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Hors-série 2015
« Le pire des mondes possibles »

Hors-série 2015 de la revue Agone issu du Baffler (USA)
Coordination : Thierry Discepolo, Marie Hermann et Clément Petitjean

Parution : 23/11/2015
ISBN : 9782748902273
Format papier : 192 pages (18,5 x 22,5 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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S’il est devenu si difficile d’envisager de sortir de la crise que perpétuent les démocraties occidentales (et dont les États-Unis bornent l’évolution), ce n’est pas tant à cause de la crise elle-même que du travail des « décideurs » qui, depuis vingt-cinq ans, monopolisent le futur et la croyance dans le futur que leur a donné le pouvoir de l’argent. Pour mettre en lumière les forces motrices de la désintégration américaine – aux niveaux politique, économique, social, artistique et intellectuel –, ce recueil propose de réintroduire la classe au centre de l’analyse ; de briser les utopies et les idoles des 1 % les plus riches ; de faire émerger un contre-récit des principaux centres de stagnation où domine l’optimisme bêlant de la culture du consensus.

Sur le ton caustique de l’essayisme satirique sont analysés l’« économie de l’innovation », où la recherche sert l’accroissement des taux de profit aux dépens de tout progrès social ; la convergence des visions du monde des milieux dirigeants et des médias, appartenant aux mêmes cercles de sociabilité ; le détournement des mots d’ordre féministes par celles qui ne veulent qu’accroître leur propre pouvoir ; la monopolisation de l’art par un petit groupe de collectionneurs richissimes ; et la gentrification des villes moyennes désindustrialisées grâce au « dynamisme des classes créatives ».

Au sommaire, des textes de Thomas Frank, Rick Perlstein, John Summers, Anne Elizabeth Moore, Rhonda Lieberman, Susan Faludi, Heather Havrilesky, Evgeny Morozov, Chris Lehmann et Mark Dancey.
Sommaire

Trop malins pour plonger. Notes sur une ère en plein délire, Thomas
Frank

Le nouveau millénaire a mal commencé : en quelques années nous avons déjà eu le temps de voir gonfler puis éclater trois énormes bulles, produits de l’aveuglement de la pensée dominante, chacune entraînant des conséquences plus désastreuses que la précédente. Mais ce qui me
reste en travers de la gorge aujourd’hui, c’est qu’après chacun de ces désastres, on ne soit pas parvenu à regarder en face la façon dont on s’était moqué de nous. Et le problème va bien au-delà de la politique. Nous sommes devenus une société incapable de se corriger elle-même,
incapable d’aborder les problèmes qui se posent à elle avec évidence, incapable de
se sortir de sa dégringolade.

L’arnaque : conservatisme par correspondance, Rick Perlstein

Cette culture du mensonge est aussi importante pour comprendre la domination conservatrice que les luttes idéologiques intestines qui en constituent l’histoire officielle. L’alliance stratégique des vendeurs de poudre de perlimpinpin et des véritables croyants conservateurs révèle non seulement l’existence d’une autre longue marche victorieuse, de tactiques conçues pour parquer des foules faciles à tondre, mais surtout d’une tournure d’esprit qui rend difficile, pour eux comme pour nous, l’établissement d’une frontière claire entre l’arnaque idéologique et l’arnaque financière.

La République populaire du Zuckerstan, John Summers

Autour de la valeur stratégique commune qu’est l’innovation se forme un mélange de grands groupes et de start-up qui évolue dans un environnement riche en ressources publiques. Le triomphe s’écrit au jour le jour en développant rapidement quelque nouveau produit, et s’incarne dans un Zuckerberg ou un Gates, un capitaine du code qui s’enfonce dans les terres inconnues de l’informatique couvert de poussière comme un cowboy du Far West. Le héros est celui qui crée quelque chose à partir de rien, résolvant ainsi les éternelles énigmes qui se posent aux experts de la vie américaine : « Pouvons-nous conserver notre avantage ? » Et « Sommes-nous toujours numéro un ? »

L’intégration verticale d’un empire du sexisme, ou Le triomphe de Vice,
Anne Elizabeth Moore

C’est sûr, faire de l’argent grâce au racisme et au sexisme n’a rien de nouveau. Et la mise sous surveillance de mineures victimes de violences sexuelles, qui n’est pas une fiction, est partie intégrante des pratiques de la presse Murdoch sanctionnées il y a dix ans. Comme le harcèlement de jeunes femmes, qu’il soit verbal chez les uns ou sexuel chez les autres est encore d’actualité chez des anciens de Vice, dont les blagues sur le viol sont déjà une marque de fabrique quasi officielle. La promesse d’un soutien de quelques gros fonds, dot de Smith (Vice) pour son mariage avec Murdoch (News Corporation), augmente simplement les enjeux de ces actes criminels déguisés en farces. Vous ne trouvez peut-être pas ça drôle, ou ça vous ennuie. Mais aujourd’hui c’est à la nouvelle génération qu’on vend la sauce.

Splendeur et misère de la vibrance, Thomas Frank

Votre ville est certainement elle aussi très vibrante. Aujourd’hui, il n’y a plus une ville qui ne soit vibrante ou en voie de le devenir. La raison en est simple : une ville n’a pas « réussi » – elle est d’ailleurs à peine une ville – tant qu’elle ne peut s’enorgueillir de sa « vibrance ». C’est là une propriété si universellement convoitée, si totémique, si influente, que nous sentons tous distinctement que cette caractéristique, bien que très floue à nos yeux, doit être cultivée avec soin. Voilà comment se répand la croyance selon laquelle c’est par sa vibrance que la ville prospère. A contrario, l’absence de vibrance ouvre la porte aux maux que sont la dégradation urbaine et la dépopulation.

Amasseurs d’art. 1 % et tout l’art du monde, Rhonda Lieberman

Au temps de la noblesse terrienne et des asservis, les exploits prédateurs étaient jugés « honorables », marquant la puissance pécuniaire. Notre néo-âge d’or est aussi marqué par une culture prédatrice
autorisant les férocement riches à ravager l’économie productive, autrement dit à s’accaparer toutes les richesses et à installer la plus grande inégalité de revenus depuis le début de la Grande Dépression. Si les prédateurs d’autrefois impressionnaient leurs rivaux avec leurs butins, harems et esclaves, aujourd’hui les Maîtres de l’univers s’emparent d’entreprises, licencient des employés, soutirent des loyers, soustraient d’immenses sommes de capitaux à l’économie et entassent les dépouilles des retraites, salaires et perspectives de la classe moyenne dans leurs manoirs, centres d’art privés et autres yachts, sous forme de valeurs sûres de l’Art (avec un A majuscule, bien sûr).

Le féminisme à la sauce Facebook. On like ou pas, Susan Faludi

Tandis que le capitalisme industriel avait amené les femmes, en tant que groupe, à se mobiliser pour changer la société, sa variante consumériste les a incitées individuellement à se soumettre à une culture de masse, puis les a encouragées à considérer cette soumission comme une libération. D’une certaine façon, le féminisme américain est resté coincé dans cette posture. Dans l’économie postindustrielle, le féminisme a été redistribué sous la forme d’un vecteur d’expression du « moi » considéré comme un objet de consommation commercialisable, dont la valeur augmente avec le nombre de clics qu’il suscite. « Les images d’un certain type de réussite féminine prolifèrent [… et on] voudrait nous faire croire que – oui – le capitalisme est le meilleur ami de la femme. »

Cinquante nuances de capitalisme tardif, Heather Havrilesky

Arrivé tout en haut, il n’est rien moins que naturel d’avoir la liberté de faire tout ce qui nous plaît. Inutile de s’excuser parce qu’on harcèle, joue les matamores ou exige des autres qu’ils se conforment à nos désirs. On est le maître de tous les destins, y compris le sien. On peut ravager n’importe quelle chose ou personne qui se trouvera sur notre chemin. Le fait d’exercer pareil contrôle total et absolu sur le moindre aspect de votre vie, y compris sur ceux qui vous entourent,
est la définition classique de l’aliénation – autrement dit, ce qui coupe les êtres humains les uns des autres et de leur propre humanité. Dans Cinquante nuances de Grey, cette isolation radicale est décrite comme un moment de transcendance plus que comme une chute.

Le trafiquant de mèmes. Le discours insensé de Tim O’Reilly, « inventeur » de l’OpenSource et du
Web 2.0, Evgeny Morozov

Au cours de la dernière décennie, la Silicon Valley a enclenché sa propre vague d’innovation linguistique, une vague si colossale qu’a émergé dans son sillage une façon entièrement nouvelle d’analyser et de décrire le monde – une mentalité de silicone, en quelque sorte. Après le pape capricieux Steve Jobs voici venu le temps de Tim O’Reilly, éditeur apparemment omnipotent de livres techniques et inlassable organisateur de conférences branchées, théoriciens influents sur des champs de pensée entiers – de l’informatique à la théorie du management en passant par l’administration publique – qui nous a offert ces joyaux de précision analytique que sont « open-source » ou « Web 2.0 ».

La piste de l’argent. Chroniques de la bêtise dans le Washington Post, Chris Lehmann

Les primaires du parti républicain avaient attiré l’attention de la fortune de Mitt Romney – dont l’accroissement reste à peu près l’unique produit d’appel de cet ancien gouverneur du Massachusetts pour les électeurs républicains. Cependant, Newt Gingrich l’avait ridiculisé lors des primaires – en le traitant de rêveur et d’oisif qui prospère grâce à « des comptes en Suisse, des comptes dans les îles Caïman et un revenu de vingt millions de dollars par an qui tombe automatiquement, sans qu’il ait besoin de travailler ». Alors, le Post a envoyé Marc Fisher, un chroniqueur politique, étudier le problème et découvrir que « la fortune peut être un boulet politique » pour les candidats qui sont riches et souhaitent prendre la place qui leur est due dans le bureau ovale
Dossier de presse
Culture chronique, janvier 2016
Compte-rendu

Voilà un recueil de textes vivifiants tirés du magazine The Baffler publié par les éditions Agone dans une jolie maquette en noir et blanc tout à fait réussie. L’essentiel de “Le pire des mondes possibles” se trouve évidemment au coeur des 10 textes repris dans le volume. Dix auteurs qui vont démonter le moteur de la désintégration américaine au niveau politique, économique, social, artistique, et intellectuel. Les analyses s’attaquent directement au consensus qui fait accepter au plus grand nombre qu’1% des riches accaparent l’essentiel des richesses. Les textes sont jubilatoires, dans le plus pur style satirique nord américain, une tradition qui cultive la causticité sur des sujets capitaux sur lesquels la doxa néo-libérale fait peser une chape de plomb entretenue par les milieux dirigeants et bons nombres de médias.

Les auteurs : Thomas Frank, Rick Perlstein, John Summers, Anne Elizabeth Moore, Rhonda Lieberman, Susan Faludi, Heather Havrilesky, Evgeny Morozov, Chris Lehmann et Mark Dancey attaquent frontalement toutes les convergences de l’optimisme politico- économique qui débouchent sur un monde où les inégalités se creusent sans que les critique puissent trouver un écho réel dans la société. L’organisation de l’activité et son stress inhérent ainsi que la poursuite insatiable de la satisfaction des désirs attisée par la publicité ne laissent guère de place à une réflexion critique approfondie. Ces textes permettent au contraire une plongée impitoyable au coeur de la réalité capitaliste et en particulier sur ses conséquences immédiates.

Anne Eliszabeth Moore écrit “Lorsque Pew Research a demandé à ces enfants du millénaire ce qui faisait leur spécificité, ils ont répondu : “l’usage des technologies”, “la culture musicale/pop”, “une attitude libérale/tolérante”, “une plus grande intelligence”, et “la mode vestimentaire”. Les réponses des générations précédentes reposaient sur des valeurs (“l’éthique professionnelle”, “les principes et la morale”, “le respect”). Et tous les groupes interrogés ont mentionnés une plus grandes intelligence”. On peut se demander si ces réponses reflètent réellement les spécificités d’une génération. Quoi qu’il en soit, une différence saute aux yeux  : les enfants du millénaire ont cités deux formes de production culturelle (trois, si on ajoute “les applis”) en réponse à une question qui, pour les générations précédentes, portait sur des principes de comportement intrinsèque.” Elle ajoute que la jeune génération a abandonné la vérité comme stratégie de protection. Peut-on leur en vouloir puisque nous appartenons à un système où la consommation est reine et la vérité accessoire.

Les rédacteurs proposent des pistes de réflexion qui remettent systématiquement en cause les dogmes que les médias libéraux répandent bien au delà de la satiété. L’article de John Summers “La République de Zuckerstan” fait par exemple le point sur le dogme de l’innovation. L’économie de l’innovation impose des changements culturels, mais elle n’offre jamais la possibilité d’une discussion qui permettrait librement de réaliser ces changements ou de les refuser. Au contraire, la destinée manifeste des affaires se contente de nous servir l’innovation comme un synonyme de progrès, plutôt que de la présenter comme l’une des nombreuses facettes nécessaires à sa réalisation.

Pour Summers le véritable progès devrait faire de l’intérêt de la collectivité l’objectif de la politique urbaine, plutôt que l’incertain produit dérivé de la compétition commerciale, et remédier aux dangereux déséquilibre en universalisant le principe de la subvention.

L’ensemble des textes sont autant de mise en cause d’une idéologie qui se justifie par la répétition d’une argumentation basée sur le progrès où les bulles qui éclatent sont constamment minorées et présentées comme la conséquence nécessaire d’un capitalisme dont les crises ne seraient que de “croissance”…

Culture chronique, janvier 2016
Réalisation : William Dodé