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Subjectif, objectif, nulle part… ou partout ?

5 août 2026|

« Le point de vue de nulle part »… Difficile d’imaginer un titre qui prête plus à confusion, voire à dérision. Inlassablement reprise sans plus de précision sur le contenu de l’ouvrage, la formule de Thomas Nagel suffit à ridiculiser, sinon à condamner la violence de celles et ceux qui se croient capables, grâce à leur statut social et économique ou à leur appartenance ethnique, de parler légitimement au nom de l’Universel, de la Raison, de la Vérité ou de la Science. N’est-ce pas là un simple « truc divin qui consiste à voir tout depuis nulle part » ? La lucidité devrait plutôt inviter à l’humilité.

Le contresens sur le projet de Nagel ne peut être plus radical. L’ouvrage qu’on va lire n’est en rien une apologie de la pensée éthérée, dominatrice, sûre d’elle-même. Pour autant, il sera bien question d’une défense du rationalisme et de l’objectivité en sciences comme en morale, mais sans mutiler le particulier, le subjectif, le vécu – bien au contraire.

Nagel décrit des dynamiques de réflexion et de vie où subjectif et objectif sont souvent en opposition, mais il se garde bien de donner systématiquement la victoire au point de vue le plus objectif et le plus transcendant.

À la fin du chapitre sur les valeurs, on lit ce plaidoyer :

Il se peut que l’opposition entre les raisons objectives et les inclinations subjectives soit radicale et qu’elle exige que nous changions notre vie. Je veux simplement dire que l’on aboutira à la vérité, s’il y en a une, en explorant ce conflit plutôt qu’en accordant automatiquement la victoire au point de vue le plus transcendant. Par-dessus tout, c’est dans la manière de mener sa vie qu’il faut prendre au sérieux la rivalité entre le point de vue de l’intérieur et le point de vue de l’extérieur.

En menant le décentrement à son maximum, en visant un point de vue de nulle part, on découvre que la recherche de connaissances objectives est sans cesse travaillée par le scepticisme et que l’universalisme moral est menacé par le relativisme et le nihilisme. La compréhension objective de soi nous permet de reconnaître que nous appartenons à un univers apparemment absurde et vide de sens, où notre vie personnelle et l’humanité semblent insignifiantes. Néanmoins, se replier sur le vécu, l’expérience (ou, plus généralement, sur notre finitude humaine) revient à renoncer à nos capacités réflexives et critiques.

L’expression « point de vue de nulle part » n’a de sens précis qu’à partir de la compréhension de la nature et de la valeur de l’objectivité.

Être objectif consiste à se décentrer en transcendant sa situation et son point de vue. Est subjective une perspective limitée par la position du sujet tandis qu’est objective la perspective qui rend compte de certaines limites de la perspective subjective initiale. Une telle réflexion critique procède donc par degrés : un point de vue peut être plus ou moins subjectif ou plus ou moins objectif selon l’ampleur de la recontextualisation.

Une première manière d’être objectif met entre parenthèses la subjectivité conçue comme une source d’illusions. Sur ce point, les sciences de la nature sont exemplaires depuis le XVIIe siècle. La couleur perçue n’est pas une caractéristique objective mais l’apparence subjective qui ne dit rien de la véritable nature de la chose qui apparaît colorée. La subjectivité est un obstacle épistémologique surmonté par la recherche des propriétés géométriques et physiques de l’objet, qui permettent d’expliquer comment est le monde pour nous apparaître tel qu’il n’est pas.

L’objectivité scientifique est nommée par Nagel « conception physique de l’objectivité ». Si elle est absolutisée, elle suscite légitimement la critique car elle mènera au scientisme le plus étroit.

Nagel insiste donc aussi sur l’importance du point de vue subjectif. Le monde n’est pas constitué que d’objets, la diversité des subjectivités est un trait majeur de la réalité. Ainsi, une chauve-souris a une expérience subjective : cela lui fait quelque chose de se rapporter au monde à partir de sa physiologie si particulière. De même, un cafard a une expérience subjective du goût des œufs brouillés que notre imagination peine à comprendre. De manière tout aussi énigmatique, une araignée dans les urinoirs de l’université de Princeton a une perspective singulière sur le monde. Pour être objectif, il faut aussi chercher à rendre compte de cette variété de subjectivités et de points de vue dont nous connaissons l’existence et imaginons certains aspects, alors même que, bien souvent, les perspectives internes nous restent inaccessibles dans leurs détails.

De même, dans le domaine de l’action, le point de vue subjectif ne peut être éliminé ou mis entre parenthèses. D’un point de vue scientifique, le monde peut apparaître comme contraire à la liberté car les sciences, déterministes ou non, expliquent les actions par des causes ou des circonstances extérieures qui semblent nous ôter toute responsabilité. Or, en adoptant une perspective interne, nous nous pensons comme des agents pouvant assumer leurs actions.

D’où une deuxième forme d’objectivité, irréductible à la méthode scientifique et visant à comprendre l’existence et la valeur des subjectivités. La subjectivité est replacée dans une perspective plus large – et donc plus objective – sans pour autant être réduite à une source d’apparences à dépasser. Que le monde apparaisse diversement à des sujets variés est un fait objectivement établi dont il faut rendre compte. Néanmoins, même en travaillant à ce programme inclusif, Nagel ne prétend pas établir un système unifié où objectivité et subjectivité seraient comprises sans tension ni doute. Leur harmonie reste un idéal régulateur largement hors d’atteinte, ce qui se vérifie à propos de la plupart des questions philosophiques les plus fondamentales.

Dans le domaine de la connaissance, le scepticisme semble inhérent à la montée en objectivité. À chaque fois qu’une perspective subjective est surmontée, il est encore possible de s’interroger sur le savoir produit et sur les limites dues à la perspective – certes plus objective mais encore subjective ou située – qui a permis d’obtenir ce savoir. Ce doute sans fin n’est pas réfuté définitivement par Nagel, qui s’attache plutôt à montrer que, malgré cette limite, la prétention à la connaissance objective peut être rationnellement défendable. De même, la vérité est accessible localement tandis que la vérité éternelle reste une ambition philosophique non concrétisée mais désirable.

Il en va de même dans le domaine de l’action et donc de la morale. En étant plus objectif, nous prenons conscience des limites de notre liberté, qui pourtant reste subjectivement indéniable car nous ne pouvons pas nous concevoir comme de simples automates pris dans le flux des choses. De même, les exigences morales d’impartialité et d’universalité sont parfaitement légitimes : elles relèvent de la raison pratique objective. Mais elles aussi ont leurs limites, la singularité de chaque personne ne pouvant être noyée dans des considérations uniquement décentrées. Une éthique trop impersonnelle risque de devenir inhumaine et, réciproquement, l’individualisme ne suffit pas.

Quant au sens de la vie, il semble détruit par le décentrement. La conscience de soi d’un point de vue radicalement objectif est terrifiante : je suis parfaitement insignifiant car que j’existe ou non n’a objectivement aucune importance. Même comme membre de l’humanité, une personne ne peut donner un sens objectif à sa vie puisque, d’un point de vue cosmique, l’humanité elle-même est objectivement insignifiante.

Sans invalider définitivement cette position nihiliste, fruit du souci d’objectivité, Nagel défend la réaction subjective de rejet. Le point de vue subjectif permet de reconnaître la valeur de notre vie et de nous-même. Mais puisque sacrifier totalement la recherche de l’objectivité serait un remède pire que le mal, un sentiment d’absurdité apparaît quand les points de vue subjectif et objectif sont comparés : il est légitime que j’accorde une importance particulière à ma vie (et au point de vue humain) bien qu’elle soit objectivement insignifiante.

Viser l’objectivité a donc pour but d’obtenir une conception unifiée de la réalité qui puisse aussi faire droit à la subjectivité et à ses particularités en les expliquant objectivement, c’est-à-dire sans s’enfermer dans un point de vue subjectif. Une conception complète reste toutefois inaccessible. La tension entre objectivité et subjectivité empêchant toute synthèse dans la plupart des problèmes philosophiques importants, Nagel imagine que seuls des siècles de travail supplémentaire laissent espérer une solution. D’où l’ampleur rare de cet ouvrage, qui étudie, sur un mode tout autant rétrospectif que prospectif, la connaissance scientifique, la liberté, la mort, les valeurs et bien d’autres thèmes.

Yann Schmitt

Extrait de sa préface au Point de vue de nulle part de Thomas Nagel, traduit par Sonia Kronlun — en librairie le 21 août 2026.

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