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S’associer pour mieux lutter : Black Lives Matter, une révolte de classes

Dans sa préface à la réédition en poche du livre de Keeanga-Yamahtta Taylor, Black Live Matter, Sylvie Laurent revient sur les engagements de l’autrice dans un mouvement profondément marqué par les luttes sociales et les traditions d’alliance entre race et classe, soulignant la pertinence de ses analyses sous le regard de l’actualité.

Keeanga-Yamattha Taylor n’a jamais fait mystère de son engagement politique. C’est même ouvertement comme intellectuelle activiste qu’elle est entrée avec fracas dans le monde académique américain, où l’on prend pourtant garde de ne participer qu’à pas comptés aux actions militantes, tout particulièrement lorsqu’il s’agit de dénoncer la brutalité raciale dont la police se rend coupable. Plus périlleux encore, la dénoncer comme manifestation punitive d’un système capitaliste américain où race et capital oppriment de concert. Un tel engagement a coûté à son ami, le philosophe Cornel West, son poste à Harvard*. West aime à se dire parrèsiaste, celui dont l’éthique de vérité est déjà un acte politique. Mais rares sont ceux et celles qui ont subi avec lui les assauts de la police quand il a manifesté lors des soulèvements de Ferguson*.

Comme West, Taylor ne s’est jamais laissée intimider, dût-elle subir menaces de mort et harcèlement quotidien sur son lieu de travail après ses prises de position virulentes contre Donald Trump. Si West et Taylor ont en commun Princeton University, leurs engagements, leurs sympathies pour les Democratic Socialists of America (organisation politique à la gauche du Parti démocrate), la volonté de construire un mouvement de masse et un soutien indéfectible à Black Lives Matter, Taylor est d’une autre génération et d’une tradition singulière.

La tradition est en effet ce qui, paradoxalement, qualifie le travail académique et militant de cette jeune autrice, inconnue avant la parution de son premier ouvrage en 2016. Taylor s’inscrit et inscrit le mouvement social antiraciste américain dans au moins trois filiations à bien des égards antagonistes : les droits civiques dans leur acception radicale, le féminisme marxiste noir et le socialisme.

Bien sûr, fille d’intellectuels militants, engagée auprès des communautés noires expulsées de leurs taudis dans les quartiers pauvres, diplômée en études afro-américaines, Taylor est l’héritière des luttes incessantes pour la libération noire américaine. Ce fil révolutionnaire des États-Unis, qui débuta avec les premières révoltes noires au XVIIe siècle et connut sa phase la plus célèbre lors du mouvement des droits civiques – des années 1940 aux années 1970 – porte contre vents et marées une revendication d’égalité réelle et de justice totale. Taylor aime ainsi citer Martin Luther King – auquel elle a consacré plusieurs articles –, qui ne concevait de libération noire qu’une fois l’Amérique tout entière libérée des fléaux entrelacés du capitalisme, du racisme et de l’impérialisme. Refusant la célébration béate du bon pasteur «rêveur», patriote à l’occasion, satisfait que les noirs puissent enfin voter et siéger à l’avant des bus, elle entend, avec toute une génération de jeunes militants, arracher King des griffes de l’extrême centre, de la mémorialisation qui aseptise, enfin du néolibéralisme qui transforme le combat des noirs en marchandise et en slogan marketing.

Non seulement From #BlackLivesMatter to Black Liberation a pour ambition de dénoncer l’économie politique qui a historiquement sous-tendu l’oppression noire, son caractère systémique et institutionnel, mais l’autrice replace Black Lives Matter dans cette problématique. Né en 2013 de l’urgence de repolitiser l’indignation, ce mouvement s’est inscrit en contre-point d’une présidence Obama dont les naïfs et les complaisants voulaient croire qu’elle sonnait la fin des luttes, la personnification d’un monde où les États-Unis seraient enfin sans races ni classes. Dans ce contexte, rappeler que les « vies noires comptent » détonnait et dérangeait.

Disruptif en tout point, Black Lives Matter se définit comme nécessairement anticapitaliste, dans la lignée des révolutionnaires noirs qui ont toujours refusé de ne voir dans le racisme que l’errement regrettable d’individus ignorants. Martin Luther King fut bien sûr la figure tutélaire d’une analyse structurelle de la dépossession et de l’exploitation des noirs. Lorsqu’il s’installa en 1968 dans un ghetto de Chicago, ce fut pour attirer l’attention sur un cas concret de ce qu’on nommera le « capitalisme racial ». La dynamique de l’accumulation du capital trouve dans la subordination raciale un compagnon de route bien utile : la ségrégation des noirs dans des enclaves urbaines transformées en taudis – où ils constituent une « armée de réserve de travailleurs » et sont les victimes d’une « colonisation interne » – implique répression policière, exploitation et paupérisation. Le logement noir, objet de spéculations criminelles des banquiers et des promoteurs, dans un système où l’accession à la propriété est impossible et où les loyers sont confiscatoires, est le symbole d’un capitalisme ontologiquement racial. Ce fut la grille d’analyse de King, et Taylor l’a faite d’emblée sienne : dire que le racisme américain est institutionnel (ou structurel) relève du truisme, mais lire l’exploitation raciale par le prisme du logement éclaire les ravages du capitalisme moderne. Ce que le titre de son second ouvrage, Race for Profit, illustre par un jeu de mots éloquent : race, c’est aussi en anglais la « course » (ici donc la « course au profit »). Le titre se lit alors comme « La race au nom du profit ».

C’est bien la matérialité du racisme et sa globalité, dénommées « suprématie blanche », que les antiracistes socialistes comme Taylor entendent affirmer. Notamment en un temps où il convient d’opposer les militants sérieux de la lutte des classes aux militants inconsistants de l’identité qui n’auraient que le souci de la représentation et du discours.

Dessinant l’archéologie du système d’oppression raciale aux États-Unis, soulignant que les blancs pauvres et marginaux en sont également victimes, l’autrice n’envisage dans ce livre d’autre issue qu’une coalition socialiste des exploités et des dominés, par-delà les divisions raciales. La «campagne des pauvres », organisée par Martin Luther King en 1967-1968, la Rainbow Coalition du Black Panther Fred Hampton à Chicago quelques années plus tard et le mouvement du révérend Benjamin Barber aujourd’hui pour une nouvelle « campagne des pauvres » furent et sont encore des tentatives heureuses de fusion entre race et classe*. Pour Taylor, seul un socialisme antiraciste de cette nature, dont la tradition est ancienne dans l’histoire de ce jeune pays, peut porter cette revendication collective d’émancipation réelle.

Alors qu’une partie des militants de la libération noire a souvent été tentée par le marxisme, son alliance avec le socialisme institué a toujours été contrariée. Refusant de croire que l’effondrement du capitalisme mettrait fin au racisme s’ils ne participaient pas eux aussi à la révolution socialiste, peu d’Afro-Américains ont accepté de soumettre leurs revendications raciales à un impératif souvent hégémonique : celui de la lutte des classes stricto sensu. Or le Parti socialiste d’Amérique a longtemps été incapable de penser le prolétariat autrement que sous les traits de l’ouvrier blanc. L’injonction était faite aux noirs de se tenir à l’écart ou de se taire. Lorsque l’intellectuel noir et marxiste W. E. B. Du Bois affirmait, au début du XXe siècle, que les noirs étaient les travailleurs exploités par excellence parce que noirs, et que de la capacité du Parti socialiste d’Amérique à le comprendre dépendrait son avenir, Eugene Debs, président blanc dudit parti (et figure tutélaire de Bernie Sanders), répondait en 1903 que le socialisme n’avait «rien de particulier à leur offrir». Autrement dit, des prolétaires sans teint sont engagés dans une même lutte des classes, et le racisme n’est qu’un problème à la périphérie de l’oppression. Taylor n’a pas de mots trop durs pour ces libéraux bon teint, souvent des centristes du Parti démocrate : aveugles à la race, campés dans un universalisme consensuel, ils ne connaissent ni genre, ni classe, ni nation. À ceux-là, comme à ceux qui veulent évacuer le marxisme à cause de l’orthodoxie réductrice de ses principaux porte-parole, Taylor rappelle une autre tradition, celle du radicalisme, féministe, marxiste et noir.

Prenant à bras-le-corps le corpus marxiste, puis Fanon et Mao, les activistes afro-américains des années 1960 et 1970 ont en effet dénoncé le capita- lisme en tant qu’il était la source de leur assujettis- sement. Comme leurs aînés communistes noirs dans les années 1930, ils furent persécutés par le FBI et la police, pourchassés et marqués du sceau infâme de l’antiaméricanisme. Leur brutale répression eut non seulement raison de la tradition révolutionnaire noire socialiste, mais le recentrage qui lui succéda parvint à effacer la longue histoire de ce radicalisme antiraciste, anticapitaliste et anti-impérialiste.

Au cours des années 1970, en réaction au radicalisme masculiniste des Black Panters, des femmes noires, elles aussi marxistes, développent leur propre grammaire de l’émancipation. À Boston, le Combahee River Collective est alors le laboratoire d’une réflexion et d’une pratique révolutionnaires singulières*. Les fondatrices de ce collectif – femmes, noires, lesbiennes et queers, ouvrières ou précaires – proposaient le socle d’une politique des identités dont la finalité serait universelle. Pour comprendre le travail de Keeanga-Yamahtta Taylor, il faut les avoir lues. Leur profession de foi, publiée en 1977, appelle à ne jamais étouffer ni effacer leur identité, périphérique et marginale.

Dans le livre qu’elle leur consacre, Taylor met en dialogue ces marraines avec Alicia Garza, fondatrice de Black Lives Matter – un mouvement également fondé par des femmes noires, anticapitalistes et lesbiennes ou queers. Cette vue oblique ou par la bande du processus émancipateur permet de situer Taylor en marge du mouvement traditionnel des droits civiques : être marxiste, femme, noire et lesbienne est la position revendiquée de l’autrice : son regard de militante n’est pas différent de celui de la chercheuse, qui n’a nulle prétention à la neutralité. C’est pourquoi, selon cette universitaire, l’antiracisme ne peut faire l’économie d’une remise en cause intégrale de l’économie de prédation qui affecte chacun différemment mais doit être aboli pour tous.

Cela explique que Taylor réserve ses traits les plus acérées au Parti démocrate, qui n’a cessé d’euphémiser voire d’orchestrer la violence punitive de l’État en direction des noirs, mais qui a absorbé la plus grande partie de la bourgeoisie noire, désireuse de s’intégrer. Même des représentants du radicalisme noir ont été éblouis par les lumières de la normalisation. Rien n’illustre mieux cette abjuration que l’évolution de Bobby Seale, cofondateur du Black Panthers Party, dernière grande organisation noire, révolutionnaire et marxiste. Dans un article de 1972 intitulé « Déplacement au centre », Seale prenait acte du lourd tribut payé par les siens : en moins de dix ans, rappelait-il, 50 membres du BPP avaient été tués, 200 blessés et près de 300 arrêtés. Il fallait donc changer de stratégie, se rapprocher des intérêts de la classe moyenne afro-américaine et se montrer plus «pragmatique». L’ère de la révolte était close, le temps était venu de la conquête du pouvoir par les urnes. Pour être élu dans les circonscriptions noires, il fallait se rapprocher des milieux d’affaires, et surtout, concluait-il, s’intégrer à l’appareil d’un Parti démocrate visiblement accueillant.

From #BlackLivesMatter to Black Liberation est donc le récit d’une corruption de la bourgeoisie noire. Ce qui place Taylor dans la tradition d’un Franklin Frazier* ou d’un Malcolm X. La révolution noire a été sabotée par le sabre et le maroquin. La police et l’appareil d’État ont écrasé la révolte par le sabre. L’élite noire, aveuglée par les mirages de l’accession aux positions de pouvoir, a troqué la contestation pour le maroquin des postes publics. À mesure que la classe moyenne noire se développait et devenait un pilier de la coalition démocrate, des centaines d’élus afro-américains ont ainsi, dès les années 1970, pris la tête de villes et de circonscriptions. Ils sont devenus les nouveaux visages de la cause noire, promettant d’apporter sécurité, intégration civique et prospérité économique. Leurs administrés, enfin représentés, en ont su gré au Parti démocrate, qui leur semblait réaliser une forme de parachèvement de la lutte pour les droits civiques. Lorsque le président démocrate Bill Clinton a embrassé le néolibéralisme et son opportune criminalisation – la criminalisation de la pauvreté noire –, les principales institutions afro-américaines sont demeurées des soutiens indéfectibles.

Pour le meilleur et surtout pour le pire, déplore Taylor, le Parti démocrate a œuvré depuis les années 1980 à se rapprocher des noirs, à se rendre accueillant et à apparaître bienveillant. Le socialisme a fini par devenir à leurs yeux une idée hérétique. En 2020, le Congressional Black Caucus – encore lui – a été unanime dans son soutien à Joe Biden contre Bernie Sanders. L’un de ses représentants les plus illustres, Jim Clyburn, député de Caroline du Sud et figure éminente de cette vieille garde noire du parti, a même porté le coup de grâce en choisissant publiquement Biden contre Sanders lors des primaires. Politiquement, les démocrates noirs sont à l’image de leurs institutions et de leur parti : majoritairement conservateurs et centristes. Dans les États du Sud, Sanders n’a recueilli en moyenne que 20 % du « vote noir* », tandis que 60 % de cet électorat sont allés à Biden.

Derrière cet échec se dessine toutefois une dynamique souterraine à contre-courant, dans laquelle une nouvelle intelligentsia noire s’engage résolument pour Sanders et ses idées, réconciliant, pour la première fois depuis les Black Panthers, les militants antiracistes et le socialisme américain. Non seulement les collectifs de défense des immigrés sans papiers ou des prisonniers de couleur ont soutenu le candidat socialiste, non seulement Patrisse Cullors, cofondatrice de Black Lives Matter, lui a officiellement apporté son soutien, mais une avant-garde d’intellectuels noirs – à laquelle appartient Taylor – explique qu’on peut, avec Sanders, raviver la flamme de la pensée noire révolutionnaire.

Une centaine d’universitaires et d’écrivains noirs américains ont ainsi publié en février 2020 une lettre de soutien au candidat démocrate, passée largement inaperçue. Refusant la division entre militantisme et recherche universitaire, Taylor y explique pourquoi la politique de Sanders peut changer le pays. Comme les militantes du Combahee River Collective, elle y défend que c’est en tant que noirs travaillant sur l’oppression raciale et l’injustice systémique qu’on peut affirmer un soutien sans réserve à Sanders. L’oppression capitaliste ne peut plus être la raison ultime d’une pensée de l’émancipation. Ces partisans de la gauche du Parti démocrate reconnaissent les avancées théoriques du sénateur du Vermont, qui parle désormais de « racisme institutionnel », d’« écart racial de richesse », d’« incarcération de masse» et de «réparations». Cela ne l’empêche pas, ajoutent-ils, d’expliquer à raison que le racisme sert à masquer une oppression collective, que les jeunes hommes blancs paupérisés se suicident en masse ou sont eux aussi tués par la police : en agitant le chiffon rouge de la race, on détourne l’attention de la prédation et de l’exploitation capitalistes.

Mais, malgré cet aggiornamento historique et les inflexions déterminantes du langage de Bernie Sanders, il reste encore à penser la lutte des classes au sein de l’Amérique noire. Ce que souligne Taylor, c’est que, pour séduire les classes populaires noires – celles qui ont été tant trahies –, il faut montrer que la logique de classe est imbriquée dans la structure raciale ou, pour le dire autrement, dénoncer explicitement une élite noire de l’argent qui, au sein d’un groupe (qui subit certes la suprématie blanche), est comptable de la politique néolibérale qui l’a faite riche et continue de l’enrichir. L’intégration – qui signifie devenir soi- même un millionnaire, devenir à son tour un maire ou un gouverneur imposant austérité budgétaire, ordre sécuritaire policier ou discours stigmatisant sur les pauvres – relève de ce que Taylor nomme « l’obscène ».

En filigrane, ce livre de Taylor est bien plus que la chronique de la naissance de Black Lives Matter. C’est une feuille de route, un ensemble de recommandations amicales. Sceptique devant la cooptation du mouvement social par les riches mécènes et les institutions en quête de rédemption, consciente de la radicalisation produite par quatre années de racisme intégral sous Trump, l’autrice affirme que la seule voix viable est un socialisme antiraciste et multiracial. Les manifestations d’une ampleur sans précédent qui, à l’été 2020, ont suivi la mise à mort filmée de George Floyd sous le genou d’un policier blanc ont rassemblé noirs et blancs dans une même réprobation. La nécessité de marteler encore et toujours que les vies noires comptent, elles aussi, est alors apparue comme une évidence.

Cinq ans après la naissance de l’organisation, Taylor publie un état des lieux dans un de ses articles du New Yorker*. Elle relève la difficulté qu’a eue Black Lives Matter à trouver, une fois l’âge des manifestations révolues, un espace de délibération stable et une stratégie politique. Mais elle le dit sans équivoque: nous avons une dette à l’égard de ce mouvement. Il a rouvert la porte d’une indispensable « utopie constructive », qu’elle appelle de ses vœux. Un jour viendra où l’habitant d’un ghetto de Chicago, l’autochtone des réserves, la mère célibataire et le toxicomane des Appalaches comprendront qu’ils ont quelque chose en commun et que leur souffrance vient d’une même matrice. Faute de pouvoir l’énoncer eux-mêmes, ils devront trouver une organisation ou un parti pour le formuler. Ce livre ouvre le débat.

Sylvie Laurent

Extrait de sa préface au livre de Keeanga-Yamahtta Taylor, Black Lives Matter, vient de paraître.