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Qu’importe le flacon, pourvu que la critique soit bonne

25 octobre 2008|

Des deux poèmes qui suivent, l’attribution, ces dernières semaines, du second à Kurt Tucholsky (1890-1935) a provoqué une petite affaire et un certain désordre entre lettres et politique outre-Rhin. L’économie libérale (1930)

Baissez ces satanés tarifs ! Écoutez votre directeur ! Quittez les réunions de médiation ! Confiez le reste à votre supérieur ! Du comité d’entreprise, plus de leçons de morale, Nous voulons une économie libérale ! Sus aux associations – voilà notre devise ! Eh, pas vous… Nous.

Vos poumons n’ont besoin ni de retraites, Ni d’assurances ni de toit. Honte sur vous tous autant que vous êtes, Qui prenez de l’argent à notre pauvre État ! Cessez donc d'être solidaires, Sous peine de finir solitaires… Pas de cartels sur nos parcelles ! Pas vous. Nous.

Nous créons jusque dans les endroits les plus reculés Des trusts, des cartels, des entreprises, des sociétés. Près des hauts fourneaux, de leurs flammes élevées, Soudés en sociétés d’intérêts, Nous dictons les prix et les contrats. Au travers de notre route, pas une seule loi : Nous sommes solidement organisés… Pas vous ! Nous.

Ce que vous faites c’est du marxisme… … eh bien, ça suffit ! Nous conquérons le pouvoir petit à petit. Personne ne nous dérange. Les socialistes du gouvernement Nous regardent d’un œil bienveillant. Nous vous aurons un à un. Aux armes ! Voilà la dernière leçon d’économie. Il n’est pas encore né, le desiderata Qu’un professeur allemand nous refusera. Les officiers de l’armée ancienne, Stahlhelms et autres gardes hitlériennes, Œuvrent dans les usines pour nos idées…

Et vous, dans vos caves, dans vos mansardes Ne voyez-vous pas ce que l’on fait de vous ? Avec quelle sueur les gains sont obtenus ? Advienne ce qui adviendra. Le jour arrive Où l’appel du premier travailleur retentira : « Pas vous ! Nous. Nous. Nous. »

Kurt Tucholsky

La grande mathématique financière (2008)

Ah, la bourse est en dégringolade, Presque partout c’est la débandade Mais pour certains, quelle bonne affaire ! Leur truc, c’est la vente à découvert ! Facétieux, nos amis concèdent Des biens qu’eux-mêmes ne possèdent, Et provoquent des effondrements Tout à leur guise – mais quel talent ! La tâche leur est aussi facilitée Par les produits dérivés : La valeur est faussée par un bout de papier Et le rendement, multiplié ! Quand les banques craquent à tour de rôle Pour les épargnants c’est pas très drôle : La maison est hypothéquée Et les habitants, remerciés. Si les grandes banques cassent leur pipe, Sur la planète c’est la panique, Et la racaille spéculatoire Tremble pour ses biens et ses avoirs ! Le système est menacé ? Vite, il faut s’interposer : Surtout, les gains restent au privé, Les pertes, l’Etat va les rembourser. Pour cela, il lui faut du crédit, Et on engrange de nouveaux profits. Dans ce pays, c’est tout fastoche Avec le gouvernement dans la poche ! Pour les dégâts de ces rapias, C’est le petit qui déboursera, Et – c’est bien ça le plus chic – , Pas seulement en Amérique ! Puis quand les profits se renouvellent, La danse reprend de plus belle Voilà la vraie redistribution, Toujours dans la même direction ! Et si le peuple, sait-on jamais, Ne trouvait pas ça à son gré, La solution est toute trouvée : Une petite guerre va tout régler.

Pseudo-Tucholsky

Le 12 octobre dernier, un site internet avait fait se succéder, sous la rubrique « Poèmes pour la crise », ces deux textes, dont le second sans nom d’auteur. L’affaire commence trois jours plus tard, sur le site de Die Zeit, quand le commentaire d’un lecteur attribue aussi le second à Tucholsky. Pendant dix jours, la blogosphère s’emballe et alimente abondamment la légende du poème « visionnaire de Tucholsky ». Alors même que la supercherie commence à être dévoilée, certains journaux – comme Westdeutsche Zeitung et Nürnberger Nachrichten – l’impriment encore dans leurs colonnes… pour avouer l’erreur deux jours plus tard.

L’auteur du pseudo-Tucholsky est un certain Richard Kerschhöfer, Viennois de 69 ans qui avoue être étonné par la confusion, mettant l’accent, pour le Financial Times Deutschland, sur des différences stylistiques : « Tucholsky est loin d’avoir écrit des rimes aussi propres que les miennes. » En outre, se disant « plutôt de droite », Kerschhöfer se déclare « sidéré du fait que [les gens de gauche] se soient immédiatement approprié » son poème ; pour s’amuser ensuite de l’embarras de ses « admirateurs ».

Qu’en disent les lecteurs ? De nombreux sites de gauche ont tout bonnement effacé le « faux ». Mais pour un lecteur du Westdeutsche Zeitung : « Qu’importe l’identité de l’auteur, un illuminé de gauche ou un emmerdeur de droite, le poème reste bon… »

—— Documentation et traduction de Lucie Roignant. Source : www.sudelblog.de, proche de la société Tucholsky. « L’économie libérale » est extrait de Bonjour révolution allemande & autres textes, nouvelle édition, revue et actualisée, à paraître aux éditions Agone & Cent pages.