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Sagesse de la lutte. [LettrInfo 23-XII]

19 août 2023|

Ce mois de juillet n’a pas déçu, avec ses vilaines petites nouvelles se chassant l’une, l’autre. Puis le mois d’août s’est ouvert sur un vide — pas seulement celui des vacances

Étant peu connu en France, Mario Tronti a échappé, ce 7 août, aux notices nécrologiques, cet exercice de révision consensuelle de l’histoire et de la mémoire. Philosophe et homme politique italien, il fut pourtant de ceux qui ont créé, dans les années 1960, l’opéraïsme, un des mouvements les plus originaux de la gauche italienne. Paru voilà deux ans aux Éditions de l’éclat, son dernier livre trace bien une épure autobiographique. Donc une introspection. Mais peu dans l’air du temps. Soit très loin du nombril. Il n’y est question que de rendre supportable la colère en nos “temps de rancœur” et de la manière de faire avec les “ingrédients qui mélangent sagesse et politique”. À cette fin, l’auteur invoque le « désenchantement partisan » qu’il faut cultiver et nourrir dans la lutte, le détachement dans la confrontation et l’injonction à se faire aimer par ceux qu’on hait. Aussi le devoir de frapper, mais avec douceur : « Dans ce monde injuste, les producteurs d’injustices doivent être punis. Pour ceux qui produisent l’inégalité, la marginalisation, l’exploitation capitaliste de l’homme par l’homme, comme le formulait une belle expression de jadis, la punition est une action sacrée. »

Loin de tout ça, c’est sous le signe de la prime à la soumission que s’est inscrit l’été politique français 2023. Après quatorze « longs mois écoulés sans véritable inversion du cours des choses », comme on dit en langue ministérielle, Pap Ndiaye a été congédié. Après quatorze longs mois à appliquer fidèlement la politique de destruction du service public d’éducation mise en place par son prédécesseur, l’ex-membre fondateur du Conseil représentatif des associations noires poursuivra sa mission auprès du Conseil de l’Europe. Après quatorze longs mois à avaler couleuvre sur couleuvre, l’historien des États-Unis recruté pour servir de caution antiraciste et démocratique à une politique inégalitaire et liberticide a été, comme il se doit, récompensé. Du point de vue des chômeurs qui n’ont qu’une rue à traverser pour trouver un (bon) boulot, la tentative de la presse mainstream de « gauche » à le faire passer pour une victime de la presse mainstream de droite a quelque chose d’obscène. Ce qui n’est après tout qu’un détail. Quand la nomination de Gabriel Attal donne un peu l’impression que la succession des ministères de l’Éducation macroniens a été inspirée par le titre du plus fameux des western spaghettis, « La brute, le bon et le truand ». Avec une citation du Cid en exergue : « La veulerie n’attend point le nombre des années. »

Produite par la corporation médiatique, une mini-série de politique-fiction n’a pas survécu au mois de juillet. Au nom de la défense de l’indépendance éditoriale, du pluralisme et de la liberté d’expression, on nous a conviés à soutenir les journalistes d’un hebdomadaire à la tête duquel son nouveau propriétaire menaçait de nommer un rédacteur en chef à l’irréprochable pedigree d’extrême droite. Il est vrai qu’à moins de sérieuses nostalgies pétainistes, de ferveurs papistes et d’engouement pour le pas de l’oie, on comprend le manque d’enthousiasme à suer sous la direction d’un Geoffroy Lejeune parachuté par Vincent Bolloré.

En même temps, il s’agit du Journal du dimanche (JDD), qui ne s’est guère illustré par son incompatibilité avec ce genre de nostalgies, de ferveurs et d’engouement. Mais ne finassons pas. Il faut défendre l’indépendance éditoriale, le pluralisme et la liberté d’expression. Et tant pis si, au JDD, l’indépendance n’est pas différente de la sujétion, si le pluralisme reproduit l’offre dominante et si c’est librement qu’on y répond aux attentes du pouvoir en place. Pour Pauline Perrenot, qui a analysé l’offre des médias dominants depuis les années 2015, la période se résume à un « accompagnement des politiques gouvernementales ». Et dans ce « mouvement général » le JDD a fait “assurément figure d’avant-garde ». Ainsi, « la majorité présidentielle occupe plus des trois quarts des couvertures (144), loin devant LR (20), l’extrême droite (12), LFI (3), le PS (3), EELV (1) » 1 . C’est donc avec une admirable largesse d’esprit que tous les partis de gauche ont appelé au soutien des grévistes puis au boycott du nouveau JDD. Et avec une affreuse ingratitude que le gouvernement d’Emmanuel Macron a fait la sourde oreille à l’appel des journalistes en détresse.

Réalisé par les anciens camarades de Lejeune repêchés chez Valeurs actuelles, le premier numéro du nouveau JDD est resté fidèle à la continuité thématique du titre, sans doute pour ne pas choquer son lectorat : l’insécurité et la justice. Mais les gardiens de la profession lui sont tombés dessus pour un grossier bidonnage photographique. Preuve s’il est en des dégâts de la presse d’opinion ? 

Pas sûr. En décembre 2017, dans son empressement à soutenir le plan gouvernemental d’évacuation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, le brave hebdomadaire avait fait paraître un faux reportage 2 . La main dans le sac, le directeur du JDD d’alors a bien présenté ses excuses, mais sans revenir sur la démonstration : lorsqu’elle est bonne, une opinion n’a pas besoin d’être fondée.

On doit bien sûr appeler à la plus grande vigilance face à cette nouvelle avancée de l’extrême droite sous la bannière du groupe Bolloré. Mais la brutalité des manières de Vincent, couplée aux effets de catalepsie que produit sur les âmes sensibles le surgissement du « fascisme », empêche de voir les paradoxes de son action sur le champ médiatique. Soyons positif : la mutation d’un hebdo crypto-gouvernemental en presse d’opinion de  droite extrême n’a-t-elle pas toutes les vertus de la clarté ?

Et soyons optimiste encore en découvrant le communiqué de l’Élysée sur le lancement des États généraux de l’information en vue de « proposer des actions concrètes pour garantir une information libre et indépendante ». Certes, le lâchage, au même moment, de toute l’équipe du JDD fuyant les oukases de leur nouveau patron n’augure rien de bon. Mais fine mouche, le président ne pouvait prendre le risque qu’on l’accuse de favoriser une presse qui soutient ses politiques les plus réactionnaires depuis sept ans. Et puis, comme on dit, c’est reculer pour mieux sauter ?

Maintenant, il semble que l’édition ne soit pas au programme de ce tonitruant appel à réfléchir « au modèle économique et à la régulation du secteur de l’information ». Comme si l’édition ne fournissait pas en livres ce que les autres médias publient en articles, entretiens, émissions et même documentaires. Comme si une bonne partie de l’édition n’était pas depuis longtemps aux mains des mêmes grands groupes.

Autre manque dans le lexique élyséen des États généraux de l’information, celui de la « concentration ». Comme s’il était possible de trouver de « nouveaux équilibres » qui garantissent la production d’une « information libre et fiable » sans que le législateur démonte la poignée de groupes médiatiques qui, dans l’édition, dominent près de 90 % du marché. D’autant que la concentration a atteint le stade où les plus grands groupes sont en mesure de se manger entre eux.

Après le rachat du Seuil par MédiaParticipation, de Flammarion puis Minuit par Gallimard, et la valse d’Hachette avec Editis, comment interpréter le plan social qu’Actes Sud vient de s’infliger ? Après avoir expliqué la vente des locaux parisiens et l’allégement des effectifs (15 %) par le choix de « préserver le cœur de l’activité ». Comment ça ? en investissant « dans le référencement des ouvrages sur TikTok et le développement du livre audio » (sic)… Après avoir affirmé être « confrontée à une crise de croissance, pas à une crise économique » et s’être surtout montrée rassurante sur la stabilité du patrimoine immobilier arlésien, Françoise Nyssen l’a réaffirmé, haut et fort : « En aucun cas Actes Sud n’est à vendre. »

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