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Agone 47
Les théories du complot
Coordination Miguel Chueca
Parution : 24/01/2012
ISBN : 9782748901528
Format papier : 216 pages (15 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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Ce document sera publié en ligne en texte intégral en janvier 2014.

  • 1  Georges Goriely, Hitler prend le pouvoir, Complexe, 1985, p. 5.

Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler fut nommé chancelier par le chef de l’État, le maréchal Hindenburg, à l’issue d’une longue crise politique qui rendait le pays ingouvernable alors qu’une crise économique et sociale sans précédent touchait l’Allemagne depuis 1929 – le pays passant en trois ans de 1,6 à 6 millions de chômeurs. Cette journée constitua sans nul doute « la date la plus lourde de conséquences de l’histoire de l’entre-deux-guerres » 1. Pourtant, alors que les années précédentes avaient été marquées par de violents affrontements entre nazis et antinazis, l’arrivée de Hitler au pouvoir n’entraîna aucune riposte de la part des grandes organisations ouvrières, socialiste et communiste – des partis puissants dotés de groupes paramilitaires et qui bénéficiaient de l’appui de millions d’électeurs. Quelques jours plus tard, dans la nuit du 27 au 28 février, un incendie ravagea le Reichstag, le Parlement allemand. La police arrêta sur les lieux du sinistre un jeune Néerlandais, Marinus Van der Lubbe, qui revendiqua les faits et affirma avoir agi seul. Le parti nazi prit prétexte de cet événement tragique pour accroître la répression et abolir les garanties de la Constitution de Weimar. Immédiatement, on parla de complot, nazi pour les uns, communiste pour les autres – rumeurs qui ont perduré jusqu’à nos jours.

Après avoir rappelé les premières réactions de la presse de l’époque, qui, immédiatement et quasi unanimement, adopta la thèse symétrique du complot, il s’agira de voir comment la propagande de l’Internationale communiste masqua la défaite sans combat de sa section allemande par une surenchère de propagande antifasciste parée de la plus parfaite respectabilité démocratique. Il suffisait de la compléter par la désignation d’un bouc émissaire idéal pour faire oublier les responsabilités des supposés antinazis dans la victoire de Hitler – tous trouvant leur compte dans cette habile construction. Seul André Prudhommeaux, un anarchiste atypique, parvint à réunir quelques rares militants pour s’opposer aux thèses du complot en soulignant les motivations politiques de Marinus Van der Lubbe et en dénonçant la passivité criminelle des organisations ouvrières face au nazisme. Ignorées jusqu’à nos jours, ses analyses méritent d’être enfin prises en compte dans la mesure où elles démontrent qu’il était possible de rejeter, dès le début, les théories du complot en reconnaissant l’engagement politique de Van der Lubbe et en affirmant un refus radical du stalinisme et de l’antifascisme qui domina les années de contre-révolution qui suivirent.

Dans la presse de l’époque

  • 2  Alfred Grosser, Hitler et la naissance d’une dictature, Armand Colin, 1985, p. 137.
  • 3  Gilbert Badia (dir.), Histoire de l’Allemagne contemporaine (Weimar, Troisième Reich), Messidor/Éd (...)

Dès le lendemain de l’incendie, deux thèses symétriques s’affrontent, comme le remarque le Daily Herald britannique du 28 février : « D’un côté, on affirme que les nazis ont mis le feu. D’autres disent que des communistes sont responsables. 2 » En effet, sans attendre les résultats d’une enquête, les nazis désignèrent immédiatement les coupables. Un communiqué du ministère de l’Intérieur fut reproduit le 28 février 1933 dans tous les journaux : « L’incendie du Reichstag devait être le signal de la guerre civile. […] Pour parer à ce monstrueux péril, le ministre Göring a pris les mesures les plus rigoureuses. […] Deux mandats d’arrêt ont été lancés contre deux députés connus sur lesquels pèsent de sérieux soupçons de complicité. Il est question de placer les autres députés communistes et les permanents du KPD en état d’arrestation. 3 »

  • 4  Sebastian Haffner, Histoire d’un Allemand. Souvenirs 1914-1933, Actes Sud, 2003, p. 181-182.
  • 5  Juan Rustico (Hippolyte Etchebehere), 1933 : la tragédie du prolétariat allemand (1933), Spartacus (...)

Pour les nazis, l’incendie était le signal d’un complot communiste qui devait mettre à feu et à sang l’Allemagne et annoncer une révolution que le pays avait évitée durant les années 1918-1923 et qui était redoutée par les classes dominantes depuis la crise de 1929. L’écrivain allemand Sébastien Haffner décrit bien l’état d’esprit d’une grande partie de l’opinion publique allemande : « L’aspect le plus intéressant de l’incendie du Reichstag fut peut-être que tout le monde, ou presque, admit la thèse de la culpabilité communiste. […] C’était la faute des communistes eux-mêmes. Au cours des dernières années, leur parti était devenu de plus en plus puissant, ils n’avaient cessé de brandir leur “détermination”, et en fait personne ne les croyait capables de se laisser interdire et exterminer sans défense. […] Le mythe nazi du putsch communiste déjoué tomba sur un terrain de crédulité préparé par les communistes eux-mêmes. 4 » Ainsi, le soir de l’incendie, Hippolyte Etchebehere, accouru sur les lieux, rapporte qu’à la question de savoir qui avait pu mettre le feu un jeune homme répondit, d’une voix haineuse : « Ce sont les communistes, bien sûr. » 5

  • 6  Alfred Grosser, Hitler et la naissance d’une dictature, op. cit., p. 137.
  • 7  Ibid., p. 135.

De son côté, L’Humanité du 1er mars 1933 proclamait sur toute la largeur de sa une : « C’est un policier qui a mis le feu ! » avec, en sous-titre : « Van der Lubbe, l’incendiaire du Reichstag, a agi sur ordre d’Hitler ». Le quotidien du PCF précisait : « Il avait été démasqué, voici deux ans, comme agent provocateur par le parti communiste hollandais ». Il n’y a donc pas le moindre doute sur le fait que « les nazis veulent ainsi instaurer la terreur fasciste » ; le quotidien annonce également l’arrestation de Thälmann, le secrétaire général du KPD et de cent trente militants 6. De même, dans le quotidien socialiste Le Populaire du même jour, Léon Blum considère qu’il n’y a pas à hésiter : « L’incendie n’est pas un acte de terrorisme communiste, mais de provocation raciste. […] Si un doute avait pu subsister sur l’origine, la culpabilité, la signification réelles, comment n’être pas convaincu par les mesures d’exploitation que le gouvernement raciste a décrétées dès le premier moment ? » 7 Pour ces derniers, et la gauche en général, le vieil adage « Cherchez à qui le crime profite ! » tenait lieu de vérité révélée. L’incendie ne pouvait être qu’un complot nazi ! C’est cette double thèse du complot qui va s’affronter dans les mois qui suivent.

Dès le lendemain de l’incendie, Ernst Torgler, le chef du groupe des députés communistes au Reichstag, se constitua prisonnier quand il apprit que Göring l’avait mis en cause dans cette affaire, afin de se disculper. Et, le 9 mars, la police arrêta dans un restaurant de Berlin trois communistes bulgares se trouvant en Allemagne : Georgi Dimitrov, Blagoï Popov et Vasil Tanev – le premier étant le représentant de l’Internationale communiste en Europe de l’Ouest. Avec Van der Lubbe, arrêté sur les lieux et qui revendiquait son acte tout en affirmant avoir agi seul, tous furent accusés d’avoir mis le feu au Reichstag.

Dans les coulisses

  • 8  Maître d’œuvre de la propagande de l’Internationale communiste à partir de 1922, le communiste all (...)
  • 9  Arthur Koestler, Hiéroglyphes (1954), in Œuvres autobiographiques (édition établie par Phil Casoar (...)
  • 10  Sur Otto Katz (1893-1952), connu aussi sous le nom d’André Simone, agent des services secrets sovi (...)
  • 11  Alain Dugrand et Frédéric Laurent, Willi Münzenberg…, op. cit., p. 359.
  • 12  Cité in Arthur Koestler, Œuvres autobiographiques, op. cit., p. 492.

Parallèlement, Willi Münzenberg quittait son pays pour s’exiler en France 8. À Paris, il fut, selon Arthur Koestler, « l’éminence grise et l’organisateur invisible de la croisade mondiale antifasciste » et créa à cet effet le « Comité international d’aide aux victimes du fascisme hitlérien » qui possédait des groupements dans toute l’Europe et aux Amériques et se présentait sous des dehors humanitaires très respectables : il « possédait, dans chaque pays, un conseil d’administration composé des personnages des plus honorables, depuis des duchesses anglaises jusqu’à des journalistes américains et des savants français qui n’avaient jamais entendu parler de Willi Münzenberg et croyaient que le Komintern était un épouvantail inventé par le docteur Goebbels 9 ». En même temps, Münzenberg fondait à Paris sa propre maison, les Éditions du Carrefour, qui allait publier une première édition du Livre brun sur l’incendie du Reichstag et la terreur hitlérienne rédigée anonymement par le tchèque Otto Katz 10. Ce livre connut rapidement une très large diffusion ; en quelques semaines, il fut traduit en dix-sept langues avec un tirage total d’un million d’exemplaires et « fournira l’un des plus formidables sujets d’affrontement de l’histoire politique entre les maîtres propagandistes de ce temps, Göring et Münzenberg 11 ». Pendant la rédaction du Livre brun, Münzenberg et ses collaborateurs, sous le couvert du même Comité, organisaient également une « Commission d’enquête sur les origines de l’incendie du Reichstag » composée d’hommes politiques et d’avocats de renommée internationale. On y remarquait notamment Francesco Nitti, un ancien Premier ministre italien opposé au fascisme, Georg Branting, cofondateur du parti social-démocrate suédois, ancien Premier ministre et prix Nobel de la paix en 1921, et deux célèbres avocats parisiens et hommes politiques radicaux, Vincent de Moro-Giafferi et Gaston Bergery. La commission d’enquête ouvrit sa première séance le 14 septembre 1933 dans la salle d’audience de la Société de droit à Londres pour une sorte de procès fictif rapidement appelé le « contre-procès ». Elle interrogea des témoins, reçut des dépositions et fonctionna comme « un tribunal non officiel tenant son mandat de la conscience universelle » selon les mots du Deuxième livre brun 12. Elle rendit son verdict le 20 septembre, disculpant les communistes et accusant les nazis, à la veille de l’ouverture du véritable procès devant la Cour suprême d’Allemagne à Leipzig.

  • 13  Ibid., p. 483.
  • 14  Ibid., p. 484.

L’écrivain Arthur Koestler, qui se décrit lui-même comme « une espèce de sous-off dans la grande bataille de propagande entre Berlin et Moscou 13 », appartenait lui aussi à l’équipe de Münzenberg. Selon lui, « l’objectif des deux adversaires était de prouver que c’était l’autre qui avait mis le feu au Parlement allemand. Le monde suivit le spectacle avec passion et sans plus comprendre son véritable sens qu’un petit enfant regardant un film à l’intrigue compliquée. Car le monde n’était pas encore habitué à la mise en scène, aux énormes mensonges, aux méthodes de grand guignol des propagandes totalitaires. Et, dans ce cas, il n’y avait pas qu’un metteur en scène comme plus tard aux procès de Moscou, mais deux, opposant leurs trucs, comme des sorciers noirs devant la tribu assemblée. […] Le monde croyait assister à un combat classique entre la vérité et le mensonge, le coupable et l’innocent. En réalité, les deux partis étaient coupables, mais non des crimes dont ils s’accusaient. Les deux mentaient, et les deux craignaient que l’autre n’en sût davantage qu’il n’en savait réellement. Aussi cette bataille était-elle, en vérité, une partie de colin-maillard entre deux géants. 14 »

  • 15  Boris Souvarine, « L’affaire du Reichstag », Le Travailleur, samedi 11 novembre 1933, n° 78 ; arti (...)

Seules quelques personnalités échappèrent au rouleau compresseur de la propagande. Ainsi, Boris Souvarine, sollicité pour donner son adhésion au « Comité de défense pour le procès du Reichstag » dirigé par l’avocat communiste Marcel Willard, publia la réponse qu’il lui avait adressée. Souvarine indiquait que son organisation, le Cercle communiste démocratique, avait pris spontanément position en faveur des accusés du procès de Leipzig contre leurs accusateurs et posait la question de son adhésion au Comité : « Il va de soi que je le ferai volontiers mais à la condition de ne pas côtoyer des gens capables de complaisance avec d’autres gouvernants, d’autres régimes, d’autres iniquités analogues à tout ce que nous condamnons et combattons […] en Allemagne ». En effet, « les procédés abominables employés par les nazis pour perdre des innocents et compromettre leur parti ne sont qu’une pâle copie des moyens mis en œuvre par la Guépéou pour faire avouer aux inculpés des crimes manifestement imaginaires ». Et, après avoir rappelé « les millions de travailleurs » incarcérés et déportés – dont « des milliers de communistes et de révolutionnaires de toutes nuances » – Souvarine allait à l’essentiel : « Il va de soi que votre Comité se priverait de toute autorité, de la moindre influence, s’il prétendait protester contre les agissements hitlériens en s’associant à des partisans de la répression contre-révolutionnaire en Russie. » 15 Mais, comme on s’en doute, une telle réaction, pourtant logique, était inaudible du plus grand nombre et elle demeura isolée.

  • 16  Cette lucidité rétrospective de Koestler sur les enjeux de propagande de l’affaire n’allait pas to (...)

Dans les mois qui suivirent l’incendie, il ne s’agissait pas, de l’aveu même de l’un des artisans obscurs de cette mise en scène, d’une sorte d’affaire Dreyfus internationale opposant des valeurs intangibles – la vérité contre le mensonge, l’innocence contre la culpabilité, le bien contre le mal – mais d’un jeu complexe entre les propagandes étatiques de deux États totalitaires devant une opinion publique mondiale médusée… 16

  • 17  Simone Pétrement, La Vie de Simone Weil, vol. I : 1909-1934, Fayard, 1973, p. 419.

Mais pour que la propagande rencontre un terrain favorable, en dehors des États totalitaires, il ne suffit pas qu’elle martèle ad nauseam ses affirmations et ses slogans, il faut qu’elle fasse écho aux angoisses et aux préoccupations du plus grand nombre. Le témoignage de Simone Pétrement, amie et biographe de Simone Weil, est à ce propos très éclairant. Avec étonnement, elle constata que le Livre brun n’apportait pas « de preuve décisive » de la culpabilité de Van der Lubbe et que les quelques paroles qu’il prononça à son procès étaient celles d’un homme sincère que l’on pouvait difficilement croire complice des nazis. Mais, et c’est ici l’essentiel, elle rapporte qu’elle avait évoqué ses doutes au cours d’une réunion d’étudiants : « Tout le monde m’avait regardée avec une stupéfaction ­indignée ; puis, après un silence, quelqu’un avait parlé négligemment ­d’autre chose, comme si mon propos avait été trop scandaleux pour être relevé. 17 » Pour tous ceux qui s’inquiétaient de l’arrivée de Hitler au pouvoir, la thèse du complot nazi et de la complicité de Van der Lubbe permettaient de trouver une explication simple, de désigner un bouc émissaire et de retrouver une bonne conscience – antifasciste – sans se poser de questions. Car, sinon, comment expliquer la défaite sans combat des organisations de gauche en Allemagne, alors même que ce pays était considéré depuis la fondation de la IIe Internationale comme la place forte du mouvement ouvrier en Europe ?

  • 18  Ibid., p. 311.
  • 19  Ibid.

Quant à Simone Weil, elle lisait la revue d’André Prudhommeaux, la Correspondance internationale ouvrière, et considérait son animateur comme un « copain » 18. Ce dernier était le militant français qui connaissait le mieux les communistes de conseils néerlandais et il la mit probablement en contact avec eux après l’incendie du Reichstag. Elle répondit donc à son amie : « Tu sais, je connais des Hollandais amis de Van der Lubbe. Ils ne croient pas qu’il ait été complice des nazis. 19 » Tout comme Prudhommeaux qui allait être à l’origine de la campagne de défense en faveur de Van der Lubbe.

Dans les marges

  • 20  Après des études d’agronomie, André Prudhommeaux (1902-1968) s’engagea dans les petits mouvements (...)
  • 21  Lettre d’André Prudhommeaux à Helmut Rüdiger (10 novembre 1959) reproduite en annexe du livre de N (...)

C’est en effet André Prudhommeaux 20, un militant atypique passé du communisme des conseils à l’anarchisme, qui, le premier en France, réfuta la thèse de la provocation et du complot nazis adoptée par la quasi-­unanimité de la presse de gauche. Après la guerre, il s’en expliqua ainsi : « J’étais au courant depuis des années des positions et du devenir des groupes rätekommunist hollandais dont Lubbe était un élément particulièrement dévoué et combatif, et j’ai réussi à entraîner sur le terrain du groupe hollandais “Spartacus” (minorité antiparlementaire du NAS de Sneevliet) une poignée de militants. 21 »

  • 22  « La vérité sur l’incendie du Reichstag », Correspondance internationale ouvrière, IIe année, 25 m (...)

Dès mars 1933, il publia la traduction d’un long extrait d’une déclaration de la LAO dans le journal néerlandais Spartacus, « La vérité sur l’incendie du Reichstag », qui commençait par un portrait de Marinus Van der Lubbe décrit « comme un lutteur fidèle, intrépide, prêt au sacrifice pour le communisme, comme un ouvrier véritablement révolutionnaire 22 ». Après avoir rendu hommage à son geste destiné à « mettre un obstacle à la démagogie nationaliste des nazis et à la démagogie démocratique des trompeurs parlementaires », l’article voulait « discuter l’affirmation émise par l’unanimité si étrange de la presse capitaliste, socialiste, bolchevique, anarchiste et syndicaliste : l’incendie aurait été un acte de provocation des bandits nazis ; c’est à sa suite qu’aurait commencé la terrorisation de la classe ouvrière allemande, ou qu’elle se serait aggravée d’une manière importante ». Pour Spartacus, avant même l’incendie, la lutte des nazis contre le communisme et la social-démocratie était déjà largement engagée. Alors que tous les partis politiques avaient les yeux rivés sur les prochaines élections, l’incendie bouleversait les prévisions des uns et des autres : « Ils devaient le considérer, précisément parce qu’ils sont des bourgeois, comme un “complot largement ramifié”, comme le début de la résistance des “organisations de lutte” du prolétariat, […] et, dans leur effroi, ils arrêtèrent en masse les “fonctionnaires” des organisations marxistes comme si ceux-ci n’étaient pas aussi bouleversés qu’eux-mêmes par cette entrée en scène d’une force inconnue. »

C’est cette surprise qui expliquait les « pleurnichements hystériques » lancés par les chefs des partis de gauche et l’« accusation infâme » d’« agent provocateur des nazis » dont était qualifié Van der Lubbe, alors que « les provocateurs se trouvent dans les bureaux de partis, qui, avec tout leur “appareil de puissance”, n’ont fait que livrer le prolétariat au capitalisme ».

  • 23  En effet, l’ensemble des communistes de conseils néerlandais affirma sa solidarité avec Van der Lu (...)

Enfin, la Correspondance internationale ouvrière expliquait le sens de la publication de cette déclaration : elle s’insurgeait contre la présentation de Van der Lubbe comme un agent provocateur par la presse de gauche et attestait de la confiance que lui manifestaient tous les militants révolutionnaires qui l’avaient croisé et des personnalités insoupçonnables comme Anton Pannekoek ou Jan Appel – même si certains d’entre eux n’étaient pas d’accord avec son geste 23.

  • 24  Pour une description d’époque des atermoiements des partis ouvriers au moment de l’arrivée de Hitl (...)

Cette déclaration de Spartacus mettait aussi radicalement en cause la politique des partis communiste et socialiste qui avaient livré la classe ouvrière au nazisme sans combat 24.

Des analyses originales

  • 25  Cité par Serge Bricanier in Karl Korsch (dir.), Marxisme et contre-révolution, Seuil, 1975, p. 194 (...)

Le dénominateur commun aux personnalités qui soutiendront Van der Lubbe, c’est leur double critique du communisme et de la social-démocratie allemands avant l’arrivée de Hitler au pouvoir et leur lucidité précoce sur le danger nazi, favorisée par les atermoiements, pour ne pas dire les aveuglements et les démissions, de ces organisations. Ainsi, une déclaration de l’Internationale communiste du 1er avril 1933 ne craignait pas d’affirmer que « l’institution de la dictature fasciste manifeste, qui réduit à néant les illusions démocratiques des masses et soustrait les masses à l’influence de la social-démocratie, accélère la marche de l’Allemagne à la révolution prolétarienne 25 ». Par un paradoxe pour le moins aberrant, et rarement souligné, l’Internationale communiste estimait que le chemin de la « révolution prolétarienne » passait par l’instauration d’une ­dictature fasciste…

  • 26  Jacques Droz, Histoire de l’antifascisme en Europe (1923-1939), La Découverte, 1985, p. 187.
  • 27  Lire l’article de Jacques Bariéty, « Léon Blum et l’Allemagne (1930-1938) », in Les Relations fran (...)
  • 28  Daniel Guérin, Front populaire, révolution manquée, Maspero, 1976, p. 57.

En France, selon l’historien Jacques Droz, « le PCF fut surpris par ­l’avènement de Hitler », tout comme l’ensemble des partis français 26. L’Humanité du 31 janvier titra : « Le résultat d’un moindre mal : Hitler chancelier ». Léon Blum et les socialistes sous-estimèrent le danger nazi malgré ses succès électoraux 27. Et, après l’arrivée de Hitler au pouvoir, Daniel Guérin entreprit un voyage dans la nouvelle Allemagne hitlérienne qui donna lieu à une série d’articles dans Le Populaire, du 25 juin au 13 juillet 1933. À son retour, il constata que « l’opinion publique [était] alors si mal renseignée sur l’hitlérisme, si sceptique, si indifférente que, même dans les milieux socialistes, on se refusa à [le] croire sur parole 28 ».

  • 29  Boris Souvarine, « Chaos mondial », La Critique sociale, décembre 1931, n° 4, p. 147 (Réimpression (...)

Dans ce contexte, quelques analyses tranchaient cependant avec les lieux communs ou les aberrations qui faisaient l’opinion. Qu’on en juge avec ces rudes propos de Boris Souvarine qui datent de la fin 1931 : « En Allemagne, où se joue le sort de l’Europe, la défaite du faux communisme est acquise avant tout combat. Un parti asservi n’a jamais fait la révolution. Mais en particulier, ce parti qui a renié l’enseignement de ses fondateurs, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, qui s’est fait l’instrument docile de la bureaucratie soviétique, qui a, sous prétexte de tactique “de gauche”, favorisé l’élection de Hindenburg, qui a donné dans le plus grossier nationalisme et servi la réaction en maintes circonstances, qui récemment encore soutenait l’initiative de plébiscite des nationaux-socialistes, ce parti doit inéluctablement payer sa trahison. Incapable de réaliser avec l’ensemble de la classe ouvrière une action commune contre le danger nazi, il ne saura que laisser son élite se sacrifier trop tard dans une lutte désespérée tandis qu’une importante portion de ses membres passera dans le camp adverse, comme déjà tant de nationalistes sont devenus “communistes” et vice-versa. 29 »

  • 30  Simone Weil, « Impressions d’Allemagne. L’Allemagne en attente », La Révolution prolétarienne, 25  (...)
  • 31  Ibid., p. 136.

Souvarine n’était pas le seul à poser sur la situation allemande un regard critique aigu. Analysant les forces politiques en présence en Allemagne à l’automne 1932, Simone Weil notait : « Les trois partis qui attirent les ouvriers allemands en déployant le drapeau du socialisme sont entre les mains, l’un, du grand capital, qui a pour but d’arrêter, au besoin par une extermination systématique, le mouvement révolutionnaire ; l’autre, avec les syndicats qui l’entourent, de bureaucrates étroitement liés à l’appareil d’État de la classe possédante ; le troisième, d’une bureaucratie d’État étrangère, qui défend ses intérêts de caste et ses intérêts nationaux. 30 » Ainsi, le NSDAP, le SPD et le KPD étaient tous trois étrangers, voire opposés, aux intérêts de la classe ouvrière. Face à la crise économique et à la menace d’une « sorte de jacquerie » des chômeurs, « la grande bourgeoisie, soulignait-elle, se verra sans doute forcée d’avoir de nouveau recours à Hitler ». Et elle ajoutait : « Or Hitler signifie le massacre organisé, la suppression de toute liberté et de toute culture. 31 » Tout ceci est écrit, rappelons-le, avant même l’arrivée de Hitler au pouvoir. Et Boris Souvarine comme Simone Weil feront partie des rares soutiens de Van der Lubbe en France.

La défense de Van der Lubbe dans Le Libertaire

  • 32  André Prudhommeaux, « L’ordre règne en Allemagne. Le bilan de douze ans de “bolchevisation” du pro (...)
  • 33  D’origine modeste, Max Höltz (1889-1933) s’engagea volontairement en août 1914, mais fut révolté p (...)

En même temps que Prudhommeaux publiait la prise de position du journal néerlandais Spartacus dans la Correspondance internationale ouvrière, il entamait une série d’articles dans Le Libertaire, l’hebdomadaire de l’Union anarchiste, afin d’expliquer comment le mouvement révolutionnaire ­allemand en était arrivé là 32. Rappelant les tentatives révolutionnaires avortées des années 1918-1921 symbolisées par le personnage de Max Hölz 33, il décrivait le KPD comme « une social-démocratie numéro deux » dont toutes les énergies étaient tournées vers les élections conçues comme un « succédané de la révolution ». Désormais, « toute activité non ordonnée, dirigée et encadrée par le parti » était dénoncée comme une provocation alors que Max Hölz et ses pareils avaient « frayé la route à cette émancipation de l’individu par la vie subversive qui est […] la condition de l’émancipation des masses ». Dans l’Allemagne de 1933, les lutteurs comparables à Max Hölz étaient « égarés », « dégoûtés par l’inaction criminelle des partis marxistes », « étroitement bridés » par le parti ­communiste, ou dans les cimetières des tentatives ratées des révolutions avortées des années précédentes. En somme, « beaucoup de militants énergiques se sent[ai]ent désarmés, déshonorés, désespérés, par la ­veulerie générale, par celle de leur parti ». Hitler pouvait donc arriver au pouvoir « au milieu de l’inconcevable passivité des partis de gauche ». Dans ce climat, l’incendie du Reichstag avait suscité « la panique féroce des classes dirigeantes », amenant « les maîtres fascistes du pays » à se jeter dans une répression féroce : « le parti du massacre se dévoilait dans toute sa repoussante nudité… » Le spectacle donné par les partis ouvriers était « à peine moins répugnant » : « Bien loin de nourrir la flamme de rébellion et de prendre appui sur la réprobation universelle dont s’entourait le parti du massacre pour jouer leur va-tout les armes à la main, les “marxistes” firent tout pour reporter cette même réprobation sur “l’acte de vandalisme” commis contre le Reichstag et pour jeter toute la responsabilité de la répression sur les épaules du “provocateur Van der Lubbe” !!! »

Et Prudhommeaux poursuivait : « Il était fort heureux en vérité, que Van der Lubbe se trouvât là pour endosser tous les crimes de tous les partis allemands. Le “crime du Reichstag” est devenu ainsi le crime des crimes, le péché auprès duquel chacun apparaît blanc comme neige. Le parti ­hitlérien présente Lubbe comme l’instigateur d’un plan de destruction par incendie, massacre et empoisonnement qui résume en soi tous les “complots bolcheviks” présents, passés et à venir. Le parti communiste charge Lubbe de la responsabilité de tous les crimes commis par la réaction sur les ouvriers et les militants “marxistes”, puisque ces crimes ont été “provoqués par lui”. Dès lors, les nazis ne sont plus coupables qu’en fonction de leurs rapports supposés avec Van der Lubbe, ils sont les “complices de Van der Lubbe” et ne peuvent se défendre qu’en prétendant que “les vrais complices de Van der Lubbe sont les communistes et les marxistes”. »

Prudhommeaux examinait ensuite les « arguments » invoqués pour « prouver les rapports de Van der Lubbe avec les nazis », où il voyait un « amas de sophismes et de faux témoignages mêlés à quelques vérités défigurées », estimant, entre autres, qu’il était « grotesque […] de supposer que Hitler aurait éprouvé le besoin de donner le signal d’une guerre civile au moment où il était acclamé comme le sauveur du pays et où ses adversaires se terraient sans résistance, utilisant la seule arme du ­bulletin de vote ».

  • 34  Lettre d’André Prudhommeaux à Helmut Rüdiger (10 novembre 1959) reproduite in Nico Jassies, op. ci (...)

Mais, après avoir publié durant trois numéros ses analyses, Le Libertaire se ravisa et interrompit cette série d’articles. À la fin du dernier article paru, il inséra une NDLR précisant que le journal ne partageait pas le point de vue exprimé par « notre camarade AP » et affirmait que Van der Lubbe était « bien un agent de Hitler ». On cherche en vain la cohérence d’un propos qui estimait qu’un « camarade » pouvait défendre un « agent de Hitler »… A posteriori, Prudhommeaux expliquera que « la presse des pays latins nous était généralement ouverte, à l’exception du Libertaire de Frémont, aligné sur le plate-formisme et le ministérialisme de front populaire 34 ». En effet, le mouvement anarchiste de l’entre-deux-guerres était divisé entre partisans et adversaires de la discipline organisationnelle (plate-forme d’Archinov) ; cette division initiale redoubla entre ceux qui voulaient se situer à la gauche des fronts populaires et ceux qui les refusaient comme une variante des politiques d’union sacrée dans la perspective d’un nouveau conflit mondial.

Les pages du Libertaire étaient désormais fermées à André Prudhom­meaux et c’est dans des publications de la mouvance individualiste – plus sensible à l’exemplarité de la « propagande par le fait » et moins encline à l’unanimisme antifasciste – qu’il va poursuivre sa défense de Van der Lubbe.

La défense de Van der Lubbe par les anarchistes individualistes

  • 35  Intitulé Le Semeur de Normandie puis Le Semeur contre tous les tyrans, sous-titré « Organe de libr (...)
  • 36  Né à Vannes, le militant anarchiste et antimilitariste Alphonse Barbé (1885‑?) exerçait la profess (...)
  • 37  Alphonse Barbé, « Héros ou provocateur », Le Semeur, avril 1933, n° 225, p. 1.
  • 38  Alphonse Barbé, « Le procès du Reichstag », Le Semeur, 21 octobre 1933, n° 238, p. 2.
  • 39  André Prudhommeaux, « Anniversaire », Le Semeur, 23 février 1935, n° 265, p. 1.
  • 40  L’Humanité, 17 décembre 1933, cité in La Gauche hollandaise, op. cit., p. 175.

En effet, dans la presse anarchiste, un périodique individualiste, Le Semeur contre tous les tyrans 35, avait remarqué la publication de la déclaration de Spartacus dans la Correspondance internationale ouvrière et s’en était fait l’écho en la reprenant précédée du commentaire suivant d’Alphonse Barbé 36 : « On peut être pour l’action individuelle, ou contre, mais lorsqu’un militant probe, sincère, désintéressé, courageux, a fait le sacrifice de sa vie, il appartient à tous les hommes libres, à tous les révolutionnaires de le soutenir et, malgré ce que nous pensons de certains gestes de violence, nous n’y faillirons pas. 37 » Le Semeur prit une part importante dans la défense de Van der Lubbe, publiant de nombreux articles à ce propos, et édita la brochure, Marinus van der Lubbe prolétaire ou provo­cateur ? tandis que le Comité international Van der Lubbe (France) éditait après sa mort Le Carnet de route d’un sans-patrie, son journal de voyage en Europe. Articles et brochures se proposaient de faire connaître la personnalité de Van der Lubbe, la sincérité de son engagement politique et d’établir sa véritable biographie contre les calomnies dont l’accablait la presse stalinienne, suivie de près par la presse généraliste, en particulier après les débuts du procès de Leipzig qui s’ouvrit le 21 septembre 1933. Il s’agissait encore et toujours de démontrer qu’il était un authentique prolétaire révolutionnaire décidé à s’opposer au nazisme par un acte ­exemplaire. Aux Pays-Bas, trois militants rédigèrent le Roodboek. Van der Lubbe en de Rijksdagbrand (Livre rouge) au nom du Comité international Van der Lubbe qui réfutait les assertions du Livre brun, mais, écrit en néerlandais et sans moyens pour qu’il soit traduit largement et rapidement, il ne pouvait avoir qu’un écho limité. De même les 5 000 exemplaires imprimés de la brochure Marinus van der Lubbe prolétaire ou provocateur ? étaient de fort peu de poids face au million d’exemplaires diffusés dans le monde du Livre brun. Malgré tout, en France, Le Semeur poursuivait sa défense avec un « numéro spécial pour la défense de Van der Lubbe » publié le 15 septembre 1933. Pour Alphonse Barbé, « l’incendie du Reichstag restera un des plus formidables scandales de tous les temps, il aura mis à nu l’âme des partis d’État, s’appuyant sur les plus infâmes mensonges pour étrangler la vérité et légitimer les plus perfides malversions [sic] morales 38. » Le procès fut marqué par la lamentable condition physique de Van der Lubbe. Jeune et sportif, il apparut pourtant, durant les audiences, absent, diminué, hagard, courbé en deux, souvent muet. Pour Prudhommeaux, Van der Lubbe était sans doute drogué et torturé, afin de lui faire perdre le contrôle de lui-même : c’était la seule manière d’expliquer que « cet athlète aux muscles d’acier » était désormais un « pauvre être intoxiqué, brisé » que les journalistes et ses co-accusés traitaient d’idiot – ce qui était en contradiction avec son rôle supposé d’agent communiste pour les nazis et de provocateur nazi pour les communistes, qui aurait exigé maîtrise de soi et lucidité 39. Et Dimitrov, en particulier, ne se priva pas de l’insulter et de l’accuser devant ses futurs bourreaux, allant jusqu’à demander « que Van der Lubbe soit condamné comme ayant travaillé contre le prolétariat 40 ».

  • 41  Jean Cello (un des pseudonymes d’André Prudhommeaux), « Le procès de Leipzig », Le Semeur, 25 déce (...)

Durant le procès, Prudhommeaux évoqua aussi les conditions de la victoire du nazisme en Allemagne, non plus seulement par des légitimes considérations de politique intérieure, mais en la replaçant dans la recomposition des alliances internationales qui avait abouti, selon lui, au « gigantesque coup de bascule, par lequel la Troisième Internationale a sacrifié sa plus forte section pour obtenir l’alliance de la plus forte coalition impérialiste dans le monde bourgeois 41 ».

  • 42  Sur ses prises de position, lire Charles Jacquier, « “Sombres jours” », art. cit., note 29. (...)

À l’issue du procès, Van der Lubbe fut condamné – grâce à une loi rétroactive – à la peine capitale, tandis que ses co-accusés étaient acquittés et que les trois Bulgares – qui avaient obtenu la nationalité soviétique – étaient libérés et purent gagner l’URSS peu après. Le Semeur publia alors un numéro avec sa une barrée du titre « À Van der Lubbe, décapité par les nazis le 10 janvier 1934 ». Un long article empreint d’émotion de Guy Aldred rendait hommage au militant courageux, tandis que Stephen Mac Say présentait une nouvelle analyse de « la calomnie communiste contre Van der Lubbe » qui visait particulièrement L’Humanité, l’hebdomadaire Monde d’Henri Barbusse, tout en regrettant les réserves des communistes dissidents, à quelques exceptions près comme le Cercle communiste démocratique de Boris Souvarine 42.

  • 43  La Revue anarchiste, « Van der Lubbe et les mensonges du “Livre brun” », mars 1934, n° 19. (...)
  • 44  Lire à ce sujet le témoignage de Franz Jung, Le Chemin vers le bas. Considérations d’un révolution (...)
  • 45  Ce changement radical est aussi évoqué par Georg Glaser dans Secret et violence. Chronique des ann (...)

Deux mois plus tard, une autre publication individualiste, La Revue anarchiste de Fernand Fortin, consacrait un numéro spécial à Van der Lubbe et tentait une synthèse de cette affaire 43. D’abord, elle rappelait que, si Van der Lubbe n’était pas lui-même anarchiste, il avait bien ­commis un « acte anarchiste » et c’est pour cela que la place des anarchistes était « à la tête de ceux qui défendent Van der Lubbe ». Après un article de Fortin, l’animateur de la revue, sur la question de « l’acte individuel », où l’auteur considérait que Van der Lubbe avait été un « propagandiste par le fait » qui avait dû être défendu contre ses calomniateurs, un article d’un réfugié allemand du nom de Lehman s’interrogeait sur la manière dont s’installa l’hitlérisme en Allemagne et la responsabilité des socialistes, des communistes et des syndicats, aussi bien avant qu’après la prise du pouvoir. Et ces responsabilités étaient énormes : interdiction des syndicats de lutter contre les fascistes ; légalisme à tous crins de ces derniers et des sociaux-démocrates, y compris après janvier 1933. Ainsi les syndicats sociaux-démocrates participèrent-ils au défilé du 1er mai 1933 organisé par les nazis, avant d’être dissous dès le lendemain 44. Quant aux communistes, l’auteur s’interrogeait sur le changement de tactique qui, en 1932, les vit passer du mot d’ordre « Frappez les fascistes où vous les rencontrez ! » à celui de : « Ne plus se battre avec les fascistes mais discuter avec eux » et sur leur inaction incompréhensible face au danger nazi 45. Quant aux nazis, leur plan était limpide : « Détruire un parti politique après l’autre, en commençant par la gauche et en finissant par la droite. » « Pour les chefs du KPD et du SPD, l’acte de Van der Lubbe constitu[ait] une excuse à leur propre indignité et à la banqueroute de leur politique » et leur permettait de « se libérer des responsabilités de la défaite des ouvriers allemands », incapables qu’ils étaient de saisir les enjeux de la stratégie nazie ni d’organiser une riposte unitaire. Ce numéro comportait aussi un long examen, pièce après pièce, des affirmations de la version française du Livre brun et des réfutations du Comité international Van der Lubbe (France) animé par Prudhom­meaux et complétées par des « pièces justificatives » (extraits de presse, témoignages et prises de position en sa faveur, lettres de Van der Lubbe et extraits de ses carnets). Ce numéro comprenait aussi un bel article signé par Prudhom­meaux dans lequel il expliquait que « la reconnaissance de Van der Lubbe et de son acte [était] pour le prolétariat mondial, une étape décisive de son émancipation » et « le premier pas qu’il ait à faire », hors des pièges tendus, « sur le chemin de la vérité ».

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Dans cette affaire, André Prudhommeaux réussit à mobiliser quelques « points d’appui isolés » en faveur de Van der Lubbe qu’il définissait comme « une fraternité spirituelle des “résistants au mensonge” [formée] en marge des organisations et des idéologies ». Il citait notamment Marcus Graham aux États-Unis 46, Ernestan 47 en Belgique, Guy Aldred 48 et Sylvia Pankhurst 49 en Grande-Bretagne, Lo Lopes Cardoso 50 à Amsterdam, les exilés anarchistes italiens Camillo Berneri 51 et Armando Borghi 52, Louis Bertoni 53 en Suisse et des Français comme les philosophes Michel Alexandre et Simone Weil, le socialiste de gauche René Lefeuvre.

  • 54  Pour Le Travailleur, lire Charles Jacquier, « “Sombres jours” », art. cit. ; pour Bilan (janvier 1 (...)

En dehors du Comité international Van der Lubbe et des revues anarchistes que nous venons de citer, des journaux ou revues comme Le Travailleur, un petit hebdomadaire communiste dissident de l’est de la France en rapport avec le Cercle communiste démocratique, La Critique sociale de Boris Souvarine ou Bilan, le « bulletin théorique de la fraction de gauche du PCI », prirent position en sa faveur et défendirent sa mémoire après son exécution 54. Preuve que, grâce aux efforts de ses rares défenseurs, l’unanimité ne s’était pas faite contre lui malgré les moyens énormes dont disposaient ses calomniateurs.

  • 55  Prudhommeaux faisait ici évidemment allusion à l’année qui s’était écoulée entre l’incendie et la (...)
  • 56  André Prudhommeaux, « Anniversaire », op.cit., p. 1.

Commémorant les anniversaires de l’incendie du Reichstag et de ­l’exécution de Van der Lubbe, André Prudhommeaux posa d’emblée la question de la durée entre ces deux ­événements : « Pourquoi le procès a-t-il duré un an ? 55 La plus simple logique indique que le gouvernement allemand espérait découvrir les preuves de la complicité des communistes dans l’incendie. Et s’il espérait pouvoir faire éclater cette preuve au grand jour des assises, c’est donc qu’il croyait à un complot communiste56 » Mais ce qu’il retenait surtout, un an après l’exécution de Van der Lubbe, c’est qu’il avait permis, par son silence, « l’écroulement moral de l’accusation » durant son procès.

  • 57  André Prudhommeaux, « Du marxisme à l’anarchie », Le Semeur, 24 mars 1934, n° 248, p. 2, et 7 avri (...)

Cette affaire fut essentielle pour André Prudhommeaux, car non seulement il joua, dès le début, un rôle de premier plan dans la défense de Van der Lubbe, grâce à ses nombreux contacts politiques parmi les communistes de conseils germano-néerlandais et les anarchistes, mais, en outre, ses connaissances linguistiques lui permettaient d’entretenir une large correspondance et d’utiliser une vaste documentation que, bien souvent, il constitua lui-même. Elle entraîna surtout son engagement définitif vers l’anarchisme, qu’il théorisa dès 1934 dans deux articles du Semeur 57.

Après-guerre

  • 58  Ce texte a paru dans le Bulletin du Cercle libertaire des étudiants (1re année, 15 juin 1949, n° 3 (...)
  • 59  Georg K. Glaser, Secret et violence, op.cit. La préface d’André Prudhommeaux est constituée par l (...)
  • 60  Ibid., p. 527.
  • 61  Ibid., préface, p. 19, note I.

Après guerre, André Prudhommeaux continua à faire référence à Marinus Van der Lubbe et à défendre sa mémoire. C’est sous son égide qu’il proposa les « matériaux d’un contre-manifeste individualiste révolutionnaire 58 ». Ce texte, qui considérait le socialisme traditionnel comme un « nouvel opium du peuple », affirmait que « les programmes sont incapables de faire quatre pas en avant, même dans les nuages, par rapport à l’expérience consciemment vécue et directement généralisée des individus actuellement vivants », avant de proclamer, haut et fort, que « tout se paye d’un effort quelconque ; que tout ce qui vaut d’être conquis et défendu, doit l’être par nous-mêmes et à nos frais ». Parmi les signataires de ce texte, figurait Georg Glaser – un ouvrier allemand naturalisé français. Après avoir travaillé chez Renault après la guerre, il devint dinandier tout en écrivant dans sa langue maternelle. En 1951, il publia un récit autobiographique, Secret et violence, salué par la critique. Il y montrait « de quels bas-fonds est sorti le nazi, cet intrus surprenant, cet inconnu encore aujourd’hui, et pourquoi le communiste fut impuissant en face de son frère jumeau 59 ». Glaser considérait ses camarades comme « les frères de l’incendiaire à l’âme ardente 60 » et travaillait à une « tentative d’expliquer […] l’existence et l’acte de Marinus Van der Lubbe » 61. Cela aboutit à un drame intitulé Die Passion des Menschen (La Passion de l’homme) où l’auteur expliquait dans sa préface : « Voici un homme qui, à partir de sa foi brûlante pour le Messie de notre époque, le prolétariat, a pensé et exécuté tout seul une action. Dès la nuit de l’incendie, sitôt arrêté, il lui a fallu reconnaître, lui qui n’avait pas abandonné la cause, que la cause l’avait abandonné. Et c’est alors qu’a commencé le véritable drame : à une époque où chacun se trouvait placé devant le dilemme – cette forme psychique de la contrainte – de choisir entre deux camps (qui n’est pas avec nous est contre nous), il s’agit bientôt pour chaque camp de s’efforcer à tout prix de prouver que Van der Lubbe ne pouvait pas avoir agi seul. […] Le contre-procès de Londres fut […] le premier “procès de Moscou”. »

  • 62  Lire infra, p. 208, note 69.
  • 63  Lire la partie « Correspondance » du livre de Nico Jassies Marinus Van der Lubbe et l’incendie du (...)

En 1959, André Prudhommeaux accueillit avec beaucoup d’espoir les articles de Fritz Tobias dans Der Spiegel 62 et tenta de relancer la petite confrérie internationale des soutiens de Marinus Van der Lubbe. Il correspondit ainsi avec le militant anarcho-syndicaliste allemand vivant en Suède Helmut Rüdiger, avec l’écrivain anglais Sidney Parker, collaborateur du journal anarchiste Freedom, et avec son ami Georg Glaser 63. Le premier, qui, au moment des faits, avait condamné Van der Lubbe, était revenu sur ses positions et publia dans Arbetaren, l’organe anarcho-syndicaliste suédois, des articles pour sa défense.

  • 64  Paul Barton, « Marinus Van der Lubbe ou le mythe dans l’histoire », La Révolution prolétarienne, m (...)

En France, ce fut aussi le syndicaliste d’origine tchèque Paul Barton qui publia un remarquable article démontant « un des mensonges les plus étonnants qui devaient entrer dans l’histoire de nos jours : le mythe Van der Lubbe » à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de son exécution 64.

  • 65  Louis Mercier, « Esquisse du monde anarchiste d’hier », in Société et contre-société chez les anar (...)

Après la mort d’André Prudhommeaux, Louis Mercier rappela encore, pour quelques jeunes militants issus de mai 1968 désireux de comprendre le monde anarchiste d’hier, le rôle essentiel qu’il joua « dans la campagne d’information visant à comprendre et à réhabiliter l’incendiaire du Reichstag, Marinus Van der Lubbe, dénoncé et calomnié comme instrument du ­pouvoir nazi 65 ».

  • 66  De même, durant les années 1960, un manuel scolaire très répandu mentionnait : « Dès février, prof (...)
  • 67  Serge Berstein et Pierre Milza, Dictionnaire historique des fascismes et du nazisme, Complexe, 199 (...)
  • 68  Nico Jassies, Marinus Van der Lubbe et l’incendie du Reichstag, op. cit., p. 102.
  • 69  Fritz Tobias, « Stehen Sie auf, Van der Lubbe ! », Der Spiegel, 1959-1960, n° 43-52 ; 1960, n° 1-2 (...)

Pourtant, encore aujourd’hui, le lecteur du Dictionnaire Robert des noms propres (à l’entrée « Reichstag ») peut trouver les lignes suivantes : « Incendie allumé par un jeune exalté, Van der Lubbe, très probablement à l’instigation des nazis et avec leur aide, et qui détruisit le Reichstag le 25 [sic] fév. 1933. Hitler accusa les communistes, ce qui lui permit de les mettre hors la loi et d’effectuer des milliers d’arrestations, après avoir établi dès le 28 fév. un régime d’exception. 66 » Et un dictionnaire historique écrit par deux spécialistes français des fascismes indique : « La police arrête sur les lieux un jeune Hollandais, Van der Lubbe, qui se déclare communiste, mais apparaît surtout comme simple d’esprit et pyromane. » Ils ajoutent : « L’événement servait si bien les intérêts de Hitler et de son régime que cette thèse a été longtemps considérée comme reflétant la réalité des faits. Elle est aujourd’hui remise en cause par certains historiens allemands qui considèrent que l’incendie du Reichstag ne résulte pas d’un quelconque complot mais constitue un acte isolé commis par le déséquilibré Van der Lubbe. » 67 Faire l’historiographie de cet événement nécessiterait de prendre en compte « que la France ait été si longtemps, en dehors de l’empire bureaucratique international, le pays le plus stalinien du monde 68 ». Cela amènerait aussi à s’interroger sur l’absence d’une traduction française des articles et du livre de Fritz Tobias, et sur la traduction si tardive de l’article de Hans Mommsen, qui, dès le début des années 1960, battirent en brèche le consensus autour du complot nazi et affirmèrent que Van der Lubbe avait agi seul 69.

  • 70  Simone Weil, L’Enracinement (1949), in Œuvres, Gallimard, 1999, p. 1167-1168. Sur la conception de (...)
  • 71  Marinus Van der Lubbe, Carnets de route de l’incendiaire du Reichstag & autres écrits, Verticales/ (...)

À ces deux exceptions près, doit-on alors considérer que « l’histoire n’est pas autre chose qu’une compilation des dépositions faites par les assassins relativement à leurs victimes et à eux-mêmes 70 » ? Or, Van der Lubbe fut un vaincu et la victime d’un double assassinat : d’abord celui, physique, perpétré par les nazis dans la cour de la prison de Leipzig le 10 janvier 1934 – issue logique pour un militant révolutionnaire qui s’était opposé radicalement à leur mainmise sur le pouvoir en tentant de réveiller les consciences par un acte exemplaire. Le second, ensuite, symbolique, et aussi grave que le premier, car ceux qui se couvraient des oripeaux de l’antifascisme firent de lui, d’abord un provocateur à la solde des nazis, ensuite un simple d’esprit manœuvré par ces derniers. S’inscrivant dans les pas d’André Prudhommeaux, les rares livres qui prennent en compte les motivations politiques de Marinus Van der Lubbe et le soutien que lui apportèrent quelques militants isolés sont à des années-lumière de ladite histoire institutionnelle 71. À l’écart des tribunes officielles, ces ouvrages démontrent pourtant qu’une contre-histoire soucieuse du sort des dominés et des laissés-pour-compte de l’Histoire – avec une majuscule et les palmes académiques – a néanmoins son utilité pour faire avancer « le chemin de la vérité » sur le sort des vaincus et dissiper les plus épais rideaux de fumée des propagandes étatiques.

  • 72  Marinus Van der Lubbe, Carnets de route…, op. cit., p. 258.

À Dimitrov qui, durant le procès, déclara qu’« aucune personne seule ne pouvait allumer cet incendie compliqué », Van der Lubbe répondit : « Il n’y a rien de compliqué dans cet incendie. Il y a une explication toute simple. Ce qu’on en a fait est peut-être compliqué mais l’incendie lui-même était très simple… 72 » Laissons lui, une fois n’est pas coutume, le dernier mot !

Notes

1  Georges Goriely, Hitler prend le pouvoir, Complexe, 1985, p. 5.

2  Alfred Grosser, Hitler et la naissance d’une dictature, Armand Colin, 1985, p. 137.

3  Gilbert Badia (dir.), Histoire de l’Allemagne contemporaine (Weimar, Troisième Reich), Messidor/Éditions sociales, 1987, p. 264.

4  Sebastian Haffner, Histoire d’un Allemand. Souvenirs 1914-1933, Actes Sud, 2003, p. 181-182.

5  Juan Rustico (Hippolyte Etchebehere), 1933 : la tragédie du prolétariat allemand (1933), Spartacus, 2003, p. 57.

6  Alfred Grosser, Hitler et la naissance d’une dictature, op. cit., p. 137.

7  Ibid., p. 135.

8  Maître d’œuvre de la propagande de l’Internationale communiste à partir de 1922, le communiste allemand Willi Münzenberg (1889-1940) était à la tête d’un gigantesque groupe de communication (presse, studios de cinéma, distribution de films, financement de théâtres) en Allemagne. Lire Alain Dugrand et Frédéric Laurent, Willi Münzenberg, artiste en révolution (1889-1940), Fayard, 2008.

9  Arthur Koestler, Hiéroglyphes (1954), in Œuvres autobiographiques (édition établie par Phil Casoar), Robert Laffont, 1994, p. 488-489. L’écrivain allemand Gustav Regler appartint également à l’équipe de Münzenberg, qu’il évoque dans ses mémoires (Le Glaive et le Bourreau, Plon, 1960).

10  Sur Otto Katz (1893-1952), connu aussi sous le nom d’André Simone, agent des services secrets soviétiques et expert en faux et en propagande qui fut l’une des victimes du procès Slansky en 1952 – une version tchèque des procès de Moscou –, lire Arthur Koestler, Œuvres autobiographiques, op. cit., p. 707. À son propos, Paul Barton écrivit : « Après l’incendie du Reichstag, André Simone diffamait Van der Lubbe ; vingt ans plus tard, au procès de Prague, il devait se diffamer lui-même » (cité in Nico Jassies, Marinus Van der Lubbe et l’incendie du Reichstag, Éditions antisociales, 2004, p. 175).

11  Alain Dugrand et Frédéric Laurent, Willi Münzenberg…, op. cit., p. 359.

12  Cité in Arthur Koestler, Œuvres autobiographiques, op. cit., p. 492.

13  Ibid., p. 483.

14  Ibid., p. 484.

15  Boris Souvarine, « L’affaire du Reichstag », Le Travailleur, samedi 11 novembre 1933, n° 78 ; article reproduit dans « Les articles de Souvarine dans Le Travailleur », Les Cahiers d’histoire sociale, automne 1993, n° 1, p. 130-132.

16  Cette lucidité rétrospective de Koestler sur les enjeux de propagande de l’affaire n’allait pas toutefois jusqu’à revenir sur le portrait à charge de Van der Lubbe qu’il donnait, en tous points conforme au Livre brun : un demeuré homosexuel et mégalomane à la solde des nazis (Œuvres autobiographiques, op.cit., p. 485).

17  Simone Pétrement, La Vie de Simone Weil, vol. I : 1909-1934, Fayard, 1973, p. 419.

18  Ibid., p. 311.

19  Ibid.

20  Après des études d’agronomie, André Prudhommeaux (1902-1968) s’engagea dans les petits mouvements communistes d’opposition comme les Groupes ouvriers communistes qui éditaient L’Ouvrier communiste (août 1929-mai 1930). Après sa rupture avec eux, il fonda, avec Jean Dautry, la Correspondance internationale ouvrière en 1932, qui se proposait de donner « une vue non systématique, non doctrinaire du mouvement prolétarien ». Animateur, avec Voline, de Terre libre qui devint l’organe de la Fédération anarchiste de langue française, il se réfugia pendant la guerre en Suisse où il se consacra à des travaux littéraires, puis reprit sa place dans le mouvement anarchiste français. Pour plus de détails sur son itinéraire, lire sa notice dans le Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, CD-Rom, Éditions de l’Atelier, 1997.

21  Lettre d’André Prudhommeaux à Helmut Rüdiger (10 novembre 1959) reproduite en annexe du livre de Nico Jassies, Marinus Van der Lubbe et l’incendie du Reichstag, op.cit., p. 155. Fondé en 1893, le NAS (Nationaal Arbeids-Secretariaat – Secrétariat national du travail) a été le premier syndicat néerlandais, proche avant 1914 de la CGT française. Minoritaire après la guerre, il fut présidé à partir de 1924 par Henk Sneevliet (1883-1942) et rompit avec l’Internationale communiste en 1927. Dans le NAS, la Linksche Arbeiders Oppositie (LAO – Opposition ouvrière de gauche) publia son organe, Spartacus, à partir de 1932. Ouvriériste, la LAO penchait vers la théorie de la « violence minoritaire ». À Leyde, sa ville natale, Marinus Van der Lubbe participait aux activités de la LAO (Lire La Gauche hollandaise (Aux origines du courant communiste international des conseils), CCI, 1990, p. 172).

22  « La vérité sur l’incendie du Reichstag », Correspondance internationale ouvrière, IIe année, 25 mars 1933, n° 6.

23  En effet, l’ensemble des communistes de conseils néerlandais affirma sa solidarité avec Van der Lubbe, victime à la fois des nazis et des calomnies des staliniens, mais la signification de son acte donna lieu à d’âpres débats parmi eux. Pannekoek écrivit deux articles, « L’acte personnel » et « La destruction comme moyen de lutte », invitant à rejeter toute forme d’action terroriste. Ils furent publiés dans le Persmateriaal Van de Groep van Internationale Communisten (PIC), mars 1933, n° 7 ; ils ont été traduits dans Échanges, printemps-été 1999, n° 90, p. 61-65. Ils sont consultables à l’adresse : <http://mondialisme.org/spip.php?article863>.

24  Pour une description d’époque des atermoiements des partis ouvriers au moment de l’arrivée de Hitler au pouvoir, lire le témoignage de Juan Rustico, 1933 : la tragédie du prolétariat allemand, op. cit.

25  Cité par Serge Bricanier in Karl Korsch (dir.), Marxisme et contre-révolution, Seuil, 1975, p. 194-195. Celui-ci rappelle également ces propos du dirigeant du KPD, Hermann Remmele, en 1931 : « Une fois les nazis au pouvoir, le front unique du prolétariat se réalisera et fera place nette. […] Les fascistes ne nous font pas peur. Ils arriveront au bout de leur rouleau plus vite que tout autre gouvernement. »

26  Jacques Droz, Histoire de l’antifascisme en Europe (1923-1939), La Découverte, 1985, p. 187.

27  Lire l’article de Jacques Bariéty, « Léon Blum et l’Allemagne (1930-1938) », in Les Relations franco-allemandes 1933-1939, Éditions du CNRS, 1976, p. 33-55.

28  Daniel Guérin, Front populaire, révolution manquée, Maspero, 1976, p. 57.

29  Boris Souvarine, « Chaos mondial », La Critique sociale, décembre 1931, n° 4, p. 147 (Réimpression de la collection complète des onze numéros, de mars 1931 à mars 1934, aux Éditions de la Différence, 1983 ; on en trouve le sommaire – et quelques articles numérisés – sur le site Smolny à l’adresse <http://www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=531>). Sur les prises de position de Souvarine face au nazisme, lire Charles Jacquier, « “Sombres jours”. Boris Souvarine et l’arrivée d’Hitler au pouvoir » Communisme, 1994, n° 38-39, Éditions l’Âge d’homme, p. 9-23.

30  Simone Weil, « Impressions d’Allemagne. L’Allemagne en attente », La Révolution prolétarienne, 25 octobre 1932, n° 138, repris in Œuvres complètes. Écrits ­historiques et politiques, vol. I, Gallimard, 1988, p. 133.

31  Ibid., p. 136.

32  André Prudhommeaux, « L’ordre règne en Allemagne. Le bilan de douze ans de “bolchevisation” du prolétariat allemand », Le Libertaire, 17-24 mars, n° 390 ; 24-31 mars, n° 391 ; 31 mars-7 avril 1933, n° 392. Ils ont été repris dans Agone, 2006, n° 35-36, p. 283-297. Ce titre faisait écho à celui de Rosa Luxemburg, « L’ordre règne à Berlin », dans Die Rothe Fahne du 14 janvier 1919. Notons que Prudhommeaux fut un des premiers à traduire et à faire connaître les écrits de Rosa Luxemburg et la révolution allemande au début des années trente. Ainsi, il traduisit et présenta dans la Correspondance internationale ouvrière des « fragments inédits » de Rosa Luxemburg sur « la révolution russe et le prolétariat mondial » (IIe année, 7-14 janvier 1933, n° 2, p. 21-24) et écrivit en 1934, avec sa compagne, la brochure Spartacus et la Commune de Berlin 1918-1919 (Spartacus, 1977) qui contient le « Discours sur le programme » de Rosa Luxemburg et les « testaments politiques » de Rosa et Karl (Liebknecht).

33  D’origine modeste, Max Höltz (1889-1933) s’engagea volontairement en août 1914, mais fut révolté par la guerre. Devenu membre du KPD puis du KAPD, cet activiste intrépide, qui était un homme de mouvement et non d’organisation, joua un rôle de premier plan dans les soulèvements ouvriers armés contre le putsch de Kapp (mars 1920) et l’« action de mars » (mars 1921). Arrêté et emprisonné, il bénéficia d’une amnistie en 1928. Revenu au KPD entre-temps, il entreprit une tournée triomphale après sa libération qui en faisait un des communistes les plus populaires d’Allemagne. Envoyé en URSS, il se noya dans un fleuve près de Nijni-Novgorod, dans des conditions mystérieuses. Lire Max Höltz, Un rebelle dans la révolution 1918-1921, texte traduit, présenté et annoté par Serge Cosseron, Spartacus, 1988.

34  Lettre d’André Prudhommeaux à Helmut Rüdiger (10 novembre 1959) reproduite in Nico Jassies, op. cit., p. 157.

35  Intitulé Le Semeur de Normandie puis Le Semeur contre tous les tyrans, sous-titré « Organe de libre discussion » puis « Organe de culture individuelle », mensuel puis bi-mensuel, il fut publié de juillet 1923 à novembre 1936 à Caen, puis à Falaise, dans le Calvados. Désormais, nous dirons seulement Le Semeur.

36  Né à Vannes, le militant anarchiste et antimilitariste Alphonse Barbé (1885‑?) exerçait la profession de forain. Après avoir constaté l’absence d’opposition à la guerre, il se résigna à prendre l’uniforme, mais déserta en 1916. Arrêté et condamné, il fit plusieurs années de prison, puis vécut à Caen. Après une brève adhésion au PC, il publia Le Semeur, de tendance anarchiste individualiste, qui défendait les objecteurs de conscience. Il prit une part active dans la défense de Marinus Van der Lubbe. En 1936, il partit à Perpignan se mettre au service des libertaires espagnols. Après la Seconde Guerre mondiale, il collabora à diverses publications anarchistes (Lire sa notice dans le dictionnaire Maitron, op. cit.).

37  Alphonse Barbé, « Héros ou provocateur », Le Semeur, avril 1933, n° 225, p. 1.

38  Alphonse Barbé, « Le procès du Reichstag », Le Semeur, 21 octobre 1933, n° 238, p. 2.

39  André Prudhommeaux, « Anniversaire », Le Semeur, 23 février 1935, n° 265, p. 1.

40  L’Humanité, 17 décembre 1933, cité in La Gauche hollandaise, op. cit., p. 175.

41  Jean Cello (un des pseudonymes d’André Prudhommeaux), « Le procès de Leipzig », Le Semeur, 25 décembre 1933, n° 242, p. 2.

42  Sur ses prises de position, lire Charles Jacquier, « “Sombres jours” », art. cit., note 29.

43  La Revue anarchiste, « Van der Lubbe et les mensonges du “Livre brun” », mars 1934, n° 19.

44  Lire à ce sujet le témoignage de Franz Jung, Le Chemin vers le bas. Considérations d’un révolutionnaire allemand sur une grande époque (1900-1950), Agone, 2007, p. 366-369.

45  Ce changement radical est aussi évoqué par Georg Glaser dans Secret et violence. Chronique des années rouge et brun (1920-1945) (1951), Agone, 2005 : « Nous avons “battu les fascistes partout où nous les rencontrions”, puis on nous a soudain commandé de les laisser défiler devant la Maison-Karl-Liebknecht [le siège du KPD à Berlin] » (p. 511).

46  Juif roumain émigré aux États-Unis au début du xxe siècle et vivant sous une fausse identité, Samuel Marcus, dit Marcus Graham (1893-1985), était un anarchiste individualiste, végétarien et partisan de la propagande par le fait, violemment opposé à Emma Goldman. Il édita la revue Man à San Francisco de 1933 à 1940. Lire : Dictionnaire international des militants anarchistes, <http://militants-anarchistes.info/spip.php?article7161>.

47  Militant anarchiste belge, Ernest Tanrez, dit Ernestan (1898-1954), participa à la campagne pour Sacco et Vanzetti, pour la défense du droit d’asile et des objecteurs de conscience et fut l’animateur du Comité international de défense anarchiste.

48  Militant anarchiste de Glasgow, Guy Aldred (1886-1963) publiait la revue The New Spur.

49  Féministe britannique, engagée dans les luttes sociales des années 1910-1920, Sylvia Pankhurst (1882-1960) prit position pour la révolution russe, puis quitta l’Internationale communiste sur des positions proches d’Anton Pannekoek.

50  Militant du KAPN (parti communiste ouvrier des Pays-Bas), Lo Lopes Cardoso (?-?) fut l’un des trois rédacteurs du Roodboek et le secrétaire du Comité international Van der Lubbe. Il fut assassiné par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale.

51  Professeur de philosophie et militant anarchiste italien, Camillo Berneri (1897-1937) quitta son pays en 1926 et vécut dans des conditions précaires dans plusieurs pays d’Europe. Venu en Espagne en juillet 1936, il organisa la première colonne de volontaires italiens, travailla à la radio de la CNT-FAI et publia la revue Guerra di Classe. Il fut assassiné par les staliniens au lendemain des « Journées de Mai » à Barcelone.

52  Militant anarchiste et anarcho-syndicaliste italien de premier plan, Armando Borghi (1882-1968) fut secrétaire de l’Unione Sindacale Italiana. Après la marche sur Rome, il vécut en exil et participa à la rédaction d’Umanità Nova à partir de 1953.

53  Né à Milan, l’ouvrier typographe suisse Louis Bertoni (1872-1947) fut un ­infatigable propagandiste anarchiste qui publia le journal bilingue (italien-français) Le Réveil anarchiste à partir de 1900.

54  Pour Le Travailleur, lire Charles Jacquier, « “Sombres jours” », art. cit. ; pour Bilan (janvier 1934), lire « Van der Lubbe – Les fascistes exécutent – Socialistes et centristes applaudissent », article reproduit à l’adresse <http://www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=677>.

55  Prudhommeaux faisait ici évidemment allusion à l’année qui s’était écoulée entre l’incendie et la date de l’exécution de Van der Lubbe. Le procès proprement dit devant la cour d’assises de Leipzig dura trois mois, du 21 septembre au 23 décembre 1933.

56  André Prudhommeaux, « Anniversaire », op.cit., p. 1.

57  André Prudhommeaux, « Du marxisme à l’anarchie », Le Semeur, 24 mars 1934, n° 248, p. 2, et 7 avril 1934, n° 249, p. 2.

58  Ce texte a paru dans le Bulletin du Cercle libertaire des étudiants (1re année, 15 juin 1949, n° 3, p. 3-6) animé par André Prudhommeaux. Il a été repris dans les pages « Histoire » de la revue Offensive, n° 20, décembre 2008. Il était signé des noms de J-P Aubree, Georges Boningue, M. Dufour, Georg Glaser, Georgette Kocher, Edmond Mazur, André Prunier, Dora Ris, Jean-Jacques Rousset, Bernard Tailly.

59  Georg K. Glaser, Secret et violence, op.cit. La préface d’André Prudhommeaux est constituée par la réunion de deux articles écrits à la sortie du livre et cette citation en est extraite (p. 13-14).

60  Ibid., p. 527.

61  Ibid., préface, p. 19, note I.

62  Lire infra, p. 208, note 69.

63  Lire la partie « Correspondance » du livre de Nico Jassies Marinus Van der Lubbe et l’incendie du Reichstag (op. cit., p. 151-176), qui reproduit plusieurs de ces lettres. La revue À contretemps (avril 2006, n° 23, p. 14) reprend de son côté une lettre de Glaser au Spiegel et de Prudhommeaux à Glaser (15/02/1960). Elles sont consultables à l’adresse <http://acontretemps.org/spip.php?article109>.

64  Paul Barton, « Marinus Van der Lubbe ou le mythe dans l’histoire », La Révolution prolétarienne, mars 1959, n° 437, p. 17-22 ; repris dans Agone, 2001, n° 25, p. 177-195.

65  Louis Mercier, « Esquisse du monde anarchiste d’hier », in Société et contre-société chez les anarchistes et les anti-autoritaires, CIRA-Genève, 1974 ; reproduit dans À contretemps, juin 2002, n° 8.

66  De même, durant les années 1960, un manuel scolaire très répandu mentionnait : « Dès février, profitant de l’incendie du Reichstag (allumé d’ailleurs par les nazis) [Hitler] mit les communistes hors la loi et suspendit les libertés accordées par la Constitution de Weimar. » (Jean-Baptiste Duroselle, Histoire. Le monde contemporain (classes terminales), Fernand Nathan, coll. « Jean Monnier », 1968, p. 121.)

67  Serge Berstein et Pierre Milza, Dictionnaire historique des fascismes et du nazisme, Complexe, 1992, p. 582-583.

68  Nico Jassies, Marinus Van der Lubbe et l’incendie du Reichstag, op. cit., p. 102.

69  Fritz Tobias, « Stehen Sie auf, Van der Lubbe ! », Der Spiegel, 1959-1960, n° 43-52 ; 1960, n° 1-2 ; Der Reichstagsbrand, Grote, Rastatt, 1962 ; Hans Mommsen, « Der Reichstagsbrand und seine politischenFolgen », Vierteljahreshefte für Zeitgeschichte, 1964, n° 12, p. 351-414. Cet article, « L’incendie du Reichstag et ses conséquences politiques », a été traduit en français plus de trente ans après, in Hans Mommsen, Le National-socialisme et la Société allemande. Dix essais d’histoire sociale et politique, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1997, p. 101-178.

70  Simone Weil, L’Enracinement (1949), in Œuvres, Gallimard, 1999, p. 1167-1168. Sur la conception de l’histoire de Simone Weil, lire Bertrand Saint-Sernin, L’Action politique selon Simone Weil, Cerf, 1988, p. 77-81.

71  Marinus Van der Lubbe, Carnets de route de l’incendiaire du Reichstag & autres écrits, Verticales/Seuil, 2003 ; Nico Jassies, Marinus Van der Lubbe et l’incendie du Reichstag, op. cit. ; François Roux, Auriez-vous crié « Heil Hitler » ? Soumission et résistances au nazisme (1918-1946), Max Milo, 2011, en particulier p. 718-733.

72  Marinus Van der Lubbe, Carnets de route…, op. cit., p. 258.

Charles Jacquier

Réalisation : William Dodé