couverture
Agone 57
« L’Amérique latine dans le chaudron du diable »
Coédition avec la New Left Review
Coordination : Philippe Olivera & Clément Petitjean
Parution : 13/10/2015
ISBN : 9782748902334
Format papier : 232 pages (15 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

Commander

Format EPUB 

Accès libre

PDF 
EPUB 
Liens et continuités entre la grande époque des luttes anti-impérialistes et les profondes mutations actuelles, témoignant d’un possible retour de l’Amérique latine comme phare des luttes à venir.

L’Amérique latine ne se réduit pas au rôle dramatique où la cantonne la presse à sensations politiques : un continent écartelé par l’exploitation économique et financière via des organismes internationaux publics ou privés, une mosaïque de vallées sous la coupe des cartels de la drogue, le théâtre de révolutions anti-yankee ancrées dans les mythologies du XIXe siècle ou un regroupement de nouvelles puissances « émergentes » qui cherchent à prendre le train de la croissance.
Plutôt que d’employer les raccourcis habituels, ce recueil d’articles initialement parus dans la New Left Review révèle la diversité et la complexité de ces nations à la recherche de solutions singulières pour sortir du « chaudron du diable » dans lequel l’histoire nous enferme. Faudrait-il pour cela critiquer les errances de Lula et du Parti des travailleurs, suivre la conversion des économies illégales ou revenir sur les fissures de la contre-révolution libérale derrière leurs façades médiatiques ?

Au sommaire :

Des républiques Potemkine, Bolivar Echevarria – Comment fut trouvée la formule d’une grande littérature brésilienne, Roberto Schwartz – L’ornithorynque, Chico de Oliveira – Des façons d’écouter dans un média visuel", Ismail Xavier – Ce qui existe ne peut pas être vrai", entretien avec Adolfo Gilly – le relooking de Medellin, Forrest Hylton – A quoi ressemble la protection sociale du XXIe siècle, Lena Lavinas – Imprévisible Cuba, Emily Morris

Éditorial : l’Amérique latine loin du consensus
Philippe Olivera

Des républiques Potemkine : réflexions sur le bicentenaire latino-américain, Bolívar Echeverría
Les célébrations du bicentenaire de 1810 ne sont pas tant des cérémonies de commémoration que de protection contre le repentir. Au moment où elles furent fondées, les nouvelles républiques avaient une opportunité historique : rompre avec le despotisme éclairé du passé et recomposer ce corps social qu’il avait scindé en deux. Au contraire, elles préférèrent exacerber cette division, abandonnant la possibilité d’intégrer à la communauté des citoyens ceux qu’un productivisme éclairé avait rejetés comme des « anormaux ».

*Comment fut trouvée la formule d’une grande littérature
brésilienne*, Roberto Schwarz
Dans les Mémoires posthumes de Brás Cubas, Machado dépouille les procédures narratives de leur neutralité innocente et de leur autorité, démentant l’idée même d’une fonction narrative abstraite capable de flotter au-dessus du temps historique. On obtient alors, non seulement une conscience de la narration en train de se faire, mais aussi autre chose de plus radical et sans précédent : un récit qui se développe à un niveau artistique et culturel élevé, tout en façonnant le monde d’après un intérêt particulier et indéfendable, qu’on se doit d’analyser si l’on veut comprendre ce qui se passe. Je ne connais pas d’autre écrivain qui réalise cette mise à nu avec autant d’audace et de minutie.

L’ornithorynque, Chico de Oliveira
Le sous-développement n’est pas le maillon d’une chaîne évolu- tionniste allant du monde primitif jusqu’au plein développement via des étapes successives, mais plutôt une singularité historique : la forme du développement capitaliste dans les anciennes colonies, aujourd’hui à la périphérie du système mondial, qui ont fourni des intrants pour l’accumulation du capital dans le centre. Cette relation, qui a persisté malgré d’énormes transformations, a pré- cisément empêché les anciennes colonies d’« évoluer » jusqu’aux stades les plus avancés de l’accumulation capitaliste, c’est-à-dire de rattraper le centre dynamique, en dépit des fréquentes injonctions à la modernisation lancées par ce dernier.

Des façons d’écouter dans un média visuel. Le mouvement du documentaire au Brésil, Ismail Xavier
Une œuvre fondatrice du mouvement documentaire brésilien post- dictatorial est ABC da greve, de Leon Hirszman, tourné en 1981, même s’il ne sortit finalement qu’en 1990. Hirszman avait monté une unité de production cinématographique à São Bernardo, là où se trouvaient les gigantesques usines Volkswagen. Il se retrouva embarqué dans le puissant mouvement de grève qui allait conduire à la fondation du PT, avec le dirigeant syndical Lula à sa tête. Le film comporte l’une des scènes les plus époustouflantes du cinéma documentaire brésilien : tandis que Lula est soulevé par la masse déferlante des ouvriers, le cameraman est également saisi et emporté par la foule avec lui, dans un plan qui dure plusieurs minutes – comme si cette force sociale, nouvelle et puissante, avait pris le contrôle de la caméra pour se filmer elle-même en action.

« Ce qui existe ne peut être vrai », Entretien avec Adolfo Gilly
En Bolivie, les Aymaras et les Quechuas possèdent des traditions de révolte qui remontent au soulèvement de Tupac Katari en 1781. Les Péruviens et les Guatémaltèques ont aussi leurs propres filiations. Ce sont ces généalogies que je recherche inlassablement – la continuité entre les rébellions anti-impérialistes des années 1960, ou celles de mouvements autochtones, et les vagues nationalistes antérieures. Je tiens obstinément à faire la distinction entre généalogies et politiques – pas pour les opposer les unes aux autres mais pour trouver des lignées qui bien souvent expliquent les choix politiques.

Le relooking de Medellín, Forrest Hylton
Pendant plus d’un demi-siècle, l’exceptionnelle modernité de Medellín a fait de cette ville un exemple de développement national, bien au-delà des frontières de la Colombie : un « paradis capitaliste » pendant la guerre froide. La ville semble prête à reprendre ce rôle. Il y a quatre ans, j’ai suggéré que le jour où Álvaro Uribe, natif de Medellín et ex-gouverneur d’Antioquia, fut intronisé président de la Colombie, les hors-la-loi étaient devenus l’establishment. Le modèle de Medellín, une économie dynamique du service et de la finance qui prend appui sur la drogue – et dont les bidonvilles sont à présent auréolés par le spectaculaire projet du moment – est devenu celui de la Colombie.

À quoi ressemble la protection sociale du xxie siècle. L’Amérique latine à l’avant-garde ?, Lena Lavinas
L’Amérique latine sert depuis longtemps de terrain d’expérimen- tation de mesures économiques et politiques qui sont ensuite exportées vers d’autres parties du monde. À partir de la fin des années 1990, la région a servi de laboratoire à un type de programme qualifié par l’hebdomadaire britannique The Economist de « nouvel instrument favori de lutte contre la pauvreté dans le monde » : les transferts monétaires conditionnels (TMC). En 1997, ils concernaient trois pays latino-américains ; dix ans plus tard, la Banque mondiale annonçait que « quasiment tous les pays » de la région en avaient un. Quel a été le degré d’efficacité réelle des TMC dans la lutte contre la pauvreté ? Quelles ont été leurs conséquences sur les services sociaux dans les pays qui les ont adoptés ?

Imprévisible Cuba, Emily Morris
Quel verdict sur la situation économique à Cuba, près d’un quart de siècle après la dislocation du bloc soviétique ? Les observateurs ès relations Cuba-États-Unis étaient convaincus qu’ils assisteraient dans la foulée à la disparition de cette économie d’État socialiste et qu’un retour de l’île au capitalisme était « inévitable ». Seulement voilà, la réalité refuse manifestement de se conformer à ces prédictions.

Réalisation : William Dodé