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Science sans décroiscience n’est que ruine de l’humanité

23 septembre 2025|

La fête est finie, et c’est toujours un peu triste. Ce n’est pas de gaieté de cœur que les scientifiques, et tous les amoureux de la connaissance, se résigneront à moins savoir. À l’injonction kantienne « Osez savoir ! », on doit pouvoir substituer un « Osez ignorer ! », mais aussitôt suivi d’un complément d’objet : oser ignorer s’il est possible de refroidir la Terre en injectant dans l’espace des millions de tonnes de particules ; oser ignorer s’il est possible de créer des bactéries miroir ou des humains transgéniques ; et peut-être même ignorer la réponse à des questions fondamentales sur la cosmologie ou la structure intime de la matière tant les infrastructures nécessaires pour les aborder sont ravageuses pour l’environnement. Mais de même que les interdictions légales obligent la recherche à explorer d’autres directions, les renoncements à venir obligeront à revisiter les masses de données accumulées et souvent peu exploitées. Les artistes savent bien que les contraintes formelles stimulent la création. Il en va de même en sciences, et ces contraintes imposées par la crise environnementale pourraient s’avérer avoir de grandes vertus heuristiques.

Il existe des recherches qu’il faut clairement interdire, parce qu’elles sont intrinsèquement porteuses de risques immenses qu’aucune promesse de bénéfices ne peut justifier. Surtout, partons de l’existant. N’est-il pas aujourd’hui envisageable de parvenir à un certain consensus, nourri de l’expérience dévastatrice de la pandémie de Covid, sur le fait que les expériences de gain de fonction chez les virus devraient être interdites puisque les accidents de laboratoire en virologie sont la règle et non l’exception ? Il existe de surcroît de solides raisons scientifiques de défendre cette position. Ainsi celles que souligne le biologiste Antoine Danchin, professeur honoraire à la School of Biomedical Sciences de la faculté de médecine de l’université de Hong Kong :

L’hypothèse de l’utilité du gain de fonction repose sur la croyance que la virologie s’apparente à la mécanique (ce qui est déterminé est prévisible) ; mais, par construction, la vie et ses conséquences sont construites de façon à générer l’imprévu via la production d’imprévisibilité. Il n’est pas possible de se préparer à la prochaine pandémie en construisant des virus pathogènes. […] Les expériences de gain de fonction sur les coronavirus n’ont nullement servi à lutter contre la pandémie de Covid 19. […] Plutôt que développer des expériences très dangereuses, une attitude rationnelle serait de considérer que les virologues doivent cesser de lire dans le marc de café et s’atteler à comprendre les virus pour lutter contre eux1Antoine Danchin, « Faire évoluer les virus vers des formes plus pathogènes, est-ce vraiment raisonnable ? », Raison présente, 2024, no 228, p. 35-43..

Une fois l’interdiction de ces expériences acquise, ne serait-il pas possible d’élargir ensuite progressivement la focale, non plus aux seules expériences de gain de fonction mais à toutes les expériences de manipulation de la virulence ? non plus aux seuls virus mais à l’ensemble des agents connus pour être pathogènes de mammifères ? L’arme de l’interdiction légale doit être maniée avec précaution, mais la question mérite d’être posée assez largement : à propos de la biologie de synthèse, des projets transhumanistes, de la géo-ingénierie ou encore de l’intelligence artificielle.

Il va donc falloir se résigner à renoncer à certaines recherches tant leur impact sur l’environnement est aujourd’hui devenu difficilement défendable. L’option de l’interdiction est possible, mais il est plus stimulant de partir de l’existant, de réflexions déjà à l’œuvre dans certaines communautés scientifiques. Celles de l’astrophysique et de la physique des hautes énergies commencent ainsi à se poser la question de la pertinence de renouveler leurs très grands équipements scientifiques, qui se trouvent être extrêmement consommateurs d’énergie tant lors de leur construction que par leur fonctionnement. Faut-il, par exemple, construire de nouveaux détecteurs d’ondes gravitationnelles, permettant de traquer ces dernières dans la totalité du cosmos alors que les équipements actuels n’ont accès qu’à la moitié de l’univers ? Le mieux serait qu’une telle démarche d’autolimitation émane des communautés scientifiques, mais les gouvernements, qui gardent les cordons de la bourse, auront toujours la possibilité de refuser la construction de tels nouveaux équipements à des communautés scientifiques en exprimant le besoin.

En 1979, le biochimiste Erwin Chargaff, né en Autriche-Hongrie et contraint par les drames du xxe siècle à émigrer aux États-Unis où il ne se plut jamais, portait sur l’avenir de la recherche ce diagnostic doux-amer que nous pourrions faire nôtre : « Le chercheur de l’avenir, pâle fantôme de mes rêves, s’efforcera de mettre au jour, avec douceur et respect, ce qui repose dans la nature et la valeur de ses découvertes sera déterminée par la manière dont il le fera. […] Il ira lentement, car les chercheurs seront peu nombreux2Erwin Chargaff, Le Feu d’Héraclite. Scènes d’une vie devant la nature, Viviane Hamy, 2006, p. 197 – trad. fr. de Das Feuer des Heraklit. Skizzen aus einem Leben vor der Natur, Klett-Cotta, 1979.L’idée de décroiscience ne fait au fond que traduire ce vieil appel de Chargaff à ralentir les sciences, traduit ensuite dans les années 2010 par le mot d’ordre de slow science, sans hélas rencontrer un grand succès.

Allons encore un peu plus loin dans l’exploration des conséquences de la décroiscience que nous préconisons. À l’évidence, les voyages intercontinentaux devront être drastiquement diminués, du fait de leur poids dans l’empreinte carbone des laboratoires. À la limite, on peut se demander s’ils ne devraient pas être limités à l’utilisation d’équipements scientifiques n’existant que dans un seul endroit à disposition de chercheurs du monde entier. Il s’ensuivra moins de conférences internationales, moins de symposiums continentaux, bref moins d’échanges physiques et concrets, remplacés par davantage de correspondances, de téléconférences et d’échanges écrits. N’y a-t-il pas là les germes d’une démondialisation des sciences, qui auront beaucoup à y gagner ? L’intense fréquentation régulière des mêmes collègues et concurrents, à travers le monde, génère un mimétisme, un conformisme, préjudiciable à la créativité scientifique. Privilégier le local fait partie des règles fondatrices de toute approche décroissante. S’il est un groupe que cette idée peut heurter, c’est bien le monde scientifique, habitué à se penser lui-même à une échelle internationale. Il faudra pourtant sérieusement songer à relocaliser aussi les savoirs.

 Le parallèle avec l’industrie est intéressant : partout dans le monde, une des leçons tirées de la pandémie de Covid-19 a été la nécessité de rétablir une forme de souveraineté industrielle élémentaire, permettant à chaque État de produire des biens indispensables à sa population – tels des masques de protection, des vaccins, des médicaments – sans dépendre des chaînes d’approvisionnement internationales. La perspective décroisciente exige de poser la question du retour à une certaine forme de souveraineté scientifique, qui n’est pas sans rapport avec nos précédentes remarques sur la reproductibilité des résultats et la langue dans laquelle ces derniers sont décrits. Il se peut que telle observation ait été faite dans tel endroit du monde, et qu’on ait des raisons de la tenir pour valide. Mais ne serait-il pas préférable, dans un monde aux échanges internationaux contraints par l’impérieuse nécessité de réduire les émissions de carbone, de reproduire cette observation localement, voire d’en exprimer les résultats dans une langue locale ?

L’aussi techno-optimiste que climatosceptique ancien ministre de l’Éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie Claude Allègre aimait à répéter que ce n’est pas en cherchant à améliorer la bougie qu’on a inventé l’électricité. La boutade est sans doute exacte sur le plan de l’histoire des sciences, mais ne saurait tenir lieu de politique scientifique. La recherche à développer ne doit plus courir après d’hypothétiques ruptures mais viser à faire mieux avec moins, préférer la pertinence plus que la recherche de la nouveauté à tout prix et une vision biaisée de l’« excellence ».

C’est tout le pari des low techs, ces technologies simples et fiables, robustes, exploitables par tousxvii. Leurs domaines d’application sont innombrables, par exemple en agronomie et dans le bâtiment, deux domaines qui vont être bouleversés par le réchauffement climatique. Des initiatives en ce sens ont été présentées au chapitre vii, provenant souvent moins d’institutions que de chercheurs, qui utilisent judicieusement les libertés que leur confère leur statut de fonctionnaire. Il faut à présent les développer au plus vite, en s’appuyant sur ces initiatives individuelles, tant il semble vain d’attendre une impulsion venue d’en haut, de la part de directions d’organismes de recherche le plus souvent acquises au culte de la compétition et de l’innovation au service de la croissance.

Une perspective décroisciente n’implique cependant pas de démanteler le CNRS, comme a été démantelée l’extraction charbonnière en France et comme devront l’être d’autres infrastructures qui ne pourront être maintenues pour d’évidentes raisons écologiques3Philippe Bihouix, L’Âge des low techs. Vers une civilisation techniquement soutenable, Seuil, 2014 ; Quentin Mateus et Gauthier Roussilhe, Perspectives low-tech. Comment vivre, faire et s’organiser autrement, Divergences, 2024. . Il s’agit de le transformer drastiquement pour le mettre au service d’une recherche en phase avec la décroissance de l’activité économique, avec pour priorité de trouver les moyens de faire vivre une dizaine de milliards d’êtres humains dans le respect des limites planétaires.

Quelle place restera dans cette recherche scientifique de demain, que nous nous efforçons de décrire, pour la quête du savoir pour le savoir, la tentative jamais achevée de comprendre les mondes physiques, vivants et sociaux ? Il n’est d’autres solutions, en la matière, que de s’en remettre aux délibérations démocratiques. Savoir et comprendre est sans doute un besoin humain, au même titre que se nourrir et se vêtir. La science décroissante s’emploiera aussi à satisfaire ces besoins, si les sociétés en décident ainsi, y compris en inventant de nouvelles modalités de décision – à la façon des conventions citoyennes tirées au sort décidant de manière souveraine d’une partie de l’allocation du budget de recherche. Cette science décroissante défendra comme son bien le plus précieux l’autonomie des critères de véridicité. Si c’est à la société de définir la part qu’elle veut allouer à la quête de nouvelles connaissances, ce sera toujours aux chercheurs de dire comment ils mèneront cette quête. Toute controverse scientifique doit être résolue, quelles que soient les dimensions qu’elle prend, selon des règles internes à chaque discipline, dans un débat contradictoire et rationnel entre pairs. De même, l’évaluation de la qualité d’un travail scientifique ne peut se faire que par les pairs des auteurs.

Plus que jamais, les sciences font face à deux menaces. À gauche, on s’est souvent engagée sur la pente glissante qui conduit d’une critique de la rationalité à différentes formes de mysticisme mettant en avant l’intuition contre la connaissance et l’émotion contre le raisonnement. La détestation de la technique en ce qu’elle a d’aliénant en vient ici à inclure une détestation du savoir et à un rejet de la raison comme plus petit commun dénominateur entre êtres humains. À droite, l’hubris de plus en plus manifeste des gourous technophiles de la Silicon Valley les conduit à travailler la perspective, pour une heureuse phalange d’élite dont ils seront évidemment, d’évacuer la Terre ruinée par leurs agissements vers d’autres planètes.

Entre ces deux écueils, une voie étroite : penser qu’il n’y a pas de crise écologique des sciences mais une crise écologique à laquelle les sciences doivent s’adapter et répondre. Ce livre espère avoir contribué à défricher cette voie étroite.

Nicolas Chevassus-au-Louis

Extrait du chapitre conclusif de son livre, Décroiscience (Agone, août 2025).