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Agone 55
« Hégémonie ou déclin de l’empire »
Coordination Philippe Olivera & Clément Petitjean
Parution : 15/01/2015
ISBN : 9782748902181
Format papier : 224 pages (15 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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"Avec ce qui est encore la première économie du monde, leurs marchés financiers, leur monnaie de réserve, leurs forces armées, leurs bases réparties dans le monde, leur industrie culturelle et leur langue internationale, les États-Unis disposent d’un ensemble d’atouts avec lesquels aucun autre État ne peut encore commencer à rivaliser. Les autres grandes puissances ne font rien pour contrebalancer le poids de l’Amérique, à la fois à cause de leur interdépendance économique et parce qu’elles ont tout intérêt à ce qu’elle continue à jouer son rôle de gardien de l’ordre dans les zones du monde les moins stables. Ainsi, alors que le poids des États-Unis dans l’économie mondiale décroît lentement, leur puissance politique reste sans commune mesure avec celle de quelque autre pays que ce soit."

Le début du XXIe siècle - les attentats du 11 septembre, l’invasion de l’Irak en 2003, la crise financière de 2008, la poursuite de la guerre en Afghanistan et le poids croissant de la Chine - a marqué un retour en force des débats autour de l’impérialisme américain. Assiste-t-on actuellement à un déclin de l’empire ? Faut-il au contraire parler d’une recomposition des formes de la domination mondiale ? À travers des études de cas, des essais critiques et des réflexions théoriques, les auteurs regroupés ici développent des interprétations concurrentes de l’impérialisme, son histoire, ses manifestations contemporaines, ses perspectives futures.

Au sommaire :

- Fredric Jameson, "Mondialisation et stratégie politique"
- Peter Gowan, "Cosmopolitisme néolibéral"
- Giovanni Arrighi, "Le début de la fin de l’hégémonie américaine"
- Patrick O’Brien, "Le mythe de la succession anglophone"
- Robin Blackburn, "Margarine impériale"
- Alan Cafruny & Timothy Lehmann, "Par-delà l’horizon. Les États-Unis et l’Irak"
- Peter Nolan, "Archipels impériaux. La Chine, le colonialisme occidental et le droit de la mer"
- Perry Anderson, "Notes sur l’état du monde"

Mondialisation et stratégie politique, Fredric Jameson
Pour beaucoup de gens, le cœur même de la mondialisation, c’est l’uniformisation de la culture mondiale et la disparition ou la simplification de formes culturelles locales populaires ou traditionnelles, qui laissent place à la télévision, à la musique, à la nourriture, aux vêtements et aux films américains. Mais cette peur s’est étendue de la sphère culturelle à la sphère économique – qui semble constamment se dissoudre dans le reste à travers le contrôle des nouvelles technologies, le renforcement des intérêts géopolitiques et, avec la postmodernité, la réduction du culturel à l’économique et inversement – et à la sphère sociale – où la question n’est pas tant de savoir si la « culture de consommation » fait partie du social que de savoir si elle marque la fin de tout ce qui, pour nous, constituait jusqu’à présent le social.

Mirages virgiliens. Note critique d’Empire (Hardt & Negri), Gopal Balakrishnan
La parution d’Empire de Michael Hardt et Antonio Negri a fait l’effet d’une bombe. Récusant crânement le verdict selon lequel la gauche irait de défaite en défaite depuis vingt ans, ils ont l’inébranlable conviction que le capitalisme contemporain, bien qu’apparem- ment imperméable aux oppositions anti-systémiques, est en tout point vulnérable aux émeutes et aux rébellions. Empire défend la possibilité d’un manifeste utopique pour l’époque contemporaine. Mais pour être efficace politiquement, une telle reconquête doit se confronter aux réalités implacables de ce monde-ci, sans trouver refuge dans l’extase théorique.

Cosmopolitisme néolibéral, Peter Gowan
On observe dans les faits un schéma d’évolution asymétrique en matière de souveraineté nationale : une tendance marquée à l’érosion des capacités d’action de la majorité des États appar- tenant au système international, couplée à une accumulation de prérogatives exceptionnelles au bénéfice d’un seul État – les États- Unis. En d’autres termes, il nous faut établir une nette distinction entre les membres de l’« Union pacifique » : les États-Unis n’ont jamais montré la moindre disposition à abandonner la politique de la force ni à se soumettre à une quelconque autorité mondiale supranationale.

Le début de la fin de l’hégémonie américaine, Giovanni Arrighi
L’ascension de la Chine rappelle celle des États-Unis. Exactement comme les États-Unis avaient été les vrais vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, tout semble indiquer aujourd’hui que la Chine est le vrai vainqueur de la guerre contre le terrorisme, que les États- Unis parviennent ou non à terrasser Al-Qaïda. Reste à savoir si cette « victoire » peut se traduire par la formation d’un nouveau bloc hégémonique mondial.

Le mythe de la continuité anglo-saxonne. De la suprématie britannique à l’hégémonie américaine, Patrick O’Brien
L’idée d’une succession hégémonique caractérisée entre la Grande- Bretagne et les États-Unis peut être démontée pièce par pièce, si l’on compare les circonstances dans lesquelles chacun des deux États a accédé à une position de leadership – soubassements économiques, fiscaux, financiers et culturels qui leur ont permis de construire une politique d’influence et de coercition ; intentions affichées par leurs élites politiques respectives ; portée et impact réels du pouvoir des États-Unis depuis 1941, en comparaison de celui qu’a exercé la Grande-Bretagne de 1793 à 1914… Tous ces préalables étant posés, que reste-t-il du paradigme d’une succession hégémonique ? Quelle pertinence une théorie peut-elle avoir sans l’histoire ?

Margarine impériale, Robin Blackburn
La division du monde en régions riches et en régions pauvres correspond à peu près aux frontières qui séparaient autrefois pays colonisateurs et pays colonisés, même si elle a parfois été par- tiellement compensée ou nuancée par des résistances, ou par des dotations naturelles ou institutionnelles antérieures. L’expérience coloniale a amoindri la capacité des pays colonisés à négocier une relation avantageuse à l’émergence d’un marché capitaliste mondial, et les a souvent condamnés à la subordination ou à l’abandon. Les empires n’ont pas inventé le développement inégal du capitalisme, mais ils ont fortement contribué à sa consolidation. Ayant établi ou hérité d’une structure hiérarchique à leur avantage, ils l’ont renforcée.

« Par-delà l’horizon » ?, Alan Cafruny & Timothy Lehmann
L’Irak est situé sur l’une des principales lignes de fracture de la sécurité du Moyen-Orient, une arène géostratégique cruciale pour les entreprises et les États les plus puissants du monde. Tant que le monde tournera au pétrole, les États-Unis ne quitteront pas la région. Le repositionnement militaire en cours n’est pas un retrait, mais un redéploiement. Bien que les signaux d’alarme inquiétants pour les États-Unis ne manquent pas au Moyen-Orient, le retrait militaire d’Irak ne peut être interprété comme un affaiblissement significatif de l’hégémonie des États-Unis. Les entreprises anglo- américaines – exclues du pays pendant des décennies – contrôlent désormais la plus grande partie des secteurs gaziers et pétroliers de l’Irak. La souveraineté de l’Irak est purement nominale.

Archipels impériaux. La Chine, le colonialisme occidental et le droit de la mer, Peter Nolan
Le souci que manifestent les Occidentaux à propos de l’engagement de Pékin en mer de Chine offre un contraste saisissant avec l’absence totale de discussion à propos des vastes Zones économiques exclusives occidentales qui existent dans la région, fruits de la conquête coloniale. La prise de contrôle par les anciennes puissances impériales de vastes espaces maritimes et de leurs ressources, grâce à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, n’a guère suscité d’intérêt. Pourtant, les espaces et les ressources en jeu sont autrement importants. Comme si les médias occidentaux avaient réussi à focaliser l’intérêt de leurs populations sur une souris alors qu’elles ont derrière elles, sans qu’elles lui prêtent attention, un gros éléphant.

Notes sur l’état du monde, Perry Anderson
Si les deux objectifs poursuivis par la politique étrangère améri- caine depuis la Seconde Guerre mondiale ont bien été à la fois d’étendre le capitalisme aux quatre coins de la planète et de faire en sorte que les États-Unis continuent d’occuper la première place dans le système qui organise l’ensemble des États du monde – le second objectif étant considéré comme une condition pour atteindre le premier –, comment se présente le bilan des premières années du xxie siècle ? C’est un bilan très largement positif, si l’on observe l’extension et la consolidation de l’emprise du capitalisme. Avec ce qui est encore la première économie du monde, ses marchés financiers, sa monnaie de réserve, ses forces armées, ses bases réparties dans le monde, son industrie culturelle et sa langue internationale, l’Amérique dispose d’un ensemble d’atouts avec lesquels aucun autre État ne peut encore commencer à rivaliser.

Dossier de presse
Thibault Scohier
Lectures, 16/02/2015
Compte-rendu

Le titre du dossier de ce dernier numéro d’Agone, « Hégémonie ou déclin de l’empire ? », synthétise bien son contenu. Fruit d’une collaboration, devenue régulière, avec la New Left Review1, il se propose de faire partager aux lecteurs français un ensemble de textes d’inspiration néo-marxiste parus en anglais de 2000 à 2013 sur le statut de l’impérialisme américain, sur la nature de la mondialisation et sur l’état du monde capitaliste contemporain. Le contenu de la revue est foncièrement politique et fonctionne à la fois sur un mode critique (nous vivons dans une ère sur-dominée par la puissance américaine) et un mode prospectif (nous visons la fin de cette même puissance). Les différents articles mobilisés par Philippe Olivera et Clément Petitjean diagnostiquent tous la fin lente de l’empire ou tout au moins de ce cycle impérial marqué par la figure des États-Unis. L’objet des différentes contributions varie très fortement ; certains auteurs privilégient une approche nomothétique des liens entre empire et mondialisation, quelques-uns préfèrent la comparaison historique des formes de domination impériales et d’autres se concentrent sur des études de cas plus concrètes comme l’occupation militaire de l’Irak.

Ce qui les réunit tous, c’est la description de domination impérialiste. Le capitalisme se serait formé en parallèle d’une conquête de l’hégémonie mondiale par des États qui regroupaient la plus forte concentration de richesses financières ou industrielles. C’est ce processus que Giovanni Arrighi tente d’exposer dans son article. Il définit un cycle temporel propre à chaque empire mondialisant (le premier étant l’empire géno-ibérique) en utilisant les écrits de Fernand Braudel et de David Harvey. Un empire démarre par une période d’accumulation de puissances financières. Il atteint alors un stade de maturation, appelé belle époque, durant laquelle il est capable de soutenir un effort économique considérable. Finalement, son déclin commence quand il lui est impossible d’augmenter encore ses bénéfices, ce qui déstabilise ses relations avec les autres États et finit par déclencher des guerres. Tout le développement d’Arrighi est au service de sa proposition conclusive : l’empire américain est sur le déclin, sa belle époque est terminée.

Un autre travail supporte celui d’Arrighi : Gopal Balakrishnan traite d’une autre théorie générale de la mondialisation : celle que défendent Michael Hardt et Antonio Negri dans Empire[2]. Pour rappel : selon ces auteurs, on assiste à la formation d’une résistance au capitalisme mondial et financier. En effet une multitude d’infra-luttes seraient en train de naître au niveau planétaire. Balakrishnan regrette qu’_Empire_ défende une vision optimiste et mirifique et de la mondialisation et des forces anticapitalistes mondiales. Hardt et Negri représentent cette frange de penseurs qui estiment que la mondialisation peut avoir un effet positif en mondialisant aussi la lutte anticapitaliste. Les thèses développées dans ce numéro d’Agone sont, à ce sujet, assez contradictoires. Elles vont plutôt dans le sens d’une critique radicale de la mondialisation en montrant qu’elle constitue toujours un phénomène aliénant ; mais plusieurs auteurs appellent de leurs vœux l’apparition d’un mouvement de lutte internationale sans spécifier ses conditions d’émergence.

Peter Gowan est lui aussi confronté à ce paradoxe de la mondialisation comme fait à décrire et fait à combattre. Il explique, assez clairement, que le « cosmopolitisme néolibéral » se base sur des chimères. Ce concept établit que la « communauté internationale » doit dicter une forme de « gouvernance mondiale » en privant, si nécessaire, les États de leur souveraineté – il est également caractérisé par un certain nombre de valeurs types comme les Droits de l’Homme ou la croyance dans les vertus de l’économie de marché. Gowan révèle que cette idéologie d’un nouvel ordre international refuse pourtant la réalité dont elle est issue : celle des institutions interétatiques et du commerce mondial ultra-dominés par les États-Unis et du recours unilatéral à la force par ceux-ci chaque fois que leurs intérêts sont menacés. Il note que les partisans (néoréalistes et néoconservateurs) de la domination américaine sont les meilleurs ennemis de ce cosmopolitisme fantasmé. Ils démontrent, dans leurs écrits soutenant l’empire, que le « cosmopolitisme néolibéral n’est qu’une forme de vernis propagandiste. Mais la seule alternative est proposée du bout des lèvres par Gowan : il s’agit du « cosmopolitisme démocratique » de Daniele Archibugi3 – sorte de démocratie mondiale forçant les pays riches à prendre en considération la majorité pauvre des êtres humains présents sur la planète. Là, la vision d’une mondialisation heureuse n’a pas l’air de convaincre l’auteur qui ne la rejette pourtant pas entièrement et il demeure indécis, en quelque sorte.

Quand la revue aborde l’historiographie de l’apparition et de la succession des empires, elle cherche surtout à démontrer le caractère unique de l’hégémonie américaine. Le titre de l’article de Patrick O’Brien, » Le mythe de la continuité anglo-saxonne. De la suprématie britannique à l’hégémonie américaine » parle en lui-même. On ne peut pas considérer que l’empire britannique ait tenté d’établir un contrôle hégémonique de la planète, à moins de changer complètement le sens de ce concept. Les Anglais s’étaient à leur époque contentés d’une forme de suprématie au sein d’un ensemble de puissances dominantes. O’Brien note en conclusion que ce paradigme d’une hégémonie anglo-saxonne n’est pas neutre et sert souvent à défendre la « vocation » civilisatrice des empires successifs. Le texte de Robin Blackburn, consacré au même thème, est une discussion et une critique, parfois acerbe, des ouvrages de Niall Ferguson4. Il lui reproche d’être passé d’une très bonne étude de la Première Guerre mondiale5 à une justification de la domination du monde par les occidentaux et les américains en particulier. Blackburn répond de manière détaillée aux nombreuses thèses de Ferguson et exemplifie ses remarques en mobilisant des arguments déjà mobilisés par les autres auteurs mentionnés.

Ne nous appesantissons pas sur les articles qui se penchent sur les études de cas concrets. Leur but est avant tout de mettre en avant la dimension empirique de la domination impériale. Alan Cafruny et Timothy Lehmann reviennent par exemple sur la guerre et l’occupation de l’Irak par les États-Unis. Ils abordent surtout les causes économiques et idéologiques du conflit ainsi que les conséquences humaines et sociales de l’effondrement de l’État irakien. Pour eux, cet événement marque un tournant dans l’histoire de l’hégémonie américaine qui a atteint certaines de ses limites. Peter Nolan, de son côté, expose la genèse et l’inégale répartition des Zones Économiques Exclusives (ZEE). Il prend comme fil rouge l’image des politiques territoriales agressives chinoises qui sont véhiculées en Occident. Cette imaginaire de la « Chine impérialiste » est pourtant en totale contradiction avec sa puissance maritime réelle. La France, le Royaume-Uni et surtout les États-Unis accaparent, grâce aux miettes de leurs empires coloniaux, des millions de kilomètres carrés de ZEE dans tous les océans du monde ; soit bien plus que la zone réclamée par la Chine près des rivages. L’article est très, parfois trop, descriptif mais ses nombreuses données en font une synthèse intéressante de la répartition des ZEE au niveau international et du rôle de cet élément de droit dans le processus de domination impériale.

Citons pour conclure le dernier « article », un ensemble de notes sur l’état du monde rédigées par Perry Anderson, figure historique de la New Left Review. Elles ont été publiées en 2007, après le début de la crise financière, et réfléchissent autant sur les problèmes posés par l’empire que sur les nouveaux mouvements sociaux capables d’en défaire l’hégémonie. Elles incarnent toutefois la force et la faiblesse de ce dossier : une description solide de l’impérialisme américain, de la source anglaise et de la mondialisation couplée(s ?) à une volonté prospective qui ne va jamais au bout des questionnements ouverts sur la manière de renverser le capitalisme, l’empire et la mondialisation. Ce qu’on peut le plus regretter, après avoir refermé la dernière page, c’est qu’un travail d’élucidation (une préface ou une postface) n’encadre pas le contenu de ces textes très disparates. Il s’agit sans aucun doute d’une volonté éditoriale (présenter à contretemps la pensée brute des auteurs) et l’exercice se révèle effectivement original et instructif. La démarche des différents auteurs s’inscrit dans la certitude que l’étude des impérialismes ne doit avoir qu’un seul but : renverser le capitalisme et participer à la création d’une société plus juste.

1 La première coédition française Agone-New Left Review date de 2012 avec la publication d’un dossier intitulé « Crise financière globale ou triomphe du capitalisme ? » (Agone, n°49). Depuis, Agone semble vouloir réitérer l’exercice chaque année ; en 2013 sort un dossier sur « La Chine et l’ordre du monde » (Agone, n°52). Le fait que ces deux thèmes aient déjà été traités dans des numéros spéciaux explique sans doute qu’ils ne soient que très superficiellement étudiés dans le dossier qui nous intéresse aujourd’hui. À noter qu’est prévu pour l’automne 2015 un numéro sur « L’Amérique Latine dans le chaudron du diable » (Agone, n°58).

2 Hardt Michael et Negri Antonio, Empire, Paris, Exil, 2000.

3 Archibugi Daniele « Cosmopolitical Democracy », dans New Left Review, n°4, 2000, p. 137–150.

4 Ferguson Niall, How Britain Made the Modern World, Londres, Penguin, 2004 et Ferguson Niall, Colossus: The Rise and Fall of the American Empire, Londres, Penguin, 2005.

5 Dans Ferguson Niall, The Pity of War, Londres, Penguin, 1998.

Thibault Scohier
Lectures, 16/02/2015
Réalisation : William Dodé