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Agone 45
George Orwell, entre littérature et politique
Coordination Olivier Esteves & Jean-Jacques Rosat
Parution : 15/04/2011
ISBN : 9782748901313
Format papier : 208 pages (15 x 21 cm)
20.00 €

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Table des matières

Orwell le moderniste Patricia Rae

Ni anarchiste ni tory Jean-Jacques Rosat

Orwell et « la révolte intellectuelle »

Le peuple d’Orwell John Crowley et S. Romi Mukherjee

George Orwell et la question palestinienne Giora Goodman

L’anticolonialisme de George Orwell et Bertrand Russell Olivier Esteves

La fabrication d’une icône : « Orwell l’européen » Christophe Le Dréau

French Orwellians ? François Bordes

La gauche hétérodoxe et la réception d’Orwell en France à l’aube de la Guerre froide

Un peu partout avec G. Orwell W.G. Corp

Histoire radicale

Lewis Mumford, philosophe de l’environnement Charles Jacquier

Présentation

Pour une technologie démocratique Lewis Mumford

Lewis Mumford un écologiste nord-américain oublié Ramachandra Guha

nous devons d’abord essayer de définir une fois encore le concept fondamental de démocratie : c’est en effet un terme dont le sens a été obscurci et altéré par l’usage inconsidéré qu’on en a fait, et qui est souvent l’objet d’un mépris condescendant.

Si nous laissons de côté les divergences qui pourront apparaître lorsque nous aurons procédé plus avant, pouvons-nous nous accorder pour reconnaître que le principe de base de la démocratie consiste à mettre en premier lieu ce qui est commun à tous les hommes, c’est-à-dire avant toute revendication exclusive émanant d’un organisme, d’une institution ou d’un groupe quelconques ?

Ceci ne veut pas dire qu’on déniera les aspirations des dons naturels, des connaissances spécialisées, de l’habileté technique ou des organisations institutionnelles ; tout cela en effet, dans le cadre de la démocratie, peut jouer un rôle utile à l’économie humaine. Mais la démocratie consiste à laisser le dernier mot au tout plutôt qu’à la partie, et seuls les êtres humains vivants, qu’ils agissent individuellement ou en groupe, sont l’authentique expression du tout.

Autour de ce principe central se rassemblent des groupes ayant des idées et des pratiques communes depuis longtemps enregistrées par l’histoire, bien qu’on ne les retrouve pas toujours dans toutes les sociétés, ou du moins qu’elles y soient irrégulièrement répandues. On peut citer, entre autres, l’autonomie des communautés, une communication libre entre tous, l’accès sans entrave au trésor commun de la connaissance, la protection contre l’arbitraire de certains contrôles, enfin le sentiment de chacun d’être moralement responsable d’un comportement susceptible d’affecter la communauté tout entière. Tous les organismes vivants sont autonomes à un certain degré, mais chez l’homme cette autonomie est une condition essentielle de son développement ultérieur. Lorsque nous sommes malades ou infirmes nous abdiquons une part de cette autonomie, mais une abdication continuelle et à tout propos conduirait à transformer la vie même en maladie chronique. La meilleure vie possible (et je me hasarde ici consciemment en terrain contesté) est celle qui exige toujours plus de liberté pour se diriger soi-même, plus de possibilités d’expression, et plus d’ouverture à l’accomplissement de l’individu.

En ce sens, l’expression d’une personnalité, jadis réservée exclusivement aux rois, appartient à chacun des hommes selon la théorie démocratique. Et la vie, dans sa plénitude et son intégrité, ne peut être l’objet d’aucune délégation.

La démocratie, et j’emploierai ce terme dans son sens initial, est nécessairement plus apparente dans les communautés et les groupes de faible importance, dont les membres se rencontrent fréquemment face à face, interagissent librement, et se connaissent individuellement. Dès qu’on arrive aux grands nombres, l’association de caractère démocratique doit forcément prendre une forme plus abstraite, dépersonnalisée. L’histoire nous montre qu’il est beaucoup plus facile de faire disparaître la démocratie de façon institutionnelle, en donnant le pouvoir au sommet de la hiérarchie sociale, que de faire entrer des pratiques démocratiques dans un système établi à direction centralisée, et qui atteint à son plus haut degré d’efficacité mécanique lorsque ceux qui en assurent le fonctionnement sont dépourvus d’idées ou de desseins personnels.

L’état de tension qui se crée entre l’association à petite échelle et l’organisation à grande échelle, entre l’autonomie personnelle et les réglementations institutionnelles, entre le contrôle exercé de loin et l’intervention locale décentralisée, a dégénéré actuellement en un état critique qui nous vaut précisément notre réunion d’aujourd’hui. Si nous avions ouvert les yeux, il y a longtemps que nous aurions pu découvrir que ce conflit est profondément enraciné au cœur même de la technologie.

Je voudrais qu’il me soit possible de décrire la technologie avec autant d’espoir de recueillir votre approbation que j’en ai eu pour dépeindre la démocratie – quelles que soient les réserves que vous puissiez encore conserver. Mais le titre même de cet exposé, je le confesse, est très ouvert à la controverse ; et je ne saurais aller plus loin dans mon analyse sans recourir à des interprétations qui n’ont pas encore été formulées de façon adéquate, ni encore moins largement discutées ou rigoureusement cri­tiquées et jugées. Ma thèse, pour la résumer, est celle-ci : dans le Proche-Orient, depuis la fin de l’époque néolithique jusqu’à nos jours, deux technologies ont régulièrement coexisté. L’une, autoritaire, l’autre, démocratique ; la première centrée sur un système, immensément puissante mais instable par nature ; l’autre, centrée sur l’homme, relativement ­faible, mais pleine de ressources et durable. Je ne crois pas me tromper en disant que nous approchons rapidement d’un point où, si nous ne modifions pas du tout au tout le cours des choses, notre technologie démocratique telle qu’elle survit encore sera entièrement supprimée et éliminée, de sorte que tout ce qui subsiste d’autonomie se trouvera aboli, ou ne sera plus admis que comme un procédé gouvernemental perfide, tel que les élections nationales de leaders autoproclamés dans les pays totalitaires.

Les données de cette thèse sont familières à la plupart d’entre vous, mais je crois que leur véritable signification a été négligée. Ce que j’appellerai technologie démocratique est la méthode de production à petite échelle, qui repose principalement sur l’habileté de l’homme et sur l’énergie animale, mais qui, même lorsqu’elle emploie des machines, reste sous le contrôle direct de l’artisan ou du fermier, chaque groupe développant ses aptitudes propres par des arts adaptés et des cérémonies sociales autant que par l’usage limité des ressources naturelles. Cette technologie ne convient pas aux larges perspectives, mais, en raison de sa diffusion importante et des exigences modestes qu’elle comporte, elle possède un grand pouvoir d’adaptation et de régénération. Jusqu’à nos jours, c’est cette technologie démocratique qui a étayé et soutenu toutes les cultures historiques, et qui a pallié la tendance constante de la technologie autoritaire à faire mauvais usage de son pouvoir. Alors même qu’on payait tribut aux régimes les plus oppressifs, il subsistait dans l’atelier ou dans la ferme un certain degré d’autonomie, de possibilité de choix, et de créativité. Ni la masse d’armes royale, ni le fouet des esclavagistes, ni la directive bureaucratique n’ont laissé leur empreinte sur les tissus de Damas ou sur les poteries athéniennes du ve siècle.

Si cette technologie démocratique remonte aux premiers usages des outils, la technologie autoritaire, en revanche, est beaucoup plus récente : elle apparaît vers le quatrième millénaire avant J.-C., à un confluent d’inventions techniques nouvelles, d’observations scientifiques et de contrôle politique centralisé qui ont donné naissance au mode de vie particulier que nous pouvons identifier aujourd’hui, sans éloges, comme étant la civilisation.

Sous l’institution nouvelle de la royauté, des activités qui jusqu’alors avaient été réparties, diversifiées, adaptées à la mesure de l’homme, furent réunies, et ceci à une échelle monumentale, pour former une organisation de masse technico-théologique d’un genre entièrement nouveau. En la personne d’un souverain absolu, dont la parole était loi, une puissance cosmique naquit sur la terre : elle y mobilisait et unifiait les efforts de milliers d’hommes restés jusque-là trop autonomes et trop décentralisés pour s’engager dans la poursuite commune d’objectifs situés par-delà l’horizon de leurs villages.

La nouvelle technologie autoritaire n’était limitée ni par la coutume paysanne ni par les sentiments humains : ses exploits herculéens d’organisation mécanique reposaient sur une contrainte physique impitoyable, sur le travail forcé et l’esclavage ; ils aboutirent à la création de machines capables d’une puissance égale à celle de plusieurs milliers de chevaux, des siècles avant qu’on eût fabriqué des harnais ou inventé la roue. Cette technique centralisée amena des inventions et des découvertes scientifiques d’un niveau supérieur : ainsi, le document écrit, les mathématiques et l’astronomie, l’irrigation et l’art de canaliser ; avant tout, elle créa des machines humaines complexes, composées d’éléments spécialisés, standardisés, remplaçables et indépendants : l’armée des travailleurs, celle des militaires, la bureaucratie. Ces armées de travailleurs et de soldats firent culminer les performances humaines ; les premiers dans la construction de masse, les seconds dans la destruction de masse, le tout à une échelle jusqu’alors inconcevable. En dépit de sa tendance permanente à la destruction, cette technologie autoritaire fut tolérée, peut-être même bienvenue, sur son territoire natal, car elle y faisait apparaître la première économie d’abondance contrôlée, notamment sous forme d’immenses récoltes qui non seulement permettaient l’existence d’une considérable population urbaine, mais offraient à une importante minorité instruite la possibilité de s’adonner à des activités purement religieuses, scientifiques, bureaucratiques ou militaires. Cependant l’efficacité de ce système restait compromise par l’existence de points faibles auxquels il n’a jamais, jusqu’à nos jours, été possible de remédier.

Au début, l’économie démocratique du village agricole résista à l’incorporation dans le nouveau système autoritaire. C’est ainsi que même l’Empire romain trouva utile, une fois la résistance brisée et les impôts perçus, de laisser subsister une large autonomie locale dans le domaine de la religion et du gouvernement. En outre, aussi longtemps que l’agriculture absorbait le travail de quelque 90 % de la population, la technologie de masse était généralement confinée dans les centres urbains populeux. Étant donné que la technologie autoritaire prit forme pour la première fois à une époque où les métaux étaient rares, et où la matière première humaine, capturée à la guerre, était facilement transformable en machines, ses dirigeants ne se soucièrent jamais d’inventer des ­sub­stituts mécaniques inorganiques. Mais le système comportait des faiblesses encore plus importantes : il ne possédait pas de cohérence interne. Une rupture dans les communications, un lien manquant dans la chaîne du commandement, et les grandes machines humaines tombaient en morceaux. Enfin, les mythes, qui étaient la base même de tout le système, en particulier le mythe essentiel de la royauté, étaient irrationnels et traînaient avec eux tout un cortège de suspicions, d’animosités et de prétentions à l’obéissance inconditionnelle et au pouvoir absolu. Par toutes ses réalisations redoutables, la technologie autoritaire exprimait une profonde hostilité à la vie.

Sans doute voit-on maintenant le sens de cette brève digression historique. Voici en effet que cette technologie autoritaire est aujourd’hui réapparue, mais cette fois sous une forme immensément amplifiée et astucieusement perfectionnée. Jusqu’alors, nous appuyant sur les prémisses optimistes de penseurs du xixe siècle tels Auguste Comte et Herbert Spencer, nous avions considéré l’extension de la science expérimentale et l’invention mécanique comme les plus forts garants d’une société industrielle paisible, riche, et avant tout démocratique. Nombreux même sont ceux qui avaient confortablement supposé que la révolte contre le pouvoir politique arbitraire au xviie siècle avait une cause connexe à la révolution industrielle qui l’accompagnait. Mais ce que nous avons pris pour une liberté toute neuve se révèle comme une version beaucoup plus pervertie encore de l’esclavage d’antan. Car l’ascension de la démocratie politique au cours des derniers siècles a été de plus en plus annihilée par la résurrection réussie d’une technologie autoritaire centralisée, et qui était depuis longtemps tombée en désuétude en de nombreuses parties du monde.

Ne soyons pas dupes plus longtemps. Au moment même où les nations occidentales se débarrassaient de leurs anciens régimes de monarchie absolue avec rois de droit divin, elles restauraient le même système, mais cette fois de façon beaucoup plus efficace, dans leur technologie ; c’est ainsi qu’elles réintroduisaient dans l’organisation des usines des contraintes de caractère militaire non moins strictes que celles qui étaient aussi mises en vigueur dans l’armée nouvelle, dès lors soumise à l’entraînement, au port de l’uniforme et à une stricte discipline. Pendant les périodes de transition des deux derniers siècles, la tendance finale de ce système est restée incertaine, car en de nombreux endroits sont apparues de fortes réactions démocratiques ; mais avec l’apport d’une idéologie scientifique, libérée elle-même de restrictions théologiques et d’objectifs humanistes, la technologie autoritaire a trouvé aujourd’hui un instrument à disposition pour commander des énergies physiques de dimensions cosmiques. Les inventeurs des bombes atomiques, des fusées spatiales et des ordinateurs sont les constructeurs de pyramides de notre temps ; gonflés psychologiquement par un mythe analogue de puissance sans fin, ils s’enorgueillissent de leur science sinon de leur omniscience ; non moins que leurs prédécesseurs des régimes absolutistes passés, ils sont le jouet de contraintes et d’obsessions irrationnelles : il faut étendre le système, quel que soit le prix qu’il en coûtera à la vie.

  • 1  « Science » étudiant les mécanismes de communication et de contrôle dans les machines et chez les (...)

Par le truchement de la mécanisation, de l’automatisation, de la cybernétique 1, cette technologie autoritaire a enfin vaincu sa faiblesse essentielle : sa dépendance originelle de servomécanismes rétifs, parfois tout à fait désobéissants, et encore suffisamment humains pour nourrir des desseins qui ne coïncidaient pas toujours avec ceux du système.

De même que la technologie autoritaire dans sa forme primitive, celle qui règne aujourd’hui est extraordinairement dynamique et fertile ; dans tous les domaines où elle s’exerce, qu’il s’agisse de la multiplication des connaissances scientifiques ou des productions industrielles à la chaîne, sa puissance tend vers un accroissement illimité et vise des chiffres qui défient la comparaison et échappent à tout contrôle. Porter à son maximum l’énergie, la vitesse ou l’automatisation, sans égard aux conditions complexes qui permettent à la vie organique de subsister, est devenu une fin en soi. De même qu’aux temps des premières formes de la technologie autoritaire, l’effort principal, si l’on en juge par les budgets nationaux, porte sur les instruments de destruction totale, destinés à servir des objectifs totalement irrationnels, et dont le sous-produit essentiel serait la mutilation et la destruction de l’espèce humaine. Même Assurbanipal et Gengis Khan avaient su maintenir leurs sanglants exploits dans des limites humaines !

Dans ce nouveau système, l’autorité centrale n’est plus incarnée dans une personne visible, dans un roi tout-puissant ; même dans les pays de dictature totalitaire, l’autorité centrale repose au sein du système, invi­sible mais partout présente ; tous ceux qui en sont les membres, même ceux de l’élite technique et directoriale, même les prêtres consacrés de la science, qui seuls ont accès aux secrets dont dépend l’exercice d’un contrôle total et rapide, se voient pris dans le piège que constitue pour eux la perfection même de l’organisation qu’ils ont inventée. De même que pour les pharaons de l’âge des pyramides, pour les serviteurs du système ses fruits et leur propre bien-être ne font qu’un, et comme il en était du Roi-Dieu, les louanges qu’ils adressent au système sont des actes d’auto-adoration ; mais pareils au roi encore, ils se voient contraints d’accroître irrationnellement leurs moyens de contrôle et d’étendre toujours plus loin les limites de leur autorité. Dans cette direction collégiale de type nouveau qui siège au centre du système, dans ce pentagone du pouvoir, nulle présence visible ne donne les ordres ; à l’encontre du Dieu de Job, les divinités nouvelles ne peuvent être vues face à face, encore moins peut-on les défier. Sous prétexte d’économiser du travail, l’ultime fin de cette technologie est de déplacer la vie, ou plutôt de transférer les attributs de la vie à la machine et aux ensembles mécaniques, le maintien des organismes vivants n’étant plus toléré que dans la mesure où ils sont susceptibles d’être contrôlés et manipulés.

Qu’on ne se méprenne pas sur cette analyse. Le danger qui menace la démocratie ne provient pas de découvertes scientifiques, ni d’inventions électroniques particulières. Les contraintes auxquelles l’homme est soumis et qui dominent la technologie autoritaire contemporaine remontent à une époque antérieure même à l’invention de la roue. Le danger vient du fait que, depuis le moment où Francis Bacon et Galilée ont défini les méthodes et objectifs nouveaux de la technologie, nos grandes transformations matérielles se sont effectuées à l’intérieur d’un système qui élimine délibérément l’homme en tant que personne, qui ignore le développement historique, qui joue à l’excès le rôle de l’intelligence abstraite, et qui donne enfin à l’existence comme objectif principal, d’abord le contrôle de la nature physique, et pour finir le contrôle de l’homme lui-même. Ce système a fait son chemin d’une façon tellement insidieuse dans la société occidentale que mon analyse de ses origines et de ses buts pourrait bien apparaître comme plus sujette à caution et même plus choquante que les faits eux-mêmes.

Pourquoi notre époque s’est-elle abandonnée si facilement aux contrôles, aux manipulations et à tout ce qu’entraîne nécessairement une technologie autoritaire ? La réponse à cette question est à la fois paradoxale et ironique. La technologie actuelle diffère des systèmes autoritaires ouvertement brutaux et inexpérimentés du passé en ceci, qui est une particularité hautement favorable : elle a en effet accepté le principe fondamental de la démocratie qui veut que chacun des membres de la société puisse avoir sa part des biens. En remplissant progressivement une partie de cette promesse démocratique, notre système s’est assuré sur la communauté tout entière une prise telle que la menace existe désormais d’une suppression complète de tout autre vestige de la démocratie.

Le marché qu’on nous invite à ratifier prend la forme d’une magnifique tentative de corruption. Dans le cadre du contrat social démocratico-­autoritaire, chaque membre de la communauté est en droit de réclamer tous les avantages matériels, les stimulants intellectuels ou émotionnels qu’il peut désirer, et ceci en quantités telles que jamais encore des minorités, même très réduites, n’en ont eu l’idée. Il en est ainsi de la nourriture, du logement, des transports rapides, des communications instantanées, des soins médicaux, des loisirs, de l’instruction. Mais il y a une condition : non seulement on ne doit pas demander au système ce qu’il ne procure pas, mais il faut encore accepter de prendre tout ce qu’il offre, sous les formes dûment apprêtées et fabriquées, homogénéisées et égalisées, et par quantités fixes, qui sont ce que le système exige, et non l’individu. Une fois qu’on a opté pour le système il n’y a plus de choix possible. Bref, si l’on abdique sa propre vie, la technologie autoritaire en restituera tout ce qui est susceptible de classement mécanique, de multiplication quantitative, de manipulation et de développement collectifs.

« N’est-ce pas là un marché loyal ? demanderont les avocats du système. Les biens promis par la technologie autoritaire ne sont-ils pas des biens réels ? N’est-ce pas là la corne d’abondance dont l’humanité a rêvé si longtemps et que chaque classe dirigeante s’est efforcée de se procurer pour son propre compte, quel que soit le prix à payer en brutalités et en injustices ? » Je ne veux pas déprécier et encore moins nier les fruits nombreux et admirables que cette technologie a fait naître, fruits dont une économie autonome ferait certes bon usage. Je voudrais seulement suggérer que le temps est venu de faire le compte pour l’humanité des préjudices à subir, du prix à payer, pour ne rien dire des dangers courus, si elle accepte sans réserve le système en question. Même le prix immédiat à payer est élevé : car ce système, dénué comme il est d’une direction humaine valable, pourrait fort bien nous empoisonner massivement sous prétexte de nous procurer de la nourriture, ou nous exterminer afin d’assurer notre sécurité nationale, avant même que nous ayons pu jouir des biens qu’il nous a promis. […]

Quand notre technologie autoritaire aura consolidé sa puissance à l’aide de nouvelles formules de contrôle de masse, et en puisant dans sa panoplie de tranquillisants, de sédatifs et d’aphrodisiaques, la démocratie pourra-t-elle survivre sous une forme ou sous une autre ? Cette question est absurde : c’est la vie même qui ne pourra survivre, excepté ce qui sera intégré à la collectivité des machines. La diffusion dans toute la planète d’une intelligence scientifique stérilisée ne serait pas, contrairement à ce que Teilhard de Chardin a imaginé si innocemment, l’heureuse réalisation du dessein de Dieu ; elle serait, plus sûrement, de nature à provoquer l’arrêt final de tout développement ultérieur de l’homme.

Comme je l’ai dit, il ne faut pas se méprendre sur ces réflexions. Ceci n’est pas la prédiction de ce qui va arriver, mais une mise en garde contre ce qui pourrait arriver. Notre réunion a, je crois, pour objet d’examiner les moyens propres à éviter ce destin. En vous dépeignant la technologie autoritaire qui commence à nous dominer, je n’ai pas oublié la grande leçon de l’histoire : se préparer à ce qui est inattendu ! Je n’ignore pas non plus les énormes réserves de vitalité et de créativité qu’une tradition démocratique plus humaine nous offre encore. Ce que je souhaite, c’est persuader ceux qui soutiennent les institutions démocratiques qu’ils ne doivent surtout pas perdre de vue dans leurs efforts constructifs la nécessité d’y inclure la technologie elle-même. Ici encore nous devons revenir au centre, à l’humain. Il nous faut lancer un défi à un système autoritaire qui a donné à une idéologie et à une technologie sans envergure l’autorité qui appartient à la personnalité humaine. Je le répète : la vie ne peut être déléguée.

  • 2  Né le 18 juillet 1921 dans l’Ohio, John Glenn entra à la NASA en 1959 après avoir été pilote d’ess (...)

Il est curieux que les premiers mots prononcés à l’appui de cette thèse l’aient été, avec d’ailleurs un à-propos symbolique exquis, par un agent volontaire (et presque une victime classique) de la nouvelle technologie. Je veux parler de l’astronaute John Glenn 2 sur le point de perdre la vie par la faute du mauvais fonctionnement des contrôles automatiques télécommandés. Ayant dû son salut à son intervention personnelle, il émergea de sa capsule spatiale en prononçant ces mots retentissants : « Et maintenant, à l’homme de prendre la suite ! »

  • 3  Écrivain anglais, Samuel Butler (1835-1902) est l’auteur du roman satirique Erewhon (1872) – anagr (...)
  • 4  En 1953, le président américain Dwight Eisenhower choisit comme secrétaire à la défense le PDG de (...)

Il est plus facile de lancer ce commandement que d’y obéir. Mais si nous ne voulons pas être forcés de prendre des mesures encore plus rigoureuses que celles que propose Samuel Butler 3 dans Erewhon, nous ferions bien de définir un plan d’action plus positif : à savoir, la reconstruction simultanée de notre science et de notre technologie de telle façon qu’à chaque phase de leur développement tous les éléments de la personnalité humaine qui en ont été éliminés puissent y retrouver leur place. Cela signifie qu’il faut consentir avec joie au sacrifice de ce qui n’appartient qu’au quantitatif si l’on veut rétablir la possibilité d’un choix qualitatif, qu’il faut déplacer le siège de l’autorité de la collectivité des machines pour le restituer à la personne humaine et aux groupes autonomes, qu’il faut encourager la variété et la complexité écologique au lieu de subir la contrainte inique de l’uniformité et de l’unifié, et par-dessus tout, qu’il faut freiner le mouvement insensé de propulsion qui tend à l’extension du système pour lui-même alors qu’il devait rester contenu dans des limites humaines précises et telles que l’homme ait toujours la liberté de poursuivre aussi d’autres objectifs. Ce que nous devons rechercher, ce n’est pas ce qui est bon pour la science et la technologie, encore moins ce qui est bon pour la General Motors 4, l’Union Carbide, l’IBM ou le Pentagone, mais ce qui est bon pour l’homme : et non pas l’homme-masse soumis à la machine, ajusté au système, mais la personne humaine, celle qui se meut librement dans tous les domaines de la vie.

  • 5  D’abord employée dans les années 1950 aux États-Unis pour désigner une tendance de l’opinion qui v (...)

Il existe de vastes secteurs technologiques où les méthodes démocratiques peuvent avoir une action rédemptrice dès lors que nous aurons surmonté les impulsions et les automatismes infantiles qui menacent aujourd’hui de réduire à néant nos gains véritables. Les véritables loisirs que la machine procure dans les pays avancés peuvent être utilisés avec profit, pas pour une soumission plus grande à d’autres espèces de machines procurant des divertissements automatiques, mais pour la ­réalisation d’activités significatives, non lucratives et techniquement irréalisables pour la production de masse : activités qui font appel à des savoir-faire, des connaissances et un sens esthétique. Le mouvement « Faites-Le Vous-Même » s’est prématurément enlisé dans sa tentative de vendre encore plus de machines ; mais sa devise pointait dans la bonne direction, pour autant qu’il vous reste un « Vous-Même » pour « Le Faire » 5. La pléthore d’automobiles qui est en train de détruire nos villes ne peut être conjurée que si nous en remanions le dessin au bénéfice d’un être humain beaucoup plus utile, le piéton. Même en matière d’accouchements, la pratique générale d’une méthode autoritaire et souvent mortelle, reposant sur la routine hospitalière, est fort heureusement en train d’évoluer vers une méthode plus humaine où l’initiative est rendue à la mère et aux rythmes naturels du corps humain.

La restauration d’une technologie démocratique est évidemment un sujet trop vaste pour être traité en une ou deux phrases de conclusion ; mais je crois avoir montré clairement que les avantages authentiques que nous a apportés notre technologie scientifique ne peuvent être conservés que si nous arrivons à faire rebrousser chemin au système jusqu’au point où il acceptera des alternatives, des interventions et des objectifs humains entièrement différents des siens. Dans la conjoncture actuelle, si la démocratie n’existait pas, il faudrait l’inventer pour le salut spirituel de l’homme.

Notes

1  « Science » étudiant les mécanismes de communication et de contrôle dans les machines et chez les êtres vivants qui préfigure l’informatisation généralisée de la société que nous connaissons aujourd’hui. [nde]

2  Né le 18 juillet 1921 dans l’Ohio, John Glenn entra à la NASA en 1959 après avoir été pilote d’essai. Le 20 février 1962, il pilota une navette spatiale dans le cadre du programme Mercury, devenant ainsi le premier Américain à avoir effectué le tour de la Terre. [nde]

3  Écrivain anglais, Samuel Butler (1835-1902) est l’auteur du roman satirique Erewhon (1872) – anagramme de « nowhere [nulle part] » –, nom du pays imaginaire où se déroule le récit. Souvent comparé aux Voyages de Gulliver de Jonathan Swift, Erewhon est une satire de la société victorienne qui valut le succès et la célébrité à son auteur et inspira les écrivains H.G. Wells et George Orwell. [nde]

4  En 1953, le président américain Dwight Eisenhower choisit comme secrétaire à la défense le PDG de la firme automobile General Motors, Charles Wilson. Ce dernier répondit aux critiques sur sa nomination par une phrase qui fit date : « Ce qui est bon pour General Motors est bon pour les États-Unis. » [nde]

5  D’abord employée dans les années 1950 aux États-Unis pour désigner une tendance de l’opinion qui voulait améliorer par elle-même des biens de consommation quotidiens standardisés (maison, voiture, etc.), l’expression « Do It Yourself » a ressurgi au cours des années 1960 avec le Whole Earth Catalog lancé en 1968 au sein de la communauté hippie de Bay Aera, en Californie. Il s’agissait d’un catalogue pratique d’informations et de conseils pour tout faire soi-même au meilleur prix, qui voulait accompagner le projet d’autonomie de la contre-­culture. Le terme a ressurgi dans la culture punk et, aujourd’hui, dans celle des utilisateurs de logiciels libres. Terme fourre-tout, il peut désigner, selon le contexte, aussi bien une pratique du système D et du bricolage souvent récupérés par les grandes entreprises et le consumérisme, qu’une approche concrète de l’écologie et de l’anticapitalisme par un refus de la consommation de masse. [nde]

Lewis Mumford

Réalisation : William Dodé