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Agone 45
George Orwell, entre littérature et politique
Coordination Olivier Esteves & Jean-Jacques Rosat
Parution : 15/04/2011
ISBN : 9782748901313
Format papier : 208 pages (15 x 21 cm)
20.00 €

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Table des matières

Orwell le moderniste Patricia Rae

Ni anarchiste ni tory Jean-Jacques Rosat

Orwell et « la révolte intellectuelle »

Le peuple d’Orwell John Crowley et S. Romi Mukherjee

George Orwell et la question palestinienne Giora Goodman

L’anticolonialisme de George Orwell et Bertrand Russell Olivier Esteves

La fabrication d’une icône : « Orwell l’européen » Christophe Le Dréau

French Orwellians ? François Bordes

La gauche hétérodoxe et la réception d’Orwell en France à l’aube de la Guerre froide

Un peu partout avec G. Orwell W.G. Corp

Histoire radicale

Lewis Mumford, philosophe de l’environnement Charles Jacquier

Présentation

Pour une technologie démocratique Lewis Mumford

Lewis Mumford un écologiste nord-américain oublié Ramachandra Guha

  • 1  Claude Lefort, « Le corps interposé. 1984 de George Orwell », in Écrire à l’épreuve du politique, (...)
  • 2  Voir en particulier les écrits de Bruce Bégout, Jacques Dewitte, Jean-Claude Michéa, Jean-Jacques (...)

en 1984, claude lefort écrivait que l’œuvre d’Orwell avait été ­l’objet, en France, de trois censures : l’une voulait ignorer le modèle du stalinisme, l’autre rêvait d’oublier que l’intrigue de 1984 se situait à Londres, une dernière enfin déniait à Orwell la stature de « grand écrivain » et mettait en cause son art 1. Il serait cruel que, au moment où il devient enfin possible de lire et de connaître la quasi-totalité de l’œuvre d’Orwell en français, une nouvelle censure s’installe insidieusement par la transformation de l’écrivain politique en une sorte d’imago. Si, depuis une dizaine d’années, l’œuvre d’Orwell est devenue une référence centrale 2, si, grâce aux éditions Ivrea et à l’Encyclopédie des nuisances, et, plus récemment, aux éditions Agone, ses livres sont désormais largement accessibles au public français, Orwell demeure une idole intellectuelle, une figure, un nom que l’on répète, un symbole que l’on brandit selon ses propres convictions – anticapitaliste, anticommuniste ou antitotalitaire. L’icône Orwell a longtemps caché l’œuvre, l’écrivain, le moraliste, le socialiste antistalinien.

Orwell semble désormais l’objet d’une autre mutation. Certains murs de Paris portent la trace d’un « 1984 » tracé à la bombe de peinture par d’habiles grapheurs. Présente dans le débat intellectuel, l’imago Orwell l’est aussi dans l’espace urbain et sur les écrans d’Internet. Un grand écrivain est certes souvent victime des mythes qu’il a créés ; mais comment expliquer cette soudaine prolifération d’Orwell en France, le culte nouveau voué aux mânes de l’écrivain anglais, l’apparition d’une sorte de vulgate fondée sur une interprétation tendant à faire de la common decency une théorie ? Orwell est, en effet, devenu une sorte d’imago, une projection fantasmatique. Son visage se confondrait alors avec l’image inconsciente d’un maître perdu, d’un penseur de gauche pur et « adorable », au sens étymologique, c’est-à-dire que l’on peut adorer et prier dans l’espoir de retrouver une explication du monde. Nous avons là un élément de compréhension du succès récent d’Orwell en France. Ce retour de flamme parle beaucoup aussi de la gauche française qui, pendant des décennies, a voulu ignorer Orwell et tous ceux qui furent proches de ses positions hétérodoxes. Dans les décombres que nous a laissés le xxe siècle, la redécouverte d’Orwell peut servir de planche de salut, d’occasion inespérée de retrouver et de refaire du sens. Et c’est précisément là que le risque de retournement est le plus grand : transformer la planche de salut en table de la loi, en radeau de la méduse ou en grille unique d’interprétation du monde.

Contre une telle tentation, il est nécessaire de répéter que George Orwell n’est pas un théoricien mais un écrivain. La visée politique est certes pour lui une raison d’écrire, mais c’est une raison parmi d’autres, à égalité avec le « pur égoïsme », « l’enthousiasme esthétique » et « l’inspiration historienne » [EAL-1, 19]. Complexe, contradictoire, l’œuvre d’Orwell est par essence hétérodoxe, rebelle à toute discipline politique. En cela, on a pu dire qu’il était « anarchiste » – mais c’est une facilité de langage. La réalité est qu’il fut socialiste, un socialiste hétérodoxe, anticommuniste, libéral et conservateur, sceptique et fervent, anti-idéologue. Dans « Les écrivains et le Léviathan » (1948), il écrit que la participation d’un ­écrivain à l’action collective ne signifie pas adhésion à une idéologie. L’essentiel, c’est la liberté de l’esprit : « maintenir inviolée une part de soi » [EAL‑4, 495], penser sans crainte et dire ce que l’on pense. Pour défendre cette liberté, Orwell ne se fie jamais aux théories politiques, encore moins aux organisations partisanes. Il fait confiance à la langue, aux pouvoirs de la littérature.

Dans l’actuelle prolifération de l’insignifiance, dans l’étrange et spectaculaire reconnaissance de la figure d’Orwell, le patient travail de lecture et d’interprétation, les enquêtes minutieuses que peuvent mener les historiens et les philosophes avec leurs modestes moyens restent d’une ­évidente nécessité. À son échelle, le présent article propose d’apporter quelques éléments sur la réception d’Orwell en France à l’aube de la guerre froide, de 1945 à 1948. Il espère ainsi éclairer un peu cette « énigme » que constitue la situation longtemps faite en France à cette œuvre majeure.

  • 3  C’était le titre du colloque de Lille (19-20 mars 2010).
  • 4  Sur le destin éditorial de l’œuvre d’Orwell en France, on se permet de renvoyer à François Bordes, (...)

Existe-t-il un courant orwellien en France ? George Orwell, cette grande « conscience politique du xxe siècle 3 », a longtemps été méconnu en France où son œuvre fut le plus souvent réduite à 1984. Ce n’est qu’à partir du « moment antitotalitaire » des années 1970 et du chantier éditorial lancé par les éditions Champ libre que la situation d’Orwell s’est réellement « débloquée » 4. Il faut donc repartir de ce moment-là.

  • 5  Joseph Gabel, Études dialectiques, Méridiens Klincksieck, 1990.
  • 6  François Bordes, « Désespérer du faux ». Histoire d’une critique du communisme soviétique : Michel (...)
  • 7  John Newsinger, La Politique selon Orwell, Agone, 2006, chapitre VI, p. 193-236.

Le début des années 1980 avait vu la parution d’essais et de numéros spéciaux de revues. Joseph Gabel parlait alors d’une « nouvelle jeunesse 5 » d’Orwell. L’écrivain anglais fit l’objet de commémorations. C’est sans doute à l’occasion d’une table ronde organisée à ce moment-là que l’un des plus importants critiques du marxisme et du totalitarisme soviétique, Kostas Papaïoannou, s’interrogea sur l’œuvre de George Orwell. Philosophe grec venu en France à vingt ans, en 1945, avec Kostas Axelos et Cornelius Castoriadis, Papaïoannou avait été membre d’un petit parti socialiste révolutionnaire lié à Marceau Pivert et à l’Independent Labour Party 6. Il fit partie de cette petite cohorte d’intellectuels qui, au plus chaud de la guerre froide, placèrent avant tout l’exigence de « détruire le mythe soviétique » 7.

  • 8  Professeur de sciences politiques et théoricien marxiste britannique, Harold Laski (1893-1950) fut (...)
  • 9  Kostas Papaïoannou, texte inédit sur George Orwell (1979/1980), Fonds Papaïoannou, Institut mémoir (...)

Dans les archives de Kostas Papaïoannou, conservées à l’Institut mémoires de l’édition contemporaine (IMEC), se trouve un manuscrit inédit consacré à l’auteur de 1984. Il n’est pas daté, ne contient aucune indication permettant de dire où et quand il fut écrit. Son étude permet cependant de le situer fin 1979-début 1980, c’est-à-dire à l’occasion des trente ans de la mort d’Orwell. Voici le début de ce texte : « Pour les hommes de ma génération, il est impossible de relire Orwell sans remémorer le climat de l’immédiat après-guerre. On comptait alors sur les doigts ceux qui avaient lu Souvarine ou Ciliga et qui ne les avaient pas oubliés. Quand ils n’étaient pas franchement communistes, l’immense majorité des intellectuels se situaient quelque part entre la ligne de Laski 8 et celle de Merleau-Ponty. 9 »

  • 10  Boris Souvarine, Cauchemar en URSS, Agone, 2001, et http://atheles.org/lyber_pdf/lyber_373.pdf
  • 11  Ante Ciliga, Dix ans au pays du mensonge déconcertant, Ivrea, 1977.
  • 12  C’est dans La Révolution prolétarienne que paraît, dès septembre 1937, le premier article de témoi (...)
  • 13  Le POUM (Partido Obrero de Unificación Marxista – parti ouvrier d’unification marxiste) fut créé à (...)
  • 14  Le PSOP (Parti socialiste ouvrier et paysan) fut fondé en juin 1938 par des militants de la tendan (...)

Papaïoannou renvoyait ainsi à deux figures de la critique du communisme soviétique, deux des premiers antistaliniens : Souvarine est l’auteur, en 1935, d’une biographie de Staline devenue classique (traduite en anglais chez Warburg, l’éditeur de Homage to Catalonia et d’Animal Farm). Dans son essai sur Koestler (1944), Orwell fait référence à l’essai de Souvarine intitulé Cauchemar en URSS paru en 1937 10 [EAL-3, 305]. Anton Ciliga, par contre, est très largement oublié. Ce communiste yougoslave, auteur d’un des plus importants témoignages sur le stalinisme, Dix ans au pays du mensonge déconcertant 11, fut l’un des premiers à mettre en cause Lénine pour sa responsabilité dans la catastrophe soviétique. Orwell en conseilla la lecture à Dwight Macdonald [EP, 352]. En France, à la fin des années 1930, Ciliga publiait ses témoignages et ses analyses dans La Révolution prolétarienne aux côtés de Daniel Guérin, Walter Krivitsky, Magdeleine Paz, Victor Serge et d’un socialiste anglais, George Orwell 12. Ces critiques de gauche dénonçant le communisme soviétique au nom du socialisme étaient aussi très actifs autour de la Gauche révolutionnaire de Marceau Pivert, de la revue Spartacus animée par René Lefeuvre, ou encore de La Révolution espagnole, revue française du POUM 13, dirigée par l’un des leaders de la gauche révolutionnaire, co-fondateur du PSOP 14, le sociologue Michel Collinet. S’il ne s’agit pas là d’un « courant orwellien », politiquement, ces femmes et ces hommes étaient des correspondants d’Orwell, des compagnons de lutte dans la guerre d’Espagne et contre le stalinisme.

  • 15  William G. Corp, « Quelques livres anglais nouveaux », Paru, 1946, n° 15, p. 10-11. La parution d’ (...)

Revenons au début de la guerre froide : dans quels lieux se retrouvèrent alors ceux qui « n’avaient pas oublié Souvarine et Ciliga » ? La reconstruction d’une critique antistalinienne, entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et le coup de Prague (1948), se fit difficilement, dans un monde intellectuel largement dominé par les communistes. Tandis que René Lefeuvre relançait Spartacus, une revue accueillit, dès 1945, les socialistes antistaliniens, ces intellectuels critiques appartenant à une gauche « hétérodoxe », c’est-à-dire antistalinienne, socialiste, en rupture avec le communisme et avec le marxisme-léninisme. Il s’agit de la revue Paru. Cette publication mensuelle se présentait comme une revue de comptes ­rendus consacrés à l’actualité littéraire, historique, philosophique, théâtrale et artistique. Elle avait deux particularités. D’une part, elle s’ouvrait largement aux publications venues des pays de langue anglaise. Cet intérêt pour les débats anglo-saxons apparaît, par ­exemple, à l’occasion d’un dossier consacré en février 1946 à l’actualité littéraire britannique 15. D’autre part, Paru accueillait des anciens de la guerre d’Espagne, du POUM et de la Gauche révolutionnaire comme Victor Alba, Michel Collinet, Yves Lévy, Aimé Patri ou Jean Rabaut. Ce sont précisément ces antistaliniens des années 1930 qui rendirent compte des ouvrages critiquant le communisme soviétique.

  • 16  Bruno Bongiovanni, « L’antistalinismo socialista nell’età di Orwell », dans Manuela Ceretta (dir.) (...)
  • 17  Yves Lévy « Les Machiavéliens défenseurs de la liberté par Burnham », Paru, 1945, n° 7, p. 24-26. (...)
  • 18  Aimé Patri, « L’Ère des organisateurs par James Burnham », Paru, 1947, n° 31, p. 85-86. (...)

Le débat sur l’URSS provenait alors majoritairement des États-Unis et du Royaume-Uni 16. De 1945 à 1947, Paru commenta et relaya ainsi, par la voix de ces antistaliniens, les livres de James Burnham, Arthur Koestler ou Victor Kravchenko. Leurs analyses étaient alors très proches de celles de George Orwell. En 1945, par exemple, Yves Lévy rendit compte de l’ouvrage de James Burnham paru en 1943 à Londres sous le titre The Machiavelians 17. Quatre ans avant la traduction française du livre, Yves Lévy portait un jugement très négatif sur le travail de Burnham dont Orwell avait moqué la « bêtise » [EP, 240]. Traducteur et grand spécialiste de Machiavel, Yves Lévy exprime son désaccord vis-à-vis d’idées « sommaires et fondées sur une analyse extrêmement fausse ». L’Ère des orga­­nisateurs,du même James Burnham, suscita lui aussi une certaine circonspection dans Paru. Début 1947, ce livre, qui inspira en partie 1984, venait d’être traduit aux éditions Calmann-Lévy dans la collection « Liberté de l’esprit » de Raymond Aron. Proche lui aussi des critiques d’Orwell, le rédacteur en chef de Paru, Aimé Patri, souligne que les analyses de Burnham ne sont pas neuves et rejoignent celles d’intellectuels libéraux comme Hayek : Burnham semblait « prendre son parti de ­l’avènement du régime des managers 18 ». Le rédacteur en chef de Paru, alors membre de la SFIO, proche de Spartacus, et bien qu’ancien gauchiste devenu de facto « anticommuniste », ne se reconnaît pas dans la trajectoire ni dans les analyses de Burnham et reste attaché au socialisme démocratique.

  • 19  Aimé Patri, « Le Yogi et le Commissaire par Arthur Koestler », Paru, 1947, n° 26, p. 67-69. (...)

En 1947, avec l’entrée « officielle » en guerre froide, les débats se radicalisent et, tout en restant ultra-minoritaire et marginale, la critique anti­stalinienne s’affirme. En janvier 1947, Aimé Patri défend Le Yogi et le Commissaire d’Arthur Koestler, alors violemment attaqué en France 19. Comme Orwell, il salue l’idée d’une « fraternité des pessimistes », parlant à ce propos de « désillusionnés volontaires » et indiquant, parmi les intellectuels français, la figure d’Albert Camus.

  • 20  Michel Collinet, « J’ai choisi la liberté ! par Victor Kravchenko », Paru, 1947, n° 34, p. 78-81. (...)
  • 21  « L’État dispose, avec son armée et sa police secrète, d’un pouvoir pratiquement illimité. Toute m (...)
  • 22  Michel Collinet, La Tragédie du marxisme. Du Manifeste communiste à la ­stratégie totalitaire, ess (...)

Si le livre de Koestler avait provoqué des controverses, le témoignage de Victor Kravchenko devait défrayer la chronique intellectuelle et judiciaire, marquant une date importante dans les débats sur le communisme soviétique. Description du « communisme réel », la traduction de J’ai choisi la liberté ! parut en juillet 1947. En septembre 1947, un an et demi avant l’ouverture du célèbre procès Kravchenko/Lettres françaises, Michel Collinet présente l’ouvrage dans Paru 20. Pour lui, la « clef du récit » se situe dans la fidélité de Kravchenko à la « Russie révolutionnaire » ­symbolisée par le père de l’auteur, ouvrier révolutionnaire, sans-parti, condamné à mort sous le tsarisme et très hostile aux bolcheviks. Pour Collinet, c’est à cette fidélité envers « l’élévation morale » d’un père ouvrier révolutionnaire lisant Herzen et Tolstoï à son fils que Kravchenko doit son « indépendance de jugement » et sa « force de caractère ». Collinet est sensible à cette critique socialiste du communisme soviétique incarnée par le père de Kravchenko, sorte de Sage ­l’Ancien qui aurait vécu suffisamment longtemps pour juger Boule-de-Neige et Napoléon 21. Cette critique socialiste retient particulièrement l’attention de Michel Collinet, qui est sans doute politiquement, en 1947, l’un des intellectuels français parmi les plus proches d’Orwell. Ancien pivertiste, proche du POUM, ce socialiste hétérodoxe incarne un ­courant politiquement voisin des analyses et des positions d’Orwell. Ainsi, dans le livre qu’il publie en 1948, La Tragédie du marxisme, il développe une critique du parti totalitaire et dénonce, au nom du socialisme, l’URSS comme un « collectivisme esclavagiste 22 ». Comme Orwell, il considère que la destruction du mythe soviétique est un préalable à toute politique socialiste.

Revue d’actualité littéraire, Paru offrait, grâce à ses comptes rendus, une tribune pour la critique du communisme soviétique – précédant même les débats. Nous sommes, en effet, en 1947, avant le coup de Prague (février 1948), avant les procès Kravchenko ou David Rousset, avant la fondation de Socialisme ou barbarie. À l’automne 1947, au moment de la création du Kominform, un pas supplémentaire allait être franchi par la revue.

  • 23  Entretien avec Odile Pathé, voir François Bordes, « Un lieu littéraire pour la réflexion politique (...)
  • 24  Voir la lettre du 24 février 1946 de George Orwell à Yvonne Davet [CW‑18, 130]. Yvonne Davet propo (...)

La fondatrice et directrice de Paru, Odile Pathé, décida de publier, dans sa maison d’édition connexe à la revue, une traduction d’Animal Farm. Déjà traduite en une dizaine de langues, la fable d’Orwell ne trouvait pas d’éditeur en France. Odile Pathé, fille de Charles Pathé, était alors âgée d’une vingtaine d’années et, politiquement, elle était proche de Léon Blum 23. Évoquant ses difficultés à faire traduire sa fable en France, l’écrivain britannique s’était félicité d’avoir trouvé en elle « une femme […] dont il faut se souvenir quand on a des livres impopulaires à faire traduire, car elle semble avoir du courage, ce qui n’est pas si fréquent en France depuis quelques années » [EAL-4, 174]. Les éditions Nagel ayant renoncé à faire traduire Animal Farm, Odile Pathé en avait acquis les droits début 194624. Si la publication de la revue absorbait la majeure partie de ses efforts, cette petite maison officiellement installée à Monaco avait commencé à publier un certain nombre de titres.

  • 25  Lettre en français de George Orwell à Yvonne Davet, 6 septembre 1946 [CW‑18, 390].
  • 26  Jean Texcier, préface à George Orwell, Les Animaux partout !, Éditions Odile Pathé, 1947.

La traduction, réalisée par Sophie Devil, prit du retard. Cela inquiéta l’auteur qui, dans une lettre à son agent littéraire, Leonard Moore, en date du 20 novembre 1946, en conclut qu’« il avait dû y avoir un problème quelque part » [CW-18, 489]. La raison en était plus banale : insatisfaite de la traduction, Odile Pathé avait demandé d’importantes corrections. La question du passage de l’anglais au français se posa tout particulièrement pour le titre. Animal Farm faillit en effet paraître sous le titre URSA. Mais l’idée d’intituler la fable Union des Républiques Socialistes Animales fut abandonnée « pour ne pas trop offenser aux stalinistes [sic25 ». Il fut ensuite envisagé d’adopter Ménageries. Mais le titre finalement choisi fut Les Animaux partout ! Il faisait allusion au slogan bolchevique : « Des Soviets partout ». La préface fut confiée au résistant et militant socialiste Jean Texcier 26. L’ouvrage sortit des presses le 15 octobre 1947.

  • 27  William G. Corp fut pendant la guerre le traducteur en anglais des discours du général de Gaulle. (...)
  • 28  William G. Corp, « Un peu partout avec G. Orwell », Paru, 1947, n° 36, p. 15-19. Cet article est r (...)

Dans son numéro de novembre, Paru publia le récit d’un entretien réalisé par William G. Corp avec Orwell 27. L’écrivain y précisait ses positions sur les rapports entre la politique et la littérature : « Je crois que le premier devoir d’un écrivain, c’est de préserver son intégrité et de ne pas se laisser contraindre à dire des mensonges, à supprimer des faits ou à falsifier des sentiments subjectifs sous prétexte que la véracité serait “inopportune” ou “ferait le jeu” de telle ou telle sinistre influence. 28 »

Orwell avait trouvé dans Paru un lieu à la fois littéraire et politique où son œuvre et sa critique du communisme pouvaient être reçues, défendues et diffusées. Les éditions Odile Pathé n’étaient donc pas une ­simple petite maison d’édition inconnue. Elles étaient le lieu où se retrouvaient des anciens du POUM, de La Révolution prolétarienne et de la Gauche révolutionnaire.

  • 29  Voir Charles Jacquier, « Repli et marginalité : les anciens “gauchistes” des années trente et la r (...)
  • 30  « Où meurt la littérature (« The Prevention of Literature ») » [EAL-4, 77-92]

Dans son entretien, Orwell confiait aussi à son interlocuteur qu’il était « en train d’écrire un roman sur les temps futurs ». Malheureusement, Paru avait cessé ses activités lorsque 1984 fut publié en France. L’équipe de la revue, cependant, poursuivit à partir de 1951 son travail de « démystification » et de critique du communisme soviétique au sein de la revue Preuves. Fondée sous les auspices du Congrès pour la liberté de la culture (parrainé par des auteurs comme Arthur Koestler ou Stephen Spender), Preuves accueillit ce courant de la critique de gauche du ­communisme soviétique 29. C’est d’ailleurs dans cette revue que parurent des textes de George Orwell, un extrait de 1984 et son essai sur « la littérature encagée » 30.

Mais ceci est une autre histoire, celle de la situation de l’œuvre d’Orwell en France de la mort de l’écrivain jusqu’au « moment antitotalitaire » des années 1970. Nombre d’ouvrages de la gauche antistalinienne furent republiés à ce moment-là. Ne faut-il pas être frappé du fait qu’en France les œuvres d’Orwell parurent alors aux éditions Champ libre, la maison d’édition qui permet aujourd’hui encore de lire Ciliga, Krivitsky, Papaïoannou, Souvarine ou Valentinov ? Aux approches de l’année anniversaire de 1984, Simon Leys et quelques autres ont beaucoup fait pour sortir Orwell du demi-oubli – mais ils n’ont pas « fait courant » et aucun n’est à proprement parler « orwellien ». Pas de courant, donc, ni de mouvance, en raison de l’impossibilité de lire l’ensemble de son œuvre en français et de la réduction de celle-ci à un livre talismanique, 1984. Cette cécité (ou cette surdité) française demeure une énigme et explique pourquoi il n’existe pas à proprement parler de courant orwellien en France – du moins jusqu’au milieu des années 1990.

Cependant, dès 1945, la revue Paru rassembla des anciens de la Gauche révolutionnaire et du POUM, proches de La Révolution prolétarienne et de Spartacus. Ils partageaient les analyses de l’écrivain anglais sur le stalinisme et assurèrent leur réception en France. À l’aube de la guerre froide et du vivant d’Orwell, l’hétérodoxie politique et intellectuelle de l’auteur de 1984 avait des correspondants de ce côté-ci de la Manche.

Notes

1  Claude Lefort, « Le corps interposé. 1984 de George Orwell », in Écrire à l’épreuve du politique, Calmann-Lévy. 1992, p. 15.

2  Voir en particulier les écrits de Bruce Bégout, Jacques Dewitte, Jean-Claude Michéa, Jean-Jacques Rosat ou Jaime Semprún.

3  C’était le titre du colloque de Lille (19-20 mars 2010).

4  Sur le destin éditorial de l’œuvre d’Orwell en France, on se permet de renvoyer à François Bordes, « Orwell en France », Revue de synthèse, 2009, tome 130, 6e série, n° 3, p. 533-539.

5  Joseph Gabel, Études dialectiques, Méridiens Klincksieck, 1990.

6  François Bordes, « Désespérer du faux ». Histoire d’une critique du communisme soviétique : Michel Collinet, Kostas Papaïoannou et les anticommunistes de gauche en France de 1944 à 1972, thèse de doctorat d’histoire, Centre d’histoire de Sciences-po, Paris, 2008.

7  John Newsinger, La Politique selon Orwell, Agone, 2006, chapitre VI, p. 193-236.

8  Professeur de sciences politiques et théoricien marxiste britannique, Harold Laski (1893-1950) fut membre du comité exécutif du parti travailliste de 1936 à 1949. À ne pas confondre avec le rédacteur en chef d’Encounter, Melvin Lasky (1920-2004). [nde]

9  Kostas Papaïoannou, texte inédit sur George Orwell (1979/1980), Fonds Papaïoannou, Institut mémoires de l’édition contemporaine, IMEC/PPN1.17.

10  Boris Souvarine, Cauchemar en URSS, Agone, 2001, et http://atheles.org/lyber_pdf/lyber_373.pdf

11  Ante Ciliga, Dix ans au pays du mensonge déconcertant, Ivrea, 1977.

12  C’est dans La Révolution prolétarienne que paraît, dès septembre 1937, le premier article de témoignage d’Orwell sur les journées de mai 1937 à Barcelone et sur la répression du POUM par les communistes « J’ai été témoin à Barcelone » (voir EP, 51 sq).

13  Le POUM (Partido Obrero de Unificación Marxista – parti ouvrier d’unification marxiste) fut créé à Barcelone en septembre 1935. C’était une organisation anti­stalinienne, dénonçant clairement les procès de Moscou ; mais il était en rupture avec Trotski, refusant en particulier la ligne imposée par ce dernier, qui était de déserter les syndicats où s’exerçait son influence pour créer des soviets dont il aurait pris la tête. « Numériquement, écrit Orwell, c’était un petit parti, n’ayant guère d’influence en dehors de la Catalogne, et dont l’importance tenait surtout à ce qu’il renfermait une proportion extraordinairement élevée de membres très conscients, politiquement parlant. » [HC, 249] Dès le début de la guerre, le POUM défendit la révolution et la collectivisation qui se déroulaient en Catalogne, considérant que guerre et révolution étaient intrinsèquement liées. Après les événements de mai 1937 à Barcelone, le NKVD soviétique mit au point une machination visant à faire accuser le POUM de collusion avec les franquistes, et, le 16 juin 1937, le parti fut interdit et son siège investi ; ses milices furent dissoutes, et ses dirigeants et ses militants furent emprisonnés et souvent torturés. [nde]

14  Le PSOP (Parti socialiste ouvrier et paysan) fut fondé en juin 1938 par des militants de la tendance « Gauche révolutionnaire », exclus de la SFIO, opposés à la fois au réformisme de celle-ci et au stalinisme du PCF. Son principal dirigeant était Marceau Pivert. [nde]

15  William G. Corp, « Quelques livres anglais nouveaux », Paru, 1946, n° 15, p. 10-11. La parution d’Animal Farm y est brièvement évoquée.

16  Bruno Bongiovanni, « L’antistalinismo socialista nell’età di Orwell », dans Manuela Ceretta (dir.), George Orwell, antistalinismo e critica del totalitarismo. L’utopia negativa, Olschki, Florence, 2007, p. 55-68.

17  Yves Lévy « Les Machiavéliens défenseurs de la liberté par Burnham », Paru, 1945, n° 7, p. 24-26. Le livre de Burnham fut traduit en français en 1949 : Les Machiavéliens.

18  Aimé Patri, « L’Ère des organisateurs par James Burnham », Paru, 1947, n° 31, p. 85-86.

19  Aimé Patri, « Le Yogi et le Commissaire par Arthur Koestler », Paru, 1947, n° 26, p. 67-69.

20  Michel Collinet, « J’ai choisi la liberté ! par Victor Kravchenko », Paru, 1947, n° 34, p. 78-81.

21  « L’État dispose, avec son armée et sa police secrète, d’un pouvoir pratiquement illimité. Toute ma vie j’ai combattu le capitalisme et je suis demeuré son ennemi, mais de là à crier “Hourrah !” devant votre socialisme policier, il y a loin. […] Autrefois, nous étions au moins libres de penser ce que nous voulions. » Victor Kravchenko, J’ai choisi la Liberté !,traduit de l’anglais par Jean de Kerdéland, Self, 1947, p. 275-283.

22  Michel Collinet, La Tragédie du marxisme. Du Manifeste communiste à la ­stratégie totalitaire, essai critique, Calmann-Lévy, « Liberté de l’esprit », 1948.

23  Entretien avec Odile Pathé, voir François Bordes, « Un lieu littéraire pour la réflexion politique : la revue Paru », La Revue des revues, 2005, n° 37, p. 77-91.

24  Voir la lettre du 24 février 1946 de George Orwell à Yvonne Davet [CW‑18, 130]. Yvonne Davet proposa à Odile Pathé de publier sa traduction – commencée dès l’été 1938 – de Homage to Catalonia (lettre d’Yvonne Davet à George Orwell du 22 mars 1946, [ibid., 171-172]). Début avril 1946, lors de sa rencontre à Londres avec Odile Pathé, Orwell appuya cette proposition. Il ­semble que furent évoqués, comme préfaciers éventuels, les noms de Georges Kopp, André Malraux ou David Rousset. La traduction d’Yvonne Davet ne parut qu’en 1955 sous le titre La Catalogne libre (Gallimard). Traductrice et amie d’Orwell, Yvonne Davet fut aussi une collaboratrice de Paru. Les éditions Nagel avaient publié en 1946 une ­traduction de Burmese Days (par Guillot de Saix) sous le titre Tragédie birmane.

25  Lettre en français de George Orwell à Yvonne Davet, 6 septembre 1946 [CW‑18, 390].

26  Jean Texcier, préface à George Orwell, Les Animaux partout !, Éditions Odile Pathé, 1947.

27  William G. Corp fut pendant la guerre le traducteur en anglais des discours du général de Gaulle. Par la suite, tout en poursuivant son activité de traducteur, il se chargea de différentes publications bibliographiques.

28  William G. Corp, « Un peu partout avec G. Orwell », Paru, 1947, n° 36, p. 15-19. Cet article est republié intégralement dans le présent volume : « Un peu partout avec G. Orwell »

29  Voir Charles Jacquier, « Repli et marginalité : les anciens “gauchistes” des années trente et la revue Preuves », in Claude Pennetier (dir.), Marges et replis, frontières, cas limites, dans la gauche française : l’apport des itinéraires militants, CHS, 2002, p. 56-66.

30  « Où meurt la littérature (« The Prevention of Literature ») » [EAL-4, 77-92]

François Bordes

Réalisation : William Dodé