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Sous le signe du progrès [LettrInfo 23-XIII]

20 août 2023|

Entre autres aspects remarquables du court essai de Jacques Bouveresse que nous rééditons, le fait que la plupart des auteurs sur lesquels le philosophe s’appuie ont vu le « fanatisme du progrès » comme le « trait qui caractérise notre époque » alors même que la leur nous paraît, en comparaison avec la nôtre, tout à fait épargnée, voire digne d’un âge d’or.

En 1935, dans son livre Du Progrès dans ses rapports avec le petit bourgeois et les maîtres d’école l’essayiste et homme politique genevois Rodolphe Töpffer, qui vécut entre les révolutions françaises de 1789 et 1848, écrivait :

Le progrès, la foi au progrès, le fanatisme du progrès, c’est le trait qui caractérise notre époque, qui la rend si magnifique et si pauvre, si grande et si misérable, si merveilleuse et si assommante. Progrès et choléra, choléra et progrès, deux fléaux inconnus aux anciens.
Le progrès, c’est ce vent qui, de tous les points à la fois, souffle sur la plaine, agite les grands arbres, ploie les roseaux, fatigue les herbes, fait tourbillonner les sables, siffle dans les cavernes et désole le voyageur jusque sur la couche où il comptait trouver le repos.
Le progrès, plus qu’une figure ardente, c’est cette fièvre inquiète, ce continuel transport qui travaille la société tout entière, qui ne lui laisse ni trêve, ni repos, ni bonheur. Quel traitement il faut à ce mal, on l’ignore. D’ailleurs, les médecins ne sont pas d’accord : les uns disent que c’est l’état normal, les autres que c’est l’état morbide ; les uns que c’est contagieux, les autres que ce n’est pas contagieux. En attendant le choléra, le progrès, veux-je dire, va son train.
Pour moi, je m’imagine qu’ici de la chose est né l’abus, me fondant sur ce que l’abus naît ordinairement de la chose. Or, que la chose soit, qui le nierait ? Le progrès social a été aussi subit qu’immense ; il se révèle à chaque instant, sous mille formes, en toutes choses. Rien ne se fait ainsi qu’il y a trente ans, vingt ans, dix ans ; tout se fait mieux, plus vite, au profit d’un plus grand nombre. Voilà la chose. Mais devant ces merveilles, Joseph Homo, qui n’a pas la tête forte, demeure ébloui, il bat la campagne. Il voit du progrès partout, dans le soleil et dans la lune, dans les sandwichs et dans les toupets, dans l’Amérique et dans les choux gras. Ce n’est rien que cela, il en veut partout et sur l’heure, dans la religion et dans les capsules, dans la morale et dans les faux cols, dans la politique et dans les binocles. C’est là l’abus.
Il y a, dit-il, progrès en ceci ; donc il y a progrès en tout. Tout progrès, dit-il, est une innovation ; donc toute innovation est un progrès. C’est ainsi qu’il raisonne, passant du relatif à l’absolu, du vrai au préjugé, et du préjugé à mille sottises, selon la méthode qui lui est propre.
Mais la sottise fondamentale, la sottise mère, la sottise modèle, c’est la manière dont Joseph considère le progrès, non pas comme un moyen seulement, mais comme le but, comme l’unique but du bonheur. De cette façon, il poursuit sans atteindre, car derrière un progrès s’en trouve toujours un autre ; de cette façon, il ne jouit pas, la jouissance étant indéfiniment ajournée ; de cette façon, il méprise le passé qui est quelque chose, il dédaigne le présent qui est beaucoup, il attend l’avenir qui est toujours devant lui ; de cette façon, tout en étant mieux, il se trouve plus mal. C’est ce que nous voyons. Partout malaise au milieu du perfectionnement. Partout la chose de demain corrompt à l’avance la chose d’aujourd’hui ; le mieux qui n’arrive pas gâte le bien qui est sous la main. Point d’assiette, point de sécurité, point de calme ; impossible de se poser, de s’arrêter nulle part. Le progrès est là, avec son grand fouet, qui frappe sur le troupeau : Marche ! — Quoi ! toujours marcher ! jamais faire halte ! — Marche ! — Cet ombrage me plaît, cet asile m’attire… — Il y en a un préférable ; marche. — Nous y voici. — Marche encore. Vous diriez ce vilain petit vieux cramponné aux épaules de Sindbad le marin, le poussant de-ci, de-là, de gauche, à droite.*

Cette longue citation fait partie de celles qui ouvrent le livre. Sur ce thème, on peut aussi lire des extraits de Nestroy (1847) et de Lichtenberg (1776). Sans parler des auteurs des XVIIIe et XIXe siècles cités donc en exergue, ni Karl Kraus (1874-1936), ni Robert Musil (1880-1942), ni Ludwig Wittgenstein (1889-1951) – qui accompagnent plus longuement Jacques Bouveresse  – n’ont connu la destinée glorieuse des travaux du mathématicien britannique Alan Turing (1912-1954) à l’origine de l’informatique, mère de la « révolution numérique » ; et seuls ces deux derniers ont connu les innovations technologiques enfantées par la Seconde Guerre mondiale.

Il ne serait donc pas nécessaire d’avoir été biberonné aux promesses d’Internet et de l’IA, bercé par les vertus écologiques du nucléaire (civil), ni espérer dans les miracles des biotechnologies et de la « dématérialisation », mais seulement d’avoir assisté aux prémices de l’industrialisation propulsée par ce qu’on n’appelait pas encore « R&D » pour comprendre que la religion du progrès, qui a remplacé toutes les autres, y compris comme « opium du peuple », ne dissimule plus seulement un rapport de domination politique, social et économique mais a troqué la survie de l’humanité contre l’amélioration sans limites de nos conditions de vie matérielles – du moins de la « meilleure » partie d’entre nous.

On peut se demander si la possibilité de remonter dans le temps pour retrouver la mauvaise bifurcation sur le chemin de l’accumulation des connaissances est rassurante ou, au contraire, plutôt inquiétante. Pour l’historien américain Lewis Mumford, le danger qui nous menace « ne provient pas de découvertes scientifiques, ni d’inventions électroniques particulières. Les contraintes auxquelles l’homme est soumis et qui dominent la technologie autoritaire contemporaine remontent à une époque antérieure même à l’invention de la roue *».

En attendant de confirmer ce diagnostic, pour être plus urgente que jamais, la critique des illusions de l’accumulation de la connaissance et de leur usage peu démocratique n’est pas sans écueils. Car une fois diagnostiqués les pièges de la croissance et éventés les mythes de la raison, précise Jacques Bouveresse, nous reste encore à éviter de rétablir, « sous une forme ou sous une autre, une autorité ancienne »*. En l’occurrence l’empire d’un discours qui se dispense plus ou moins d’argumenter et dont le modèle est donné par le dogmatisme religieux et la dictature politique. Alors on aurait remplacé le progrès plus ou moins mythique par une régression, elle, bien réelle.

Notule éditoriale au Mythe moderne du progrès, qui vient de paraître. Ce court essai de Jacques Bouveresse est issu d’une conférence donnée le 5 octobre 2001 à l’Institut finlandais de Paris lors d’un colloque consacré à Georg Henrik von Wright ; une version est parue en 2002 sous le titre « Le mythe du progrès selon Wittgenstein et von Wright *» ; elle a été revue pour une conférence donnée à Besançon le 30 septembre 2014 pour le cycle « Temps des sciences, trajectoires des sociétés » de l’Institut des hautes études pour la science et la technologie (IHEST) ; enfin, elle a été complétée pour cette édition.

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