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Taratata plan-rataplan

20 septembre 2010|

Fin août, la presse nous informait qu’aux championnats du monde d’Air Guitar, en Finlande, un Français venait d’être couronné pour la deuxième année consécutive, après avoir enthousiasmé son jury en mimant à la perfection le jeu d’un guitariste (Jimi Hendrix en l’occurrence)… mais sur une guitare imaginaire !

J’ai d’abord haussé les épaules à l’annonce de cette nouvelle loufoquerie et puis je me suis dit qu’il n’y avait pas lieu de tourner en dérision la performance de ce pseudo-guitariste, surtout si on la comparait à celles des athlètes et des nageurs qui viennent de se couvrir de gloire sur les podiums européens. Tous ces champions sportifs ont gagné leurs médailles en accomplissant un exploit réel sur le tartan des pistes ou dans l’eau des bassins. La matérialité même de leurs prouesses les rattache encore à la très ancienne tradition du chef-d’œuvre qui servait autrefois à consacrer les plus accomplis des compagnons, les meilleurs des artisans. Par là même, les accomplissements de ces sportifs de haut niveau conservent un je ne sais quoi d’archaïque, si j’ose dire, le parfum suranné d’un temps révolu où il fallait, pour être encensé, fournir la preuve tangible et mesurable de son excellence, même si l’engeance des charlatans et des imposteurs de tout acabit n’y était pas inconnue.

Avec notre guitariste d’apparence, nous avons au contraire une illustration pittoresque mais très symbolique, tout à fait dans l’air du temps, de ce qu’est devenu le talent de nos « élites » les plus célébrées : un simulacre habilement mis en scène. A force de faux-semblant et d’artifices, de pub, de com et de propagande, la modernité a fait franchir à notre démocratie en trompe-l’œil un nouveau seuil dans l’ordre de la comédie et de l’illusion. Désormais les apparences du pouvoir sont accaparées par des histrions dont le plus grand talent consiste à venir en place publique donner sur les tréteaux le spectacle de leur compétence imaginaire. Tels des enfants coiffés de bicornes en papier qui, pour mimer un défilé militaire, font avec leurs bouches « taratata plan-rataplan », en feignant de souffler dans des clairons et de battre des tambours invisibles, nos Excellences gesticulent et débitent leurs boniments, comme on le leur a appris à l’ENA, dans les IEP, les facs de Science-éco, les « mastères » de commerce, les écoles de journalisme et autres propédeutiques au carnaval médiatique.

On croit avoir confié le destin d’une population à des hommes et des femmes pleins de savoir et d’humanité, et on découvre qu’on a mis sur le podium des guitaristes aux mains vides qui font semblant de gratter sur une musique venue d’ailleurs. On croit avoir affaire à des experts de la gestion financière, et on découvre des banquiers naufrageurs ; on s’imagine avoir choisi de grands dirigeants dévoués à l’intérêt général et on découvre de misérables petits chefs de clans qui fraudent et pillent le Trésor public ; on croit avoir élu des représentants du peuple intelligents et désintéressés et on voit se contorsionner une bande d’UMP et de PS rejouant incessamment la Batrachomyomachie*, et tout à l’avenant.

De ces gens en vue, de ces célébrités dont parlent radios et télés, des « stars » de la politique, du syndicalisme, des affaires, du sport, des arts et des lettres, des Eglises, de toutes ces Eminences sur le passage desquelles les journalistes se tiennent prosternés, on attendrait qu’ils proposent à leur public du vrai, du précieux, de l’authentique, du grand cru ; hélas, ils n’ont plus à nous offrir que du toc, de la pacotille, de la verroterie et de la piquette. Au fil du temps on s’est installé, chaque jour davantage, dans le règne des apparences, des bulles, de l’inconsistant, de l’ectoplasmique, bref, de l’inexistant. De fait, c’est toute notre civilisation qui devient toujours plus factice et s’achemine en musique vers son néant tout en jouant « taratata plan-rataplan » sur des instruments imaginaires.

Alain Accardo

Chronique initialement parue dans le journal La Décroissance, du mois d’octobre 2010. —— Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009).