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Agone 48
La philosophie malgré eux
Coordination Jean-Jacques Rosat
Parution : 13/04/2012
ISBN : 9782748901535
Format papier : 248 pages (15 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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Ce document sera publié en ligne en texte intégral en avril 2014.

Le programme politique de ce journal semble indigent ; ce n’est pas un tonitruant « Ce que nous accomplissons » mais un honnête « Ce que nous exécutons » qu’il s’est choisi comme mot d’ordre.

Karl Kraus, Die Fackel, 1899, n° 1

Un auteur meurt deux fois, lorsque son cœur cesse de battre et lorsque ses livres ne sont plus lus. Non seulement Karl Kraus, dont le cœur a cessé de battre le 12 juillet 1936 à l’âge de soixante-quatre ans, n’a pas connu cette seconde mort, mais il se pourrait que son œuvre – tirée pour l’essentiel de l’actualité, et même la plupart du temps de l’actualité la plus immédiate, souvent autrichienne, voire viennoise, et parue essentiellement dans une revue qu’il a fini par rédiger seul, Die Fackel – ait vu son public et son influence augmentés depuis : « Mes lecteurs, affirmait Kraus (cite Bouveresse), croient que j’écris pour le jour parce que j’écris à partir du jour. Je dois donc attendre que les choses dont je m’occupe aient pris de l’âge. À ce moment-là, elles recevront peut-être une actualité. » Voilà une espérance aussi peu dépourvue d’assurance que son auteur, qui donna sept cents conférences publiques où se pressait le tout-Vienne artistique – et dont une remarque de son compatriote et contemporain Robert Musil donne une indication de l’influence qu’il eut de son vivant : « Il y a deux choses contre lesquelles on ne peut pas lutter parce qu’elles sont trop longues, trop grosses et sans queue ni tête : Karl Kraus et la psychanalyse. » Un siècle plus tard, l’éditeur de la version numérique intégrale de la Fackel confirme, rapporte Bouveresse, que l’espérance de Kraus est devenue une réalité, son œuvre n’ayant « jamais été aussi complète, aussi susceptible d’être appréhendée simultanément dans son étendue gigantesque qu’aujourd’hui » : deux réimpressions de l’édition originale en vingt volumes, des traductions d’essais choisis en anglais, en français et en italien publiées à côté de transpositions en tchèque, en hongrois et en japonais… Ce bilan s’est encore amélioré ces dix dernières années avec la parution en France d’une nouvelle série d’essais sur Kraus et de la traduction de ses deux principaux livres : Les Derniers Jours de l’humanité et Troisième nuit de Walpurgis.

 Que cette heureuse postérité en français ne puisse être dissociée de Jacques Bouveresse ne va pas de soi ; voire, pour ceux qui connaissent, de loin, vaguement, de réputation, le satiriste et le philosophe, l’association pourrait sembler contre nature. Ce qui n’a pas échappé à Jean-Jacques Rosat lorsqu’il a demandé au second ce qui l’avait attiré chez le premier, défini comme un « personnage complexe, ambigu pour le moins : juge unique et solitaire ; grand imprécateur, réactionnaire à bien des égards, et sûrement pas rationaliste ». Une attirance qui dure depuis un demi-siècle et dont ont résulté plusieurs centaines de pages de commentaires comprenant une part non négligeable de traductions inédites, sans compter les conférences que le philosophe a données sur le satiriste.

 Pour compléter la « complexité » et l’« ambiguïté pour le moins » de Kraus, disons que ce critique impitoyable de la société du spectacle était lui-même un homme de spectacle ; que ce dictateur intellectuel aux penchants aristocratiques était assez immodeste pour recevoir les honneurs (y compris de ses alliés) avec condescendance ; que cette personnalité très peu démocrate et encore moins libérale, d’un élitisme sans concessions, en particulier dans l’usage de la langue (allemande), ne cachait pas ses sympathies pour la Vienne rouge et spécialement pour l’auditoire ouvrier de ses lectures publiques. Au plan intellectuel, antimoderne et antirationaliste, tenté par le mysticisme (en particulier linguistique), il fut un critique radical des Lumières et du progrès, mais aussi un écologiste exalté (très) avant l’heure ; traditionaliste et conservateur affirmé, il s’est battu contre une législation pénale et un système judiciaire archaïques (en défense des prostituées et pour la liberté des homosexuels). Au plan politique, ce membre éminent de la bourgeoisie juive autrichienne, et loyal sujet de l’empereur jusqu’en 1914, devient l’un des plus farouches opposants à la Première Guerre mondiale, dont il sort républicain ; en plus d’entretenir des liens amicaux avec des communistes, il accepte ensuite la position de « compagnon de route » du parti social-démocrate autrichien, dont il s’éloignera après avoir accusé ses leaders de s’être compromis avec la bourgeoisie, et d’avoir trahi ses militants et réprimé la classe ouvrière ; enfin, au nom du « moindre mal », après s’être rapproché pour un temps du petit parti communiste autrichien, il soutient, contre l’Anschluß et pour résister à l’Allemagne nazie, le régime austro-fasciste du chancelier Dollfuß…

 Ultime position paradoxale, dont Karl Kraus fut donc coutumier de son vivant, le fait que son démon visite, de préférence à toute autre intimité, depuis un demi-siècle, le corps et l’âme d’un fils de paysan franc-comtois passé par le séminaire (catholique) puis l’École normale supérieure, devenu Aufklärer sans illusion et réformateur de gauche modéré, personnalité aussi rétive aux honneurs qu’aux feux de la rampe, philosophe rationaliste et titulaire d’une chaire au Collège de France, Jacques Bouveresse.

 Devant la perplexité de Rosat face à cette situation en apparence paradoxale à tous égards, Bouveresse déclare : « La réponse est simple : c’est le Kraus combattant des justes causes » ; puis il fait référence à son ­propre « côté redresseur de torts », qu’il avait déjà dans son enfance, « une aversion instinctive pour la corruption sous toutes ses formes » ; aversion renforcée, lorsqu’il est arrivé en hypokhâgne, à Paris, où il a « très vite été sidéré et révolté par le degré de malhonnêteté et de corruption que peut atteindre le milieu intellectuel et journalistique », dominé par « les conflits d’intérêts, les rapports de pouvoir, la vanité, la superficialité, l’opportunisme, le suivisme, le clientélisme, le cumul, le copinage, etc. ». (Il est remarquable que les sentiments de l’enfant des campagnes réactualisés chez le jeune homme des villes n’aient rien perdu de leur fraîcheur chez le vieux savant après un demi-siècle de carrière universitaire au cœur du Quartier latin.)

 En attendant, c’est derrière les murs du lycée Lakanal, à la fin des années 1950, au moment où Bouveresse « découvrait le monde » – en découvrant la normalité de la corruption, au point où « ce sont les gens qui ont encore envie de protester qui ne sont pas normaux » –, que son professeur d’allemand (et futur chef de file malheureux des communistes réformateurs), Pierre Juquin, le livrait au démon de Kraus. Sans défense, Bouveresse avoue qu’il s’est « laissé complètement fasciner par lui [au point] de devenir un krausien presque fanatique, [jugeant] qu’il avait à peu près systématiquement raison ».

 Dans une situation qui manquait de neutralité, Rainer Maria Rilke ­mettait Sidonie Nadherny en garde contre l’emprise de Kraus, cite Bouveresse : « Vous êtes en face d’une arme, d’un homme armé, d’un agresseur intellectuel – et la réciprocité naturelle de ce face-à-face n’est féconde qu’aussi longtemps que, d’une manière ou d’une autre, vous vous défendez ; si une amitié résulte de cela, alors cela ne peut être qu’une amitié complètement en armes, afin que les vôtres puissent s’exercer dans cette ­rencontre. » Cette exhortation à la prudence étant adressée à celle qui fut l’amante de Kraus, on ne saurait dire plus clairement la nature du type de relation que celui-ci a imposé et de l’usage qu’on peut en faire : se préparer à la guerre intellectuelle.

 Il semble toutefois, prévient Bouveresse, qu’« un bon nombre de ceux qui ont subi l’influence de Kraus se sont rendu compte après coup qu’ils n’avaient pas été suffisamment armés pour résister aux armes qu’il utilisait ». Ce qui n’est pas seulement préjudiciable à l’apprenti – à la conservation de son indépendance intellectuelle et morale – mais aussi à l’efficacité du combat. Ceux qui luttent contre la tyrannie des idées dominantes peuvent perdre autrement qu’en perdant la bataille : en devenant des tyrans eux-mêmes. Aussi le philosophe démocrate qui a survécu à son démon se montre-t-il bien conscient que les armes forgées par le satiriste « ne peuvent être utilisées de façon à la fois juste et efficace que par des gens qui sont capables également de leur opposer celles qu’ils possèdent eux-mêmes ». Autrement dit être soi-même armé, et même bien armé, pour anticiper les dommages potentiels du combat ; et être suffisamment conséquent pour savoir, lorsqu’on accepte la guerre, qu’on doit également accepter le risque de la gagner, et donc être préparé à faire face aux conséquences indésirables de la victoire.

 C’est ainsi que Bouveresse définit son programme krausien : « Il est absolument impératif pour le monde d’aujourd’hui, même si cela ne va pas sans un certain risque, d’accepter d’affronter ouvertement l’agresseur déclaré et déterminé [que Kraus] constitue effectivement pour lui, au lieu de se dérober à la lutte et de faire semblant d’ignorer, en même temps que la justice réelle et la grandeur de la plupart de ses combats, la force considérable des armes avec lesquelles il les a menés et nous exhorte à les continuer. »

Il ne doit pas être trop réducteur d’affirmer que les grandes batailles que Kraus a menées se ramènent finalement à des batailles contre la presse, qu’il a accusée d’être responsable de tous les maux qui se sont abattus sur l’humanité de son temps. Une tâche et un danger en face desquels « l’inquiétant Karl Kraus » assumait sans hésiter le rôle de prophète armé des armes du satiriste : « Un cannibale, un juge qui prononce des sentences inattaquables, qui s’attribue la position d’une instance suprême, d’un Jugement dernier sur la terre (sans intercession des saints pour adoucir le châtiment) », comme l’a dit Sigurd Paul Scheichl, traduit Bouveresse.

 La corruption étant toujours en dernière analyse, dans la logique krausienne, corruption du langage – « dont la grammaire et l’esprit de la langue sont estropiés par des barbouilleurs d’encre indignes », comme il dit, cite Bouveresse –, la principale responsabilité tombe de fait sur ceux dont c’est le métier d’en faire usage : les écrivains, les universitaires, et les journalistes en particulier, du fait des capacités de la presse à démultiplier, comme l’explicite Bouveresse, « des faits de langage dont l’absurdité et l’atrocité viennent en quelque sorte redoubler celles des faits eux-mêmes ». La Première Guerre mondiale fut pour Kraus le champ d’expérimentation de ce fait fondamental (pour lui) dans sa dimension la plus dramatique (pour lui). Et sa première Grande Guerre à lui aussi, avec ses armes, que Bouveresse énumère : « La déconstruction et la décontamination systématiques de l’imaginaire appauvri, stéréotypé et même le plus souvent infantilisé du type d’homme qu’ont produit la société capitaliste moderne et le règne universel du marché et de la marchandise. » Des armes que Kraus a retournées contre les responsables de la production ininterrompue et démultipliée à l’infini par la presse du langage corrompu et dégradé dans lequel a été réduit à s’exprimer le plus grand nombre et sans l’emprise duquel le plus grand nombre n’aurait pas accepté cinq pareilles années de barbarie.

 (Faisant du langage le champ de bataille essentiel et son domaine de prédilection, Kraus fait du même coup, en bon intellectuel, d’une bataille de mots une bataille politique primordiale. Maintenant, comme l’a souligné Adorno, cite Bouveresse, « loin d’être des phénomènes secondaires et anodins, les dévastations linguistiques sont annonciatrices de dévastations beaucoup plus graves, du point de vue social et humain, et la critique du langage peut par conséquent être, dans certains cas, la forme par excellence de la critique sociale ».)

 S’agissant du genre de travail réalisé par Kraus sur le rôle de la presse en temps de guerre, disons seulement que, selon son biographe Friedrich Rothe, pour lui (cite Bouveresse) tout commence, avant même le triomphe de Hitler, autour de 1900 avec des phrases de journal : « Elles avaient transformé les choses et les processus réels en succédanés, créé une atmosphère de haute tension politique, privé le lecteur avide de sensation de sa propre perception et affaibli l’imagination. Avec des slogans trompeurs comme “démonstration de force”, “éclat des armes” et “place au soleil”, les journaux patriotiques avaient poussé pour finir dans la guerre mondiale les puissances centrales, qui, dans les situations critiques, avaient été si souvent “culbutées”. Pendant la guerre, ils ont incité à tenir jusqu’au bout ; après, ils ont tout fait pour faire tomber dans l’oubli la réalité horrible de celle-ci, afin que la génération suivante, sans être perturbée par les souvenirs, puisse faire à nouveau son entrée au “champ d’honneur”. »

 (Il n’est jamais nécessaire, écrit souvent Bouveresse, de chercher très loin pour montrer l’actualité, et souvent l’actualité la plus brûlante, des analyses de Kraus. Si les démocraties n’entrent jamais en guerre, c’est bien connu, que pour des raisons légitimes et à commencer pour légitime défense, les justifications les plus récentes suivent une escalade qui aurait confirmé le satiriste viennois dans l’idée que « la presse coupe l’herbe sous le pied du satiriste ». De la novlangue des « guerres justes », on se souvient qu’un train pulvérisé par un avion de l’OTAN était devenu une « perte collatérale » et les « bombardements » des « frappes chirurgicales ». Du vocabulaire qui fit la une de tous les médias en tenue de campagne, on gardera les « guerres humanitaires », les assauts contre « l’axe du Mal », des « interventions » armées baptisées « Justice sans limites » et « Liberté immuable ». En septembre 2010, l’opération « Aube nouvelle » succédait à huit ans d’occupations militaires appelées « Libération de l’Irak ». Quant à la « guerre contre le terrorisme », portait-elle si mal son nom que l’administration Obama ait dû la rebaptiser « Opérations d’urgence à l’étranger » ? Pourtant, tout le monde n’a-t-il pas, partout et de tout temps, condamné sévèrement et unanimement le terrorisme ? Les nazis eux-mêmes n’ont-ils pas conduit des opérations appelées « contre-terroristes » contre les partisans terroristes ? Et, tout naturellement, rappelle Noam Chomsky, les États qualifient de « contre-terrorisme » leurs programmes contre-insurrectionnels : « Les mêmes personnes – ou les mêmes actions – peuvent rapidement être cataloguées comme “terroristes”, puis tout aussi vite devenir des “combattants de la liberté” – et inversement… C’est là une prérogative magique du pouvoir » – et des médias qui le servent.)

Entre autres admirations pour le satiriste viennois que le jeune redresseur de torts a transmis sans altération au vieux philosophe, il y a le choix de Kraus – qui fait sa « grandeur » (dit Bouveresse) – de « n’avoir jamais accepté ni l’impersonnalité ni la normalité du phénomène, d’avoir choisi de citer des textes et des noms et de désigner des responsables précis de la médiocrité, de la malhonnêteté et de la bassesse “ordinaires” ». C’est une admiration suffisamment rare, surtout lorsque l’admirateur est monté aussi haut dans la reconnaissance sociale qu’un professeur au Collège de France, pour qu’on s’y arrête. D’autant que cette admiration n’en est pas restée au stade de la déclaration solennelle mais s’est accompagnée d’une mise en pratique, par l’admirateur lui-même, du refus de « l’impersonnalité du phénomène » et du choix « de citer des textes et des noms et de désigner des responsables précis de la médiocrité, de la malhonnêteté et de la bassesse “ordinaires” ». Sans forfanteries mais pour des raisons d’efficacité : afin d’enlever toute ambiguïté à la réception des critiques. Lorsque Kraus déclare, cite Bouveresse : « Il serait plus commode de remplir les pages de la Fackel d’accusations forfaitaires contre l’“ordre social”, qui, comme me l’assurent des gens expérimentés, est seul responsable de l’escroquerie aux actions ; plus commode et avant tout moins dangereux », Bouveresse précise : « Aussi longtemps que la critique reste complètement impersonnelle et générale, elle ne se distingue pas réellement d’une forme de complicité indirecte, puisqu’elle ne peut précisément gêner personne. »

 Déjà du temps de Kraus (dit Bouveresse), les médias n’avaient pas leur pareil pour s’attribuer des brevets de moralité, clamer leur indépendance en double page et ne jamais reconnaître leurs erreurs. Ainsi, lorsque Jean-Marie Colombani, alors directeur du Monde, faisait mine de s’étonner des pouvoirs qui menacent la liberté de la presse en rappelant, sans vergogne, comme une exception vertueuse, que Le Monde est « le seul quotidien de la presse française qui appartienne à ceux qui le font et à ceux qui le lisent », et dont le capital « n’est contrôlé par aucun groupe industriel mais par ses différentes sociétés de personnel » – une affirmation qui, dix ans plus tard, ne manque pas de sel –, Bouveresse ne fait même pas le détour par les commentaires sarcastiques de Kraus pour commenter cette tartufferie en rappelant que « la liberté de la presse ne réside plus depuis longtemps dans la censure étatique mais dans les formes d’autocensure qui résultent de l’assujettissement des journaux aux intérêts et aux pouvoirs économiques qui les contrôlent ; et que, si un doute est jeté sur quelque chose, ce n’est pas sur la liberté de la presse, qui ne pourrait être plus grande, mais plutôt sur l’indépendance des journaux et la volonté réelle de ceux qui les font de la faire respecter ».

 Il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste de la vie culturelle et politique viennoise durant la première partie du xxe siècle pour faire le parallèle avec Le Monde lorsque Kraus (et Bouveresse qui le cite) explicite les raisons pour lesquelles il s’est choisi la Neue Freie Presse, journal de référence de la bourgeoise cultivée, pour « objet principal de [ses] attaques ». Par exemple dans l’« affaire Friedjung », qui illustre les services rendus par la presse aux Affaires étrangères autrichiennes dans leur tentative d’imposer l’idée d’une guerre préventive ; version grand-guignolesque de la couverture par Le Monde du rôle de la France dans le génocide rwandais. Plus quotidiennement (absolument tous les jours), le problème pour Kraus, que traduit Bouveresse, reste que, « si notre presse se donnait pour ce qu’elle est réellement, en tant qu’élément de l’ordre mondial capitaliste, combien les choses iraient mieux autour de nous ! » Car pour le satiriste, dit Bouveresse, « le véritable ennemi n’est pas tant l’affairisme lui-même que la contradiction entre les mots et les actes, la duplicité et le double langage ». Ne faisant pas mystère de sa mission (conseiller les détenteurs d’actions), la presse financière ne fait donc pas non plus mystère de sa dépendance à la Bourse et à ceux qui la dirigent : n’étant pas en contradiction avec elle-même, elle échappe en ce sens à la critique morale. Contrairement à un journal qui, dit Kraus, cite Bouveresse, «se donne pour la grande feuille d’opinion, qui est toujours considérée comme telle et ne constitue en vérité qu’une enveloppe de feuilles pour le contenu pénétrant de The Economist ! » S’il n’y a rien « d’étonnant à ce que des puissances d’argent qui pratiquent le brigandage s’empressent de s’assurer le protectorat de la Neue Freie Presse », il serait moins préjudiciable qu’on laisse au moins les idéaux intacts plutôt que les mettre au service de « boutiquiers qui essaient de se faire passer pour des héros de la moralité et de la culture », renchérit le philosophe sur le satiriste.

 Sur la manière dont notre actualité illustre à merveille l’inactualité de la corruption de la presse, Bouveresse a cité le cas, alors d’actualité, d’un numéro du Nouvel Observateur qui comprenait une « grande enquête » où l’on nous promettait qu’une (fameuse) maxime du (grand) Albert Londres, « Porter la plume dans la plaie », allait être appliquée par les journalistes à leur propre métier. Nous n’avons pas été déçus : dans le même numéro, un dossier de cinq pages était consacré à « la célébration d’un livre publié par son propre directeur, Jean Daniel, dans lequel on n’avait pas oublié – c’est presque la moindre des choses – d’inclure un article de l’auteur lui-même ».

 Plus généralement, sur le monde du (grand) journalisme, Bouveresse rappelle que Kraus a « souligné de façon répétée » qu’on y est « d’autant plus chatouilleux sur la question de l’honneur que [selon lui aussi] on en a moins ; et d’autant plus enclin à parler d’éthique et de déontologie que [selon lui aussi] on ignore à quoi peut ressembler ce genre de chose ». On excusera donc un « quotidien de référence » comme Le Monde de manifester une répugnance encore plus grande que les autres médias (qui ne s’excusent pas non plus) à reconnaître clairement ses fautes et à s’en excuser. Sans toutefois aller jusqu’à excuser la manière dont certains journalistes répondent à la critique. Par exemple lorsque Edwy Plenel, ancien directeur de la rédaction du Monde, administre à ses lecteurs, résume Bouveresse, « une leçon de haute philosophie, dans laquelle la parole est donnée notamment à Spinoza, Deleuze, Nietzsche et Freud, tout cela pour appliquer la plus classique et la plus misérable de toutes les stratégies immunisantes, à savoir celle qui permet de se soustraire à toute espèce de critique en affirmant qu’on a été attaqué non pas parce qu’on avait pu mériter certains reproches mais, au contraire, justement, parce qu’on était irréprochable. Il n’y avait pas, dans le livre de Péan et Cohen [La Face cachée du Monde], une seule critique qui aurait pu mériter une réponse digne de ce nom, il y avait seulement un journal exemplaire que des jaloux ont voulu, pour cette raison, détruire ».

 (L’espèce d’arrangement « en famille » par lequel s’est conclue l’affaire juridico-éditoriale de La Face cachée du Monde ayant justement laissé Le Monde en l’état, les mêmes affaires ont continué après le départ des accusés. Prendre connaissance des malversations dont peut se rendre coupable notre « journal de référence » pour nuire à un éminent linguiste américain, par ailleurs critique des médias et des politiques impérialistes, laisse présager de quoi les médias sont capables lorsque de vrais enjeux politiques et économiques sont en jeu. Pour la visite de Noam Chomsky, invité par Jacques Bouveresse à un colloque au Collège de France sur le thème « Rationalité, vérité et démocratie », le journaliste Jean Birnbaum – donation aux derniers vivants recrutée par Edwy Plenel – n’a pas hésité, pour monter de toutes pièces un dossier à charge, à instrumentaliser et déformer les propos de l’éditeur franco-américain André Schiffrin qu’il avait interviewé plusieurs mois plus tôt. La demande d’un droit de réponse est restée sans suite ; et ceux qui ont voulu rétablir les faits ont dû se contenter de parutions marginales tandis que le mensonge continue d’être diffusé en masse. Aux yeux de Kraus, pour Bouveresse, le plus grave n’est pas le mensonge et la corruption eux-mêmes mais la tolérance dont ils bénéficient le plus souvent : et la façon dont on « s’évertue à décourager ceux qui sont décidés à la combattre » : le fait, dit Kraus, cite Bouveresse, que les intellectuels et les journalistes « qui représentent [la corruption] sont aujourd’hui appelés exclusivement à être les transmetteurs et les producteurs de valeurs culturelles ».)

 Avec un autre journaliste du Monde, la défense pro domo des médias sort de l’autosatisfaction puérile pour embrasser la cause même de l’humanité. Le compte rendu d’un livre (aujourd’hui oublié) sur le journalisme et la démocratie donne à Nicolas Weil l’occasion d’affirmer haut (en sous-titre) que « l’ordre de la liberté est menacé par les critiques anti-médias ». Rien de moins. « Diable ! » s’exclame Bouveresse qui, comme tout un chacun, croyait que la démocratie avait été définie par la possibilité, au moins théorique, que tous les pouvoirs puissent être critiqués. Mais non, c’est la critique des médias en tant que telle qui représente, pour la fine fleur du journalisme, un danger pour la démocratie et pour la liberté : « L’idée que la presse peut parfaitement se comporter, elle aussi, de façon antidémocratique et que ce pourraient être justement les vrais démocrates qui ont le plus envie et le plus de raisons objectives de la ­critiquer est-elle si difficile à comprendre ? demande le philosophe ­krausien. Et peut-il y avoir, dans une démocratie digne de ce nom, un comportement plus antidémocratique que celui qui consiste à identifier sa propre cause et ses intérêts à ceux de la démocratie elle-même, avec la prétention d’échapper ainsi à la critique ? »

 Il est évidemment remarquable qu’au début du xxe siècle déjà, toute petite encore, la presse confondait la défense de sa liberté avec celle de la liberté tout court. La manière dont Kraus a traité cette confusion, si elle n’a pas les vertus de l’équité et de la modération, a au moins celle de la franchise et de la clarté : en 1914, à la plainte de la Neue Freie Presse que son correspondant avait été expulsé de Turquie, le satiriste a répondu qu’« une humanité qui a déclaré comme la loi suprême de sa liberté la liberté de la presse » est dans une situation telle (cite Bouveresse) qu’elle « mériterait honnêtement d’être décimée par une guerre mondiale ».

 À quoi pourrait bien servir la liberté de penser et d’écrire, se demandait Kraus, dit Bouveresse, chez des gens où ont « toujours manqué et continuent à manquer, fondamentalement, aussi bien la capacité de jugement que la rigueur morale et le courage » ? Et que vaudrait la liberté d’une presse, continue Bouveresse, « qui se montre régulièrement capable de se mettre “librement” à la disposition de ce que le monde moderne peut produire de pire en matière de pouvoirs abusifs et injustes, et même, si les circonstances l’exigent, de tyrannies de la pire espèce ? » Et en quoi la presse est-elle particulièrement qualifiée pour la défense de la liberté : tout ce qu’elle peut faire contre l’oppression et la dictature, insiste Bouveresse, ne le fait-elle pas régulièrement pour elles, en « se mettant docilement au service du mensonge qu’elles ont besoin de propager et de la manipulation de l’opinion à laquelle elles sont forcées de recourir » ?

 Pour illustrer la radicalité d’une telle condamnation du journalisme, on peut rappeler (rappelle Bouveresse) que Kraus préférait encore la censure à « ce qu’on est convenu d’appeler la liberté (c’est-à-dire, pour lui, la liberté de nuire) de la presse : “Censure et journal. Comment ne devrais-je pas trancher en faveur de la première ? La censure peut étouffer la vérité à la longue, en lui enlevant la parole. Le journal étouffe la vérité à la longue, en lui donnant les mots. La censure ne nuit ni à la vérité ni au mot ; le journal aux deux” ».

 Il est remarquable que la menace d’une nouvelle guerre mondiale n’ait pas fait changer d’avis Kraus sur les avantages comparés de la censure de la presse et de sa liberté de nuire ; non plus que le « soupçon injurieux, rapporte Bouveresse, qu’il a dû affronter, d’avoir enfin obtenu ce qu’il voulait et demandait » : la mise au pas de la presse libérale par les nazis. Pour Kraus, « le national-socialisme n’a pas anéanti la presse, mais la presse a produit le national-socialisme. En apparence seulement comme réaction, en vérité comme prolongement » ; et si la presse avait été empêchée de nuire en temps utile, le monde « n’aurait à se repentir d’aucune guerre et à avoir peur d’aucun Hitler ». De la même manière que, pour Kraus, les esprits avaient été préparés à vivre cinq années de boucherie en 1914, les mêmes esprits avaient été, pour Kraus, préparés au règne de la barbarie nazie. La responsabilité de la presse dans ces préparatifs et donc ces événements fait si peu de doute que, pour Kraus, précise Bouveresse, même si l’avènement du nazisme devait signifier l’anéantissement de la presse, il resterait encore vrai que la presse « a tort de se poser en victime innocente parce qu’elle a joué en toute bonne conscience et avec une constance remarquable un rôle absolument déterminant dans le processus d’abêtissement intellectuel et moral qui a détruit la capacité de compréhension et de résistance des individus, et préparé ainsi le désastre ultime ». Comme la Première Guerre mondiale, l’aube de la suivante (qu’il n’a pas connue) fut, pour Kraus, un nouveau champ d’expérimentation, et l’arrivée au pouvoir des nazis une nouvelle confirmation éclatante, à ses yeux, dit Bouveresse, que, « quand on maltraite à ce point le langage et pense, par conséquent, de façon aussi fautive, on ne peut pas ne pas agir simultanément de façon immorale et même criminelle : il y a tout lieu de s’attendre à ce que l’absence totale de respect pour le langage s’accompagne d’une absence de respect aussi complète pour l’être humain lui-même ».

 Même si l’on reproche à la presse, comme dit Bouveresse, d’« attirer l’attention un peu trop exclusivement sur ses malheurs et de ne pas s’interroger suffisamment sur ses fautes », on n’est évidemment pas obligé de « désigner les causes et d’évaluer les responsabilités » à la façon dont Kraus le fait : ce que Bouveresse ne fait pas et précise, d’ailleurs, qu’il n’a pas besoin de le préciser. Maintenant, il n’est pas nécessaire d’être grand clerc – voire, se demande souvent Bouveresse, si ça n’est pas plus gênant qu’autre chose de l’être –, ni même affidé à l’une ou l’autre secte marxiste, pour faire le constat qu’en remplaçant « nazisme » par « capitalisme » les propos de Kraus gagnent en actualité sans rien perdre en pertinence.

 Ainsi, relativement aux valeurs que la presse est supposée défendre, le problème est que, ayant été capable de prendre régulièrement, comme le rappelle Bouveresse, « le parti de l’oppression, du mensonge et de l’injustice », on voit bien que « les grandes phrases sur la liberté, la vérité et la justice », derrière lesquelles les représentants les plus visibles des médias, en se présentant comme leurs protecteurs par excellence, ont pris l’habitude de se protéger, ne protègent plus personne d’autre qu’eux-mêmes. On voit donc mal en quoi, lorsque les calamités que les médias ont favorisées (sinon tolérées) mettent les journalistes en danger, la défense de leurs libertés doive en quoi que ce soit devenir la défense des nôtres.

On aurait pu attendre des journalistes et des intellectuels français qu’ils traitent Kraus autrement qu’ils traitent ses compatriotes de gauche, humanistes et démocrates issus des Lumières – ce qu’il n’est pas. Après tout, dans la patrie des éditions Gallimard on peut entrer au panthéon des Lettres lorsqu’on a été nazi (Heidegger), fasciste (Jünger), antisémite (Céline), fasciste et antisémite (Blanchot, Pound), stalinien (Aragon) ou vichyste (Morand, Drieu). Mais jamais lorsqu’on a critiqué la presse avec un peu de vigueur ? Pourtant, au crédit de Kraus, celui-ci ne fut-il pas rangé par Musil, mentionne Bouveresse, aux côtés de Heidegger, parmi les « dictateurs dans l’ordre de l’esprit » ? Enfin, Kraus ayant été accusé d’avoir fait preuve d’une « complaisance coupable à l’égard du nazisme », cette faute aurait pu lui permettre de bénéficier du type d’asile politique que les ­lettres françaises accordent à ce genre de (grands) auteurs. On pourrait le regretter ; mais ce qui est clair et plutôt rassurant, juge Bouveresse, est que, « si beaucoup de gens se sont trompés de façon peu excusable sur l’attitude de Kraus à l’égard du nazisme, les nazis ne se sont manifestement pas trompés, pour leur part, sur son cas ». Quand certains acceptaient des postes dans l’université (Heidegger) et quand d’autres, qui en occupaient dans l’armée d’occupation (Jünger), voyaient leurs livres compter parmi les best-sellers de l’espace culturel national-socialiste, ceux de Kraus étaient interdits, et, en octobre 1938, les SA ont démoli ses archives. (Ruse de la raison historique, malgré sa rupture tonitruante avec la social-démocratie et tous ses amis de gauche – y compris communistes comme Brecht –, la postérité de Kraus penche à gauche, et même plutôt à l’extrême gauche. Pour ne parler que des plus connus de ceux dont on a rapproché les noms de celui de Kraus – d’Orwell à Chomsky en passant par la critique radicale des médias que représente Serge Halimi –, dans cette liste, le citoyen Bouveresse tient la position politique la plus centriste.)

 La lecture la plus typiquement journalistique qui soit de Kraus est sans aucun doute celle qui consiste à prendre au pied de la lettre et comme un aveu la première phrase de la Troisième Nuit de Walpurgis : « Je n’ai aucune idée sur Hitler. » Tout serait dit, même si suivent trois cents pages d’analyse du nazisme qui obligent à se redire, à la lecture de chaque page, qu’elles n’ont pas été écrites au plus tôt en 1944 mais bien de mai à ­octobre 1933, soit durant les mois qui ont suivi l’arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne. Tout serait dit, bien que ce livre fasse la preuve que toutes les informations étaient disponibles et qu’elles suffisaient bien – pour ceux qui n’avaient pas perdu leur capacité à lire en même temps que « tout sens de la réalité, aussi bien naturelle que morale », comme dit Bouveresse – pour comprendre ce qui allait se passer, et en particulier l’extermination des Juifs d’Europe. Ce n’est pas le moindre des mérites de ce livre de Kraus que de démasquer un mensonge qui a servi d’alibi, notamment aux intellectuels les plus réputés et aux gens les plus cultivés qui, à l’époque, ne « pouvaient pas encore savoir ». Voilà qui explique peut-être le type de réception qu’on réserve à Kraus dans la patrie des éditions Bourgois, où l’on comprend (avec empathie) que, la démocratie libérale ayant eu si peu de satisfactions à proposer aux grands hommes, on puisse juger leur collaboration active avec les régimes fascistes pour de la vertuquand elle passe pour un crime chez les petits : « Sous cet angle, et tout bien considéré, considère Philippe Lacoue-Labarthe, cite Bouveresse, le mérite de Heidegger, incalculable aujourd’hui, aura été de ne céder que dix mois. » Heureusement, rappelle Bouveresse, un nombre nettement plus important « d’écrivains et de penseurs réellement grands dans leur ordre » – et qui n’avaient pas besoin d’être de gauche ni même démocrates – ne se sont jamais laissé séduire par le type de « révolution » qu’a proposé le programme national-socialiste. Illustration de ce qu’il était possible de penser plutôt que céder, la Troisième Nuit de Walpurgis réussit même à nous faire sourire :

 « On voit depuis longtemps déjà que tout ce que l’Allemagne nouvelle mijote et expose n’est pas très appétissant : rien que l’action et la volonté, le sang et la terre ; chaque slogan est une grenade à main, tous ces regards d’auteurs qui ressemblent à leurs lecteurs, visages tous pareils, autant de succès de librairie ; optimisme affligeant d’une génération qui a entendu parler du “J’ai vu la mort en face” et se sent obligée à la répétition et au viol du reste de l’humanité. Grouillement d’individus prêts à l’emploi : hommes de plume, adorateurs de la santé, et maintenant ces hommes de main qui font dans la transcendance et proposent dans les universités et les revues de faire de la philosophie allemande une école préparatoire aux idées de Hitler. On trouve parmi eux le penseur Heidegger qui aligne ses fumeuses idées bleues sur les brunes et commence à reconnaître clairement que l’univers intellectuel d’un peuple est “le pouvoir de conserver fermement ses forces relevant de la terre et du sang comme pouvoir d’intime excitation et de vaste ébranlement de son être”.

 » J’ai toujours su qu’un savetier de Bohême est plus proche du sens de la vie qu’un penseur néo-allemand. Pourquoi faudrait-il que le peuple soit excité et ébranlé par ses forces relevant de la terre et du sang ? Et comment une telle chose pourrait-elle lui être profitable ? Voilà qui est plus affaire de croyance que de démonstration. »

Si on peut constater que Bouveresse continue de faire siennes, entre autres critiques impitoyables par Kraus, en plus de celle des médias et des intellectuels, celles du progrès, de la société de consommation et de la société du spectacle – dont le philosophe dit qu’elle a été « souvent imitée par des gens qui la plupart du temps ne la connaissaient pas » et dont il ne croit pas qu’elle « ait jamais été égalée et encore moins surpassée » –, c’est dans les domaines des prises de positions politiques que le rationaliste résiste le plus ouvertement au démon du satiriste.

 Les relations de Kraus avec le socialisme ressemblent autant à une amitié impossible qu’à une amitié déçue. On sait (précise Bouveresse) qu’il a « adhéré pendant un temps, de façon critique, au programme socialiste, sans jamais réussir à s’entendre réellement avec les partis et les appareils qui étaient censés le représenter ». Au début des années 1930, il a accepté qu’une association portant son nom et reprenant ses textes œuvre à l’intérieur de la social-démocratie autrichienne. Sur les critiques formulées par Kraus contre la politique de leur parti, les militants ont fait la déclaration suivante (qui ne manque pas d’allure, même si on ne pense pas à la production de leurs continuateurs français) : « Ce que Karl Kraus exige du parti coïncide avec l’esprit et le sens du programme du parti. Et si les choses se passaient comme elles le doivent, les travailleurs de tous les pays devraient être remplis de gratitude à son égard, parce qu’il leur montre le chemin qui conduit à un monde où “les frimeurs, que ce soit par la classe, par l’argent ou par la culture”, n’ont plus leur place. » Mais quand ses « amis de gauche » lui ont reproché son ralliement au régime de Dollfuß, vécu comme une trahison des idéaux socialistes, Kraus, rappelle Bouveresse, « ne s’est pas privé de rappeler que ceux qui l’avaient pris pour un radical de gauche ou même simplement pour un homme de gauche l’avaient fait sans lui demander son avis et à leurs risques et périls ».

 Le domaine de prédilection de la satire étant la critique morale et sa qualité première l’outrance, on nous demande en général de ne pas nous étonner d’un manque d’efficacité (politique), voire de lucidité (politique), chez le satiriste et chez ceux qui s’aventurent en politique avec ses jugements (moraux). S’agissant du fait que Kraus donne l’impression de trouver « beaucoup moins redoutable » le pangermanisme ouvertement proclamé de certains idéologues que le « pangermanisme dissimulé et hypocrite d’un journal libéral comme la Neue Freie Presse », Bouveresse suggère que ce classement des dangers ne favorise pas « la sûreté du jugement politique et l’appréciation correcte du rapport des forces politiques et idéologiques ». Pourtant, encore une fois, sans aller chercher très loin dans la France contemporaine, on peut se demander qui fut le plus « redoutable » à l’époque où le PS au pouvoir « modernisait » la société française : le capitalisme ouvertement proclamé du Figaro ou le capitalisme « dissimulé et hypocrite d’un journal libéral comme » Le Monde ? Et aujourd’hui : le fascisme ouvertement proclamé du Front national ou le fascisme (de moins en moins) « dissimulé et hypocrite » de l’UMP ?

 Les limites de la provocation satirique seraient flagrantes chez Kraus lorsqu’il aurait, à l’égard des socialistes, « péché par excès d’intransigeance et manque de sens politique », en particulier, explique Bouveresse, lorsque ceux-ci, entre autres ajustements et compromissions, ont consenti à se réconcilier avec le préfet de police Schober, accueilli avec solennité, en 1930, dans la Maison des travailleurs pour la commémoration du souvenir du massacre de juillet 1927, à l’issue duquel Kraus avait fait placarder sur les murs de Vienne des affiches nommant le coupable sommé de démissionner – ce qui ne manquait pas de panache, ni, d’ailleurs, de sens politique. Que le préfet Schober ne soit pas un social-démocrate ne change rien aux yeux de Kraus ; il fera au contraire un parallèle avec son homologue social-démocrate à Berlin, Zörgiebel, qui, le 1er mai 1929, dans des circonstances comparables, avait donné la même réponse aux mobilisations ouvrières : la troupe. La seule supériorité de l’honorable criminel autrichien sur l’honorable criminel allemand, fit remarquer ironiquement Kraus, fait remarquer Bouveresse, est d’« avoir provoqué un nombre moins grand de morts ».

 On pourrait aussi se demander si c’est au nom de l’efficacité des politiques de compromis envers les divers régimes autoritaires menées le plus souvent par les régimes sociaux-démocrates et républicains qu’on doit juger de l’inefficacité des « excès d’intransigeance » reprochés à Kraus par les professionnels de la politique. Qui reprochent également à ses attaques personnelles et personnalisées de n’être que l’expression de sa mauvaise humeur : ancien « disciple » du satiriste, le chancelier (social-démocrate) Bruno Kreisky « explique » le choix par Kraus de soutenir Dollfuß – au moment où l’Allemagne nazie était prête à absorber le monde germanique pour lancer sa croisade raciale – par le fait, rapporte Bouveresse, qu’il « avait purement et simplement un mauvais caractère politique, un ­mauvais caractère en général ».

  • 1  Sur la proximité entre les critiques radicales par Kraus de la social-démocratie et celles de ses (...)

 On insiste donc souvent sur les limites de la critique « morale », par le satiriste, des dirigeants social-démocrates autrichiens, dont les sympathies pangermanistes leur ont valu d’être qualifiés d’« agents de la dementia nationalis » incapables de « reconnaître l’inconciliabilité du nationalisme et de la dignité humaine » : « Ne peuvent-ils donc pas nous tuer sans nous rendre auparavant stupides ? » exigeait Kraus, cite Bouveresse. L’une des cibles principales du polémiste fut le secrétaire d’État aux Affaires étrangères et social-démocrate Otto Bauer : non seulement celui-ci s’était activé, dès novembre 1918, à la réalisation de l’Anschluß, mais il fut l’un des promoteurs de l’idée (aussi stupide que criminelle aux yeux de Kraus, précise Bouveresse) qu’on puisse parier, au risque d’une nouvelle guerre mondiale, sur l’effondrement du régime hitlérien pour favoriser une révolution prolétarienne mondiale et le triomphe de la social-démocratie. Autrement dit une stratégie qui avait moins de chances de contrecarrer que d’accomplir le programme national-socialiste et l’avènement d’une guerre mondiale. Une analyse qui n’est pas si loin de celles qu’ont formulées, dans l’entre-deux-guerres, des spartakistes, des anarchistes, des conseillistes et autres communistes antistaliniens – à qui on pourra reprocher d’avoir perdu mais ni d’avoir manqué de sens politique ni d’avoir eu tort 1. À moins de réduire la politique à un jeu de prises de positions tactiques (dont la plupart d’entre nous sont d’ailleurs privés), est-il donc tout à fait sûr que les excès propres aux attaques morales et personnalisées du satiriste manquent de sens, sinon d’efficacité politiques ? Après tout, dans un monde politique (de plus en plus réduit à des « débats », désormais télévisés) où les arrangements ne sont pas plus dissimulés que les changements d’allégeance entre partis au pouvoir, voire passent pour le nec plus ultra de la démocratie (il n’est pas besoin de remonter plus loin que les débuts du quinquennat français en cours pour en trouver des exemples), alors que se succèdent en se bousculant les « hommes [et les femmes] de plume » prêt(e)s à justifier, poliment, tous les vrais compromis, les fausses ruptures et les fausses oppositions qui désespèrent le plus grand nombre confiné au rôle de spectateur quotidien et d’acteur à échéance électorale, le dernier rôle politique, en attendant le « réveil des masses », n’est-il pas tenu par le satiriste dans une société où le spectacle et la consommation ont pris toute la place ?

 Si Bouveresse refuse une légion d’honneur aussi bien à l’initiative du ministère Lang (PS) que du ministère Pécresse (UMP), on peut se demander, lorsqu’il utilise sa notoriété pour soutenir publiquement la candidature de la personnalité socialiste du moment, s’il refuse de se plier aux diatribes (gauchistes) du démon de Kraus contre la social-démocratie ou s’il met en pratique, lui aussi, toutes proportions gardées, la politique du « moindre mal ».

 Et, si l’immunité du philosophe de la connaissance aux penchants irrationalistes et au modèle tyrannique de Kraus ne fait pas de doute, non plus que sa résistance aux attaques portées par le satiriste contre la démocratie, l’intérêt pour ses outils trouve son sens dans la prise de conscience par le rationaliste des limites de l’Aufklärung. D’une part, à l’intérieur même de la tradition des Lumières, pour des raisons démocratiques – et même de radicalisme démocratique. Ce qui ne manque pas d’ironie s’agissant d’une leçon empruntée au très peu démocrate Kraus : c’est aussi contre les tentations élitistes de certains enthousiastes naïfs (le salut et la liberté des hommes naîtra de la lucidité acquise par la seule science et le seul exercice de la raison) que Bouveresse tient l’exercice de la satire pour un instrument de lutte efficace et l’ironie pour une méthode de connaissance indispensable. D’autre part, le monde intellectuel n’étant, aux yeux de Bouveresse, pas moins violent et injuste que les autres mondes sociaux, on ne peut y défendre l’honnêteté intellectuelle comme la justice sociale et économique sans accompagner l’exercice de la raison et les luttes pour un ordre social égalitaire par l’exercice d’une contre-­violence au moins équivalente à la violence de l’attaque dont sont ­l’objet ces valeurs inséparables aux yeux du démocrate armé.

 Maintenant, si on peut juger, comme Bouveresse, que la satire apocalyptique complète utilement les armes de l’émancipation par la connaissance et l’argumentation rationnelles, on doit bien constater qu’elle n’a pas plus de « force intrinsèque » que n’en a l’idée vraie (pour parler comme Pierre Bourdieu citant Spinoza). Même lorsque le rationaliste équipé du « manuel de combattant contre la domination symbolique » fourni par Kraus se fixe les objectifs les plus modestes. Par exemple lorsqu’on se prend à rêver que la seule lecture des analyses de Kraus (comme elle produit le ravissement du sujet qui ne se complaît pas dans son impuissance malheureuse) continue de pétrifier, un demi-siècle plus tard, les descendants de ceux que Kraus a poursuivis de ses imprécations : ainsi, entre autres hommes de plume toujours prêts à servir d’hommes de main, Pierre Assouline, « couvert numéro dix » de l’académie Goncourt, a survécu à sa découverte de l’existence de Kraus – il est vrai qu’en bon journaliste littéraire il n’a lu que sa notice sur Wikipédia…

On a vu les avantages que Bouveresse trouve dans son accueil fidèle du démon de Kraus. Mais que gagne ce dernier à prendre possession d’une personnalité aussi bien armée pour lui résister ? qui plus est un démocrate radical armé des armes de la raison ?

 Certes, Kraus n’aurait certainement pas supporté d’être abrité par un autre « satiriste apocalyptique » – s’il avait existé… Mais pourquoi pas un mystique de la langue (de Renaud Camus à Marc-Édouard Nabe, très douteux mais auxquels nos Lettres pardonnent presque tout au nom du « style ») ? Ou encore, d’Alain Finkielkraut à Jean-Claude Michéa, le moins grincheux des néoconservateurs à la française ? Sinon, parmi nos « anti-Lumières », non moins antidémocrates que Kraus mais (d’Alain Badiou à Michel Foucault) si prisés dans les couloirs les plus courus de l’Univer­sité, au sein des grandes comme des petites maisons d’édition et dans les officines du patronat comme dans les salons les plus chic de la gauche intellectuelle ?

 Qu’elle ait préféré un Aufklärer (certes sceptique) et un savant (certes peu sage) oblige à se demander si l’âme de Kraus ne serait pas (tout de même) moins intransigeante à l’état démoniaque qu’elle ne l’était emprisonnée dans son enveloppe charnelle. À moins que le satiriste ait fait, de son point de vue, le même constat que le rationaliste : leurs armes seraient complémentaires, leurs positions (minoritaires) plus proches et leurs combats plus communs, aujourd’hui, ici, qu’ils ne l’étaient à Vienne au siècle dernier. Les médias de masse, de plus en plus soumis aux puissances d’argent, n’ont-ils pas encore gagné en importance dans l’organisation sociale ? Les dirigeants de nos démocraties (vidées de toute substance démocratique) ne sont-ils pas moins que jamais capables de gouverner sans eux ? Les élites intellectuelles, dans leur grande majorité, ne sont-elles pas toujours plus ouvertement au service des classes dirigeantes et d’un ordre social inégalitaire ? La défense des droits humains n’a-t-elle pas perdu toute signification au point que les plus (démocratiquement) défendus soient ceux d’être bête, inculte et malhonnête ? Ne paye-t-on pas au prix fort de la pire aliénation les bienfaits attendus des progrès techniques ? Et la réalité elle-même ne dépasse-t-elle pas la satire au point que la satire n’a plus d’objet tandis que la raison éducatrice continue de faire la preuve éclatante de ses limites ?

 La moindre des lucidités est de constater la disproportion des forces en lutte et l’absence de résultats pratiques comme de perspectives réelles d’amélioration, constate Bouveresse à propos de la situation Kraus – et donc de la sienne aussi. Mais ce constat n’a évidemment jamais été ­suffisant pour décourager un satiriste accompagné d’un rationaliste.

Notes

1  Sur la proximité entre les critiques radicales par Kraus de la social-démocratie et celles de ses contemporains d’extrême gauche antistaliniens – sinon que ces derniers n’auraient évidemment jamais fait le choix d’un soutien, même « tactique », à Dollfuß –, lire par exemple l’analyse d’un communiste des conseils : « C’est à Hitler en effet, non à la social-démocratie, que de vieilles aspirations socialistes, telles que l’Anschluß de l’Autriche et le contrôle étatique de l’industrie et des banques, doivent d’être entrées dans les faits. […] Et d’une manière plus générale, il suffit de comparer ce que les socialistes disaient vouloir, et ne firent jamais, avec la politique pratiquée en Allemagne depuis 1933 pour s’apercevoir que Hitler a bel et bien réalisé le programme de la social-démocratie, mais en se passant de ses services. » (Paul Mattick, « Karl Kautsky de Marx à Hitler » [1939], Intégration capitaliste et rupture ouvrière, EDI, 1972 – merci à Charles Jacquier pour cette référence.)

2 Il serait injuste de ne pas mentionner ici le travail de Gerald Stieg, qui a maintenu vivante, notamment en France, la pensée du satiriste viennois : des Cahiers de L’Herne qui lui ont consacré (sous la direction d’Éliane Kaufholz) une livraison en 1975, en passant par un numéro spécial de la revue Austriaca en 1986, jusqu’au colloque « Actualité de Karl Kraus. Le centenaire de la Fackel » en 1999, où Jacques Bouveresse a donné une conférence qui est à l’origine de son livre sur Le Triomphe du journalisme,et où le programme de traduction de Kraus par les éditions Agone, auquel Gerald Stieg est associé, a largement puisé.

Thierry Discepolo

Réalisation : William Dodé