telle que les fonds détenus par les riches Vénézuéliens vivant à l’étranger représentaient un cinquième du PIB du Venezuela, selon l’économiste de l’OCDE Javier Santiso. Celui-ci ajoute que, après le coup d’État militaire de 2002 soutenu par les États-Unis et qui renversa le gouvernement élu, « la réponse des marchés était proche de l’euphorie », et que la Bourse de Caracas enregistra d’énormes profits, pour ensuite s’effondrer lorsque le gouvernement fut restauré grâce à la protestation populaire. En général, une fois les flux de capitaux libéralisés, les gouvernements sont confrontés à ce qu’on appelle souvent un ­« double électorat » : leurs citoyens et le parlement virtuel. Même dans les pays riches, c’est l’électorat privé qui a tendance à l’emporter.

La libéralisation financière sert donc de frein efficace à la démocratie. Peut-être est-ce une coïncidence, peut-être pas, mais il est intéressant de remarquer que la libéralisation financière fut introduite alors même que les élites commençaient à s’inquiéter de ce qu’elles appelèrent dans les années 1960 « la crise de la démocratie » : certaines fractions de la société habituellement passives et obéissantes, souvent désignées sous l’étiquette « intérêts spécifiques », commençaient à occuper l’espace public pour y faire entendre leurs revendications. Cet « excès de démocratie » était une surcharge trop lourde pour l’État, qui ne pouvait plus, dès lors, s’occuper correctement de « l’intérêt national ». Les intérêts spécifiques, ce sont les femmes, les travailleurs, les agriculteurs, les jeunes, les personnes âgées, les minorités, les majorités – en réalité, l’essentiel de la population. « L’intérêt national », lui, est défini par ceux qui possèdent et dirigent la société. Je paraphrase ici l’opinion des élites libérales et internationalistes, qui peuplaient l’administration Carter aux États-Unis, et de leurs homologues européennes et japonaises. Plus à droite, et dans le monde des affaires, la nécessité de surmonter la « crise de la démocratie » était une préoc­cupation encore plus pressante. De nombreuses mesures ont été prises depuis cette époque pour purger la société des maux de la démocratie, et cela continue. La libéralisation financière y a apporté une contribution puissante, volontairement ou non.

Sous la forte pression populaire, les mesures de ce genre visant à saper la démocratie avaient été limitées par le système de Bretton Woods, mis en place par les États-Unis et la Grande-Bretagne après la Seconde Guerre mondiale. La Grande Dépression et la guerre avaient réveillé les courants démocratiques radicaux, dont les formes diverses allaient de la résistance antifasciste à l’organisation de la classe ouvrière. Ces pressions avaient rendu possible – d’autres diront nécessaire – l’instauration de mesures de type social-démocrate. Le système de Bretton Woods de contrôle des capitaux et de régulation des monnaies créait un espace pour l’action des gouvernements répondant à la volonté de la population – c’est-à-dire pour atteindre un certain degré de démocratie. Un des concepteurs de ce système, John Maynard Keynes, considérait que la plus importante réussite de Bretton Woods était l’établissement d’un droit des gouvernements à limiter les mouvements de capitaux. Le contraste est spectaculaire avec la phase néolibérale qui a suivi l’effondrement de Bretton Woods. Le département du Trésor états-unien considère désormais la libre circulation des capitaux comme un « droit fondamental », qualité qui est déniée aux droits socio-économiques et culturels pourtant garantis par la Déclaration universelle des droits de l’homme, comme la santé, l’éducation, un emploi décent, la sécurité, et tous les autres droits taxés par les administrations Reagan et Bush d’« absurdités » ou de « purs mythes ».

Par le passé, la population n’avait pas vraiment représenté un problème. L’économiste Barry Eichengreen en a analysé les raisons dans son histoire académique classique du système monétaire international. Il observe qu’au xixe siècle les gouvernements n’avaient pas encore été « politisés par le suffrage universel masculin, la montée du syndicalisme et les partis parlementaires travaillistes ». Par conséquent, les lourdes contraintes financières imposées par le parlement virtuel des bailleurs et investisseurs pouvaient être transférées à l’ensemble de la population. Mais, avec la radicalisation du public pendant la Grande Dépression et la guerre antifasciste, le monde des affaires et les possédants ne pouvaient plus s’offrir ce luxe. C’est pourquoi, dans le système de Bretton Woods, « les limites imposées à la mobilité des capitaux remplacèrent les limites imposées à la démocratie comme moyen de se protéger de la pression du marché ». Il est à peine nécessaire d’ajouter l’évident corollaire qui en découle : avec le démantèlement de ce système à partir des années 1970 et la financiarisation de l’économie, le fonctionnement de la démocratie s’est trouvé restreint, et de manière drastique.

  • 13  Voir supra, p. 110, note 5. [ndlr]
  • 14  Diplomate américain, Dean Acheson (1893-1971) fut notamment secrétaire d’État du président Truman (...)

On trouve de nombreux exemples qui montrent comment la tromperie [deception] et, chez les plus naïfs, l’auto-aveuglement [self-deception] sont utilisés pour surmonter les obstacles que « la stupidité de l’homme moyen » oppose à la pensée correcte. J’emprunte ici une expression utilisée par une figure vénérée chez les intellectuels, Reinhold Niebuhr, le philosophe favori d’Obama. C’est l’idée, familière aux élites, que les minorités intelligentes doivent gouverner sans être gênées par les interventions du peuple ; celui-ci doit être pacifié au moyen d’« illusions nécessaires » et de « simplifications excessives et émotionnellement puissantes », selon les termes mêmes de Niebuhr. Une illustration de cette tromperie, déjà mentionnée, est la décision d’après guerre de consacrer une part substantielle des ressources publiques à la création d’une économie moderne de haute technologie. Peut-être était-ce la bonne décision, peut-être pas ; mais la classe politique n’a jamais souhaité prendre le risque de laisser le peuple décider de la manière dont les fonds publics doivent être déboursés. Le projet fut donc dissimulé dans le budget du Pentagone, et vendu au public par des techni­ques niebuhriennes : il fut présenté comme étant nécessaire pour nous défendre contre les hordes barbares venues de Russie, de Chine, et contre d’autres forces maléfiques régulièrement fabriquées pour justifier l’intervention armée. Certains ­allèrent même jusqu’à fabriquer des illusions telles que le « fantôme ­amical et chaleureux » 13 qui veille sur nous avec bienveillance. Celui-ci décréta l’état d’urgence à cause de la menace que faisait peser sur notre survie le gouvernement du Nicaragua, dont les troupes n’étaient qu’à deux jours du Texas, et qui hésitait à nous envahir. Dans le cas de Reagan, c’était probablement de l’auto-aveuglement ; mais ce n’était pas le cas pour des personnes plus rationnelles telles que Dean Acheson, par exemple, qui recommandait aux décideurs d’être « plus clairs que la vérité » pour atteindre leurs objectifs, justes par définition 14.

Ce sont là quelques-uns des moyens par lesquels les couches privilégiées ont réussi à se protéger des crises récurrentes d’« excès de démocratie », qui éclatent même sous les formes limitées que prend la démocratie dans les systèmes de capitalisme d’État tels que les nôtres. Mais nombreux sont ceux qui ont trouvé ces formes limitées beaucoup trop étroites. Aux débuts de la révolution industrielle aux États-Unis, et alors que l’influence de l’Europe était faible, les travailleurs considéraient comme allant de soi que « les usines devraient appartenir à ceux qui y travaillent », et que le salariat ne diffère de l’esclavage qu’en tant qu’il est temporaire – c’était là une opinion si populaire qu’elle fut acceptée par Abraham Lincoln et son parti républicain. Elle devint le principe moteur des mouvements socialistes authentiques et fut ensuite adoptée par d’importants penseurs du xxe siècle. Bertrand Russell considérait qu’« il ne peut y avoir de véritable liberté ou de véritable démocratie tant que les hommes qui travaillent dans une entreprise n’en contrôlent pas également la gestion ». Le plus important philosophe social américain, John Dewey, consacra la plupart de son travail à la démocratie. Dans une société libre et démocratique, écrit-il, les travailleurs devraient être « les maîtres de leur propre destin industriel », et non des outils loués par les employeurs, position qui remonte aux idées majeures du libéralisme classique formulées par Wilhelm von Humboldt et Adam Smith notamment. Ainsi, l’industrie doit passer « d’un ordre social féodal à un ordre social démocratique », basé sur le contrôle par les ­travailleurs. Le contrôle direct participatif, selon Dewey, devrait être étendu aux moyens de production, aux échanges, à la publicité, aux transports et à la communication. « Quiconque les possède dirige la vie de ce pays », même si des formes démocratiques persistent. Et tant que ce niveau de démocratie ne sera pas atteint, la politique restera « l’ombre projetée sur la société par le monde des affaires ».

Dans les sociétés capitalistes d’État ou socialistes d’État, des efforts énormes ont été faits pour faire disparaître de telles idées de la conscience populaire. Cependant, elles demeurent non loin de la surface et jaillissent en permanence, ce qui nous laisse un peu d’espoir – c’est du moins mon opinion – que les hommes peuvent donner tort à la prédiction de Bertrand Russell, qui disait que leur bref séjour sur terre n’était qu’un « cauchemar passager », et que la paix n’y régnerait pas tant que l’espèce survivrait – ce qui pourrait arriver sous peu si l’on n’inverse pas rapidement les ­tendances actuelles.

Notes

1  « Le nationalisme, c’est la soif de pouvoir tempérée par l’auto-aveuglement. » George Orwell, « Notes sur le nationalisme » (1945), in Essais, articles, lettres, Ivrea/Encyclopédie des nuisances, 1995-2001, vol. III, p. 457. [ndlr]

2  Selon cette hypothèse, les cours d’un marché financier libre suffisamment vaste ne sont rien d’autre que le reflet de la totalité de l’information disponible ; les prix y sont donc toujours justes ; en ce sens, les marchés « savent ». [ndlr]

3  Selon cette théorie, dans un marché libre, les agents économiques sont capables de tirer parti de toute l’information disponible pour former des anticipations correctes sur les situations futures (même s’ils n’en comprennent pas les causes sous-jacentes), de sorte que, en moyenne, ils ne se trompent pas et agissent rationnellement. [ndlr]

4  Entre 1944 et 1971, le système de Bretton Woods visait à maintenir la stabilité monétaire autour du dollar, seule monnaie convertible en or et à laquelle toutes les autres monnaies étaient rattachées. Il reposait sur l’engagement tacite des États-Unis de maîtriser leurs émissions de dollars et, pour les autres pays, de renoncer à demander la conversion des dollars qu’ils détenaient en or. Au cours des années 1960, l’augmentation de leurs dépenses budgétaires pousse les États-Unis à faire fonctionner la planche à billets et donc à exporter de l’inflation. La décision de la RFA de réagir en convertissant ses dollars débouche sur la décision américaine de suspendre la convertibilité-or du dollar le 15 août 1971, ce qui provoque la disparition du système de Bretton Woods et débouche sur un nouveau système de changes flottants où la valeur des monnaies est déterminée par le marché. Noam Chomsky revient plus loin sur les enjeux politiques de ce système. [ndlr]

5  La phrase que cite Noam Chomsky semble tirée de l’ouvrage de Martin et Annelise Anderson Reagan’s Secret War : The Untold Story of His Fight to Save the World From Nuclear Disaster (Crown Publishers, 2009). Les époux Anderson sont membres de la Hoover Institution de Stanford. [ndlr]

6  Crise des caisses d’épargne américaines déclenchée en 1987 à la suite ­d’investissements risqués et hasardeux dans l’immobilier. [ndlr]

7  Les quatre pays d’Asie orientale qui ont connu une très forte croissance industrielle à la fin du xxe siècle : la Corée du Sud, Hong-Kong, Singapour et Taïwan. [ndlr]

8  Considéré comme l’un des « pères fondateurs » des États-Unis, Alexander Hamilton (1757-1804) fut le premier secrétaire d’État au Trésor. [ndlr]

9  Principal argument économique en faveur du libre-échange, la théorie de l’avantage comparatif démontre que – toutes choses égales par ailleurs – un pays a globalement intérêt à consacrer ses forces productives aux produits pour lesquels il dispose de la meilleure productivité et à les exporter en échange de l’importation des biens pour lesquels il est relativement moins avantagé. C’est le célèbre ­exemple développé par l’économiste anglais David Ricardo du vin portugais et du drap anglais, sur lequel Noam Chomsky revient plus loin dans sa conférence. [ndlr]

10  Adam Smith, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776, livre II, chap. 5. [ndlr]

11  David Ricardo, Des Principes de l’économie politique et de l’impôt, 1817, chap. VII, « Du commerce extérieur ». [ndlr]

12  George Orwell, « Préface inédite à Animal Farm », in Essais, articles, lettres, Ivrea/Encyclopédie des Nuisances, 1995-2001, vol. III, p. 510-511. [ndlr]

13  Voir supra, p. 110, note 5. [ndlr]

14  Diplomate américain, Dean Acheson (1893-1971) fut notamment secrétaire d’État du président Truman de 1949 à 1953. Il participa avec ce dernier à l’élaboration de la politique étrangère des États-Unis, au moment de la formation des blocs occidental et soviétique et à l’époque où il importait au plus haut point de remobiliser le peuple américain qui sortait de la Seconde Guerre mondiale au profit de ce nouveau combat contre l’adversaire communiste. [ndlr]

Noam Chomsky

Table des matières

Éditorial Jacques Bouveresse

Russell, Orwell, Chomsky : une famille de pensée et d’action Jean-Jacques Rosat

La vérité peut-elle survivre à la démocratie ? Pascal Engel

Tout ça n’est pas seulement théorique Thierry Discepolo

Notes sur la pratique d’une politique éditoriale

Bertrand Russell, la science, la démocratie et la « poursuite de la vérité » Jacques Bouveresse

La soif de pouvoir tempérée par l’auto-aveuglement  Noam Chomsky

Dialogue sur la science et la politique Jacques Bouveresse et Noam Chomsky

entretien avec Daniel Mermet

La Leçon des choses

« Les intellectuels, la critique et le pouvoir » – II Thierry Discepolo

Recadrer Mai 68 Une révolution prêt-à-porter Alexander Zevin

Racisme, sexisme et mépris de classe Walter Benn Michaels

Conjonctions, conjonctures, conjectures Pierre Bourdieu

Introduction aux notes prises par Pierre Bourdieu en décembre 1981 et janvier 1982 lors des réunions à la CFDT et des conférences de presse en soutien à Solidarnosc

Histoire radicale

Au-delà du marxisme, de l’anarchisme et du libéralisme : le parcours scientifique et révolutionnaire de Bruno Rizzi Paolo Sensini

Réalisation : William Dodé