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Agone 46
Apprendre le travail
Coordination Sylvain Laurens & Julian Mischi
Parution : 24/10/2011
ISBN : 9782748901450
Format papier : 240 pages (15 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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Ce document sera publié en ligne en texte intégral en octobre 2013.

  • 1  Anne Applebaum, Gulag : A history, Doubleday, New York, 2003 (Goulag, Une histoire, [Grasset/Fasqu (...)

Depuis que la question du stalinisme est apparue dans l’espace public, de nombreuses analyses ont paru et d’intenses débats ont eu lieu pour établir sa véritable nature – socialisme réel ou collectivisme bureaucratique ; révolution trahie ou manquée, etc. Mais, dans la plupart des cas, elles abordaient les régimes qui, du vivant du dictateur comme après sa mort, se sont réclamés du marxisme-léninisme et ont incarné les diverses formes d’un capitalisme bureaucratique d’État qualifié abusivement de « socialiste » tant par ses partisans que par ses adversaires. Et après la chute du mur de Berlin en 1989 et l’implosion de l’URSS deux ans plus tard, ce thème qui avait été au centre des interrogations de ceux qui ne pouvaient se contenter de l’état du monde a été passé aux pertes et profits d’un xxe siècle qui ne manqua pas d’événements tragiques. À quelques exceptions près seulement… Et quand elles n’étaient pas une justification plus ou moins habile de notre condamnation à vivre dans ce monde, celles-ci concernaient encore et toujours le régime intérieur des sociétés qualifiées par antiphrase de socialistes. Ainsi, durant les dix dernières années, si l’on devait citer un seul titre ayant eu un écho international, celui qui viendrait à l’esprit serait sans doute le livre d’Anne Applebaum, Goulag. Une histoire 1. Mais il ne s’agissait plus désormais d’un passé qui ne passait pas, mais d’un passé définitivement dépassé. Le triomphe du capitalisme rendait la question caduque pour les uns, tandis que la plupart de ceux qui s’obstinaient encore à le critiquer de quelque manière que ce soit préféraient oublier, tel un mauvais rêve, l’échec retentissant et le discrédit de la société qui avait prétendu incarner durant sept décennies son alternative en actes.

Pourtant, depuis le début des années 1920, il n’avait pas manqué de critiques, systématiquement tenues à l’écart de tous les discours dominants, pour souligner que l’URSS n’était peut-être pas la société socialiste qu’elle prétendait être, avec toutes les conséquences qui pouvaient en découler pour ceux qui voulaient en finir avec l’exploitation et la domination. Discours soigneusement écartés de tous les lieux de la parole légitime, tant ils dérangeaient l’ordonnancement des choses et la répartition des rôles entre des sociétés se revendiquant de la démocratie et de l’économie de marché – en fait une oligarchie au service des grandes entreprises – et ceux prônant la démocratie socialiste et une économie planifiée au service du plus grand nombre – en réalité une dictature sur le prolétariat et un capitalisme d’État.

  • 2  Ignacio Iglesias, préambule de « La URSS : de la revolución socialista al capitalismo de Estado », (...)
  • 3  « La France stalinienne », L’Assommoir, mars 1978, n° 1. Nous lui empruntons la citation suivante, (...)

Dès les années 1930, Trotski lui-même avait souligné, comme le rappela le militant du POUM Ignacio Iglesias, que « le stalinisme […], c’est la lèpre de l’URSS et la syphilis du mouvement ouvrier international » 2. On devrait donc savoir depuis cette lointaine époque que le stalinisme n’était pas un phénomène spécifiquement russe, ou touchant uniquement des pays où ses partisans avaient conquis le pouvoir, mais avait nécessairement eu des conséquences d’importance dans les pays où son influence s’était fait sentir, sans, toutefois, qu’il accède au pouvoir suprême. Pour s’en tenir à la France, il suffira de rappeler ici que le PCF assit son hégémonie sur le mouvement ouvrier après la Libération, devenant à partir de 1945 le parti politique qui réunissait presque un tiers de l’électorat et exerçait son influence sur une multitude d’associations satellites, touchant l’ensemble des classes populaires et bien au-delà. Alors que son influence avait décliné, mais restait encore notable, l’excellente revue L’Assommoir publia un florilège de textes de cette « France stalinienne » des années 1950 3. Ils laissent encore pantois le lecteur, qui n’a que l’embarras du choix pour citer tel ou tel extrait d’une prose qui – pour être directement écrite dans la langue de Voltaire et dans un pays où ne s’exerçait pourtant pas une dictature totalitaire – atteignait des sommets dans la langue de bois, ou si l’on préfère la novlangue orwellienne. Quel que soit le sujet abordé, elle n’avait rien à envier avec ce qui s’écrivait au même moment dans le pays natal du « Petit Père des Peuples ». Tenons-nous-en à ceci, qui suffira amplement : « Maurice Thorez, le meilleur marxiste français de notre temps est un disciple fidèle et conséquent de Staline. Comment d’ailleurs à notre époque se proclamer marxiste, léniniste, si l’on n’est pas stalinien ? »

  • 4  Simone Weil, « Le congrès de la CGTU », L’Effort, 28 octobre 1933, n° 402, repris in Œuvres complè (...)
  • 5  Simone Weil, « Le congrès de l’Union des syndicats de la région parisienne », La Révolution prolét (...)

Et, pour s’en tenir à ce seul exemple, croit-on que l’influence du stalinisme sur le mouvement syndical ne fut pas sans conséquence, enterrant le projet d’autonomie ouvrière et l’abolition du salariat par la grève générale de la CGT d’avant 1914… Dès les années 1930, cela ne faisait pas de doute pour une Simone Weil, dont l’un des mérites fut de prendre le projet du syndicalisme révolutionnaire au sérieux. Elle écrivait ainsi en 1933 : « La CGTU, depuis longtemps dégénérée, n’a plus rien de commun avec une organisation syndicale. Elle est un simple appendice de l’État russe. 4 » Et quatre ans plus tard : « Il est hors de doute qu’une CGT soumise au parti communiste serait un simple appendice de l’État russe, un instrument de chantage vis-à-vis du gouvernement. 5 » La simple reconnaissance de cette constatation ne serait pas sans conséquence pour ceux qui veulent faire l’histoire sociale du mouvement ouvrier sans tenir compte de cette dimension fondamentale.

Et en attendant qu’un bilan véritable de la catastrophe stalinienne soit établi dans toutes ses dimensions, les nostalgiques de Staline et de Mao reprennent la parole et profitent du cynisme des dirigeants de la planète qui gouvernent le monde au bénéfice des plus riches et des tyrannies privées, pour remettre dans le circuit des conceptions que l’on croyait définitivement discréditées.

  • 6  La bibliographie contenue dans le livre d’Angel de la Calle, Tina Modotti (Vertige Graphic/Envie d (...)
  • 7  Claudio Albertani, « Le groupe Socialismo y Libertad. L’exil anti-autoritaire d’Europe au Mexique (...)

Parallèlement, la culture de masse s’empare de personnages d’artistes « maudits », de préférence un tant soit peu scandaleux, et ayant eu des espérances révolutionnaires – fussent-elles fallacieuses, mais là n’est pas la question –, pour en faire des produits de consommation courante sur un marché des biens culturels avide de nouveautés. Ainsi la figure de Tina Modotti aurait tout pour la séduire 6, construisant un mythe facile, après bien d’autres, et entretenant encore plus la confusion sur l’histoire du xxe siècle et celle des révolutions. L’article de Claudio Albertani, dont nous sommes heureux de publier la traduction française, vient donc à son heure pour rappeler quelques vérités d’évidence au sujet du stalinisme et de ses conséquences sur le mouvement révolutionnaire international, tout en soulignant que l’itinéraire de quelques-uns ou quelques-unes de ses partisans ne sera jamais un scénario hollywoodien à succès. Venant après son étude sur l’émigration révolutionnaire au Mexique pendant la Seconde Guerre mondiale 7, elle trace la voie d’une histoire écrite du point de vue des vaincus – ces minorités révolutionnaires antistaliniennes qui, seules et encore ignorées aujourd’hui du plus grand nombre, sauvèrent l’idée du socialisme comme processus d’émancipation et conservèrent tant bien que mal l’espoir d’une renaissance future aux générations suivantes.

Notes

1  Anne Applebaum, Gulag : A history, Doubleday, New York, 2003 (Goulag, Une histoire, [Grasset/Fasquelle, 2005] Folio-Histoire, 2008). Ce livre a obtenu le prix Pulitzer en 2004.

2  Ignacio Iglesias, préambule de « La URSS : de la revolución socialista al capitalismo de Estado », publié par le POUM dans Los Cuadernos de la Batalla(août 1952). Reproduit à l’adresse : <http://bataillesocialiste.wordpress.com/2010/12/04/lurss-de-la-revolution-socialiste-au-capitalisme-detat-iglesias-1952> (consulté le 12 mai 2011).

3  « La France stalinienne », L’Assommoir, mars 1978, n° 1. Nous lui empruntons la citation suivante, tirée d’un article des Cahiers du communisme, 1949, n° 10, p. 41.

4  Simone Weil, « Le congrès de la CGTU », L’Effort, 28 octobre 1933, n° 402, repris in Œuvres complètes, II : Écrits historiques et politiques, vol. I :L’Engagement syndical (1927-juillet 1934), Gallimard, 1988, p. 287.

5  Simone Weil, « Le congrès de l’Union des syndicats de la région parisienne », La Révolution prolétarienne, 10 février 1937, n° 240, repris in Œuvres complètes, II : Écrits historiques et politiques, vol. II :L’Expérience ouvrière et l’Adieu à la révolution (juillet 1934-juin 1937), Gallimard, 1991, p. 449.

6  La bibliographie contenue dans le livre d’Angel de la Calle, Tina Modotti (Vertige Graphic/Envie de lire, 2011), donne un aperçu critique sur les productions qui lui ont été consacrées en langue française (écrits, biographies, monographies, BD, etc.). Son personnage au cinéma, joué par Ashley Judd, apparaît dans le film hollywoodien Frida (2002).

7  Claudio Albertani, « Le groupe Socialismo y Libertad. L’exil anti-autoritaire d’Europe au Mexique et la lutte contre le stalinisme (1940-1950) », Agone, 2010, n° 43, p. 241-266.

Charles Jacquier

Réalisation : William Dodé