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Transformer les rêves tués et les rescussiter en histoires

Cette semaine, Philippe Lançon donne à Charlie Hebdo sa lecture du dernier livre d’Évelyne Pieiller, offrant sa verve précise et son enthousiasme sans fard à ses Mousquetaires et Misérables.

Mousquetaires et Misérables, quel beau titre, un panache rouge, traite de littérature et de combat : celle et celui du peuple français, ce fantôme bien vivant qui macère, entre souvenir et avenir, à travers la destinée de deux romans qui, au XIXe siècle et dans le monde, l’ont le plus incarné : Les Trois Mousquetaires de Dumas et Les Misérables d’Alexandre Dumas.Le premier est publié en feuilletons en 1844 ; le second en plusieurs tomes à partir de 1862.

Pour Évelyne Pieiller, « Dumas et Hugo sont sans doute les deux seuls écrivains de leur génération à être vraiment nés de la Révolution même – vraiment, pas seulement biographiquement –, et à en avoir accompagné les résurgences, à en avoir pris au sérieux l’exigence du monde nouveau qu’elle avait fait apparaître. C’est ce qui va leur permettre de transformer les rêves tués, de les ressusciter en histoires. Des histoires à la gloire de l’esprit des barricades ». L’autrice accompagne par la colère leur création, leur réception, leur postérité, en partant du romantisme pour finir, après la Commune, par l’élégant Arsène Lupin. Le discours n’est pas neuf. Mais Évelyne Pieiller a suffisamment d’énergie pour le rendre à son éternelle jeunesse, à sa violence justifiée, à ce qu’on pourrait appeler sa « minorité sauvage ».

Le peuple est en effet, d’abord, ce qui ne vote pas, ou qui vote mal, la troupe opaque et menaçante des sans-voix et des sans-dents. Dumas et Hugo, dans leurs romans, lui donnent de la lumière, des dents et des voix.

À Cuba comme en Chine, en Russie comme au Chilie, ça m’a toujours frappé : Les Trois Mousquetaires et Les Misérables sont le trésor de chacun et de tous. À Cuba, dès le XIXe siècle, les ouvriers roulaient des cigares en écoutant l’un d’eux lire ces œuvres. Dans une société coloniale et esclavagiste, Les Misérables ont ainsi contribué à forger leur conscience politique, à justifier leur faim de justice et d’égalité. J’ai connu un marin ukrainien qui, en prison, avait appris le français en relisant le roman de Victor Hugo, lu en russe.

Les anecdotes sont innombrables. Toutes renvoient le voyageur français au meilleur de l’histoire de son pays, à cette levée en masse effectuée par l’imagination. Évelyne Pieiller fait vivre cet enthousiasme, cette révolte transcendée par les mots : « Les Trois Mousquetaires n’est pas “réaliste”, ne donne pas dans le message dénonciateur mais offre une légende habitable. Une joie revigorante, dont il est clair qu’elle est aussi fragile que la victoire. Mais tant qu’ensemble joie et victoire brillent, c’est magnifique, d’autant plus qu’elles ont tout contre elles. On rembobine, uchronie secrète, pour donner force à l’avenir. »

Mousquetaires et Misérables, est un coulée, mais n’est pas univoque. L’autrice note, par exemple, que Dumas fait la fine bouche quand paraît Les Misérables. Il parle de l’« éblouissement stylaire » d’Hugo. Le jugement, écrit-elle, est« cruel mais central : d’après lui, l’affaire hugolienne est trop somptueusement effervescente pour un peuple qui ne parviendra pas à suivre. Il faudrait faire simple ? C’est tout le problème. Comment on parle pour qui ?… Cette question-là a de l’avenir ».

« Comment on parle pour qui ? » La force de Dumas et d’Hugo est d’avoir dissous cette question de flic et d’appareil dans les grands mouvements romanesques.

Philippe Lançon

Extrait de sa chronique dans Charlie Hebdo, 1er juin 2022.