Sans tolstoïsme
« Il est peu d’écrivains étrangers qui aient suscité en France plus d’études, d’analyses, de polémiques que Léon Tolstoï. » Si cette affirmation de Nina Gourfinkel est toujours actuelle, la nécessité de remettre l’accent sur l’écrivain, occulté par la « légende » qui entoure le moraliste paraît moins évidente quatre-vingts ans plus tard. En effet, le romancier est resté célèbre jusqu’à nos jours tandis que le penseur est désormais (presque) oublié, et la légende dont il était encore l’objet au milieu du XXe siècle n’est plus si vivace.
À croire que, comme les lecteurs, la critique a toujours du mal à rassembler toutes les facettes de cette figure imposante : lumière est faite tantôt sur le prédicateur, fondateur du « tolstoïsme », tantôt sur l’auteur de chefs-d’œuvre littéraires. Refusant « la fastidieuse opposition généralement admise entre Tolstoï-philosophe et Tolstoï-artiste », Gourfinkel réussit la gageure de les réunir, proposant de lire le tolstoïsme comme une simple « extension aux choses d’ordre moral et social » des formules esthétiques élaborées dans les écrits littéraires. Elle se fixe ainsi la tâche de remettre d’abord l’accent sur la forme, le style même de Tolstoï, avec comme postulat que « le style est l’homme même ». Dans ce remarquable essai de synthèse sur l’écrivain, la critique étudie donc avant tout les textes en philologue, sans pour autant faire abstraction de leur contexte, sur lequel elle apporte également des éclairages passionnants, le tout avec une écriture élégante et vivante, et un grand sens de la formule.
Avant d’aborder l’ouvrage, peut-être est-il nécessaire de rappeler aujourd’hui ce qu’il convient d’entendre par « tolstoïsme ». On comprenait par là ce que prônait l’écrivain dans les dernières décennies de sa vie, notamment dans ses écrits de doctrine morale et de critique sociale , dont on ne se représente plus à quel point leur retentissement fut colossal à travers le monde entier : l’exhortation à travailler de ses mains, l’oprochtchenie « retour à la simplicité », la condamnation de la propriété privée, la doctrine de la non-résistance au mal, l’anarchisme – le rejet des institutions, surtout, des tribunaux et, pour finir, de l’Église. Cette doctrine est aussi un christianisme sans la divinité du Christ. Mais elle rejette également la science moderne, l’émancipation des femmes et l’industrialisation. Rétrograde aux yeux de certains, le tolstoïsme était pour d’autres un chemin vers l’avenir. Des communautés de « tolstoïens » se sont créées à travers la Russie, certaines se sont expatriées, d’autres ont périclité, d’autres encore ont perduré, bientôt persécutées par le nouveau pouvoir. Le « isme » de tolstoïsme nous dit que c’est bien plus que tout cela : le « Grand Écrivain de la terre russe » (expression de Tourgueniev) était aussi perçu comme la « conscience morale » de son temps par des représentants de couches sociales les plus diverses et à travers le monde entier1Le tolstoïsme a, par exemple, eu des échos jusqu’en Inde : Gandhi se reconnaissait comme l’humble disciple de celui en qui il voyait « le plus grand apôtre de la non-violence que notre époque ait connu ».
Comme le titre de l’ouvrage peut le laisser supposer, si Gourfinkel éprouve une grande admiration pour l’écrivain, elle n’a, en revanche, aucune sympathie pour le tolstoïsme. Elle rejoint en cela Lénine (auquel elle a consacré tout un livre en 1959 ) et à qui elle réserve déjà plusieurs pages dans cet ouvrage, saluant la « rigueur » avec laquelle il a « réagi contre la tendance des “mous” à s’accommoder du tolstoïsme » et citant la manière sarcastique dont il décrit le tolstoïen :
Un tolstoïen, dit Lénine, est ce pleurnichard usé et hystérique qu’on appelle l’intellectuel russe et qui, se frappant publiquement la poitrine, clame : « Je suis mauvais, je suis dégoûtant, mais je m’occupe de perfectionnement moral, je ne mange plus de viande et je me nourris de boulettes de riz. »
On trouve dans les mémoires de Gourfinkel une expression très personnelle et vivante de son rapport à l’enseignement comme à l’œuvre de Tolstoï. Elle y raconte sa visite à Yasnaïa Poliana , domaine de l’écrivain situé dans la région de Toula, où elle se rend peu avant son départ définitif d’URSS – elle émigre en 1925, alors qu’elle a 27 ans. Sa façon de dépeindre les tolstoïens qu’elle y croise donne d’emblée à sentir toute son exaspération :
Leur humilité plus insupportable que l’orgueil, leurs attitudes, le petit sourire de miséricorde qu’ils opposaient aux défaillances humaines avaient de quoi mettre en rage un être vivant de toutes ses facultés. […] Hommes ou femmes, ces gens de vertu incolore, d’un maintien compassé, d’un physique généralement ingrat, font très « vieilles filles », minables pique-assiettes au festin de la vie.
Si les adeptes du tolstoïsme la hérissent, son rejet viscéral se dirige aussi contre le tolstoïsme lui-même, et en particulier contre le message de non-résistance au mal par la violence, au cœur de la pensée de l’écrivain, dont la voix enregistrée est donnée à entendre au cours de la visite :
D’un phono antédiluvien, parmi les hoquets et les grincements de la mécanique, s’échappa soudain une voix cassée de vieillard crachotant une espèce de prêche : résignation, abstinence… J’éprouvais un mouvement de révolte. Mais autour de moi, des gens pieusement inclinés buvaient ce message d’outre-tombe, son renoncement, son défaitisme. La colère montait en moi. Ces quelques instants pendant lesquels tourna le disque grinçant comptent parmi les plus significatifs de ma vie, ceux qui précisent, qui déterminent.
À un autre moment crucial de sa vie et de l’histoire, en France cette fois-ci, lorsque la défaite et la reddition se parent des habits du pacifisme, cette révolte contre la vieillesse de l’âme du grand homme prend, rétrospectivement, un sens plus clairement politique, celui d’une révolte contre l’extinction de la force vitale du pays d’accueil : le jugement porté par Lénine sur la non-résistance au mal semble alors « plus que jamais valable » à Nina Gourfinkel :
Quinze ans après, à des milliers de lieues de là, dans des circonstances tout autres mais intérieurement d’une analogie effrayante, je devais ressentir la même sensation : dans ce village de la côte Atlantique où, fugitifs éperdus, nous fûmes rattrapés par la voix cassée d’un vieillard qui, issue de la radio, prêchait, elle aussi, la contrition et la résignation. Combien ils se ressemblent, ces deux hommes de la défaite, le staretz russe2Le staretz (« vieillard ») est un conseiller spirituel dans l’Église orthodoxe russe. et le maréchal français ! Jamais peut-être la loi hallucinatoire du doublement des grands instants de la vie ne m’apparut de manière plus saisissante que dans le petit bistro de Hossegor. Les deux fois, jaillit du fond de mon être le même irréconciliable non !
Néanmoins, Gourfinkel conservera de cette visite à Yasnaïa Poliana le souvenir lumineux de l’apparition d’un « fantôme littéraire » charmant, qui lui rappellera ce qu’elle veut retenir de Tolstoï : la puissance de sa création littéraire.
Entre le récit monocorde d’un tolstoïen huileux et un cours de pédagogie que nous servit un instituteur, dans l’insupportable atmosphère d’une école du dimanche, apparut une petite vieille, toute recroquevillée mais coquettement vêtue d’une ample robe de soie noire à volants, avec un soupçon de dentelles et de falbalas. Ses cheveux argentés étaient coiffés en bouclettes. C’était Tatiana Andréevna Kouzminskaia, la belle-sœur de Léon Tolstoï, qui lui servit de modèle pour Natacha Rostov de La Guerre et la Paix.
Natacha ! Pour nous autres, c’est la féminité incarnée, le charme inquiétant, ensorceleur d’une jeunesse invincible, tout ce qui emporte et ravit le cœur. En Russie, on aime Natacha comme un être vivant, émouvant, qui vous accompagne à travers la vie. Eh bien ! Natacha était devant nous. Le petit fantôme ridé, un pied déjà dans la tombe, irradiait la jeunesse. Sans fausse modestie, ravie de s’offrir à l’admiration publique, se sentant visiblement une avec l’héroïne tolstoïenne, elle se laissait choyer, adorer, aduler. […]
À travers le charme de sa création, nous retrouvions celui que jamais nous n’avions cessé de sentir profondément nôtre, le grand écrivain, le magicien-animateur de tant d’êtres, nos compagnons inséparables. […]
Si Yasnaïa-Poliana tient une place dans mon souvenir à côté d’autres hauts lieux où l’esprit a soufflé – Croisset, Ferney, Montmorency3Lieux dont les noms sont respectivement attachés à ceux de Flaubert, Voltaire et Rousseau. –, c’est grâce à cette apparition du plus aimable des fantômes littéraires. Cette visite fit en moi la clarté définitive : délibérément, je rejetai le double message russe de bonheur collectif imposé et de non-résistance individuelle au mal.
Ces mémoires éclairent ainsi ce qui a pu achever de faire du tolstoïsme un repoussoir aux yeux de Gourfinkel dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle elle a joué un rôle actif dans la Résistance aux côtés de l’abbé Glasberg (Juste parmi les nations), d’origine juive ukrainienne comme elle, s’impliquant dans l’aide aux réfugiés juifs étrangers pendant l’Occupation et organisant des exfiltrations. Dans son Tolstoï sans tolstoïsme, qui paraîtra un an seulement après la fin de la guerre, elle s’attachera à explorer les ressorts de la force artistique de ce « magicien-animateur d’êtres » :
Le grand art de Tolstoï qui, de La Guerre et la Paix, d’Anna Karénine ou de La Mort d’Ivan Ilitch, fait des chefs-d’œuvre, c’est-à-dire leur confère une puissance d’emprise comparable à celle de la vie, en imposant les personnages au lecteur comme des compagnons quotidiens, tient à son don d’animation physique.
Avant ce livre, Gourfinkel avait déjà publié, en 1935, trois articles sur l’écrivain, à l’occasion du 25e anniversaire de sa mort, les deux premiers dans la revue médico-littéraire Hippocrate : « Tolstoï contre la médecine », « La médecine contre Tolstoï » et « Léon Tolstoï contre les juifs ». Ces textes témoignent déjà de sa volonté de déconstruire la « légende tolstoïenne » (titre qu’elle donne au chapitre introductif du présent livre), dont elle s’est toujours efforcée d’extraire l’écrivain.
Claire Delauney & Luba Jurgenson
Extrait de leur préface au livre Tolstoï. Sans toltoïsme paru le 17 avril 2026.
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- 1Le tolstoïsme a, par exemple, eu des échos jusqu’en Inde : Gandhi se reconnaissait comme l’humble disciple de celui en qui il voyait « le plus grand apôtre de la non-violence que notre époque ait connu » ↩︎
- 2Le staretz (« vieillard ») est un conseiller spirituel dans l’Église orthodoxe russe. ↩︎
- 3Lieux dont les noms sont respectivement attachés à ceux de Flaubert, Voltaire et Rousseau. ↩︎
