La liste des hochets
Quiconque possède un minimum d’expérience de la vie sociale sait que, non seulement celle-ci a toujours recouru à cette forme de sanction qu’est la stigmatisation d’un individu ou d’un groupe, à des fins de maintien de l’ordre établi, mais que cette sanction constitue, avec celle qui lui fait pendant, la célébration, un procédé symbolique efficace pour la gestion des conflits sociaux et le maintien du consensus. Il est souvent utile aux détenteurs de l’autorité de dire : « Tu n’es qu’un enfant, une femme, un Noir, un vieux, un étranger, un handicapé, un homosexuel, un illettré, une divorcée, etc. Donc, fais ce qu’on te dit et tiens-toi tranquille ! »
On sait aussi que cette stigmatisation de certaines propriétés caractéristiques des unes ou des autres finit parfois, avec le passage du temps qui banalise et accoutume à tout, par perdre sa force de ségrégation. Il est même arrivé, plus d’une fois dans l’histoire, que des stigmatisés parviennent, grâce à leurs luttes, à imposer le retournement du stigmate en emblème valorisant — comme, par exemple, l’antique bonnet phrygien promu à la dignité de symbole par excellence de la liberté républicaine par les révolutionnaires de la Constituante en 1791.
Il semblerait que la société du spectacle désormais installée partout par la grâce de la communication généralisée, soit en train de vivre un nouvel épisode de cette lutte immémoriale entre ethnies et entre classes, avec ce que les médias appellent dans leur jargon actuel, le brainrot, la pourriture mentale. Telle est, nous dit-on, l’expression par laquelle une partie de la jeunesse des classes populaires urbanisées, particulièrement adonnée à l’usage d’Internet et des réseaux sociaux, a entrepris de désigner l’ensemble de l’univers numérique et de ses résultats : productions en ligne, personnalités, mentalités, styles engendrés ou soutenus par le Web dont les échanges continuels irriguent entendements et sensibilités.
Avec cette lucidité cruelle et cette capacité d’auto-dérision que tous les prolétariats du monde, habitués à faire de nécessité vertu, ont su démontrer dans l’adversité — le côté Gavroche, inventif et moqueur des « gens du peuple » —, les nouvelles générations des classes populaires, obligées de se tourner vers les filières les plus accessibles, dans les métiers du spectacle artistique ou sportif en particulier (mais pas seulement), qui n’exigent pas de longues et coûteuses formations professionnelles, ont appris à assumer et même à revendiquer une production et une consommation dont ils apprécient les agréments tout en percevant les insuffisances ou les outrances de ce qu’ils ont donc significativement appelé brainrot – terme qui fait écho au bullshit job déjà si péjoratif –, conscients qu’ils sont de l’aptitude du capitalisme commercial et de son merchandising à transformer en marchandise à la mode n’importe quelle pacotille intellectuelle ou artistique comme celle dont ils doivent parfois s’accommoder dans leurs stratégies inégalement abouties de distinction culturelle.
Personne n’aura la naïveté de croire que le développement d’un marché mondial des consommations et des pratiques « classantes » (donnant l’illusion qu’on appartient aux happy few) est un phénomène mineur, le symptôme d’une pathologie passagère de l’économie capitaliste. On a au contraire toute raison de considérer qu’on est là au cœur de la logique systémique du développement capitaliste dont l’existence repose depuis ses origines sur la « magie » sociale, ou si l’on préfère, sur la capacité d’ « enchanter le réel » par un travail idéologique d’euphémisation, dans un mélange de convoitise, d’exhibitionnisme, d’hypocrisie et de connivence des agents sociaux.
Bref, si notre condition terrestre nous condamne aussi bien à la médiocrité de l’avoir qu’à la vacuité de l’être, malgré tous les efforts pour y échapper, plaçons nos yeux en face des trous et acceptons de proclamer sans détour, une bonne fois, la vérité qui s’impose :
Le capitalisme comme mode de vie en société, surtout sur le modèle américain, matérialiste grossier par son contenu, idéaliste délirant par ses modalités et bigot par sa religiosité, est la pire des infirmités dont le genre humain pouvait être affligé. Aucun des avantages que ce régime nous a valus dans l’histoire de la civilisation – sans doute parce qu’ils ont été essentiellement matériels et temporels, subordonnés aux objectifs d’exploitation de la nature et de domination des peuples, jusqu’à nos jours inclusivement –, aucun de ces « progrès » n’a été suffisamment grand, décisif ou durable pour compenser les dommages immenses et les souffrances terribles causés dans tous les domaines sans exception par le tout-puissant capital.
Les plus hautes vertus n’ont pu empêcher le déchaînement des passions les plus basses. Quiconque, aveuglé par l’argent, le plaisir et le pouvoir, ou ébloui par l’éclat d’une réussite personnelle ou collective toujours à accroître, oublie le prix exorbitant que la frénésie capitaliste (pleonexia) a fait – et continue à faire – payer aux êtres humains. Et quiconque se déclare aujourd’hui partisan inconditionnel de la croissance économique tous azimuths, celui-là ne devrait plus avoir droit à la considération de ses semblables et devrait être invité à s’amender, au lieu de se laisser encenser, décorer, élire et réélire.
Hélas, en dehors des nouveau-nés, il n’y a plus grand monde qui ne soit peu ou prou atteint par le virus capitaliste et nous continuons à nous contaminer les uns les autres. La contagion commence au sein même de la famille bourgeoise (ou petite-bourgeoise) qui n’existe que pour et par ce mode de vie frelaté, empoisonné et vertigineusement vide ou futile : faire de l’appropriation privée de tout ce qui est, le but ultime de la marche du monde et la forme suprême de la réalisation de soi en tant qu’individu ou en tant que peuple, on aura beau invoquer Descartes, Spinoza et Hegel, on n’en sera pas plus justifié.
Après Canaan, le Graal, le Walhalla, l’Eldorado, le Far-West, Hollywood, l’Olympia, le BEPC, la thèse et le Nobel, le concours et le Goncourt, nous voulons maintenant la Lune, Mars, Proxima Centauri… et après, quoi encore ? Jusqu’où faudra-t-il allonger la liste des hochets, des mirages et des faux-semblants dont la seule utilité pour le genre humain est de tromper sa misère ?
Alain Accardo
Une première version de ce texte est parue, sous le titre « Brainrot », dans La Décroissance en juillet 2025.
Du même auteur, derniers livres parus, la réédition du Petit-Bourgeois gentilhomme (Agone, 2021 et 2020).

