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Tant pis pour l’anthropocène !

17 janvier 2023|

Sur le plan de l’innovation technologique, l’Humanité n’a cessé d’avancer à pas de géant au fil des millénaires, de la maîtrise du feu à celle de l’atome, spécialement au cours des derniers siècles où, grâce aux sciences de la nature, elle a fait autant de chemin qu’au cours de tous les siècles précédents. En revanche, on ne peut dire qu’elle a progressé d’un même pas dans le domaine psychologique et moral, que ce soit sur le plan des comportements individuels ou sur le plan des réalisations collectives.

Autant en effet nous avons surpassé nos ancêtres grâce à notre aptitude à maîtriser les énergies physiques et les forces naturelles et à les mettre au service de nos besoins matériels, autant nous avons fait du surplace, voire régressé sur certains points, s’agissant d’améliorer nos rapports et nos relations, entre humains.

Nous avons appris à aller plus vite, plus haut, plus loin ou plus fort, mais nous n’avons pas appris à nous aimer et à nous estimer davantage les uns les autres, à donner, à pardonner, à partager, à nous battre pour la vérité et pour la justice, à mettre de l’ordre dans nos pensées comme dans nos cités, bref, à nous conduire autrement que des animaux dans la jungle des intérêts vitaux.

Tout s’est passé comme si dans notre espèce un divorce s’était opéré entre Homo et Sapiens, entre l’exhibition de notre Puissance physique et l’amour de la Sagesse, entre l’étalage de nos possessions matérielles et la manifestation de nos élans spirituels. Nos efforts dans cette voie ont d’ailleurs toujours bien du mal à dépasser le stade de la déclaration d’intention.

En ce début de XXIe siècle de l’an 2023, nous tirons, sans sourciller, des plans sur la comète et parlons, sans rire, d’aller bientôt coloniser la Lune et Mars, alors même que les principales puissances de la planète, les États-Unis, la Chine et leurs alliés fourbissent une fois de plus leurs armes et parlent d’en découdre à nouveau pour régler leurs différends.

On se croirait dans un de ces films d’horreur où le monstre gagne inexorablement du terrain sur ses victimes. Tandis que des millions de pauvres crèvent de faim, de maladie, d’ignorance, de désespoir, et que tous les jours des êtres humains se noient, se pendent ou s’immolent, les braves citoyens des républiques libres et prospères continuent à élire et soutenir des gouvernements de petits-bourgeois au service de grands bourgeois dont la principale préoccupation est de convertir la plus grande part de la richesse publique en capitaux privés, d’accroître les réserves de leur banques centrales et de permettre à leurs commanditaires, les milliardaires de tous les pays, de piller le bien commun et de mettre leurs milliards à l’abri dans des paradis fiscaux. L’Occident s’est entièrement prostitué aux Américains et l’Orient ne vaut guère mieux.

En tout domaine, les légitimes besoins de compréhension, de vérification et de rationalité ont servi de justification au recul du merveilleux, au mépris du sacré, au dédain de la fantaisie et de l’imagination ; la nécessaire lutte contre la superstition et la mythologie a tué le goût du mystère avec le sens mystique ; le souffle indispensable du poétique n’a pas survécu au besoin de la preuve rationnelle et la possibilité de la vérification expérimentale a donné libre cours aux préoccupations les plus prosaïques, terre-à-terre, vulgaires, économistes et positivistes.

Tout a été rabaissé, profané, rétréci et caricaturé sous prétexte de dévoilement et de déconstruction. Un excès a effacé l’autre. À force de clairvoyance, nous avons atteint des sommets dans la bêtise. Et les amateurs d’horoscopes sont encore plus nombreux sur Internet que ceux de la presse-papier magazine.

Quel progrès, quelle promotion intellectuelle, quelle élévation spirituelle ! Quelque part, sur l’autoroute de l’Évolution, nous avons sûrement loupé le bon embranchement…

Partout on a jeté le bébé avec l’eau du bain : il n’y a pas de pire démonstration des limites de l’intelligence humaine, moins sans doute dans le domaine des vérités logiques ou épistémiques (où d’ailleurs on ne parle plus de « vérités » mais de « propositions ») que dans le domaine des vérités existentielles – des vérités sensibles au cœur, comme aimait à dire Pascal.

Aujourd’hui plus sûrement encore peut-être qu’hier Caïn assassinerait son frère Abel et une foule plus grande encore retournerait sur le Golgotha frissonner à la crucifixion d’un Juste entre deux larrons, comme on allait voir écarteler du temps de Ravaillac et guillotiner du temps de Louis XVI.

Jamais l’idéal associant les vertus les plus hautes, l’Amour du genre humain et la Justice, n’a été aussi galvaudé. Les inégalités se sont creusées au-delà de toute imagination. On baigne dans l’hypocrisie la plus totale. Le mensonge et la simagrée sont devenus les méthodes officielles de gouvernance, dans les cabinets ministériels comme dans les médias et les entreprises, partout, y compris dans les relations personnelles. Nul ne peut s’en déclarer totalement innocent.

Le triomphe de la com’ sur le marché de l’information ouvre continûment des carrières à des médiocres sans la moindre étincelle de génie, à des beautés sans un brin de pudeur, à des chefs sans un soupçon de charisme et à des stars sans le moindre rayonnement. Pour essayer de masquer l’effondrement généralisé, les puissances publiques et privées jettent l’argent par les fenêtres, subventionnent, arrosent, font couler un « pognon de dingue » et des flots de verbiage sur des foules à l’entendement corrompu par la vénération de l’argent facile. Chacun en réclame une part, même minuscule. Sans plus chercher à discuter, les familles se bousculent pour placer leurs enfants sous les robinets les plus abondants.

Un emploi, le plus rémunéré possible, c’est la finalité principale, souvent la seule, des études scolaires et universitaires. Les institutions d’enseignement sont devenues des marchés aux esclaves diplômés, fiers de leurs fers dorés, des haras à produire des cracks et des vedettes, des sommités, des puits de sciences, des experts, des docteurs, en négligeant d’en faire des adultes courageux et des citoyens responsables. Le produit par excellence de l’éducation moderne, c’est l’intellectuel narcissique, l’artiste prétentieux et le politicien opportuniste, toujours prêts à cautionner les forfaits des puissants pourvu qu’on rétribue leurs services en gratifications et en distinctions à hauteur suffisante. Par charité, ne parlons pas des nouvelles religions – comme le Sport, le Rock, les jeux vidéos, etc.

Les Églises traditionnelles ne sont plus que des coquilles vidées de leur ancienne spiritualité ; la clameur de la foi résonne désormais ailleurs, dans l’enceinte des stades, des discothèques et autres arènes de la modernité. Bref, après quarante siècles de marche dans le désert et de pollution à tout va de la planète, l’HomoSapiens exténué par son divorce, vient s’effondrer aux portes d’un Univers qui semble décidé à se passer définitivement de lui.

« Tant pis pour le Sud, c’était pourtant bien, on aurait pu vivre plus d’un million d’années…», chantait Nino Ferrer en 1975.

Alain Accardo

Du même auteur, dernier livre paru, Le Petit-Bourgeois gentilhomme (Agone, coll. « Éléments », 2020).
Dernière chronique parue sur QG-Media : « Une chimère aussi monstrueuse que débile appelée l’Homme ».