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Soixante-dix ans après Orwell (I) Dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre (4)

Parmi les nombreux clichés qui brouillent l’image d’Orwell en France – empêchant qu’au-delà des hommages rituels à l’icône il soit lu pour ce qu’il est, l’un des plus importants penseurs et écrivains politiques du XXe siècle, et reconnu comme l’un des siens par sa propre famille politique, la gauche radicale –, il y en a deux dont les chroniques « À ma guise » pourrait aider à nous défaire.

Le premier est celui qu’a répandu depuis les années 1980, le titre de l’essai de Simon Leys, Orwell ou l’Horreur de la politique *. Assurément Orwell aurait eu en horreur le « Tout est politique » des années 1960-1970 et sa conséquence : que ce qui comptait n’était jamais de savoir si une idée était vraie ou fausse mais uniquement d’où elle venait, de quelle idéologie elle relevait et quels intérêts elle servait. Il suffit pour s’en convaincre de lire sa critique d’une des expressions favorites de cette époque, qui avait déjà cours de son temps : « Faire le jeu de… », cette « formule magique destinée à cacher les vérités dérangeantes » *.

Mais attribuer une « horreur de la politique » à Orwell, c’est passer à côté de ce qui est le ressort profond de son engagement et de son écriture, et qui s’exprime pratiquement dans chacune de ses chroniques : avant d’être une sphère particulière de la vie sociale (avec ses institutions, ses partis, ses discours, ses idéologies), la politique est d’abord un ensemble d’expériences quotidiennes de domination et d’injustice, d’égalité et de fraternité, à travers lesquelles se fait ou se défait notre monde commun. Ainsi la lutte des classes traverse tout le tissu de l’existence commune. Elle est perceptible jusque dans les vieilles chansons de marins et dans la gestion des animaux utiles ou nuisibles dans les campagnes *. Il n’y a pas de dualité chez Orwell entre l’homme ordinaire et le militant socialiste : la nécessité du combat politique naît primitivement de l’exigence de préserver le monde commun – avec ses valeurs de vérité, d’objectivité et de décence commune – de sa destruction par le prétendu « réalisme », qui n’est que le masque de la volonté de puissance.

Le second cliché est le portrait d’Orwell en « éternel exilé » *. Parce qu’il parle toujours en son nom propre, jamais au nom d’un « nous », et qu’il ne cesse de contester les modes de pensée de ceux auxquels il s’adresse, Orwell ne saurait jamais appartenir à aucune communauté ; il serait voué à l’errance et à la solitude – ce qui est aussi le lot de Winston, le héros de 1984. Il y aurait beaucoup à dire sur cette interprétation qui fait de lui un outsider, une sorte de « nomade deleuzien ». Pour aller à l’essentiel, l’Orwell d’« À ma guise » me semble beaucoup moins chic, car il est ancré dans deux communautés particulièrement fortes : il s’adresse aux Anglais en patriote et aux socialistes en militant.

Il est vrai que, pendant neuf ans, entre son retour de Birmanie en 1927 et son enquête sur le monde ouvrier en 1936, Orwell a cherché à la fois sa place dans la société et sa voix d’écrivain. Mais, à partir de 1936, il a assumé avec constance et fermeté sa participation au mouvement socialiste ; et à partir de 1939 il a retrouvé sa fierté d’être anglais. Que ces deux appartenances soient vécues sur un mode critique, c’est l’évidence. Mais c’est au nom d’une vraie Angleterre, égalitaire et démocratique, qu’Orwell veut abolir l’actuelle classe dirigeante ; et quand il s’en prend à deux pamphlétaires réactionnaires et catholiques, qui sont dans « À ma guise » ses deux bêtes noires, il les accuse à la fois d’être anti-progressistes et anti-anglais *.

De la même manière, c’est au nom des exigences d’un véritable socialisme, démocratique et pluraliste, qu’il combat impitoyablement toutes les idées et toutes les pratiques qui témoignent, au sein de la gauche anglaise, d’un état d’esprit totalitaire. Ces deux clichés reposent en définitive sur l’idée qu’un journaliste, un écrivain ou un intellectuel ne peut pas être à la fois libre et militant : puisqu’il est un homme libre, Orwell ne peut qu’abriter en lui l’« horreur de la politique » ou être un pur regard, irrémédiablement séparé de ceux dont il parle comme de ceux à qui il parle.

Ce travail de dépolitisation d’Orwell est rendu plus aisé par le peu de visibilité – aujourd’hui comme hier – de la tradition politique dans laquelle il était ancré. Comme l’explique clairement Paul Anderson, confirmant les analyses de John Newsinger, Orwell « n’était pas au fond un socialiste parlementaire. […] Il était issu de – et restait engagé dans – la gauche socialiste révolutionnaire dissidente antistalinienne * ». Son œuvre et sa pensée sont inscrites dans une culture politique aujourd’hui largement refoulée, émanant de petits groupes allant des socialistes révolutionnaires aux dissidents du trotskisme (ILP britannique *, POUM espagnol, Partisan Review et Politics aux États-Unis *, etc.), qui ont pris acte dès les années 1930 du double échec historique du mouvement ouvrier et révolutionnaire (renoncement à combattre le capitalisme d’un côté, adhésion au totalitarisme stalinien de l’autre) sans cesser pour autant de chercher les voies d’une transformation socialiste de la société.

Ainsi, pendant son bref séjour à Paris en mars 1945, Orwell découvre-t-il que certains de ses textes sont publiés dans Libertés, un hebdomadaire d’extrême gauche aujourd’hui à peu près oublié, créé dans la Résistance et animé par deux socialistes révolutionnaires, anciens oppositionnels communistes : recevant un accueil chaleureux de la rédaction, il en compare l’orientation politique avec celle de Tribune *. C’est là sa famille. On ne rend pas vraiment justice à cette tradition si on la décrit exclusivement à travers ses organisations, ses journaux, ses théorisations, ses disputes et ses scissions. Elle a été, d’abord et avant tout, le fait d’hommes et de femmes qui n’ont jamais « perdu la faculté de se servir de leurs yeux ».

Ce qui frappe quand on lit ceux d’entre eux qui écrivaient alors comme Simone Weil (« Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale », 1934), Boris Souvarine (Cauchemar en URSS, 1937), Franz Borkenau (Spanish Cockpit, 1937) ou Victor Serge *, c’est que ni les cadres idéologiques ni les contraintes du combat politique (qui ont inévitablement pesé sur eux comme sur tous les autres) n’ont pu les arracher au socle de leur expérience et de leur sens moral premier, ni entamer leur capacité de jugement. C’est pourquoi ils ont mieux compris le monde où ils vivaient que beaucoup d’autres qui n’ont jamais pu ni voulu savoir.

La question décisive en politique n’est pas : « Avons-nous la théorie vraie ? » Les théories sont faillibles, partielles, et elles peuvent facilement devenir des instruments de pouvoir et de domination. La question décisive est de garder, face aux événements et sous le poids des discours, le sens du réel et un certain « flair moral » *. La force et la singularité d’Orwell, au sein du monde littéraire et journalistique, est d’avoir su trouver, à travers chacun des genres qu’il a pratiqués – et tout particulièrement dans ses chroniques –, une écriture capable de transmettre ces vertus politiques et de les enseigner.

Jean-Jacques Rosat

Extrait de sa préface à George Orwell, À ma guise. Chroniques 1943-1947, Agone, 2008.

Sur notre nouvelle traduction de 1984, lire :